Petite sale
Mercredi 12 février 1969
La lettre arrive avec le courrier.
Le nom de Monsieur est écrit sur l’enveloppe en lettres majuscules. C’est Catherine qui a récupéré le courrier. La lettre était différente des autres, au poids : plus légère qu’une facture, pas la même épaisseur qu’une des lettres que la vieille reçoit de ses cousines. Catherine s’est contentée de prendre le courrier et d’aller le porter à Radier le régisseur. À l’intérieur de l’enveloppe, il y avait une seule feuille, la demande de rançon, chuchote-t-on, mais on ne l’a pas montrée à Catherine, bien sûr. La missive est écrite en lettres noires, pas avec des caractères découpés, comme dans les romans. C’est la rumeur qui se répand dans la ferme, à travers les pièces, les dépendances, les champs : pas comme dans les romans. L’exploitation est une fourmilière, aux multiples couloirs, les sentiers de chacun se croisent parfois, et les nouvelles progressent à pas rapides. Quand Catherine prend son repas du soir dans la cuisine emplie d’odeurs grasses et rassurantes, tout le monde, elle, Mélie et jusqu’aux vaches peut-être, sait que Monsieur a décidé de faire venir la police.
— Mais elle est déjà là, la police, souffle Mélie, perplexe, en transvasant du petit salé de la cocotte au plat de service.
— La gendarmerie, la reprend Catherine sans y penser, une cuillérée de lentilles à la main.
Mélie la regarde.
— Comment ça ?
— La gendarmerie et la police, c’est différent.
— Comment tu sais ça, toi ? fait Mélie.
Catherine hausse les épaules.
— L’école.
Et puis elle enfourne ses lentilles, une grosse bouchée, pour mettre fin aux questions, les lentilles sont parfumées, bien salées, c’est presque comme manger de la viande. Elle a faim. Un peu de lentilles tombent sur son tablier. Elle déteste se tacher mais Mélie ne fait aucune remarque, après tout elle est dans son rôle. Petite sale.
Il y a d’autres chuchotements, d’autres rumeurs, d’autres questions qui parcourent le Domaine comme des rafales de vent. Monsieur a de l’argent. Il paye des impôts. Il a des amis. Il emploie du monde. Du monde qui l’écoute. Du monde qui vote. Du monde qui l’écoute avant de voter. L’avis de Monsieur est important, et sa petite-fille a disparu, et il s’impatiente. Monsieur n’est pas content. Et les gendarmes non plus, maintenant, qui n’apprécient pas vraiment que Monsieur qui dirige sa famille, ses ouvriers, sa ferme, ait la prétention de diriger aussi leur enquête. Quand les gendarmes venaient chercher du café, aujourd’hui, à la cuisine, ils parlaient entre eux. Ils font de leur mieux. Ils ont parcouru le Domaine, leurs pieds lourds de boue. Ils parlaient de ça, de la boue, de la lourdeur de la boue, de la petite rivière en contrebas, qui n’est pas assez profonde pour charrier un corps. Depuis leur arrivée, les gendarmes n’ont pas dormi, et eux aussi sont épuisés, eux, et leur patience. Toute la journée, Mélie et Catherine ont servi café et sandwichs à des hommes insatisfaits, qui se sont relayés, ouvrant la porte au vent et maculant le sol de terre.
Quand Catherine a fini de dîner et va pour poser son assiette dans le grand évier émaillé, deux des gendarmes viennent réclamer quelque chose à boire. Mélie sort du vin et les sert, on ne pose même pas la question, ils demandent et on les sert, ce sont les gendarmes et ils cherchent Sylvie. S’ils savaient la pingrerie habituelle du patron, les consignes d’économie de sa femme. C’est sans doute comme ça que les gens riches restent riches : ils gardent leur argent, n’offrent rien et n’ont de générosités que calculées. Quand Mélie a versé le vin, elle se remet à préparer le repas.
Catherine sait que la mère de Sylvie n’a presque rien mangé depuis la veille, mais on s’est mis à préparer le repas tout de même, et c’est presque terminé. Le repas des Italiens a été prêt d’abord, il a fallu porter les cantines jusque dans la baraque du champ est, débarrasser ensuite, laver, puis aider à terminer le repas de Monsieur et de sa famille pendant que son assiette attendait sur la cuisinière à bois. Mélie ne va pas tarder à servir, puisqu’elle n’est pas « sale », elle, et a le droit de poser les plats sur la table de la salle à manger. Catherine pourrait le faire, peut-être qu’on la payerait mieux alors. Mais elle n’envie pas Mélie. Elle ne veut pas sa place. Elle ne cracherait pas sur sa paie. Mais dormir dans la même maison que Monsieur…
Catherine finit sa compote quand le gendarme roux d’hier entre dans la cuisine. Les deux qui buvaient leur vin se lèvent, prêts à agir, mais en face, le grand gendarme avec ses deux bandes galonnées dit seulement :
— On remballe.
Le plus jeune des gendarmes demande :
— On laisse tomber, lieutenant ?
Il y a un peu de scandale dans sa voix.
— Si c’est un enlèvement, ça ne sert à rien de continuer à la chercher ici. Allez, le capitaine nous attend.
Il ajoute un « Merci pour la cantine » à Mélie, et puis il touche la visière de son képi, fait demi-tour, repart dans la cour.
Les gendarmes sont partis avant que Catherine ait fini la première vaisselle. Exécution. En vingt minutes, il n’y a plus personne dans la cour. Les bûcherons de Demaret ont enfin été autorisés à partir. Monsieur les a payés, il a mis un billet en plus, tout petit, pour la patience, pour les recherches, la journée supplémentaire. Elle se demande s’il l’a fait avec reconnaissance ou avec ce pli violent qui lui barre le menton dès qu’il doit payer plus que prévu, plus que strictement nécessaire. Cette affaire lui coûte cher.
Les silhouettes que Catherine croise alors qu’elle traverse la cour sont toutes familières. C’est presque comme s’il ne s’était rien passé. Seul le sol de la cour, labouré de tous ces pas d’inconnus, est en plus mauvais état qu’à l’ordinaire. Il a enfin cessé de neiger. La lune est visible, blanche, un fin croissant qui déchire le ciel de son sourire de travers, on dirait qu’elle se moque, qu’elle nargue.
Catherine longe la route, un peu, puis bifurque vers son bois. Elle le traverse lentement, dépasse le seringa qui lance ses fines branches nues vers le ciel, puis le bosquet de houx aux feuilles dentelées et brillantes, arrive au pommier sauvage. Elle aime ses branches torturées, sa fourche basse. À l’automne, elle aime ses minuscules pommes à la rougeur trompeuse – elles sont immangeables. Elle aime l’anfractuosité dans son tronc. Si elle était une souris, elle s’y ferait une maison. Mais elle n’est pas une souris, et elle préférerait un endroit plus sec, plus chaud. Avec de la musique. Et par-dessus tout, du soleil.
Il y a une rafale de vent.
Elle se retourne : rien, personne.
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