Petite sale

Louise Mey · Chapitre 4 sur 12

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Petite sale

Jeudi 13 février 1969

 

Les policiers sont arrivés. On le sait avant même qu’ils pénètrent dans l’enceinte de la ferme. La rumeur est montée de Saint-Dury. Parfois Catherine a l’impression que l’endroit où elle vit est un être monstrueux, au corps en village, à la tête en Domaine, reliés par des vaisseaux invisibles qui charrient les informations, la bile, le sang et les rancunes. On monte à la tête pour travailler, on en descend avec l’argent, pour se nourrir, maintenir le corps. On rapporte chez soi la convoitise, aussi. Celle du Domaine, de Monsieur qui lui n’a pas à se préoccuper de l’avenir de ses enfants, du salon avec de beaux tapis, des toilettes à chaque étage, de la chaudière à bois et des radiateurs en fonte dans chaque chambre, celle de Monsieur, celle de la vieille, celle de leur fille, celle de leur fils et de sa femme, celle de Sylvie. Sylvie qui tiendrait roulée dans un panier de chat a sa propre chambre et un radiateur avec. Le dimanche Catherine est la seule à monter de Saint-Dury jusqu’à la ferme. Les autres oublient. Le dimanche, c’est le jour où on oublie qu’on appartient à Monsieur. C’est le jour où on se raconte que la grand-route mène ailleurs qu’au travail. Qu’on pourrait la prendre dans l’autre direction, et puis aller loin, faire autre chose. Le dimanche, c’est le jour où on se ment. Catherine, elle, monte tous les jours. C’est bien, elle n’a pas le temps de se mentir, elle ne se berce de rien.

Les policiers sont deux, un jeune, un vieux. Ils se garent dans la cour, juste devant la cuisine et la grande fenêtre basse. Catherine est sortie arracher des poireaux, dans le potager après l’enclos des porcs. Elle voit le jeune descendre de la voiture, une 204 noire, poser le pied par terre, baisser les yeux et grimacer. Elle voit sa peau plisser un peu dans une moue contrariée, et puis il relève la tête, passe à autre chose ; une fois débarrassée de la surprise de la boue sa bouche a pris une ligne généreuse, prête au sourire. Pour Catherine c’est presque suspect, qui sourit sans raison ? Le jeune policier porte une veste en cuir et une paire de blue-jeans, il est bien coiffé, d’une blondeur enfantine. Les cheveux trop longs pour pouvoir travailler dans le coin. Monsieur n’aime pas le négligé, on pourrait croire que posséder les bras des hommes lui suffit mais il a aussi son mot à dire sur la longueur des coupes, il faut que ce soit propre. Le jeune policier a des bottes de cuir, noires. Enfin, noires et boue, maintenant. Elle voit moins bien le vieux, plus massif, plus raide, vêtu d’un manteau qui l’alourdit : il s’est déjà tourné vers la maison, et lève la tête vers les fenêtres du premier étage.

Radier le régisseur émerge du bureau du rez-de-chaussée, leur fait signe, dit quelque chose.

Du potager, Catherine n’entend pas quoi. Le vent qui a nettoyé le ciel avant de le repeupler de nuages pendant la nuit n’a pas faibli depuis hier soir et emporte les sons vers les champs noirs. Le jeune policier zippe sa veste de cuir jusqu’au menton, puis il contourne la voiture, et rejoint le régisseur dans le bureau.

Catherine regarde ses poireaux extraits péniblement de la terre gelée, leurs feuilles vert foncé qui iront aux cochons. Même les poireaux sont durs ici. Elle estime le poids au bout de son bras, prend la bêche et en déterre trois autres avec peine. Puis elle s’en va vers le carré aux choux, et sort son couteau pour en cueillir deux. Du chou, des poireaux, du chou, des poireaux. Du navet aussi. Elle déteste les légumes d’hiver. La seule chose à laquelle on échappe, ici, c’est les topinambours. Monsieur en a mangé toute la guerre, il ne peut plus les voir en peinture. Elle se redresse, inspire à fond, aimerait se convaincre qu’elle sent quelque part une odeur de printemps, la fin de la nuit, mais il n’y a rien, rien que l’hiver.

Elle rentre, les paniers pleins au bout des bras.

 

Les policiers commencent par faire le tour de la cour, avec Monsieur et Radier. Ils passent plusieurs fois devant la fenêtre de la cuisine où s’activent Mélie et Catherine. Le jeune a le cou un peu rentré dans les épaules ; le vieux porte une écharpe qui visse sa tête à son torse, il a une moustache et les joues rouges. Ils ont tous le nez rosi par le froid mais l’air concentré. Et puis ils se dirigent vers la cuisine, tous les quatre, Monsieur, Radier et les deux policiers.

Monsieur ouvre la porte et sans pénétrer dans la cuisine, annonce que c’est la police, pour Sylvie, et puis il a un geste du bras, et dit seulement « C’est elle, Catherine ». C’est souvent comme ça, les riches ont des titres, les hommes ont des noms, elle, elle est juste Catherine.

Les policiers l’emmènent dans le bureau de Radier, Monsieur et son régisseur à leur suite. Et puis ils ferment la porte. Avant qu’elle ne se referme complètement devant son nez, Catherine voit Monsieur qui a un hoquet de surprise. Radier, lui, reste silencieux, et ne hoquette pas. À force de se voir voler son bureau par le patron, Radier ne hoquette plus depuis longtemps. Pendant un instant, Catherine les entend qui restent sur la coursive, à piétiner, mais un instant seulement. C’est trop humiliant de rester ainsi à la porte de chez soi. Ils s’éloignent.

Le vieux lui fait signe de s’asseoir, et puis il tire la chaise de Radier, et s’assied lui aussi. Le jeune reste debout, il fait le tour du bureau, à pas lents, s’adosse contre le grand coffre-fort vert.

— Catherine, alors, commence le vieux.

Elle hoche la tête.

— Catherine comment ?

Ah, eux veulent savoir son nom. Sa date de naissance. Si elle vit au village. Son adresse, d’ailleurs. Sa mère ? Alors son nom, à elle aussi.

— Depuis combien de temps tu travailles ici ?

Ils la tutoient, bien sûr.

— Raconte-moi ce qui s’est passé lundi.

Elle raconte. Encore. Les policiers lui posent les mêmes questions que les gendarmes. Encore. Plusieurs fois. Elle répète. Elle regarde ses mains, sous ses mains ses genoux, cachés par le tablier, et le bout de ses pieds, qui dépasse de ses jambes de pantalon. Le vieux dit :

— Regarde-moi.

Alors elle lève les yeux.

En face, le policier à moustache plisse les paupières, comme s’il essayait de lire quelque chose de caché, et la peau au coin de ses yeux se lézarde de rides. Mais Catherine reste là, silencieuse ; elle a raconté tout ce qui s’est passé lundi au moment où Sylvie a disparu, elle n’a rien à ajouter.

— Viens avec nous, dit le vieux en se levant.

Elle doit les mener à la grange à foin. Elle leur montre les chatons, bien au chaud. En les voyant approcher, la chatte se crispe et gronde, mais le jeune policier s’accroupit, la caresse avec délicatesse et elle se calme.

— Et après ? demande le vieux policier.

Après, la cour, la brouette, elle commence à se lasser de répéter mais elle répond, et quand on la ramène à la cuisine elle comprend qu’ils en ont fini avec elle. Pour l’instant.

C’est presque l’heure du déjeuner. Elle arrange un plateau avec les grandes cantines que Mélie prépare pour Giovanni et ses Italiens qui logent dans la baraque du champ est. C’est lourd. Ça sent le chou. Ce serait beaucoup plus simple de les faire déjeuner ici, à la table, mais Madame ne veut pas d’eux dans la maison, pas même à la cuisine. Si on leur a construit une baraque, ce n’est pas pour rien.

 

Gabriel et Dassieux ont trouvé à se loger au café, dans les chambres, à l’étage. Le propriétaire s’appelle Salors, lui aussi a des moustaches, et en entrant le vieux policier lui a fait un signe de tête. Le jeune policier se demande maintenant s’il y a quelque chose entre les hommes qui portent des moustaches, une connivence, une entente. Lui, Gabriel se rase, tous les jours. Claudia le préfère sans moustache, il préfère Claudia à la moustache, il préfère Claudia à beaucoup de choses, alors il se rase.

Ils ont passé beaucoup de temps à la ferme, chez Augustin Demest, le propriétaire, dans son bureau, dans ses champs, chez son régisseur Radier, avec ses employés, et quand ils sont arrivés au café il faisait déjà nuit depuis longtemps. On les a dévisagés, plus ou moins discrètement : le juge Fiquet devait ce soir faire une déclaration sur l’enquête, l’espoir qu’on garde, les forces qu’on mobilise, la collaboration entre la gendarmerie et les policiers dépêchés sur place. Gabriel et Dassieux ont demandé à manger et sont montés poser leur sac dans les chambres.

C’est propre, mais qu’est-ce qu’il fait froid. Dans cette chambre, cet hôtel, ce village, cette ferme, il fait froid. De Paris à la ferme, Gabriel a conduit moins de cent kilomètres, mais il a l’impression d’avoir changé de pays, et surtout, d’époque. Ici, il fait cinq degrés et trente ans de moins. Il tourne sur lui-même, cherche la porte de la salle de bains. La seule chose qu’il trouve, c’est un petit lavabo surmonté d’un miroir, et un haut broc émaillé posé à côté d’une grande bassine, sur un petit meuble. Quelques instants d’investigation supplémentaires lui révèlent la présence d’un pot de chambre sous le lit.

Gabriel marmonne « C’est une blague », sort de la chambre, va toquer chez son collègue. Dassieux ouvre la porte. Gabriel le trouve engoncé, mais c’est parce qu’il a passé un pull par-dessus son pull. Dassieux tire la porte derrière lui, en disant : « Ça pèle. »

— On descend dîner ? ajoute-t-il.

— Si tu veux, répond Gabriel. C’est quoi, cette odeur ?

— Cette odeur ?

— Oui, comme de l’essence…

— Du fioul, jeune innocent. Le gros poêle noir, en bas.

— Ça pue…

— Mais ça tient chaud. Tu préférerais une chambre sans radiateur ni eau chaude ?

— Pitié, non.

Gabriel s’immobilise dans l’escalier.

— Et, dis, tu as vu une salle de bains quelque part ?

Dassieux hausse les épaules, répond :

— Toilettes au rez-de-chaussée et lavage au broc, à la dure, mon petit gars.

Ce n’est pas méchant mais il se moque. Dassieux se moque souvent un peu de Gabriel, celui-ci se dit que c’est sans doute inévitable, que c’est le prix pour travailler avec lui, et pourquoi pas, Dassieux est très bon et Gabriel n’est pas si susceptible. Il s’en fout qu’on lui fasse remarquer qu’il est rasé de près, il s’en fout qu’on lui dise que sa Claudia l’a dans la poche, gobé tout cru, parce que c’est vrai, lui et Claudia s’aiment et ça change beaucoup de choses. Quand on en vient au travail de Gabriel, plus personne ne dit rien parce que lui aussi, tout jeune qu’il est, il est bon. Pour retrouver les gens, les hommes disparus, les femmes enfuies. C’est pour ça que Dassieux l’a choisi, qu’il lui donne sa chance, qu’il l’a emmené ici, il aurait pu prendre n’importe quel autre type du groupe. Mais là, la bassine, le pot de chambre, Gabriel soupire. Il a grandi à Paris et pour lui le pot de chambre, c’est chez sa grand-mère, à la campagne, la cabane au fond du jardin avec les mouches autour, les étés de silence, la peau du lait. Ils arrivent dans la salle, ça sent l’oignon, et Gabriel se reprend : ici aussi, c’est la campagne.

Un gros poêle noir est installé sous le manteau d’une énorme cheminée. Il reste un foyer, à la droite du poêle, mais il est éteint. C’est trop tard pour le coup de vin d’après le travail, il ne reste dans la salle du café que ceux pour qui boire est une occupation sérieuse. Et eux, les flics parisiens, avec sur le dos tous les pulls qui étaient dans leur valise. On leur sert du pâté, de la soupe, du rôti de porc, des pommes de terre. C’est gras, c’est bon. Ils mangent en silence, au début du moins, prudents de ce qu’ils pourraient laisser échapper.

Salors le cafetier commence à dire à ceux qui boivent qu’ils ont trop bu, puis les met dehors l’un après l’autre, avec la rudesse qu’on réserve aux meilleurs clients. Il fait des allers-retours dans la cuisine, apporte du bois, range ses verres, s’active ; ça cliquette et ça bûche, et Dassieux et Gabriel aventurent quelques mots.

— Radier ? Le régisseur. Tu l’as trouvé comment ?

— Mou, répond Dassieux.

— Lâche ?

— Blasé. Demest contrôle tout. On dirait qu’il sait tout ce qui se passe. Je me demande pourquoi il paye un régisseur, au fond. Et Radier doit se poser la même question.

Gabriel hoche la tête, regarde son verre.

— Et André Lequemer, le type à la brouette ? demande à son tour Dassieux.

Gabriel fait tourner la fin de son vin dans le fond de son verre. On leur a servi un rouge moyen dans des verres à cul plat. Il est arrivé ce matin, fébrile, déterminé – il faut retrouver la petite fille. Mais il trouve ce pays glacial et déjà il pense à Claudia, à leur appartement douillet où elle a mis des tapis, des tentures, où on marche pieds nus. Il sent ses orteils, froids et humides, dans ses chaussures tachées de boue et de neige fondue, ses aisselles collées à sa chemise. C’est la fin de journée, il voudrait un bain, avec de l’eau chaude, avec Claudia. Il se concentre, répond :

— Lequemer, je ne sais pas. Il n’a pas l’air bête, mais il n’a pas l’air malin. Si c’est lui, ce n’est pas lui tout seul.

— Non, puisqu’il n’a pas quitté la cour, acquiesce Dassieux.

— La gamine, là…

— Sylvie Demest ?

— Non, Camille ? Non (Gabriel jette un coup d’œil rapide sur son carnet), Catherine. Elle a l’air d’en avoir vraiment peur.

Dassieux hausse les épaules :

— Ce n’est pas une gamine. Elle a bientôt dix-neuf ans ! C’est presque une adulte.

— Les hommes qui aiment les petites filles ne s’en prennent pas aux femmes, c’est ça que tu dis ?

— Je dis surtout que c’est soit l’envie de corps soit l’envie d’argent, dit Dassieux, en se resservant à boire. Là, c’est l’argent.

Il sort de sa veste la lettre de rançon. Gabriel va dire quelque chose, mais se retient.

— Quoi ? demande Dassieux.

— Tu ne devrais pas la tripoter comme ça. Il faut qu’on l’envoie à Paris. Il y a des empreintes.

Gabriel a essayé de ne pas parler avec trop de reproche dans la voix mais il peine. Il apprécie son collègue et il sait que le vieux est un puits d’expérience. Mais Dassieux est à l’ancienne et n’écoute que lui-même – et Gabriel un peu, parfois. Les formations qu’on leur dispense, les nouvelles procédures, les procédures tout court d’ailleurs, ce n’est pas son fort.

Dassieux pose la lettre sur la table.

— Tu as raison. Des empreintes, il y en a sûrement plein l’enveloppe. Celle du ou des types qui l’ont préparée, celles du type qui l’a postée, celle du facteur qui l’a ramassée, celle des gens qui l’ont triée, et puis celle du facteur qui l’a donnée à Catherine, aussi, et donc celles de Catherine. Du régisseur. Du patron du régisseur. De la femme du patron, de la mère de la gamine, du père de la gamine, de sa tante aussi peut-être. On passe cette enveloppe à la poudre à empreinte, elle en ressort noire et nous on est marron.

Gabriel hausse les épaules. Il a raison, c’est le pire. Il a très souvent raison.

— Mais la lettre, Gabriel, je vais la toucher le moins possible et on va la faire envoyer à Paris.

La femme de Salors arrive dans la salle, un balai à la main. Dassieux remet l’enveloppe dans sa poche, fait signe à la femme, demande une autre bouteille de vin. Gabriel, la langue déjà chargée et les dents râpeuses, sent son estomac se tordre.

Ils montent dans la chambre de Dassieux. Comme dans celle de Gabriel, un coin lavabo, un broc, une bassine, une serviette pliée proprement à côté. Et un radiateur qui ne chauffe pas assez.

— J’ai demandé : il y a une salle de bains au rez-de-chaussée, si tu veux, informe Dassieux. À côté des toilettes. Alors à toi de voir si tu préfères te geler en bas ou te geler dans ta chambre… Bien. Prends une pochette dans mes affaires.

Sur le lit, ouverte, la valise carrée que Dassieux emporte en déplacement.

Gabriel s’approche, une grande enveloppe à la main. Dassieux a fait tomber la lettre hors de l’enveloppe, et il la déplie, se servant des deux verres comme de presse-papiers pour la maintenir ouverte.

— Regarde. C’est propre. Écrit à l’encre.

Dassieux a raison. C’est propre, pas d’empreinte visible. Et correct. Pas de fautes.

— « demest », lit Dassieux, « tout ton argent, à quoi il te sert si je la tue ? si tu veux revoir ta petite-fille vivante dépose deux millions de francs au carrefour des six routes le lundi 17 à midi, en billets de 100 F, non marqués, dont les numéros ne se suivent pas. pas de molières, des pascals uniquement. viens seul. l’enfant contre l’argent. »

Gabriel soupire. Il l’a déjà lue. Ses tempes le lancent. Il range la demande de rançon dans l’enveloppe réclamée par Dassieux, regarde sa montre ; il voudrait redescendre, parler à Claudia. Il y a un téléphone dans un recoin, pas loin du comptoir du café. Dassieux pose sur la table la liste que Radier leur a remise : celle de tous les employés agricoles, qui gravitent aux alentours de la ferme, montant le matin, descendant le soir. Des travailleurs italiens, logés dans une grosse baraque en briques à bonne distance de la ferme. Et puis des journaliers dépêchés par un certain Demaret, qui ont passé une partie de la semaine dernière et la journée du lundi à débiter du bois sur les terres de Demest. Cela fait plus d’une cinquantaine de personnes. Il va leur falloir plusieurs jours pour les voir tous. Ou bien de l’aide.

Et, si Gabriel en croit son collègue qui est en train d’ouvrir la bouteille, beaucoup de vin.

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