Petite sale

Louise Mey · Chapitre 8 sur 12

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Petite sale

Lundi 17 février 1969

 

 

Gabriel est réveillé en sursaut par un bruit de portière.

— Alors, inspecteur de police judiciaire Sautet, on ne maintient pas une surveillance continue et vigilante ?

Gabriel se frotte les yeux et s’autorise un juron. Il a le menton râpeux et la bouche pâteuse. Il s’est endormi la tête rejetée en arrière et son cou le lance.

— On est en 1969, ils peuvent pas mettre des appuie-tête dans ces bagnoles ?

— Te voilà de charmante humeur. Tiens, dit Dassieux, en lui fourrant une tasse dans les mains.

L’odeur du café lui tourne à moitié le cœur, mais Gabriel se redresse sur son siège et se concentre sur le liquide chaud, entre ses mains.

— Merde, j’ai dormi au moins une heure, lâche-t-il en regardant l’horloge du tableau de bord.

— Ne t’inquiète pas. Mme Sellier m’a installé sur une chaise, au premier. Avec le réflecteur du carrefour, je voyais la rue de la fenêtre. Et avec cette neige, les traces de pas… Je t’ai vu piquer du nez, elle m’avait laissé une thermos, je me suis dit que j’allais descendre partager.

— Il ne va pas revenir, de toute façon, si ?

— Non. Ça m’étonnerait. Et nous on reste là comme deux corneilles sur leur fil, à guetter je ne sais quoi, pour se dire qu’on fait quelque chose.

— Eh ben, c’est encourageant… Dis, elle ne rigole pas avec le café, Mme Sellier.

— Je lui ai dit de le faire fort.

Gabriel boit une nouvelle gorgée puis grimace.

— Elle sait suivre les consignes.

— Monte au premier Gabriel, fourre-toi dans un fauteuil. Il est 2 heures. On va rester là par conscience professionnelle, et pour être hors des pattes d’Aubreuil. Vers 6 heures, ça va commencer à s’agiter. Le lundi, c’est Jean-Pierre qui est supposé ouvrir. S’il n’est toujours pas là à 7, on s’en va.

Gabriel se déplie. Il sent son haleine lourde, trop chargée de tabac et de café fort. Avant de refermer la portière, il se penche et demande :

— On est d’accord, Dassieux, elle est encore vivante ?

— Va dormir.

 

À 6 heures, Mme Sellier fait son entrée dans le salon-salle à manger. En voyant sa tête, Gabriel se dit qu’elle a dû dormir encore moins que lui. Elle a une cafetière pleine à la main, et rien que d’en sentir l’odeur, le foie de Gabriel a un petit pincement. La femme du garagiste s’avance et pose le broc sur la table, pousse le napperon, ouvre le buffet, s’agite, avec de petits mots angoissés. Sa belle mise d’hier a disparu, et pas seulement parce que le dimanche est fini. Elle allume la radio, tourne la molette pour chercher RTL. Une voix que Gabriel reconnaît annonce que Johnny s’appelle Jean-Pierre Louvet, qu’il n’est pas rentré hier au garage Sellier de Chauny où il travaille, Mme Sellier porte la main à sa bouche. Son nom, à la radio, associé à celui d’un ravisseur d’enfant. La voix continue, Jean-Pierre ne se trouve pas non plus chez sa mère. C’est Declerc qui parle, qui explique, on entend la voix de la mère de Johnny, c’est un bon garçon, s’il a fait ça c’est qu’on l’y a poussé sans doute, quelqu’un de mauvais, Jean-Pierre est un fils dévoué, qui travaille dur, une influence, elle le dit. On passe aux dernières déclarations du juge Fiquet, on les a déjà entendues hier soir, lui parle sans émotion et dit que l’enquête suit son cours, que les recherches se poursuivent, qu’un suspect sérieux a été identifié et que les forces de police et de gendarmerie sont mobilisées. Declerc reprend la parole, souligne que le juge parle mais ne dit rien, que ce manque de communication vis-à-vis du public est surprenant et dissimule peut-être un désarroi face à une affaire qui piétine ; aujourd’hui doit avoir lieu la remise de rançon et vu l’incapacité des forces de l’ordre à rattraper Jean-Pierre Louvet, il ne reste plus qu’à espérer que le ravisseur… L’heure de l’échange était confidentielle, c’est la seule chose sans doute qui l’était encore. Gabriel sent une bouffé de colère qui lui monte au plexus. C’est dangereux, ce que fait Declerc est dangereux – il serre les dents puis demande :

— Vous pouvez couper ? demande Gabriel.

Mme Sellier éteint le poste TSF.

— Oui, désolée. J’ai du pain, et pour votre collègue, aussi. C’est à midi, alors ? La remise de rançon. À midi. J’espère que tout va bien se passer. J’espère qu’il va la rendre. Jean-Pierre. Peut-être qu’on va voir qu’il a un complice. C’est possible. Quelqu’un avec une mauvaise influence. C’est possible.

Elle pépie, un peu, Mme Sellier, comme une tourterelle qui roucoule sans interruption, peut-être est-ce l’angoisse, hier cela n’a pas choqué Gabriel. Elle finit par croiser les bras sur son tablier et dire :

— Mon Dieu, je n’ai pas fermé l’œil de la nuit. Moi qui d’habitude dors à poings fermés dès 22 heures.

C’est presque une fiction, presque artificiel, comme une phrase empruntée à un roman, cela fait partie des mots que Gabriel ne dit pas, lui il dit « j’ai pas fermé l’œil », pas « Mon Dieu, je n’ai pas fermé l’œil de la nuit », puis il parvient à se souvenir que tout pour elle est inhabituel, qu’elle est bouleversée. Il se corrige : pour lui aussi, c’est inhabituel, « rapt d’enfant », « kidnapping », c’est la première fois qu’il doit chercher une toute petite. Mais il ne le dit pas. Il ne peut pas dire à la femme : « Moi j’ai dormi parce que je suis épuisé, mais j’y pense aussi, à cette gamine, j’y pense tout le temps, je la vois morte », il est policier alors c’est lui qui doit chasser les voleurs et attraper les méchants, même s’il n’avait pas prévu ça, il n’avait pas prévu que les enfants disparaissaient aussi, avec leurs corps minuscules et leurs robes bleues. Il n’a rien à dire pour rassurer, alors il ne dit rien, il s’ébroue juste, remercie pour le déjeuner, dit qu’il va chercher son collègue. Le temps qu’ils mangent leurs tartines sans quitter la rue des yeux, il est 7 heures passées, Jean-Pierre n’est pas revenu.

Dassieux téléphone au juge qui s’agace de leur planque inutile et leur intime d’assister Aubreuil au mieux durant la remise de rançon – alors qu’il les a envoyés ici pour y être aidé par les gendarmes. Le renversement de situation n’échappe pas à Gabriel. Le goût du café trop fort revient de temps à autre à l’arrière de sa gorge, il déglutit alors avec la sensation d’avaler de l’acide.

 

— On passe à l’hôtel se changer ? demande Gabriel quand Dassieux remonte de son coup de téléphone à Aubreuil.

— On peut. Il nous a donné rendez-vous au Domaine. Ils vont accompagner Demest chercher l’argent à la banque. Aubreuil, le lieutenant Fournier, une brigade, des fois que le but de tout ça, ce soit de cueillir Demest à la sortie du Crédit Agricole avec deux millions dans les poches.

Gabriel consulte sa montre.

— C’est déjà ouvert, la banque ?

— C’est M. Demest qui vient chercher une rançon de deux millions. Bien sûr que la banque va lui ouvrir. Ils ont dû faire venir des fonds ces derniers jours, par transporteur spécial.

 

Quand Gabriel redescend, Dassieux est déjà en bas.

— Alors ?

— Alors tu as loupé le flash RTL de 8 heures et notre ami Declerc semble en savoir plus que la gendarmerie nationale sur Jean-Pierre Louvet. Qui est passionné de mécanique, surtout celle des belles voitures américaines, ce qui n’est pas un hasard puisqu’il est par ailleurs fasciné par les États-Unis, ce qui n’est pas un hasard puisque son père est américain.

— Ce qui n’est pas un hasard puisque… ? demande Gabriel en allumant une cigarette.

— Puisqu’il était stationné à la base aérienne de Laon-Couvron en 45. Qu’il est resté dans la région, petite désertion au passage, et que quand il a été question de faire de Laon-Couvron une base de l’US Air Force, il a commencé à faire des pieds et des mains pour pouvoir être réintégré et affecté sur place. En 50, il est retourné dans l’État de Washington pour effectuer un certain nombre de démarches et voir sa famille. Laquelle ne l’a plus laissé repartir. Chantage à l’héritage et tout le toutim.

— C’est pour ça que Johnny aurait besoin d’argent ? Pour partir retrouver son père ?

— Ne te fatigue pas, Declerc nous a fait gagner du temps : l’homme est mort dans un accident de voiture en 1954.

— Comment est-ce qu’il a eu le temps de trouver tout ça à temps pour l’édition du matin ?

— J’allais te dire : « en nous suivant », mais j’ai l’impression qu’il a plutôt un temps d’avance. Ce qui m’interpelle c’est sa manière d’ajouter une nouvelle information à chaque fois, un vrai feuilleton. À moins qu’il soit retourné voir la mère de Jean-Pierre ?

Gabriel bâille, passe les mains sur ses yeux. Puis propose, sur un ton blasé :

— On l’arrête ?

— Declerc ? Pourquoi donc ?

— Rétention d’information ?

— Il est allé parler à la mère de Johnny. Enfin, de Jean-Pierre. Ça n’est pas illégal. Et il finira peut-être par nous être utile. Sortons. Si Gabriel Sautet en est à vouloir arrêter un journaliste sans raison valable, c’est qu’il a besoin d’air frais.

 

Dans la cour des Demest, ils hésitent un instant – le bureau de Radier est vide – et finissent par toquer à la porte de la cuisine. Chaval et ses hommes s’y trouvent, dans une ambiance de tripot : nerveux, tous les hommes fument, et l’air ambiant est saturé d’attente et d’odeur de tabac. La cuisine est grande pourtant, immense presque, mais ils parviennent à la remplir, avec leur nombre, leur fébrilité, leurs uniformes, leurs cigarettes. Chabrot est déjà revenu de chez la mère de Jean-Pierre : elle n’a pas revu son fils depuis plusieurs semaines. Chabrot a, comme eux, veillé toute la nuit, garé au-dehors, guettant le retour du fils prodigue – sans succès. Interroger les voisins n’a rien donné. Il raconte : une femme seule, un petit trois-pièces loué et des voisins très froids. Les Louvet n’ont pas une très bonne réputation, et impossible d’obtenir des raisons claires à cela. La seule que Chabrot a pu identifier : elle élève son fils seule, et c’est peut-être ça le problème. Le père était américain, basé à Laon-Couvron. Il est rentré en Amérique en 1950, juste avant la naissance de Jean-Pierre. Il avait l’intention de revenir et d’épouser la mère, de reconnaître l’enfant sans doute, mais quelque chose s’est produit, et il n’est jamais revenu.

Gabriel n’ose pas dire au gendarme que tout cela est déjà dans les journaux radio et qu’il a fait le déplacement pour rien. Autour de Chabrot, on allume de nouvelles cigarettes et on laisse tomber sur la table de bois poli de nouvelles hypothèses : deux millions, pour embaucher des détectives qui résoudront le mystère de l’abandon ? Pour partir lui-même retrouver son père ? Dassieux met les pieds dans le plat et informe que le père est mort. Chabrot garde en apparence son calme, mais allume une nouvelle cigarette dont il tire une bouffée hargneuse, les joues creusées.

— RTL, hein ? Elle m’a dit qu’elle avait parlé à un journaliste un peu avant que j’arrive. Elle était très secouée, elle m’a dit « Decour », mais ça doit être Declerc. Ça signifie qu’il a eu le nom de « Johnny » et qu’il a filé directement là-bas.

Chabrot se frotte les yeux, se gratte le menton. On entend les poils qui crissent sous ses ongles.

— Une nuit blanche pour au final retrouver les infos en allumant la radio. À ce prix-là j’aurais mieux fait de rentrer dormir. Je ne suis même pas repassé à Ichy me changer.

Personne ne répond rien et Chabrot s’absorbe dans la contemplation de son bol. Mélie fait chauffer de l’eau, propose de rallonger de café frais les fonds qui tiédissent dans les bols.

C’est quand elle toque sans faire exprès avec le manche de son balai sur le rebord de la cuisinière que Gabriel remarque la bonne à tout faire. Elle dit quelque chose très bas, des excuses sans doute, et Mélie lance : « Ne reste pas dans mes pattes, va débarrasser le petit déjeuner. » Le balai est posé dans un recoin et la fille s’éclipse, pour revenir quelques minutes plus tard chargée d’un grand plateau encombré des reliefs d’un repas. Gabriel s’est avancé pour trouver un verre d’eau, il n’en peut plus du café et a la gorge sèche. Il entend Mélie observer : « Elle n’a encore rien pris ? » et Catherine, qui pousse le contenu froid des assiettes dans un seau, secoue la tête. Mélie soupire ; la fille, elle, entreprend de faire la vaisselle.

Les hommes de Chaval s’impatientent, il va être 10 heures, certains d’entre eux sont arrivés il y a plusieurs heures déjà, peut-être qu’il s’est passé quelque chose à la banque ? On suggère de contacter le lieutenant Fournier par radio, pour savoir, Chaval dit non, qu’on les laisse faire, ils appelleront si besoin. Chacun expose son hypothèse, on coupe un peu la parole, il n’y a pas encore eu de compte rendu dactylographié aujourd’hui, alors on procède comme on fait en temps ordinaire : en racontant. La même histoire en définitive : chacun à une place différente, ils ont pénétré dans la cour du garage hier, vu la petite maison au fond de la deuxième cour. Gabriel trouve les hommes bavards, mais il comprend leur frustration, après une semaine à piétiner. Des bruits de voiture leur parviennent de la cour, enfin : ce sont Aubreuil, Fournier et leur escorte qui ramènent Demest et ses millions.

Les gendarmes posent leurs bols et sortent dans la cour, certains lancent des remerciements rapides à Mélie, d’autres sont tout entiers à leurs jambes soudain tendues, à leurs pieds soudain mobiles, à leur station debout, enfin.

 

Dans la cour, Demest se tient immobile, raidi dans une obéissance qui lui est inhabituelle. C’est Aubreuil qui organise, décide des équipages, aboyant des ordres brefs, rappelant que certains de ses hommes sont déjà dans le froid en forêt de Retz, et que dès que les parents de la petite arrivent, il ne faudra pas traîner.

— Les voilà, confirme Dassieux, alors que Clémence Leroy-Demest apparaît sur le seuil de la maison, plus pâle que jamais, le manteau de lainage beige boutonné jusqu’au cou, les mains nues et crispées sur une paire de gants en cuir.

Tout le monde se tait soudain, et Aubreuil, après une seconde immobile, ôte son képi.

— Nous sommes prêts à partir, madame, l’informe-t-il, et Clémence, sans un mot, descend les marches, interroge du regard, puis s’engouffre dans la R4 grise la plus proche, qu’un gendarme vient d’ouvrir pour elle.

— Allons-y, lance Aubreuil.

Augustin Demest dit : « Bien, puisque nous en sommes là », et ouvre la porte arrière de sa DS Pallas.

« Bien, puisque nous en sommes là », comme s’ils avaient failli à une tâche, ce qui est vrai après tout, mais une tâche que Demest lui-même leur aurait confiée, quelque chose de simple que seule une stupidité crasse les aurait empêchés d’accomplir – comme nettoyer une auge ou jeter des épluchures aux cochons. Demest les regarde tous, l’œil sombre, avec la même hostilité froide qu’il a eue pour la fille qui apportait le café dans le bureau de Radier, un instant Gabriel a l’impression d’être elle, condamnée à la boue et aux détritus, il déteste cela, cette sensation qu’on le piétine – puis il se convainc que Demest est seulement anxieux, est seulement triste, inquiet, impatient. Humain.

— Tu veux que je conduise, Gabriel ?

— Non, Dassieux, c’est bon.

 

Ils attendent longtemps. Ils attendent très longtemps.

La lettre disait à Demest de venir seul. Aubreuil a placé des hommes dès le lever du jour, à distance prudente. Le parti pris est de laisser l’échange se faire, puis de suivre le ravisseur. La priorité, c’est la fillette ; on surveille, mais on n’intervient pas.

On dépose Augustin Demest au plus proche, là où Chaval a arrêté la voiture la veille quand il avait ordre de montrer le carrefour des Six-Routes à Dassieux et à Gabriel. Gabriel, Chaval, Dassieux et Aubreuil l’accompagnent, il porte une gibecière à l’épaule, qui le tire vers le bas, même si Gabriel était surpris que deux millions prennent si peu de place, pèsent aussi peu lourd – il n’a pas eu l’occasion de soupeser, mais Lequeux a fait le calcul : 4 000 billets de 500 francs, à environ 1 gramme le Pascal, ça fait moins de 5 kilos, ça rentre dans une besace. Demest a aux pieds de grosses bottes de caoutchouc, elles ne vont pas avec son beau chapeau, mais il a avancé sans hésiter dans les feuilles et l’humus, on peinait même un peu à sa suite. Puis l’Empereur s’est assis sur une grosse pierre plate, d’un gris souris parsemé de quelques moutons de mousse verte, et les a congédiés. Et Gabriel a entrevu dans un sursaut brûlant toute la haine que ce petit homme pouvait inspirer. Il n’a rien dit. Il était 10 h 30, les quatre hommes ont tourné les talons et sont retournés aux voitures, Aubreuil ouvrant la marche, toujours aussi droit.

Les points d’accès les plus probables, ceux où les routes forestières coulent directement sur les départementales, sont gardés. Des barrages routiers sont prêts à être déployés, il suffira de donner le signal. « Un type à pied, ça va lui faire une belle jambe, six barrages plantés au milieu de nulle part », a lâché Gabriel en glissant sur les feuilles mortes, et Dassieux a répondu un « Arrête » qui signifie « Tiens bon ».

— C’est fait, a annoncé Dassieux aux parents de Sylvie.

Et ils se sont mis à attendre.

À 11 h 30 du matin, la radio d’Aubreuil a craché une nouvelle litanie de confirmations : tout le monde était en place. Dans le ventre de Gabriel, un nœud glacé s’est formé, avant de venir lui geler le poitrail tout entier.

Clémence et Michel Demest, à l’arrière de la voiture, restent assis tout ce temps, sans bouger, sans se parler, sans se toucher. Lui, très rouge, les joues empourprées dans un début de ressemblance avec son père, comme si Augustin Demest s’incrustait progressivement dans la peau de son fils, par contagion, par mue. Elle, très pâle, le cou nu émergeant de son manteau de laine beige, sa peau de blonde presque translucide. Elle semble étrangère à l’homme assis à côté d’elle, à cette forêt, à cette vie, plus rien ne palpite en Clémence Leroy-Demest, qui regarde fixement un point lointain, par-delà le siège avant.

À midi, un silence lourd tombe sur la route. Ponctuel et régulier, le nœud de Gabriel a continué son chemin et grimpé dans sa gorge.

Midi une.

Les radios restent toutes muettes et jamais le temps n’a été aussi long.

Midi deux.

Gabriel sort de la voiture et aspire une goulée d’air, avec une mimique de noyé.

Midi trois.

Gabriel voudrait déglutir, ravaler, mais n’y parvient pas.

Midi cinq.

À l’intérieur de la voiture, la mère de Sylvie bouge enfin, lentement, et tourne la tête vers l’extérieur. Gabriel croise son regard ; c’est un gouffre infini.

Aubreuil porte la radio à sa bouche. Dassieux allume une cigarette. Gabriel avale sa salive. Les mouvements reprennent, rattrapent le temps qui s’étirait.

— Point sur la situation, appelle le capitaine dans le boîtier en bakélite.

Il y a des retours, des voix répondent tour à tour : RAS. Aubreuil ordonne l’attente.

L’atmosphère change. On attend toujours. Mais c’est une attente différente. Quelque chose s’éloigne.

Après un moment, Clémence Leroy-Demest sort de la voiture.

— Madame… commence Aubreuil.

— Je dois pisser, répond-elle, tranchante, et Gabriel se souvient qu’elle a l’âge de Claudia, qu’elle existe.

Qu’elle est autre chose que la belle-fille d’un Demest, l’épouse d’un Demest, la mère d’une Demest, elle, la femme à qui on n’a même pas adressé la lettre de rançon de sa propre fille. Elle existe et elle a besoin de pisser.

Clémence s’accroupit à quelques mètres d’eux, et ils se détournent, pudiquement.

 

À 13 heures, Aubreuil ouvre la portière et demande aux parents de Sylvie s’ils veulent partir. Michel Demest regarde sa femme.

— Non, répond Clémence.

 

À 15 heures, Demest père émerge des reliefs qui dissimulent la laie aux regards. Il fait des signes. Gabriel, Dassieux et Aubreuil viennent à sa rencontre.

— Ils ne viendront plus, tranche Augustin Demest.

À ses pieds, la besace. Il l’a pris avec lui. Son argent.

Aubreuil est d’avis d’attendre encore. Demest le regarde, secoue la tête.

— Elle est déjà morte. Vous ne comprenez pas ça ?

Dans la voiture, Clémence gémit puis se met à pleurer, presque calmement, la tête rejetée en arrière.

Gabriel observe Demest, soupèse l’homme du regard. Il y avait peut-être un peu d’émotion dans sa voix, un peu de larmes dans ses yeux, mais Demest s’est déjà courbé pour refermer ses mains sur la bandoulière de la besace, et quand il se redresse, il est tel que Gabriel le connaît. Froid et fermé.

 

Le retour au Domaine se fait sous une neige fine et rapide, presque tranchante. Le capitaine Aubreuil a repris le volant dans la voiture de Demest père. Chaval, Dassieux et Gabriel les suivent dans une deuxième voiture. Derrière eux, les R4, l’estafette, son gyrophare éteint. Le même cortège que celui qui les a menés à Chauny la veille, mais silencieux, lent et défait.

Chaval conduit sans un mot, et les seuls bruits qui résonnent dans l’habitacle sont les grincements un peu rauques de la boîte de vitesses quand le gendarme change de régime. Pour la première fois, Chaval conduit mal, en conflit avec la mécanique, avec la neige qui l’agace, avec tout. Gabriel, assis à l’arrière, voit la rage dans ses épaules, ses coups de poignet brusques sont presque des jurons. Gabriel voit aussi l’affaissement des épaules de Dassieux, les plis dans son cou, il sait que Dassieux n’est plus jeune, mais soudain Gabriel comprend qu’il est vieux, exsangue, dans cette voiture tout lui semble fragile, éphémère et terriblement mortel ; une fatigue terrible l’écrase sur sa banquette. La nuit s’apprête à prendre ses quartiers, aidée par le ciel opaque qui crache ses flocons, obstiné. C’est février pourtant, on devrait sentir quelque chose, le rallongement des jours, le retour de la lumière, mais les flocons s’accrochent au pare-brise, et Gabriel se sent englué d’hiver, dans ces vallées glaciales.

Chaval allume les phares. De temps à autre, à cause d’un virage ou d’une inclinaison de la route, ceux-ci illuminent le véhicule qui les précède, le faisceau de lumière jaune accroche la silhouette de Demest, son col, ses cheveux, et Gabriel se demande ce que pense le petit empereur contrarié. Les gendarmes qui ont quitté leurs positions dans les bois suivent, quatre par véhicule, et quand ils parviennent en haut du plateau et que les phares lèchent les portes du Domaine, les journalistes s’agitent dans les vestiges de jour et braquent la caméra sur les voitures. La Renault beige est là, mais ils sont plus nombreux que les jours précédents, il y a des photographes. La radio de Chaval crépite.

— Faites-moi dégager tout ça, intime la voix d’Aubreuil.

Derrière la voiture où se trouve Gabriel, la file de véhicules s’immobilise, les gendarmes en sortent et dans son rétroviseur Gabriel les voit s’avancer vers les hommes aux aguets. Même sans les entendre, Gabriel sait ce qu’ils disent. On s’en va. C’est fini.

La cour de la ferme est vide quand les deux voitures y entrent pour se garer, seule une des ampoules extérieures est allumée. Radier émerge de son bureau sous la coursive. On éteint les phares et on coupe le contact. Il y a quelques secondes immobiles durant lesquelles personne ne bouge. Enfin les portières s’ouvrent et les parents de Sylvie sortent, la mère d’abord, avec une fermeté dans les gestes, et puis le père, plus lent, plus hésitant. Au lieu d’avancer jusqu’au grand perron, Clémence se dirige vers la porte de la cuisine, qu’elle laisse ouverte derrière elle. Son mari, le pas traînant, l’y rejoint, et tous les hommes, comme au ralenti, émergent des voitures et s’avancent vers la cuisine. Sauf Demest qui, debout à côté du coffre de l’auto, appelle Radier sur un ton qui ne supporte pas l’attente.

Gabriel a suivi Clémence Demest, sans trop savoir pourquoi. Dans la cuisine, celle-ci ôte son manteau et lance à Mélie : « Tu peux y aller. » Mélie reste interdite, quelques secondes, dit : « Attendez, je vais… », mais Clémence lui tourne le dos et va à l’évier faire couler de l’eau. Mélie hésite, puis retire lentement son tablier, l’accroche à l’arrière de la porte qui mène au salon, et s’éclipse.

Les hommes qui montaient la garde dans les bois et ont éloigné les journalistes entrent à leur tour, au compte-gouttes. Ils sont nombreux – tous les renforts alloués à Aubreuil pour retrouver la fillette qui manque toujours. Où est-il, le capitaine ? Dehors sans doute, avec Demest et son argent – non, le voilà qui lui aussi rejoint la cuisine en silence, son képi à la main. Diminuée de cette extension rigide qui ne le quitte presque jamais, sa silhouette semble soudain fragile, défaite.

Clémence s’active, ravive le feu dans la cuisinière, met de l’eau à chauffer sur un des brûleurs à gaz. Elle ouvre le gros réfrigérateur, soulève les torchons, regarde ce que Mélie a préparé pour le déjeuner, puis soigneusement rangé en attendant leur retour. Les gendarmes sont entrés, restent debout, silencieux, le long des murs, ne sachant pas trop quoi faire, Demest fils lui aussi est là, à regarder ses pieds, vaincu. Finalement Clémence jette : « Asseyez-vous », et tous les hommes qui le peuvent s’asseyent, obéissants et incertains, sur les longs bancs de bois sombre.

La porte d’office s’ouvre et Mme Augustin Demest entre, les yeux rouges, un mouchoir à la main. Tous ceux qui s’étaient assis se lèvent. « Elle sait déjà », pense Gabriel, et quand la vieille cherche quelque chose dans les yeux de sa belle-fille, Gabriel se dit qu’il s’est peut-être trompé, que peut-être elle ne sait pas et qu’il va falloir lui dire, mais Clémence, au milieu de coups de moulin à café énergiques, secoue la tête, un signe bref de dénégation, et la vieille n’a pas l’air surprise.

Aubreuil s’éclaircit la gorge et dit :

— Le ravisseur ne s’est pas présenté au rendez-vous.

La vieille ne répond rien. Elle se fraye un chemin entre les hommes qui emplissent la pièce de leur corps et de leur silence et rejoint sa belle-fille entre l’évier, le poêle et le frigo, là où Clémence se meut, à pas rapides, attrapant ici et versant là. Elle prend un large torchon blanc aux bords brodés de rouge, et le noue autour de sa taille. Quand elle ouvre la huche à pain, les hommes se rasseyent, comme dans un ballet lent aux mouvements répétitifs et maladroits. Le travail des femmes est le seul bruit perceptible, des bruits de cuisine, de repas, des bruits de vie, incongrus dans la nuit qui a avalé Sylvie pour ne plus jamais la rendre. Elles ont chacune leur manière de s’affairer ; la vieille conserve son rang de maîtresse de maison, c’est elle qui fait la vinaigrette, choisit une boîte de pâté dans le garde-manger ; Clémence touille le bourguignon et essuie les endives.

Il y a des notes de buffet d’enterrement dans la mélodie qu’elles produisent ; elles coupent, tournent, remuent sans un mot, sans un échange. Clémence a pris la place de la subalterne et Madame celle de la chef de cuisine, les femmes aussi ont leur hiérarchie, note en passant Gabriel, dans la gangue de coton qui lui empêtre les idées.

La porte s’ouvre et Augustin Demest entre, Radier à sa suite. Tout le monde tourne la tête vers lui, Clémence aussi, interrompue dans son touillage de bourguignon, sa spatule à la main.

Demest porte la main à son chapeau, regardant alentour, finalement le laisse en place. C’est peut-être l’endroit de sa ferme qu’il connaît le moins, c’est en tout cas ce que laissent penser ses mouvements, pour la première fois hésitants, et puis il regarde ses pieds, ses bottes boueuses, et il a presque un grognement d’excuses – presque. Gabriel détourne le regard. Il n’a plus envie de voir cet homme. Sa brusquerie, sa lourdeur, ses bottes de caoutchouc.

— L’argent est dans le coffre de Radier, annonce Demest. On le redescendra à la banque demain.

Gabriel regarde Clémence, son visage pâle aux yeux cernés, et voit sa bouche se tordre, dans un masque de haine et de dégoût. Elle lève le bras, jette avec un élan disproportionné sa spatule de bois dans le bac en émail qui se macule d’une traînée cramoisie.

— Alors parfait ! Tant que l’argent est en sécurité !

Son geste était trop fort, trop ample, pour finalement rien de détruit, rien de cassé, et Clémence regarde la cuillère de bois dans l’évier, bras ballants.

Gabriel observe la jeune femme devant lui, sa frustration, sa rage, palpables. Un instant Gabriel pense qu’elle va rugir, briser quelque chose, il a même, une fraction de seconde, jaillissant dans son cerveau, cette image de Clémence saisissant un des longs couteaux accrochés à la crédence, pour faire, mais faire quoi, il n’a même pas le temps d’avoir peur, même pas le temps de laisser l’image se former tout à fait que Clémence s’en va, à grandes enjambées d’homme, laissant tous les Demest derrière elle, ouvrant à la volée la porte d’office, ne laissant que le bruit de ses pas.

Le fils Demest reste immobile, d’ailleurs dans la cuisine personne ne bouge ni ne parle, seule Madame s’essuie lentement les mains sur l’avant du torchon qui protège sa jupe, de haut en bas, sur son ventre, le visage impassible. Elle regarde son fils silencieux, ce grand homme mou, peut-être se demande-t-elle comment un homme si grand et si mou a pu sortir de ce ventre, peut-être pas, en tout cas c’est ce que Gabriel se demande, lui, quand un cri retentit des étages.

C’est Chaval qui réagit le premier, passant en un éclair d’assis à debout, de debout à en route, d’en route à en courant, et on entend ses pas qui résonnent, comme l’ont fait quelques instants plus tôt ceux de Clémence. Puis Gabriel n’entend plus rien, au milieu du brouhaha, des pieds de bois qui raclent le sol, et sans réfléchir il se lève de conserve, pourtant il n’a plus aucun espoir de retrouver la gamine, plus rien de feu ni d’attente dans son ventre, seulement le froid et le manque de Claudia, d’un lieu chaud où on se dit des mots d’amours, loin d’ici où on se hait en silence, il se lève aussi et part, le long du couloir qui mène à la salle à manger, dans les escaliers où ses pieds font crisser une terre sableuse, et puis en haut, avalant une deuxième volée de marche à la moquette ruinée par les foulées des hommes qui le précèdent, il suit Aubreuil qui suit Chaval qui a suivi le cri, jusqu’à la chambre de Sylvie.

Quand Gabriel entre dans la chambre de la petite, il n’y a plus de cri, rien que les respirations fortes et les odeurs fatiguées des hommes, rien que le bruit des sanglots de Clémence et de ses baisers mouillés, et puis la petite, toute petite voix endormie de Sylvie, malmenée par l’étreinte de sa mère, qui dit : « Maman tu m’as fait peur, pourquoi tu cries ? Tu es fâchée ? Dis, tu es fâchée maman ? »

Michel Demest est arrivé derrière Gabriel, il a le souffle court lui aussi et s’arrête dans l’encadrement de la porte, lâche un « nom de Dieu ! » et se fige là, incrédule. Derrière lui, sa mère, qui vient, voit, fait « Oh » et se signe, et puis son père, Demest l’Empereur, qui ne dit rien et reste les bras ballants.

Aubreuil fait un pas vers le petit lit où Clémence est encore à dévorer sa fille de baisers, à lui serrer les bras, les jambes, à la sentir. Quand il pose le pied sur la descente de lit Clémence paraît s’apercevoir de la présence des hommes, elle serre sa fille d’un bras et de l’autre tend un doigt tremblant, elle rugit « NON ! », quelque chose qui vient du plus profond, « NON ! » et le capitaine de gendarmerie, avec ses galons et ses chaussures de capitaine, vraiment se fige, reste un pied presque en l’air, et puis il recule, sous l’œil brillant de hargne de Clémence, il recule et dit : « Laissons-les un moment. »

Les hommes reculent, maladroits, déplacés dans la chambre d’enfant, sans que Clémence les lâche des yeux. « Je dois prévenir le juge », ajoute Aubreuil, et on dirait presque un général vaincu, acculé à la retraite.

 

On appelle le médecin. Il arrive trente minutes plus tard. Sylvie est dans la cuisine, assise sur les genoux de sa mère, à manger du pain qui déborde de chocolat.

Elle en est barbouillée jusqu’au nez, Clémence ne fait même pas mine de l’essuyer, d’ailleurs personne n’a pu toucher l’enfant. Clémence refuse qu’on lui parle, qu’on l’interroge. Elle a demandé à sa fille si elle allait bien, si elle avait mal, si elle avait faim. Sylvie a répondu « oui », « non, pourquoi ? » et « oui ». Alors Clémence l’a calée dans ses bras et elle est descendue à la cuisine, d’une main elle a cherché le chocolat, celui que Sylvie préfère et qu’on garde pour les occasions spéciales, et elle la laisse manger, la main ferme autour du ventre de sa fille. Quand on fait mine de s’approcher de la fillette ou de vouloir s’adresser à elle, Clémence vous regarde avec dans les yeux quelque chose de tellement furieux, quelque chose de tellement sauvage, que tous les hommes se tiennent à distance respectable, et se contentent de boire le café que Madame a fait passer.

Michel Demest a pu s’approcher, embrasser le crâne de sa fille, mais Clémence ne l’a pas lâchée pour autant. Madame a eu le droit de s’agenouiller devant Sylvie et de lui toucher la joue, les jambes, en disant « Ma petite-fille, ma petite-fille », les yeux coulants de larmes, mais c’est tout, Clémence l’a, Clémence la tient, il n’est pas dit qu’un jour elle la laisse partir. Et la petite pépie, tranquille et joyeuse, elle parle des petits chats de l’étable, de temps en temps elle laisse échapper quelque chose, comme ce « Et maman c’est fini le voyage ? La prochaine fois je partirai avec vous ? » qui laisse comprendre à demi-mot ce qu’on lui a raconté. Clémence alors ne contredit pas, rassure seulement, oui le voyage est fini, Sylvie lui a beaucoup manqué, oui la prochaine fois elle viendra aussi, d’ailleurs maintenant maman sera toujours, toujours avec elle.

L’arrivée du médecin surprend Sylvie. Elle sait qui il est, mais il lui a toujours fait un peu peur, avec sa grosse barbe très blanche, explique Michel Demest aux hommes agglutinés dans la pièce. Clémence consent à la lâcher et le docteur assied la fillette sur la table, c’est interdit d’habitude explique encore Michel sans qu’on sache bien à qui il s’adresse, alors Sylvie regarde sa grand-mère avec une légère appréhension, mais l’épouse de Demest père ne fait rien que sourire, sourire et approuver, alors la petite fille porte les mains à son visage maculé de chocolat, pour pouffer dans ses paumes.

Le médecin lui fait tourner la tête, lui tâte le cou, demande : « Elle était habillée comme ça ? », et quand Clémence secoue la tête de gauche à droite, il entreprend de défaire le gilet de laine brune, de soulever la blouse de la fillette. Sous la lumière de la cuisine, son corps pâle aux épaules étroites et au ventre rond semble encore plus vulnérable, mais il est intact, pas un bleu, pas une égratignure. Gabriel sent entre ses épaules quelque chose se dénouer, fondre, se déliter. Et l’image qui l’obsède depuis des jours, celle de ce corps minuscule et fragile désarticulé comme une carcasse gonflée de terre, glacée de solitude, disparaît enfin.

Le médecin semble satisfait de son inspection. Il hoche la tête, réfléchit et demande à la petite fille :

— Tu as dormi où ? Dans une maison ?

Elle agite les pieds, ses jambes minuscules pendouillent du bord de la table dans le vide.

— Bah ! Oui, dans un lit ! Et j’avais un nouveau doudou, et il s’appelle Pitou mais il est dans ma chambre parce que maman est venue et après on est allées ici dans la cuisine et Pitou il est en haut dans ma chambre.

— D’accord. Et où était-ce ? Où étais-tu cachée comme ça ?

Sylvie rit de nouveau.

— Mais ! J’étais pas cachée !

— Ah bon ? Mais alors, tu étais où ?

— D’abord j’étais dans la cabane, et après j’étais chez l’ami de Cathy. Parce que maman et papa ils étaient en voyage…

— L’ami de Cathy ? Comment s’appelle-t-il ? Il était gentil ? demande le docteur, qui s’est remis à soulever les bras minuscules, à palper les os.

La gamine hoche la tête, ravie.

— Il s’appelle Johnny. Oui, c’était bien. J’ai mangé des pommes frites.

Le médecin dit : « Des frites, hein ? », en soulevant des mèches de cheveux, en vérifiant les oreilles.

— Cathy ? demande Aubreuil, qui n’y tient plus et transgresse l’accord tacite passé entre les hommes et la rancœur de Clémence. C’est qui, Cathy ?

La gamine lève les yeux, mord dans son pain et avec un air d’évidence, comme elle s’adresserait à quelqu’un d’un peu épais, répond la bouche pleine :

— Bah, Catherine.

— Nom de Dieu, souffle Aubreuil.

— Qui ? demande Charpentier.

 

On parcourt la maison, sans demander la permission de Madame qui ne semble plus s’en préoccuper, ni prêter garde aux tapis ou à la propreté des sols. Catherine n’est nulle part dans les communs, on va jusqu’à la baraque des Italiens qui poussent des exclamations étonnées et ne cachent personne ; on s’arrête sous le hangar, c’est brouillon, les hommes courent en tous sens, et Gabriel se dit que lundi dernier presque à la même heure, on cherchait une autre fille, plus petite, sans doute dans la même cacophonie, et sans plus de résultats. Sous les combles, dans sa chambre, on dérange Mélie, qui sursaute quand sa porte s’ouvre à la volée.

— Catherine, la fille qui travaille avec vous, elle est où ?

— Je ne sais pas, elle est partie… je l’ai croisée quand Madame m’a dit de vous laisser, elle revenait des cochons, elle était déjà habillée, je lui ai dit de rentrer chez elle, ce n’était pas tout à fait l’heure mais… mais… il restait le déjeuner pour ce soir et…

On descend au village, toutes sirènes hurlantes. On pénètre chez les Caron.

Catherine n’est pas là. Elle est partie à l’heure habituelle ce matin. Elle n’est jamais rentrée chez elle. Sa mère, qui doit s’asseoir pour se remettre, après que les gendarmes ont fait irruption chez elle, n’a rien de plus à dire. Marie Caron semble perdue et désemparée, son soulagement que Sylvie ait été retrouvée vivante immédiatement remplacé par l’angoisse de savoir sa propre fille disparue. On fouille chez elle, elle reste assise à la table du rez-de-chaussée, à répéter « Mais comment ça ? Comment ça ? ».

Elle pensait sa fille restée au Domaine plus longtemps, circonstances exceptionnelles, peut-être qu’on avait besoin d’elle là-haut, non elle ne s’est pas inquiétée.

On la houspille jusqu’au premier étage, on lui intime de pointer du doigt la chambre de sa fille, puis on entre et on ouvre sans ménagement l’armoire, on déballe les contenus de la commode sur le lit, on étale des effets sur la petite table, on somme Marie Caron de signaler le manquant, l’inhabituel. Mais elle n’a rien à signaler, ballottée dans sa propre maison par ces hommes en uniforme qui parlent sec.

Gabriel la croit. Il la croit vraiment surprise, vraiment prise de court, vraiment hébétée, il la croit. On la redescend à la cuisine, et pendant que Chaval termine d’inspecter la petite cour à l’arrière de la maison, on change d’approche. Aubreuil se met à lui parler gentiment. Il commence à retracer la journée de Catherine, puis sa soirée de la veille, avec l’intention visible de reconstituer l’emploi du temps de la gamine depuis le jour où elle a perdu Sylvie – « perdu », le mot sonne tellement faux depuis qu’on sait qu’elle l’a ramenée, depuis que tout ce temps, c’était elle qui l’avait prise.

On sert à Marie Caron une goutte de gnôle, de la flasque de Dassieux. La mère dit « Oh, non, merci », mais un des gendarmes a trouvé un verre quelque part, le pose entre ses mains, et Dassieux verse et dit « Allez ». La mère de Catherine lui lance un regard craintif, Gabriel voit ses yeux qui vont d’un homme à l’autre, ne manquant jamais de s’arrêter aux holsters de cuir : elle est terrifiée. Elle obéit et boit, toussote, se frotte le front, on la voit qui fait de son mieux pour se recomposer. Elle est assise, les joues rosissantes à cause de l’alcool, assise parmi des hommes debout, qui la scrutent, la surplombent, vestes rigides au bleu nuit dur, ceintures sévères, armes à la taille. Dassieux seul s’est assis pour lui faire face. Il secoue la flasque, avec une question inutile, et la mère de Catherine décline. Le vieux remet sa petite gourde plate dans la poche de son manteau. Il regarde autour de lui, tous ces hommes fatigués, agressifs, pleins de questions, et a un geste d’apaisement, va parler. Gabriel le voit : Dassieux réfléchit à comment parler.

Et Augustin Demest fait son entrée.

Il porte toujours ses grosses bottes mais, contrairement à sa cuisine où il est entré quelque temps plus tôt, cette fois il n’a pas un regard pour le sol de la pièce et n’a pas frappé, il a pénétré là comme s’il était chez lui, comme si cette maison aussi lui appartenait, elle et tout ce qu’elle renferme, et la rangée de gendarmes qui l’accueille ne l’arrête pas une seconde. Il s’avance vers Marie Caron et dit :

— Et alors ? Elle est où, ta fille ?

Gabriel reste interdit, et il y a comme ça quelques secondes où les hommes sont bien trop surpris pour réagir, et puis finalement Aubreuil lâche :

— Allez, ça suffit.

Le capitaine a un geste, un geste à la Demest, un geste à la « débarrassez-moi ça », un geste qui commande et qui va être obéi, et Gabriel ressent un plaisir sincère à voir Demest dégagé par le lieutenant Chaval, à le voir congédié, peut-être ont-ils tous, depuis le début, très envie d’assister à cette scène ou une autre, n’importe laquelle, qui rappellerait à Demest qu’il n’est qu’un petit empereur régnant sur un grand carré de boue.

— Elle est où ? ! dit encore Demest, furieux, alors qu’on le pousse dehors. Elle est où ? C’est elle qui a l’argent, hein ? C’est ça ? C’est elle qui a mon argent !

On s’immobilise, Aubreuil lâche :

— L’argent ?

Au-dessus de l’épaule de Chaval, Demest, rouge, crache rageusement :

— Mon argent ! Tout l’argent !

— Oh bon sang, lâche Aubreuil. On a forcé le coffre ?

— Non ! On l’a ouvert !

Aubreuil tourne la tête à gauche, à droite, décide :

— Bien. Charpentier, Mignot, vous remontez là-haut et vous faites le tour. Lieutenant Fournier, je vous laisse le soin de désigner un homme pour rester à Anceny ce soir, au cas où. Les autres… (il hésite, puis conclut, ferme :) vous rentrez à la caserne.

— Quoi ? ! s’étouffe Demest. Mais il faut le retrouver !

— Qui ? Vous m’embrouillez, Demest.

— Mais l’argent !

Le capitaine l’ignore, s’adresse à ses hommes :

— On devait retrouver Sylvie, elle est revenue, le juge considère l’affaire close. J’ignore les suites qu’il va souhaiter lui donner, mais nous reprenons les roulements habituels. Exécution.

Gabriel hésite, mais comme Dassieux reste assis, lui non plus ne bouge pas. La pièce autour d’eux se vide d’un coup de tous ses gendarmes, seul leur capitaine reste, on entend au-dehors des bruits d’agitation, la voix de Radier, des portières qui claquent.

Marie Caron lève les yeux, cherche à qui parler, finalement c’est Dassieux, le seul à sa hauteur, qui lui inspire peut-être le moins de crainte, et elle lui demande :

— Quel argent ?

Chaval revient, ferme la porte. Aubreuil, lui, « accuse le coup », se dit Gabriel sur l’instant, car c’est littéralement ce que fait le corps d’Aubreuil : il se creuse, comme frappé par un crochet inattendu, et reste là, légèrement amolli, ballant. Le capitaine regarde les phares de la voiture de Demest qui flottent devant la vitre, à travers le rideau de cotonnade, et finalement s’éloignent.

— Bien.

Renonçant pour de bon à sa posture rigide, il demande à la mère de Catherine :

— On peut s’asseoir ?

Elle acquiesce. Le capitaine ôte son képi, s’installe sur une des chaises.

— Bien, dit-il encore.

Ils ne sont plus que cinq, assis, au rez-de-chaussée de Marie Caron. Le départ des autres gendarmes laisse davantage d’espace pour s’asseoir, se mouvoir, réfléchir. La mère de Catherine paraît se rasséréner un peu.

— Bien. (« Peut-être qu’il est cassé. Il ne va plus dire que bien, maintenant », pense Gabriel, mais le capitaine Aubreuil se reprend.) Alors, toute la semaine, rien de spécial.

En face de lui, la mère de Catherine acquiesce.

— Hier, dimanche ?

— Elle est revenue comme d’habitude. Le dimanche, elle quitte à 13 h 30, après avoir débarrassé le déjeuner. Elle redescend, et elle est là vers 14 heures. Hier, c’était plus tard, parce qu’il a neigé et qu’elle s’est mise à l’abri sous le hangar avant de partir de là-haut.

— Elle y va à pied ?

— Il y a mon vélo. Au retour, ça descend, elle pourrait être là en dix minutes. Elle le prend parfois quand il fait beau. Mais au moment des récoltes, la route est couverte de terre, et en hiver, avec la neige… elle dit que c’est plus sûr de marcher.

— Hier soir, elle était comment ?

— Mais… pareille, pareille que d’habitude. S’il vous plaît, est-ce que c’est sûr qu’elle, est-ce que la petite Sylvie a pu se tromper ? Est-ce qu’elle a vraiment dit que tout ce temps elle était avec ma Catherine ?

— Avec elle et son « ami ». C’est lui qui l’a prise.

La mère de Catherine porte la main à sa bouche.

— Son ami ?

— Vous le connaissez ?

Gabriel a toujours dans sa poche la photo d’identité de Jean-Pierre Louvet.

« Non », fait la tête de Marie Caron, de gauche à droite.

— C’est le… c’est le portrait-robot ? C’est Johnny ?

— Jean-Pierre Louvet. Lui-même, confirme Dassieux.

— Avec Catherine ? Mon Dieu… est-ce que… il ne lui a pas fait de mal ? À Catherine ? À la petite ? À Sylvie ?

Aubreuil allume une cigarette, souffle la fumée, explique. Il est calme, posé, il est toujours très Aubreuil, au fond, pense Gabriel.

— Lui et Sylvie ont joué à se cacher, dans une « cabane », on ne sait pas encore où exactement, et puis Catherine serait venue les retrouver. Mais pour Sylvie, c’était un jeu. Catherine est venue les voir, quand ils étaient « cachés », le lundi soir donc. Elle a parlé à la petite, l’a rassurée, lui a dit que ses parents étaient en voyage, pour pas longtemps, et qu’elle allait pouvoir aller dans un endroit où elle mangerait ce qu’elle voudrait et pourrait avoir plein de nouveaux jouets. Sylvie dit qu’elle a beaucoup dormi, qu’elle était fatiguée. Il n’est pas impossible qu’elle ait été droguée, elle nous a dit qu’elle avait pris un sirop pour ne pas tomber malade. Peut-être du Melleril, on en a retrouvé un emballage chez Louvet. Vous connaissez ?

Marie Caron hoche la tête.

— Où était-elle dans la nuit de dimanche à lundi, nous l’ignorons. L’ami l’a ramenée à la « cabane » très tôt ce matin. Elle était contente d’aller sur la « moto », elle n’a pas eu froid, pas eu faim.

— Mais Catherine… non… non. Pourquoi… non.

— Elle est restée dans « la cabane » un certain temps. Avec l’« ami », Jean-Pierre, toujours. Et puis à un moment, Catherine est venue, Sylvie s’est endormie. Et elle s’est réveillée dans sa chambre, quand sa mère a crié.

Marie Caron jette des regards perdus, dit à voix basse :

— Elle l’aurait ramenée au Domaine ? Catherine ? Comment ? Elle n’a pas pu… C’est lui qui l’a forcée ?

— Vous ne l’avez vraiment jamais vu ? Jamais croisé ? demande encore Aubreuil, posant l’index sur la petite photo d’identité laissée sur la table.

— Non. Non.

— Et aujourd’hui, vous avez vu votre fille le matin.

— Mais… oui… comme d’habitude…

— Elle ne vous a rien dit de spécial. Elle n’avait pas l’air… (Aubreuil cherche.) inquiète ? Nerveuse ?

« Non », toujours, fait la tête de Marie Caron.

Elle lance un regard à la grande horloge qui égrène tranquillement ses tics et ses tacs, sans tenir compte des remous du monde, et s’agite soudain pour annoncer 20 heures.

— Mais elle devrait être rentrée… elle devrait.

Gabriel se sent s’enfoncer dans sa chaise. Il est dos au poêle, et ses pieds s’engourdissent. Aubreuil parle calmement, Marie Caron a la voix douce, on fume lentement, l’urgence a déserté les lieux. Deux millions, c’est beaucoup d’argent, mais ce n’est pas une petite fille, et Gabriel a sommeil.

Il y a un coup à la porte. Aubreuil répond d’entrer. Chabrot et Charpentier qui sont redescendus du Domaine.

— Mon capitaine. Aucune trace d’effraction sur le coffre du bureau de Radier.

Demest était retourné dans le bureau de son régisseur pour vérifier que l’argent était toujours là. Il n’y était plus. Le coffre n’a pas été forcé.

Gabriel se demande si Augustin Demest avait vraiment besoin de faire cela, d’aller s’assurer que l’argent était toujours au même endroit, dans l’énorme coffre vert et luisant – âpre au gain, « grippe-sous », pense-t-il, c’est un terme qui ne lui est pas venu depuis longtemps.

— De quoi avait-on besoin pour ouvrir le coffre ? demande Aubreuil.

— Des clés du bureau et de la combinaison.

— Elle pouvait faire tout ça ?

Fournier hausse les épaules.

— Il faut croire.

— Les clés du bureau de Radier ?

— Il y a un jeu dans le bureau de Demest, au premier étage. Il est caché la plupart du temps, mais Catherine fait le ménage de la maison, ce bureau compris, et elle y porte du café quand le patron demande. Enfin, pour être plus exact, il y a une clé cachée dans un pot, pour ouvrir un tiroir où Demest met les clés du bureau de Radier.

— Ça fait pas mal de clés.

— Si on sait ce qu’on cherche, c’est l’affaire d’une minute.

— Mais ensuite, pour aller jusqu’au coffre ?

— On était tous dans la cuisine. Il neige, personne ne traîne dehors. Les ouvriers sont occupés, c’est la fin de journée, certains rentrent chez eux, sont pressés… et pourquoi feraient-ils attention à quelqu’un de la maison ? Il y a dix, quinze mètres de la cuisine au bureau. Ça se fait…

— Mais il faut du cran, commente Dassieux.

Ou de l’inconscience. Ou l’assurance que personne ne la verra vraiment, pense Gabriel. Comprenant que c’est ce qu’il s’est passé. Ce que tout le monde a fait, ce qu’il a fait. Ne pas la voir. Catherine invisible.

— Quelqu’un lui aurait donné la combinaison du coffre de Radier ? Radier lui-même ?

— Il jure que non, explique Fournier. Mais il dit aussi qu’elle a pu la voir, qu’elle peut la connaître depuis longtemps. Qu’elle va et vient partout, nettoie son bureau, porte leur cantine aux Italiens… Elle est partout, sans que personne ne fasse vraiment attention à elle…

Charpentier ôte son képi, se passe une main dans les cheveux.

— Et nous non plus d’ailleurs. Bon Dieu. On l’a eue sous le nez toute la semaine, cette gamine.

Il ne paraît même pas en colère, juste sonné. Marie Caron reste silencieuse sur son siège. Elle aussi semble perdue.

Aubreuil éteint sa cigarette.

— Madame Caron, vous avez une photo de Catherine ?

En face de lui, la femme pointe du doigt vers une étagère.

— Lieutenant Chaval, prenez-la, au cas où. Madame, si Catherine vous fait signe, allez chez Salors et téléphonez-nous à la mairie d’Anceny. Le 12 à Anceny, vous vous souviendrez ? Sortons, enjoint-il aux hommes.

Une fois dehors, il y a un silence. Le trottoir est étroit, ils sont six à s’agglutiner dessus, Aubreuil semble mâchonner quelque chose – sa joue peut-être, ou sa vexation. Pour ne pas se cogner contre ses collègues, Chaval finit par descendre sur la chaussée, se frotte les mains pour les réchauffer. Les bourrasques de neige sèche parsèment les manches et les képis de flocons blancs. Aubreuil se tourne vers ses hommes :

— Charpentier, vous allez déjà vous installer pour surveiller chez les Caron cette nuit, au cas où Catherine repasse chez sa mère. Je vous enverrai un collègue sous peu pour que vous puissiez être à deux. Chabrot, rentrez à Ichy.

— Mon capitaine…

— Vous sortez d’une nuit blanche ; rentrez dormir. Messieurs, dit-il en se tournant vers Dassieux et Gabriel, mettons-nous à l’abri, intime le capitaine.

On s’éloigne un peu des fenêtres de Marie Caron, pendant que Charpentier s’installe de l’autre côté de la rue, derrière le volant d’une des R4 de la gendarmerie qui encombrent encore la rue. La neige tombe toujours. La place du village est déserte, Aubreuil opte pour la protection relative qu’offre l’église, à quelques mètres de là. On entre, elle est déserte. Il y fait froid mais on a au moins laissé le vent à la porte. Ils tapent des pieds par terre, Gabriel sort son paquet de cigarettes.

— Tut tut tut. Tout de même, Gabriel, fait Dassieux, lançant un regard vers l’autel nu, surplombé par un petit vitrail, au fond de l’église.

Gabriel range son paquet.

— Jusqu’où ont-ils pu aller, à votre avis ? demande Dassieux.

— Cacher l’argent pour venir le récupérer plus tard me semble risqué… avance Chaval. Mais s’ils veulent fuir…

— Mais ils ont caché la petite à deux pas, si on en croit Sylvie. Même si on ne sait pas où sont ces « à deux pas » précisément. Catherine peut aussi être là, avec l’argent, oppose Dassieux.

— Même si elle se cache. Cet argent, il pèse, il prend de la place. Et puis elle n’a pas quitté la région avec seulement les habits qu’elle porte, elle doit avoir un sac au moins, sans compter la rançon, alors… ne serait-ce que pour sortir de la ferme. Il a bien fallu que Jean-Pierre vienne l’aider. Sauf qu’il n’a pas pu venir, c’est impossible, on l’aurait repéré.

Il joue avec le briquet, dans la poche de sa veste. Il se sent de plus en plus nerveux.

— Même question pour l’enfant, acquiesce Aubreuil. Comment a-t-elle pu la ramener ? Si elle était passée par les plateaux avec l’enfant, quelqu’un l’aurait vue ; le terrain est à découvert, sur des lieues à la ronde. Qu’elle aille partout dans la ferme et jusqu’aux Italiens, passons, mais on l’aurait remarquée si elle avait débarqué d’un des champs, ça aurait éveillé les soupçons. Non, elle est passée par la grande porte. Mais comment ? Avec les journalistes…

— Les journalistes de la télévision que vous avez fait dégager quand on est revenus avec les Demest, le coupe Gabriel, à la limite de l’irrespect. Ils l’ont forcément vue passer.

Le capitaine hoche la tête.

— Vous disiez qu’ils logeaient chez Salors ? Allons voir.

Ils traversent de nouveau la place du village, direction le café-hôtel.

— Madame Salors. Ils sont rentrés, les journalistes de la télé ?

Elle hoche la tête, surprise. Un nouveau rebondissement ? La gendarmerie vient chercher ses clients ?

— Quelles chambres ? demande encore le capitaine.

— Opposée à celles de ces messieurs, répond-elle, regardant Dassieux et Gabriel … à gauche sur le palier.

On monte, quatre bruits de pas dans l’escalier. On frappe à la première porte, on attend, rien ; c’est la seconde qui s’ouvre.

— Qu’est-ce qui se passe ?

L’homme est jeune, brun, les cheveux bouclés, porte des lunettes aux verres épais.

— Gendarmerie nationale.

L’homme les regarde, les deux flics et les deux uniformes, les yeux légèrement moqueurs.

— Oui, j’avais deviné.

— On a des questions.

— Quel genre de questions ?

Aubreuil tape des pieds, sans qu’on sache si c’est pour en faire tomber les flocons qui s’y accrochent encore, ou pour marquer son impatience.

— Nous n’allons pas en discuter dans le couloir.

L’air contrarié, le journaliste ouvre la porte.

Le lit a été repoussé contre le mur, et la pièce convertie en bureau de fortune. Assis à la table, un autre homme, en gros pull de laine, griffonne on ne sait quoi. En voyant entrer la cohorte, il se lève.

— Je vais aller droit au but, lance Aubreuil. Vous avez fait le pied de grue toute la journée aux portes du Domaine Demest. Qu’avez-vous filmé ? Avez-vous les images avec vous ?

Les deux journalistes, qui se sont resserrés pour faire front, semblent surpris par la question.

— Mais non… elles sont déjà parties en voiture.

— À Lille ? Il y a bien une antenne régionale ORTF à Lille ? demande Aubreuil.

— Non, à Paris… Pour le Télé-Soir de demain.

— Rien ici ?

— Qu’est-ce que vous cherchez, au juste ? dit l’homme à lunettes, en croisant les bras.

Aubreuil élude, se fait autoritaire :

— Elle est où, cette voiture ?

— Mais enfin, comment vous croyez que ça fonctionne ? répond le type à lunettes. Il faut développer le film, déjà, et puis on a promis les prises de vues pour demain, elles sont dans le programme, et le programme a déjà été validé par le ministre. Dites-nous ce que vous voulez, à la fin !

— Qui avez-vous vu sortir et entrer chez les Demest ?

Le type hésite, croise les bras sur le torse.

— On y retourne demain ?

C’est une négociation, comprend Gabriel. Au ton que prend Aubreuil pour répondre, Gabriel comprend aussi que le capitaine Aubreuil s’en fout, de négocier. La petite est en vie, Demest l’exaspère, si les journalistes veulent retourner faire le pied de grue devant une porte qu’on ne les laissera jamais franchir, libre à eux.

— Retournez-y ce soir, si cela vous chante, répond Aubreuil. Mais j’ai besoin de savoir si vous avez vu entrer ou sortir une fille. À pied. Aujourd’hui.

— Aucune, à part Cosette, dit l’homme qui était assis à la table.

— Qui ?

— C’est un surnom qu’on lui a donné. Catherine Caron, précise son collègue. La petite à tout faire qui regarde ses pieds. Elle est passée comme d’habitude, matin et soir, avec ses quarante pulls et son gros manteau.

Gabriel fronce les sourcils. Il se souvient d’avoir vu Catherine partir de chez elle un matin, quand était-ce ? Il a détourné le regard immédiatement, mais il ne se rappelle pas avoir remarqué une silhouette « grosse », engoncée peut-être.

— Sauf aujourd’hui ; elle a fait plusieurs allers-retours. Elle est sortie de la ferme après que vous êtes partis pour la remise de rançon, c’était l’heure du déjeuner, nous on mangeait dans la voiture. Et elle est revenue plus tard. Pas trop longtemps après : on n’avait pas fini nos sandwichs.

— Elle portait quelque chose ?

— Comment ça, quelque chose ?

— Elle aurait pu avoir l’enfant avec elle ?

Les deux journalistes ouvrent de grands yeux, il y a un silence et finalement celui à lunettes dit :

— Merde alors, oui. Son grand manteau, là, il était ouvert, et dessous des couches et des couches d’écharpes… Elle aurait pu porter la gamine contre son ventre.

Gabriel s’adosse au mur. Il se sent tellement stupide. Est-ce que l’idée que les deux journalistes ont loupé l’exclusivité de leur vie, occupés à bâfrer leur sandwich, le console ? Rapidement, à peine.

— Et ensuite ?

— Ensuite, rien, jusqu’à ce que vous disiez à vos hommes de nous faire déguerpir, dit-il avec un regard peu amène vers Chaval.

Celui-ci ne semble pas s’en émouvoir.

— Mais allons ! presse Aubreuil, dans une impatience que Gabriel lui voit pour la première fois. Ensuite ?

— Ensuite, il est 16 heures passées, vous nous dites de partir, on remballe, on descend ici, on appelle le bureau pour les tenir au courant, Paul part à Paris avec les films. Moi je vais à l’épicerie acheter des cigarettes, et quand je sors je vois Cosette qui traverse la rue, pareil, toutes ses couches et ses cannes toutes maigres qui sortent du manteau comme un héron.

— Il était quelle heure ?

— Mais je n’en sais rien… Faudrait demander à l’épicerie… Il faisait déjà presque nuit en tout cas. Disons… 17 heures ? 17 h 15 ? 30 ?

Dans la pièce, geste d’un bel ensemble, chaque homme regarde sa montre. Il est presque 21 heures.

— Elle allait où ? Dans quelle direction ? Chez elle ? Elle en sortait ?

— Mais je ne sais pas où elle habite, moi, cette fille !

Aubreuil fait trois grands pas vers la fenêtre, pointe le doigt vers la grand-rue qui s’écoule de part et d’autre de la place, désigne la maison des Caron, à trente mètres d’eux.

— Là ! Elle habite là ! Sous votre nez !

Le journaliste se vexe, on le sent, et on sent aussi qu’il aurait bien des choses à répondre – il n’est pas le seul à avoir eu Catherine « sous le nez » depuis des jours : les chambres de Gabriel et de Dassieux sont au bout du couloir.

— Je ne sais pas. Elle traversait juste la place. Je ne l’ai pas vue aller vers cette maison, je ne pourrais pas jurer qu’elle en venait non plus.

Aubreuil regarde de nouveaux sa montre.

— Je dois téléphoner.

 

Aubreuil a insisté pour retourner à Anceny.

— Pour se donner le temps de la réflexion, je suppose, a tempéré Dassieux quand Gabriel, qui démarrait la voiture, a ragé que c’était une perte de temps.

— Réfléchir à quoi ? Jean-Pierre l’attend probablement quelque part avec son Solex, pour récupérer l’argent ! Et, et s’enfuir, ou, ou…

— Tu penses que Jean-Pierre est encore dans les parages ?

— Mais tu l’as vue ! Elle est épaisse comme un moineau, alors chargée comme une mule, sur des routes glissantes, à pied…

— Elle passe ses journées à charrier des seaux qui pèsent le double de la besace.

— Mais elle va avoir besoin d’aide pour s’enfuir, et puis tu n’écoutes pas, s’il veut lui faire du mal ? Se débarrasser d’elle ?

Dassieux allume une cigarette.

— On verra ce qu’en pensent Aubreuil et ses hommes.

— Comment tu peux être aussi calme ?

— Pourquoi es-tu aussi énervé ?

D’une main, Gabriel farfouille dans sa poche, extrait une cigarette qu’il sort un peu tordue, l’allume. Pourquoi est-il aussi énervé ? Parce qu’il a quelqu’un à poursuivre. Un type qui fait du mal aux fillettes, aux filles naïves ; parce qu’il y a un type sur lequel il peut mettre un visage et après lequel il peut courir. Il s’est ratatiné à force d’immobilité et de manœuvres immobiles, il a l’impression d’avoir passé les derniers jours à marcher en rond dans l’obscurité ; Gabriel veut courir, et courir après des types méchants, ça il sait faire, il est bon, c’est pour ça qu’il est là. Et Dassieux, et Aubreuil, avec leurs moustaches et leur « prenons le temps de la réflexion », ils l’empêchent, ils le ralentissent, ils le clouent au sol.

— Gare-toi derrière eux, indique Dassieux. Et cesse de serrer les mâchoires comme ça, tu vas te casser une molaire.

Gabriel pile et tire le frein à main avec un geste brusque.

— Tu es dentiste, toi, maintenant ?

— Non, Gabriel, je suis vieux, et les vieux savent à quel point les dents, c’est précieux.

 

Aubreuil avance dans les couloirs de la mairie d’Anceny, frottant ses mains l’une contre l’autre.

— Il est possible qu’elle se soit de nouveau cachée non loin en attendant que la voie soit libre. Dans ce cas, Lequeux pourra intervenir. Chaval, qui voulez-vous lui envoyer en renfort ?

Derrière lui, Gabriel, qui a l’impression de piétiner alors qu’ils vont à vive allure, lance sans attendre la réponse :

— Jean-Pierre a pu venir la récupérer. En Solex. Qu’est-ce qu’on atteint facilement d’ici, en Solex ?

— Ichy-sur-Loy, Villers-Cotterêts, la Ferté-Milon… Mais aussi des dizaines de villages où personne ne traîne dans les rues un lundi soir d’hiver à 21 h 30, répond Chaval. On peut rappeler Hutin, capitaine, pour monter la garde cette nuit, devant chez les Caron.

— Et entre ces villes… on se déplace facilement ? On peut se cacher ? S’enfuir ? insiste Gabriel.

— Entre ces villes, il y a des granges, des étables, des bois, confirme Chaval.

— Des gares ? insiste encore Gabriel.

Aubreuil ouvre la porte de leur salle commune, Girard qui était assis à un bureau se lève, au garde-à-vous.

— Repos, Girard. Oui, inspecteur Sautet. Des gares. Rethondes, Versigny, Blérencourt, Folembray, Coucy-le-Château… Et de ces gares, en moins de deux heures, gare du Nord à Paris, ou bien gare de l’Est ; ou dans l’autre sens, Laon, Lille et la frontière belge…

— Johnny ne prendrait pas le train, à mon avis. Trop dangereux… avance Dassieux, avec précaution.

— Dangereux pourquoi ? réplique Gabriel. Il a pu changer d’apparence, comparé au portrait-robot que tout le monde a en tête : se raser le crâne, se laisser pousser la barbe.

— En tout cas, s’ils sont partis avant 18 heures, dit Chaval en se grattant le menton, ils ont pu se déplacer dans la région. Le bruit que la petite a été rendue doit déjà avoir fait le tour, les gens se disent que c’est fini, ils relâchent leur attention, ils ferment les volets et ils vont dîner.

— Ce n’est pas que le bruit, mon lieutenant, se permet Girard. C’était au flash info de 20 heures, sur RTL. Le rendez-vous manqué de la forêt de Retz, mais la petite retrouvée indemne. On a entendu le juge Fiquet, aussi. Il disait que c’était un dénouement heureux au soulagement de tous.

— Et nous des incapables, je suppose, dit Dassieux.

Girard hésite, que répondre, le compte rendu de Declerc n’a pas dû être tendre. Mais Gabriel s’en préoccupera plus tard.

— Mais c’est pour ça qu’il nous faut un avis de recherche ! Si plus personne ne fait attention à lui ! Il nous faut un signalement, et du monde aux gares, sur les routes !

— Sautet, tempère Dassieux, pour un avis de recherche il nous faut un mandat. Pour avoir un mandat il faut parler au juge. C’est pour cela que nous sommes là, je suppose ?

Aubreuil hoche la tête.

— Il nous faut appeler le juge Fiquet.

Le capitaine regarde Dassieux, une question muette sur les bords de la moustache, mais Dassieux décline. Le capitaine part s’enfermer dans son bureau.

Les hommes s’affaissent ; qui sur une chaise, qui les fesses au bord de la table ; Dassieux s’appuie contre le mur. Gabriel est le seul encore debout, tendu, qui fait les cent pas.

— Je ne voulais pas dire cela devant sa mère, mais je pense vraiment que Catherine est en mauvaise posture, dit-il – ressassant ce qu’il a déjà avancé plus tôt. Elle a récupéré l’argent sans doute, et maintenant, elle va chercher à rejoindre Jean-Pierre, si ça n’est déjà fait. Mais s’il a sa rançon, elle ne lui sert plus à rien.

— Peut-être qu’il l’aime, avance Girard, puis il regarde sa veste et entreprend d’en épousseter les manches.

— La bonniche et l’apprenti… soupèse Dassieux. C’est le genre d’histoire qui devrait te plaire, pourtant, Gabriel.

Gabriel allume une nouvelle cigarette, il se sent fébrile, confusément il se dit qu’en partant maintenant, on peut les rattraper. De manière un peu absurde il imagine Johnny et Catherine à deux sur un Solex, sur l’autoroute A1, dans les phares de sa voiture. Il les talonne, les force à s’arrêter, Catherine pleure, elle comprend le danger auquel elle vient d’échapper, Jean-Pierre tente de le frapper mais il le met K-O d’un crochet, les renforts arrivent, autour d’eux les voitures ralentissent pour observer la scène et quelques femmes, de leur siège passager, l’applaudissent, elles n’ont plus peur et c’est grâce à lui, Gabriel, et puis Dassieux lui dit « Allez, rentre chez toi, tu l’as bien mérité », et alors que minuit sonne il arrive chez lui, il y fait chaud et Claudia est nue, elle l’attend, roucoule « Caro mio » en ouvrant les bras, et c’est fini, cette putain de journée sera finie, cette putain de semaine sera finie, il n’a pas été à la hauteur et il est en colère. Il écrase sa cigarette qu’il a fumée en quelques bouffées avides, se tourne vers son collègue.

— Combien de chances qu’on puisse les rattraper si on traîne encore, Dassieux ? Hein ?

— Tout d’abord, Gabriel, la petite ayant été retrouvée, il est possible que l’affaire s’arrête là.

Son ton est calme et posé et cela énerve Gabriel davantage encore.

— Mais je pense surtout que cela va dépendre du foin que fait Demest pour récupérer son argent. Il y avait une rançon à payer pour récupérer la fillette, la rançon a été payée, on a récupéré la fillette.

— Donc on est bloqués là, et tu me dis « Ça dépend » ? dit Gabriel, trop fort, autour d’eux les gendarmes sont soudain très occupés à regarder leurs lacets, comme des spectateurs embarrassés d’assister à une querelle de couple.

— Oui, conclut Dassieux, les yeux ailleurs. Ça va dépendre. Assieds-toi, Gabriel.

Aubreuil sort enfin de son bureau ; il ne porte plus son képi.

— Un mandat d’arrêt est en cours, annonce-t-il. Il va être diffusé au niveau national. Le juge Fiquet va dès à présent se mettre en lien avec les rédactions des nationaux, de L’Union et de La Voix du Nord, pour s’assurer que les images que nous avons de Jean-Pierre Louvet et de Catherine Caron apparaissent dans les journaux du matin. Pour l’instant, notre hypothèse est que si Catherine est avec lui, c’est contre son gré, et qu’elle est en danger. Les journaux radiophoniques vont également relayer cet appel. Finalement, la fuite du portrait de Louvet aura été utile : même les gens qui n’achèteront pas les journaux du matin auront avec un peu de chance déjà son visage en tête. Mais ensuite, on arrête. Pas de barrages autoroutiers, pas de moyens supplémentaires.

— Demest ne sera pas content, remarque Dassieux.

— Demest devrait apprendre à demander des faveurs plutôt que d’exiger des services. Il a des amis puissants, mais la gendarmerie nationale n’est pas à son service et je pense qu’il a poussé un petit peu trop ce soir, appelé tel et tel pour réclamer son argent, et le juge Fiquet ne semblait pas ravi. Il m’a demandé de transmettre la photographie de Catherine Caron à l’état-major de gendarmerie. Je vais donc le faire. Via le bélinographe, ajoute-t-il, le ton empreint d’une note de découragement bien palpable, cette fois. Si j’arrive à faire fonctionner cette machine…

— Et les nôtres, d’instructions ? demande Gabriel.

— Il semble qu’une coordination soit en cours entre nos services et les vôtres.

— Bien. Alors nous allons appeler Paris, annonce Dassieux. Voir ce qu’ils en pensent. Et nous faire rabrouer par De Royon, je suppose… Notre état-major à nous, précise-t-il à l’attention des gendarmes, qui hochent la tête avec des airs compatissants.

 

Paris répond d’attendre. Gabriel piétine presque, mais Dassieux hausse les épaules. Quand ils sortent du bureau qu’Aubreuil a mis à leur disposition pour joindre le quai des Orfèvres, Simone, comme si elle avait par magie senti à distance le désarroi du capitaine, est arrivée et vient d’allumer le bélinographe.

— Alors ? demande Aubreuil. Vos ordres ?

— Attendre. Rappeler demain matin. Rester sur place. Je pense, cela dit, que nous passons nos dernières heures dans cette accueillante bourgade.

Aubreuil, après ses moments d’énervement plus tôt dans la soirée, a retrouvé le contrôle et ne relève pas l’ironie. Il se contente de leur tendre la main.

— Si nous n’avons pas l’occasion de nous revoir…

Ils dînent. Philippe Declerc n’est nulle part en vue.

— Il a déjeuné ici ce matin, puis il est reparti en vadrouille et je ne l’ai plus revu, confirme Mme Salors. Mais il est supposé rester encore au moins une nuit.

Les journalistes de télévision à la Renault beige manquent également à l’appel. « Ils sont ressortis, avec leur caméra, et puis ils sont revenus et ils ont dîné… » La salle du café est presque vide, il est 22 heures passées, et Gabriel, cette fois, accepte qu’on le resserve de vin. Il se sent d’humeur à boire. Il en veut encore un peu à Dassieux de l’avoir retenu, d’avoir tiré sur les rênes. Quand Dassieux le voit tendre son verre une quatrième fois, il sourit, avec l’air de quelqu’un qui veut faire la paix.

— Allons, Gabriel. Toi le modèle de tempérance, tu ne vas pas sombrer dans la boisson. Ne sois pas en colère.

Gabriel regarde son collègue, sa moustache qui, il s’en rend compte soudain, a cessé d’être grise pour devenir blanche – quand cela s’est-il produit ? Se sent-il en colère ? Plus maintenant, au fond. « Vidé » serait sans doute un meilleur terme. Indifférent, presque. Peut-être est-ce le vin. Le rouge ne lui râpe plus la gorge. Il n’a même plus froid.

Il repose le verre vide, sort une cigarette.

— Mais non, Dassieux. Je ne suis pas en colère.

— Quel soulagement tout de même, leur glisse Mme Salors qui vient leur apporter le dessert.

Elle est au courant bien sûr, et sa bonne humeur se sent, les mots coulent avec entrain.

— C’était même à Télé-Soir. Ils montraient les murs de la ferme, on n’a pas dû les laisser entrer, mais on a vu le juge qui faisait une déclaration, il disait que la petite était indemne ?

— Indemne, madame Salors.

Elle sourit, s’éloigne.

— Tu accepterais de rester ? Si c’est possible, demande Gabriel, quand Mme Salors s’est éloignée, avec leurs assiettes vides dans les mains.

— Je ne sais pas. Pour faire quoi ?

— Pour trouver.

— Trouver quoi ?

— Où ils sont partis. Pour retrouver Catherine.

Dassieux hausse les épaules, puis s’étire.

— Tu ne veux pas, je ne sais pas, comprendre ? insiste Gabriel.

— À première vue, ce n’est pas très compliqué. Il voulait de l’argent, elle a pris la gamine, il a eu de l’argent. Pour autant…

— Mais comment ? Comment cette fille que personne ne regarde, que tout le monde nous a décrite comme une quasi attardée, a pu escamoter comme ça la petite ? Et tu sais ce qui me mine, Dassieux, c’est que c’est une semaine. Une semaine à monter chaque jour au Domaine, à voir la mère de la petite se bouffer de larmes. Cette fille, soit elle est cruelle, soit elle est stupide. Et sans compter nous, l’équipe d’Aubreuil, sans compter toutes les questions… pareil, il faut être sacrément retorse, ou complètement imbécile. Si elle est retorse… (Il secoue la tête.) Non. Je n’arrive pas à y croire. Donc elle est stupide, et elle est en danger. Si elle a été manipulée, alors c’est une simplette avec beaucoup d’argent face à un type sans scrupule.

— Tu ne m’as pas laissé finir, Gabriel. Mais tu me sembles avoir beaucoup de compassion pour une fille qui a fait subir ça à des parents. Tu as déjà oublié sa mère ? L’enfer qu’elle a vécu ?

— Mais je te dis que c’est une victime, cette fille. Elle, elle…

Il cherche à convoquer l’image de Catherine, mais s’aperçoit qu’il ne parvient même plus, déjà, à se souvenir précisément de ses traits : il n’a en mémoire qu’un petit museau, des épaules basses.

La porte du café s’ouvre et Declerc entre, les épaules parsemées de neige. Il s’ébroue en enlevant sa casquette et son écharpe, en se défaisant de sa veste en blue-jean trop légère. Quand il les voit, tous les deux assis, Dassieux lui adresse un petit signe de tête auquel Declerc répond à l’identique.

— Allez, venez vous asseoir, invite Dassieux en désignant la chaise à côté de Gabriel.

— Je vais dîner dans ma chambre, décline le journaliste, si je peux avoir un sandwich et une bière ?

Derrière le comptoir, Salors prévient :

— Il ne reste plus que du jambon.

— Ça ira.

— Vous êtes sûr que vous ne voulez pas vous joindre à nous ? Le temps qu’on vous fasse vos tartines… insiste Dassieux.

L’homme tire la chaise qu’on lui propose. Les flocons tombés sur ses épaules ont fondu et le tissu est trempé. Cela ne semble pas l’incommoder. Il pose sa mallette sur la table.

— Alors un demi, en attendant, réclame Declerc.

Puis il s’assied.

— Bonne journée ?

Gabriel se frotte les yeux. Declerc a de la chance. Il y a quelques heures, Gabriel l’aurait pris au col pour lui dire le fond de sa pensée – qu’on ne révèle pas l’heure d’une remise de rançon, que la forêt aurait pu être remplie de curieux, de justiciers amateurs, qu’il aurait pu se passer quelque chose, une confusion, un drame. Mais l’adrénaline l’a quitté, chassée par le vin rouge et le flegme de Dassieux, et la fatigue vient de lui tomber dessus. Il n’a pas envie de passer de nouveau une heure à les regarder se tourner autour, comme deux vieux bestiaux circonspects. Le journaliste l’irrite toujours, mais si Dassieux veut lui faire des politesses et laisser Declerc s’en sortir à bon compte, à lui de voir.

— Toutes choses considérées, pas si mauvaise. Et la vôtre ? répond Dassieux.

— Plutôt bonne, oui, confirme le journaliste.

— Vous partez bientôt ?

— Peut-être.

— La fillette est rentrée chez elle.

— Elle est rentrée, oui. Pas toute seule, apparemment. On l’a raccompagnée.

— Allez. Vous pouvez bien dire ce qu’il y a dans votre prochain reportage…

— Il faudra l’écouter.

Gabriel sent qu’il s’endort sur sa chaise. Il se redresse, allume une cigarette pour éloigner l’épuisement qui guette, lâche :

— Par curiosité, comment on passe de journaliste politique aux faits divers ? Je me demande.

Le ton n’est pas innocent, lui aussi peut vexer.

— Faits divers nationaux, s’il vous plaît, corrige Declerc, le doigt levé.

— Si vous voulez, concède Gabriel.

Declerc a, comme Dassieux, cette manière de parler qui insinue ; il y a de l’allusion derrière chaque lettre, de l’intention derrière chaque mot. Gabriel n’a pas l’énergie, il va les laisser tous les deux, ils sont faits pour s’entendre.

Declerc descend une gorgée du demi de bière que Mme Salors vient de poser sur la table.

— Eh bien, alors, au risque de nous embarquer dans un débat philosophique à cette heure tardive, j’opposerais qu’il s’agit toujours de politique.

— Les chiens écrasés ?

— Ne soyez pas de mauvaise foi. Une petite fille très riche enlevée par des domestiques, pas moins, cela ne vous évoque que les chiens écrasés ?

Gabriel croise les bras, il sait que cela le fait paraitre trop jeune, trop boudeur, qu’il donne l’impression de perdre la joute. Mais à cette heure tardive comme dit Declerc, la joute, il s’en fout.

— Des domestiques ?

— Oh, vous ne saviez pas ? C’est Catherine Caron qui a fait le coup. Je vous dis ça, c’est une exclusivité, ne le répétez à personne.

— Très drôle, s’agace Gabriel. L’autre n’est pas domestique.

— Allons, on n’est pas dans l’aristocratie locale. Apprenti garagiste, fils d’une fille-mère abandonnée par un G.I. dont la famille refusait d’accepter qu’il ait pu s’amouracher d’une Française – quant à ce qu’ils acceptent l’enfant bâtard, inutile d’en parler.

Gabriel lâche. Les épaules, le cou, la perspective d’avoir raison.

— Si vous voulez. C’est ça que vous direz demain ? « Johnny » est une victime ? La misère excuse le crime ?

— Je n’ai pas encore décidé. Si vous voulez me donner une déclaration officielle, d’ailleurs, ne vous gênez pas, j’ai mon Nagra avec moi.

Il pose la main sur la mallette, l’ouvre déjà, Gabriel distingue un boîtier métallique et le cordon gris-beige du micro.

— Contre quoi ? répond Gabriel.

— Ah !

Le journaliste lui fait un clin d’œil appréciateur, en reconnaissant ses propres mots de la veille. D’avant-hier ? Gabriel a l’impression que le temps s’est distendu depuis leur arrivée, avec des journées trop courtes et interminables. Quand il repense aux derniers jours, il les revoit tous s’agiter sans succès, courir en tous sens, boussoles sans aiguilles, d’impasse en impasse. Peut-être Dassieux et lui auraient-ils mieux fait de ne jamais mettre les pieds ici, après tout, cela n’a rien changé. Le bon sens englué de déni de l’instituteur lui revient, il faut donner l’argent et la petite sera rendue – et c’est ce qui s’est passé, l’argent a été donné et la petite a été rendue. Dassieux l’a redit. Et Gabriel comprend : c’est fini. Il tire une bouffée de cigarette, la fumée lui brûle la gorge.

— Je ne fais pas d’échange en ce sens, décline le journaliste. Désolé, messieurs de la police.

Mme Salors pose sur le comptoir un plateau – sandwich, soupe, dessert, un autre demi.

— Je vous le monte ?

— Je m’en occupe, merci. Messieurs.

Et il s’éloigne.

— Tu as raison, dit Gabriel en écrasant sa cigarette à moitié fumée. Rentrons.

— Je n’ai pas dit que ça ne m’intéressait pas de comprendre. Quand je te répète que tu dois laisser les gens finir leurs phrases…

— Tu n’as pas envie de rentrer ? lance Gabriel dans un dialogue qui, sans qu’il comprenne bien comment, vient de s’inverser, lui poussant pour retourner à Paris, Dassieux insistant pour rester. Retrouver Yvette ?

Dassieux se saisit de la bouteille de vin et, avec soin, la vide jusqu’à la dernière goutte dans son verre.

— Yvette est partie, Gabriel.

— Partie où ?

— Partie. C’est tout.

— Mais tu, mais elle…

— Je n’ai pas envie d’en parler.

C’est donc ça, alors, Dassieux et sa mansuétude apparente pour une gamine un peu sale, Dassieux et ses ironies décuplées, Dassieux et sa flasque neuve. Depuis que Sylvie est réapparue, intacte, depuis qu’ils ont reçu l’ordre d’attendre, l’urgence a quitté petit à petit le ventre de Gabriel, et le manque de Claudia a fini de se faufiler jusqu’à la place vide. C’est fini. C’est fini. Sans l’enfant enlevée, ce n’est plus un enlèvement. Juste une arnaque, un type qui a pris de l’argent, Gabriel ne se passionne pas pour les arnaques, ce n’est pas son travail et la Criminelle n’a plus rien à faire dans l’histoire. Il regarde Dassieux qui a détourné les yeux, il pense à son collègue seul, de retour dans un appartement vide, et cela lui fait monter une envie terrible de Claudia. Il savait qu’elle allait arriver, cette vague, mais il ne pensait pas que ça serait comme ça, soudain, impérieux, et surtout il ne savait pas qu’il serait forcé de l’ignorer.

— Je suis fatigué, Dassieux. Alors comme tu veux.

Puis il se lève :

— Je vais téléphoner.

 

— Bien sûr, il a raison, fait Claudia dans le combiné.

— Mais ça ne sert à rien, soupire Gabriel. C’est ça que j’essaye de t’expliquer. C’est terminé. Il n’est plus là.

— Mais il n’est pas tout seul ! Tu dis que c’est trop tard, qu’ils auraient dû te laisser partir à sa poursuite, mais par où aurais-tu commencé ? Il faut rester sur place, reconstituer ce qui s’est passé. Allons, tu sais faire ça.

— Mais on n’aura qu’un jour, ou deux, si ça se trouve d’ailleurs, De Royon dira non. Le juge va fermer le dossier.

— Je n’espère pas…

— Tu n’as pas envie de me voir ?

— Petit malin. Et cette fille ? Si tu penses qu’il a pu lui arriver quelque chose ?

Gabriel soupire, voudrait s’abstenir, et puis finalement glisse dans le combiné le fond de sa pensée :

— Je ne sais pas… peut-être qu’elle l’a cherché.

— Gabriel ! Comment ça, elle l’a cherché ? Qu’est-ce que tu racontes ? !

— Claudia, c’est elle qui a enlevé la petite…

— Tu me dis que Johnny pourrait lui faire du mal, et ensuite tu me dis que tu t’en fous ? Que tu ne vas même pas essayer ?

La note de déception dans la voix de Claudia est perceptible, et il ne supporte pas de la décevoir.

— Qu’est-ce qu’elle a, cette fille pour que tu sois comme ça ? insiste la voix au téléphone.

— Rien. Elle n’a rien.

Gabriel se frotte les yeux, soupire, et ajoute :

— Enfin, si ; maintenant, elle a deux millions.

 

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