Plaisir d'humour

Alphonse Allais · Chapitre 9 sur 21

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Plaisir d'humour

Une belle cause

 

Passons rapidement sur le spectacle que représentait la cour d’assises de Dijon le jour où fut jugée l’affaire Valentin, Valentin l’infidèle et meurtrier serviteur du baron Baldaquin de Grandpieu. Les organes régionaux et ceux même de Paris nous ont assez rasés avec ces mille futiles détails qui ne manquent jamais d’accompagner les causes aussi sensationnelles.

Nous connaissons l’affaire, l’interrogatoire ne nous présenterait rien de nouveau, non plus que les bafouillages des témoins. Seule nous importe la magistrale plaidoirie de maître Letocquard, morceau d’éloquence judiciaire dont, bien piteusement, nous nous excusons de ne donner qu’un pâle aperçu, rapport à la sténographie absente.

S’étant incliné devant le président, les gens de la cour et messieurs les jurés :

 

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« Devant vous, messieurs, vous pouvez contempler deux hommes bien différents : une victime, un coupable.

« La victime – commençons par elle, puisque la société, par une sorte d’étrange survivance, continue à considérer les victimes comme plus intéressantes que les coupables – la victime (désignant le baron), dis-je, la voilà.

« Elle porte un bien joli nom, la victime.

« Elle s’appelle, la victime, M. le baron Gustave-Henri-Julien Baldaquin de Grandpieu (reprenant ce nom, le scandant, le rythmant ainsi qu’il convient aux alexandrins, triomphant) :

Gustave-Henri-Julien Baldaquin de Grandpieu.

« Un joli nom doublé d’un beau vers de douze pieds.

« S’il ne s’agissait d’un personnage aussi génial que la victime, on pourrait même ajouter que son nom et lui ça fait treize pieds. (Rires dans l’assistance.)

« Donc la victime est baron et porte les plus jolis noms et prénoms que comportent les fastes

 

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de notre valeureuse et antique Bourgogne.

« Non contente d’être noble, la victime est riche : pas moins de cent mille livres de rentes sans compter les espérances !

« Les espérances !

« Les espérances, c’est, dans ce monde-là, l’ensemble des sommes qu’on espère, vous entendez bien, qu’on espère toucher au trépas de vos proches.

« Les espérances !

« Et ces personnages qui parlent ainsi joyeusement d’espérances, c’est les mêmes qui se plaignent que des gens qui ne leur sont rien tentent de les assassiner pour une moitié de deux ou trois mille francs.

« Mais n’anticipons pas.

« Donc notre victime est noble et riche.

« Ce ne serait rien, tout cela, sans la santé !

« Or, monsieur le président, messieurs de la cour, messieurs les jurés, contemplez-moi ce rubicond faciès !

 

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« Qui est-ce qui dirait jamais que cet homme-là, pardon, ce baron-là relève d’un accident, d’un accident si terrible que tout autre que lui y eût laissé sa peau ?

« La vérité, c’est que M. le baron :

Gustave-Henri-Julien Baldaquin de Grandpieu

se porte admirablement, ne s’est jamais mieux porté, qu’il se porte infiniment mieux qu’avant l’accident qui nous réunit tous ici, messieurs, aujourd’hui.

« Le sang qu’il a répandu l’a fortement décongestionné.

« Dans les quelques mois qu’il a passés au lit, ne voyez qu’une salutaire cure de repos en laquelle il a puisé toute une existence nouvelle.

« En un mot, comme disent les gens, c’est un nouveau bail que la victime a passé avec la vie.

« Pauvre victime !

« Mais ce n’est pas tout.

« Notre victime...

(Ici quelques longueurs doublées de mauvais

 

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goût que nous croyons devoir supprimer.)

« Et maintenant, monsieur le président, messieurs de la cour, messieurs les jurés, que nous avons suffisamment gémi sur la navrante situation de la victime, jetons un coup d’œil sur celle du coupable.

« Le coupable, vous l’avez sous les yeux.

« Alors que la victime, en liberté, peut se lever, sortir d’ici, ce qui, entre nous, constituerait une simple preuve de tact, rentrer chez elle ou ailleurs, le coupable, malgré le goût très vif qu’éprouvent les jardiniers, dont il est, pour le grand air, ne pourrait esquisser le plus pâle mouvement ambulatoire, prohibé qu’il en serait (désignant les gendarmes) par cette intelligente paire de pandores qui tient de toute sa sollicitude à l’accompagner sur ces bancs.

« Le coupable ne porte pas un de ces noms dont s’enorgueillissent les fastes de Bourgogne.

« Le coupable ne se dénomme pas :

« Gustave-Henri-Julien Baldaquin de

Grandpieu ».

 

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« Enfant trouvé le jour de la Saint-Valentin, le coupable se contente de s’appeler Valentin.

« Valentin, tout court, comme dit Victor Hugo, et je ne pense pas que vous songiez à repousser du pied, dans cette affaire, la grande autorité de ce flambeau que fut Victor Hugo. (Vive sensation dans l’auditoire.)

« Pas noble, le coupable est-il riche davantage ?

« Vous savez bien que non.

« Sans patrimoine, le pauvre Valentin ne possède plus aujourd’hui le moindre maravédis, M. le baron :

Gustave-Henri-Julien Baldaquin de Grandpieu

ayant poussé la belle âme jusqu’à lui supprimer les trente-cinq francs mensuels de son traitement pendant les quelques mois de congé forcé dans la maison de détention de Dijon où, s’il se trouve, c’est grâce à qui, sinon à celui que les sensiblards appellent la victime ?

« Mais si ce n’était encore que cela !

 

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« De n’être point né, de n’être point riche, d’être dans les fers même, à la rigueur on se console, surtout quand on possède une âme aussi bien trempée que celle de notre coupable. Mais la plaie dont ne se trouve aucun baume, c’est d’être séparé de celle que l’on aime, de celle qui vous aime.

« Ah ! monsieur le président, ah ! messieurs de la cour, ah ! messieurs les jurés, avez-vous jamais aimé, fûtes-vous jamais séparés, à la suite de je ne sais quel imbécile traumatisme survenu à autrui, fûtes-vous séparés de l’objet de votre flamme ?

« Si oui, vous devez ressentir en vos parois, tel un douloureux écho, la torture qui ronge le cœur de Valentin, avec moins d’acuité peut-être que le vautour de Prométhée n’en mettait à ronger le cœur de Sisyphe ! (Long et profond frémissement dans toute l’assistance.)

(Ici quelques aperçus longuets et ne jetant sur l’affaire aucune lueur nouvelle. Passons.)

« Avant d’entrer dans le vif de l’affaire, j’ai tenu, monsieur le président, messieurs de la cour,

 

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messieurs les jurés, à vous crayonner un cursif parallèle entre une victime et un coupable, entre (désignant d’un doigt mépriseur le baron) la victime :

Gustave-Henri-Julien Baldaquin de Grandpieu

« et un coupable (désignant Valentin non sans exaltation) : le coupable Valentin, Valentin tout court ! »

 

Une suspension d’audience nous force à remettre au prochain numéro la suite de cette remarquable plaidoirie.

 

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Suite et fin d’une « belle cause1 »

 

Maître Letocquard reprit ainsi la parole :

« Et maintenant, monsieur le président, messieurs de la cour, messieurs les jurés, que vous connaissez l’état moral et physique de la victime et du coupable, entrons dans le vif de la cause.

« Les événements, vous les connaissez, je me contenterai donc de les résumer hâtivement.

« Un beau jour, M. le baron (sur un ton pompeux)

Gustave-Henri-Julien Baldaquin de

Grandpieu

forme le projet de se rendre à Nice où ne

 

1 Pour l’intégrale intelligence du sujet, mieux vaudrait prendre connaissance des trois derniers numéros du « Sourire », mais ce n’est pas urgent.

 

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l’appelait aucune raison sérieuse d’affaires ou de santé.

« Il s’y rendait dans le but unique de retrouver une jeune fille qu’il espérait suborner.

« Cette jeune fille – une courte et discrète enquête nous le révéla – n’est autre que l’institutrice allemande et même bavaroise des enfants de la marquise de P... dont le château n’est pas très loin de celui du baron (de plus en plus pompeux)

Gustave-Henri-Julien Baldaquin de

Grandpieu.

« Méthodique ainsi qu’une table de Pythagore, le baron a retenu et fait numéroter sa place dans le train de nuit, qui passe en gare de Dijon à 11 h 30.

« L’idée lui vient de se rendre pédestrement à la gare dont la traversée par un petit bois le met à une demi-heure à peine.

« Son jardinier Valentin, ici présent, celui que vous appelez un peu à la légère le « coupable », propose de l’accompagner.

 

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« Le baron refuse, alléguant qu’on ne tue pas un homme pour trois mille francs, les trois mille francs qu’il porte sur lui.

« Que se passe-t-il alors dans l’âme de Valentin ?

« À l’interrogatoire, par un sentiment de pudeur qui l’honore, Valentin n’a pas voulu nous éclairer sur ce point.

« Je vais donc parler pour lui.

« Valentin n’igorait rien de la détestable flamme que M. le Baron (même jeu !)

Gustave-Henri-Julien Baldaquin de Grandpieu,

nourrissait pour l’institutrice allemande, pour la Bavaroise, pour l’étrangère en un mot.

« Ces trois mille francs, à n’en pas douter, lui étaient destinés.

« Sans compter tous les autres mille francs à suivre.

« Valentin est Français, messieurs.

« Valentin a passé cinq ans à l’ombre de notre gracieux drapeau, messieurs.

 

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« Valentin est patriote, messieurs.

« – Non, s’écrie Valentin, cet or gagné à la sueur de bons Français ne passera pas à l’étranger, ou pour mieux dire, messieurs, à l’étrangère qui s’en servirait dans un but sur lequel mon souci bien connu de la défense nationale me défend d’insister.

« Et Valentin fit simplement ce que tout bon Français eût fait à sa place.

« Devançant le baron par un chemin détourné, il l’attendit au coin d’un ombreux carrefour et le soulagea de ses odieux cent cinquante louis.

« Ce genre d’opération ne marche pas généralement sans quelque violent traumatisme.

« Le félon resta comme mort sur le carreau.

« Comme mort, heureusement pour lui, car après un traitement de quelques mois, vous avez pu en juger par vous-mêmes, complètement rétabli, il réjouit la vue de ses contemporains par son œil clair, son pas alerte et son teint fleuri.

« La vérité, c’est qu’il se porte infiniment mieux qu’avant. (Murmures approbatifs dans

 

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l’assistance.)

« De ce chef, au lieu de venir charger ce pauvre Valentin, il aurait dû vouer la plus éternelle des reconnaissances.

« Mais, si le baron ne devait que la santé à Valentin, ce ne serait rien encore.

« Monsieur le président, messieurs de la cour, messieurs les jurés, le baron

Gustave-Henri-Julien Baldaquin de Grandpieu,

doit la vie à Valentin.

« Sans Valentin... (Ironique :) sans l’affreux coupable que vous avez devant les yeux, le baron s’embarquait dans son train, à la place qu’il avait soigneusement fait numéroter.

« Or, il n’y avait pas une demi-heure que le train en question avait quitté la gare de Dijon qu’il était horriblement tamponné – le souvenir n’en est-il pas encore présent à vos mémoires, de la terrible catastrophe de Folligny-sur-Saône ? – ce train, dis-je, était tamponné par un convoi de marchandises.

 

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« Un wagon fut broyé et tous les voyageurs inclus réduits en bouillie.

« Or, ce wagon n’était autre que celui où la victime – la victime ! ah ! laissez-moi rire ! – avait fait si méticuleusement retenir et numéroter sa place.

« Concluez.

« Si, pas brusquement interrompu dans sa route par le prévoyant Valentin, le baron s’était embarqué dans son train...

« Où serait-il aujourd’hui ? (désignant Valentin.) Et c’est cet homme-là que vous venez de traiter d’assassin !

« Ah ! monsieur le président, ah ! messieurs de la cour, ah ! messieurs les jurés, ce n’est pas de la pitié que je viens vous demander, pas même de la justice, mais comme un énorme élan de reconnaissance pour l’accusé Valentin qu’une mystérieuse prescience poussa à retarder le fatal voyage de son maître et qui, tant allait loin son dévouement ! n’hésita pas à employer les plus rudes moyens pour arriver à son but.

 

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« Et puis, je sais deux femmes qui pleurent en attendant votre verdict.

« Sa fiancée, la blonde et délicieuse fille d’un honnête cantonnier nouvellement récompensé d’une prime de dix francs que lui a décernée le Touring Club de France.

« La pauvre enfant pleure en pensant à son Valentin, à son Tintin chéri, comme elle dit, la candide !

« Une autre femme pleure aussi.

(S’adressant solennellement à Valentin.) « C’est le moment, Valentin, d’être un homme et d’entendre, d’un cœur ferme, une révélation sur laquelle vous ne comptiez sans doute plus jamais.

« Cette femme qui pleure... (emporté par le pathétique de la situation, il tutoie Valentin.) Cette autre femme, c’est ta mère !

« Car, enfant trouvé, Valentin n’en eut pas moins une mère, une digne et noble femme qu’un époux cruel maintient depuis trente-cinq ans dans une obscure tourelle d’un sombre château du Rouergue !

 

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« Ah ! pauvre mère ! pauvre fiancée... »

 

Nous croyons devoir supprimer la fin de cette remarquable plaidoirie dont le ton étrangement douloureux contrasterait un peu vivement avec l’allure ordinaire de notre publication.

La cour d’assises de Dijon n’était plus qu’une mare, tant tout le monde pleurait abondamment.

Le président, les magistrats, les jurés, l’accusé, les assistants parmi lesquels MM. Richard, propriétaires des Biscuits Pernot, les gendarmes, tout le monde pleurait.

Mais où ce fut le plus beau, c’est quand M. le baron

Gustave-Henri-Julien Baldaquin de Grandpieu,

se leva précipitamment et vint serrer sur son cœur son excellent Valentin, son héroïque sauveteur.

Dès lors l’acquittement était couru.

 

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