Plaisir d'humour

Alphonse Allais · Chapitre 13 sur 21

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Plaisir d'humour

Idylle

 

Quelle démarche allais-je faire cet après-dîner-là ?

Peu m’en souvient.

Tenez pour certain qu’elle était de la dernière importance.

C’était un grand personnage, un bien grand personnage que je devais voir. Mon avenir en dépendait.

Je la vis qui passait, traversant l’avenue. J’oubliai le personnage, le bien grand personnage et mon avenir fut brisé.

Pardon, mon pauvre avenir ! Mais tu fus si souvent brisé que de toutes ces ruptures a dû résulter pour toi la souplesse infrangible et résignée.

Pauvre avenir, va toujours, tu n’as pas fini d’être brisé !

 

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Elle passait, traversant l’avenue.

L’aventure ensoleillée par un essai timide de printemps de mars, un petit printemps gentil qui vous sourit, disparaît, revient avec des airs de dire : Bonjour, c’est moi... À tout à l’heure, je reviens.

Un petit printemps qui vous fait paraître plus moroses les derniers jours gris et plus désolantes les giboulées.

Donc elle passa, traversant l’avenue, une lettre à la main, une lettre qu’elle portait à la poste.

Postes et Télégraphes !

J’ai vu bien des femmes de chambre.

J’en ai aimé davantage.

Mais jamais je n’en rencontrerai une plus accorte.

Oh ! sa tête de bébé ingénu, frisons qui s’envolent, dégageant de leur or clair le jeune ivoire du front.

Oh ! sa poitrine, sa poitrine triomphale, trop forte pour une jeune femme de chambre.

 

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Non ! pas trop forte ! Jamais trop forte !

Ah ! le grand personnage, le bien grand personnage que j’allais voir ! Ah ! mon avenir !

À nous la petite femme de chambre, qui traverse l’avenue, dans le clair du soleil, avec une lettre à la main !

À nous, à nous !

Donc, je la suivis.

Crânement, elle jeta sa lettre dans le trou béant des « Départements », se pencha pour s’assurer que la missive partirait bien « ce soir » et s’en retourna.

La maison où elle entra était une belle maison neuve et riche.

Je montai, toujours derrière ma camériste, trois étages.

Une plaque de cuivre : Docteur Saint-Tancrède.

Consultations de midi à 3 heures.

C’était là.

Et je fus tout triste quand la porte se fut

 

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refermée sur la jolie petite femme de chambre.

Bah ! me disais-je, je n’y penserai plus dans cinq minutes.

Je vous en fiche ! le lendemain, je n’avais qu’elle en tête, et, à tout hasard, je me présentai à midi à la consultation du docteur Saint-Tancrède.

Un grand diable de larbin m’ouvrit et m’introduisit dans un salon d’attente.

Mon idole ne paraissait pas.

Comme pour tuer le temps, je liai conversation avec le larbin.

– Est-ce que Mme Saint-Tancrède a toujours sa grande femme de chambre rousse ?

– Non, monsieur, celle qu’elle a maintenant c’est une petite boulotte blonde, une nommée Caroline.

Caroline, elle s’appelait Caroline ! C’était toujours ça.

Mon tour arriva.

Je comparus devant le docteur Saint-Tancrède, qui m’ausculta de fond en comble.

 

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– Pas grand-chose jusqu’à présent, mais pas se négliger, pas se négliger.

Merci, bon docteur ; combien ? un louis.

Caroline, je ne te le reproche pas, mais tu commences par me coûter cher.

Tel un loup autour d’une bergerie, je rôdai dans le quartier.

Enfin, sur le coup de deux heures, elle sortit.

Sa toilette, modeste, mais de bon goût, indiquait une course probablement assez longuette.

Je la dépassai, revins sur mes pas, et de mon ton le plus naturel :

– Tiens ! Caroline, comment ça va ? Et Mme Saint-Tancrède, comment va-t-elle ? Et vous, où allez-vous comme ça ?

Le visage de Caroline refléta la stupéfaction.

– Mais ça va bien, merci, Monsieur, Madame aussi. Moi, je vais porter les notes de M. le docteur.

Et elle me considérait anxieusement,

 

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cherchant au fond de sa jolie petite caboche où elle avait bien pu me connaître.

Mais je ne lui donnai pas le temps de la réflexion.

– Ah ! vous allez porter des notes. Eh bien ! je vais avec vous. Je vous paye une voiture. C’est gentil ça, hein ?... Hé, cocher !

Et, avant qu’elle eût pu s’y reconnaître, elle se trouvait installée à mes côtés dans un sapin* de la Compagnie. Et fouette, cocher !

Deux heures après, pas plus tard, ça y était.

J’avais mon petit rendez-vous pour le soir même, à minuit.

Seulement, il fallait bien faire attention, parce que les chambres de bonne, dans cette maison-là, c’était très compliqué.

Minuit fut long à venir, mais il arriva.

Je grimpai les six étages plongés à cette heure dans l’ombre et le mystère.

 

* Fiacre.

 

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Voici les mansardes.

Zut ! je n’ai pas d’allumettes.

Oh ! ce couloir !

Une lumière filtre à travers une porte. Ce doit être là.

Je frappe imperceptiblement : toc, toc, toc !

Je tâte... la clef est sur la serrure.

On ne répond pas. La pudeur, sans doute.

J’entre tout de même.

Je ne me suis pas trompé, c’est la pudeur, car la coquine a relevé son drap sur sa figure pour cacher le rouge de la honte.

– Bonjour, Caroline.

Pas de réponse.

Ce qu’il y a de mieux à faire, dans ces occasions, c’est de les brusquer.

Je me déshabille en un tour de main.

J’introduis une jambe dans le lit et je la retire avec une indicible horreur !

Mon pied s’est heurté à une chair glacée.

 

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J’arrache le drap...

Brrr... Une vieille morte.

Je me rhabille et je m’enfuis.

Et voilà comment j’ai failli devenir le Vampire des Champs-Élysées.

 

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L’inhospitalité punie

 

À la fin, l’orage éclata.

Un coup de tonnerre déchira le ciel, effroyable.

Ce fut comme si tout un conclave d’artilleurs en délire s’amusait à déchirer, frénétique, une énorme pièce d’extra-solide toile de Flandre.

Se mirent à pleuvoir des œufs de pigeon aussi gros que des grêlons, ou, pour parler plus exactement, des grêlons aussi gros que des œufs de pigeon.

Ce fut par toute la nature, chez les gens et chez les bêtes, un général affolement.

En moins de temps qu’il ne faut pour le dire, les êtres animés qui composaient le village avaient trouvé leur abri.

Seuls, deux pauvres gens continuaient à marcher dans la plaine.

 

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Un vieil homme et un homme jeune.

Le vieux, un grand à barbe blanche, noble allure, et, en dépit de ses hardes, un peu rococo, très chic, vraiment très chic.

Le jeune, une trentaine d’années, barbe et cheveux assez longs, roux, extrême distinction, avec, sur sa face, une indéfinissable expression d’exquise tendresse. Accoutrement pas très moderne, mais beaucoup de charme.

L’homme jeune tenait à la main une cage en osier où gémissait, lamentable, une tourterelle.

Voici que la grêle redoubla de rage et contrainte fut à nos voyageurs de se reposer sous un orme du chemin.

Faible abri aux feuilles en allées, aux branches hachées. Enfin, c’était toujours ça, n’est-ce pas ?

Une carriole vint à passer au galop.

« Pardon, monsieur, fit poliment le plus vieux de nos deux voyageurs, s’adressant à l’homme de la voiture, pourriez-vous nous indiquer, non loin d’ici, la demeure d’une personne de grande piété ? »

 

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Sans paraître aucunement interloqué de cette demande insolite :

« Tout près de là, répondit l’homme, dans cette petite maison rouge, habite la plus grande dévote de toute la paroisse.

– Merci, monsieur !... Allons-y chercher un refuge, mon enfant, car je vois s’écorcher ton visage et tes mains.

– Oh ! mon père, j’en ai vu bien d’autres ! » répondit le jeune homme avec un sourire d’une mélancolie poignante.

Hâtant le pas, nos deux personnages se dirigèrent, avec leur tourterelle, vers la maison de la dévote.

« Pardon, madame, fit poliment le plus vieux, vous siérait-il d’offrir un refuge à deux pauvres voyageurs surpris par l’orage. »

Les traits de la bonne femme se contractèrent, et l’expression du mauvais accueil grimaça sa haineuse physionomie.

« Fichez-moi le camp, fainéants ! Je ne veux pas de vagabonds ici ! »

 

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La tourterelle se mit à roucouler douloureusement, et les deux pauvres gens semblèrent plus peinés qu’irrités de cette peu écossaise hospitalité.

« Pourtant, insista le jeune, l’Évangile vous dit...

– L’Évangile ne nous dit pas de recevoir tous les galvaudeux qui passent dans le pays... Et puis, en voilà assez ! Fichez-moi le camp ! Oust ! »

Cette fois, le vieux perdit patience, et, levant le doigt au firmament :

« Ah ! c’est comme ça que vous le prenez ! » s’écria-t-il.

Comme par miracle, la grêle cessa de tomber, le ciel redevint d’un bleu subit, une petite buée monta du sol et doucement, légèrement, se concréta en nuage autour des deux voyageurs.

Ces derniers, ouvrant la petite cage d’osier, donnèrent l’envol à la tourterelle, qui, d’ailleurs, n’était autre qu’une colombe.

Tous les trois alors, confortablement installés en leur nuage, s’envolèrent lentement vers le ciel.

 

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La vieille dévote comprit à ce moment la grossière erreur qu’elle commettait, et, les mains jointes, elle tomba à genoux.

Les gens qu’elle venait de mettre à la porte si désinvoltement, c’était – le subtil lecteur l’a deviné, sans doute – c’était le Père, le Fils et le Saint-Esprit.

Elle voulut les rappeler, mais trop tard, hélas !

La Sainte-Trinité frisait déjà la cime des hauts peupliers et, bientôt, elle disparaissait dans la sérénité du ciel.

Et la vieille dévote n’en mena pas large sur la question de son repos éternel.

 

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