Plaisir d'humour
Un projet auquel nous applaudissons des
deux paumes, en regrettant, même, de
n’en point posséder davantage (de
paumes, bien entendu)
Il vous est arrivé souvent, amis lecteurs et désirées lectrices, de vous boucher les ouïes d’une main subite, comme en proie à quelque colique auriculaire, si j’ose employer cette expression plutôt, n’est-ce pas, intrépide.
C’est qu’un garçon de magasin ou même, parfois, le patron en personne, soit ouvrait, soit fermait sa boutique.
... Mais je suis bien bête de vous fournir ces explications quand la lecture de la lettre suivante vous en dira plus et mieux que je ne saurais le faire, tant je suis la proie vachesque des hautes températures.
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« Cher et vénéré maître,
« Sous les influences multiples de la chaleur et de la lecture de vos articles ( !), il nous est venu à l’idée de vous faire part d’une nouveauté qui pourrait bien révolutionner les procédés si paisibles et silencieux actuellement en usage le matin et à l’heure du couvre-feu pour l’ouverture et la ferme... – (quelle ferme ? de grâce, laissez-nous achever et ne soyez point impatient) – la ferme... ture des magasins.
« Vous n’ignorez pas, cher monsieur Allais, que aussi bien à Honfleur que dans la métropole, l’ouverture et la ferme... (voir la remarque ci-dessus) ...ture des échoppes de nos boutiquiers (que voilà une expression moyenâgeuse... !) s’effectuent au moyen d’un ingénieux appareil, dans la description mécanique duquel nous n’entrerons point, et qui est actionné au moyen d’une manivelle.
« Nous avons constaté avec regret, voire avec peine, que la plupart du temps cette opération avait lieu dans le silence le plus monotone, rompu seulement en quelques occasions par les
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grincements lugubres et sinistres de l’appareil qui réclame un peu d’huile... ! ! ! – On lui en donne ; mais pourquoi ne pas lui donner autre chose aussi, puisqu’il veut vibrer, cet appareil, puisqu’il peut produire des sons, pourquoi ne pas adapter à ce mécanisme qui ne demande qu’à parler ou à chanter, pourquoi donc ne pas lui faire actionner une de ces mélodieuses boîtes à musique qui furent la joie de notre enfance ! ! ! Pourquoi même, puisque nous sommes sur la pente du progrès, ne pas nous y laisser dégringoler ( ! !) jusqu’en bas, en disposant l’appareil de telle façon qu’il puisse actionner un phonographe ?
« Alors, maintenant, cher monsieur Allais, il vous est facile, à vous surtout qui personnifiez la fécondité dans l’imagination de vous rendre compte des effets découlant ( !) de cette ingénieuse transformation.
« Voyez-vous, ou plutôt entendez-vous d’ici l’épicier du coin, sur le coup de 9 h 12, 10 heures, faisant gaiement descendre le métal qui doit protéger ses glaces pendant la nuit, aux accents de La Marseillaise ?
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« Entendez-vous le pharmacien d’en face, qui a perdu sa belle-mère, procéder à la même opération aux funèbres accords de la Marche funèbre de Chopin ? Libre à lui, le lendemain matin, de changer d’air et d’ouvrir son laboratoire (c’est mieux, n’est-ce pas) sur un majestueux Te Deum !
« Inutile d’ajouter que les airs peuvent être variés à l’infini selon les opinions politiques et les goûts musicaux de chacun, et que cette idée, que nous n’hésitons pas un seul instant à qualifier d’ingénieuse, est également applicable au mécanisme des tentes, stores, etc.
« Nous sommes dès à présent constitués en Société pour la fabrication et la transformation de ces appareils et nous serons heureux de vous offrir la primeur de cette invention en vous proposant d’appliquer chez vous un « Musical shop closing mechanism » fabriqué par « The automatic musical shop closing apparatus manufacturing company ».
« We shall be most pleased to give you further details on application. Besides we have many
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more interesting novelties to submit to your esteemed approval.
« LORD J. »
Les dernières lignes de cette intéressante communication démontrent-elles assez la supériorité sur nous de ces cochons d’Anglo-Saxons ?
La démontrent-elles assez ?
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Les misères de la vie conjugale
Il y a des femmes qui sont comme le bâton enduit de confitures de roses dont parle le poète persan : on ne sait par quel bout les prendre.
(Les personnes qui, après la publication de ce petit alinéa, continueraient à faire courir le bruit de ma mauvaise éducation... personne ne les croirait !)
Dites bleu devant certaines dames, vite elles affirment rouge. Convenez rouge, pour leur faire plaisir : vert ! rugissent-elles sur l’heure.
La femme est un être ostiné entre tous, ostiné et contrariant.
La plus ostinée et la plus contrariante de toutes les femmes, c’est l’épouse légitime de mon inspecteur d’assurances, un brave garçon qui n’a d’autre tort que celui d’une excessive veulerie et d’une incoercible irrésistance.
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Il me contait ses mésaventures ou plutôt sa mésaventure – car c’est toujours la même – et rien n’était plus comique que son désespoir ahuri.
Pour rendre plus saisissant son récit, je le diviserai en trois parties : Premier tableau, Deuxième tableau et Suite et fin.
Le curieux de cette histoire, c’est qu’on peut mettre le Deuxième tableau au lieu du Premier, et, au besoin, commencer par Suite et fin, sans que rien soit altéré dans la limpidité de la narration.
Premier tableau
Monsieur rentre après une journée de fatigues et d’ennuis. Il s’est disputé avec des sinistrés. Ses chefs l’ont presque traité d’idiot.
Complètement esquinté, le pauvre homme n’a d’autre aspiration que celle du bon dodo où il va joncher son abrutissement.
Madame ne trouve pas naturelle cette
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dépression physique et morale.
D’un ton spécialement grincheux qui n’appartient qu’à elle :
« Qu’est-ce que tu as donc fait dans la journée, dit-elle, pour être dans cet état-là ?
– Ma chère amie, j’ai beaucoup travaillé...
– Travaillé !... Je le connais, ce genre de travail : tu as passé ta journée chez tes cocottes.
– Je te jure bien, ma pauvre amie...
– Eh bien, retournes-y, chez tes cocottes ; ce n’est pas moi qui t’en empêcherai ! »
Et Madame, claquant fort la porte, va s’enfermer dans son appartement.
Deuxième tableau
Monsieur a fait une bonne journée. Tout a marché à souhait. Il croit pouvoir compter sur un avancement prochain.
Bref, il est content !
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Avant de monter, il a pris, avec un de ses amis, une bonne petite absinthe qui lui a mis encore plus de joie au cœur.
À peine rentré, il se précipite sur sa femme, l’embrasse très tendrement, l’embrasse encore, lui prodigue mille caresses plus ardentes, peut-être, que ne le comporte l’austère décor de la salle à manger.
Mais Madame se dégage vivement. Son visage se renfrogne.
D’un ton spécialement grincheux, qui n’appartient qu’à elle :
« D’où sors-tu donc, pour être excité comme ça ?
– Ma chère amie, je sors du bureau...
– Du bureau !... Je le connais ce bureau-là !... Tu sors de chez tes cocottes.
– Je te le jure bien, ma pauvre amie...
– Eh bien, retournes-y, chez tes cocottes. Moi, je ne me charge pas d’éteindre les flammes allumées par ces demoiselles. »
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Et Madame, claquant fort la porte, va s’enfermer dans son appartement.
Suite et fin
Et c’est tous les jours la même chose.
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Conte de Noël
À Georges Darien, auteur de cet
admirable « Voleur » qu’on devrait
voir dans toutes les mains vraiment
dignes de ce nom.
Notre meilleur jour, à nous autres cambrioleurs, ou, pour parler plus exactement notre meilleure nuit, c’est la nuit de Noël.
Surtout dans les départements.
Principalement dans certains.
Dans ceux (vous l’avez deviné) où la foi subsiste, fervente, candide, au cœur de ces bons vieux Français, comme les aime Drumont (Édouard).
En ces naïfs districts, c’est encore plus par allégresse que par devoir religieux que les fidèles accourent à la messe de minuit, et, dans cette assemblée, c’est plus des poètes qui rêvent que
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des chrétiens qui prient.
L’étoile... les rois mages... l’étable... le Bébé-Dieu sur son dodo de fins copeaux... la jolie petite Maman-Vierge rose d’émoi et un peu pâle, tout de même, et fatiguée de recevoir tant de monde qui n’en finit pas d’arriver, d’entrer, de sortir, de bavarder... et dans un coin, le menuisier Josef, quelque peu effaré, un tantinet ridicule (d’ailleurs, amplement dédommagé depuis par un fort joli poste fixe au Séjour des Bienheureux).
C’était le mille huit cent nonante-troisième anniversaire de cette date bénie.
Et cela se passait à A. sur B. (département de C. et D.).
Une sale nuit !
Un ciel gorgé d’étoiles.
Pas un nuage.
Une pleine lune, toute ronde, aveuglante, bête comme elle-même.
On se croirait dans quelque hall monstrueux
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éclairé par une électricité en délire.
Ah ! oui, ça va être commode tout à l’heure de travailler, dans ces conditions-là !
Un joli coup, pourtant :
Rien que des bijoux, de l’argent, des valeurs au porteur, dont – les imbéciles ! – ils ont noté les numéros sur un petit carnet enfermé dans le même tiroir que les valeurs.
Je vais être forcé d’entrer par le jardin, derrière.
Il y a un chien.
Heureusement, les boulettes à la strychnine n’ont pas été inventées pour les... je suis bête... elles ont été justement inventées pour les chiens.
En attendant que la messe sonne, je pioche mon plan.
Une merveille de plan, dressé par un camarade, lieutenant du génie fraîchement démissionné pour raisons qui ne regardent que lui.
Oh ! le joli plan, si précis !
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Un aveugle s’y reconnaîtrait.
Et il y a des gens qui veulent supprimer l’École polytechnique !
Enfin, minuit !
Voici la messe qui sonne.
Un silence.
Tout le monde est à l’église.
Ouah ! ouah ! ouah !
Te tairas-tu, sale cabot !
Tu as faim ? Tiens, boulotte cette boulette, boulette cette boulotte !
Pattes en l’air, le fidèle chien de garde bientôt contracte un silence religieux.
Me voilà dans la place !
Me voilà dans la place !
Mais, plus vite encore, me voilà sur le toit !
Car a surgi, revolver au poing, un homme sur lequel je n’étais pas en droit de compter, un
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homme qui faisait des réussites au lieu d’acclamer la venue du Sauveur !
Cet homme gueule comme un putois.
Je me trotte !
« Par ici ! par ici ! » crie l’homme.
Des sergots, des pompiers me pourchassent.
... La balade sur les toits n’est généralement pas d’un irrésistible attrait ; mais, par la neige, ce sport revêt je ne sais quelle mélancolie.
Tout à coup, des cris de triomphe : « Nous le tenons ! Nous le tenons ! Ah ! vieille fripouille, ton compte est bon ! »
Ce n’est pas moi qu’ils tiennent.
Alors qui ?
Je risque un œil derrière la cheminée où je me cramponne.
Les hommes de police étreignent les bras, la tête, le torse d’un pauvre vieux qui se débat.
Et une grande pitié me saisit.
Celui qu’ils ont pris pour moi, pour le
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cambrioleur, c’est le Bonhomme Noël, en train d’apporter dans les cheminées des cadeaux pour les gosses, de la part du Petit Jésus.
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La fusible esthétique
Il y a des personnes sur terre auxquelles, point comme à d’autres, arrivent les plus saugrenues aventures.
Et le plus terrible, dans leur cas, c’est que, loin de songer à plaindre les pauvres gens, tout le monde s’accorde à rire de leurs mistoufles.
Nous ne voulons pas d’autre preuve de ce fait que l’extraordinaire communication qu’on vient de me remettre à l’instant, et que je m’empresse de transcrire ici :
« Cher monsieur et avisé maître,
« Permettez à l’un de vos plus vieux lecteurs (bien qu’homme jeune encore), de s’adresser à votre universelle compétence pour le tirer d’une situation dans laquelle le pénible le dispute cruellement à l’absurde.
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« Sachant le prix de vos moindres minutes, j’aborde sans plus tarder les faits :
« Au mois de décembre dernier, me trouvant à Vienne (Autriche), je tombai amoureux d’une jeune fille point extrêmement jolie, mais dont les lignes corporelles, comme dit Paul Adam, m’affriolèrent vite, tant leur pur dessin enfermait d’exquises rotondités.
« J’eus bientôt fait de l’épouser.
« Êtres, tous les deux, de culture et de rêve, nous voilà partis, afin d’y accomplir notre lune de miel, vers les fjords scandinaves et les forêts de Finlande.
« Six mois, monsieur, six mois qu’elle dura notre lune de miel !
« C’est assez vous dire le point auquel les rotondités de ma chère petite Viennoise avaient peu cessé de me plaire.
« Mais, ainsi que les meilleures plaisanteries, les lunes de miel doivent connaître des limites, et, hier, mon pauvre monsieur, hier, nous débarquions, ma femme et moi, à Paris.
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« Malgré la chaleur qui torréfiait la capitale, nous passâmes toute notre journée en promenades, et, le soir, nous ne tremblâmes même pas devant une soirée au théâtre.
« Je ne tardai point à regretter cette folie, car, dès le premier entracte, je constatai que les traits de ma petite femme, incommodée sans doute par la chaleur, se tiraient, se tiraient si bien, ou plutôt si mal, qu’à la fin du spectacle la pauvre était absolument méconnaissable.
« Nous rentrâmes vite.
« Malgré sa résistance, je tins à déshabiller moi-même la chérie !
« Ah ! monsieur, si vous aviez vu !...
« Sa gorge, sa superbe gorge, réduite au néant !
« Ses seins, ses merveilleux seins, deux galettes !
« Ses bras, ses bras splendides, maintenant tringles !
« Un squelette, quoi !
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« Poursuivant mon déshabillement, crût encore ma stupeur.
« Ses cuisses divines, ses impeccables mollets, ses chevilles de duchesse, ses pieds cendrillonnesques, en quel état, grand Dieu !
« Tout cela devenu comme la proie de l’éléphantiasis !
« Je croyais rêver !
« Toute couverte de honte, noyée de pleurs, mon désormais monstre d’épouse me donnait le mot de l’énigme.
« Vous souvenez-vous, cher monsieur et avisé maître, de la découverte faite récemment par un médecin de Vienne et que votre collaborateur Émile Gautier signala dans Le Journal ?
« Notre savant Autrichien avait trouvé le moyen de corriger certaines imperfections de la forme humaine en injectant tout bonnement entre cuir et chair plus ou moins de vaseline, selon cavités à combler ou rotondités à conquérir.
« La vaseline pure étant corps neutre et imputrescible, son introduction dans l’organisme
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humain n’offre aucun danger pour la santé de la personne ainsi retapée dans son esthétique.
« Voilà, cher monsieur, ce que nous appellerons, si vous le voulez bien, un sport d’hiver.
« Mais, l’été, quel désastre !
« Et surtout, quel ridicule !
« J’implore, ô maître secourable, le secours de votre génie, etc., etc., etc., et vous prie, etc., etc...
« Celui qui... etc., etc...
« MACHIN-SCHWETT. »
Je ne vois guère qu’une ressource, mon cher monsieur : entreprendre la découverte du pôle Nord, et vous y fixer.
Là, vous n’aurez plus, d’un pouce artiste, qu’à remodeler votre femme selon votre goût.
C’est égal, si le médecin viennois, au lieu de vaseline, employait le ciment Portland, de telles mésaventures ne seraient pas à craindre.
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