Plaisir d'humour
Les culs-de-jatte militaires
Une des causes – et non la moindre – du succès des troupes japonaises sur les armées chinoises, est dans l’utilisation faite par les Japonais des culs-de-jatte, considérés, jusqu’à présent, comme inaptes aux combats.
En France, comme, d’ailleurs, dans tous les pays occidentaux, lorsqu’un cul-de-jatte se présente au conseil de révision, une vieille coutume veut qu’on ne lui mesure pas la largeur du thorax, qu’on ne le fasse même pas se redresser sous la toise. Le médecin, tout de suite, le déclare impropre au service militaire.
Cette façon d’agir fut consacrée, voilà deux ou trois ans, par une éloquente circulaire du général Poilloüe de Saint-Mars, commençant par ces mots :
« Le pied est un organe des plus utiles au fonctionnement de tout bon fantassin. »
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Au Japon, il en est tout autrement.
Les culs-de-jatte sont, au contraire, extrêmement recherchés par l’administration militaire.
On les incorpore dans un régiment qui porte un nom japonais assez compliqué et dont je ne puis me souvenir. Cet oubli, que je compte bien réparer un de ces jours, est d’autant moins grave que je me rappelle la signification de ce nom japonais si compliqué. Il se traduit exactement ainsi : régiment de culs-de-jatte.
Dans l’organisation militaire du Japon, le cul-de-jatte est doublement utilisé, comme éclaireur et comme combattant.
Les services qu’un cul-de-jatte peut rendre comme éclaireur n’échapperont à personne. Sa petite taille lui permet de dissimuler sa présence à l’ennemi et de passer inaperçu dans des endroits où un brillant état-major à cheval, chamarré de dorures et de décorations, se ferait forcément remarquer de l’ennemi le moins perspicace.
Une disposition des plus ingénieuses ajoute
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encore à l’invisibilité de ces éclaireurs ; chaque cul-de-jatte est muni d’une série de légers costumes en 1 podh-ball’, affectant la forme de cache-poussière et teints en nuances différentes. Selon la couleur des milieux dans lesquels il évolue, l’éclaireur revêt un costume d’un ton analogue : gris sur les routes, vert dans la campagne, couleur caca dans les tableaux de Bonnat.
Le cul-de-jatte est installé, non point sur une selle de bois, comme en Europe, mais bien sur une sorte de tout petit véhicule automobile qui lui permet de garder la libre disposition de ses bras et de ses mains.
Rien de plus confortable que cette minuscule voiture fort bien suspendue, ma foi, sur d’excellents ressorts (système A. Boudin), et dont les roues sont garnies de ces fameux pneus gordiens dont Alexandre le Grand n’eut raison qu’à coups de sabre.
1 Tissu extrêmement souple, dont plusieurs mètres tiendraient dans le creux de la main.
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La machine adoptée est le moteur à gaz, système Armand Sylvestre, si simple, et si pratique à la fois, puisque, en dehors de son rôle tracteur, il permet de remettre immédiatement le pneu en état au cas où un accident l’aurait dégonflé.
Avec ce moteur, pas de combustible à emporter, pas de piles électriques ! Rien que cet accumulateur naturel qu’on nomme le haricot.
Au point de vue du combat, le cul-de-jatte n’est pas un auxiliaire précieux.
Dans les feux de salve, placé immédiatement devant la ligne des troupes, il évite aux premiers rangs la peine de se mettre à genoux. (Cette économie de fatigue permit souvent à l’armée japonaise de doubler les étapes et de tomber sur le poil des Chinois au moment où les Fils du Ciel s’y attendaient le moins.)
En tirailleur, le cul-de-jatte devient un adversaire redoutable. Le moindre tronc d’arbre lui sert de rempart, la moindre taupinière de refuge.
De ces abris improvisés, il dirige sur l’ennemi
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un feu désastrifère et catastrophore. Être frappé sans voir qui vous frappe ! Ô rage, ô désespoir !
Le bref espace dont je dispose me contraint malheureusement à écourter cette chronique militaire.
J’ai cru faire mon devoir en signalant à notre ministère de la Guerre une innovation qui, bien comprise, pourrait faire de la France une nation prospère à l’intérieur, respectée au-dehors.
Certes, je ne mets pas en doute le patriotisme du grand État-major ; mais osera-t-il secouer l’indolence légendaire des bureaux, et prendre sur lui d’accomplir quelque chose de véritablement neuf ? Je ne le crois pas.
Pauvre France !
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Fin août
Un jour que, entièrement dégoûté de Paris... et voici pourquoi j’étais dégoûté de Paris : ma bonne amie, qu’ainsi je dénomme pour ce qu’elle me fut toujours clémence et caresse, m’avait quitté, à seule fin, comme disent les gens, d’aller épouser un autre homme à Saint-Philippe du Roule.
Je me voyais dénué de ressources jusqu’à l’absolue siccité. (On sait que depuis les meurtriers et coûteux combats soutenus par la France contre la confédération germanique, vers 1872 ou 1873, les pauvres gens sont écrasés d’impôts.)
Et puis, il faisait chaud (Quantum mutatus !)
Un jour donc que, entièrement dégoûté de Paris, je m’étais envolé, à tire-d’aile, vers le Havre-de-Grâce, il entra un drôle d’homme dans le café où je me trouvais attablé avec mon ami et
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cher maître André de Tourneville.
Certes oui, c’était un drôle d’homme.
Il avait un drôle de nez et des drôles de-z-yeux.
Il avait aussi une drôle de voix.
Et voici ce que disait sa voix :
« Habitants du Havre, Havrais ! »
Et sur quel drôle de ton, incisif et décidément, formel, proférait-il ces paroles et les suivantes :
« Vous êtes les compatriotes de Bernardin de Saint-Pierre, qui fut directeur du Jardin des plantes de Paris, Casimir Delavigne, dont j’aurai l’élémentaire propreté de ne toucher aucun mot, naquit en vos murs. Quelques autres également. Mais Dieu, être suprême à qui sa mansuétude fera pardonner bien des choses, Dieu voulut que les Havrais eussent un Havrais à citer, sans que le rouge écarlatât à leur front, et il permit à Claude Monet d’être inscrit sur l’état civil (naissances) de la ville du Havre.
« Malheureusement, habitants du Havre, Havrais, Monet vous est à tout jamais clos, et de
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Monet vous ne saurez toujours que cet extrait de la sagesse des British Nations : Time is money ! Low middling ! Good average ! Indigo 7, fin courant 7,05 ! Wilcox un peu mou ! »
Le drôle d’homme épongea son front, demanda six cock-tails qu’il huma, non sans prestige, et reprit :
« D’ailleurs, je me demande pourquoi je vous tiens ces propos inacceptables. Voici ce que je veux vous dire et ce que je vous dirai... »
Et le ton du drôle d’homme devint, à ce moment, plus formel qu’avant :
« Et, vous savez, ce que je dis, je le ferais parfaitement. Écoutez donc : toutes les femmes, vous entendez bien ? toutes les femmes sont jolies jusqu’à l’éperdition et à tout jamais, vous entendez bien, à tout jamais inoubliables, inoubliables. S’il se trouvait, emmy vous les Havrais, quelque Havrais plus Havrais que les autres, qui se sentirait tendance à prétendre le contraire, ce Havrais deviendrait sur l’heure plus mort que tous les Havrais morts, et ce, après des supplices à faire frissonner la belle-mère de
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Torquemada. »
Il faut croire que nul des Havrais présents n’avait parachevé son testament, car la provocation du drôle d’homme resta sans écho.
Moi, je pensais :
« Puisqu’elle est avec un autre, puisque les impôts m’écrasent, puisque... puisque... Pourquoi ne saisirais-je pas aux cheveux l’occasion tentatrice de périr à l’instant ? »
Je me levai.
Mes yeux rencontrèrent les yeux du drôle d’homme.
« Monsieur, fis-je de ma plus quiète intonation, monsieur, vous me permettrez de ne pas être de votre avis. Non, toutes les femmes ne sont pas belles à trépasser, toutes les femmes ne sont pas inoubliables. J’en sais une qui est plus laide, à elle seule, que tous les poux, plus répugnante qu’un lépreux dont on arrache les croûtes, plus... »
J’allais continuer dans la voie des hideuses dégoûtations, quand le drôle d’homme, furieux,
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écumant, effroyable, fit un pas vers moi et, dardant sur mon front un de ces revolvers à canon court dits « bull-dogs », rugit :
« Et cette femme, qui est-elle ?
– La vôtre, monseigneur. »
Le drôle d’homme sourit, enfourna son bull-dog dans la poche ad hoc et répliqua, sur le ton de l’enjouement :
« Ah ! ma femme, ça ne compte pas. Qu’est-ce que vous prenez ? »
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