Plaisir d'humour

Alphonse Allais · Chapitre 16 sur 21

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Plaisir d'humour

Un enterrement aux champs

 

Mai était venu, tout ensoleillé, déjà chaud, mettant au cœur des Parisiens des idées de campagne et de fleurs.

Particulièrement sensibles à ce renouveau, trois jeunes peintres, le beau Gontran Gobert, le vigoureux Pantinel et le spirituel Grandfuret, résolurent de faire appel à toutes leurs ressources et de s’envoler vers un coin qu’ils connaissaient, pas très loin de Paris, mais perdu et bien ignoré.

C’étaient trois joyeux lascars, bien à la vie, piocheurs à leurs heures, et tumultueux plus souvent qu’à leur tour.

Avant de partir ; ils voulurent voir le Salon qui venait d’ouvrir. Au lieu de déclarer, à l’instar des imbéciles sentencieux et périodiques, que c’est encore plus mauvais cette année que les aut’s années, ils se retirèrent très ébouriffés,

 

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proclamant qu’il y avait bougrement de talent dans tout ça.

Cette visite leur communiqua une ardeur, un besoin fou de travail, un désir de s’attabler devant la nature, longuement, et les voilà partis le lendemain même, sac au dos, guêtrés, vêtus de clair.

C’était un joli petit pays qu’ils avaient choisi, intime et frais, loin du chemin de fer. Pas même d’omnibus pour y arriver.

L’hospitalité y était représentée par une grande vieille auberge, moitié ferme, où l’on fleurait la bonne cuisine, plantureuse.

Le lendemain, dès l’aube, nos trois amis s’installaient à peu de distance l’un de l’autre, devant de belles toiles neuves.

Le petit chemin creux où ils se trouvaient était bordé d’un côté par la haie d’aubépine d’une villa bourgeoise et cossue.

Bientôt un homme se montra, un bonhomme d’une cinquantaine d’années, teint fleuri, air jovial, poil gris taillé ras. C’était évidemment le

 

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propriétaire de la villa.

« Bonjour, messieurs les artistes.

– Bonjour, monsieur le bourgeois, fit Grandfuret.

– Ah ! ah ! vous êtes du matin aujourd’hui !

– Rapport à l’aurore.

– Ah ! oui, c’est beau l’aurore.

– Quand nous ferons du crépuscule, ajouta Grandfuret, vous ne nous verrez pas à cette heure-là. »

Mais il paraissait si gentil, le bourgeois, que Grandfuret lui-même, l’impitoyable Grandfuret, cessa de le blaguer.

De très bon cœur, on accepta le café au lait qu’il leur offrait et puis la goutte, si bien qu’au bout d’une heure on était des vieux amis.

Ils s’étaient présentés mutuellement. Lui, un ancien quincaillier du Marais, retiré dans ce pays avec sa femme, après fortune faite.

Son désespoir de n’avoir jamais eu d’enfant l’avait poussé à adopter un petit orphelin du

 

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village.

L’épouse, une grande brune encore pas mal, était descendue. Elle parut un peu surprise de voir tout ce monde, mais elle sourit aux jeunes gens et particulièrement, je crois, au beau Gobert.

« Et le portrait, demanda le quincaillier, faites-vous aussi le portrait ?

– Notre spécialité, répondit Grandfuret, consiste à traiter tous les genres avec le même brio, la même maestria et, oserai-je l’ajouter, le même succès. »

Alors, du coup, il leur commanda son portrait, celui de sa femme et celui du bébé.

Selon leur genre de talent, ils se distribuèrent l’ouvrage.

Pantinel prit l’homme. Il le fit poser sous la tonnelle, gilet déboutonné, verre en main.

Grandfuret peignit le petit, assis au beau milieu de la pelouse, gentil comme tout.

Quant à la dame, Gobert, qui se l’était adjugée, l’installa, en matinée rouge, sur une

 

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chaise longue, tenant à la main le Cœur de Félicien Champsaur.

Tout marchait bien ; les portraits avançaient, déjà ressemblants. Les jeunes gens ne quittaient plus la villa, où ils s’étaient rendus indispensables.

L’ex-quincaillier avait même envoyé chercher leurs affaires à l’auberge, tenant à ce qu’ils logeassent entièrement chez lui.

Soudain un événement lugubre vint jeter la désolation dans cette joie.

Le petit mourut du croup en vingt-quatre heures.

Tout le monde fut attristé de cette mort. On s’y était attaché, à ce bébé.

L’enterrement était pour le lendemain matin.

Le soir, le quincaillier déclara qu’il ne se coucherait pas. Il veillerait le petit.

Les trois amis offrirent de passer la nuit avec lui. Dans la chambre même où était le petit corps, ils s’assirent tous quatre, commodément.

 

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Pour chasser l’émotion on buvait du rhum, on en buvait beaucoup.

L’émotion était disparue qu’on en buvait encore.

On avait commencé par des petits verres, mais c’est embêtant les petits verres. Ça se vide comme rien.

On avait pris des grands. Les grands se vidèrent comme les petits.

Tout à coup, le quincaillier se sentit pris d’un attendrissement en songeant au pauvre petit qui gisait là, inanimé.

« Je veux le voir encore une fois », cria-t-il.

Et il le prit dans ses mains.

« Hein ! qu’il était beau ! »

Et il le passa à Pantinel, qui le passa à Grandfuret, lequel s’en débarrassa sur Gobert.

Ce dernier était abominablement gris.

Il se sentit épouvanté à la seule idée de faire quelques pas pour remettre le petit corps sur le lit.

Il essaya de se lever, mais vainement.

 

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Une commode se trouvait près de lui, un tiroir ouvert.

Il y déposa doucement l’enfant et poussa le tiroir. Le jour était venu.

On sortit dans le jardin pour humer un peu d’air frais.

Gobert s’installa dans la tonnelle et s’y endormit comme un juste.

Les croque-morts arrivèrent avec la boîte à violon.

Ah ! ce fut une affaire !

Voilà qu’on ne trouvait plus le petit, maintenant !

Elle était raide, celle-là !

Ce n’est que bien après, quand Gobert se fut réveillé, au prix de quels efforts ! qu’on trouva le corps.

L’enterrement eut un peu de retard, mais se passa dignement.

Gobert trébuchait bien un peu, mais on mit cette allure sur le compte de la douleur.

 

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« Pauvre garçon ! disaient les gens du pays, ça serait son petit à lui, qu’il ne serait pas plus chagrin. »

 

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Et les esprits frappaient toujours...

 

Et les esprits frappaient toujours.

La bonne acoustique qui est une qualité fort appréciable dans les théâtres de chant, devient un grave défaut dès qu’il s’agit d’immeubles hantés par des esprits frappeurs.

Surtout quand lesdits esprits mettent à frapper une aussi déplaisante ostination, comme dit ma concierge (une bien brave femme).

C’est devenu une sorte de sport très à la mode de se rendre le soir à la maison du boulevard Voltaire : gens du monde, artistes, journalistes s’y donnent volontiers rendez-vous.

Accordons justice à l’exactitude militaire des esprits. La petite fête se passe entre dix et onze heures du soir, et, pas un seul jour, les mystérieux personnages n’ont manqué au programme.

Pan pan pan ! On entend des coups précipités,

 

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comme si la toile allait se lever sur quelque drame, mais tout le drame consiste dans les pan pan pan.

Nouvelle preuve de l’éternelle supériorité de la vie sur le théâtre.

Et l’on se retire, en proie à des rêves d’au-delà, de là-bas, et autres endroits plus lointains que le classique tonnerre de Dieu.

« Notre confrère Carle des Perrières, nous apprend Georges Montorgueil dans une inquiétante chronique, en avait été témoin aussi, et sa bravoure chrétienne ne l’avait point gardé d’un certain frisson peu orthodoxe, dont il s’est publiquement confessé. »

Brrr ! Si M. Carle des Perrières a eu le trac, de quel nom faudra-t-il baptiser notre sentiment, à nous ?

Les pouvoirs séculiers, les autorités démoniaques les plus professionnelles s’en sont mêlés.

Rien n’y a fait, et la consultation du Sâr Péladan n’a pas mieux réussi que l’intervention

 

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préalable des Sârjents de ville de M. Leygonie.

Dans sa tombe, où un hideux sourire voltige encore sur une bouche probablement défraîchie, Voltaire ne doit pas dormir content.

Avoir toute sa vie combattu la superstition, s’être appelé Arouet, avoir donné son nom de Voltaire à un boulevard, et constater qu’un siècle après votre décès de simples revenants viennent troubler la paix de votre artère filleule, tout comme au temps de Gilles de Rais, c’est à vous dégoûter de Dieu et du Diable.

Les encyclopédistes, d’ailleurs, ne portent pas bonheur aux rues qui s’affublent de leur nom.

Voyez plutôt le boulevard Diderot. On y peut constater la présence d’une spacieuse villa, connue sous le nom expressif de Mazas, et hantée, elle aussi, par d’excellents esprits, mis provisoirement dans l’impossibilité de frapper, eux. (La loi Berenger nous permet d’espérer qu’on ne perdra rien pour attendre).

Ah ! parlez-moi du boulevard Saint-Michel. Voilà un boulevard où vous pouvez dormir sur

 

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les deux oreilles (la vôtre et celle de votre compagne).

À la moindre alerte satanique, le brave archange saint Michel descendrait de sa fontaine et s’empresserait de terrasser les démons à grands coups de pied... occultes.

Si le boulevard Saint-Michel est exempt d’esprits frappeurs, il fourmille, par contre, de braves garçons, étudiants de quinzième année, assez enclins à vous emprunter des sommes diverses, tantôt trois francs, tantôt cinquante louis (cette dernière tentative généralement peu couronnée de succès).

Mais ils le font si gentiment et avec tant d’à-propos qu’on ne saurait leur refuser : des esprits tapeurs, quoi !

Et à ce propos, laissez-moi vous dire la façon charmante dont quelqu’un gourmanda un personnage qui avait contracté l’habitude de vivre aux dépens des amies de ses camarades.

« Vous avez tort, mon cher, on ne doit jamais taper une femme... même avec une fleur. »

 

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Littérature courante

 

La dernière séance du Conseil d’administration de la Compagnie des chemins de fer de l’Ouest, dont je fais partie depuis 1863, a été particulièrement intéressante.

Quelques décisions de la plus haute importance ont été prises, dont plusieurs, je pense, de nature à intéresser le public.

Tout d’abord, après une longue et passionnée discussion, nous avons résolu d’étendre à la langue italienne la mesure que nous avions prise, il y a quelques mois déjà, pour la langue anglaise.

On n’ignore pas, en effet, qu’au bureau télégraphique de la gare Saint-Lazare, en dessous du mot français « télégraphe » qui en indique l’emplacement, nous n’avons pas hésité, depuis l’ouverture de l’Exposition, à faire peindre, en fort belles lettres bleues, le mot anglais « telegraph », de telle façon que nos visiteurs

 

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d’outre-Manche ne soient la proie d’aucune erreur1.

Ce que nous avons fait pour les Anglais, nous le ferons pour les Italiens, et dorénavant le mot « telegrafo » s’ajoutera aux deux premiers.

C’est dans les petits détails de cette nature que l’on reconnaît la courtoisie des grandes compagnies.

 

Et, à ce propos, je ne saurais trop engager MM. les marchands de billets d’entrées pour l’Exposition à imiter, vis-à-vis des étrangers, la parfaite urbanité que manifeste la Compagnie de l’Ouest et de ne pas renouveler le fait suivant dont la fréquence finirait par jeter le plus mauvais vernis sur notre vieux renom d’hospitalité.

Je traversais donc la place de la Concorde lorsqu’un camelot se dirigea vers moi, me tenant ce propos qui commence à se faire connaître des

 

1 Absolument historique.

 

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Parisiens :

« Onze sous les tickets pour l’Exposition ! Onze sous les tickets ! Prenez votre ticket ! »

Comme je ne répondais pas aux avances de ce drôle, il s’avisa sans doute que j’étais de nationalité anglaise, car aussitôt :

« Six pence ticket ! me cria-t-il dans les oreilles, six pence ! »

Alors, me retournant :

« Pourquoi, lui fis-je sévèrement, vendre vos billets onze sous aux Français et soixante centimes1 aux étrangers ?

– Ah ! voilà ! m’expliqua l’homme non sans candeur. C’est que je ne sais pas comment ça se dit, onze sous, en anglais. »

 

Mais revenons à nos railways.

 

1 Et même un peu plus de soixante puisque douze pence valent vingt-cinq sous de notre monnaie.

 

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On sait que, depuis quelques années, les Compagnies de chemin de fer ont pris la coutume d’étaler, en bordure sur leurs lignes, d’immenses écriteaux sur lesquels les industriels vantent leurs diverses marchandises sans aucune espèce de vergogne.

Cette débauche de publicité a pour résultat d’énerver certains voyageurs, au point qu’ils préfèrent rester chez eux que d’affronter cette irritante obsession.

D’où sensible diminution dans nos transports et baisse notable de sympathie publique.

Alors, qu’avons-nous imaginé, nous autres malins ?

Voici :

Au lieu de ces peu récréatifs écriteaux-réclames, nous allons installer de longues palissades à peu près ininterrompues sur lesquelles seront publiés des romans du plus haut intérêt.

(C’est pour le coup que l’expression parcourir un livre deviendra l’exactitude même.)

 

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Tout sera prévu pour que rien ne laisse à désirer dans cette curieuse innovation : choix de l’ouvrage, parfaite lisibilité du texte, illustrations de tout premier ordre, etc.

Chacun de ces romans ne comportera qu’une seule ligne (mais quelle ligne, ô Gutenberg !), de Paris à un point terminus et vice versa.

Les actionnaires superficiels pourraient craindre que cette nouveauté n’entraîne la Compagnie dans des frais inutiles : qu’ils se rassurent !

Nous aurons des romans si intéressants qu’il ne sera pas rare de voir des familles entières simplement parties pour Mantes, par exemple, continuer leur route jusqu’au Havre afin de savoir si le vicomte finira par épouser la pauvre Blanche et si cette crapule de marquis sera enfin démasquée.

D’où, pour notre trafic, sensible augmentation.

 

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L’esprit d’Ellen

 

Ce soir-là, j’étais rentré fort las et très énervé. Depuis un an qu’Ellen n’était plus, j’avais manqué pour la première fois à sa mémoire. Sur son lit de mort, elle m’avait fait jurer de lui rester éternellement fidèle. Moi, fou de douleur à l’idée de l’effroyable séparation, sentant bien, qu’elle morte, tout serait fini pour moi, je lui avais promis ce qu’elle demandait avec un pauvre sourire d’agonisante.

Jusqu’à ce jour, je n’avais jamais manqué à mon serment, mon culte pour le souvenir d’Ellen était resté religieux et exclusif.

Et puis voilà qu’un jour, dans un coup de noce, entraîné par de joyeux camarades et de belles filles, j’avais tout oublié. Mes amis, vou-lant chasser ce qu’ils appelaient mes idées noires, avaient comploté de me griser et de me jeter dans les bras d’une drôlesse quelconque.

 

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Leur plan réussit. La fille était superbe, très forte quoique toute jeune, avec une bouche rouge et charnue et des yeux à fleur de tête, des grands yeux de vache à l’herbage.

L’image de la chère morte ne me quittait pas, mais si vague, si estompée dans le lointain bleu de mes souvenirs, que je n’en étais pas trop cruellement obsédé.

Les vins généreux, l’odeur et les parfums des femmes avaient réveillé chez moi la bête, la bête brutale et sale qui, longtemps assoupie dans mon être, se dédommageait enfin.

Et puis, au matin, un écœurement m’était monté, douloureux, irrémédiable. La honte de ma lâcheté me fit sortir de chez la fille si brus-quement qu’elle crut à un accès de folie. Toute la journée, je me promenai fiévreusement, tâchant d’oublier mon ignominie. Peine perdue.

Toujours devant moi, se dressait le pâle fantôme d’Ellen dont l’expression de cruel reproche me navrait à en pleurer. Avec le soir, mon inquiétude devint plus terrible et plus précise. Je n’osais rentrer chez moi, tant je

 

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croyais être sûr d’y trouver la chère trahie.

Aussi, en pénétrant dans mon appartement, je fus moins surpris qu’épouvanté.

Ellen était là, me tournant le dos, assise dans le fauteuil devant mon bureau. Autant que l’obscurité le permettait, je vis qu’elle avait le peignoir blanc qu’elle mettait lorsqu’elle pouvait encore se lever.

Dans la chambre traînait son parfum favori, une odeur lourde et troublante où dominait le winter-green, que ses sœurs lui envoyaient d’Amérique, et qu’elle préférait à tout autre.

J’étais resté sur le seuil, muet de terreur. Le courage me revint et sachant bien que j’étais l’objet d’une hallucination, je frottai une allu-mette et m’avançai.

Il n’y avait personne sur le fauteuil. Rien n’était dérangé. Mais comment ce parfum se trouvait-il épandu dans la chambre ?

Cette odeur qui la ravissait m’était odieusement pénible, et il avait fallu tout mon amour et toute ma patience avec elle pour que je

 

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m’y habituasse.

De plus, j’avais rangé dans des coffrets tous ses objets de toilette, et plus jamais, depuis sa mort, je n’y avais touché, tant leur vue ravivait ma douleur.

J’ouvris mes fenêtres et me promenai sur le balcon jusqu’à ce que cette odeur fût complètement dissipée, puis ma lassitude l’emporta sur mon énervement et je pus bientôt m’endormir.

Pas pour longtemps. Un petit bruit alerte et menu comme un grignotement de souris venait de se produire. De temps en temps, ce bruit était scandé par un petit coup sec et rapide. Le même parfum s’était remis à flotter avec plus d’intensité que tout à l’heure.

De nouveau je fis de la lumière et je regardai. Rien d’anormal dans la chambre. Tant que brûla l’allumette, je n’entendis rien, mais elle ne fut pas plus tôt éteinte que le petit bruit recommença. Puis, parfois, un bruissement de papier.

En écoutant attentivement, j’arrivai à

 

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déterminer la nature du bruit : quelqu’un écrivait chez moi.

Cette fois, j’allumai ma bougie et me levai complètement. Encore une fois le bruit cessa. Sur mon bureau tout me parut en ordre. Essayant de rire moi-même de mon hallucination, je me recouchai. Dès que l’obscurité se refit, la plume fantastique se remit à galoper sur le papier, ne s’interrompant que pour prendre de l’encre.

Fou d’épouvante, je n’osais bouger sous mes couvertures. Puis j’ignore si je perdis connaissance ou si je m’endormis simplement, mais je ne sais pas comment cessa le bruit.

Je dormis lourdement jusqu’au grand jour. À mon réveil, je me souvins, et naturellement j’attribuai à un cauchemar mon hallucination de la nuit.

Quelle ne fut pas ma terreur, lorsque, poussé par une curiosité que je croyais superflue, je voulus examiner mon secrétaire.

L’encrier, que je tiens toujours soigneusement fermé, était ouvert. Un porte-plume traînait, tout

 

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humide encore d’une encre récente. Une feuille de papier-buvard avait été sortie et utilisée, sûrement pas par moi, car je ne me sers jamais que de poudre.

Ce papier-buvard avait évidemment servi à sécher une page fraîche. Les dernières lignes et la signature s’y voyaient assez nettement, quoique pas lisibles à cause du renversement. L’idée du miroir pour redresser l’écriture me vint naturellement.

Tout de suite je vis la signature Ellen, horriblement nette. C’était bien sa façon de signer, mais avec quelque chose de cruel et de précis qui me fit froid. Même en m’appliquant, je ne pus rien lire, car la page, appliquée trop sèche sur le papier-buvard, n’avait laissé que d’informes traces.

Depuis ce moment, je n’ai jamais pu goûter un seul moment de sommeil. Toutes les nuits, flotte chez moi un étrange parfum où domine le winter-green.

Très désespérément, je m’obstine à vouloir lire dans le miroir les insaisissables pattes de mouche

 

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de la morte, et c’en est fini de mon repos, car jamais Ellen ne me pardonnera ma lâche trahison.

 

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