Plaisir d'humour

Alphonse Allais · Chapitre 15 sur 21

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Plaisir d'humour

Vengeance

 

À Rodolphe Salis.

 

Le baron Adalbert de la Rouspétance est le hobereau le plus déplaisant de la région, tant par l’impertinence de ses manières que par le relâchement éhonté de ses mœurs.

Très dur pour ses fermiers, il se montre trop empressé vis-à-vis de leurs femmes, et ni les uns ni les autres ne s’en félicitent, car Adalbert est laid et avare.

Quand un paysan voit le baron se dirigeant vers sa demeure :

« Qui qui veut encore, ce vieux cochon-là ? grommelle-t-il ; va-t-en vite te mucher dans la laiterie, Césarine. »

Cette déplorable tendance luxurieuse n’est pas dénuée d’inconvénients. Quelques roturiers sont

 

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devenus grincheux depuis 89, et se rebiffent quand on touche à leurs roturières.

Triste conséquence des révolutions.

Ainsi, l’année dernière, le baron vit son existence traversée par un fâcheux épisode qui aurait dû le guérir à tout jamais de son humeur amoureuse, mais vous savez, quand c’est dans le sang !

Firmin, le maréchal-ferrant, est venu s’établir dans le pays, voilà bientôt dix ans.

Il sortait des chasseurs d’Afrique, où il avait fait deux congés.

Un beau gars, de haute allure, avec ses grandes moustaches blondes et sa chechia crânement sur l’oreille.

Il amenait avec lui une fillette de six ou sept ans, noire comme une taupe, embroussaillée et criarde à assourdir tout le village.

Avec le temps, la petite moricaude était devenue une jeune fille, un peu brune, mais tout de même la plus jolie du pays.

Adalbert de la Rouspétance n’avait pas

 

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manqué de remarquer ce morceau de roi, et en avait entrepris la conquête.

Mais, aussi vertueuse que belle, Jeanne repoussait les avances du galant.

Ce dernier, persuadé qu’aucune femme ne devait lui résister, renouvelait chaque jour ses empressements grotesques.

Jeanne avait commencé par en rire, mais maintenant ça finissait par l’embêter.

Firmin aussi s’était aperçu du manège et se promettait d’en arrêter les frais à la prochaine occasion.

Elle ne tarda pas.

Adalbert arriva un matin à cheval.

« Vous allez me le ferrer, dit-il, je reviens dans cinq minutes. »

Derrière la forge s’étend le jardin, bordé d’un côté par un petit chemin creux qui descend à la rivière.

Jeanne s’y trouvait, étendant du linge sur la haie.

 

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Adalbert s’avança la bouche en cœur, et, sans plus de façons, poussa la barrière.

La conversation s’engagea, banale d’abord, puis plus pressante, jusqu’au moment où elle devint trop pressante de la part d’Adalbert.

« Si vous ne me fichez pas la paix, s’écria Jeanne, je vous fiche mon battoir sur la figure. »

À ce moment, le pied droit de Firmin se trouva en brusque contact avec le noble derrière du baron de la Rouspétance.

« Maraud ! »

Le maraud, sans s’indigner autrement de cette épithète malsonnante, saisit le bras d’Adalbert et l’amena à la forge.

Puis, bien tranquillement, il lui lia les poignets et les attacha à l’anneau, comme on fait pour les chevaux.

Il avait pris deux fers à âne et, malgré les protestations et les débats du baron, il cloua les deux fers à la semelle de ses bottes.

Heureusement que c’étaient de bonnes bottes de chasse, un peu épaisses.

 

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Les paysans passaient en foule à ce moment, se rendant au marché voisin.

Tous s’arrêtèrent, frappés de stupeur et de joie à ce spectacle inaccoutumé.

Adalbert rugissait et lançait des ruades qui n’ébranlaient même pas le solide Firmin.

Quand ce fut fini, le baron fut délié. On lui avança son cheval et Firmin lui remit sa cravache lui-même, en le regardant de telle façon qu’Adalbert remit sa vengeance à plus tard.

La Rouspétance piqua des deux et disparut à l’horizon, comme dans les romans de Ponson du Terrail.

Depuis ce temps, on le désigne sous le nom d’Adalbert-la-Bourrique, ce qui est bien

commode pour le distinguer des autres La Rouspétance, très nombreux dans le pays.

 

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La fin d’une collection

 

On se rappelle la fâcheuse aventure de ce collectionneur d’objets macabres, funèbres et criminalistes dont la plus belle pièce – le faux col d’une victime célèbre – fut lavée, empesée, repassée par une chambrière zélée, mais peu documentaire.

Pareille aventure arriva, voilà tantôt quelques années et même un peu plus, à un vieux gentilhomme que je connaissais, et qui s’appelait le marquis de Bois-Lamothe.

Un rude homme dans son temps que le marquis ! Riche, solide, beau gars, inlassable trousseur de jupes, craignant pas Dieu et camarade du diable, Bois-Lamothe était la terreur de tous les maris des voisinages.

Je dis des voisinages, au pluriel, car le marquis, alors grand propriétaire foncier en même temps que nature frivole et baladeuse,

 

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changeait de voisinage comme de chemise.

Hélas ! on ne peut pas être et avoir été, comme l’a si bien observé Francisque Sarcey, notre oncle à tous.

Le marquis de Bois-Lamothe avait vieilli, ses anciennes bonnes amies aussi.

D’hypothèques en licitations (?), les biens domaniaux du marquis s’étaient envolés aux quatre vents des enchères publiques.

Ses écus avaient tellement sonné qu’une aphonie cruelle s’en était suivie, et tant trébuché que l’œil le plus exercé n’en trouvait plus trace, hormis pourtant dans la bourse des autres.

Seul, un vieux petit bien patrimonial s’était conservé intact, trop intact même, car depuis vingt ans nul jardinier n’en avait foui le sol et nul bûcheron attenté à la hautaine poussée des châtaigniers héraldiques.

Revenu de tout, solitaire, le marquis s’était un beau jour découvert, en son vieux cœur parcheminé, une fibre fraîche, une fibre toute neuve qui vibrait maintenant comme toute une

 

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florissante manufacture de harpes.

Bois-Lamothe avait été pris de la manie, de la rage, du délire de la collection.

Et la drôle de collection !

Le marquis collectionnait les haricots écossés.

Ceux de mes lecteurs qui ont été à la campagne savent ce que c’est que des haricots (quant aux autres, je n’écris pas pour eux. Qu’ils se le tiennent pour dit, une fois pour toutes).

Imaginez-vous 4500 haricots dont les plus semblables hurlaient encore – pour l’œil d’un amateur – de disparatisme.

Il y en avait des blancs, des noirs, des bleus, des rouges, des violets. Il y en avait des rayés, des chinés. Il y en avait même des jaune et violet, des bleu et orange, des rouge et vert.

Ce n’étaient plus des haricots, c’était une polychromie à damner Antonin Proust.

Cette collection, que Bois-Lamothe savait par cœur, à un spécimen près, et qu’il aimait comme une seconde famille, était contenue tout entière dans un vaste saladier, tout prêt à déborder.

 

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Et chaque matin, le marquis se disait, dans la langue du grand siècle : « Faudra pourtant que je la classe ! Faudra pourtant que je la classe ! »

Mais chaque soir tombait sur la plaine sans qu’elle fût classée, la précieuse collection.

 

C’était par une radieuse matinée de printemps.

Bois-Lamothe venait de sortir avec son vieux chien et son vieux fusil pour tuer de jeunes lapins.

Peu après, la cloche rouillée du château rendit des sons, des sons voilés, déjà pas trop agréables en eux-mêmes, mais rendus plus inhospitaliers encore par le grincement discourtois de la tringle oxydée.

Une manière de vieille servante, vilaine, mais extraordinairement malpropre, et parlant le français comme si elle avait été élevée dans un pensionnat de vaches espagnoles, vint ouvrir :

– Qui qu’c’est que vous voulez ?

– Monsieur le marquis de Bois-Lamothe.

 

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– Il est pas là.

– Va-t-il rentrer bientôt ?

– Je sais-t-y, moi ! Je sais-t-y !

Devant cet accueil contestable, les visiteurs prirent le parti de pénétrer :

– Je suis le neveu de M. de Bois-Lamothe, dit le monsieur, et voici ma femme. Nous attendrons mon oncle au château.

La marche, le grand air avaient sans doute donné de l’appétit aux visiteurs, car la jeune femme s’écria :

– Si on préparait le déjeuner, en attendant ?

Consultée, la vieille petite servante leva au ciel ses vieux petits bras, marmottant son éternel : Je sais-t-y, moi ! Je sais-t-y !

La nièce du marquis prit alors un ton d’autorité :

– Allez me chercher des œufs ! Tordez le cou à un canard ! Et plus vite que ça !

Puis, furetant dans les appartements, elle découvrit le fameux saladier aux haricots.

 

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Alors se passa un fait, probablement unique dans l’histoire des collections.

La jeune femme fit cuire la collection. Quand la collection fut cuite, la jeune femme la fit égoutter soigneusement.

Ensuite la jeune femme mit la collection dans une poêle avec du beurre et de l’oignon coupé en tranches minces.

Tout de suite, l’antique castel des Bois-Lamothe sentit bon.

Le feu clair léchait la poêle qui chantait la vie, qui chantait l’amour, qui chantait la gloire.

Justement le marquis rentrait.

Je laisse à deviner les bonjour mon oncle qui accueillirent le vieux gentilhomme.

Le couvert était dressé.

On servit une bonne omelette au lard, et puis un bon canard, et puis...

Et puis...

Et puis... les haricots !

Bois-Lamothe ne s’y trompa pas une seconde.

 

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Il reconnut ses haricots blancs, ses noirs, ses bleus, ses rouges, ses violets. Il reconnut ses haricots jaune et violet, bleu et orange, rouge et vert.

Le marquis se leva tout droit, battit l’air de ses grands bras secs et s’effondra en arrière sur une vieille pendule Louis XIII, qui n’avait sûrement pas marqué vingt minutes depuis Henri IV.

Il était mort.

Moralité : Blaguez les collectionneurs tant que vous voudrez, mais ne leur faites jamais manger leur collection, même à l’oignon.

 

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