Rêveur de l'écluse, Le
Chapitre 9
Durant toutes ces décennies, de l’entre-deux-guerres à la fin des années soixante, dans chaque village ou presque il y avait un endroit qui, sans comparaison possible avec l’école et l’église, hauts lieux de l’instruction et de la morale, jouait encore un rôle essentiel. Le seul lieu de service et de rencontre de la commune, depuis qu’avaient fermé successivement les ateliers des artisans, forgerons, menuisiers, maréchaux-ferrants, charrons, tonneliers et autres, chez lesquels se mêlaient aux clients en attente du cheval ferré ou de l’outil réparé les inactifs définitifs ou temporaires et les curieux, surtout en hiver où ils venaient se chauffer en discutant. Quand il n’en restait qu’un, c’était le café. Même dans des villages qui dépassaient à peine, ou même n’atteignaient pas, la centaine d’âmes.
Ils se signalaient par une simple enseigne qui ne portait que ce mot : CAFÉ. La plupart, et à vrai dire la quasi-totalité, étaient tenus par des femmes, dont les maris, quand elles n’étaient pas veuves, travaillaient de leur côté, chez les artisans qui avaient tenu le coup et monté des entreprises, ou bien, derniers représentants de la paysannerie à l’ancienne, ils allaient jusqu’au bout en cultivant quelques hectares avec des chevaux qu’ils n’avaient ni les moyens ni l’ambition de remplacer par un tracteur.
Ces femmes n’avaient rien à voir avec les tenancières et les serveuses des « bars » qui s’ouvraient dans les villes, où des hommes de la campagne s’aventuraient parfois avec l’impression, souvent outrée, de s’encanailler un peu. C’étaient des femmes comme les autres, à tous points de vue, qui servaient leur clientèle en blouse ou en tablier, en pantoufles, s’interrompant au besoin pour aller soulever dans leur cuisine un couvercle de cocotte ou de casserole.
Parfois même, cuisine et café se confondaient en une seule pièce, où se côtoyaient meubles et ustensiles ménagers, étagères où s’alignaient les bouteilles de vin, d’apéritifs, Cinzano, Dubonnet, Quinquina, d’alcools forts, rhum, cognac, et les cannettes de bière, plus de quoi contenter les fumeurs, paquets de tabac, du gros gris plutôt que du blond, papier à cigarettes, parce que beaucoup d’hommes les roulaient encore, briquets, allumettes… Ainsi, la plupart des cafés faisaient office aussi de bureaux de tabac, et parfois même de cabines téléphoniques. Il arrivait, à l’heure des repas, que se retrouvent à la même grande table, les uns à un bout et les autres à l’autre bout, la famille et quelques clients attardés, pour lesquels il fallait se lever quand ils demandaient à « remettre ça », ou qu’une conversation téléphonique soit à la portée de toutes les oreilles. Des situations qui n’étaient pas toujours sans inconvénients, mais qui renforçaient encore la familiarité campagnarde jusqu’à une certaine intimité. D’ailleurs, on désignait le plus souvent les cafés par les seuls prénoms de leurs tenancières : on allait chez la Jeanne, ou chez l’Alberte, ou comme à Martinpré chez la Marguerite, qui à leur rôle de commerçante ajoutaient au besoin celui de confidente ou de conseillère. Elles savaient se montrer patientes avec les clients bavards qui s’incrustaient, compréhensives avec ceux qui ne payaient pas comptant, généreuses, capables de tirer un trait sur une « ardoise » quand il y allait de la sauvegarde d’une famille, mais aussi autoritaires, voire brutales, envers ceux qui ne méritaient pas d’égards, les malpolis, les ivrognes, allant jusqu’à leur fermer leur porte, provisoirement, comme un purgatoire, ou définitivement.
Le café de Martinpré, comme bon nombre d’autres, faisait aussi épicerie, avec deux salles distinctes et communicantes. Marguerite avait connu l’époque des tickets de ravitaillement, pendant et après la guerre, où il lui fallait jongler, s’arranger et parfois tricher pour faire en sorte que les plus démunis, ceux qui ne pouvaient pas produire eux-mêmes de quoi nourrir convenablement leur famille, ne meurent pas de faim. Elle avait fait du trafic de lait, de beurre, d’œufs, de viande, pas à son profit, mais à celui des autres, de façon suffisamment habile pour ne pas être inquiétée.
Puis l’approvisionnement redevenu normal, elle avait connu une période de belle activité et de prospérité, toute relative mais suffisante à ses yeux. Du matin au soir, d’une salle à l’autre, elle servait les buveurs, les ménagères et les enfants, manipulait des sacs, des paquets, des caisses de bouteilles, des bocaux de bonbons multicolores. Des camions de livraison venaient l’approvisionner, celui du marchand de vins et spiritueux de Stenay, de l’épicerie en gros. Elle eut un dépôt de pain, de poisson le vendredi. Sa réserve était le garde-manger du village.
Mais dans les années soixante, si les cafés tenaient encore le coup, les petits magasins d’alimentation appartenant à des particuliers faisaient carrément figure d’exceptions, remplacés par des enseignes de distribution qui avaient leurs origines dans des chaînes coopératives. Les plus répandus s’appelaient tout simplement les « Coop », dont en 67 une publicité affirmait que trois millions et demi de familles françaises leur faisaient confiance. Il y avait aussi les Familistère, les Goulet-Turpin, les Comptoirs Modernes, les Prisunic, les Félix-Potin, précurseurs du libre-service, à l’influence plus ou moins grande selon les régions. Les produits s’y diversifiaient, devenaient plus attractifs dans leur présentation. Certains se transformaient déjà en supérettes, préfigurant les supermarchés, les Champion, les Casino, les Auchan, d’abord ouverts dans les grandes villes avant de gagner les moyennes et les petites, jusqu’aux gros bourgs des campagnes.
Comment soutenir une telle concurrence ? Les épiceries indépendantes de villages fermaient les unes après les autres. Certaines faisaient de la résistance, parfois jusqu’à l’extrême. Ainsi, dans un village proche de Martinpré, une vieille femme qui allait sur ses quatre-vingts ans, encore alerte bien que rabougrie et voûtée, mais peu soucieuse d’ordre et de propreté, ne se décidait pas à fermer boutique. Les tables où elle servait à boire portaient les traces des fonds de bouteilles et des verres, sous forme de taches noires et poisseuses. Elle s’en approchait avec sous son bras un torchon de couleur douteuse. Le coin épicerie autrefois étendu au bazar de base était un véritable capharnaüm dont elle était cependant capable d’extraire des produits ou des objets insolites, totalement désuets, des sachets de teinture qui dataient des années quarante, du pétrole pour les vieilles lampes, des fermetures pour les anciens modèles de bocaux à conserves, des attrape-mouches collants qui se fixaient au plafond avec des punaises, des pièges à taupes et autres curiosités… Sa boutique tenait plus du musée que du commerce, au point qu’elle était devenue une attraction, un but de promenade.
Chez la Marguerite, la clientèle masculine ne fléchissait pas. Les hommes avaient toujours envie de boire le coup pendant que les femmes préparaient le frichti, de taper le carton le soir ou le dimanche, ou de venir voir à la télévision, nouvellement installée dans la salle de café, les matchs de catch, soi-disant truqués mais tellement spectaculaires. Les femmes, elles, commençaient à délaisser l’épicerie, se forçaient à venir encore chez elle par sympathie, déjà certaines se laissaient aller à dire qu’elles étaient à court de sucre, ou de vinaigre, et qu’elles venaient se dépanner en attendant d’aller le samedi « au Goulet » de Stenay. Marguerite en ressentait un peu de tristesse, mais ne leur en voulait pas, comprenait que les commerces de campagne, comme le sien, étaient condamnés à mourir à petit feu, même si c’était dommage. De toute façon, Marguerite s’arrêterait quand son mari le cantonnier déposerait définitivement ses outils.
Aussi fut-elle on ne peut plus surprise quand, un jour de mai 69, Rose vint lui demander ce qu’il adviendrait de son commerce qu’elle s’apprêtait à quitter, l’échéance étant arrivée. Elle lui répondit qu’avec son mari ils allaient se retirer dans la petite maison héritée de ses parents.
— Quarante ans, qu’on a passés ici ensemble ! Nos enfants y sont nés et y ont grandi, ajouta-t-elle, dévoilant son émotion, alors qu’elle avait réussi jusque-là à n’en rien laisser paraître. La maison ne nous appartenait pas, mais on se sentait quand même chez nous. On sera bien là où on va s’installer, mais ça me fera quand même quelque chose de partir d’ici, j’aurai une impression d’abandon. Je ne pourrais pas l’avouer à n’importe qui, même mon homme ne me comprendrait pas.
— Et si moi, Marguerite, si moi je la reprenais, cette épicerie, si j’essayais de continuer… pour qu’il reste au moins un commerce ici ?
— Viens donc t’asseoir un moment, Rose, pour qu’on en cause un peu. Ainsi donc tu voudrais venir t’installer à ma place ? C’est vrai qu’un village qui n’a plus un seul commerce est un village qui se meurt. Je me demande si un jour on ne déménagera pas également toutes les écoles vers les villes, et si les enfants ne devront pas aussi se déplacer. J’avais bien pensé à notre Jeannette pour essayer de maintenir quelque chose ici, elle est avenante, elle a du bagout, elle aurait peut-être su retenir un peu la clientèle, mais c’est le contraire qui s’est passé, tu le sais.
Jeannette, en effet, dont les enfants allaient maintenant à l’école et prenaient le repas de midi chez leurs grands-parents maternels, travaillait au Goulet, partageant son temps entre l’approvisionnement des rayons et la caisse où elle relayait le gérant, qu’elle appelait le patron.
— On doit quitter l’écluse dans deux mois, Marguerite, pour laisser la maison au nouveau titulaire, c’est normal. C’était déjà bien de nous avoir laissé un aussi long délai. C’est pour ça que je suis venue aujourd’hui, bientôt le temps pressera.
— Et Louis, comment il va ?
— Il ne souffre presque plus, il remarche mieux, tenez en ce moment il est au bord du canal avec les petits, pour leur montrer les nids. Il restera handicapé à vie, mais il est là, avec nous.
Marguerite prépara du café que les deux femmes burent en silence. Elle devinait à quoi pensait Rose. À ce chemin parcouru depuis son arrivée rocambolesque à Martinpré, il y aurait bientôt huit ans. À tout ce qui avait transformé la fille blessée et farouche qu’elle était en une femme apaisée, épanouie, en une mère heureuse. Aux épreuves aussi, la mort de Léone, l’accident de Louis, qui en dépit de la peine avaient contribué à la renforcer encore.
— Il en est passé de l’eau sous les ponts depuis qu’on a fait ta connaissance, hein… reprit Marguerite.
Puis voulant mettre un terme à l’émotion qu’elle sentait à nouveau l’envahir, elle revint au sujet :
— Pour le bail, tu verras, je t’expliquerai, ce sera facile.
Tout le monde à Martinpré et même au-delà savait désormais que Rose n’était pas la cousine de Louis. Qu’elle ait été accueillie à l’écluse par Léone n’avait choqué personne, qu’elle y soit restée en tête-à-tête avec Louis avait paru plus délicat, mais on leur avait accordé le droit de décider de leur vie. C’est l’arrivée d’un enfant qui avait nécessité l’aveu. Bien sûr, les intéressés avaient la conscience tranquille, mais la situation nouvelle pouvait rallumer les interrogations.
On aimait bien Louis et Rose au village, mais enfin, avaient-ils des liens de famille ou pas ? Oh, bien sûr, ils n’auraient pas été les premiers dans ce cas-là, des mariages entre cousins, beaucoup de gens du pays pouvaient en citer des exemples, surtout parmi les plus âgés. La plupart du temps même ils étaient arrangés par intérêt, pour rassembler des propriétés et reconstituer des patrimoines. À l’inverse, mais aussi sous la pression, des jeunes gens devaient renoncer à leur amour à cause d’un lien familial même lointain. Quand des questions d’intérêt et de consanguinité venaient mettre leur nez dans les histoires d’amour, elles y jetaient toujours une ombre mauvaise.
Aussi Louis avait-il décidé de parler. Mais comment ? C’est Ernest qui lui avait tendu la perche, alors que la grossesse de Rose allait bientôt être visible aux yeux de tous.
Il était arrivé sur son vélo, comme d’habitude. Une visite comme les autres. Mais le regard aiguisé, surtout quand il lorgnait du côté de Rose.
— Dis donc, Louis, ta… ta Rose, elle se porte bien ces temps-ci !
— C’est normal, elle attend.
— C’est bien ce qu’il me semblait. Mais…
— Mais quoi, Ernest ? Ma cousine ? Ben non, vois-tu, tu seras le premier à le savoir, elle n’est pas plus ma cousine que je ne suis ton cousin.
Ernest ne parut pas vraiment étonné.
— Alors pourquoi ?
— On avait nos raisons, tous les deux, parce qu’on n’était pas sûrs.
— Ben j’aime mieux ça. Parce que les enfants de cousins, des fois, ils ne sont pas tout à fait comme les autres.
Louis pouvait être tranquille, l’Ernest ne regagnerait pas son écluse avant d’être allé colporter la nouvelle au village.
Les commentaires avaient révélé plus d’amusement et de sympathie que de critique. Il en avait mis du temps, ce Louis, pour se trouver une femme ! Une qui avait un peu créé la surprise, et pas seulement parce qu’on se demandait où et comment il l’avait trouvée, lui qui menait une vie si tranquille, toujours seul avec sa mère. Mais il s’était montré finalement plus malin que les autres, en se donnant le moyen de l’« essayer », le mot était un peu cru, pour être sûr d’avoir déniché la perle ! Et c’est vrai qu’elle en avait des qualités, sa Rose. Certains, sans aller jusqu’à le jalouser, l’enviaient, au fond d’eux-mêmes, soumis à des maîtresses femmes dont ils n’avaient pas pris le temps de découvrir la vraie personnalité…
Une seule personne savait la vérité. Marguerite, avec laquelle Rose avait noué un lien privilégié, différent de celui qu’elle entretenait avec Jeannette. Après la disparition de Léone, qui lui avait révélé ce que pouvait être une mère, elle avait plus ou moins consciemment cherché la même douceur et la même confiance auprès de Marguerite, jusqu’à lui révéler les conditions de son arrivée à Martinpré. Elle ne risquait pas l’indiscrétion. Celle-ci, en bonne commerçante, savait tout écouter sans jamais prendre parti ou juger, ce qui ne signifiait pas qu’elle n’en pensait rien, et ne se faisait jamais le relais d’aucun ragot. Il y en avait d’autres pour s’en charger. Ce qui tombait dans l’oreille de Marguerite n’en sortait par sa bouche que dans l’intimité, où Rose avait conquis sa place.
L’enfant était venu au monde à la mi-février 64, un petit garçon, né à la maison, recueilli par les mains d’une sage-femme. C’est Rose qui l’avait décidé ainsi, alors que les femmes allaient accoucher à la maternité de Verdun, sauf si elles étaient prises de court. Louis avait attendu le premier cri en repensant à un autre petit garçon qui l’avait fait rêver, né sur une péniche, la Georgette, une nuit. Maintenant dans son rôle de père, il se réjouissait que le sien découvre la vie dans le lit où il était né lui-même. Avec cependant un pincement de cœur, en imaginant sa manLéone à la place de Rose, avec son secret, et le père Maurice à la sienne, se préparant à accueillir un enfant dont il ne saurait jamais, heureusement, qu’il n’était pas le sien. Rose voulut prénommer son fils Paul-Louis. Elle aurait ainsi son Poulou, comme Julie dont elle gardait précieusement le souvenir d’une trop courte amitié.
La visite tant attendue de la famille Van de Claess, dans une impatience teintée d’une certaine angoisse, n’avait eu lieu que deux mois après la naissance de Paul. Retardée à plusieurs reprises sous des motifs derrière lesquels Louis et plus encore Rose pressentaient la difficulté d’Hippolyte à accepter un revirement dont il avait pourtant été l’auteur.
Il est vrai que là-haut, à Bruxelles, c’était avec lui-même qu’il s’efforçait de faire d’abord la paix. Reconnaître ses propres erreurs, ses propres faiblesses, sa propre mauvaise foi, est toujours plus long et plus difficile que de faire le procès des autres. Marie ne savait pas, ne saurait jamais jusqu’où il était allé, pas plus que ce qu’il cherchait au grenier et à la cave. Elle serait tombée des nues si elle avait appris que son père, cet homme si discret et tranquille, possédait un revolver, un secret partagé par Hippolyte. Elle n’avait pas douté de la sincérité de son mari de retour de Martinpré, de son émotion, de la chaleur de son étreinte. Il revenait de si loin, et en même temps il chutait de si haut. C’était à nouveau lui qu’elle voulait ménager.
Il fallait lui laisser le temps d’admettre qu’il ne pourrait plus retrouver la vie d’avant, quand il était Tarass-Boulba le tout-puissant. Et surtout, elle en prenait conscience, qu’il n’en avait plus envie, donc qu’il avait déjà renoncé. Elle le voyait devant le miroir, il ne se cachait plus, découvrir, pour l’accepter, son visage de vieil homme dont en s’affaissant les traits perdaient leur arrogance, son corps dont la lourdeur gommait la puissance. Il se regardait devenir un grand-père et s’en étonnait un peu moins chaque jour.
Alors Marie écrivait à Rose qu’elle avait beaucoup de travail avec son commerce, qu’il y avait les commandes, les livraisons, les inventaires… Qu’il fallait vendre la camionnette et la caravane, acheter une nouvelle voiture. Elle recommandait à sa fille de prendre soin d’elle, comme si elle-même, en ses temps de grossesses, pauvre musaraigne, elle avait pu se dorloter. Elle finissait toujours par quelques propos positifs sur le père, et la conclusion ne variait jamais : attendre, attendre encore un peu.
Et puis un dimanche ils étaient arrivés, tous les trois, dans leur voiture. Le petit Paul avait facilité les premiers contacts en mobilisant les bras de sa mère, empêchant des étreintes appuyées où tout excès ou toute maladresse aurait pu sembler déplacé. Ils avaient peu parlé d’abord, s’étaient surtout regardés, et non pas reconnus, mais redécouverts dans leurs nouveaux personnages. Louis se tenait un peu en retrait, Hippolyte coulait des regards vers lui, comme s’il cherchait une aide, une complicité d’homme pour l’aider à retrouver une place, un rôle, aux côtés de ces deux femmes qui avaient tiré toutes les ficelles de sa déchéance.
Ces deux femmes… Violette en effet, gracieuse et souriante, semblait en dehors de cette situation pourtant si particulière. Elle s’était laissé embrasser par Rose comme si elle l’avait vue la veille. Quand celle-ci avait reposé le bébé dans son berceau, elle s’en était approchée et faisait à son intention des gestes avec ses mains en fredonnant.
Deux péniches, ce dimanche-là, étaient passées. Du bord du canal Hippolyte avait suivi le travail de Louis, mais sans un mot. De l’autre côté, le buisson qui l’avait abrité n’était encore couvert que de timides bourgeons qui laissaient voir le bois.
Leur deuxième visite, en juin, avait coïncidé avec le mariage des nouveaux parents. Parmi toutes les raisons d’épouser Rose, en dehors de la première, l’amour, et de toutes les autres dictées par le respect des bonnes mœurs, figurait en bonne place la volonté de donner à sa femme et ses enfants le nom qu’il tenait de son père Maurice. Un passage rapide à la mairie, puis à l’église, devant deux témoins, Jeannette et Ernest, un repas dans le jardin de l’écluse. Marie, déjà familière des lieux, aussi active et efficace que dans sa boutique. Violette, sous le charme des fleurs, des poules, des lapins, des oiseaux, se déplaçait comme si elle foulait à peine le sol de ses pieds. Hippolyte encore dans le sillage de Louis, géant déchu. Mais quand ses yeux croisaient ceux de sa fille aînée, il osait en soutenir un peu plus longtemps le regard, et elle cherchait à se persuader que Louis lui avait dit vrai, que son père n’avait pas voulu la tuer, que le revolver n’était pas chargé.
Treize mois après Paul était née une petite fille, prénommée Léonie, en souvenir de la grand-mère qu’elle ne connaîtrait pas. Tous les deux se révélaient des enfants faciles, à la fois calmes et vigoureux, aux cheveux bruns et drus comme ceux de leur mère. De l’avis général ils lui ressemblaient. La petite avait cependant « des. airs de Léone », selon l’expression assez vague pour plaire ou ne pas trop déplaire selon les cas. Rien du père Maurice, bien sûr. Mais de Louis ? Bien qu’un peu jaloux, il admettait que la nature avait bien fait les choses, en ne donnant à aucun de ses deux enfants ces longues mains et ces cheveux sans véritable couleur, son propre héritage du caberlot, sans doute mort lui aussi, et ainsi pour de bon.
Un matin de juin 65, le facteur avait enfin apporté la lettre que Rose attendait, timbrée de Belgique.
— Elle ne vient pas de Bruxelles, celle-ci, dit-il, et c’est la première fois que je vois ça, pas de nom ! Écluse de Martinpré, Meuse, France, c’est tout !
Julie ! Les nouvelles étaient mitigées. La Pont-de-Loup avait eu raison de son couple. Malgré la naissance à l’automne 63 d’une fillette, une petite… Rose-Marie. Chris avait vendu la péniche, pour la casse, et comme il n’envisageait pas sa vie ailleurs que sur l’eau, il était parti pour Anvers, où il avait trouvé facilement une place de matelot sur un cargo qui faisait des allers et retours entre l’Europe et l’Amérique. Julie vivait chez ses parents, travaillait à Charleroi, dans une maison de placement pour personnes âgées, sa mère gardait les enfants. Chris leur rendait visite quand il le pouvait, mais chaque fois, écrivait-elle, ils se sentaient de plus en plus étrangers l’un à l’autre. Elle avait rencontré un autre homme, elle envisageait de refaire sa vie… Elle finissait par des mots chaleureux, un rappel des instants partagés, courts mais intenses, du réconfort qu’ils lui avaient apporté.
Une correspondance annuelle s’était alors établie entre Rose et Julie, qui avait toujours matière à raconter, entre ses démêlés avec Chris qui prétendait l’aimer encore, son remariage, son installation à Charleroi, la naissance d’un troisième enfant… À part la première, où elle avait fait le point, les lettres de Rose se ressemblaient toutes. Tout allait bien. Paul et Léonie grandissaient. Elle peinait un peu à les écrire, réfléchissait… Si, il y avait quelques nouvelles, l’achat d’un téléviseur, d’une machine à laver, la camionnette de Louis hors d’usage remplacée par une Renault 4L. Elle avait appris à conduire, passé le permis. Des nouvelles de gens simples et heureux…
Puis il y avait eu l’accident…
Mars 68. Les travaux étaient prévus depuis longtemps.
Les voies d’eau nécessitaient en effet une surveillance et un entretien qui avaient pour but de faciliter la navigation et de protéger les berges, et les écluses celui de garantir la sécurité. Les travaux étaient effectués par des équipes d’ouvriers spécialisés dans différents domaines, qui allaient de l’élagage le long des rives et des chemins de halage aux réparations des dégâts du temps, en passant par la pose ou le remplacement des bouées et des dispositifs divers de signalisation. Enfant, dès qu’il le pouvait, Louis s’échappait pour aller les regarder travailler, aussi était-il familiarisé depuis longtemps avec les termes techniques : palplanches, gabions, fascines, enrochements. Une seule chose freinait son enthousiasme : les envols d’oiseaux et la fuite des rongeurs des rives chassés de leur territoire. Mais il connaissait la constance dont ils faisaient preuve pour se le réapproprier.
Beaucoup plus rare, mais plus spectaculaire, était la mise en chômage du canal, qui lui donnait des envies de surprise, de préférence dramatiques, depuis que le père Maurice lui avait raconté qu’une fois, non loin d’ici, des ossements humains en avaient été retirés… Lui, quand il était encore au temps des rêves, n’avait eu droit qu’au repêchage d’un vieux vélo archirouillé jeté là par un riverain sans scrupule.
Il n’avait revu le canal vidé de son eau que beaucoup plus tard, après la guerre, après la noyade du père Maurice. Il ne rêvait plus, surtout de découverte macabre au fond.
Le nettoyage des écluses était aussi une grande affaire, en raison de la complexité de tout ce qui devait être inspecté, ausculté, réparé, remplacé, ce qui était en bois, en métal, en pierre.
L’écluse de Martinpré se trouvait donc en chômage ce jour de mars où, comme les jours précédents, Louis avait accueilli le matin les ouvriers du service de la navigation. Les éclusiers, privés de leur travail dans ce cas-là, n’étaient pas pour autant en congé, ils devaient s’intégrer à l’équipe. Depuis que le chantier avait été ouvert, Rose surveillait de très près Paul et Léonie, qui suivait partout son frère. En temps ordinaire déjà il fallait bien veiller sur eux. Mais ils avaient vite compris qu’ils ne devaient pas s’approcher seuls du bord du sas, mais seulement avec leur papa ou leur maman. Les hommes, le bruit des outils, intensifié par la résonance, l’espèce de grand trou noir qu’était devenu le sas vidé de son eau, tout aurait pu contribuer à exciter leur curiosité. L’écluse vide était plus dangereuse encore que pleine.
Selon leurs compétences, les ouvriers s’activaient, les uns à la vérification méticuleuse des organes des passerelles, des vantaux, des crics de manœuvre, des joints, des vannes, d’autres au nettoyage et au ravalement des bajoyers, des murs de garde et de chute. Le fond du sas, une fois l’eau évacuée par pompage, avait été recouvert d’un caillebotis métallique.
Il s’avérait que la paroi demandait à être particulièrement renforcée aux points d’attache de l’échelle qu’empruntaient couramment les bateliers pour passer à terre ou au contraire rejoindre leur péniche descendue au niveau de l’aval. Mais les dégâts devaient apparaître moins graves qu’ils ne l’étaient en réalité, parce que cette échelle ne semblait pas encore dangereuse au point d’être condamnée, si bien que les ouvriers l’empruntaient toujours pour aller chercher du matériel dans les voitures de service stationnées au ras de l’écluse. Ou Louis, dont le rôle consistait davantage à leur faciliter le travail qu’à y participer lui-même.
Il descendait, une caisse d’outils sur l’épaule maintenue d’une main, il n’était pas à mi-hauteur quand il sentit l’échelle amorcer un léger mouvement vers l’arrière, accompagné de la chute de quelques gravats. Il voulut accélérer sa descente, mais son pied glissa et il bascula, entraîné par le poids de la caisse que par réflexe il avait essayé de retenir. Mais ils tombèrent ensemble, la caisse et lui, le bruit de la chute amplifié par celui des outils dispersés sur le caillebotis et la résonance dans le sas. Il était sonné. Tous les ouvriers ne l’avaient pas entendu, mais bientôt, alertés par ceux qui étaient les plus proches, ils se rassemblèrent autour de l’éclusier inerte et l’un d’entre eux, perché sur l’échelle de service pour les besoins de ses travaux, s’empressa d’aller prévenir Rose. Elle ne voulut pas attendre la remontée de Louis par des moyens qu’il allait falloir improviser, elle descendit au fond du sas. Agenouillée sur le caillebotis humide elle se pencha vers lui, il venait tout juste de reprendre connaissance. Il lut dans ses yeux une force qu’elle lui communiqua d’emblée. Une force d’amour, une force de vie.
Quelle affaire que cet accident à l’écluse de Martinpré ! La famille Champart, décidément, était marquée par le sort. Il est vrai que pour ceux qui refusaient le hasard, si frustrant parce qu’il coupe court à toute interprétation, et lui préféraient des analyses plus subjectives, où la fantaisie l’emportait sur le rationnel, la noyade de Maurice, les conditions de la mort de Léone, et pour finir l’accident de Louis, tous liés à cette écluse à laquelle ils avaient consacré leur vie, avaient de quoi les troubler et les inspirer. Même s’il se répétait à chaque mort, à chaque accident, que c’étaient toujours les meilleurs qui partaient, qu’il n’y avait pas plus averti que celui qui s’était fait prendre, pas plus prudent que celui qui avait commis une imprudence, le destin des Champart sortait de l’ordinaire.
Rose n’avait pas perdu de temps à se lamenter et à disserter sur ce nouveau coup dur, elle avait agi. Elle n’avait guère eu le loisir au cours de ce printemps d’en apprécier les charmes. Louis, emmené en ambulance à l’hôpital de Verdun, avait été déclaré atteint de plusieurs fractures, opéré. Elle lui rendait visite, emmenait parfois les enfants. Sinon elle les confiait à Marguerite, qui s’arrangeait facilement de leur présence avec sa clientèle raréfiée. Paul et Léonie la considéraient comme une grand-mère, celle qu’aurait été pour eux Léone, peu prodigue en caresses, mais bienfaisante et généreuse. De même son cantonnier de mari, avec sa brouette et son élevage de lapins dans la cour, évoquait tout à fait leur vrai-faux grand-père. Les autres grands-parents, ceux de Bruxelles, n’étaient encore que des visiteurs rares, dont ils devinaient l’étrangeté, mais sans avoir ni la capacité ni la curiosité de chercher à la comprendre. Aussi manifestaient-ils envers eux une réserve instinctive. Avec le temps les liens se renouaient lentement, marqués par quelques visites, dans un sens ou dans l’autre, mais le contentieux entre le père et la fille était si fort qu’ils se demandaient toujours s’il convenait de crever l’abcès, donc d’évoquer le passé, ou d’étendre par-dessus le voile apaisant d’un oubli forcément factice, ou d’un pardon si difficile à exprimer. Dans le doute abstiens-toi… Ils s’abstenaient, n’échangeaient entre eux que des banalités limitées à quelques mots.
Rose l’apprit bientôt à l’hôpital, Louis remarcherait, mais il garderait de son accident des séquelles invalidantes. Pas question pour lui de reprendre son travail à l’écluse à son retour, avec la jambe gauche un peu raccourcie, l’épaule du même côté ayant perdu une part de sa mobilité. Accident du travail, invalidité partielle, pension…
Sitôt achevée la remise en état de l’écluse et la navigation rétablie, l’administration envoya un remplaçant. Un jeune homme, qui habitait Stenay et terminait sa formation, qui arrivait chaque matin et repartait chaque soir sur sa moto. Un nouvel éclusier en titre serait nommé au terme du délai accordé à Louis, qui perdrait ainsi le bénéfice du logement.
L’idée de Rose de succéder à Marguerite lui trottait dans la tête depuis quelque temps, la fatalité ne fit donc qu’accélérer sa démarche.
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