Rêveur de l'écluse, Le
Chapitre 7
Il y avait maintenant bien plus d’un an que Rose partageait la vie de Louis. Et plusieurs mois qu’il lui avait dit qu’il l’aimait.
En apparence cela n’avait rien changé entre eux. Ils agissaient comme conscients que s’il est des lenteurs pesantes qui finissent par anéantir certains projets ou désirs, il en est aussi d’agréables, qui font durer le plaisir de l’attente, quand on sait qu’elle sera récompensée et que le temps alors ne compte plus guère.
— Tu serais mieux en bas, proposa Louis, tu devrais t’y installer avant l’hiver.
La chambre du haut, en effet, en plus de son espace réduit et de son aménagement sommaire, un lit et une petite armoire, n’était pas chauffée ; Léone y avait remédié en préparant chaque soir une bouillotte pour Rose. Les pièces du bas profitaient de la chaleur de la cuisinière.
Rose prit donc possession de la chambre de man-Léone et du lit que la défunte avait partagé avec le père Maurice.
Louis l’y rejoindrait-il ? Sans impatience elle l’attendait car elle l’aimait aussi. Elle ne connaissait pas l’amour, elle découvrait que ce devait être tout simplement cette satisfaction de se sentir toujours proches, de n’avoir pas besoin de parler pour partager les mêmes idées, les mêmes joies, ce contentement de chaque jour, ce sentiment de sécurité, cette envie de sourire.
Lui ne se pressait pas. Parce que son père et sa mère avaient vécu leur intimité dans ce lit ? À cause de la façon dont on parlait généralement des relations amoureuses, liées depuis l’origine du monde à la procréation, donc teintées de culpabilité, de péché quand elles ne participaient qu’au plaisir, raillées, décrites avec des expressions imagées, déplacées, voire grossières, alors qu’il aurait été si facile d’en accepter le naturel et la beauté ? Parce qu’il doutait de lui, craignait de ne pas savoir associer désir et sentiment ?
Un soir il franchit le pas et ils se rencontrèrent dans le noir. Elle était vierge, consentante, confiante, sans crainte ni états d’âme. Il fut heureux.
Le temps, la douceur de leurs jours tranquilles, semblables sans monotonie, l’exigence de leurs corps conquis, tout cela les amena à une pratique épanouie de l’amour, dont Rose enfin sut prononcer le nom. Son corps avait été si longtemps un objet d’étonnement et de moquerie qu’elle s’était forgé une indifférence à son égard, pour ne pas sombrer dans le dégoût. Elle le découvrait sous les mains de Louis qui en explorait les monts et les vallées, jusqu’à la source du plaisir.
Au temps où la robustesse était une qualité absolument indispensable à la campagne, en particulier pour les travaux champêtres, on s’apitoyait volontiers sur les filles qui ne paraissaient pas bâties de façon à affronter sereinement leur avenir de femmes, de mères, de paysannes. On s’apitoyait… d’un ton qui sentait également la critique, comme si c’était leur faute, à ces filles au corps trop mince, au teint trop pâle, aux jambes trop fines. ManLéone elle-même employait couramment ces expressions mi-compatissantes, mi-ironiques : Faut pas beaucoup de tissu pour l’habiller, celle-ci… Elle a du sang de navet dans les veines, celle-là… L’homme pouvait avoir le corps sec, sa nature s’en accommodait, mais la femme appelée à fabriquer de la vie avec sa chair avait plutôt intérêt à n’en pas manquer. Cela n’empêchait pourtant pas que des femmes en apparence fragiles se révèlent des travailleuses infatigables et donnent le jour à des ribambelles de beaux enfants, qu’elles restent minces ou finissent par acquérir cette chair qui leur manquait. Qu’au contraire de fortes et prometteuses jeunes filles deviennent d’indolentes matrones ou dépérissent, rongées par des maux dont elles semblaient à l’abri. On laissait tomber alors : On n’aurait pas cru ça d’elles.
La mode dans ces années soixante était aux tailles fines, soulignées par de larges ceintures élastiques, qui faisaient ressortir les poitrines même les plus menues et les jambes de gazelle sous des jupes gonflées par des jupons à volants. Louis était en retard sur son temps. Il ne s’y intéressait guère. Les rondeurs de sa mère qui le berçait contre elle quand il était petit lui avaient donné le goût des chairs généreuses.
Un enfant, pensait-il souvent, avant de s’endormir, s’il nous venait un enfant ? Il ne savait pas toujours se contrôler, oubliait cette « marche arrière » que les pères conseillaient à leurs fils pour toute initiation. Maurice, parti trop tôt, ne l’avait pas fait pour lui, c’est donc par des godelureaux de son âge plus dégourdis qu’il avait appris cet embryon de science loin d’être infaillible.
Un enfant, ça ne lui déplairait pas. Mais pas un enfant venu par hasard : il voulait l’offrir à Rose, quand elle en manifesterait le désir.
Celle-ci n’était pas tout à fait une femme comme les autres. Malgré sa taille qui aurait pu laisser présager une précocité physique totale, elle n’avait découvert qu’à quinze ans ce flux intime qui effrayait tant celles qui n’en avaient pas été averties. Marie l’avait sommairement rassurée, lui révélant toutefois que c’était la preuve de sa fécondité. Mais la mécanique intérieure des filles, régulière chez certaines, plus capricieuse chez d’autres, avait été chez elle perturbée par le dur entraînement qu’elle avait subi, le nid délicat qui se prépare lentement pour le temps de la couvaison n’ayant pas trouvé l’hospitalité souhaitée sous le bouclier de muscles. Cet écoulement dont elle ne tirait aucune fierté, qu’elle subissait comme une contrainte de plus, était devenu irrégulier, puis s’était complètement tari. Elle s’était alors sentie soulagée de cette tare féminine qui lui imposait des précautions pour ses exhibitions.
Louis savait, pour les filles et les femmes. À la campagne, au lavoir, les femmes déballaient leur paquetage au nez des enfants quand ils les y suivaient, et c’était en ce lieu, quand dans le baquet d’une laveuse manquaient certains linges, que se devinaient la plupart du temps les grossesses. Comme les autres, Léone étendait ces linges particuliers à la suite des chemises et des torchons. À l’école, les fillettes qui devenaient des jeunes filles en faisaient des messes basses et les garçons les plus délurés, intrigués par leur poitrine naissante sous leur blouse et leur réticence aux jeux de gamines, les poursuivaient pour tenter de soulever leur jupe.
Les mères parlaient de ces mystères aux filles, à mots couverts, leur recommandant la pudeur, les culpabilisant souvent davantage que les rassurant. Léone n’avait qu’un gars, elle avait avoué à Rose son regret de ne pas avoir de fille. Elle n’aurait pas su parler de ces choses-là à son fils.
Aussi mettait-il la discrétion de Rose dont il ignorait la stérilité supposée sur le compte d’une pudeur qu’il n’entendait pas bousculer. Toute chose vient en son temps. Encore une maxime de bon sens qu’il appliquait à un éventuel désir d’enfant de Rose comme aux chances de renouer les relations avec sa famille.
Contrairement à l’année précédente, celle de son arrivée à Martinpré en plein cœur de l’été, où elle était encore trop sous le choc de son changement de vie pour se montrer attentive au cycle de la nature, elle en découvrit et apprécia les charmes. La générosité des arbres fruitiers, à la campagne où même ceux qui ne possèdent pas de verger ne manquent pas de fruits, cueillis à pleins paniers, quetsches, poires, pommes, qu’il serait inconcevable de laisser perdre. Les couleurs chaudes de l’automne, les ors, les roux, les carmins. L’odeur des fanes de pommes de terre, brûlées à même les champs après la récolte. Les brouillards matinaux qui gommaient la surface du canal, les péniches seulement annoncées par leur corne et qui semblaient soudain surgir de nulle part. Louis lui apprenait les oiseaux. Les hérons tout en cou et en pattes, capables de fixer longuement l’eau dans l’attente de l’éclair d’un poisson. Les flèches métallisées des martins-pêcheurs. Les canards sauvages au vol caractéristique, les grèbes, les plongeons, les poules d’eau…
Puis vint l’hiver qui fut cette année-là plutôt rigoureux. Pluvieux d’abord. Rose plaignait les bateliers et leurs femmes, à la vie particulièrement difficile, car tout était mouillé et glissant sur les péniches. Puis il gela, assez fort pour que le canal se couvrît de glace, d’abord de plaques minces que fendait la proue des bateaux. Louis assurait seul les manœuvres, il mettait un passe-montagne, des gants de cuir fourrés, entourait ses bottes de chiffons pour éviter les glissades. Quand la couche de glace devint continue, la navigation fut momentanément suspendue. Louis racontait à Rose les hivers exceptionnels des années 54 et 56, les gamins en culottes courtes et aux genoux bleuis, qui venaient glisser sur le canal, les traîneaux lancés à toute vitesse qui faisaient trembler la glace, les colères du père Maurice qui redoutait les accidents.
Elle découvrit des activités typiques de la campagne en hiver. Le passage du bouilleur de cru dans les villages, avec son alambic auprès duquel se pressaient les hommes et les gamins pour se réchauffer et respirer l’odeur chaude de l’alcool de fruits, mis à macérer dans des tonneaux depuis la récolte. Les hommes ne se contentaient pas de humer, ils goûtaient aussi le breuvage au sortir même de l’alambic, brûlant de température et de degrés d’alcool, puis le dégustaient quand l’homme de l’art l’avait rendu plus supportable en le coupant d’eau. Les femmes qui s’approchaient y trempaient seulement leurs lèvres, l’eau-de-vie atteignait encore les cinquante degrés… L’odeur de la distillation était si forte que ses effluves parvenaient jusqu’à l’écluse et réveillaient le souvenir du père Maurice et de manLéone qui offraient si facilement « la goutte » à leurs visiteurs.
Un jour où la campagne était toute blanche de neige et de glace, une fin d’après-midi, à la nuit tombante, Rose qui avait soulevé le rideau de la fenêtre vit passer sur le chemin de halage trois curieuses silhouettes, blanches elles aussi, avec chacune un fusil à l’épaule. On aurait dit des fantômes. C’étaient des chasseurs, expliqua Louis, qui allaient « à la passe aux canards », sur deux étangs proches de l’écluse. Pour se fondre dans le paysage afin de ne pas être vus des oiseaux, ils mettaient par-dessus leurs vêtements des chemises de nuit de grand-mère et sur leurs passe-montagnes des bonnets de nuit en coton !
Peu de temps après la reprise de la navigation, la Pont-de-Loup se présenta à l’écluse. Depuis que Rose avait fait la connaissance de Julie, elles ne s’étaient pas revues. La péniche avait refait un passage, exécuté par Louis, qui avait aperçu Julie dans le carré, mais celle-ci n’avait pas manifesté l’envie d’un contact. Pour ne pas décevoir Rose, il ne lui en avait rien dit.
Ce jour-là, le passage fut rapide, l’homme paraissait d’humeur sombre. Alors que Louis venait de rentrer et se réchauffait contre la cuisinière, quelqu’un frappa à la porte. C’était Julie, tout emmitouflée de lainages, comme son petit garçon qu’elle portait dans ses bras. Rose se précipita, l’embrassa, prit l’enfant pour qu’elle puisse se dévêtir un peu.
— J’ai eu envie de vous voir, dit-elle. J’ai demandé à Chris d’amarrer un moment le bateau. J’ai bien vu que ça ne lui plaisait pas, mais j’ai insisté et il a cédé.
— Il aurait dû venir ici avec vous, intervint Louis. On aurait bu quelque chose de chaud tous ensemble.
— J’ai amené mon Poulou, j’ai pensé que ça vous ferait plaisir.
Rose acquiesça d’un sourire. Après l’avoir serré contre elle, elle rendit l’enfant à sa mère et déclara qu’elle allait préparer un chocolat chaud. Louis avait remarqué que tout le temps qu’elle l’avait eu dans ses bras, elle n’avait pas cessé de le manger des yeux.
Julie s’assit et promena son regard sur la pièce, où il faisait si bon. Rose constata qu’elle n’avait pas bonne mine, le visage chiffonné, un pli amer aux coins des lèvres. Peu de temps après, tous les trois attablés, le chocolat fumant servi dans des bols, elle fit ce dont elle avait besoin : se confier.
— Avec Chris on ne s’entend plus très bien, déjà, après seulement trois années de mariage. Je ne me fais décidément pas à la vie qu’on a. Je voudrais une maison, si modeste soit-elle, je n’ai pas de prétentions. Je ne me plais pas sur le bateau. En décembre mon Poulou a été malade, une bronchite, j’ai dû téléphoner d’une écluse à mes parents pour qu’ils viennent le chercher. Je voulais partir aussi avec mon petit, Chris a refusé. Je voudrais qu’il change de métier, il pourrait trouver, dans un port par exemple, ou même ailleurs, parce qu’il est courageux. Mais il ne veut pas. Il dit que revendre la péniche, ça ferait trop mal au cœur à ses parents, et que pire encore, comme elle est un peu ancienne, elle serait peut-être juste bonne pour la casse. Déchirée, comme ils disent les bateliers. Je comprends que le mot puisse leur déplaire, mais quand même…
Personne ne parlait plus. Julie faisait boire de petites gorgées de chocolat tiédi à l’enfant. Rose les regardait tous les deux, émue. Louis était partagé entre sa compassion pour cette jeune femme qui venait de se confier spontanément, et son respect pour l’attachement des bateliers à leur péniche, qui était à la fois leur gagne-pain et leur foyer.
— Je vais vous quitter, reprit Julie en se levant. Je ne veux pas faire attendre Chris longtemps.
Elle se rhabilla chaudement, enveloppa son petit garçon d’un châle épais.
— Vous me raccompagnez ? demanda-t-elle à Rose, qui entreprit aussitôt de se couvrir aussi.
Elles avaient à parler encore un peu, entre femmes.
— J’aime encore Chris, mais plus comme au début. On s’en veut mutuellement de ne pas avoir les mêmes goûts. On se traite l’un et l’autre d’égoïste. Mais moi je pense aussi à mon Poulou, quand il devra aller à l’école, je ne pourrai pas m’en séparer.
Elle se tut, puis elles s’arrêtèrent, car la péniche, moteur au ralenti, n’était plus qu’à quelques dizaines de mètres. On pouvait apercevoir dans le carré la silhouette de Chris qui s’impatientait peut-être déjà.
— Et vous ? demanda Julie.
— Nous ?…
Rose hésitait à avouer son bonheur, alors que celui de Julie paraissait compromis, mais confiance pour confiance elle continua :
— Nous… eh bien on est… enfin on est ensemble, quoi, vous comprenez, pas mariés mais ensemble.
— Je m’en suis doutée, ça se voit sur votre visage à tous les deux. Je m’en réjouis pour vous.
Avant d’embrasser Rose et de remonter à bord, elle lui fit une dernière confidence.
— Je vais avoir un deuxième enfant. Personne ne le sait encore, même pas Chris, mais moi j’en suis sûre. Ce n’est vraiment pas le moment…
Rose regagna l’écluse le cœur chaviré par cette amitié nouvelle et la situation de Julie. Un enfant… Allait-il rapprocher ou au contraire éloigner davantage son père et sa mère ? Un enfant… Comme la première fois, elle avait aimé tenir dans ses bras le petit Poulou au contact si doux. S’il leur en venait un, à elle et à Louis, elle se disait qu’elle serait heureuse, et lui aussi sans doute. Encore faudrait-il que son corps redevienne celui d’une vraie femme…
C’est au printemps de 63 que s’opéra chez Rose la véritable et définitive métamorphose. Celui de l’année précédente n’avait-il donc pas été à la hauteur ? Il n’avait pourtant rien montré de spécial, avec son alternance de bouderies, de caprices et de clins d’œil encourageants. C’est elle qui n’était pas prête, car cette saison ayant toujours correspondu pour elle avec la reprise des tournées, elle n’avait pas su observer ce premier printemps qu’elle vivait librement.
Elle y voyait clair maintenant, elle savait regarder autour d’elle, y découvrir des merveilles. Une touffe de perce-neige, qu’on appelait ici des « févriettes », en avant-garde dans un coin du jardin. Les premières jonquilles, fragiles au bout de leurs tiges minces, et pourtant courageuses sous les aiguilles glacées des giboulées de mars. Les bourgeons des lilas, les chatons des noisetiers. Elle découvrait que le printemps campagnard sème à tous vents des graines de folie, dont les animaux reçoivent leur large part. Elle s’amusa de voir les vaches sorties de l’hivernage à l’étable se mettre à courir dans les pâtures environnantes, la queue en l’air et leurs grosses mamelles brinquebalantes entre leurs pattes. Chez les oiseaux il s’en passait de drôles, ils se jetaient les uns sur les autres en plein vol, et ça faisait comme de petits feux d’artifice de plumes. Les poules arpentaient les enclos, tout hérissées, les ailes écartées, autour du grand coq mordoré qui les honorait à la chaîne.
Entre les passages de péniches, Louis réveillait le jardin, taillait les arbres et les arbustes fruitiers, faisait un aller-retour chez le grainetier. Il préparait dans un coin tranquille du poulailler des nids garnis de foin dans lesquels il déposait les œufs pour les poules impatientes de couver. Il ouvrait et refermait les portes des cages à lapins et effectuait des transbordements pour des accouplements frénétiques qui rempliraient eux aussi des nids creusés dans la paille des litières et tapissés du poil que les femelles s’arracheraient sur le ventre. Du temps de manLéone, c’est elle qui avait la haute main sur tout cela, Maurice et Louis n’étant autorisés qu’à lui apporter leur aide. Louis avait pris sa succession, à la fois par respect pour elle et par avantage, en restreignant toutefois ce petit cheptel. S’il y avait pris goût, jamais encore il ne s’était montré aussi enthousiaste que ce printemps-ci. Parce qu’il y avait à nouveau une femme près de lui, pas une mère toute-puissante qui lui donnait des ordres, une femme jeune, qui suivait ses gestes, buvait ses paroles, l’encourageait à faire plus et mieux, pour elle.
Rose se sentait souvent envahie de curieuses sensations. C’étaient comme des impatiences, des désirs que le temps s’accélère, pour que ses espoirs se transforment plus vite en réalités. Elle se découvrait pleine d’un bien-être intérieur qui lui donnait aussi bien envie de pleurer que de rire. Bref, elle était chamboulée.
Il n’y avait pas que du printemps là-dessous.
Auparavant, à la fin du mois de janvier, profitant d’un temps froid mais sec et calme, Louis avait confié l’écluse à Rose que viendrait seconder l’Ernest et il était retourné à Bruxelles. Seul. Depuis leur démarche commune, elle trouvait le temps long, il le voyait bien. Elle rappelait souvent les paroles de sa mère, répondant au : « Je reviendrai » de Louis : « J’aurai ce qu’il faut pour votre, dame. » Avait-elle réussi à parler à Hippolyte ? Quelle avait été sa réaction ? Il était temps de passer à la seconde étape.
« J’irai seul, avait décidé Louis. Si jamais je me trouve en présence de ton père, je saurai donner le change. Je réussirai à me faire comprendre de ta mère. »
Il avait été convenu que cette fois il emporterait une lettre, composée ensemble, écrite par Rose, au cas où il ne pourrait pas parler librement.
Il avait pu parler librement, mais très peu, parce que la boutique annonçait « le mois du blanc » et les clientes défilaient presque sans interruption. Il avait attendu un moment, vu Violette, ça ne pouvait être qu’elle, mince comme une brindille, mais belle. Marie l’avait accueilli sans surprise. Il lui avait remis la lettre, vite glissée dans une poche, avait juste eu le temps d’évoquer le bonheur de Rose et son impatience. La porte s’était ouverte sur un homme massif, coiffé d’un large chapeau, un homme correspondant au portrait de celui que Rose soutenait avoir vu à Stenay, affirmant que c’était son père, qu’il avait qualifié de vision.
« Mon mari… » lui avait glissé Marie, ajoutant à haute voix que cette fois sa dame n’aurait plus longtemps à attendre, qu’elle allait faire le nécessaire pour la satisfaire.
Quelques jours plus tard le facteur avait tendu à Louis une lettre portant un timbre à l’effigie du roi Baudouin. Rose l’avait ouverte puis dépliée en tremblant. « Ma chère fille… » Comment poursuivre, avec la voix nouée, les yeux embués ?
« Tiens, Louis, lis-la, toi. »
Il lut, lentement, avec des silences, avec des hochements de tête aux passages positifs, et il regardait alors Rose en souriant.
La lettre n’était pas très longue mais contenait l’essentiel. La situation nouvelle, le magasin, Violette et la danse. L’entêtement du père, qui d’après la mère laissait parfois place à l’abattement. Il ne savait encore rien. Elle s’efforçait de le préparer. Elle écrirait régulièrement pour expliquer les résultats de ses efforts.
À des personnes un tant soit peu lettrées, la prose de Marie, toute en phrases courtes et en mots simples, aurait pu paraître laborieuse, empruntée, et pas à la hauteur de la situation. Louis et Rose n’étaient pas des spécialistes de l’écriture. Mais dans ce dépouillement ils sentirent l’émotion de Marie, son espoir, ses regrets concernant le passé, ses manquements, et son engagement. « Je ne suis plus la même », avait-elle écrit, et souligné. Et plus loin : « Il m’écoute mieux, maintenant. »
La lettre était restée une semaine sur le buffet, avant d’être rangée dans le tiroir. Rose ne pouvait se retenir de la prendre entre ses doigts, de la palper, de la relire encore et encore, et pourtant elle la savait par cœur depuis le premier jour.
Jeannette, décontenancée par l’attitude de Rose à l’occasion de leur sortie commune de l’été, n’avait pas renouvelé sa proposition. En mars c’est Rose qui alla la solliciter.
— Si vous avez bientôt à faire à Stenay, vous pourrez m’emmener ?
Le jour dit elle soigna sa mise, sa coiffure, se montra souriante, n’attendit pas d’être questionnée, énuméra les quelques achats qu’elle avait prévus, ne marcha pas dans les rues comme si elle était traquée. Elle n’eut pas de vision.
Au retour, elles se tutoyaient. Jeannette jouait le naturel, tout en s’interrogeant. Qu’est-ce qu’elle a donc aujourd’hui ? Est-ce que Louis et elle… enfin ? Elle souriait : Seulement ? Ou alors ils en sont déjà plus loin… si loin que ça ? Sa robe floue ? Ce n’était pas une preuve, elle n’en portait jamais de plus serrées. Pourtant, comment ne pas penser que…
On prétend qu’un malheur ne vient jamais seul, et hasard ou pas l’adage se confirme souvent. Alors pourquoi un bonheur ne pourrait-il pas être également suivi d’un autre bonheur ?
Un matin d’avril Rose eut la surprise de se voir redevenir une femme. Tellement surprise qu’elle en fut affolée et ne pensa d’abord qu’à l’aspect matériel : Mais je n’ai rien pour… La commode de Léone, restée intouchée, lui fournit ce qui lui manquait.
Les promesses du printemps allaient bientôt s’épanouir en éclosions de toutes sortes, en rayons de verdure et symphonie de couleurs dans le jardin. En petites boules de poil aveugles dans les clapiers, en fragiles flocons de duvet dans la basse-cour, qui allaient donner sa pleine signification à sa féminité réveillée.
Marie avait écrit qu’elle allait « préparer » le père. Mais comment s’y prendre sans risquer de le heurter et de faire capoter l’affaire ? S’aider de Violette, peut-être, qui au lieu de se contorsionner en tous sens se déplaçait maintenant dans la boutique de son pas gracieux de danseuse. Lui dire que la dame qui enseignait la danse, justement, la disait naturellement très douée, la meilleure de son groupe, la dernière à l’intégrer pourtant. Ou l’intéresser à son commerce, lui demander son aide pour les commandes, les livraisons, les comptes.
Finalement, faute de trouver une entrée en matière en douceur, elle se jeta à l’eau, un soir pendant le dîner, et lui annonça tout net :
— Hippolyte, je sais où est notre fille aînée, Rose.
Elle avait bien détaché et accentué ce prénom, Rose.
Il lâcha sa cuiller et il la regarda. Elle le voyait tel qu’il était devenu, un pauvre bonhomme à la peau flasque, aux yeux éteints, aux bajoues tombantes, un vieil éléphant fatigué. Il lui fit pitié. Elle comprit qu’en dépit de tout elle n’avait jamais aimé que lui et qu’elle l’aimait encore. Et que c’était pour son bonheur aussi qu’il fallait reconstruire la famille. Pendant qu’il était encore temps, qu’il pouvait encore se reprendre, ne pas tomber dans la folie qui le guettait, comme elle avait guetté Violette.
Plusieurs fois, en allant chercher de la marchandise dans l’arrière-boutique, elle l’avait surpris dans leur chambre, devant la glace de l’armoire, à palper ses pectoraux ramollis, à évaluer la couche de graisse qui envahissait son ventre, à constater à mi-voix les dégâts : T’es pas brillant, Tarass-Boulba… S’il la voyait, il haussait les épaules en ronchonnant. Et cette manie qu’il avait prise de monter au grenier rempli de vieilleries, pour y chercher quoi ? Son pauvre homme…
Marie savait où était Rose… Elle cachait bien son jeu ! Il n’eut pas un sursaut sur le moment. Mais, elle pourrait le jurer, elle vit ses yeux se mouiller, sa lèvre inférieure trembler, comme s’il allait pleurer.
Alors confiante elle ajouta :
— C’est une femme maintenant, Hippolyte, elle vit avec un homme.
Il répéta :
— Une femme…
La première fois d’une voix sourde, puis il se leva, et cette fois il cria, en tapant du poing sur la table :
— Une femme ! Y a pas de femme qui tienne, Marie !
Puis il tomba à la renverse, sa tête alla cogner sur le plancher de la cuisine, et il resta sans connaissance.
Il y avait un médecin dans la même rue que la mercerie, cinq ou six maisons plus loin. Marie envoya Violette sonner à sa porte et lui demander de venir tout de suite.
Hippolyte était encore lourd, le transporter sur le lit ne fut pas chose facile. Le médecin interrogea Marie qui lui confia ses craintes quant à la santé mentale de son mari. Celui-ci, revenu à lui, fut ausculté, déclaré atteint d’hypertension et menacé de « mélancolie », comme on disait, et finalement chapitré.
— Vous avez eu un étourdissement, monsieur, ce n’est pas bon signe. Il faut sortir, vous aérer, voir du monde, ne pas rester à ruminer des idées noires. Et bien prendre les remèdes que je vais vous prescrire.
Le lendemain Hippolyte semblait encore faible, mais calme, résigné à se soumettre. Il avala sans renâcler les comprimés et but le verre d’eau tendu par Marie.
— Puisque tu sais, musaraigne, dis-moi tout.
Alors elle déballa tout ce qu’elle savait.
— Elle est restée là-bas, près de Stenay. Son homme, c’est un éclusier. Il est venu ici, deux fois, il m’a parlé, mais pas beaucoup, à cause des clientes. La deuxième, tu l’as croisé, tu rentrais juste comme il allait sortir. Il m’a apporté une lettre de Rose, elle dit qu’il est gentil, ce Louis, son nom c’est Champart, je le sais parce que je leur ai écrit aussi. Il faudra qu’on aille là-bas, Hippolyte, un dimanche, quand tu iras mieux.
— Ça s’appelle comment, là où ils sont ?
— Martinpré, un joli nom pour un village.
— On ira, musaraigne, mais il faut que je me fasse à l’idée, tu comprends.
Pendant les deux ou trois semaines qui suivirent, Hippolyte afficha une docilité qui ne rassura pas complètement Marie, parce qu’elle lui paraissait tellement excessive qu’elle pouvait cacher quelque chose. Elle se prit à regretter de lui en avoir trop dit, le nom du village par exemple. Et si un jour il décidait de s’y rendre seul, prétextant un besoin de rouler, comme pour ce voyage vers la Hollande dont il ne lui avait rien dit ?
Elle n’osait cependant pas le questionner, ni le surveiller de trop près, au risque de l’irriter. Lui allait faire son tour quotidien dans le quartier, acceptait de mettre à son bras le filet à provisions, passait au besoin le balai dans la cuisine.
Mais dès qu’il l’entendait papoter ferme avec ses clientes, il grimpait au grenier qui s’étendait en partie juste au-dessus de la boutique. Il pouvait à peine s’y tenir debout, devait veiller à ne pas en rapporter de la poussière ou des toiles d’araignée collées à ses vêtements. Marie n’aimait pas le savoir là-haut, elle redoutait une chute car le plancher du grenier était incertain et l’escalier fort raide. Elle avait renoncé à deviner ce qu’il cherchait, ce n’était pour elle qu’une triste manie d’homme à l’âme en peine.
Lui le savait. Un lointain souvenir, du temps où il fréquentait Marie, lui était revenu en mémoire et lui tournait et retournait dans la tête. Il ruminait tout seul, à voix basse.
— Il possédait un revolver, le père Vampel. J’en suis sûr et certain. Il me l’a montré, une fois, en cachette des femmes. C’est pas une image qu’on oublie, ça, un beau pétard tout neuf dans la main d’un petit commerçant en blouse grise. Mais pourquoi donc qu’il l’avait acheté, déjà ?
Cela aussi lui revint. Son futur beau-père lui avait raconté que l’année précédente deux détenus en cavale avaient été repérés dans le quartier, ce qui avait fait souffler un vent de panique, si bien que nombre de commerçants avaient jugé prudent de s’armer. Berthe ignorait l’existence du revolver, que Léon avait relégué au grenier après que la police eut procédé à l’arrestation des fuyards, loin de Bruxelles.
Voilà ce qu’il cherchait, Hippolyte, et foi de Tarass-Boulba, il trouverait.
Il avait déjà éventré bien des cartons et retourné quelques malles, en en laissant le contenu épars, quand un après-midi sa main fouillant à tâtons dans un amas de chiffons rencontra quelque chose de dur. Le revolver… entouré d’un vieux lainage graisseux, le père Vampel l’avait soigné avant de le cacher. De l’autre main plongée dans la malle Hippolyte remonta la boîte de balles intacte que dans un geste maladroit il laissa tomber sur le plancher.
Ce soir-là, Marie entreprit de le gronder.
— Qu’est-ce que tu faisais encore au grenier cet après-midi ? J’ai entendu du bruit.
— Un pied de lampe à pétrole que j’ai bousculé.
— Un de ces jours, tu vas passer au travers du plancher et atterrir dans le magasin ! Et toute cette poussière que tu avales, tu crois que c’est bon ? Tu ferais mieux de te promener en plein air, comme le docteur te l’a recommandé.
— Tu as raison, musaraigne, je n’irai plus au grenier. Je te le jure.
Il pouvait se permettre de jurer. Il avait délogé sa trouvaille, dans son emballage, du grenier à la cave, dans un vieux sac de boulets encore à moitié plein. Marie ne risquait pas de mettre la main dessus. Il y avait belle lurette que le chauffage fonctionnait au gaz. Elle ne descendait jamais à la cave, pratiquement désaffectée.
Elle s’étonna de la sagesse de son homme, n’entendit plus ses pas là-haut, il avait totalement déserté le grenier. Devait-elle s’en réjouir ou redouter une autre lubie ?
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