Rêveur de l'écluse, Le

Henriette Bernier · Chapitre 9 sur 11

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Rêveur de l'écluse, Le

Chapitre 8

 

Debout sur la passerelle, manivelle en main, en « bras de chemise », un chapeau de jardinier en paille sur la tête, Louis attendait la péniche, une montante, qui était encore assez loin. Du seuil de la porte, Rose le regardait en souriant. À cause de ce couvre-chef qui selon elle ne lui allait pas et lui donnait prématurément l’allure d’un vieux bonhomme. Mais la chaleur était telle, en cet après-midi de juillet, que sa casquette de toile n’aurait pas suffi à le protéger du soleil. L’été menaçant d’être caniculaire, il avait dépoussiéré ce chapeau du père Maurice, conservé telle une relique, accroché à un clou dans la grange.

Rose était rentrée à l’ombre de la maison. Louis souriait toujours, parce que cette chaleur lui rappelait les recommandations de sa manLéone : elle obligeait Maurice à se couvrir et se fâchait quand il s’avisait de sortir tête nue. Le soleil, prétendait-elle, c’est encore plus traître que le vin, ça peut vous assommer un homme. S’en méfier, c’était une règle à la campagne. Dans les champs et les jardins, hommes et femmes travaillaient couverts, la tête, les bras, les jambes, ce qui les protégeait du même coup des piqûres d’insectes, guêpes, taons et autres, comme des agressions des épines, des éteules et des chardons. Man-Léone se moquait aussi des premiers vacanciers soucieux de leur teint, qu’ils voulaient hâlé, et pour ça s’exposaient au soleil sans bouger. Des moricauds… disait-elle en haussant les épaules.

 

La péniche s’approchait, le bruit du moteur indiquait qu’elle avait commencé à ralentir, quand Louis fut tiré de ses souvenirs en constatant qu’un petit bateau de plaisance l’avait rattrapée, ce qui était formellement interdit, et naviguait à son côté, chahuté par les remous. Le batelier aussi l’avait vu. Il donna deux coups de corne brefs pour inciter ces imprudents à rejoindre le bord du canal. De son côté, Louis posa la manivelle à ses pieds et de ses deux bras levés, tour à tour écartés et rapprochés, s’efforça à son tour d’attirer leur attention. Furent-ils incompris ou volontairement ignorés ? Le petit bateau resta proche de la péniche, ce qui semblait amuser l’équipage, qui consentit enfin à s’écarter et s’amarrer au bord du canal, tandis que la péniche s’immobilisait. Le batelier invectiva ces inconscients dans un langage des plus virils, prenant à témoin l’éclusier qui ouvrait les vantaux. Dans le petit bateau qui ne brinquebalait plus, les passagers, deux hommes, en short et torse nu, et deux femmes en maillot de bain, se tenaient à carreau. La péniche entra dans le sas, Louis attrapa et fixa les cordes, alla ouvrir les vannes vers l’amont, l’eau commença à monter. Quand elle fut à niveau, le batelier passa à terre, et apparemment peu pressé de continuer son voyage, il se mit à énumérer ses griefs contre ces moussaillons qui se croyaient tout permis, jetaient leurs détritus à la flotte, faisaient la course pour passer les écluses avant ceux qui ne se promenaient pas, mais travaillaient, accompagnant ses paroles de gestes vindicatifs, le poing levé, vers les énergumènes. Sa colère l’égarait, du moins en partie, parce que quelques plaisanciers, en effet, plus par méconnaissance des dangers que par provocation, ne respectaient pas toujours les codes de bonne conduite sur les voies d’eau.

— C’est comme ça que les accidents arrivent, rugissait-il. L’eau c’est l’eau, on ne fait pas n’importe quoi dessus !

Puis il entama la description de son travail et de la vie à bord, que Louis connaissait évidemment par cœur, se plaignit de la difficulté à trouver du fret, exprima sa crainte de l’avenir, le tout dans le but de faire attendre ceux qui l’avaient tellement énervé.

— C’est pas le tout, dit-il tout de même en tendant la main à l’éclusier, faut y aller ! À la prochaine.

Une fois le moteur ravivé et les portes de l’écluse ouvertes, la péniche s’éloigna, et l’homme se soulagea encore par quelques coups de corne rageurs.

Louis dut refaire toute la manœuvre pour les moussaillons, hésita à les sermonner, y renonça, pensant qu’ils avaient compris. Il se trompait, car pendant que l’eau montait dans le sas, les deux hommes ne trouvèrent rien de mieux, pour accentuer les légères oscillations du bateau, que de peser à tour de rôle sur les bords, en cadence. Leurs ho hisse ! et les cris des femmes, plus d’excitation que de peur, résonnaient entre les murs.

— Arrêtez, leur criait Louis, c’est dangereux ! Si vous tombez vous serez collés à la paroi et vous ne pourrez plus remonter !

Ce qui faillit se produire. L’une des femmes perdit l’équilibre et si les deux hommes n’avaient pas eu le réflexe de l’empoigner solidement, elle s’y serait retrouvée, collée à la paroi noire et glissante du sas. Ils émergèrent enfin lorsque l’eau fut à niveau, honteux aussi en face de Louis qui préféra le silence à un jugement de leur conduite dont ils semblaient à leur mine avoir pris conscience. Le reste de la manœuvre s’effectua sans un mot.

 

De retour à la maison, il enleva son chapeau, but un grand verre d’eau, s’assit à la table. Rose était debout contre l’évier, robe bleue, rubans bleus à ses nattes, les bras croisés autour de la taille, elle souriait.

Contrarié par l’incident à l’écluse, Louis le lui raconta. Puis il dit comprendre la colère du batelier, son inquiétude pour l’avenir.

— Ici dans l’Est, dit-il, ça circule encore pas mal, entre les minerais, le sel gemme, le bois à papier, les céréales. La chance c’est la proximité de la Belgique. Mais pour combien de temps ? Je sais bien que ça ne sert à rien de regarder en arrière, mais quand même, les bateliers, je t’assure, étaient plus heureux avant, et autrement gais.

Il parlait pour se calmer, peut-être serait-il remonté comme il le faisait parfois aux récits de Maurice au sujet des combats que les bateliers avaient dû mener pour défendre leur profession, aux grèves de 36, aux barrages de péniches sur la Seine, aux syndicats… si… si le petit sourire constant de Rose n’avait pas fini par l’intriguer.

Il était sérieux, et elle souriait, ne l’écoutait pas…

— Ça ne t’intéresse plus, mes histoires ? Tu te moques de moi parce que je rabâche ? C’est ça, Rose ?

Elle faisait non de la tête, souriait toujours, avec un drôle d’air.

— Louis… tu ne devines pas ?

Elle décroisa ses bras, posa ses mains sur son ventre.

Elle répéta, presque tout bas :

— Tu ne devines pas ?

ManLéone, se disait-elle, aurait deviné. Comme Jeannette, à qui elle avait fait la veille la surprise et le plaisir d’une visite.

« Tiens, Rose ! Qu’est-ce qui t’amène ? Attends, laisse-moi te regarder… »

Il ne lui avait pas fallu longtemps. Cette poitrine qui gonflait un peu plus la robe ample, ce sourire, léger et tendre, et cet air d’enfant à la fois heureux et penaud de jouer un bon tour à son entourage…

« Oh, Rose, tu es enceinte ! »

Elles avaient fêté la nouvelle par un doigt de verre de vin de groseille d’abord refusé par Rose.

« Si, si, j’y tiens, parce que je suppose que je suis la première au courant, avant même le père, hein ?

— Oui. On est ensemble, mais on n’a jamais parlé d’enfants entre nous. Je ne sais pas comment m’y prendre. Je crois qu’il ne s’y attend pas.

— Tu sais, les hommes, surtout ceux qui ont été élevés comme lui, je veux dire à l’ancienne, ils ne savent pas parler de ces choses-là, mais ça ne les empêche pas d’être heureux quand elles arrivent. »

— Un enfant, Rose ?

Louis avait enfin compris. Il pensait à des mots, des gestes, qu’il aurait dû dire et faire, et restait muet, figé, dans son étonnement et sa joie. Ce sourire de Rose, comment ne l’avait-il pas reconnu, c’était celui qu’elle avait quand elle regardait le petit de Julie la batelière !

Des idées se bousculaient dans sa tête, des idées d’homme élevé à l’ancienne, Jeannette avait raison. Un enfant sans être mariés… Une telle différence d’âge entre nous… Pour les gens d’ici elle est ma cousine… Puis des idées de l’homme qu’il était vraiment, avec un cœur, des sentiments. Il pensait à manLéone, qui avait dû annoncer à Maurice la venue d’un enfant qui n’était pas de lui, qui avait gardé le souvenir du vrai père. À Marie, la femme dominée, soumise, qui n’avait pas su, pas pu, protéger ses enfants d’un père tyrannique. Quelle chance ils avaient, Rose et lui !

Cependant il se sentait gauche d’avance devant le rôle qui était désormais le sien, de mâle protecteur d’abord pour sa fiancée dont le ventre allait s’arrondir, les seins gonfler. Il se souvenait de son regard de gamin pour les femmes « grosses » dont les garnements de son âge se moquaient par-derrière avec les mots en usage : Elle a gagné le gros lot, elle a un polichinelle sous le tablier, alors que confusément ils ressentaient un respect instinctif mais impossible à exprimer. Oserait-il encore toucher, caresser, aimer Rose ?

Rose ne souriait plus, inquiète de ce silence, de cette absence de réaction de Louis, dont les véritables raisons lui échappaient. Elle non plus n’était pas préparée pour la grande aventure qui commençait, ni physiquement ni mentalement, puisque dans sa famille tout tournait autour du père dont la personnalité ne s’encombrait pas de mièvreries, et que jamais n’avaient été envisagés pour les filles des destins de femmes. Cependant elle n’avait pas peur. L’instinct de femme, de mère, lui était venu en même temps que la possibilité de l’exercer. Elle avait envie d’exploser, de crier sa joie.

— Louis… tu ne dis rien… Tu n’es pas content ? articula-t-elle, au bord des larmes.

— Pas content, moi ? Oh, Rose !

Il se précipita vers elle, l’enlaça, la serra contre lui, elle sentit dans son cou la tiédeur de ses larmes, contre son cœur l’emballement du sien.

 

— Si vous pouviez trouver un emploi, monsieur, ce ne serait pas incompatible avec votre santé, au contraire. Vous rendre utile, voir du monde, ça vous aiderait à retrouver le moral, et aussi votre force physique, savez-vous. Votre femme a raison.

Hippolyte baissait le nez devant le docteur auprès de qui Marie avait sollicité une deuxième visite.

— Tu entends, Hippolyte ? Tu vas chercher, n’est-ce pas ?

Donner le change. Voilà ce qu’il devait continuer à faire en attendant le jour. Le jour de régler ses comptes avec celle qui roucoulait à la campagne avec son éclusier. Qui ne reviendrait pas se jeter à ses pieds comme prévu. Raté, Tarass-Boulba. C’était dans sa tête, ferme. Mais il avait besoin d’un peu de temps encore pour se préparer à la grande scène finale.

Alors pour faire semblant de rentrer dans le jeu de Marie et avoir la paix, il dit oui, il allait chercher du travail. Comme avant.

— Laisse donc repousser un peu tes cheveux, aussi, et taille ta moustache autrement, ça sera plus convenable si tu es engagé.

Pour qui se prenait-elle, vraiment, la musaraigne, qui ne se contentait plus de régner dans sa boutique, mais qui ramenait à la maison la manie de jacasser, pendant que l’acrobate mettait du rouge à ses lèvres, du rose à ses joues, du vernis à ses ongles ? Et lui impuissant devant cette nouvelle tyrannie féminine.

 

À l’agence de placement du quartier, Hippolyte releva une adresse, une seule, au hasard, celle d’une papeterie qui recherchait un manutentionnaire. C’est ainsi qu’il se présenta un matin devant un blanc-bec à lunettes assis derrière un bureau.

— Votre âge, s’il vous plaît, monsieur ? lui demanda celui-ci sans préambule.

— Cinquante-trois.

Grimace du blanc-bec.

— Pour faire le travail que nous proposons, il faut être en bonne forme physique, il y a des choses très lourdes à transporter, je ne vous vois pas très bien…

Il le regardait, le jaugeait, le disqualifiait. Hippolyte ne la voulait pas, cette place, l’autre la lui aurait-il accordée qu’il l’aurait refusée. Mais se voir ainsi rabaissé par un gringalet qui trônait derrière un bureau réveillait sa fierté pourtant déjà bien mise à mal. Il se leva, saisit des deux mains le bord du meuble, fit mine de le soulever pour le renverser sur son occupant, puis lâcha prise et quitta la pièce en claquant violemment la porte.

— La place était déjà pourvue, dit-il le soir à Marie sans autre commentaire.

Elle le soupçonna de ne s’être présenté nulle part, mais le voyant jeter son chapeau dans un coin d’un air las, ôter sa veste marron qui cachait l’affaissement de son corps et ouvrir le buffet pour sortir docilement la vaisselle du souper, elle se sentit gagnée par la pitié et pensa : Mon pauvre homme, dire qu’il n’a que cinquante-trois ans…

Elle ne le questionna pas, et se promit de ne plus le harceler. Il était déjà assez malheureux.

 

Quelques jours plus tard, elle remarqua sur la serviette accrochée près de l’évier où Hippolyte s’était lavé les mains des traces noires. Et le lendemain les mêmes traces sur l’une des manches retroussées de sa chemise. Ça ressemblait à des salissures de charbon.

Il est vrai que la poussière de charbon colle fort aux mains. Surtout quand on la tripote tous les jours. Ce qui était le cas d’Hippolyte qui allait désormais chaque après-midi extraire du sac de boulets le revolver du père Vampel. Il déroulait le chiffon, caressait l’arme, propre, luisante, comme neuve, puis l’enfouissait de nouveau dans sa cachette.

Un après-midi, sachant Marie occupée à recevoir un représentant en articles de mercerie et Violette à remplacer sa mère auprès de la clientèle, il remonta de la cave l’arme à la main et s’enferma dans le cabinet de toilette. Il regarda longuement le revolver qu’il n’avait encore vu que dans la pénombre du grenier et de la cave. Puis il le tendit à bout de bras, en fermant un œil comme s’il visait une cible, un geste qu’il répéta plusieurs fois. Ensuite il se planta devant la glace et le colla contre sa tempe, puis il ouvrit la bouche et en approcha le canon. Enfin il baissa un peu son bras et plaça l’arme sur sa poitrine, au niveau du cœur. Il prit une longue inspiration, ferma les yeux, et tout le temps de l’expiration, lente, il la laissa fermement appuyée. Le revolver n’était pas chargé, Hippolyte avait laissé la boîte de balles à la cave. Il sortit du cabinet de toilette, tendit l’oreille, entendit des bruits de voix, le rire de Violette. Il redescendit à la cave et remit le revolver à sa place. Quand il remonta, il y avait encore du monde à la boutique.

 

Deux jours plus tard, en fin d’après-midi, à l’heure où elle regagnait l’appartement, Marie constata l’absence d’Hippolyte. Quand il sortait, il passait par le magasin, traversé en quelques enjambées, avec un grognement en guise de salut s’il y avait du monde. C’était sa façon de renseigner la musaraigne sur ses allées et venues. Les clientes ne s’étonnaient plus de ses manières, la mercière ayant confié aux plus assidues d’entre elles que malgré les apparences il était le meilleur des hommes, devenu renfermé et bougon à cause d’une santé chancelante qui l’empêchait de travailler. Les dames lui faisaient un signe de tête discret et hochaient la tête pour exprimer leur compréhension et leur sympathie à l’égard de Marie, si courageuse pour afficher une amabilité sans faille.

Il y avait au fond du couloir de l’appartement une autre porte qui permettait de gagner la rue sans passer par le magasin, qu’Hippolyte avait empruntée au début, mais qui était pratiquement condamnée par les cartons qui débordaient de l’arrière-boutique.

Marie eut un pressentiment, Hippolyte avait filé par là, donc en cachette. En effet, ce jour-là, des cartons avaient été poussés pour laisser un passage.

Le costume marron et le chapeau n’étaient plus à leur place, mais il n’avait rien emporté, à part son portefeuille, pas le plus modeste bagage comme le jour où il avait déclaré aller se changer les idées en roulant vers Anvers ou plus loin.

Marie prépara néanmoins le souper, Violette arriva de son cours de danse.

— Ton père est parti, je ne sais où.

La danseuse eut un geste évasif.

Que faire à la nuit tombée, sinon attendre le lendemain matin, et le lendemain matin passer dans la boutique comme les autres jours, mine de rien, en guettant la porte qui peut-être s’ouvrirait bientôt sur lui, tout en tendant l’oreille au cas où il rentrerait par où il était sorti…

 

Hippolyte, voyageur sans bagage, voyageur sans retour, avait juste emporté l’argent nécessaire pour payer un billet de train, aller simple, de Bruxelles à Stenay, via Charleville et Sedan, avec dans cette ville changement pour achever le périple par la micheline. Plus un paquet au fond d’une de ses poches, le revolver dans son chiffon, et deux balles dans une autre poche, plus petite, une poche intérieure, au niveau du cœur.

Pas d’hôtel cette fois, pas de repas, pas de chambre. La discrétion absolue. Au sortir de la gare, pour fuir les regards des personnes descendues de la micheline avec lui, il avait pris la direction opposée à celle de la ville, furieux à l’idée que les autres devaient se retourner en s’interrogeant.

À l’entrée du premier village, tout proche, alors que le jour baissait, il avait croisé un gamin qui promenait un chien.

« La route de Martinpré, petit ? »

Il était dans la bonne direction.

« Vous pouvez même couper par la prairie, monsieur, avait ajouté le gamin. Il y a un sentier et vous gagnerez du temps parce que c’est droit, pas comme la route qui zigzague sans arrêt. »

Un bosquet de saules lui avait servi d’abri pour une nuit presque sans sommeil. Il avait eu faim, soif, il avait froissé son costume de velours, mais tout cela n’avait plus d’importance. Son seul souci en début de matinée, alors que se levait sur la prairie et sur la Meuse que suivait le petit chemin le plus radieux des soleils, avait été de n’être vu de personne, de se déplacer d’arbre en arbre, de touffe de joncs en gerbe d’iris d’eau, quitte parfois à s’y enfouir, à se coller à la rive. Un bruit matinal de moteur suivi d’un ululement de corne l’avait fait passer du bord du fleuve à celui du canal tout proche, et caché dans la verdure il avait entrevu la péniche qui fendait l’eau à quelques mètres de lui seulement, et derrière elle les remous avaient éclaboussé son refuge.

La chance était avec lui. En plein été les paysans moissonnaient dans les champs accrochés aux versants des collines, dans les prairies il n’y avait que des vaches. La première borne rencontrée alors qu’il devait se mettre à découvert pour franchir un pont qui enjambait le canal annonçait la proximité immédiate de Martinpré. Revenu à couvert, à travers des branches il en distingua quelques maisons et le clocher, et plus près de lui, sur le bord opposé du canal, l’écluse. Plus prudent que jamais, à toutes petites étapes de quelques pas, rampant davantage qu’il ne marchait, courbé, il progressa jusqu’à se tapir juste en face, à une dizaine de mètres de la rive, protégé par un buisson épais.

 

Il était dix heures.

Dans sa mercerie Marie déroulait des mètres de tissu, son sourire de commerçante aux lèvres.

Mais sa tête était ailleurs. Où Hippolyte avait-il bien pu passer la nuit ? Conviendrait-il de signaler si tôt sa disparition, alors qu’il pouvait revenir d’un moment à l’autre ? Allait-il désormais falloir vivre avec l’obligation de le surveiller étroitement, au risque de précipiter sa dérive ? Déjà qu’elle remettait de jour en jour sa lettre à Rose, faute de pouvoir lui annoncer qu’elle avait honoré sa promesse, obtenu pour elle le pardon de son père et l’assurance d’une prochaine visite.

La porte de la boutique s’ouvrit sur le facteur qui déposa près de la caisse le courrier du jour. Dès qu’elle eut un moment de battement, Marie s’en empara : deux factures, et une lettre de France. Elle passa rapidement dans la cuisine, ouvrit la lettre, brève, écrite de la main de Rose.

— Oh, mon Dieu, dit-elle en se signant, un enfant…

Puis après l’avoir relue, elle revint au magasin et l’enfouit avec la précédente, apportée par Louis, au fond de son tiroir à factures où Hippolyte n’avait aucune chance de la découvrir.

Un enfant… Pour elle c’était une bonne nouvelle, mais si inattendue que la surprise l’emportait sur la joie, alors que pour lui, s’il venait à l’apprendre, ce serait la preuve que Rose avait définitivement tourné le dos à son ancienne vie. C’était décidément une drôle de journée qui commençait pour Marie. Elle n’en était pas au bout…

 

À la même heure, à Martinpré, Louis passait une péniche montante.

Une heure plus tôt, alors qu’il était sorti sans autre raison que celle de respirer ce début de matinée, il avait vu bouger le gros buisson d’en face, comme si des bêtes s’agitaient à son pied ou dans son feuillage. Quelles bêtes ? Des renards ? Des blaireaux ? Bizarre, ces animaux-là s’ébattent de préférence la nuit. Des oiseaux ? Non plus…

Quand la péniche fut au niveau de l’amont et que le batelier, un habitué qui ne faisait pas de long cours et passait donc souvent, eut fait viser ses papiers, Louis lui désigna le buisson et lui fit part de ses interrogations. Puis ils passèrent à un autre sujet de conversation, ils évoquèrent Rose, qui était apparue sur le seuil.

— Une belle femme, dit le batelier, en accompagnant sa remarque d’une tape sur l’épaule de Louis, qui se surprit à répondre :

— Elle attend…

— Ah ! fit l’homme. Compliments !

Il connaissait ce sens du mot attendre, quand il se suffisait à lui-même pour exprimer tout ce qu’il supposait d’espoir, de plénitude, de confiance. Ou au contraire d’opprobre, de honte, d’angoisse, quand celle qui attendait le devait à une faute. Tout tenait dans le ton, celui de l’éclusier était sans équivoque.

 

Rose était rentrée dans la maison. Une fois la manœuvre terminée, Louis plissa les yeux en direction du buisson, et cette fois à travers le feuillage il distingua une masse sombre. Un sanglier ? Ce n’était ni le lieu, les sangliers ne s’approchent qu’exceptionnellement des villages, ni la saison. En période de chasse il arrivait qu’on en trouve, blessés, mais jamais si près. Un chien, peut-être, un gros chien malade, ou heurté par une voiture sur la route, venu crever là… Il lui revint alors le souvenir du vagabond, du trimard, qu’enfant il avait découvert, mort dans un buisson comme celui-ci, qui l’avait tellement fait gamberger.

Il choisit de ne rien dire à Rose, à cause du trimard, justement, qui lui avait mis dans la tête l’idée que la masse sombre là-bas, de l’autre côté, pouvait être un homme. Inutile de la troubler, voire de l’inquiéter. Tout à l’heure, quand elle serait occupée à cuisiner, il prendrait son vélo et irait jeter un coup d’œil sur place pour en avoir le cœur net.

Avant de la rejoindre, décidément intrigué, il reprit encore un peu le guet, cette fois de la grange, dissimulé derrière la porte entrebâillée. Et de là il vit la forme sombre sortir du buisson, se redresser à demi, pendant quelques secondes, puis se fondre à nouveau dans la verdure. C’était bel et bien un homme, qui portait un chapeau aux bords rabattus. Marron, le chapeau, comme ses habits…

 

Il enfourcha son vélo sans attendre, enfila le chemin de halage, puis le pont qui enjambait le canal. Il ne bifurqua pas aussitôt vers l’autre rive et le buisson suspect, mais continua un peu plus loin pour donner le change, au cas où l’homme l’apercevrait, avec dans l’idée de surprendre celui-ci par-derrière. Il cacha sa bicyclette dans un fossé, et profitant de la protection d’une haie d’aubépine, il réussit à s’approcher du fameux buisson sans attirer l’attention de son occupant. Allongé dans l’herbe, derrière une touffe de rhubarbe sauvage, il n’en était qu’à une vingtaine de mètres. En levant un peu la tête, il pouvait voir aussi, par-delà le canal, l’écluse et la maison.

 

Pendant ce temps, à la maison, tout en préparant ce qui lui serait nécessaire pour la cuisson du repas, Rose pensait à Julie. La Pont-de-Loup ne s’était pas représentée à l’écluse depuis ce jour de février où elle avait frappé à la porte, son enfant dans les bras, et confié ses inquiétudes. La Pont-de-Loup, Rose l’avait bien des fois espérée, attendue, guettée, mais peut-être son absence était-elle préférable. Chris avait-il consenti au sacrifice que lui demandait sa femme, s’était-il résolu à se fixer, à renoncer à l’héritage de son père, sous forme d’un métier et d’un bateau ? Déchiré… elle avait retenu ce mot. Y avait-il eu déchirure aussi dans la vie de Chris et de Julie, ou la venue de leur second enfant les avait-elle rapprochés ? Rose calculait, ce petit ne devait pas tarder à naître, peut-être l’était-il déjà. Pourquoi son amie ne lui avait-elle pas écrit, ici, à l’écluse de Martinpré, Meuse ? Comment de son côté la joindre, sans adresse ?

 

Le buisson s’agita un peu. Prudemment, l’homme s’en extirpa à moitié, mit un genou à terre et s’immobilisa, le dos courbé. Louis replongea le nez dans l’herbe. Quand il le releva, il vit que Rose sortait de la maison, s’en éloignait de quelques pas, regardait des deux côtés sur le chemin de halage, allait voir jusqu’au jardin, sans doute à sa recherche, et revenait s’immobiliser au bord du sas, s’offrant un moment au soleil, les yeux mi-clos.

Hippolyte, puisque c’était lui, la vit aussi. Ce ne pouvait être qu’elle, transformée en une véritable femme par cet homme que de sa cachette il avait entrevu occupé à son travail d’éclusier. Ce voleur de fille, ce briseur de famille.

Toujours dans la même position, mi-agenouillé et mi-recroquevillé, il plongea la main dans une de ses poches, en sortit le revolver, y introduisit deux balles.

— Une pour elle, une pour moi. Tarass-Boulba ne tremblera pas.

C’était ce qu’il avait décidé, parce qu’il était vaincu et ne supportait pas sa défaite. Vaincu par des femmes. Il n’était plus un homme, il n’existait plus. Elles se croyaient plus fortes que lui ? Elles allaient voir ! Marie avait intérêt à bien se démener aujourd’hui au milieu de ses pies de clientes et à bien écouter son tiroir-caisse et les rires de la danseuse, parce qu’elle vivait son dernier jour de triomphe. Et lui vivait son dernier jour pour de bon. Rose, aussi, de l’autre côté du canal.

Comme il l’avait fait dans le cabinet de toilette à Bruxelles, après un regard circulaire qui ne révéla aucune présence, il ajusta son arme pour avoir en ligne de mire la poitrine de Rose. Elle portait une robe à grosses fleurs rouges, dont l’une indiquait juste la place du cœur. Il raidit son bras.

Louis l’avait vu prendre la position, sans en comprendre la raison. Le voyant parfaitement immobile, il se mit à genoux, puis se découvrit complètement. Au bout du bras tendu le soleil fit miroiter un objet métallique, un revolver, pointé vers Rose, la bouche ouverte, les yeux écarquillés, les mains crispées sur son ventre.

Il s’élança et en quelques enjambées fut sur Hippolyte, le déséquilibra d’une forte bourrade dans le dos. Le revolver tomba, il se précipita pour mettre le pied dessus, le ramassa, fit jouer le barillet pour en retirer la balle. Il y en avait deux.

— Une pour elle, une pour moi, dit Hippolyte à demi redressé, à genoux. Mais j’aurais pas tiré, quand j’ai vu ses mains sur son ventre j’ai compris. J’aurais pas tiré, je l’jure, j’voulais pas la tuer.

Puis pris de tremblements et de sanglots, il s’écroula aux pieds de Louis qui murmura :

— Un mal pour un bien, je crois qu’il a enfin compris.

 

Vite, il fallait vite voler au secours de Rose qui devait être sous le double choc de la surprise et de la peur.

Louis intima à Hippolyte, qui en aurait sans doute été incapable, l’ordre de ne pas bouger jusqu’à ce qu’il revienne. Il récupéra son vélo, pédala comme un fou et déboula dans la cuisine. Rose se précipita vers lui :

— C’était mon père ! Il voulait me tuer !

Louis travestit la vérité :

— Non, Rose, seulement te voir.

— Mais le revolver ?

— Pour affirmer sa force, t’impressionner, te faire plier…

— Il voulait me tuer !

— Non. Le revolver n’était pas chargé. L’important, c’est qu’il soit venu.

Il lui révéla alors comment il avait été intrigué par une ombre et des mouvements dans le buisson, jusqu’à y reconnaître la présence d’un homme, et y découvrir qui il était.

De même que la scène de violence avortée avait eu pour effet inattendu de faire fondre d’un coup la colère d’Hippolyte, redevenant un homme, un père, la version de Louis dissipa la peur de Rose, qui se retrouva en dépit du passé sa fille. Sur son visage se lisait l’émotion, elle respirait longuement, comme soulagée.

— Et maintenant ? demanda-t-elle.

— Ça dépend de toi. Il est anéanti, il pleure. Te sens-tu capable de te retrouver en face de lui ?

Elle réfléchit un peu, puis :

— Non. Ce que je crains maintenant, c’est qu’il me fasse pitié. Je ne veux pas remplacer ma haine par de la pitié. J’ai besoin de temps.

— Alors laisse-moi faire. Tiens, voilà une péniche qui demande à descendre le canal. Pendant que je m’en occupe, prépare de quoi manger, Rose. Pour lui aussi, ajouta-t-il en désignant du menton le buisson de l’autre côté du canal.

 

— Ça tape ! lança le batelier en guise de salut, un doigt levé vers le soleil.

Il n’était pas loin de midi, et Louis se disait que l’heure et la chaleur allaient l’aider à agir. Plus personne dans les champs, plus personne sur les chemins. Tout le monde à table, à la campagne on respectait encore les horaires des repas et du repos liés aux travaux et aux impératifs de la nature, surtout au plus fort de l’été.

Il mangea rapidement, et repartit cette fois avec sa camionnette, assez rustique pour emprunter le sentier qui longeait la rive du canal, jusqu’au buisson où l’attendait Hippolyte. Celui-ci ne tremblait plus, ne pleurait plus, s’était un peu redressé. Adossé aux branchages, il avait relevé son chapeau, découvrant un visage ravagé aux joues tombantes, au teint grisâtre, marqué de quelques boursouflures rouges. Malgré la chaleur il avait gardé sa veste de velours marron tachée de terre et d’herbes écrasées. Pitié, Rose avait craint la pitié, elle avait eu raison, Hippolyte était pitoyable. Il leva les yeux vers Louis, debout près de lui.

— Je voulais pas la tuer.

— Pas, ou plus ?

Il baissa la tête. Au point où il en était, mieux valait tout avouer.

— J’voulais plus.

Quelques minutes plus tard, Louis roulait vers Stenay. À côté de lui, Hippolyte dévorait un solide casse-croûte de pain et de pâté.

— Vous m’emmenez où ? Pas chez les gendarmes quand même…

Louis haussa les épaules.

— À la gare alors ?

Il comprit comment le bonhomme était venu.

— Y a pas de train ni de micheline à cette heure-ci, mais un car, jusqu’à Sedan. Après…

— Je sais, la correspondance pour Bruxelles.

Il n’avait pas d’argent. Il avait pris juste de quoi payer l’aller.

— Quand on a dans la tête les idées que j’avais…

La camionnette s’arrêta devant la gare de Sedan. Louis tendit quelques billets à Hippolyte, qui ne bougeait pas.

— Le… le… enfin le… vous voyez quoi…

— Le revolver ? Au fond du canal.

Un autre silence, puis :

— Le petiot qu’elle attend, c’est pour quand ?

— L’hiver prochain, février.

Louis tendit la main à Hippolyte, qui la serra dans la sienne, retrouvant pour cette étreinte un geste fort et viril que Louis prit comme un engagement.

Le voyageur sortit de la voiture, et avant de refermer la portière, il se retourna et dit :

— Je dirai à la mère, tantôt, pour le petiot.

 

Pendant toute la journée, Marie n’avait cessé de s’interroger sur la conduite à tenir à propos de la disparition d’Hippolyte. Un homme malade, aigri, parti comme ça sans prévenir, les mains dans les poches… Le recours à la police ne lui disait rien qui vaille, elle y voyait plutôt de quoi envenimer les choses s’il rentrait. De combien de temps disposait-on pour se manifester en pareil cas ? se demandait-elle.

Comme c’était jour de marché dans le quartier, ce dont profitait beaucoup de femmes pour faire aussi les boutiques, elle n’avait pas manqué d’occupation, mais cette fois son souci n’avait pas échappé à ses fidèles.

— On dirait que quelque chose ne va pas, madame Van de Claess.

— Une migraine, rien de méchant, c’est la chaleur.

— Votre mère était comme vous, elle s’en plaignait aussi des fois.

À qui confier son inquiétude ? À Violette c’était inutile. Elle avait changé, oui, mais pas totalement. Il lui restait du passé, en plus de sa silhouette gracile, une sorte de détachement vis-à-vis de tout ce qui ne concernait pas directement sa personne. La danse, surtout, pour laquelle elle se passionnait, et aussi le contact avec les nombreux trésors de la boutique qu’elle manipulait avec plaisir avaient remplacé ses gesticulations pures. Elle répondait aux sollicitations de Marie, recevait les compliments des clientes avec joie, mais elle demeurait dans une sorte de bulle qui la rendait indifférente à l’ambiance familiale. Elle ne craignait pas son père, qui lui parlait rarement, mais ne cherchait ni à comprendre ni à améliorer ses rapports avec lui, et Marie ne voulait pas compromettre son évolution en lui faisant partager ses tracas.

À l’heure de la fermeture, Violette rejoignit sa chambre pour écouter de la musique. Alors que Marie venait de baisser le rideau de la boutique, elle entendit s’ouvrir la porte du fond dont elle n’avait pas tourné la clé au cas où Hippolyte s’aviserait enfin de rentrer, puis des bruits de pas. Elle se précipita. C’était lui. Elle ne vit d’abord que son visage, sur lequel se lisait une grande fatigue, et dans ses yeux une expression qu’elle ne sut interpréter, du désarroi, à moins que ce ne fut un renoncement, elle y entrevit même une sorte de douceur qu’elle ne lui connaissait pas.

— Hippolyte… Dis-moi…

— Je reviens de là-bas.

Elle devina.

— De Martinpré ?

— Oui. Je l’ai vue… Je les ai vus tous les deux, elle et son éclusier.

Il vit le regard de Marie sur ses vêtements, tachés et froissés.

— Non, il n’y a pas eu de violence. Au contraire…

— Au contraire ?

Il ne pouvait plus parler, elle se demandait s’il n’allait pas être pris d’un malaise et s’écrouler. Elle ne savait que faire, aller vers lui, lui tendre la main, le questionner.

— Marie… Elle attend un enfant.

Il lui tendit les bras, elle s’y jeta.

— Je le savais, murmura-t-elle.

 

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