Rêveur de l'écluse, Le

Henriette Bernier · Chapitre 11 sur 11

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Rêveur de l'écluse, Le

Chapitre 10

 

Le village de Martinpré a toujours ressemblé aux autres villages de Lorraine, avec ses rues aux petites maisons mitoyennes, ses fermes devant lesquelles s’élevait le tas de fumier, ses jardins par-derrière. Il a évolué comme eux. Il s’est donc enrichi de quelques maisons individuelles, pompeusement baptisées « pavillons ». Ses paysans, à l’étroit dans des bâtiments exploités par plusieurs générations avant eux, « font construire » en dehors, et les tas de fumier disparaissent progressivement des usoirs. Ses enfants ne passent plus le « certif », mais la scolarité allongée de deux ans les envoie tous au collège le plus proche.

Mais si la modernité gomme certains aspects typiques de ces villages, il en est qui parviennent à conserver leurs particularités liées à la nature, à la structure du terroir. L’un étale ses quelques rues en arcs de cercle autour d’une colline, un autre les tasse au pied d’une véritable côte sur les flancs de laquelle s’accrochent encore des arpents de vigne, un autre ailleurs fait figure d’îlot au cœur des champs et des prairies.

Martinpré, c’est ce qui fait son charme, est logé dans une belle boucle de la Meuse qui flirte avec le canal. L’abord facile du fleuve, des bouquets d’arbres, des espaces envahis de sable, d’autres de joncs et autres plantes aquatiques en font un lieu de pêche idéal, reconnu et apprécié. Martinpré a eu ses « pêcheurs de Meuse », des professionnels, qui de leurs barques attrapaient, à la ligne, dans des filets et des nasses tendus aux meilleurs endroits, des brochets, des truites et autres poissons qu’ils vendaient ensuite, réservant les plus beaux et les meilleurs pour des restaurants, situés parfois à plusieurs dizaines de kilomètres.

Il n’y a plus de pêcheurs de Meuse. Rien que des amateurs. Des retraités qui trompent le temps, des travailleurs qui se détendent, des gamins qui se lassent vite quand ça ne mord guère. Et de plus en plus nombreux des vacanciers, des gens du Nord ou de la région de Longwy, des ouvriers des mines quand elles existent encore, des aciéries quand elles fument toujours, des filatures. Martinpré leur offre son hospitalité, ils dressent leur tente ou calent leur caravane au bord de l’eau ou dans un coin de prairie. Ils ne suscitent plus la curiosité. Certains apprécient tellement le village, et plus largement cette partie de la vallée de la Meuse, que de petites maisons laissées vacantes par de vieilles personnes non remplacées ou des départs deviennent ce que les notaires et les agences qui les leur vendent qualifient de résidences secondaires. Résidences… le mot est pompeux, il faudra s’y habituer. Pour eux, ce ne sont encore que de modestes pied-à-terre, où ils viennent respirer, se reposer, on ne dit pas encore se ressourcer.

Martinpré possède maintenant un autre avantage d’importance. Un petit commerce tout à fait sympathique et pratique, qui s’appelle simplement : Chez Rose. C’est un café, mais pas seulement.

Les cafés ont beau avoir mieux résisté que les épiceries, comme si boire était plus nécessaire que manger, certains ne peuvent plus tenir et ferment. À moins d’avoir un moyen, ou une raison, d’attirer la clientèle. Une ambiance par exemple.

L’un d’entre eux a ainsi tenté sa chance. Dans un village distant de Martinpré d’à peine dix kilomètres. Montry. À une vieille dame comparable à la brave Marguerite a succédé au début de l’année dernière, 1970, un couple composé d’un homme qui portait couramment le costume rayé et la cravate, des chaussures blanches, des rouflaquettes et des grosses bagues aux doigts, et d’une femme rousse d’une beauté rare, en tout cas autre qu’une beauté campagnarde. On apprit bientôt qu’elle avait été Miss. Miss quoi ? Miss France ? Non, quand même pas, mais Miss d’un grand concours de beauté. L’homme tenait le bar, la femme faisait la salle. Ce fut une ruée vers le café de Montry. On y servait du whisky, du champagne. La femme bichonnait les clients, s’approchait avec un briquet pour allumer leur cigarette, répondait aux plaisanteries, se penchait vers les tables, largement décolletée. Bien des hommes du canton, pour ne pas dire tous, y mirent au moins une fois les pieds, beaucoup y retournèrent, certains s’y incrustèrent. Les mères tentaient d’en dissuader leurs fils, les femmes leurs maris. Ceux-ci pour leur défense plaidaient la seule curiosité, le coup d’œil, ce qui était souvent la vérité. Mais il y fut organisé quelques soirées spéciales, la gendarmerie alertée s’en mêla, des produits prohibés furent saisis, la licence retirée. Montry n’a plus de café.

 

Chez Rose aussi il y a une ambiance. Tout autre, on s’en doute.

Ce qui était la salle de café du temps de Marguerite l’est resté. Elle y a tout laissé, hormis sa télé, présente maintenant dans de nombreux foyers. Rose vend du champagne, du whisky, mais seulement dans des occasions exceptionnelles, par exemple la conclusion d’une affaire qui s’arrose, l’achat d’une voiture neuve, une transaction entre un maquignon et un paysan. Sa clientèle habituelle, consommatrice ordinaire, est celle de Marguerite. Elle n’a rien contre les vieux joueurs de belote et de manille qui tapent du poing sur la table, répètent toujours les mêmes plaisanteries sur les vaincus, la hèlent pour qu’elle remplisse leurs verres de vin rouge ou de bière. Elle a simplement poussé leurs tables vers le fond de la salle, pour faire de la place pour quatre autres petites tables, couvertes de nappes qu’elle a coupées dans les tissus de Léone, c’est joli, ça met de la couleur. Pour des clients de passage, qui s’arrêtent pour boire un verre et s’avisent qu’il est l’heure de manger, pour des pêcheurs qui se sont levés aux aurores et ont un petit creux sur le coup de neuf heures, pour des campeurs qui n’ont pas de quoi se cuire un repas chaud, elle prépare à la demande, dans sa cuisine, quelques plats simples et rapides, des omelettes, des pâtes, des crêpes, des tartes.

Dans l’ancienne épicerie elle a installé son commerce à elle. Il n’a pas de nom parce qu’il s’agit d’une sorte de bazar. Elle vend des articles de pêche, des gaules, des lignes, des hameçons, des filoches. Elle vend des bonbons parce qu’elle aime les enfants, qui sont toujours les bienvenus chez elle, ceux qui fréquentent l’école de Martinpré et ceux qui prennent le car pour le collège. Elle leur fait crédit s’ils ont les poches vides, en offre aux tout-petits, aux camarades de sa Léonie qu’elle surprend souvent la main dans un bocal. Il n’est pas rare que quand une odeur sucrée s’échappe de sa cuisine, elle les invite à s’approcher. Dépositaire du journal, elle vend aussi des cartes postales et des timbres, de petits articles de papeterie, des illustrés pour les enfants. Enfin elle a conservé le bureau de tabac.

À Martinpré on allait chez la Marguerite, on va maintenant chez la Rose. Il ne faut pas croire que l’article dévalue la personne. Au contraire. Son emploi signifie une forme de reconnaissance, réservée à ceux et celles qui sont issus du même terroir, en connaissent les codes, les valeurs. Ou bien, et c’est le cas de Rose, qui ont su s’intégrer au point d’y avoir leur place. Ils le savent bien, les gens de la campagne, ils ont appris la grammaire comme les autres, ce qui distingue les noms propres des noms communs. Mais ils savent aussi que toute règle a ses exceptions, et que si certaines ne semblent avoir été inventées que pour compliquer l’apprentissage de la langue, d’autres se sont chargées de sens et de sentiments au gré des coutumes, variables selon les époques et les milieux.

 

Quitter l’écluse… Louis s’étonne de n’en avoir pas autant souffert qu’il l’avait craint. Maurice l’aurait vécu comme un déchirement. Fallait-il y voir une différence de plus entre eux ? Un effet de l’évolution des mentalités ? Des fils de paysans désertent maintenant les fermes familiales au profit d’autres voies sans provoquer de drames ; parmi ceux qui restent, certains épousent des institutrices, des infirmières ou des employées de bureau.

Il y a de tout cela, sans doute, mais encore et surtout la présence de Rose. Tout en lui apportant l’aide et les soins qu’il a nécessités dans les premiers mois, jamais elle ne s’est apitoyée sur son sort d’homme que d’autres auraient qualifié de « diminué », jamais elle ne s’est apitoyée sur elle-même. Elle avait partagé son domaine de l’écluse en y participant selon ses compétences, il ferait de même dans le sien.

Pendant son hospitalisation, à celles et ceux qui prenaient un air et une voix de condoléances pour demander à Rose des nouvelles du blessé et s’interroger sur leur avenir comme s’il s’annonçait sombre, elle répondait avec un sourire qui les désarmait :

« Mais il n’est pas mort, mon Louis ! Un bras et une jambe affaiblis empêchent de manœuvrer une écluse, pas de continuer à vivre ! »

Depuis qu’elle habite la campagne, elle a remarqué que personne n’y est entièrement désœuvré, qu’il subsiste toujours des occupations à la portée de tous. Même des éclopés. Comme le père Hubert surnommé « quatre pattes » à cause d’un déambulateur avec lequel il a appris à biner les plates-bandes de son jardin. Jusqu’au « Tintin », un simplet dont l’espèce tend à disparaître dans les villages, un phénomène auquel ceux qui s’interrogent attribuent des causes plus ou moins rationnelles. Le Tintin sait très bien bêcher, charrier du bois, rendre toutes sortes de services.

Louis n’est ni un infirme ni un Tintin. Sa place s’est dessinée d’elle-même. S’occuper des enfants, leur faire connaître et aimer la nature n’en est pas la part la plus négligeable.

 

« Un commerce, ma fille tient un commerce ! » s’est réjouie Marie quand elle a appris la nouvelle.

Un commerce bien différent du sien, a-t-elle constaté sur place, pas de spécialité définie, pas d’horaires précis, et surtout une clientèle en majorité masculine, et quels hommes, pour la plupart… Mais elle reconnaît volontiers que le café de Rose est un endroit chaleureux qui ne manque pas de charme.

En matière d’horaires, elle-même s’est alignée sur les magasins qui ferment le lundi, si bien que désormais la famille Van de Claess peut descendre plus souvent vers la France. Chez Rose, il y a plus d’espace qu’à l’écluse, et dans les chambres du haut, Marguerite a laissé des meubles qui permettent d’héberger les visiteurs.

Marie, Hippolyte et Violette sont en passe de devenir des familiers à Martinpré. Les samedis soir et les dimanches où ils sont présents, Rose met plus de temps à compter la recette après la fermeture.

Le principal artisan de ce succès est bien entendu Hippolyte. Tarass-Boulba a beau être loin, il lui reste ce fond d’originalité et ce goût de paraître, d’étonner, qu’il a dû ravaler pour redescendre au rang d’homme ordinaire, et même pire, d’homme soumis, vaincu, résigné. Mais le naturel ne demande qu’à refaire surface. Il trouve au contact des clients du café de Rose l’occasion et les moyens de le dévoiler. Le café lui plaît beaucoup plus que la mercerie, ici au moins il y a des hommes. Les femmes ne disent pas à Rose ma chère ou ma bonne dame, elles la tutoient, parlent fort, rigolent franchement.

Une fois passé le temps de l’observation réciproque, Hippolyte a senti qu’ici il allait redevenir quelqu’un.

C’est parti doucement. De quelques questions banales posées autant par sympathie que par curiosité.

Et puis c’est venu petit à petit. Il prenait place avec deux ou trois vieux autour d’une table, leur offrait un verre.

« Je suis belge… oui, mais pas d’origine. J’ai des ancêtres asiatiques. D’ailleurs si vous regardez bien la forme de mon crâne… »

Ils ne s’y connaissaient guère, les bonshommes, ignoraient totalement la génétique, même le mot, mais appâtés par l’attrait du personnage, ils acquiesçaient à tout ce qu’il leur disait.

 

Certains soirs les deux salles sont pleines, des joueurs de cartes, des mangeurs d’omelette, des pêcheurs, des jeunes qui jouent au baby-foot nouvellement installé. Hippolyte aide au service, Louis derrière le comptoir remplit les verres de bière, lui passe les bouteilles de vin. Dans la cuisine Marie s’affaire avec Rose. À l’aise comme elle l’est partout, jamais dépaysée ni étonnée, souriante mais comme absente, Violette déambule entre les tables, puis va s’adosser près du baby-foot. Elle ressemble si peu aux autres filles qu’elle intimide les garçons, ils n’osent pas encore lui parler. Elle leur sourit, esquisse pour eux quelques pas de danse en faisant tournoyer sa jupe.

Hippolyte a repris du poil de la bête, il se tient plus droit, bombe à nouveau un torse qui a été plus glorieux, mais qui ainsi requinqué n’est pas tout à fait dépourvu d’allure. Ses moustaches ont repoussé, et le contraste avec son crâne chauve impressionne. Ses yeux ont retrouvé de l’éclat, sa voix de l’assurance. Il se remet à rouler les r, à la russe. On voit qu’il y prend du plaisir.

Il saisit au vol dans une conversation un mot qui l’inspire et prend la parole. Il ramène tout à lui, mélangeant allègrement des faits réels et imaginaires. On le ferait bondir en le soupçonnant de mentir, quand il parle il croit à nouveau tout ce qu’il assure. Avoir fait un voyage en Russie, par exemple, au temps de sa jeunesse, au temps de Staline, dont le nom ferait presque frissonner encore ceux qui l’écoutent. Une autre fois, avoir embarqué sur un cargo vers la colonie, le Congo !

« Ton père, Rose, il revient quand ? » demandent les clients entre deux visites.

 

À chaque retour à Bruxelles, il remporte avec lui un peu de cette nouvelle énergie, de ce moral ragaillardi, de cette bonne humeur. Ainsi qu’une sorte de chaleur dont il connaît la double cause. Ce sont ses conversations avec Louis qu’il tutoie, à qui il raconte ses différents métiers, sauf le dernier. Il se doute que son gendre en connaît davantage que ce qu’il lui confie, et apprécie sa discrétion. Un jour, c’est sûr, ils pourront parler à cœur ouvert. Ce sont aussi les petites mains des enfants qui se glissent maintenant dans la sienne, les petites voix qui l’appellent grand-père. D’abord apprivoisés, Paul et Léonie sont aujourd’hui conquis.

À Bruxelles il élabore des projets, tous concernent Martinpré. Comme au temps où il préparait ses tournées de saltimbanque il fait des plans, des calculs. À quoi bon chercher du travail puisque personne ici ne veut de lui. L’été prochain il ira passer un mois entier là-bas, le temps d’aider son gendre à aménager convenablement les dépendances du café, où se côtoient encore les clapiers et les nichoirs à poules déménagés de l’écluse, les réserves de toutes sortes et le tas de bois. Puis il dit qu’il a fait le tour du village, qu’il a repéré une jolie maison vide. Il a bien envie de l’acheter, tout seul, sans toucher à l’argent que gagne Marie, avec ce qui reste du temps de la roulotte et de la caravane. S’il s’y prend sans trop attendre, il l’aura pour une bouchée de pain. Et il la retapera petit à petit, avec Louis, une semaine par-ci, un mois par-là.

« Hein, musaraigne… Qu’est-ce que t’en penses ? »

Elle pense, la musaraigne, que si son homme va jusqu’au bout, autant qu’elle aime sa boutique elle la quittera pour le suivre à Martinpré. Elle a rencontré récemment le professeur de danse de Violette. La sylphide ne progresse plus, elle est trop absente pour intégrer les notions d’effort, de progrès. Elle ne danse plus avec nous, a dit la dame, elle danse toute seule.

S’ils vont un jour s’installer à Martinpré, elle ne changera pas de monde, puisque pour elle il est le même partout.

Un soir d’automne 71. Un samedi. Il y a affluence au café : Rose a pour la première fois organisé un concours de belote. Dix tables de quatre joueurs, plus les curieux qui regardent et retiennent leurs conseils. Cette fois c’est sérieux, il y a même des récompenses prévues pour les meilleurs, dont un jambon, exposé sur le comptoir !

Les Van de Claess sont venus. Entre les parties, Hippolyte s’active.

Depuis qu’ils sont arrivés, il semble à Rose qu’il la regarde autrement que d’habitude, même s’il ne lui parle pas plus. Elle devine une question dans ses yeux, et même une invite : Si on faisait la paix tous les deux, pour de bon ?…

Faire la paix, ce serait pouvoir rappeler le passé sans colère, et aussi sans tristesse. Que son évocation n’amène pas des larmes, mais du rire. C’est aussi ce que souhaite Rose. Elle ne doute plus de cette issue, elle n’a plus à l’espérer, elle y croit, elle l’attend. Elle n’a plus de haine envers son père, plus de honte de ce qu’elle a été par sa volonté. Elle n’a même plus de pitié envers lui, elle est prête à l’aimer. Reste à franchir le pas.

 

Le concours est fini, Rose annonce les vainqueurs, bruyamment applaudis, puis récompensés. Sur les tables, les verres et les bouteilles remplacent les cartes, Marie a confectionné des gâteaux qu’elle apporte de la cuisine tout tranchés. La soirée va se prolonger dans la bonne humeur.

Hippolyte s’est accoudé au bout du comptoir, qui se termine par une sorte de colonnade qui rejoint le plafond. La Marguerite y avait entortillé une fausse plante grimpante plus gênante que décorative.

Un peu tassé, le visage fermé, on dirait qu’il n’est pas dans son assiette, ou alors qu’il fomente quelque chose.

Parmi les buveurs restés attablés, Ernest s’en aperçoit le premier. Lui aussi a quitté son écluse, pas pour la même raison que Louis. À cause de l’âge. Il est retraité. Il en a de la veine. Pas tant que ça à son goût. Parce que la Félicie a voulu qu’ils aillent « en ville ». C’est-à-dire à Stenay, où ils louent un appartement dans les anciennes casernes reconverties en logements. Au rez-de-chaussée, à cause de l’état de ses jambes. Elle dit aussi qu’ils n’auront qu’une rue à suivre et une place à traverser pour aller à la maison de retraite quand il le faudra. Une perspective qui ne réjouit guère l’Ernest. Pour entendre autre chose que les jérémiades de sa pauvre Félicie, au volant de sa 4L il prend souvent la route de Martinpré pour se retremper dans une atmosphère plus réjouissante, et évoquer avec Louis les longues années passées au bord de l’eau, dont il a la nostalgie.

« Ton beau-père, lui dit-il souvent, c’est pas n’importe qui ! »

La personnalité d’Hippolyte lui a plu dès qu’il a fait sa connaissance.

Ce soir il voit bien que celui-ci rumine.

— Eh ben quoi, Hippolyte, lui lance-t-il, ça ne va pas ? Notre compagnie ne te plaît pas ?

Toute l’assistance se tourne vers le père de Rose.

— Je pense à un ami.

— Il ne devait pas être drôle, cet ami-là, à voir ta tête quand tu penses à lui. Ou alors il est mort…

— T’as sûrement raison, Ernest, depuis le temps il doit être mort. Un singe, même un grand, vit moins longtemps qu’un homme. Surtout s’il est prisonnier.

Rose a sursauté. Un singe… Mais à son propre étonnement elle n’a pas peur.

— Un singe ! s’exclame l’Ernest. C’était un singe, ton ami ? Tu perds le nord ou quoi, Hippolyte ?

Il commence à rigoler. Tout le monde regarde Hippolyte. Et voilà qu’il se transforme, il se penche un peu en avant, balance un bras presque jusqu’au sol, la main de l’autre côté toujours accrochée à la colonnade comme au barreau d’une cage. Il fait saillir sa mâchoire inférieure, rouler ses yeux. Dans la salle c’est l’hilarité générale. L’Ernest se tape sur les cuisses.

Le samedi soir Paul et Léonie ne sont pas envoyés au lit comme les veilles d’école. Le gamin suit les jeux de cartes, parfois un vieux le prend sur ses genoux et le fait jouer à sa place. Léonie veut aussi grimper sur les genoux des clients. Quand elle s’endort il n’y a plus qu’à la porter dans son lit. Mais quand le grand-père de Bruxelles est là, les deux petits n’ont d’yeux que pour lui.

Ce soir eux aussi s’amusent. Ils s’approchent d’Hippolyte qui fait mine de vouloir les embrasser avec ses grosses lèvres de singe. Léonie fait semblant d’avoir peur et se réfugie près de Rose.

— Maman, grand-père il est rigolo quand il fait le singe.

Rose sourit.

Hippolyte se redresse, redevient un homme, se rapproche des tables occupées.

— Je vais vous apprendre une chose pas banale. J’ai travaillé au zoo d’Anvers, le plus grand d’Europe. J’ai eu là-bas un ami. Un soigneur comme moi ? Non. Un grand chimpanzé solitaire qui ne supportait aucune compagnie. Sauf la mienne.

On ne rit plus. On l’écoute. Il est sérieux ou il se fiche du monde ?

Rose s’est approchée, pas trop près, mais assez pour pouvoir interpréter ses regards. Lui teste le sien. Elle sourit. Il lui fait un clin d’œil. Non, il n’ira pas jusqu’au bout. Il ne dira du chimpanzé que ce qu’il peut en dire en public.

— Tu lui parlais, à ton copain ? reprend l’Ernest.

— Oui.

— Et il te répondait ?

— À sa manière.

— Ça veut dire que tu comprends le chimpanzé ! T’es fort, y a pas de doute !

Les rires reprennent de plus belle.

— Je lui avais même donné un nom !

Paul trépigne d’excitation, attrape et secoue la main d’Hippolyte.

— Y s’appelait comment ? Dis, grand-père, y s’appelait comment ?

Hippolyte a toujours su ménager ses effets. La réponse se fait attendre, tombe enfin.

— Ernest !

Alors là quelle rigolade ! Il n’y a plus un héros ce soir, mais deux. Tout le monde rit aux éclats. Hippolyte. Tous les clients, même l’Ernest, bien qu’il comprenne qu’il n’a pas fini d’en entendre, avec cette histoire. Louis. Les deux petits, qui sautent à pieds joints. Marie. Violette, de son rire de clochette.

Et Rose. Elle en pleure. De joie. Elle n’a plus peur. De rien. Ni du chimpanzé dont son père rêvait de faire son partenaire. Ni de la roulotte. Ni de la caravane. Ni des poids à soulever. Ni du fouet. De rien. Elle est une femme heureuse, enfin totalement heureuse.

 

Fin

 

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