Rêveur de l'écluse, Le
Chapitre 4
Jamais le redoutable Tarass-Boulba n’avait remonté si loin le cours de la Meuse. Pour la première fois qu’il avait planté son chapiteau à Stenay, il croyait y faire sensation, mais certainement pas de cette manière…
Tarass-Boulba n’était pas son vrai nom, bien entendu, pas plus que les deux créatures qu’il présentait ne s’appelaient Kalinka et Marouchka. Lui, leur père, c’était Hippolyte Van de Claess, elles, Rose et Violette, et la petite femme qui vendait les billets, c’était Marie, la mère. Ils formaient tous les quatre une bien étrange famille.
D’où provenait-il, ce phénomène d’Hippolyte ? Lui-même ne le savait pas. Il était donc de nulle part. Il n’avait aucun souvenir d’une quelconque famille, les plus lointains remontaient à son enfance et son adolescence dans un orphelinat tenu par des « bons pères », quelque part en Belgique. Il leur en avait fait voir de toutes les couleurs, à ces religieux, les premiers témoins de sa fantaisie, pour ne pas dire sa dinguerie, et de son imagination fantasque. C’est l’un d’entre eux, après l’avoir tondu à blanc pour le punir d’une incartade, qui lui avait collé ce surnom de Tarass-Boulba. Il ne croyait pas si bien faire, le père coiffeur… Car le jeune Hippolyte, à cause de son teint vaguement cuivré, de ses pommettes un peu saillantes et de son crâne aux formes tourmentées, s’était persuadé d’une lointaine ascendance russe mâtinée d’asiatique, à cause de l’histoire de Tarass-Boulba, le vrai, que le père instituteur avait si bien su raconter à son public d’enfants perdus, avides de destins hors du commun, fussent-ils de légende.
Des années plus tard, libéré de toute tutelle, pour sa véritable entrée dans la vie il avait composé son personnage à l’image de son lointain ancêtre supposé. La carrure et les muscles mis en valeur par un habillement adéquat, les cheveux, lisses et sombres, serrés sur la nuque par un lacet de cuir, les moustaches effilées puis savamment retroussées d’un mouvement des doigts régulièrement renouvelé.
Quant à Marie, elle avait été élevée dans la douceur vieillotte du petit appartement qui prolongeait la boutique de mercerie que tenaient ses parents, Léon et Berthe Vampel, dans un quartier tranquille de Bruxelles. Chez eux, ce n’étaient que gestes feutrés, paroles murmurées, nos bonnes clientes par-ci, le Bon Dieu et la Sainte Vierge par-là.
Par quel miracle deux êtres aussi dissemblables avaient-ils pu se rencontrer, et surtout tomber amoureux l’un de l’autre ? Eux-mêmes n’auraient pas été capables de l’expliquer. Toujours est-il qu’Hippolyte avait fait irruption chez les Vampel avec son physique impressionnant, ses éclats de voix et ses grands rires qui faisaient trembler les assiettes de porcelaine sagement alignées sur la crédence.
Effrayés par l’idée de donner leur fille en mariage à un tel individu, Léon et Berthe avaient cependant dû s’y résigner devant sa volonté.
« Ce sera lui ou personne d’autre, jamais », avait déclaré la fragile Marie, ajoutant qu’en cas de refus elle s’enfuirait avec Hippolyte, ou s’ouvrirait les veines s’ils parvenaient à l’en empêcher.
Les parents avaient donc accepté ce mariage tellement incongru. Mais de quoi vivrait le couple ? Ce n’est pas tout de se marier, encore faut-il en assumer les responsabilités et les obligations. Léon avait donc demandé à son futur gendre quelle était sa profession.
« Mon métier, monsieur ? Aucun, mais tous à la fois ! Ce qui signifie que je suis capable de tout faire, et que je ne crains personne. Déménageur, pour le moment. Mais j’ai des projets d’envergure, je veux chercher ma voie, j’ai l’intention de voir du pays, de réaliser de grandes choses ! »
De grandes choses… Voir du pays… Il avait clamé cela au nez du père Vampel qui vendait du fil, des épingles et du ruban au mètre depuis trente ans, et qui, du comptoir à la caisse, ne parcourait pas cent mètres par jour…
Le mariage avait donc eu lieu, en 35, Hippolyte ayant consenti à un double effort. Celui de s’habiller à peu près comme tout le monde, et de se laisser bénir par un prêtre, alors qu’il exécrait la religion, malgré ou plus justement à cause de son enfance. Deux jours plus tard il enlevait Marie pour l’emmener vers les brumes de la mer du Nord, jusqu’à Anvers. Le vent, l’odeur du large, le port ! Une activité, une population qu’il estimait plus propices à son épanouissement que tout autre endroit du pays.
C’est une modeste maison à Hoboken, dans la banlieue sud du grand port, qui allait servir de cadre aux premières années de leur vie commune et à la constitution de la famille Van de Claess, avec les naissances des deux filles, aussi différentes l’une de l’autre que l’étaient leurs parents. Rose en 38, Violette quatre ans plus tard. Deux prénoms concédés au désir de Marie, qui par ailleurs se laissait guider en tout par son étrange mari. À la naissance, Rose, à la grande fierté de son père, accusait le poids de neuf livres bien comptées, ce qui avait failli être fatal à la pauvre Marie, alors que Violette apparut si menue avec ses quatre livres à peine dépassées que la sage-femme l’avait bien vite retirée des mains de son géant de géniteur surpris d’une telle légèreté.
« Une musaraigne… comme toi ! » avait-il dit en guise de félicitations à Marie ainsi affublée de ce surnom qui allait rester sa manière de lui témoigner sa tendresse.
Pour faire vivre sa famille, en attendant l’aventure dont il repoussait sans cesse la décision, faute de savoir quelle forme lui donner, il fut tour à tour déménageur, puis docker, à Anvers ça allait de soi, livreur de charbon avec une charrette et un vieux cheval. Maraîcher aussi, chez un producteur de chicons, ouvrier métallo dans une fonderie. Ça ne durait jamais longtemps. Peu après la naissance de Violette, l’envie lui prit d’ouvrir un café, confisquant pour cela la plus grande pièce de la maison au profit de son commerce, obligeant Marie à se débrouiller avec une pièce de moins et une enfant de plus. Curieuse logique, dont elle s’accommoda, sans se douter qu’elle vivait là une judicieuse préparation à de futurs épisodes de sa vie. Le café ne marcha pas fort. Sans être aussi perturbée que la France par la guerre, la Belgique s’y trouvait impliquée malgré elle et en subissait les tristes conséquences, peu favorables aux commerces de toutes sortes.
« Trente-six métiers, trente-six misères », aurait dit Léone, s’il lui avait été donné de connaître un tel individu, elle qui durant toutes ces années appréciait tant la douce tranquillité de son foyer au bord du canal.
Elle qui pour l’heure regardait la grosse fille en maillot de lutteur absorber ses tartines et vider son bol de café au lait, en levant de temps en temps les yeux vers elle, et vers Louis qui de saisissement était resté debout à l’entrée de la cuisine.
— Merci, madame, dit-elle quand elle eut fini.
— C’est bien poli de me remercier, répondit Léone. J’allais pas vous laisser sans manger, ça ne me ressemblerait guère, mais maintenant je voudrais bien savoir ce que vous faites chez nous ! Parce qu’il faut que je te dise, Louis, que tout d’un coup j’ai entendu s’ouvrir la petite porte et qu’elle est entrée ici. Le café était prêt, j’ai compris qu’elle avait faim, alors je l’ai fait asseoir.
— C’est moi qui l’ai ramenée hier soir, pour la nuit. Je la croyais partie ce matin.
— Ramenée d’où ? Pourquoi ? Tu la connais ?
La fille intervint.
— Il m’a sauvée, madame. Mais je ne vais pas vous gêner. Je vais partir.
— Sauvée ? De quoi donc ?
Expliquer l’affaire à une personne possédant toute sa raison n’aurait déjà pas été facile. Alors à Léone, qui s’embrouillait dans son quotidien si simple, ce fut presque impossible. Elle ne comprit pas tout, et dans cette histoire de violence et de fuite elle prit la fille pour la victime, et se scandalisa surtout de sa tenue.
— Vous n’allez pas partir habillée comme ça ! Ça serait un coup à vous faire arrêter tout de suite et enfermer comme une folle ! Et d’abord c’est comment votre nom ?
— Kalinka… ou Rose, ça dépend.
— T’entends ça, Louis, elle ne sait même pas comment elle s’appelle. Pauvre fille, quelle misère… Et la voilà atterrie chez nous !
Kalinka-Rose baissait la tête, pour ne pas montrer qu’elle était émue par les paroles de cette femme qui s’exprimait d’un ton bourru mais paraissait si bonne. Au point de lui enlever la force de se lever et de s’en aller, comme elle l’avait annoncé.
Léone se leva.
— Viens, dit-elle, la tutoyant d’emblée.
Elle l’emmena dans sa chambre, et là elle ouvrit pour elle sa commode et son armoire. Elle la regardait, la jaugeait, comparant leur carrure et leur silhouette. La sienne à la fois ronde et avachie par la vieillesse, la poitrine croulante, toutes les formes confondues en une seule masse. Celle de la fille tout en chair, volumineuse et ferme. La forme et la largeur de ses fameuses casaques pouvaient lui convenir. Elle était plus grande, mais Léone s’habillait long, à mi-mollets, l’autre aurait les jambes découvertes, voilà tout.
— Y a le choix, dit-elle, prends ce que tu veux.
Et pendant que la fille détaillait cette garde-robe insolite, avançant la main vers les tissus les plus beaux pour une caresse furtive, Léone fouillait dans la commode et en sortait une vaste culotte de coton blanc et un soutien-gorge qu’elle avait conservé du temps lointain où elle en portait encore, les rares jours de sortie.
— Je vais t’apporter un broc d’eau, y a ce qu’il faut pour faire un brin de toilette.
Elle désigna de la main un petit meuble au dessus de marbre, sur lequel se trouvaient une cuvette de porcelaine, un peu de linge et quelques objets. Au miroir qui complétait le meuble pendaient des rubans multicolores qui avaient enjolivé des nougats.
Laissant la fille à sa métamorphose, elle repassa dans la cuisine.
— Qu’est-ce que tu vas faire, Louis ? La mettre à la porte ?
Il ne répondit pas. Un son de corne annonçait une péniche qui s’approchait de l’écluse.
— Faut que personne ne la voie, dit-il. Fais attention qu’elle ne sorte pas.
La mettre à la porte… Quand il rentra, la bassinée accomplie, la fille sortait juste de la chambre de Léone, qui s’était réinstallée à la table. Méconnaissable… Vêtue d’une casaque qui sur elle prenait une allure de robe, respectait ses formes sans les brider ni les souligner, chaussée de sandales de toile qui remplaçaient les grotesques chaussures de boxeur. La robe était grise, elle n’avait pas osé choisir parmi les plus belles qui paraissaient toutes neuves, mais son teint assez vif s’accommodait de cette couleur terne, ainsi que ses cheveux bruns, presque noirs, qu’elle avait torsadés et maintenus par des rubans verts.
Ce n’était plus un monstre de foire qu’il avait devant lui, Louis, mais une jeune femme. Ce n’était plus Kalinka, mais Rose, puisqu’elle avait prononcé ce prénom, qui devait être le sien, le vrai.
— T’en reviens pas, hein, de la voir comme ça, toute belle, dit Léone, que la situation semblait maintenant réjouir, puisqu’elle souriait. Allez, asseyez-vous tous les deux, j’ai refait du café.
En jetant un coup d’œil par la fenêtre, comme s’il craignait une visite dérangeante ou compromettante, Louis aperçut et reconnut un cycliste sur le chemin de halage.
— Voilà l’Ernest, dit-il. Montez dans la chambre du haut, vous deux, et ne faites aucun bruit, ne parlez pas.
Les deux femmes se dirigèrent vers l’escalier, que Léone n’empruntait plus qu’exceptionnellement parce qu’il était raide comme une échelle de meunier.
— Passe devant, dit-elle, et donne-moi la main, car je ne suis plus guère solide, vois-tu.
Louis les regarda monter, la fille attentive à soutenir et à guider la vieille femme qui souriait toujours. Complices, déjà, pensa-t-il.
L’Ernest arriva bientôt. Tous les matins il venait faire un tour au café de Martinpré, pour y prendre une goutte et apprendre les éventuelles nouvelles qu’il colportait ensuite auprès de ses familiers, au risque de s’attarder et de se faire enguirlander par sa femme qui tolérait son escapade matinale, à condition qu’elle ne dépasse pas le temps qu’elle jugeait devoir lui accorder.
Ce matin-là, la nouvelle n’en était pas une pour Louis, qui écouta l’Ernest lui raconter que la veille, à la fête à Stenay, il y avait eu de la bagarre sous un chapiteau, qu’un homme, un colosse, avait été blessé par sa propre fille, que celle-ci, dangereuse, s’était enfuie, et que les gendarmes la recherchaient, à Stenay et dans les environs. Après une pause, parce que, emporté par l’intérêt de son récit, il avait parlé vite, il ajouta que les gendarmes avaient demandé aux maires des commîmes proches d’exercer une surveillance, d’interroger leurs administrés, et de leur transmettre tous les indices susceptibles d’être en rapport avec l’affaire.
— Elle est bâtie comme un homme, la gaillarde, à ce qu’il paraît, habillée comme une lutteuse, capable de s’en prendre à n’importe qui. Elle doit bien être cachée quelque part, peut-être dans la nature. Si on la voit, ou si seulement on aperçoit de loin quelque chose qui peut lui ressembler, faut prévenir le maire, tout de suite. J’ai recommandé à la Félicie de se tenir enfermée, en dehors des manœuvres, préviens aussi ta mère, la pauvre, qui n’a plus tout à fait sa tête. Mais au fait, j’y pense, je te raconte tout ça, t’y étais, toi, à la fête à Stenay, puisque je suis venu lui tenir compagnie, à ta mère. T’as rien vu ? T’as rien su ?
— Non, je ne devais pas être sur les lieux, ou alors ça s’est passé quand j’étais déjà en route pour revenir. Si j’avais su quelque chose, je te l’aurais dit.
— Pour en revenir à la furie, si tu la débusquais, toi, tu aurais le cran de l’approcher, lui parler ? Moi non. Un mauvais coup est vite attrapé. La signaler, oui, mais l’affronter, non.
Louis dut offrir le café, puis la goutte, à l’Ernest, qui avisant l’horloge se rappela tout de même que la Félicie devait trouver le temps long.
Léone et Rose redescendirent, lentement, une marche après l’autre, main dans la main.
— Qu’est-ce qu’il voulait, l’Ernest ?
— Rien, tu sais comment il est, il revenait du village, il a fait un détour.
Suivit un moment de gêne. Entre Louis et la fille. Il fallait parler. Il lui fit signe de s’asseoir. Il ne s’était pas encore adressé directement à elle. Allait-il la tutoyer, comme Léone ? Il n’osa pas, de peur de paraître trop familier, trop rassurant pour elle.
— Vous voulez toujours partir ? Pour aller où ? Rejoindre votre famille ?
Elle fit non de la tête, en se tournant vers Léone, comme si elle cherchait son assentiment.
Alors il donna les consignes pour les quelques jours à venir. Elle pouvait rester, provisoirement. Ne pas sortir, pour ne pas être vue. Ce serait la même chose pour Léone, mais là il savait que ça dépendrait de lui, qu’il devrait y veiller et lui rafraîchir régulièrement la mémoire. Mais cela ne devait pas durer longtemps. Trois ou quatre jours, pas plus. Après, il aviserait.
— Vous êtes bon, monsieur. Merci.
Il haussa les épaules. Bon, peut-être, mais pas content. De son mensonge à l’Ernest. De la connivence spontanée entre Léone et la fille, qui le touchait et l’irritait à la fois. Il n’avait aucune envie de la dénoncer aux gendarmes, mais plutôt celle de la protéger. Il s’en voulait de capituler si vite, et de se réjouir, déjà, de la voir ici, sous son toit, transformée, même s’il luttait pour ne pas se l’avouer. Une femme, une jeune femme…
Le journal, L’Est républicain, qui se faisait l’écho des événements de la région, jusqu’aux plus anodins, relata ce dimanche de fête troublé par deux orages violents, l’un venu du ciel, ce qui n’avait rien d’original, alors que l’autre l’était beaucoup plus. Les noms déjà étonnants de Tarass-Boulba, de Kalinka et de Marouchka étaient cités, des témoins de la scène avaient été interrogés, et pour justifier leur hâte à s’enfuir ils n’avaient pas hésité à exagérer les risques, accusant la lutteuse de les avoir eux-mêmes menacés après s’en être prise au colosse qu’ils avaient tous cru grièvement blessé, voire mort.
Les gendarmes dont Louis avait croisé la voiture avaient trouvé le maître des lieux couvert du sang qui dégoulinait d’une plaie au crâne, conséquence du choc avec la rambarde de la piste, mais debout, gesticulant et beuglant. Près de lui, une petite femme en pleurs tentait vainement de le maîtriser, et près de la cage de verre qui s’était ouverte se tenait, tremblante, une jeune fille toute vêtue de rose, gracieuse comme une danseuse. La colère de Tarass-Boulba s’était immédiatement reportée sur les hommes de l’ordre, sommés de se lancer illico aux trousses de la fuyarde qui devait se cacher quelque part, facilement identifiable à cause de sa tenue de spectacle.
« Montre-leur, Marie ! »
Et Marie avait déroulé une affiche sur laquelle figurait l’artiste en maillot, devant laquelle les gendarmes avaient amorcé un mouvement instinctif de recul.
Au milieu de ces cris, de ces larmes, de ce matériel hétéroclite, à la vue de cette jeune fille immobile et muette et de cet homme en sang, ils n’y comprenaient rien, et cherchaient d’abord à rétablir le calme. Un médecin était arrivé à point nommé pour leur prêter main-forte, alerté, dit-il, par un témoin qui avait sonné à sa porte, un au moins chez qui la peur n’avait pas supplanté tout réflexe d’assistance. Un calmant, une dose de cheval, était venu à bout de l’excitation de Tarass-Boulba, à demi anesthésié, et avait permis de recoudre la plaie qui laissait apparaître l’os, mais se révélait sans réelle gravité pour un homme de cette trempe.
S’en tenant là, les gendarmes avaient remis à Marie une convocation pour le lendemain, à la brigade, à dix heures précises, et en sortant du chapiteau ils avaient donné l’ordre de se disperser à la foule de curieux qui commençait à se reformer. Marie avait rabattu la toile, y accrochant un écriteau rapidement rédigé : « Fermé pour cause d’accident », enfin elle avait bouclé toutes les ouvertures de la camionnette qui servait à transporter le matériel et de la caravane où logeait la famille. Ils s’y étaient enfermés tous les trois, elle, Marouchka et le père que non sans mal elles avaient réussi à y transporter.
La fête avait continué, la musique encore amplifiée par celle du bal en plein air, autour du kiosque, et ne s’était achevée qu’à l’aube.
Et c’est ainsi qu’à l’heure où Rose remerciait Louis de son hospitalité, Hippolyte, la tête ornée d’un gros pansement, Marie et Violette étaient assis face à deux gendarmes qui, d’un côté, n’étaient pas mécontents d’avoir une affaire si peu banale à se mettre sous la dent, mais, de l’autre, étaient soucieux de s’en débarrasser au plus vite.
La musaraigne avait chapitré son homme, lui recommandant le calme, lui conseillant de ne pas prendre les gendarmes de haut, de ne pas les insulter, le retour de Rose serait à ce prix. C’est elle qui avait eu l’idée d’emporter le petit sac qui contenait les « papiers », ceux de la famille comme ceux des véhicules, car les forains étaient souvent soumis à des contrôles. Hippolyte se faisait donc violence pour contenir son impatience face à celui qui avait fait l’inventaire du sac et dictait à l’autre, assis devant une vieille machine à écrire qu’il ne semblait pas maîtriser totalement, leur identité complète, noms, prénoms, dates de naissance. Il y avait des hésitations, des ratés, des retours en arrière.
— Van de quoi ? Ça s’écrit comment ?
L’autre épelait, une fois, deux fois.
— Mais… vous êtes quatre, et je n’ai que trois pièces là !
Encore une énigme, il manquait la carte d’identité de l’une des filles, celle qui était en cause en plus.
— Je me suis dépêchée, balbutia Marie. En vérifiant que tout y était, j’ai dû la faire tomber.
Il fut ensuite question de la profession du chef de famille, du type de spectacle proposé, du matériel utilisé.
— Des choses si lourdes pour une jeune fille ? Qui l’avait entraînée ? Comment ? Était-elle consentante ? Y avait-il eu des disputes auparavant ? Des tentatives de révolte ?
Tout en posant les questions, en enregistrant les réponses, les deux gendarmes tournaient régulièrement les yeux vers la fine jeune fille au rôle lié à la cage de verre, bizarre, oui vraiment bizarre, assise sur une chaise, absente, le regard ailleurs, les bras occupés à des torsions, à des arabesques…
L’interrogateur, le plus haut en grade, eut soudain une idée.
— Ladite Marouchka, monsieur Van de Claess, rappelez-moi sa date de naissance. 1942, vous dites ? Ça lui fait donc… dix-neuf ans. Mineure… ajouta-t-il d’un ton faussement suave.
Hippolyte détourna le regard, gêné. Mineure…
Les gendarmes optèrent finalement pour la solution qui leur parut la plus raisonnable. Ces gens-là n’étaient pas français, ils n’avaient qu’à repartir chez eux, en Belgique, le plus tôt possible. Ils allaient mener l’enquête, retrouver la fuyarde, l’appréhender, puis ils la reconduiraient à la frontière et la mettraient à la disposition de la police belge à qui il revenait de démêler l’affaire.
Hippolyte n’insista pas et fila doux, car au fond il n’avait pas la conscience tranquille. Mais de retour à la caravane, occupé à démonter le chapiteau et à tout refourrer dans la camionnette, aidé par quelques autres forains, sous les yeux de Marcel et de Margaret gentiment assis sur le seuil de leur demeure d’artistes en miniature, il avait retrouvé sa superbe et vociférait à nouveau.
— J’y crois pas, à leur enquête ! Ils se fichent pas mal de notre malheur. Il faut qu’on s’en aille, on s’en va. Mais je reviendrai, foi d’Hippolyte, et je la retrouverai, moi !
— On ne peut pas la renvoyer, la malheureuse, ça serait lui vouloir bien du mal. Comme si elle n’en avait déjà pas assez subi. On va la garder chez nous, Louis. Elle me plaît bien, à moi.
Léone faillit ajouter ce qui soudain lui traversa l’esprit, mais que par un sursaut de bon sens elle préféra taire : et si elle venait à te plaire à toi aussi, qui as plus que l’âge de prendre femme, parce que je ne serai plus longtemps là pour m’occuper de toi.
— Qu’est-ce qu’on va en faire ? Ben réponds-moi, Louis !
C’était le jeudi matin. Rose avait donc passé quatre nuits et trois jours à l’écluse de Martinpré, pour du provisoire cela pouvait déjà compter. Elle venait de remonter dans la chambre du haut, celle qui lui avait été dévolue. Personne ne devait connaître, ni même soupçonner, sa présence chez l’éclusier. L’épisode violent de la fête était encore l’objet de la plupart des conversations, riches en plaisanteries, dans tous les endroits de rencontre, les cafés, les commerces divers, les rues. Même quelques bateliers en avaient eu vent aux écluses précédentes et en parlaient à Louis, qui jouait parfaitement l’ignorance, s’indignant quand il fallait s’indigner, riant quand il convenait de rire, et approuvant sans réserve la conclusion la plus fréquente : Ils ne la retrouveront jamais ! « Ils » étant les gendarmes, respectés, voire craints, mais volontiers pris en flagrant délit d’impuissance.
Après l’orage du dimanche était revenu le beau temps d’août, le temps des portes et des fenêtres largement ouvertes, du plaisir à vivre dehors, des veillées à la fraîche sur le banc, des promenades et des jeux d’enfants en vacances, ce qui supposait du passage sur le chemin de l’écluse et ne facilitait pas le jeu que devait jouer l’éclusier pour paraître naturel. Il y parvenait tout de même, prétendait Léone bien prise par ses douleurs quand quelqu’un s’étonnait de ne pas la voir, ou quand c’était lui qui venait prendre le pain au boulanger qui faisait maintenant une tournée quotidienne, ou quand il était surpris cueillant à la place de sa mère les légumes au jardin. Il invoquait les guêpes, précoces et nombreuses cette année-là, pour justifier les volets tirés en plein jour.
Rose s’avérait docile, ne sortait que la nuit. Louis, dont la réflexion gâchait le sommeil, pourtant profond et régulier de nature, l’entendait descendre l’escalier, tourner la clé, ouvrir la porte. Il ne bougeait pas, se retenait de se relever lui aussi, guettait les mêmes bruits en sens inverse, rassuré quand il la savait à nouveau dans sa chambre, au-dessus de la sienne. Quant à Léone, il n’était même pas nécessaire de la chapitrer, la présence de Rose suffisait à la tenir à l’intérieur.
Cependant Louis commençait à penser que le jeu de cache-cache ne pouvait, ne devait pas s’éterniser.
Il savait à qui il avait affaire, maintenant. Kalinka-Rose avait raconté sa vie jusque-là. Les trois jours largement prolongés par des veillées y avaient tout juste suffi. Quand il devait sortir, le récit s’interrompait, car il ne voulait rien en perdre.
Confiante, la fille se livrait.
« C’est quand mon père a acheté la première camionnette et la première roulotte que tout a commencé, avait été sa première phrase. C’était en 47. J’avais neuf ans. »
Après cela elle s’était tue pendant quelques instants, comme pour prendre sa respiration avant d’entamer un récit que Léone et Louis devinaient long et palpitant. De ce qui avait précédé, ou bien elle ne se souvenait guère, ou bien il était inutile de l’évoquer, parce qu’elle pouvait encore se croire une fillette ordinaire, ou à peu près. Elle ne savait pas encore discerner les amorces du danger. Son père très grand et fort et parlant haut, sa mère toute menue qui ne regardait plus que lui dès qu’il apparaissait, l’art qu’elle possédait de tout emboîter, superposer, escamoter à cause de l’exiguïté des pièces, le brouhaha dans la salle du café, les gros rires des hommes, leur étonnement devant les filles du cabaretier, qui n’hésitait pas à les leur faire soupeser, poids lourd et poids plume. Elle ignorait comment vivaient en famille les filles de son âge. Sa singularité, son isolement, c’est à l’école qu’elle en avait pris un début de conscience, coincée entre le banc et le pupitre de sa table d’écolière, trop étroite pour elle, mais imposée par son âge trompeur, exclue de tous les jeux, parce qu’elle était trop grande pour se mêler aux autres, trop bête pour être admise parmi les grandes. Marie la Bruxelloise l’avait inscrite, comme le serait Violette après elle, dans une école de langue française. Mais à la maison Hippolyte employait souvent le flamand, que comme lui Marie pratiquait un peu, si bien que Rose ne s’exprimait encore correctement dans aucune des deux langues.
Et puis en 47, donc, après avoir claironné, à cause de tous ces bateaux qui fréquentaient le port d’Anvers, chargés de minerais et de bois précieux, il disait aussi de diamants, qu’il allait faire fortune dans l’Eldorado de la prestigieuse colonie, le Congo, il avait changé son fusil d’épaule et décidé de devenir marchand ambulant, parce que la sédentarité commençait sérieusement à lui peser. Son grand large à lui, ce fut donc les routes de Flandre, au volant d’une camionnette, dans laquelle il entassa un premier stock de marchandises, vaisselle et quincaillerie, acheté à bas prix à un grossiste, qu’il s’en alla revendre sur les marchés. Derrière la camionnette, pour loger la famille, une roulotte.
Louis écoutait passionnément les paroles de Rose, sans lui poser de questions, alors que Léone ne pouvait se retenir de manifester sa curiosité et ses indignations.
— Une roulotte… comme des romanichels… Elle s’arrangeait comment, là-dedans, ta pauvre mère ?
Marie se débrouillait comme elle pouvait dans un espace aussi réduit, cinq mètres sur trois, qui selon les heures était chambre à coucher, cabinet de toilette, cuisine et salle à manger. L’activité du père, heureusement, se déroulait à l’extérieur, parce que quand il entrait dans la roulotte il y prenait immédiatement l’essentiel de la place.
Pour lui, vendre sur les marchés s’apparentait à un spectacle. Il se plaisait à interpeller les ménagères, mêlant habilement le français et le flamand, si bien que son étal attirait nombre de badauds, d’abord simplement curieux, mais qu’il réussissait souvent à transformer en acheteurs. Quand il menaçait de casser une à une les pièces d’un service de faïence qu’il n’hésitait pas à qualifier de porcelaine, et à plus forte raison quand il mettait sa menace à exécution en fracassant impitoyablement sur le sol les premières assiettes, il se trouvait toujours quelqu’un pour arrêter le massacre et sauver l’essentiel du lot en réalisant d’après le vendeur l’affaire de l’année !
— Casser de la porcelaine ! Même si c’était de la faïence…
Léone n’en revenait pas. De la porcelaine, elle en possédait, un beau service complet qu’elle avait reçu en cadeau de mariage, mais dans lequel évidemment il n’était pas question de manger tous les jours, comme chez les riches, mais aux grandes occasions seulement. Il y avait bien longtemps que le service dormait au fond du buffet, plus tout à fait complet, hélas, elle le rappelait.
— La fois où j’ai cassé une tasse, et une autre fois, pire, trois assiettes d’un coup, j’en ai pleuré. Tu ne peux pas t’en souvenir, Louis, c’était le jour de ton baptême, j’avais tellement à faire, je courais partout. J’ai eu peur que ton père se fâche. Dieu merci, c’était un brave homme.
Pendant qu’Hippolyte vendait sa marchandise, dans la roulotte, en plus des activités ménagères, Marie s’essayait à apprendre l’alphabet à Violette, et surveillait les devoirs que l’institutrice de Rose lui avait donnés, préférant risquer l’illégalité plutôt que d’opposer ses arguments à ceux du colosse inquiétant venu la retirer plus qu’autoritairement de l’école.
Le père interrompait fréquemment ces séquences de travaux scolaires, au fur et à mesure que grâce à son talent le stock de marchandises fondait à l’étal et qu’il fallait aller puiser dans la camionnette.
« Marie, il me faut un faitout de huit litres ! Marie, un carton d’assiettes creuses ordinaires, en vitesse ! Marie, une grande cocotte en fonte ! Fais-toi aider si c’est trop lourd. »
Aider par qui, sinon par Rose qui n’avait pas tardé à rattraper sa mère en taille et à la dépasser carrément en poids et en force, des performances qui allaient continuer au fil des années, sans cesser de s’accentuer.
— À dix ans, je soulevais un carton de deux douzaines d’assiettes, et pour plus d’équilibre sur le marchepied de la camionnette je le tenais à bout de bras au-dessus de ma tête.
Elle ne se vantait pas de cette force. Dans sa façon de l’exprimer, Louis et aussi Léone, dont la bonté naturelle et la capacité d’émotion étaient restées intactes, ressentaient au contraire sa gêne d’être ainsi exposée. Moquée aussi parfois.
Car Hippolyte ne se bornait pas à lui faire porter ce qui était trop lourd pour Marie, mais il révélait son âge, la produisait presque déjà en lui imposant des épreuves qui n’avaient pour but que d’épater la clientèle. Des hommes applaudissaient, certains même riaient. Elle entendait aussi des femmes, parfois, qui la plaignaient : Pauvre gamine… Et cela lui allait droit au cœur, pas d’émotion, mais de honte.
Il y avait eu ce jour où un homme avait lancé à Hippolyte :
« Dis donc, camelot, ta gamine, t’es sûr que c’en est une ? C’est peut-être bien dans un cirque que tu pourras la faire embaucher un jour ! »
Le mot avait fait mouche. Sur elle, la blessant irrémédiablement. Sur Hippolyte, pour lequel il avait eu valeur de révélation. Un cirque, ou du moins une entreprise de spectacle, voilà quelle était sa voie ! D’autant plus que la cadette, avide de mouvement et contrainte au manque d’espace, s’était mise à exécuter toute seule dans son coin des acrobaties et des contorsions qui faisaient dire à Marie que cette petite-là était en caoutchouc.
Ce soir-là, autour de la table de la cuisine, après avoir décrit ce qu’elle appelait le « camelotage », Rose s’était tue longuement. Louis avait remarqué ses mains serrées au point que les jointures en étaient devenues blanches, ses yeux baissés, et deviné des souffrances intérieures qu’elle ne révélerait sans doute jamais totalement. Sauf si… si quoi ?
Léone au contraire s’était impatientée.
« Alors, tu ne dis plus rien ?
— Laisse-la, manLéone, tu vois bien qu’elle est fatiguée de tant parler.
— Oui, mais je voudrais bien savoir ce qui s’est passé après, moi ! »
A l’approche de l’hiver, quand la clientèle délaissait les marchés et que les nuits devenaient trop fraîches dans la roulotte, la famille Van de Claess réintégrait la maison dans la banlieue d’Anvers. L’argent gagné par le commerce ambulant aurait pu suffire à assurer le quotidien, mais Hippolyte, braqué sur son idée d’entreprise de spectacle, voulait amasser de quoi la réaliser quand le temps serait venu.
Pendant ces périodes hivernales, jusqu’au retour du printemps, les filles retournaient à l’école, où elles ne brillaient guère. Violette était jugée instable, mais les maîtresses avaient de l’indulgence pour cette sorte de farfadet gracieux au sourire permanent. En revanche, Rose passait pour butée, alors que son mutisme n’exprimait rien d’autre que son profond malaise.
Elle observait les autres fillettes, les écoutait parler de leurs parents, de leurs activités à la maison, de leurs rêves d’avenir, avec ces « moi, quand je serai grande… » qui se répètent mais dont la suite change si souvent dans la bouche des enfants. « Moi je serai ci… Je serai ça… maîtresse d’école, infirmière, et pourquoi pas princesse ! »
— Et toi, ma fille (Léone en était venue à cette appellation affectueuse), tu aurais voulu être quoi ?
Rose ne répondait pas, haussait les épaules pour exprimer son hésitation, parce qu’elle savait qu’elle deviendrait ce que déciderait son père, et non pas elle.
Elle ne rêvait que d’une chose. Ne plus être cette fille singulière dont l’institutrice excédée par ce qu’elle prenait pour de la mauvaise volonté comparait avec des mots ironiques la force du corps et la faiblesse du cerveau. Être semblable aux autres. L’évocation de ces souvenirs prolongeait son silence, la renvoyait en arrière, puis oubliant presque la présence de ses hôtes elle s’échappait comme à l’école, en fermant les yeux, et revivait à demi-voix ces instants.
« Je me croyais seule, je me concentrais, et je me sentais fondre, fondre, devenir toute petite, jolie, intelligente. »
Marie essayait d’initier ses filles aux tâches ménagères, sans plus de succès que les institutrices. Si elle quittait un tant soit peu Violette des yeux, elle la retrouvait dans les positions les plus saugrenues, la tête en bas et les pieds au mur, ou bien les bras et les jambes si emmêlés que c’était à n’y rien reconnaître. La couture, confia Rose, il n’y avait que ça qui lui plaisait un peu. Marie, petite musaraigne grise, habillait ses filles comme elle, de gris ou de couleurs ternes. Mais dans les mains de Rose le drap devenait velours, le coton mousseline, et les couleurs chatoyaient.
« Comme moi ! s’était écriée Léone. Tu me ressembles, ma fille. Tu as vu dans mon armoire, toutes ces belles étoffes ? »
Rose avait fait plus que voir. Chaque matin, elle avait été invitée à choisir une tenue nouvelle. Trois matins, trois robes différentes. Chaque fois un peu plus claire, un peu plus gaie, un peu plus féminine.
Des années avaient passé ainsi, tantôt la roulotte et les marchés, tantôt la maison et les travaux divers, pendant lesquelles grandissaient de pair les projets d’Hippolyte et ses filles, qui atteignirent l’une après l’autre l’âge de quitter l’école sans le plus modeste diplôme.
Mais un autre apprentissage avait commencé, avec leur père pour maître. On a beau avoir des dispositions, affirmait-il, on ne devient artiste qu’à condition de s’entraîner longtemps pour les développer.
Violette s’y prêtait de bonne grâce. Pour elle c’étaient de longues séances d’assouplissements, des étirements, des torsions, des suspensions. Elle se pliait avec son éternel sourire aux exigences d’Hippolyte, qu’elle ravissait, prolongeant chaque exercice par des inclinations gracieuses, des saluts, comme si elle était déjà devant un public, sur une scène qu’elle quittait dans une dernière cabriole. Son public, c’était Marie et les meubles de la cuisine…
L’entraînement de Rose consistait à développer encore davantage ses muscles déjà puissants en arrachant de terre, c’est-à-dire du plancher, des poids de plus en plus lourds, des haltères bricolés par Hippolyte avec des matériaux de récupération divers, essieux de voiture, plaques d’égout, sacs lestés de sable, fûts remplis d’eau…
Quand elle avait décrit ces incroyables séances, les yeux fixés sur la toile cirée de la table, elle s’était limitée à la simple énumération des objets et des gestes. Louis la regardait intensément. Il la revoyait quelques jours plus tôt, sur la piste du chapiteau, accroupie d’abord, puis soudain dressée, son corps exposé dans ce maillot dont il n’avait pas perçu l’indécence sur le moment, sous le coup de l’étonnement. Mais à la voir chez lui, dans une robe qui contenait ses formes en les soulignant à peine, en les adoucissant, en les féminisant, cette indécence lui sautait aux yeux et au cœur et le révoltait.
« Mais, ta mère… ? » avait soufflé Léone.
Elle n’avait pas tout perdu, en vieillissant, ni son intuition ni son expérience de femme qui s’était frottée aux hommes, même de façon éphémère avec ceux auxquels elle s’était donnée. D’après la façon dont sa fille en parlait, sa petite bonne femme de mère ne devait pas être mauvaise. Folle de son colosse de bonhomme. Mais de là à le laisser traiter ainsi ses enfants ! Elle-même avait perdu la tête avant de rencontrer celui qui ne l’avait pas rendue folle, qui aurait eu maille à partir avec elle s’il s’était avisé de maltraiter le P’tit Louis d’alors. Il lui avait bien tiré les oreilles quelquefois, un peu botté les fesses même, mais cela faisait partie pour tout gamin de l’apprentissage de la vie de tous les jours.
« Pendant l’hiver de 53 à 54, avait continué Rose, mon père a trouvé un emploi qui lui a plu. Trop même… » avait-elle ajouté, marquant ensuite un silence, faisant le tri dans sa tête, entre ce qu’elle allait pouvoir révéler de cet épisode et ce que sa honte et sa pudeur lui feraient garder secret, malgré l’estime et la confiance qu’elle ressentait pour ses hôtes.
C’est au célèbre zoo d’Anvers qu’Hippolyte avait été engagé. Comme aide-soigneur, c’est-à-dire chargé de tenir propres les lieux de vie des animaux et de leur distribuer la nourriture. En lui présentant les pensionnaires dont il aurait à s’occuper, on lui avait signalé le cas d’un grand chimpanzé au caractère renfermé, qui refusait tout contact avec ses congénères. Toujours immobile derrière les barreaux de sa cage, il semblait perdu dans des pensées énigmatiques. Les soigneurs, envers lesquels il se montrait d’une indifférence totale, ne le contrariaient pas et respectaient son tempérament.
« Mon père nous en parlait souvent, de ce chimpanzé ; il lui avait donné un prénom, Ernest. »
Léone avait sursauté.
« Ernest ! Appeler un animal comme une personne, un singe par-dessus le marché ! »
Puis elle avait ri, à cause de l’éclusier voisin, et répété : « Ernest ! Ernest ! »
Rose se limita à dire que son père prétendait s’être fait un ami de l’animal, et que quand il lui parlait, celui-ci paraissait le comprendre, s’approchait de la cage et tentait de glisser une main à travers les barreaux.
Mais elle se tut bientôt, parce que cette familiarité singulière avait fait germer dans l’esprit d’Hippolyte une idée plus osée encore que celle de présenter ses filles en spectacle. L’idée de s’approprier son nouvel ami Ernest et de l’associer à son projet. Il ne doutait pas d’en trouver les moyens. Un soir, particulièrement en verve, il n’avait pas hésité à interpeller sa fille aînée.
« Puisque tu es si forte toi aussi, pourquoi ne pas imaginer un numéro en duo, voilà qui serait de l’inédit, du sensationnel, de quoi surpasser tous les forains ordinaires ! »
Était-ce seulement une plaisanterie ? Pas sûr… Un spasme glacé avait étreint le cœur de Rose, et pour la première fois elle avait profondément haï son père. Une fracture définitive s’était ouverte entre elle et lui.
« Tu ne dis plus rien, ma fille ? Je te vois toute songeuse, s’était étonnée Léone. Alors, cet Ernest, il a fini par l’apprivoiser, ton père ?
— L’hiver s’est terminé, on a repris la route pour les marchés. »
Ce qu’elle ignorait, parce que dans un réflexe de fierté ou de honte, ou des deux, Hippolyte avait caché à sa famille la fin de son histoire d’amitié avec Ernest, c’est que son manège avait attiré l’attention du soigneur en chef qui l’avait observé en douce, jusqu’au jour où il avait surpris des propos étranges.
« Tu t’emmerdes, mon pauvre ami, disait Hippolyte au grand singe, mais tu n’en as plus pour longtemps. Je vais te sortir de là, te faire découvrir la vie de famille et tu deviendras un as ! »
Le soigneur avait couru dare-dare dans le bureau du directeur, Hippolyte avait été congédié sur-le-champ, et il avait dû s’estimer heureux de ne pas être poursuivi pour préméditation d’enlèvement, ou emmené dans une camisole chez les fous.
De cela il n’avait pas soufflé mot, mais dans un revirement dont il était coutumier, il décréta qu’en soignant particulièrement les choses, il se mettrait lui-même en scène avec ses filles, ce qui suffirait à produire un spectacle de bonne tenue.
Deux années encore avaient vu alterner le commerce et l’entraînement des artistes, jusqu’au jour où Hippolyte avait étalé sur la table une carte de la Belgique prolongée par la partie nord et nord-est de la France, et tracé l’avenir de la famille.
D’une, on allait quitter Hoboken, la Flandre et les Flamingants avec leur fichue langue, qui lui avaient fait gagner pas mal d’argent mais qu’il méprisait soudain, descendre jusqu’à Charleroi, y trouver un pied-à-terre, pas trop loin de ces régions françaises et leurs villes, le Nord, Denain, Valenciennes, Maubeuge, Béthune, les Ardennes et la vallée de la Meuse, Charleville, Sedan, Givet, Revin, qu’il pointait du doigt sur la carte, et peut-être même plus bas, des endroits où les gens, affirmait-il, étaient friands de fêtes foraines et d’attractions sensationnelles.
De deux, on allait s’équiper, de fond en comble, pour cette nouvelle aventure.
L’affaire fut menée rondement. Une maison louée à Pont-de-Loup, dans la banlieue de Charleroi, devint une véritable ruche où s’activèrent Hippolyte et Marie, dépensant sans compter leur magot amassé avec les services de table, batteries de cuisine et autres ustensiles. La camionnette de camelot fut révisée, renforcée et transformée pour contenir les éléments du futur chapiteau et les accessoires nécessaires au spectacle, mât, cordes, poids et autres, plus la fameuse cage de verre qu’il avait imaginée pour créer du mystère avant l’apparition de Violette, commandée à un verrier en la prétendant destinée à un élevage de souris blanches, et dans laquelle la sylphide apprit à s’introduire grâce à son extrême souplesse. Marie l’ingénieuse redonna un coup de neuf à la roulotte rebaptisée caravane. Puis elle imagina et réalisa les costumes des artistes. Un justaucorps de satin rose s’imposait pour Violette, garni de volants qui s’ouvriraient en corolle quand elle sortirait de la cage, comme un papillon de sa chrysalide. Pour Rose, un maillot noir de lutteur dont le choix du tissu, la coupe et les renforts nécessaires lui donnèrent bien du fil à retordre. Pour Hippolyte, une vaste cape de drap noir doublée d’un éclatant satin rouge.
Restait la phase finale, d’une grande importance, car une partie capitale de la réussite en dépendait : trouver une dénomination pour la troupe. Hippolyte prétendait que les meilleurs artistes ne portent jamais leurs vrais noms et prénoms, rarement de nature à motiver la curiosité. Ainsi pour eux trois, comment attirer la clientèle en annonçant Hippolyte, Rose et Violette Van de Claess ? Non ! Il fallait du clinquant, des noms qui intriguent.
Pour lui-même, il n’eut pas l’ombre d’une hésitation. Ce serait Tarass-Boulba. Les pères de son enfance lui auraient au moins transmis cet héritage. Il lui suffirait d’accentuer les caractères de sa prétendue race pour se présenter comme un descendant du célèbre cosaque. Il s’entraîna à tirer de sa voix, puissante de nature, des accents gutturaux et roulants qui au début faisaient trembler Marie.
C’est elle qui eut l’immense mérite d’extraire de ses lointains souvenirs de lectures d’adolescence deux prénoms russes qui laissèrent Hippolyte muet d’admiration. Kalinka pour Rose, tandis que Marouchka, à la consonance plus féminine, conviendrait tout à fait pour Violette.
Il fallut deux jours entiers au chef de la nouvelle troupe ainsi créée pour peindre, rouges sur fond blanc, les noms enchanteurs sur les flancs des véhicules et sur le calicot qui ornerait le chapiteau : TARASS-BOULBA ET SES FILLES KALINKA ET MAROUCHKA.
— Pourquoi es-tu entré sous notre chapiteau, dimanche ? demanda Rose à Louis, ce jeudi soir. À cause de ces noms ?
Elle s’était mise, tout naturellement, à le tutoyer.
— Non. À cause de l’orage et de la pluie, je me suis précipité au plus près.
— Comme c’est drôle, le hasard, c’est lui aussi qui m’a fait me réfugier dans ta voiture. J’avais essayé d’en ouvrir deux autres avant, elles étaient fermées à clé. Pas la tienne.
Rose savait ce soir-là qu’il s’agissait de la dernière représentation pour elle. Elle n’en pouvait plus. Elle se demandait comment elle avait pu tenir jusque-là, pendant plusieurs saisons, d’avril à septembre, dans ces villes dont elle ne voyait rien, rien d’autre que les places où s’installaient les forains. Elle ne supportait plus de monter et de démonter le chapiteau avec Hippolyte, déguisée en homme, ses cheveux serrés sous une casquette, pour ne pas être reconnue et nuire ensuite à la présentation du spectacle. De se glisser dans ce maillot qui soulignait l’anomalie de son corps. De sentir tous ces regards braqués sur elle. D’entendre ces commentaires ironiques et vulgaires. De se prêter à ces mises en scène combinées par son père aussi habile à vendre la singularité de ses filles qu’à écouler de la faïence sur les marchés.
— Il m’avait tellement répété que je ne pourrais jamais rien faire d’autre que j’avais fini par le croire. Par accepter comme une fatalité l’idée que toute autre vie était impossible pour moi. Vivre comment ? Je ne savais même plus rêver. Je voyais ma mère approuver tout ce que décidait mon père, ma sœur se plier à toutes ses volontés avec le sourire, sans avoir l’air d’en souffrir. Je leur en voulais de cette docilité. Je ne sais pas s’il y avait quelque chose à comprendre, moi je n’y comprenais rien et je voulais seulement que ça s’arrête.
La suite, Louis la connaissait, il en avait été le spectateur. Marouchka apparemment endormie dans la cage de verre. Le premier coup de fouet, sans résultat.
— J’ai cru que c’était combiné entre vous.
Le second coup de fouet, et ce bond qui l’avait projetée debout, saisissant le public.
— Il a compris que je n’étais pas comme d’habitude, que je me révoltais, parce que je l’ai regardé droit dans les yeux, que je n’ai pas baissés devant les siens, qui me donnaient l’ordre de plier devant lui. Il a sifflé entre ses dents un mot que j’ai entendu : Fainéante. Alors je suis devenue comme folle. J’ai attrapé et lancé les haltères vers lui. J’aurais pu le tuer. Je crois d’ailleurs que sur le coup j’en ai eu l’intention.
Elle s’est tue, tous les trois se sont regardés, effrayés à retardement par cette éventualité. Se seraient-ils trouvés là, ensemble, si Tarass-Boulba était mort ? Louis n’aurait pas embarqué une criminelle ; galvanisé par le mot lui-même, il aurait appelé à l’aide pour la sortir de sa voiture et la livrer aux gendarmes.
— Je le savais, qu’il n’était que blessé, dit-il. Fallait voir comme il se débattait, et entendre comme il criait !
— Tu serais en prison à l’heure qu’il est, ma pauvre fille, ajouta Léone, même si dans le fond c’est ton père qui avait tous les torts. La justice c’est la justice, celui ou celle qui a tué doit payer.
Rose n’avait pas demandé son reste. Elle avait raflé au passage la cape d’Hippolyte pour s’en envelopper, elle était allée dans la caravane ouvrir le sac aux papiers dont elle connaissait la place et en avait tiré sa carte d’identité, consciente qu’elle se coupait irrémédiablement de sa famille. Elle s’était engagée dans la première rue déserte qu’elle avait avisée, et qui par un heureux hasard menait par d’autres rues jusqu’à l’extrémité de la ville où beaucoup d’amateurs de fête avaient garé leur voiture.
— Pourquoi tu ne m’as pas chassée, Louis, quand tu m’as vue ? Tu as eu peur de moi ?
— Oui… non… enfin si, un peu… Mais c’est pas ça. J’ai pas réfléchi. Je t’ai emmenée, c’est tout.
— Écoutez-moi, Louis. Quand tu as fait ta communion, en… je ne sais plus en quelle année, tu sais, moi, les dates, maintenant je les oublie.
— ManLéone, qu’est-ce que tu vas encore me dire de ma communion ?
— Écoutez-moi, je te dis. Les cousins de Belgique, je ne saurais pas t’expliquer à quel degré de parenté on est avec eux, c’était du côté de ma mère, mais de loin. L’idée m’était venue comme ça de les revoir.
La dernière fois, pensa Louis, c’était le chapeau vert de la cousine… Il soupira, résigné à patienter plutôt qu’à contrarier sa mère.
Ils prenaient le café ensemble. Rose n’était pas encore descendue, ils entendaient ses pas au-dessus. Elle avait terminé son récit la veille, fort tard, sans que soit posée la question : et maintenant ?
— Si je pense à eux, c’est pour elle, reprit Léone en pointant un doigt vers le plafond.
— Pourquoi, pour elle ?
— Ben parce qu’elle est belge, pardi !
— Et alors ?
— Et alors ? répéta-t-elle en mimant l’air étonné de son fils, puis elle pouffa dans sa main. Il paraît que je déraille, et des fois c’est vrai, mais je suis encore capable d’avoir des bonnes idées, quand il faut !
Louis comprenait enfin. Faire passer Rose pour une cousine de Belgique, voilà ce que manLéone venait d’imaginer. Une foule de questions envahit aussitôt son esprit : elle serait venue d’où précisément, cette cousine, quand, comment, pourquoi, pour combien de temps ? Il savait les campagnards curieux de nature, avec ou sans arrière-pensées. Et puis la famille de Rose n’était-elle pas à sa recherche ? Si le terrible Tarass-Boulba rappliquait un jour et retrouvait la trace de celle qui devait lui manquer, peut-être pas en tant que fille, mais en tant que gagne-pain ?
Pourtant il souriait, parce qu’en même temps il sentait monter en lui une joie et une émotion qui n’échappèrent pas à Léone.
— Ah ! dit-elle, tu vois qu’on a toujours besoin de sa mère, même quand on est un homme !
Lui se servait un deuxième café, il souriait toujours, en se disant qu’il perdait un peu la boule lui aussi, vu qu’en ne la contrariant pas il se ralliait à son idée. Provisoirement encore ?
Quelques coups de corne annoncèrent une péniche. Avant de sortir, Louis regarda sa mère. Elle riait encore. Fière d’avoir trouvé la solution. Heureuse de garder la fille sous son toit.
La péniche était une régulière, la Flore, dont le marinier avait succédé à son père, comme Louis à Maurice. Les deux hommes se saluèrent chaleureusement, la femme demanda comment se portait Léone, dont elle avait souvent apprécié la gentillesse.
Louis allait rentrer quand l’Ernest déboula sur son vélo et stoppa près de lui.
— Ma femme la fera passer, celle-là, dit-il en désignant la péniche qui filait dans le bief. Je viens prendre des nouvelles de ta mère, le boulanger m’a dit qu’elle laissait tout le temps les volets fermés, en plein midi je dis pas, mais toute la journée… Elle serait pas malade, des fois ?
Louis n’eut pas le temps de répondre. Léone apparaissait à la fenêtre, ouvrait en grand les volets qui claquèrent contre le mur et s’avançait sur le seuil.
— Tiens, Ernest, qu’est-ce donc qui vous amène aujourd’hui ?
Elle rit, en pensant au grand singe.
— Entrez, vous allez bien boire une petite goutte.
Ernest entra, suivi de Louis. Près de la table, en robe vert pomme, les cheveux nattés, le visage grave mais serein, se tenait Rose.
— Ah ! vous avez de la visite, dit Ernest, qui ôta aussitôt sa casquette qu’il cala sous son bras.
— Ça n’empêche pas de s’asseoir. Tu nous ressers un peu de café à tous, avant la goutte, ma fille ?
— Une parente ? hasarda Ernest qui ne la quittait pas des yeux.
— Oui, c’est ça, une parente. La petite-fille d’une de mes cousines, mariée et établie en Belgique depuis belle lurette. Il y a eu bien du malheur dans cette famille-là, la voilà seule, maintenant, ou presque. Alors elle a eu l’idée de venir faire notre connaissance, chercher un peu de réconfort près de nous, et elle a bien fait. Ça arrive entre parents éloignés, qu’on se perde de vue et qu’on se retrouve.
L’Ernest bredouilla une phrase maladroite sur les liens de parenté, mais sa curiosité n’était pas entièrement satisfaite.
— Elle est arrivée comment ?
— Dites donc, Ernest, le train et le taxi, c’est pas fait pour les chiens ! dit Léone qui savait encore qu’il n’y avait rien de plus efficace que l’ironie pour couper court à ce genre d’interrogatoire. Et toi, Louis, si tu servais la goutte ? Tiens, je vais en prendre une larme, aujourd’hui, sur un sucre. Tu veux y goûter aussi, ma fille ?
Dès le lendemain, tout Martinpré était au courant. Les plus curieux ne tarderaient pas à trouver des prétextes pour aller faire un tour du côté de l’écluse et tenter d’apercevoir cette cousine dont l’existence même leur était inconnue, ce qui la rendait mystérieuse, donc fort intéressante.
OceanofPDF.com