Rêveur de l'écluse, Le

Henriette Bernier · Chapitre 4 sur 11

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Rêveur de l'écluse, Le

Chapitre 3

 

 

Quinze ans plus tard, Léone était toujours de ce monde, septuagénaire. Louis, la trentaine largement entamée, était encore célibataire. Léone perdait un peu la tête. Louis ne rêvait plus d’ailleurs.

La disparition de Maurice avait eu pour conséquence immédiate sa nomination comme éclusier en titre à Martinpré. Bien que cet avenir eût été tracé pour lui depuis son enfance, il en avait ressenti une véritable fierté à laquelle le fait de lui succéder n’était pas étranger. Désormais chef et soutien de famille, il avait été dispensé du service militaire, mais n’en était pas moins devenu un homme aux yeux de tous.

Alors que le contraire eût été possible, la révélation de manLéone n’avait fait que renforcer son attachement et son admiration pour l’homme simple et droit qu’il ne pouvait pas considérer autrement que comme son père. L’autre, le caberlot, l’homme du Nord qui ne tenait pas en place, s’il lui avait fourni enfin l’explication de son désir de connaître l’ailleurs, n’avait pris que peu de place dans sa tête, et pas du tout dans son cœur. Sa ressemblance physique avec lui, bien sûr, l’avait quelque peu troublé, au début. Mais qu’y pouvait-il, sinon accepter le fait une fois pour toutes et se dire que si cela n’avait pas porté préjudice à la famille jusque-là, il n’allait pas commencer à en faire une histoire. Jamais plus il n’avait questionné Léone à son sujet, jamais il n’avait éprouvé l’envie de le connaître. Le chapitre était clos, Maurice était son père, point final. Et s’il avait fait couper cette longue mèche qui lui tombait sur les yeux, c’était parce qu’à force elle le gênait et qu’il n’avait plus l’âge de cette coiffure de gamin.

La vie et le travail à l’écluse s’étaient petit à petit réorganisés, dans la monotonie et la tranquillité. L’ombre de Maurice les avait longuement accompagnés, et jamais complètement quittés. Il leur avait été difficile d’exprimer la sensation de vide qui va de pair avec toute absence définitive, à la fois par pudeur et par crainte de ces mots qui sonnent si faux, quand ils sont dits par des gens qui n’ont pas connu de deuil intime, et si justes, donc cruellement émouvants, dans la bouche de ceux qui savent. On pourrait croire parfois, en les voyant continuer à vivre apparemment comme avant, que les gens simples ne ressentent pas les choses comme les autres, ceux qui savent, ou croient savoir, manier les mots. Il n’en est rien. Les sentiments existent, mais ils restent à l’intérieur, et ils font leur œuvre, à leur manière. Le caberlot, dont Louis connaissait l’existence, et l’autre n’avaient pas empêché Léone et Maurice de former un couple, dans lequel l’estime et le quotidien réellement partagé avaient remplacé l’amour, ou plutôt lui avaient donné une autre forme, peut-être plus solide. Dans les premiers temps de son deuil, des mois, même quelques années, Louis comprenait qu’elle voyait Maurice partout, dans ses regards. Sur sa place vide à la table, dehors sur le banc, où même seule elle ne s’asseyait jamais au milieu. Sur ses vêtements de travail toujours accrochés dans la remise. Sur lui, le fils, quand il manœuvrait, qui ne ressemblait pas au père, et pour cause, mais qui effectuait les gestes qu’il lui avait transmis. Puis le temps pour elle avait transformé l’absence et le chagrin en une douce mélancolie, tandis que son esprit s’embrumait peu à peu. Elle oubliait et mélangeait les noms, les dates, les souvenirs. Certains jours pourtant, des jours semblables aux autres, sa mémoire lui revenait, elle citait alors des faits avec des précisions étonnantes.

« Oui, à ta communion, la cousine de Belgique avait un chapeau vert, avec l’arrière relevé et le devant rabattu sur le front, un drôle de chapeau, je la revois, la cousine, comme si c’était hier. Et toi, tu t’en rappelles aussi ? »

Non, Louis ne se souvenait pas du chapeau vert de la cousine…

Elle insistait :

« Mais si ! Même qu’il y avait une plume sur le côté ! Elle croyait nous épater avec ça. »

 

En ce tout début des années soixante, sur la branche Nord du canal de l’Est, comme sur la plupart des voies navigables, le trafic n’était guère plus important, en nombre de bateaux, qu’avant la guerre. Car si l’activité économique s’était intensifiée, d’autres moyens de transport, le chemin de fer, et davantage encore la route, étaient en pleine extension. La vitesse devenait un atout qui n’allait plus cesser de peser sur les relations de toutes sortes, notamment commerciales. Si les bateliers commençaient à se poser des questions sur l’avenir de leur profession, la menace ne semblait toutefois pas imminente. Il y avait encore du travail pour eux. Dans les régions de production céréalière, par exemple, les paysans s’étaient groupés en coopératives, comme ailleurs d’autres pour le lait, ou le vin. Des silos avaient été construits le long des canaux et de la Meuse navigable. Le grain amassé pendant les moissons en descendait en coulées dorées, dans une odeur chaude de paille et de poussière, et remplissait le ventre des péniches amarrées à leur pied.

La vie des bateliers n’avait guère changé, mis à part quelques améliorations dans le domaine du confort. Cependant on sentait que le mouvement général d’accélération les titillait aussi, comme en témoignait l’apparition sur les péniches de voitures, les rapprochant ainsi des gens « d’à terre » et de leurs facilités.

Et comme en tout il y a des contraires, la vie au fil de l’eau commençait à tenter des amateurs de calme et de temps oublié, pour quelques jours ou quelques semaines.

« Qu’est-ce que c’est donc que ce petit bateau-là ? » s’était étonnée Léone un matin.

Elle allait faire ce jour-là la découverte de la navigation de plaisance, deux mots dont la fusion lui parut surprenante, et même choquante. Pour elle qui connaissait bien la vie des bateliers, en apparence facile, comme s’il n’y avait qu’à se laisser glisser, mais en réalité une vie rude, qui imposait des sacrifices, la « singer », elle avait employé ce mot, lui avait paru déplacé. Il y avait sur ce petit bateau un homme et une femme, d’âge moyen, tous les deux vêtus de pantalons blancs et de maillots rayés, coiffés de casquettes, le nez chaussé de lunettes de soleil, Léone disait « des lunettes noires », des tenues qu’elle avait jugées ridicules. Et dire que pour ces gens qui se promenaient sur l’eau, le travail des éclusiers était le même que pour les vrais bateliers, qui travaillaient, eux.

Elle avait dû s’y faire, car le nombre des bateaux de plaisance croissait d’année en année, chaque été en amenait davantage, Louis en faisait le compte. À la fin des années cinquante ils n’étaient pas loin de représenter le dixième du trafic, déjà. Il se doutait que ce chiffre augmenterait, mais sans aller jusqu’à penser que cinq décennies plus tard, ce qui est peu à l’échelle du temps, les chiffres s’inverseraient et qu’un seul passage sur dix concernerait une péniche commerciale. Léone n’en voulait plus aux plaisanciers et appréciait même la vue de ces petits bateaux qui attendaient parfois d’être deux pour demander le passage. Elle allait jusqu’à s’approcher du sas et entamer la conversation avec ces originaux qui s’en amusaient gentiment.

Le même revirement de mentalité s’était effectué à la campagne en faveur des adeptes du camping à la ferme. Les premiers qui avaient demandé à planter leur tente ou à garer leur caravane dans un pré ou un verger, se déclarant ravis de découvrir la vie champêtre, voire d’y participer, avaient été considérés comme de doux dingues qui se faisaient de la vie des paysans une idée bien éloignée de la réalité. Puis on s’était apprivoisés de part et d’autre. Ces vacanciers-là, comme les navigateurs de plaisance, étaient dans l’air du temps, dont la nature est de passer, donc de changer.

 

Était-ce à cause de Léone, de la nécessité de devoir vivre avec elle et la protéger, que Louis n’avait pas encore trouvé, ni même cherché, la femme qui accepterait de partager sa vie d’homme ? Elle déraillait de temps en temps, ne savait pas quel jour on était, cherchait vainement le nom du passant qui l’avait saluée le matin devant l’écluse. Cependant elle assumait encore à peu près la gestion de la maison, l’entretien du linge et de la cuisine.

Elle s’était remise à parler de Maurice, comme si sa disparition était encore récente.

« Ton père, Louis, ça fera combien ? Quatre ans ? Tant que ça ?

— Quinze ans, manLéone. »

Elle ouvrait des yeux ronds, puis les plissait pour réfléchir, remettre de l’ordre dans sa tête.

Il arrivait à Louis de l’entendre prononcer, quand elle se croyait seule, les interjections qu’elle employait pour l’appeler : Hé ! ho ! viens donc voir !

Elle évoquait aussi parfois, toujours quand elle se croyait seule, le caberlot, alors qu’elle n’en avait jamais reparlé après l’enterrement de Maurice.

« J’me demande s’il est encore vivant, le Grand Flandrin… »

Elle en mentionnait un autre, aussi, mais d’une façon si confuse que Louis était persuadé qu’il n’avait pas existé, celui-là, que c’était une invention de son esprit malade.

« L’autre… disait-elle seulement, l’autre… »

Rien de plus.

Laisser Léone seule pendant quelques heures, s’il avait besoin de s’absenter, pour des achats au bourg ou pour une distraction, ce qui était rare, ne comportait pas de risque, et souvent il demandait à quelque bonne âme du village de rendre une petite visite à sa mère. Si la solidarité féminine ne s’exerçait plus autant, les femmes accouchant désormais pour la plupart à la maternité de Verdun et le sacrifice annuel du cochon suivi de la fabrication de charcutailles à domicile ayant tendance à disparaître, elle savait encore se manifester. Louis avait adopté quelques éléments de progrès, comme l’ouverture d’un compte bancaire sur lequel était versé son salaire. Il ne se déplaçait plus à vélo, il avait acheté une voiture d’occasion, une camionnette de marque Peugeot qui remplaçait également la brouette pour le transport de l’herbe aux lapins et des sacs de pommes de terre.

Non, ce n’était pas à cause d’elle qu’il avait laissé filer les années en célibataire.

À cause de son travail alors ? De cette disponibilité constante, à l’exception des quelques jours de fêtes chômées pour les bateliers ? Ceux-ci naviguaient même le dimanche. Ce n’était pas une obligation pour eux, chacun agissait à sa guise, libre de s’amarrer quand il le souhaitait, où bon lui semblait. Mais l’impératif étant pour eux de trouver le maximum de fret et de respecter les délais de livraison de leur cargaison, toute perte de temps pouvait leur porter préjudice.

Mais les paysans laissaient-ils leurs bêtes sans nourriture et sans soins, demandaient-ils à leurs vaches de retenir leur lait, les boulangers n’allumaient-ils pas leur four, le jour du Seigneur ? Et la liste aurait pu s’allonger des travailleurs du dimanche.

Des arrangements étaient possibles. En famille, ou avec quelque connaissance de confiance. L’éclusier le plus proche, côté amont, l’Ernest, un brave sexagénaire, confiait sans problème son écluse à la Félicie, sa femme, comme Maurice l’avait fait avec Léone, pour rendre service à un collègue.

Ce n’était donc pas non plus une question de travail. Louis s’était installé sans volonté avérée dans la vie tranquille d’un éclusier de campagne, qui continuait à côtoyer des bateliers sans plus avoir envie de les suivre. Ce n’était plus pour lui le temps des rêves. Comme ce n’était plus celui des trimards, ils avaient disparu, réintégrés dans la société, à moins que ce ne fut le contraire, rejetés totalement. Où pouvaient-ils être alors ? Plus de sidis non plus. Plus d’hommes à chéchia et à babouches, au dos lourdement lesté, sur les chemins. Leurs compatriotes, en bleu de travail, vissaient des boulons sur des chaînes de voitures ou descendaient dans les mines, regardés de travers à cause d’une certaine guerre qui cette fois ne se déroulait pas en France. Quant aux romanichels marchands de paniers et diseuses de bonne aventure, comme les paysans qui remplaçaient leurs chevaux par des tracteurs, ils remplaçaient les leurs par des camionnettes et des caravanes, et de camps-volants voleurs de poules devenaient des gitans, aux mêmes regards sombres.

Une page était simplement tournée, une page de sa vie comme de celle de toute la société.

Louis n’éprouvait pas un grand besoin d’amusements. Invité à des mariages ou autres cérémonies familiales, il ne refusait pas, mais ne faisait pas partie des boute-en-train.

Dans ce domaine aussi le modernisme bousculait quelque peu les traditions. Pour les banquets et les bals, aux granges débarrassées des toiles d’araignée et des résidus de paille puis décorées avec des draps tendus et les fleurs des jardins se substituaient peu à peu des salles des fêtes. Aux lourdes et interminables agapes, les premiers buffets. Aux menus manuscrits, des cartons imprimés. Les mariées, toujours supposées chastes, craignaient de moins en moins l’autorité et le jugement des curés qui les avaient baptisées et catéchisées, et s’enhardissaient à découvrir leurs bras, et même leur décolleté, pour monter à l’autel. Et bientôt, les listes de mariages allaient enlever aux cadeaux leur essence même, le plaisir du choix, mais empêcher que par la tante Unetelle ou la cousine Chose ne soit offerte la même paire de draps, ou pire la même soupière tarabiscotée plus destinée à trôner au beau milieu d’une table sur un napperon au crochet qu’à contenir de la soupe.

Léone ne sortait plus. Le fouillis de ses souvenirs ressuscitait sa curiosité et elle questionnait Louis.

Quand il s’agissait d’un mariage, elle demandait toujours en premier si « la mariée était en blanc ». Question capitale. Elle-même s’était mariée en blanc, malgré l’autre qui revenait encore parfois la troubler…

 

Ce dimanche d’août 1961, comme chaque été, au volant de sa voiture rustique, Louis se rendait à Stenay, modeste chef-lieu de canton qui faisait figure et office de ville pour la population des alentours. C’était la fête, et à en juger par la file de voitures garées en bordure de la route dès l’entrée de la localité, il devait y avoir la foule des grands jours.

Si les fêtes de villages n’offraient encore comme distractions que le petit bal traditionnel, et quelquefois, pour le plaisir des enfants, un manège de chevaux de bois et une boutique de confiseries, dans les villes des forains, plus nombreux d’année en année, présentaient des attractions, certaines à sensation, à grand renfort de musique, de lumières, de bruit et d’annonces racoleuses.

Louis chercha du regard le premier emplacement libre pour se garer, quitte à devoir marcher pour atteindre le centre où se concentrait l’animation. Le temps était propice à la fête, ensoleillé, chaud – les cafetiers aussi feraient leurs affaires –, un peu trop même, ça pourrait tourner à l’orage, comme l’avait suggéré le bulletin météo entendu à la radio avant de quitter la maison : « Possibles orages dans le nord-est du pays, de la frontière belge à la frontière allemande. » La Belgique, à vol d’oiseau, était à moins de vingt kilomètres.

Une fois la voiture garée, Louis n’en sortit pas tout de suite. Il hésitait. Léone craignait l’orage, depuis qu’enfant elle avait vu la foudre tomber sur la ferme voisine de celle de ses parents et l’incendie qui avait suivi.

Elle n’est pas seule, se dit-il, l’Ernest est à l’écluse. Et puis je vais juste faire un tour, je ne rentrerai pas tard.

Il ne verrouilla pas sa voiture. La serrure du hayon étant défectueuse, à quoi bon fermer les portières… Puisqu’il emportait la clé, on ne pouvait pas la lui voler, et elle ne contenait rien qui puisse tenter un éventuel chapardeur.

Dix minutes plus tard, Louis était sur les lieux de la fête : le centre-ville, avec ses arcades, sa place et le superbe kiosque sous lequel se produisait régulièrement la fanfare locale, la « clique ». Comme chaque année, elle avait joué le matin, à la sortie de la grand-messe, et recommencerait en fin d’après-midi.

Il éprouva d’abord une sorte de vertige. Lui, si habitué au calme des bords du canal, seulement troublé par le ronronnement des moteurs des péniches, s’était toutefois adapté au bruit des tracteurs et des machines agricoles dont l’usage se développait, mais ce n’était jamais en continu. Alors qu’ici c’était une stridence de voix, de cris et de rires, à laquelle se mêlaient des musiques qui ne ressemblaient pas à celle de la clique, parfaitement menée par son chef, mais qui rivalisaient entre elles pour l’emporter en force. La fête constituait un véritable rituel où les campagnards venaient pour se distraire, et aussi pour y croiser des connaissances qu’on apostrophait vivement avant des embrassades sonores et de rudes poignées de main. Et là, plantés au milieu de la foule dont ils ralentissaient le flot, les gens échangeaient des nouvelles de leur famille, de leurs affaires, de leurs bonheurs et de leurs malheurs.

Le premier étal de confiseries ramena les pensées de Louis vers Léone. Il ne devrait pas oublier de lui rapporter des nougats, elle le lui avait rappelé plusieurs fois. Quelques années plus tôt, la première fois où il était venu en voiture, il l’avait amenée à la fête. Mais bousculée par la foule, saluée par des personnes qu’elle ne reconnaissait pas toutes, abasourdie par la musique, elle avait semblé perdue, à tel point qu’il avait jugé inutile de faire le tour des attractions. Ils s’étaient un peu attardés, une seule fois, devant cet étal de confiseries, où elle avait eu le regard attiré par des chapelets de grands nougats entourés comme des papillotes de papiers vivement colorés et scintillants. Elle en avait acheté six, non pas pour les manger, mais pour les accrocher dans sa cuisine, en guise de décorations. Les couleurs, le brillant du papier, surtout quand un rayon de soleil entrait par la fenêtre, la ravissaient.

Elle n’était plus retournée à la fête, mais Louis lui en achetait d’autres chaque année, pour remplacer ceux dont les emballages perdaient leur éclat à cause des vapeurs de cuisine.

« Tu m’en prendras trois, des beaux, avait-elle précisé, pas tous de la même couleur. »

Pas de danger qu’il l’oublie, il les achèterait avant de quitter la fête.

 

À l’exception de grandes occasions, Léone ne s’était jamais habillée de couleurs vives, ou seulement claires. Elle avait cependant la passion de ces couleurs, non seulement pour les nougats, mais aussi pour les tissus. Comme toutes les femmes de sa génération, elle avait appris à coudre et confectionnait elle-même ses vêtements, du moins les ordinaires, pas les manteaux, ni les costumes. Depuis le début des armées cinquante, un marchand de tissu de Sedan, qui avait là-bas pignon sur rue et magasin, parcourait la campagne avec une vaste camionnette et offrait un large choix aux couturières, professionnelles ou improvisées. Léone lui achetait du simple et du discret, mais se plaisait à regarder, et même à toucher, des tissus plus voyants, qui tranchaient sur les autres. Du temps de Maurice, elle n’aurait pas osé. Son esprit un peu égaré lui en ayant donné l’audace, elle avait commencé à acheter de belles étoffes, pas du satin, ni de la soie, non, de la cotonnade rose, verte, jaune, unie, à fleurs, à petits carreaux. Ses tenues de maison, des sortes de larges robes à la coupe simple, sur lesquelles elle nouait toujours un grand tablier, elle les appelait ses « casaques ». Elle s’était mise à confectionner aussi des casaques avec les beaux tissus, mais elle ne les portait pas, celles-là, elle les suspendait dans son armoire où elle les regardait et les caressait. Parfois elle en sortait une et se contentait de la placer devant elle, face à la glace de l’armoire, pour juger de l’effet.

Louis connaissait cette lubie de Léone, il la voyait couper et coudre, mais il ne se permettait ni remarque ni moquerie, elle était sa mère, libre, surtout de se faire plaisir à sa façon.

 

— Tu fais un carton, Champart ?

Celui qui venait d’interpeller Louis était un homme ventru et rougeaud qu’il connaissait depuis toujours : c’était un pêcheur acharné qui fréquentait assidûment les bords de la Meuse et du canal, et appréciait tout autant les haltes chez les éclusiers qui avaient la bonne idée de lui proposer un verre.

— Allons-y pour un carton, je t’en payerai un autre après.

La boutique de tir était prise d’assaut, ils durent patienter. Le patron, un grand gaillard chevelu et moustachu au verbe haut, et deux femmes exagérément maquillées, leur poitrine moulée dans un corsage plein à craquer, s’affairaient à distribuer les carabines et les plombs, à placer les cartons vierges, à décrocher ceux qui portaient les traces des impacts, déclenchant des cris de triomphe ou des quolibets, à remettre aux tireurs les lots qui leur revenaient. Les meilleurs recevaient des peluches géantes, ou des poupées vêtues comme des princesses, destinées à garnir les lits, assises, leurs jupons de dentelle et leurs robes de taffetas étalés en corolle.

Louis n’était pas un as du tir, et de plus il se voyait mal déambuler avec une telle poupée ou un ours en peluche dans les bras. Il remporta un lot de consolation, une fleur de papier, une rose, que machinalement il garda à la main.

 

Tout d’un coup, une violente rafale de vent balaya la rue, soulevant un nuage de poussière, retroussant les jupes des filles, arrachant la rose des mains de Louis et de celles des enfants les babioles qu’ils tenaient, emportant des casquettes. Au même moment la lueur d’un éclair accompagna les premiers roulements de tonnerre. La surprise dura une minute ou deux, pas plus. La bourrasque s’apaisa aussi soudainement qu’elle s’était déchaînée, mais il en resta quelque chose, une excitation, comme si l’électricité du ciel s’était communiquée aux badauds.

Louis allait-il s’en tenir là ? Plus de tonnerre, plus d’éclairs, il décida de poursuivre son tour de fête. Le journal avait annoncé des attractions inédites, il devait au moins aller voir de quoi il s’agissait. L’année précédente, il avait cédé à la curiosité devant la photo d’une femme au poids affiché de plus de deux cent cinquante kilos. Il était entré dans la baraque foraine qui faisait office de salon d’exposition pour la voir en chair et en os, plus en chair qu’en os, et en était ressorti mal à l’aise, davantage à cause de la complaisance que mettait cette femme à révéler la monstruosité de son corps que de cette monstruosité même.

Il se trouvait maintenant devant la piste des autos tamponneuses. D’où parvenaient les cris les plus forts, quand le tonnerre avait multiplié les gerbes d’étincelles au plafond du stand et au cul des voitures. Les gars appuyaient de toutes leurs forces sur les champignons, les filles se collaient à eux pour amortir la violence des collisions. Le patron criait : « Et ça chauffe et ça chauffe ! Et ça roule et ça roule ! »

Louis ne s’arrêta pas devant les autos tamponneuses, ni les chenilles ni les pousse-pousse, qui attiraient pourtant les hommes, parce qu’il n’y avait pas que les filles qui voltigeaient à plusieurs mètres au-dessus du sol, mais leurs jupes aussi. Il prit la petite rue qui descendait des arcades, vers l’esplanade où se tenaient les attractions dites sensationnelles.

D’abord, le mur de la mort. Il entendit le ronflement des motos qui tournaient sur les parois verticales de l’énorme cylindre et reconnut les emballements des accélérations. Il avait assisté plusieurs fois à ce spectacle, au cours duquel, bravant les risques, des casse-cous lançaient des paris à ceux dont c’était le métier de se produire ainsi et obtenaient parfois de se mesurer à eux, devenant du coup des héros.

Un peu plus loin, c’était le coin du rire, le palais des glaces déformantes, où l’on passait d’une silhouette de poussah à celle d’un géant filiforme, où les gestes et les grimaces avaient des effets irrésistibles. Une séance s’achevait, ceux qui sortaient en étaient encore tout secoués de rires.

Le stand suivant était d’apparence modeste, une simple tente pour le moment fermée, accolée à une petite estrade du haut de laquelle un bateleur débitait son couplet pour tenter la clientèle. Louis s’arrêta, pour l’écouter, mais aussi parce que le vent avait repris et que le ciel virait au gris.

— Mesdames et messieurs, disait l’homme, venez faire la connaissance de Marcel et de Margaret, un couple charmant, dont vous voyez ici le portrait. Ce ne sont pas des nains, non, mais des lilliputiens, des êtres proportionnés comme vous et moi, mais en miniature. Quatre-vingt-neuf centimètres pour Marcel, quatre-vingt-trois pour Margaret ! Ils vous attendent, lui en smoking, elle en robe longue, dans leur salon. Prenez vos billets, mesdames et messieurs, et entrez !

L’offre était aguichante, les clients affluaient. C’est alors que sans autre avertissement que quelques éclairs, le tonnerre retentit, l’orage éclata, faisant exploser les nuages en une pluie violente. Aussitôt les lumières de la fête et la musique s’éteignirent.

Louis, que la découverte des lilliputiens ne tentait pas, se précipita sans en regarder la banderole vers le chapiteau voisin, où une petite femme achevait de distribuer les derniers billets. Le chapiteau était plein, il y faisait presque noir. Il réussit à trouver une place sur l’un des gradins installés en demi-cercle autour d’une piste, comme celle d’un cirque, mais beaucoup plus petite. La pluie martelait la toile du chapiteau. Les spectateurs, satisfaits d’être à l’abri, se demandaient toutefois si la représentation allait pouvoir se dérouler. Certains évoquaient déjà le remboursement des billets, au cas où le « courant » ne se rétablirait pas. Comme Louis, leurs yeux s’accoutumant un peu à la demi-obscurité, ils essayaient de distinguer ce qu’il y avait sur la piste. Une sorte de mât dressé, d’où pendaient des cordes, des anneaux. Sur une table, une boîte en verre, ou peut-être une cage, qui paraissait pleine, mais de quoi ? Au sol, des sacs, des tonneaux, des masses, comme des poids… Un personnage accroupi, homme ou femme, impossible de le deviner, sans doute un homme tout de même, à cause de son volume, mais portant apparemment une abondante chevelure…

L’attente ne dura pas longtemps, mais suffisamment pour provoquer un début d’énervement. Soudain le courant rétabli fit jaillir la lumière de deux projecteurs dirigés vers la piste, où apparut un colosse à la voix tonitruante, qui se présenta :

— Mesdames et messieurs, bienvenue sous le chapiteau de Tarass-Boulba !

Les spectateurs avaient sursauté sous la surprise, et l’homme, ménageant ses effets, les laissait se remettre un peu. Il était grand, enveloppé d’une cape noire, chaussé de bottes de cuir. Chauve, à l’exception d’une longue mèche tressée qui partait du sommet de son crâne, le visage cuivré, avec d’immenses moustaches recourbées comme un guidon de vélo. D’une main il tenait un fouet.

Un fouet ? Allait-il s’agir d’un spectacle avec des animaux ? Quels animaux, sur une si petite piste ?

Les cirques étaient alors très prisés, et les meilleurs, Bouglione, Amar, Pinder, dans les années cinquante avaient sillonné la France avec leurs caravanes, dressant d’immenses chapiteaux pour des spectacles prestigieux, dans les grandes villes, et jusque dans les chefs-lieux de cantons ruraux, dont la population entière, des enfants aux vieillards, se déplaçait par tous les moyens possibles pour profiter de ces aubaines. Louis avait vu Bouglione, des numéros époustouflants, exécutés par des acrobates, des jongleurs, des clowns, tous très talentueux. Des numéros avec des animaux, des fauves dressés, dominés par des dompteurs, des chiens savants, des singes habillés comme des enfants qui faisaient des tours de piste sur des bicyclettes.

Pour qui ce fouet ? Pour cette personne toujours recroquevillée qui, maintenant qu’on y voyait clair, paraissait être une femme ?

— Vous allez découvrir, mesdames et messieurs, annonça ledit Tarass-Boulba, deux phénomènes de la nature. Deux jeunes filles, aussi différentes que le jour et la nuit, que le vin et l’eau. Du caoutchouc et du granit. Une liane et un roc.

Il écarta les pans de sa cape, qui apparut doublée de rouge, s’approcha de la cage de verre et frappa doucement à la paroi.

— Mademoiselle Marouchka, vous dormez encore ?

Une fille là-dedans ? Les spectateurs se regardaient, incrédules. Pourtant, une forme avait bougé dans la cage, où on commençait à distinguer le rose d’un visage et le blond d’une chevelure.

— Prenez le temps de vous réveiller, mademoiselle Marouchka. Kalinka est prête, elle, à montrer de quoi elle est capable. Car dans le domaine de la force, mesdames et messieurs, la femme peut être l’égale de l’homme, et même le surpasser ! En piste, mademoiselle Kalinka !

Un coup de fouet claqua sèchement sur le sol. Sans résultat. La demoiselle ne bougea pas. Cela faisait certainement partie du numéro.

Un second coup de fouet, plus nerveux, et soudain elle se dressa d’un bond, campée sur des jambes et des cuisses puissantes, les bras écartés, offerte aux yeux sidérés du public. Un maillot de lutteur moulait son corps imposant bardé de muscles. Elle portait des chaussures montantes lacées comme celles des boxeurs. Ses longs cheveux bruns et frisés couvraient ses épaules, ses seins opulents tendaient le tissu du maillot, où plus bas se dessinait le discret renflement féminin.

— Mademoiselle Kalinka, faites admirer votre musculature, bougez, tournez-vous ! Allons, tournez-vous !

Elle n’obéissait pas, et soutenait le regard de l’homme qui prenait un éclat menaçant.

Mais brusquement elle se retourna, se pencha et saisit à pleines mains les haltères qui se trouvaient parmi les objets épars sur la piste, tous apparemment très lourds. Elle les souleva au-dessus de sa tête, se retourna à nouveau pour faire face à l’homme, et avant qu’il eût pu dire un mot ou esquisser un geste, elle projeta vers lui les poids énormes qui l’atteignirent en pleine poitrine et l’envoyèrent rouler contre la rambarde, non sans avoir heurté au passage la table qui avait culbuté, renversant la cage de verre, miraculeusement sans la casser. À cet instant précis retentit un coup de tonnerre aussi fort qu’une explosion, la toile du chapiteau crépita sous une averse furieuse, et le courant fut encore une fois coupé.

Dans un cri, le public s’était levé. Il n’y avait pas de doute, ce n’était pas du spectacle, mais du grabuge. L’homme se contorsionnait en beuglant sur le sol, la petite femme de l’entrée poussait des cris aigus.

Ce fut un véritable sauve-qui-peut sous le chapiteau, une ruée vers la sortie. Il y eut des gradins brisés, des bousculades, à coups d’épaule et de poing, une femme renversée faillit être piétinée. Et tous se retrouvèrent à cavaler sous l’ondée vers un abri plus sûr.

Alors que nombre de badauds s’agglutinaient dans les endroits un tant soit peu épargnés par la pluie, Louis choisit de rejoindre sa voiture, dût-il être trempé jusqu’aux os. Il croisa celle des gendarmes de la brigade locale qui fonçait à toute allure vers les lieux du désordre en soulevant des gerbes d’eau.

Sa camionnette l’attendait bien là où il l’avait laissée. Il ouvrit la portière, s’y engouffra, ôta sa veste trempée, mais le reste de sa tenue l’était tout autant. Les vitres étaient embuées, il mit le contact et actionna les essuie-glaces. C’est alors que dans le rétroviseur il constata une présence à l’arrière. Une personne recroquevillée, comme sur la piste du chapiteau tout à l’heure, mais cette fois enveloppée d’une cape noire, semblable à celle de Tarass-Boulba.

Kalinka, la lutteuse… Comment était-elle parvenue jusqu’ici, si vite ? Pourquoi se trouvait-elle dans sa voiture à lui ? Louis n’en menait pas large.

— Emmenez-moi, dit la fille.

Sa voix était un peu rauque, haletante, il lui avait fallu courir pour venir se réfugier ici. Son corps s’était légèrement soulevé, la cape laissait apparaître un soupçon de doublure rouge.

— Emmenez-moi, répéta-t-elle, et elle ajouta : Je vous en prie.

Que faire ? Lui ordonner de sortir ? L’y contraindre ? Comment ? Étant donné sa force, c’était risqué. Appeler à l’aide, puisque quelques bonshommes trempés comme lui se précipitaient aussi vers leur véhicule ?

Quelque chose d’indéfinissable l’en empêcha. Sans savoir s’il agissait par peur ou par pitié, la tête vide, il se concentra sur la manœuvre pour dégager la camionnette et emprunta la route qui menait à Martinpré.

Les mâchoires contractées, la bouche sèche, il s’appliquait à la conduite. Ses cheveux dégoulinaient dans son cou. Chaque mouvement de ses pieds sur les pédales s’accompagnait d’un clapotis. Il avait plu si fort que par endroits la route était inondée et le passage de la voiture faisait naître des vagues dans les énormes flaques franchies au ralenti. Ce n’était pas le moment de noyer le moteur et de rester en rade… De temps en temps il jetait un coup d’œil dans le rétroviseur. Il ne croisa pas le regard de mademoiselle Kalinka, qui paraissait prostrée.

 

Arrivé à l’écluse, il descendit pour ouvrir la porte de la remise, rebaptisée la grange depuis qu’elle avait été agrandie pour servir également de garage. Il y rentra son véhicule, et sans un mot ni un geste pour la fille il ressortit, referma la porte et passa dans la cuisine où Léone disputait une partie de misset avec l’Ernest.

— Te voilà dans un bel état ! dit-elle. Tu n’as donc pas pu te mettre à l’abri ? Ici aussi ça a bien tombé.

— Oui, j’ai vu, tu éviteras de sortir.

Pressé de rejoindre son écluse, l’Ernest n’acheva pas la partie et dit à Louis qu’il n’y avait eu aucun passage, que peut-être des péniches s’étaient amarrées pour laisser passer l’orage et se présenteraient dans la soirée.

Louis alla se changer, Léone prépara le souper, une omelette aux oignons qui embauma la pièce.

— Tu manges comme un oiseau, Louis. T’as pas faim ? Et t’as l’air tout drôle.

— C’est l’orage qui m’a contrarié, je me demandais comment ça s’était passé ici.

Léone paraissait fatiguée. La compagnie de l’Ernest, elle dit qu’il radotait, les cartes, elle n’y comprenait plus rien.

— Laisse tout, proposa Louis, je rangerai la table. Va te reposer.

Elle se leva, mais avant de rejoindre sa chambre, elle se ravisa :

— Et mes nougats, Louis ?

— Il pleuvait si fort que tous les forains avaient fermé leur stand.

Elle soupira.

— Quel dommage…

Pour qu’il soit inutile de passer par l’extérieur, la grange communiquait avec la cuisine par une petite porte. Quand Louis entendit le ronflement régulier qui attestait du sommeil de Léone, il ouvrit doucement cette porte, fit du regard le tour de la grange, tendit l’oreille. Rien. Il déposa au sol une assiette garnie du reste de l’omelette et de fromage, ainsi qu’un morceau de pain et une carafe d’eau.

Une péniche se présenta comme l’Ernest l’avait prévu. Le batelier s’excusa de l’heure un peu tardive. En accomplissant les gestes de son travail, Louis lorgnait de temps en temps vers la porte de la grange, craignant d’en voir sortir la fille. Pourtant il espérait, au point de s’en persuader, qu’elle profiterait de la nuit pour… pour quoi ? Regagner le lieu de son exploit, mais saurait-elle en reconnaître le chemin, ou s’enfuir, ailleurs, plus loin ? Il pensait aux gendarmes, que Tarass-Boulba avait sans doute chargés de se lancer aux trousses de la récalcitrante, se demandait si vraiment personne ne l’avait vue se cacher dans sa voiture.

 

La nuit, il dormit mal. Ce bruit de porte dont il lui sembla se souvenir au petit matin, l’avait-il rêvé ou entendu pour de bon ? Il décida qu’il l’avait entendu. Ainsi, il avait vu juste, la fille était partie. S’il avait entrouvert ses volets au milieu de la nuit, la clarté de la lune dans le ciel entièrement lavé lui aurait laissé entrevoir une forme sombre qui se glissait hors de la grange, s’éloignait un peu pour s’accroupir près d’un buisson et rentrait furtivement.

— Elle est partie, se dit-il à haute voix en se levant, puis en buvant son premier café, seul, et encore en allant faire passer une péniche matinale. Elle est partie.

Sûr de lui, il s’occupa des quelques lapins et poules auxquels Léone tenait beaucoup. Elle devait l’attendre pour prendre avec lui la collation du matin. Il ouvrit la porte de la cuisine. Elle était en effet attablée, et assise en face d’elle, la cape noire rejetée sur les épaules laissant apparaître le maillot de lutteuse, la fille trempait une tartine beurrée dans un bol de café fumant.

Il se figea net.

— Je ne sais pas d’où elle sort, celle-ci, fit Léone, elle va nous le dire, mais d’abord qu’elle mange, parce qu’elle a une de ces faims…

 

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