Rêveur de l'écluse, Le
Chapitre 5
Une cousine belge chez les Champart… Après tout, pourquoi pas ? Léone n’était pas native de Martinpré, si bien que les gens d’ici ne pouvaient pas tout connaître de sa parenté, il était donc inutile d’interroger les plus anciens, considérés à juste titre comme la mémoire du village. Étant donné la proximité de la Belgique, y avoir de la famille n’était pas étonnant. On admettait donc, connaissant son bon cœur, qu’elle l’eût ouvert à la demoiselle, ainsi que sa maison.
Tous les habitants de Martinpré avaient fini par la connaître, au moins de vue, puis par la découvrir davantage, quand elle était venue au café-épicerie, avec Louis la première fois, puis seule, le panier à provisions de Léone au bras. Ils avaient évidemment largement échangé entre eux leurs impressions. Sur son physique. Sa taille, sa corpulence. Pour une belle gaillarde, c’en était une ! Certains y voyaient la preuve de son lien avec Léone qui même jeune n’avait jamais été fine. Le malheur au moins avait épargné sa santé. Costaude, la fille, pas laide, un joli visage même, les joues bien pleines, et à voir l’épaisseur de ses nattes, on devinait l’abondance de sa chevelure. Des cheveux bruns. Les gens du Nord sont plutôt blonds, ou roux, mais il y a des exceptions en tout. Pas très causante, ce qui n’incitait guère à la conversation, c’est-à-dire à la questionner, mais aimable, et polie. Difficile de lui donner un âge. La plupart misaient sur la trentaine, alors qu’elle n’en avait pas encore vingt-cinq.
Bien qu’elle soit arrivée rapidement après la fête à Stenay, personne n’avait fait le rapprochement entre elle et la foraine à l’origine de cette bagarre sous un chapiteau. Les gendarmes l’avaient décrite comme une furie dangereuse, presque comme une tueuse, l’avaient cherchée, assez mollement il fallait bien dire, pendant quelques petites semaines. On en avait fait un sujet de peur, puis de plaisanterie, comme s’il s’était agi de quelque bête étrange, et le temps passant on l’avait presque oubliée.
Mais à l’écluse la cousine prenait racine. Le calendrier avait basculé, février déjà touchait à sa fin. Alors des personnes, à l’esprit mal tourné, comme on dit alors qu’on les écoute volontiers, des commères friandes de caquetages, des hommes un peu égrillards, avaient avancé l’idée que la cousine n’était peut-être pas venue d’elle-même, mais que l’initiative en était plutôt due à Léone. Elle vieillissait, la Léone, pas très bien en plus, elle devait se faire du souci, pour elle-même et son fils. La cousine tombait à pic, pour l’assister dans ses vieux jours, et pourquoi pas aussi pour éviter à Louis, auquel on ne connaissait aucune fréquentation féminine, la triste solitude des vieux garçons. D’une pierre deux coups… La famille Champart étant respectée et aimée au village, ces propos n’étaient jamais parvenus aux oreilles ni de la mère ni du fils.
Rose se sentait en pleine confiance avec Louis, le respectait, appréciait sa discrétion et sa gentillesse, mais c’est avec Léone que le rapport était vite devenu plus étroit. D’abord parce qu’elles partageaient davantage l’espace et les tâches domestiques, puis parce que, constatant la fragilité de la vieille femme, la jeune fille allait au-devant de ses faiblesses et de ses besoins. Léone recevait cette présence et ce partage avec bonheur.
« J’ai pas eu de fille, disait-elle souvent, rien qu’un fils. Il a toujours été gentil et attentionné pour moi, mais on a beau faire, un gars pour une mère c’est pas pareil qu’une fille. »
Ensemble, parce que puiser dans la garde-robe simpliste de Léone n’avait été qu’un dépannage, elles tiraient de l’armoire les coupons entassés et mettaient à profit leur goût commun pour la couture. Ce qui ne sortait pas de leurs mains venait de la camionnette du marchand de Sedan. Quand il se trouvait en présence d’une cliente nouvelle, il se montrait particulièrement aimable et déballait largement ses trésors sur la table. En plus des tissus, il s’était mis à vendre aussi de la confection, des sous-vêtements, des chaussures, le tout adapté, dans ses tournées, à la clientèle rurale, mais il n’en vantait pas moins le bon goût au même titre que la solidité.
Rose hésitait à exprimer ses besoins, et plus encore ses envies.
« Prends ce qu’il te faut, ma fille, disait Léone, devinant ses scrupules, retrouvant le ton ferme par lequel elle savait si bien autrefois les chasser. Mes quelques sous, va, je ne les emporterai pas avec moi, autant que tu en profites. »
Habituée à vivre depuis toujours dans un espace clos et restreint, que ce soit à la maison ou dans la roulotte, Rose s’émerveillait de n’avoir plus à calculer pour se déplacer sans gêner les autres, de disposer d’une chambre, si modeste fut-elle, pour elle seule. Léone l’initiait à la cuisine, à la pâtisserie, retrouvait auprès d’elle un peu de son entrain et il lui prenait des accès de gaieté qui surprenaient Louis. Même au temps de Maurice, au temps de son bonheur, elle riait peu, traduisant ses satisfactions par des expressions toutes faites, du genre : On n’a pas à se plaindre… Tout le monde n’en a pas autant que nous… et autres lieux communs.
Ma fille… Léone ne l’appelait pas autrement. Venant d’elle, le mot touchait Rose, mais la renvoyait aussi à Marie, sa mère, ainsi qu’à sa sœur et à son père. Cependant la douceur de vivre qu’elle découvrait à l’écluse, ainsi que sa propre évolution dont elle prenait conscience, lui donnait l’impression que la rupture était lointaine, et brouillait ses sentiments envers les siens. La roulotte, le chapiteau, les lumières braquées sur elle, le voyeurisme du public, le claquement du fouet sur la piste, la voix de son père, la soumission de sa mère, la grâce presque irréelle de Violette, tout ce qui l’avait effrayée, blessée, révoltée, semblait s’être fondu dans le brouillard de l’ailleurs.
Les rejoindrait-elle un jour, volontairement, poussée par le remords ou le devoir, ou contrainte par la force ? Après quelle sorte de retrouvailles ? Elle ne parvenait pas à concentrer son esprit sur ces questions dont pourtant l’importance ne lui échappait pas.
Les mêmes interrogations préoccupaient Louis, qui les taisait. La véritable identité de sa protégée, fût-elle majeure, un jour ou l’autre finirait par être découverte. Malgré les mois qui défilaient, ce qu’il avait vu, et surtout appris par le récit de Rose, lui donnait à penser que ledit Tarass-Boulba ne devait pas capituler, et il craignait de le voir réapparaître dans la région pour mener sa propre enquête, celle des gendarmes s’étant soldée par un échec. Peut-être même était-il déjà venu rôder, incognito, à la recherche de quelque indice. Incognito ? Il n’était pas homme à passer inaperçu.
Rose avait été prompte à s’intéresser au travail de Louis, le suivant quand il sortait pour le passage d’une péniche, observant le déroulement de la manœuvre depuis le pas de la porte, puis s’approchant pour mieux en comprendre les étapes.
« Tu veux essayer ? » lui avait-il proposé un matin, et tout de suite elle s’était avancée sur la petite passerelle où, manivelle en main, il attendait le bateau qui glissait au ralenti.
Il avait regardé travailler les mains de Rose, des mains longues et larges, et cependant féminines, apprécié la régularité de leur mouvement, perçu l’application de la fille pour ne pas l’accélérer, malgré sa force si longtemps entretenue, et pour une fois utilisée de son plein gré, pour le plaisir.
Avant que la péniche ne commence à descendre pour atteindre le niveau de l’aval, le batelier avait sauté à terre pour rejoindre Louis, son bulletin de passage à la main. Mais il regardait surtout l’apprentie éclusière qui attendait à l’autre extrémité du sas pour ouvrir les vantaux le moment venu. Louis avait devancé sa question.
« C’est une parente, une cousine. Elle est pour le moment chez nous. Une brave fille, qui s’intéresse à tout.
— Brave, j’en doute pas, mais belle aussi », avait ajouté l’homme, avec une expression du visage, la lèvre inférieure avancée, et un balancement de la tête qui signifiaient que la cousine de l’éclusier correspondait à sa conception de la beauté.
Rose avait vu ce regard, cette mimique, si différents de ceux des spectateurs, malsains, offensants, et elle avait souri aux deux hommes.
Louis avait confiance en elle, si bien qu’il lui arrivait de la laisser effectuer tout un passage, d’abord sous sa surveillance, puis seule, quand il avait, rarement, une raison de s’absenter. C’était généralement pour se rendre à Stenay faire le plein d’essence de sa voiture ou acheter ce qui ne se trouvait pas à l’épicerie de Martinpré. Il en profitait pour aller boire un verre de vin blanc au Café des Arcades, où il rencontrait toujours des connaissances. Il apprenait ainsi les potins et les nouvelles, de quoi satisfaire Léone qui lui demandait immanquablement à son retour :
« Alors, quoi de neuf en ville ? »
Il lui arrivait de répondre : « Ma foi, rien du tout. » Ou de mentir, de prétendre avoir à lui transmettre des salutations des commerçants qu’elle avait connus. Ou d’inventer l’ouverture d’un nouveau magasin par exemple. Ce n’était pas elle qui irait vérifier…
En réalité, quand il déambulait dans les rues de Stenay, il n’était pas vraiment attentif à ce qu’il voyait et entendait. Bien que la probabilité de se trouver nez à nez avec le père de Rose fût mince, il ne pouvait s’empêcher d’y penser et se tenait toujours un peu sur ses gardes.
Comme le jour où il avait sursauté à la remarque du gros rougeaud, celui qui l’avait invité à faire un carton le jour de la fête, et qui là, au café, attendait, le verre tendu, de trinquer avec lui.
« Eh ben quoi, Champart, tu rêves ? À ta cousine ? »
Il n’y avait pas malice dans la question, ni dans le gros rire qui avait suivi, une plaisanterie seulement. Non, Louis ne rêvait pas, il regardait vaguement la rue à travers la vitre, et il avait sursauté comme s’il avait entendu la voix du terrible Tarass-Boulba !
— Qu’est-ce que tu cherches, manLéone, tu as égaré quelque chose ? Ça ne serait pas tes lunettes par hasard ? Tiens, elles sont là sur la table.
On était au début de mars. Léone, ces temps-ci, changeait. Elle paraissait fébrile, ne riait plus, montrait un visage crispé, délaissait ses occupations, heureusement relayée par Rose qui tout en cuisinant la suivait des yeux, inquiète et triste de ce changement. Louis aussi, qui faisait semblant de prendre la chose à la légère, se faisait du souci, car il pressentait un déclin qui ne pouvait être que fatal et s’ajoutait à une autre préoccupation, celle de l’avenir de Rose. Car si sa présence dans cette maison pouvait paraître plausible, et elle l’était devenue pour l’entourage, qu’en serait-il si Léone venait à disparaître ?
Léone fouillait dans les tiroirs, dans son armoire, dans sa commode.
Dans sa tête aussi. Surtout. Assise sur son lit, ou sur une chaise, ou sur le banc, où Louis ou Rose la surprenait, insensible au fond de l’air encore bien frais, elle passait de longs moments à réfléchir intensément, et ses efforts barraient son front d’une ride profonde.
Un après-midi, Rose s’assit près d’elle, dans sa chambre, lui prit la main, et doucement lui dit, usant pour la première fois de ce surnom qui n’appartenait encore qu’à Louis :
— ManLéone, vous ne riez plus, vous êtes triste. À quoi vous pensez ? Qu’est-ce que vous cherchez comme ça sans arrêt ?
Léone se tourna vers elle, la regarda longuement, comme étonnée, et finit par prononcer, presque à voix basse :
— Ben… C’est mes hommes, vois-tu… je ne sais plus…
Rose resta interdite, puis se reprit :
— Vos hommes, manLéone ? Quels hommes ? Qu’est-ce que vous ne savez plus ?
Léone réfléchit encore, puis :
— Il y en a un, oui, je sais, je ne l’ai pas oublié… C’est Maurice, Maurice Champart… Il s’est noyé, celui-là, dans le canal. Mais les autres… je ne sais pour ainsi dire plus rien d’eux.
— Il n’y en a pas d’autres, manLéone. Maurice, c’était votre mari, le père de Louis.
— Le père de Louis ? Oui… Non… Enfin si tu veux. Mais les autres… un grand blond, avec une mèche… et… et…
Rose l’attira contre elle, l’embrassa, puis elle se leva et quitta la chambre, la laissant à ses chimères. Elle perd complètement la tête, pensa-t-elle, bouleversée. En parler à Louis ? Elle préféra s’abstenir, troublée par certains mots de la vieille dame.
Les choses allèrent rapidement en empirant. Léone ne mangeait ni ne dormait plus guère, ses yeux rougis laissaient en permanence échapper des larmes. Il fallait la surveiller, car c’était au-dehors, surtout, qu’elle voulait aller « chercher ». Plusieurs fois elle échappa à la vigilance de Rose pour s’approcher du canal où Louis assurait une bassinée. S’il était en train d’ouvrir ou de fermer les vantaux, il ne pouvait pas lâcher la manivelle. Il criait :
« ManLéone ! Recule-toi ! »
Rose s’apercevait vite de son absence et accourait pour lui prendre le bras et la reconduire à la maison. Une fois ce fut une batelière, passée à terre, qui devinant la situation s’en chargea.
— Elle n’a plus sa raison, lui dit Louis en la remerciant.
Un jour où Rose la promenait, à pas lents, bras dessus bras dessous au bord du canal, en direction du village, elle s’arrêta net et tendit la main vers la rive.
— C’est là, dit-elle.
— Là que quoi, manLéone ?
— Qu’il s’est noyé, Maurice.
Elle refusa de continuer la promenade, et aussi de rebrousser chemin. Rose attendit quelques instants avant de l’entraîner doucement.
— Dis-moi, ma fille, les autres, tu crois qu’ils sont encore vivants ? Le caberlot…
Elle laissa échapper un drôle de rire, qui ressemblait aussi bien à un cri de surprise ou à un sanglot étouffé.
Il faisait relativement doux, ce jour de mars, le 20 précisément. Léone se reposait, Rose l’avait vue endormie, ou du moins paisible, elle était donc montée dans sa chambre pour un peu de ménage. Dans la grange, Louis passait en revue le matériel de jardinage pour les prochains travaux.
Quand Rose redescendit, un bon quart d’heure plus tard, elle alla tout de suite s’assurer que Léone sommeillait encore. Le lit était vide ! Elle sortit, appela Louis.
— ManLéone n’est plus dans la maison. Elle n’est pas près de toi ?
— Non, mais elle ne peut pas être loin, au jardin peut-être, ou…
Il n’acheva pas. À cause d’un bruit, un plouf, là-bas, pas loin, comme si une grosse pierre ou un arbre mort venait de glisser brusquement dans le canal.
— ManLéone… murmura-t-il, figé.
Rose courait déjà, à grandes foulées, tout en se débarrassant de son gilet de laine, de son tablier à poches, de ses chaussures, de tout ce qui pouvait absorber ou retenir de l’eau, qu’elle jetait sur le chemin. Quand Louis arriva à l’endroit où elle venait de plonger, des remous agitaient la surface de l’eau, et il vit l’une des mains de Rose fermement agrippée à la branche unique et nue d’une vieille souche qui avait enjambé le rebord de palplanches. Puis sa tête et son buste apparurent. De l’autre main elle serrait un poignet de Léone dont, s’arc-boutant des pieds à la rive, elle s’efforçait de soulever le corps pour le sortir de l’eau. Louis se pencha, lui vint en aide, et ensemble ils parvinrent à le hisser sur le bord.
Un bref instant, il ferma les yeux. Derrière ses paupières se confondaient deux images. Celle de Rose, dégoulinante, la robe collée au corps, et celle du « scaphandre », émergeant dans sa carapace, portant le corps de Maurice. Curieux et effrayant mélange. Il rouvrit les yeux. Rose était penchée sur Léone.
— Elle respire encore, dit-elle.
Elle la prit dans ses bras et la porta à grands pas vers la maison, suivie par Louis, atterré, qui répétait :
— Comme le père Maurice… À la même place…
Déposée sur son lit, avant même d’avoir pu être déshabillée et réchauffée, Léone eut juste le temps de rouvrir un instant les yeux, de voir, penchés vers elle, les visages rapprochés de Louis et de Rose, et de murmurer : « Mes enfants… » puis le petit souffle de vie qui lui restait s’éteignit.
La nouvelle de sa mort eut tôt fait de se répandre, et les voisins d’accourir, pour en connaître les circonstances, rappeler ses mérites, s’efforcer de réconforter Louis. Quelques femmes qui avaient l’habitude de cette triste besogne arrangèrent la défunte et la chambre. Pendant les veillées qui suivirent, Rose se montra à la fois discrète et efficace, plus proche en apparence d’une servante que d’une parente. Elle laissait à Louis le soin d’accueillir les visiteurs, restait dans la cuisine pour préparer du café, et quand elle paraissait dans la chambre, ce n’était pas pour s’asseoir comme les autres autour du lit. Elle restait debout, près de la porte. Elle écoutait Louis dire et redire comment l’état mental de sa mère s’était dégradé, la surveillance constante qu’elle nécessitait, comment elle y avait échappé. Il rappelait le bruit de la chute, la course de Rose, le courage dont elle avait fait preuve pour tenter de sauver de la noyade Léone qui n’avait pas coulé jusqu’au fond, retenue par quelque anomalie du bord qu’il conviendrait de signaler au service. Les regards qui se voulaient discrets se tournaient alors vers elle.
Les visiteurs quittaient l’écluse par petits groupes, en croisaient d’autres qui arrivaient, échangeaient avec eux leurs interrogations et leurs sentiments. Léone était-elle tombée dans le canal par accident, ou avait-elle cherché à mettre fin à ses jours ? L’endroit précis était-il dû au hasard, ou à une coïncidence voulue par le destin ou la volonté du ciel ? Et la fameuse cousine, dont les sortants avaient remarqué sur son visage les signes d’une peine profonde, qui semblait sincère, sa réserve, qui les laissait sur leur faim parce qu’ils ne savaient pas comment l’interpréter, simple discrétion ou crainte de l’avenir, allait-elle reprendre le chemin de sa Belgique natale ? Selon eux c’était Louis qui détenait la clé du futur, en choisissant ou non de la garder. Mais la garder comme quoi ? Comme cousine ? Comme bonne ? Ou… ? Cette dernière question restait muette, car les circonstances excluaient toute parole déplacée.
Rose fut présentée comme étant leur cousine à une demi-douzaine de neveux et nièces de Léone qui vinrent assister à l’enterrement. Pressés de repartir, ils se contentèrent des explications sommaires de Louis et ne cherchèrent pas à y voir plus clair dans cette obscure parenté.
Quelques bateliers, parmi les plus anciens, prirent le temps de venir saluer la mémoire de Léone, rappelant ces années d’avant-guerre dont ils avaient la nostalgie, quand elle leur tendait ses paniers de légumes et ses volailles toutes plumées. L’évolution de la batellerie, malgré les améliorations de leurs conditions de vie, faisait d’eux des hommes soucieux.
Lorsque tout fut terminé, que Léone eut rejoint Maurice dans le petit cimetière de Martinpré, Rose rangea soigneusement la maison quelque peu chamboulée par l’événement.
Puis entre Louis et elle s’installa le silence. Ils étaient désormais seuls. Le hasard avait provoqué leur rencontre. C’est lui qui l’avait amenée ici. Mais ils mesuraient dans son absence l’importance du rôle de Léone, car c’est elle qui avait pris la fille sous son aile, qui tout de suite lui avait souri, l’avait tutoyée, l’avait appelée ma fille, lui avait fait une place.
Rose rompit ce silence, un soir, alors qu’ils venaient de finir de souper, sans avoir échangé d’autres mots que ceux qui se rapportaient à la nourriture et aux objets.
— Ta mère, Louis, peu de temps avant de s’en aller, elle m’a dit quelque chose de bizarre. Elle m’a parlé de ton père, mais pas que de lui. Elle m’a dit : « Mes hommes, je cherche mes hommes. »
— Elle t’a dit ça, manLéone ? Et quoi d’autre ?
— Que ton père s’était noyé dans le canal. Mais elle a parlé aussi d’un grand blond, et d’un autre encore. Elle a prononcé un drôle de nom… caberlot, ou quelque chose comme ça, avec un drôle de rire. Ces hommes-là, tu sais qui ils sont ?
Louis paraissait étonné, presque choqué, mais aussi troublé, ému.
Une idée vint alors à Rose.
— ManLéone m’a dit son âge, j’ai compris qu’elle t’avait mis au monde tardivement. Dis-moi, Louis, tes parents ont-ils eu d’autres enfants avant toi ? Tu as eu des frères ? Qu’est-ce qu’ils sont devenus ? Ils sont morts ? C’est ça qu’elle avait oublié, qu’ils étaient morts ? C’est eux qu’elle cherchait ?
— Non, répondit Louis, je n’ai jamais eu ni frère ni sœur. Elle a dit mes hommes ? Il y en a un, je crois, qu’elle a inventé. Mais le caberlot, lui, il a vraiment existé, peut-être qu’il existe encore, mais ça je m’en fiche. Elle ne t’a pas tout dit, manLéone. Elle ne t’a pas dit que Maurice était seulement son mari, mais pas mon père. Mon vrai père, c’était le caberlot.
Il se tut un instant, parce qu’il avait parlé vite, il avait tout lâché d’un coup. Puis il ajouta :
— Mais mon père, pour moi, celui qui m’a donné son nom, qui m’a élevé, qui m’a tout appris, celui que j’ai aimé, c’est Maurice. Parce que c’est ça un père. Y en a pas d’autre. C’est celui qui dort au cimetière à côté de ma mère.
Ils étaient toujours face à face, mais ils avaient baissé les yeux, comme s’ils regardaient leurs mains. Que dire après cela ?
Rose se leva, débarrassa la table, rangea quelques objets. Louis n’avait pas bougé. Elle revint s’asseoir.
— Dis, Louis, ça veut dire quoi, un caberlot ?
Il sourit, lui expliqua les champs de betteraves et de pommes de terre et les migrations saisonnières de ces gars du Nord.
Il avait lui aussi une question à lui poser.
— Tu sais donc nager, Rose ?
— Non.
— Mais s’il n’y avait pas eu ce qui a empêché man-Léone de couler jusqu’au fond, ce morceau de ferraille ou je ne sais quoi d’autre qui l’a accrochée…
— Je n’ai pensé à rien, j’ai sauté, c’est tout. Comme toi le jour où tu as démarré ta voiture, avec moi à l’arrière, sans un mot.
Quelques semaines plus tard, un matin, l’Ernest vint demander à Louis de le remplacer une heure ou deux, le temps pour lui d’aller jusqu’à la pharmacie de Stenay chercher les médicaments nécessaires à sa Félicie, qui, dit-il, avait rudement mal aux jambes à cause de ses varices.
— Maintenant que ta… ta… enfin la Rose connaît la manœuvre.
Il s’emberlificotait dans son hésitation à la désigner. La veille, au café, il avait assisté à une discussion qui avait porté sur elle, et s’était terminée, après d’inévitables grivoiseries, par une compréhension unanime envers Louis au cas où sa cousine ne serait pas que sa cousine. Après tout, c’était son affaire, il valait mieux ça que d’aller voir les femmes des autres.
Louis prévint Rose, il enfourcha son vélo et suivit l’Ernest sur le chemin de halage jusqu’à l’embranchement de la route, puis il continua vers l’écluse où il eut droit, contre son gré, à voir les fameuses varices qui torturaient les grosses jambes de la pauvre Félicie.
Vers dix heures, Rose entendit l’appel d’une corne et sortit. Une péniche arrivait, une avalante. Elle la regarda s’approcher. Bientôt elle distingua son nom, et ne put alors étouffer un cri de surprise. Pont-de-Loup ! Elle allait faire passer la Pont-de-Loup ! Cette péniche s’était-elle déjà présentée ici ? Si oui, Louis s’était-il souvenu d’avoir entendu ce nom dans le récit qu’elle avait fait de sa vie avec ses parents ? Le lui avait-il caché pour ne pas réveiller en elle de douloureux souvenirs ? Peut-être simplement n’y avait-il pas prêté attention, car dans son histoire les faits étaient bien plus importants que les noms des lieux.
Rose remarqua que le batelier était jeune, tout comme la femme qui se tenait adossée à la cabine, un bébé dans les bras. Elle ouvrit les vantaux, la Pont-de-Loup pénétra dans le sas. Comme elle se dirigeait vers l’autre extrémité de l’écluse, la jeune femme la héla :
— Attendez !
Elle s’approcha du bord, tendit son bébé à Rose avant de passer à terre d’une vive enjambée.
— J’ai envie de me dégourdir un peu les jambes, Chris m’a donné le papier à viser. Il amarrera le bateau un peu plus loin et on repassera à bord tous les deux, ajouta-t-elle avec une mimique en direction de l’enfant. Chris, c’est mon mari, il s’appelle Christophe mais moi je dis Chris, et lui c’est Paul-Louis, mon Poulou.
Elle parlait avec un accent belge assez prononcé.
— Je dois aller ouvrir les vannes, dit Rose. Je vous le rends.
Jamais encore elle n’avait tenu un si petit enfant dans ses bras, ni même n’en avait vu d’aussi près, à part sa sœur dont elle se souvenait à peine.
Le bateau descendait, l’homme déroulait les cordes. La femme était d’un tempérament bavard.
— Je ne suis pas fille de marinier, c’est pour ça que j’ai encore souvent envie de sentir la terre sous mes pieds, expliqua-t-elle. Avec Chris, on a repris la péniche de ses parents, parce que son père est tombé malade. J’en avais guère envie, dame, mais quand on aime un homme, n’est-ce pas… Vous êtes mariée ?
Rose se sentit rougir en répondant que non, qu’elle était seulement une parente de l’éclusier en poste ici. Elle s’éloigna un peu de la jeune femme pour aller ouvrir les vantaux. Le moteur ravivé, des remous agitèrent l’eau du sas, la péniche sortit.
— À tout à l’heure ! cria l’homme en direction de sa femme et de l’enfant.
— Je m’appelle Julie, et vous ?
— Rose.
— Alors, Rose, vous voulez bien marcher un peu avec moi ? Ça vous ferait plaisir de porter encore un peu mon Poulou ?
Sans attendre la réponse, elle le lui remit dans les bras.
Une question démangeait Rose.
— Votre bateau, pourquoi il s’appelle Pont-de-Loup ?
— Avec mes beaux-parents, il s’appelait la Brabançonne, c’est vous dire s’ils sont fiers d’être belges. C’est moi qui ai demandé à Chris de changer son nom. Pont-de-Loup, c’est là où je suis née, et où j’ai vécu jusqu’à mon mariage. Comme ça j’y suis encore un peu, même si ça n’est plus pareil. Et puis Pont-de-Loup et Poulou, ça se ressemble, c’est rigolo.
— Vous êtes de Pont-de-Loup ?
Le ton de Rose sentait l’étonnement.
— Ben oui, y a rien d’étonnant à ça. Vous connaissez ?
— Non, non… Je trouve que c’est un joli nom, c’est tout.
Elles devaient avoir à peu près le même âge, Julie et elle. Elles auraient pu fréquenter momentanément la même classe, à l’école de Pont-de-Loup. Et si Julie allait reconnaître en elle la grosse fillette que les maîtresses n’aimaient pas ? Non, celle-ci lui souriait le plus naturellement du monde.
— Je ne peux pas aller plus loin, dit-elle. Je suis seule à la maison ce matin, j’ai à faire.
Julie reprit son enfant.
— Merci pour ce moment passé ensemble, Rose. Vous allez rire, j’ai cru que vous étiez belge, on dirait que vous avez un peu notre accent. Alors au revoir, à une autre fois. Tenez, je vous embrasse !
De retour à l’écluse, Rose attendit que Julie ait rejoint la péniche amarrée, elle vit l’homme installer le gamberet. Elle répondit au salut que tous les deux lui adressèrent.
Elle se sentait toute chose, elle s’assit sur le banc. Le bébé ? Sa fragilité, sa douceur dans ses bras ? Pont-de-Loup surtout, Pont-de-Loup, et tout ce qui en découlait. Sa vie d’avant.
Louis revint peu avant midi. Il savait que Rose n’avait eu à effectuer qu’un seul passage, une péniche belge, puisqu’il l’avait fait passer lui aussi à la place d’Ernest. Il ouvrit la porte et vit qu’elle était en train de cuisiner, penchée sur la cocotte, et remarqua qu’elle ne s’était pas retournée quand elle l’avait entendu. Et elle ne se retournait toujours pas.
— Qu’est-ce que tu nous mijotes là-dedans ? demanda-t-il en s’approchant.
Pas de réponse.
— Rose… dit-il doucement.
Elle tourna son visage vers lui ; elle pleurait.
— Eh ben quoi, Rose, tu pleures ? C’est manLéone, encore, tu penses à elle ?
— Non… enfin si je pense à elle, tout le temps, mais c’est pas ça.
— C’est quoi ?
Il eut envie de la prendre dans ses bras, ou seulement de poser sa main sur son épaule. Il ne sut que l’effleurer.
— La péniche qui est passée tout à l’heure. Je ne m’y attendais pas. Ça m’a fichu un coup.
Il réfléchit un peu.
— La péniche ? C’est parce qu’elle était belge ? Voyons, Rose, ce n’est pas la première depuis que tu es ici !
Et soudain il comprit. Pour avoir visé son passage, il avait lu son nom : Pont-de-Loup. Il se rappelait que c’était à Pont-de-Loup que la famille Van de Claess passait les hivers, pendant ces années de spectacle pour le père, de souffrance pour elle.
— La batelière est venue à terre, reprit Rose. Elle avait envie de marcher un peu. Son mari a amarré la péniche un peu plus loin pour l’attendre. Elle m’a parlé. Elle est de Pont-de-Loup. Je ne lui ai rien dit de moi, ni de ma famille, mais…
Elle n’ajouta rien. Louis comprenait son émotion, et peut-être davantage. La peur, ou des remords.
Rose se ressaisit, essuya ses yeux.
— On va manger, dit-elle. J’ai préparé un ragoût de pommes de terre au lard, comme manLéone le faisait si bien. Le temps de mettre la table. Tu peux t’asseoir, Louis.
Pendant le repas, ils parlèrent de tout, de rien. Du temps. Des varices de la Félicie, « grosses comme le pouce », précisa Louis. Du boulanger qui était passé avec un quart d’heure de retard. Des poules qui couveraient bientôt. Mais le soir, Rose se confia.
— Maurice n’était pas ton père, Louis, mais tu l’aimais. Le mien est le vrai, mais j’avais beau essayer de me forcer, je n’éprouvais pour lui que des sentiments qui m’en éloignaient. Ta mère, je ne l’ai connue que quelques mois, mais je l’ai aimée tout de suite, et pas comme ma vraie mère, plus fort, parce qu’elle me montrait qu’elle était heureuse de ma présence, qu’elle cherchait toujours à me faire plaisir. Ma sœur, elle était si bizarre, on aurait dit qu’elle ne me voyait même pas. Mais malgré tout le nom de Pont-de-Loup m’a fait un choc, et depuis je me dis : C’est quand même ma famille.
— Elle te manque ?
— Je ne sais pas. Plutôt non que oui. Mais j’y pense.
— Tu voudrais les revoir ?
— Je ne peux pas imaginer nos retrouvailles. Ni comment ça se passerait entre nous. Mal, sûrement. La colère de mon père, ma mère muette, à le regarder, ma sœur indifférente, comme toujours.
— Rose, tu te sens bien ici ?
— Oui, j’étais bien quand il y avait manLéone, et je suis bien aussi avec toi. Mais…
— Mais quoi ?
— Mais je me dis que c’est ma famille, et qu’un jour il se passera quelque chose. Et ça me fait peur.
Lui parler de ce qu’il savait germer dans sa tête, dans son cœur ? Là, tout de suite ? Louis ne s’en sentit pas capable. Pas encore.
Il faisait chaud, le printemps rayonnait dans une véritable apothéose de soleil et de ciel bleu. Du seuil de la maison, Louis regardait Rose, qui s’était portée volontaire pour le passage de la péniche, une montante. Il aimait la voir travailler, il admirait l’ampleur et la régularité de ses gestes, le balancement imposé par les mouvements de ses bras à son corps, dont la légèreté de la tenue, bien que très décente, laissait deviner les formes pleines.
Une fois la péniche enfermée dans le sas, elle s’adossa à la passerelle pendant que le niveau de l’eau montait. Le batelier la rejoignit alors qu’elle finissait de refermer les vannes. C’était un homme d’une cinquantaine d’années, plutôt grand et assez corpulent, négligé, mal rasé, coiffé d’une casquette avachie. Louis le connaissait un peu et ne l’avait jamais trouvé bien aimable. Sa femme non plus, qui à leur passage précédent n’avait pas répondu à son bonjour.
De là où il se trouvait, il vit que l’homme disait à Rose quelque chose qu’il n’entendit pas, mais qui sembla la gêner. Il se dirigea alors vers l’écluse, franchit la passerelle et s’approcha.
— On vient surveiller le travail, éclusier ? lui lança le batelier. Le travail de la femme ?
Que signifiait ce ton sur lequel il prononçait ce mot de femme ?
— Non, je viens comme ça, c’est tout.
— La mienne, de femme, continua l’homme, elle m’a plaqué. Marre de cette vie, qu’elle m’a dit. Comme si à son âge elle pouvait encore espérer autre chose. Rêver, oui, ça elles savent le faire, les femmes… et nous rouler dans la farine.
Louis n’appréciait pas du tout la tournure de la conversation, ces sortes d’insinuations, ni ses coups d’œil aussi narquois qu’inquisiteurs en direction de Rose. Il fit signe à celle-ci de lui passer la manivelle qu’elle tenait en main. Elle comprit et franchit à son tour la passerelle pour rentrer à la maison. L’homme tendit son livret de passage à Louis, puis il remonta à bord, et bientôt, la manœuvre terminée, la péniche reprit son cours.
Louis voulut savoir ce que l’homme avait dit à Rose.
— Il m’a demandé qui j’étais par rapport à toi pour faire le travail à ta place.
Non. Il lui avait tourné un compliment sur ce qu’il devinait de son corps, un compliment à sa manière. Il n’aurait pas été un spectateur indifférent quand elle s’appelait Kalinka.
Sa femme lui avait dit, à ce batelier désormais seul à bord, qu’elle en avait « marre de cette vie ». De sa vie de femme ou de batelière ? Des deux peut-être. Probablement. Batelier était l’un de ces métiers exercés par les hommes qui imposaient à celles qui les épousaient des conditions de vie particulières, voire pénibles, que l’amour pouvait faire accepter, et même aller jusqu’à les rendre pittoresques, intéressantes, mais qui risquaient aussi de lui nuire, jusqu’à en venir à bout. Surtout si les caractères s’en mêlaient.
La gentille Julie, passée à bord pour les beaux yeux de son Chris, mais dont les jambes fourmillaient déjà, que serait-elle dans quelques années, avec son Poulou et sans doute d’autres petits en âge de découvrir l’école ? Qui pouvait assurer qu’elle n’en aurait pas à son tour « marre de cette vie » ?
Car les femmes changeaient, au rythme des mœurs, davantage que les hommes, ou plutôt différemment, plus concernées qu’elles étaient par la vie de famille, par la tenue de leur intérieur, par la consommation, par les modes. Pas toutes, certes, mais beaucoup.
Devoir se séparer des enfants, les mettre en pension, dans des internats ou des familles d’accueil, ou les confier à des grands-parents, ne les avoir avec soi que le temps des vacances. Préparer les repas dans un véritable réduit, alors que l’électroménager était en plein boom et la mode aux cuisines où régnaient en maîtres le formica et le carrelage si pratiques d’entretien. Devoir adapter ses loisirs aux moyens du bord, avec un moteur Bernard pour l’électricité indispensable pour le téléviseur et le tourne-disque, renoncer au cinéma et autres spectacles. La liste pouvait ainsi s’allonger de ce qui commençait à sembler difficile, voire insurmontable, à des jeunes femmes pour lesquelles la perspective de l’homme au macaron et la femme à la cambuse ne constituait plus une évidence comme pour la génération d’avant, mais une fatalité démodée. Les hommes, apparemment, résistaient mieux.
Il en était de même pour d’autres professions, parmi les plus dures, les plus ingrates, et on aurait pu s’étonner d’y constater un fort attachement qui se transmettait. Peut-être justement cela était-il dû à la difficulté de ces métiers, qui engendrait une certaine fierté à les pratiquer et en soudait les membres comme des confréries. Paysans viscéralement attachés à la terre, confiée ensuite au fils aîné dont une éventuelle dérobade aurait été mal vécue. Marins pêcheurs dont l’univers était fait de rudesse et de risque. Mineurs de fond qui respiraient à longueur d’année la poussière de charbon. Ouvriers des aciéries qui brûlaient leur vie aux gueulards des hauts-fourneaux…
On ne pouvait certes pas considérer comme néfaste la marche du progrès, lente encore, mais qui n’irait qu’en s’accélérant, ses bienfaits étaient éloquents dans de nombreux domaines. Mais elle engendrait une forme d’inquiétude, latente encore, quant à l’avenir, en préfigurant un renforcement des inégalités.
Quand Louis allait à l’école, ceux qui n’avaient ni les moyens ni l’envie d’envisager des études n’étaient pas laissés sur la touche. Il existait des débouchés pour eux, dans des métiers qui en guise de diplômes nécessitaient d’autres garanties : expérience acquise auprès des aînés, force, courage, ou pourquoi pas tout simplement goût et aptitudes naturelles.
Depuis la prolongation de la scolarité jusqu’à seize ans, la création des cours complémentaires puis des collèges, des possibilités nouvelles de choix, de réflexion, d’ambition étaient offertes aux adolescents, renforcées par la perspective de menaces, dues aux progrès techniques, sur des professions qui devenaient plus sélectives, et dont certaines étaient appelées à disparaître. Quel serait le sort de ceux qui se trouveraient ainsi évincés, par manque de capacités ou de places ?
Face à des perspectives inquiétantes, ou seulement moins réjouissantes qu’autrefois, ceux que ces métiers concernaient avaient tendance à se replier sur eux-mêmes, pensant ainsi, sans doute à tort, se protéger. Les bateliers comme les autres.
Louis se souvenait d’avoir assisté à des rassemblements de péniches, trois, quatre, amarrées à proximité de l’écluse, pour une soirée et une nuit, et d’avoir entendu les familles regroupées sur l’une d’elles s’amuser et rire, parfois fort tard.
« Écoute-les, lui disait le père Maurice, ils font la fête.
— Quelle fête ?
— Je sais pas, moi, un événement quelconque chez les uns ou les autres, ou peut-être bien rien du tout. Ils font la fête, c’est tout. C’est des gens qui aiment rigoler, parce qu’ils aiment leur travail et leur vie. »
ManLéone devait intervenir pour l’envoyer au lit, à cause de l’école le lendemain.
Maintenant Louis se surprenait à réfléchir, parfois, à cette marche en avant de la société, avec laquelle il se sentait en décalage, mais qui finirait peut-être par l’atteindre lui aussi. La route, le rail, assuraient une part de plus en plus importante des transports de marchandises. Le canal, les écluses, ne seraient-ils plus empruntés dans le futur que par des plaisanciers ?
« Ils ont bien le droit… » disait-il quand il s’en présentait, comme pour s’excuser de leur en vouloir un peu de prendre la place des bateliers, les vrais.
Les rêves, la gamberge, avaient rempli son enfance et son adolescence, cédant la place à l’âge d’homme au travail hérité de son père. L’accompagnerait-il, ce travail, jusqu’à l’étape suivante de sa vie, le repos des vieux jours ?
J’suis bête, se disait-il, d’essayer de voir aussi loin. Comme s’il n’y avait pas mieux à penser…
Rose étendait du linge sur le fil au jardin, ou distribuait du grain aux poules, ou épluchait des pommes de terre. En robe bleue, ou verte, ou rose, sous son tablier. Rose. Rose.
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