Rêveur de l'écluse, Le
Chapitre 2
Novembre 1945. L’effroyable séisme de la Seconde Guerre mondiale avait cessé. Du moins le bruit, la fureur, l’horreur des armes nouvelles et des ignominies des hommes. Le monde enregistrait quantité de bouleversements de tous ordres, politiques, économiques, stratégiques, humains, surtout humains.
Maurice et Léone retrouvaient leur place de petites gens tranquilles et pouvaient dire : On s’en est pas mal tirés… Pas sans difficultés, bien sûr. Pas sans peur. Ni états d’âme. Ni velléités de patriotisme. Ni faiblesse, au nom de la prudence et de la sécurité. Comme bon nombre de citoyens, en somme.
Dès 39, les transports avaient été placés sous le régime de l’exploitation militaire, mais l’hiver 39-40, inclus dans la période de la drôle de guerre, particulièrement rigoureux, avait été plutôt favorable aux bateliers, en raison d’une forte demande de charbon domestique. Toutefois, après l’offensive, les choses s’étaient durcies. En zone occupée, par l’intermédiaire des directions régionales, la navigation était sous tutelle des autorités allemandes, et pouvait se trouver contrainte à des réquisitions, les bateaux comme les équipages, avec menace de sanctions en cas de refus. Et les péniches, comme les écluses, pouvaient être touchées par les bombardements, ce qui se produisit en divers endroits dans la dernière année du conflit.
Comme beaucoup de Français de toutes professions, des bateliers s’étaient servis de l’aspect particulier de leur métier pour berner l’ennemi, jouant le rôle de passeurs de messages ou d’hommes, avec souvent la complicité des éclusiers. Celle de Maurice n’avait été que passive. Jamais il n’avait été sollicité ou entraîné, de force ou par surprise, dans une participation active à des faits de résistance à haut risque. Il lui avait suffi de fermer les yeux sur des actions qu’il devinait ou dont il recevait la confidence. Aussi pouvait-il répéter sans mauvaise conscience qu’il ne s’en était pas mal sorti. Il avait gardé les mains propres.
Quant à P’tit Louis, cette période pour le moins troublée l’avait changé, mais sans faire encore de lui un homme. Malgré les restrictions et certaines difficultés d’approvisionnement, il avait grandi, à peu près harmonieusement, c’est-à-dire que ses bras et ses jambes avaient vaincu le déséquilibre de leurs proportions qui contrariait manLéone. Sa voix avait mué. On l’appelait maintenant Louis.
Il avait vécu ces quelques années comme les autres garçons du village, plus en adolescent attardé qu’en ébauche d’adulte. Car on se contredisait facilement à la campagne où les traditions avaient toujours eu la vie dure, et avec elles les à-priori et les idées reçues. Ainsi, si on reconnaissait aux jeunes, dès qu’ils avaient quitté l’école, l’aptitude au travail, même dur, ce qui entraînait des abus, on leur refusait le droit au chapitre pour tout ce qui était jugé important, donc du ressort des adultes, les vrais, et plus particulièrement des chefs de famille, les hommes. D’où cet étonnement, cette stupeur même, d’apprendre après la guerre que, parmi les héros qu’elle avait engendrés, certains avaient au moment de leurs actes de bravoure, de leur sacrifice, seize, dix-sept, dix-huit ans. Des gamins…
Ce n’était pas l’héroïsme, mais l’inconscience, qui avait poussé Louis à participer à quelques audaces en compagnie de ses copains. Comme eux il avait écrit, avec des bouts de bois noircis au feu, des insultes aux occupants dans des endroits bien visibles, des murs, des ponts. Après le débarquement de Normandie il avait tracé le V de la victoire.
Une fois, ces grands gamins avaient tout de même eu chaud. Un soir, au moment du repli des Allemands chassés par les Alliés, fin 44, ils avaient entendu, venus de la grange d’une ferme isolée qui n’était plus habitée mais servait uniquement de resserre pour la paille et le foin, des bruits de voix gutturales, des cris, des rires, et des explosions qui n’évoquaient pas des armes, mais des bouteilles de mousseux, comme en ouvraient leurs pères les soirs de fête. En fait de mousseux, c’était bel et bien du champagne, car quelques heures plus tôt, dans la traversée de Reims, participant à des exactions et des saccages pour se venger de leur humiliation de fuyards, ils avaient dérobé dans une cave quelques cartons du précieux breuvage. Se croyant à l’abri, hors de la vue de leurs chefs, ils faisaient disparaître à grand bruit le fruit de leur rapine. L’œil collé aux interstices de quelques planches disjointes, les garçons les regardaient, en se poussant pour se chiper la vue. Soudain, la porte, qui déjà ne tenait plus guère, avait cédé, et ils s’étaient retrouvés projetés dans la grange, les uns chancelants, les autres carrément étalés. Les vertus du champagne avaient heureusement effacé toute agressivité chez les soiffards hilares, qui avaient invité leurs visiteurs à partager leur beuverie. Pas plus que les autres, Louis ne connaissait le goût du champagne, et les circonstances n’étaient pas à la dégustation. Il avait dû attraper la bouteille que lui tendait un Fritz et en boire au moins la moitié au goulot, sous de fortes bourrades. Il était rentré à l’écluse non seulement tard, mais en plus malade. Encore plus malade qu’ivre. ManLéone, qui avait entendu ses pas, était sortie et l’avait trouvé plié en deux, vomissant au coin du jardin.
« Louis, qu’est-ce qui t’arrive ? T’aurais pas bu, des fois ?
— Non, c’est les choux de midi, je les ai pas digérés.
— Les choux ? Qu’est-ce qu’ils avaient, mes choux ? »
Ailleurs, il y eut d’autres imprudences, parfois sans conséquence, comme ces grenades volées et mises à feu, plus tard, dans une clairière, et qui ne firent heureusement que du bruit. Mais les journaux relataient trop souvent des accidents stupides dans lesquels des jeunes gens se retrouvaient affreusement brûlés, perdaient une main, un bras, les yeux, ou la vie.
C’était un soir de novembre 45. Dans la cuisine, Léone et Louis attendaient Maurice pour le souper. Il était parti depuis le début de l’après-midi.
Il s’absentait de plus en plus souvent, de plus en plus longtemps. À pied ou avec son vélo. Il allait au village, comme il l’avait toujours fait, mais ce n’était plus pour aider les paysans. Léone en avait décidé ainsi. À son âge, disait-elle, il pouvait bien se dispenser d’aller prêter la main aux autres, il avait bien assez de son propre travail. Le métier d’éclusier pouvait paraître facile, mais il n’en était rien, elle était bien placée pour le savoir, elle qui l’avait si fréquemment remplacé et le remplaçait encore au besoin. La manivelle, le froid, l’humidité, tout ça vous fatiguait le dos, les épaules, les mains, vous éreintait de douleurs.
Louis avait vingt ans, et dans l’attente de son service militaire, c’était lui, maintenant, qui allait « faire des heures », le vocabulaire avait suivi le changement de génération, le principe aussi, puisqu’on le payait, modestement, en argent. Le reste du temps il assurait le travail de l’écluse, mais son père était toujours l’éclusier en titre et il ne voulait pas lui donner le sentiment de prendre sa place avant l’heure.
Maurice n’allait donc plus au village que pour le plaisir, c’est-à-dire le café, pour y retrouver quelques vieux joueurs de belote. Le vin et les alcools en général étaient soumis au régime des tickets qui n’avaient pas encore été supprimés, mais dans de nombreuses caves dormaient des quantités d’eau-de-vie de mirabelle distillée avant la guerre. Alors, après la belote, tantôt chez l’un, tantôt chez l’autre, les joueurs de cartes faisaient une petite pause. C’était ce qui chiffonnait Léone. Son bonhomme rentrait désormais souvent pompette. Gentil toujours, mais pompette, voire carrément saoul.
Léone décida de se mettre à table. Elle ferait réchauffer la soupe du père quand il arriverait. Elle regardait sans arrêt la pendule, se retenait d’envoyer Louis jusqu’au village. Elle avait dit la semaine précédente à Maurice :
« Faudra-t-il un jour que ton fils aille te faire honte pour que tu rentres à l’heure et de sang frais ? »
Il l’avait mal pris, et pour la première fois l’avait rabrouée durement, avant de lui jurer de bien se tenir à l’avenir.
À dix heures du soir, pourtant, n’y tenant plus, elle envoya Louis, qui trouva le café fermé, porte et volets, comme toutes les maisons du village. Pas de Maurice, pas de vélo.
Plus contrariée qu’inquiète, Léone supposa que ses acolytes, le jugeant incapable de rentrer chez lui, l’avaient transporté pour la nuit dans une grange, qu’à cette heure il devait ronfler comme un sonneur dans le foin, qu’il ne serait pas fier le lendemain et que ça lui servirait de leçon. Louis prit quand même la lanterne pour aller inspecter les dépendances de l’écluse, au cas où Maurice aurait choisi d’y dormir pour éviter des reproches.
Le lendemain matin, toujours pas d’éclusier. Pendant que Léone assurait le premier passage, Louis retourna au village. Les compères de Maurice s’étaient remis des excès de la veille et la tournée des granges et des écuries se révéla vaine.
Au retour, passablement inquiet, il passa soigneusement au crible les bords du canal, tout en chassant de son esprit l’idée qui aurait été plausible pour tout autre que son père. Mais non ! Un éclusier ne se noie pas dans un canal, à plus forte raison dans son canal à lui !
Pourtant… en y regardant de plus près, la trace du vélo était en partie visible sur le gravier du chemin. Elle zigzaguait… mais là, elle s’approchait sacrément du bord… non, Maurice avait redressé le guidon. Et puis tout d’un coup un zigzag, encore, un fameux… et hop ! tout droit vers la rive ! Des joncs froissés, un éboulis…
— ManLéone, le père Maurice il est tombé dans le canal !
— Il en est ressorti ?
— Non, je crois qu’il y est encore.
Il fallut se rendre à l’évidence, Maurice s’était bel et bien noyé dans le canal. Et il s’agissait maintenant de l’en sortir. Une péniche arrivait, côté aval. Par de grands gestes, Louis fit comprendre au batelier qu’il devait s’amarrer à la rive, puis il fonça jusqu’au village prévenir le maire. Le batelier, devinant une noyade, accourait, sa gaffe à la main.
Léone criait :
— C’est mon homme, c’est mon homme !
— Le père Champart ! Oh ma pauvre femme…
Il proposa de harponner le corps de Maurice.
Louis revenait déjà, suivi du maire et de quelques hommes. Tout de suite chacun y alla de son idée.
— Le harponner, oui !
— Un corps de noyé, c’est plein d’eau, c’est lourd. Si j’allais chercher mon cheval et des chaînes pour le sortir ?
— Le scaphandre, cria Léone, je veux le scaphandre ! Est-ce qu’on repêche un homme comme on repêcherait une bête, avec un crochet et des chaînes ?
Louis appela le service de la navigation et demanda qu’on leur envoie le scaphandrier que sa mère, confondant dans le même mot l’homme et son équipement, appelait le scaphandre.
Il n’était pas basé loin, il arriva bientôt, accompagné de son assistant dont le rôle consistait à le harnacher puis à veiller à la ventilation de son appareil.
Le tandem qu’ils formaient était connu des éclusiers, parce qu’ils étaient chargés de certains travaux qui nécessitaient l’immersion. Ils participaient à l’inspection et aux éventuelles réparations des rives quand le canal était mis en chômage, rarement, ce qui en faisait à chaque fois un événement qui interrompait le trafic et attirait des curieux. Ils intervenaient en cas d’accidents, concernant des animaux, ou des hommes. Maurice avait raconté bien des fois à Louis l’embardée inexplicable d’une grosse limousine qui avait défoncé la barrière de protection et arraché un bosquet de jeunes saules avant de plonger dans le canal, à moins d’un kilomètre d’ici. L’affaire avait fait du bruit, les victimes étant quatre personnalités de la région, des élus qui venaient de participer à un banquet à Verdun.
La première fois que P’tit Louis avait vu le scaphandrier, il n’avait que quatre ou cinq ans, et la transformation de l’homme en une sorte de monstre à carapace d’où sortaient des tuyaux, à tête ronde aux gros yeux de verre cerclés de métal et aux pieds lestés de semelles de plomb, l’avait fait se réfugier dans les bras de manLéone. Et depuis cette découverte jamais le scaphandrier n’était redevenu totalement à ses yeux un homme comme les autres.
Là, l’homme changé en monstre bienfaisant se laissait couler dans un gargouillis de bulles à l’endroit où Maurice et son vélo avaient plongé. Le canal n’était pas très profond, l’opération n’avait rien à voir avec les recherches d’épaves de bateaux dans les abîmes, comme en relatait parfois le journal. Mais c’était encore plus impressionnant, dans ces circonstances tragiques.
Bientôt il remonta. Louis n’avait pas encore pleuré. Mais quand il vit son père, dégoulinant, entre ces bras énormes, il fondit en larmes, réalisant ce qu’était cet abandon extrême dont personne ne se relève.
C’était le soir du troisième jour. Maurice reposait dans le cimetière de Martinpré, à côté de ses parents. Léone et Louis étaient assis de part et d’autre de la table, fatigués, lessivés, de corps et d’esprit, par ces journées terribles qui ne leur avaient accordé que quelques heures de sommeil, à tour de rôle. Car tout ce qui suivait la mort se faisait encore à la maison. La toilette, les visites, les veillées. Il fallait accueillir le monde, dire et redire comment ça s’était passé, remercier, tenir le coup sous les avalanches de bons sentiments.
« Ma pauvre Léone, qu’est-ce que vous allez faire sans lui, depuis le temps que vous étiez ensemble… »
Combien de fois les avait-elle entendus, ces mots. Au point d’en être abrutie. De se contenter à la fin de hocher la tête. De n’avoir plus de larmes ni de paroles. À la cause de l’accident, personne n’avait fait allusion. Le noyé ne méritait que respect et discrétion.
Il avait reçu les hommages des bateliers, celui qui avait été le premier témoin de la découverte du corps, bientôt suivi par deux autres qui avaient amarré leur bateau en apprenant ce qui s’était passé. En tenue de travail, leur casquette de marin sous le bras, impressionnés et raides, ils avaient salué le corps de l’éclusier encore allongé dans la grange, tel qu’il avait été sorti du canal, dans l’attente des formalités, constat, certificat, dans l’agitation désordonnée des premiers moments. Léone courait de tous les côtés, donnait des ordres : Faut le curé, faut le médecin ! Puis elle se laissait choir sur une chaise en gémissant : Maurice, mon pauvre homme… La solidarité se manifestait bien vite dans ces cas-là, si bien qu’il n’était pas encore midi quand Maurice toiletté avait été couché sur son lit, avec autour de lui les objets rituels.
Il avait reçu l’hommage du village, dans l’église et au cimetière, celui de ses supérieurs, des délégués du service de la navigation, de ses collègues. Tous, dans des allocutions, avec les mots d’usage ou ceux du cœur hachés par la difficulté à s’exprimer, avaient vanté ses qualités d’homme, de citoyen, d’éclusier.
Et voilà, c’était fini, il n’y avait plus que la mère et le fils. Celui-ci avait tenu à assurer lui-même le service de l’écluse pendant ces trois jours, par respect pour son père.
Ils n’avaient même pas soupé, ils n’avaient pas faim.
— Je rangerai tout ça demain matin, répéta Léone pour la troisième fois.
Tout ça, c’était, sur la table, la cafetière et les tasses, la bouteille de mirabelle et les petits verres, des biscuits secs dans des assiettes, les restes de ce qu’elle avait servi aux proches qui avaient raccompagné à l’écluse la veuve et son fils.
Cependant Léone ne bougeait pas. Louis voyait son visage creusé par les larmes versées au cours de ses trois jours. Sans doute craignait-elle le moment où elle allait devoir s’allonger seule dans le lit si longtemps partagé avec Maurice. Elle levait de temps en temps les yeux vers son fils, paraissait hésitante.
Elle se décida enfin.
— Tu penses à ton père, hein ? Il t’en a appris des choses, peut-être pas autant que le maître d’école, mais des autres choses, le travail, l’honnêteté, la droiture.
Louis hochait la tête, ému.
— Et pourtant, continua-t-elle, faut que je te dise…
— Que tu me dises quoi, manLéone ?
Elle hésita encore, puis :
— C’est Maurice qui t’a élevé, avec moi, oui, mais… mais c’était pas lui ton père, je veux dire… ton vrai père.
Un étrange et double sentiment s’empara d’abord de Louis. Maurice n’était pas son père… Ainsi donc sa réflexion, son imagination, ses rêves ne l’avaient pas trompé ! Il en conçut une sorte de joie. Il ferma les yeux. Mais la peine qu’il éprouva au défilé des images derrière ses paupières, Maurice saluant de la main un batelier ami, Maurice sorti de l’eau par le scaphandrier, Maurice couché sur son lit de mort, raide dans son plus beau costume, ces images repoussèrent bien vite cette joie, la rendant injuste, indécente même.
Léone le laissa accuser le coup, se reprendre, avant de continuer.
— Je te rassure, il ne l’a pas su. Je peux donc dire que je ne lui ai pas menti. Si j’avais parlé, je lui aurais fait du mal, je nous en aurais fait à tous les trois. Mais pour ma conscience, à toi, mon garçon, je devais la vérité.
Louis resta encore un long moment silencieux, avant de poser la question :
— Mon père, alors, si c’était pas lui, c’était qui ?
— Ton père, c’était un gars du Nord, un caberlot.
— Un quoi ?
— Un caberlot. C’est comme ça qu’on appelait en ce temps-là les gars qui voyageaient pour les travaux agricoles. Mon père en embauchait tous les ans deux ou trois pour piocher les pommes de terre et démarier les betteraves. Ils restaient une semaine, des fois un peu plus, et ils allaient continuer ailleurs. C’étaient des gars qui ne tenaient pas en place, disait mon père, ils aimaient bien cette vie-là. Ils couchaient dans les granges si on n’avait pas de lits à leur offrir. Ils parlaient avec un accent, ils aimaient rire. Quand j’étais gamine, j’allais leur porter à boire et à manger aux champs. Quand mes frères et moi on a été assez grands pour travailler, on en a plus vu chez nous. Puis je me suis mariée avec Maurice et j’ai quitté la ferme de mes parents.
Elle marqua une pause, taisant du coup les circonstances de ce mariage, sa première faute, ce qu’elle avait entrepris de révéler à son fils ne lui imposant tout de même pas la vérité totale sur sa vie.
— Je me suis bien habituée à la vie à l’écluse. Maurice était gentil, mais il ne rigolait guère. Ce qui faisait que je m’ennuyais un peu. Et puis on espérait un enfant qui ne venait pas. Alors pour me changer les idées je suis retournée une fois chez mes parents. C’était le moment des caberlots, mon père en avait repris, parce que mes frères étaient à l’armée, pour leur service. Il y en a eu un qui a su me faire rire, et de là, d’une chose à une autre… enfin tu comprends… Quand tu t’es annoncé, Maurice est tombé des nues, depuis le temps qu’on attendait, et vu les drôles d’idées qui circulaient encore à l’époque, il se croyait trop vieux pour être père. Je te l’ai dit, que ton arrivée a été une surprise, tu te rappelles ? Voilà, mon garçon, je voulais que tu saches, maintenant tu sais.
Il savait. Et restait totalement calme. Sans surprise apparente, sans signe de colère. Il ne jugeait pas sa mère. Que connaissait-il de la vie pour s’en accorder le droit ? Des mots lui revenaient à l’esprit : Appelle-moi Maurice, comme je t’appelle P’tit Louis, entre hommes. Maurice avait-il douté ?
Il n’était pas son père, mais jamais il ne s’était senti aussi proche de lui qu’en cet instant. Il ne lui avait jamais dit qu’il l’aimait, ça ne se faisait pas, « entre hommes », et c’était trop tard.
Léone le regardait, dans l’attente d’une réaction.
— Ça ne change rien, manLéone, dit-il, ni avec lui ni avec toi.
Elle se leva, fit réchauffer un reste de café, lui en proposa, qu’il refusa. Elle se rassit en face de lui. Il vit qu’elle avait à nouveau les yeux baignés de larmes.
— Mon père, le caberlot, dit-il doucement, il s’appelait comment ?
— Je ne sais plus. Les autres l’appelaient le Grand Flandrin.
Si, elle connaissait son prénom, comment l’oublier, après une telle aventure. Il s’appelait Louis. Le révéler à son fils aurait été trop cruel, pour elle, et pour lui.
— Je lui ressemble ?
— Oui. Tu as de lui tes grandes mains, tes grands pieds. Et tes cheveux, c’est les mêmes que les siens.
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