Rêveur de l'écluse, Le
Chapitre 6
Quand Rose allait au village pour quelques achats au café-épicerie, c’était toujours aux moments qui correspondaient aux heures de travail des hommes. Eux, c’était plutôt avant le repas de midi et celui du soir qu’ils venaient s’accouder au comptoir, pour les plus pressés et ceux qui craignaient leur femme, pendant que ceux qui clamaient n’avoir de comptes à rendre à personne prenaient le temps de s’attabler. S’il y avait parfois quelques hommes l’après-midi, c’étaient des vieux qui braillaient si fort en jouant aux cartes, à cause de leur surdité et de leurs chamailleries de tricheurs, qu’ils n’entendaient même pas tinter la porte.
Au café-épicerie, elle rencontrait donc presque uniquement des femmes, et bien qu’encore très réservée elle se familiarisait doucement avec elles, du moins celles qui avaient dépassé le stade de la curiosité un peu malsaine et qui ne se prenaient pas pour des donneuses de leçons. Depuis la disparition de Léone, qui était en quelque sorte la caution morale de la cohabitation à trois sous le toit de l’écluse, certaines pinçaient à nouveau la bouche en répondant à son bonjour et murmuraient dans son dos qu’une cousine à demeure chez un homme célibataire, ça pouvait donner à penser…
Le café-épicerie était tenu par une brave femme, Marguerite, dont le mari exerçait la fonction de cantonnier pour le village. Certains après-midi, elle confiait la boutique à sa belle-fille, Jeannette, qui avait de la sympathie pour Rose. Elle aurait aimé mieux la connaître, en savoir davantage sur elle, et mettait sa réserve sur le compte d’un passé sans doute tourmenté.
Il lui vint l’idée de provoquer une approche. Comme elle devait se rendre à Stenay un après-midi, avec sa petite Dauphine, elle décida de faire un détour par l’écluse. Louis était dehors quand elle arriva.
— Je vais à Stenay, lui dit-elle, et j’ai pensé que Rose serait peut-être contente de m’accompagner.
Louis parut surpris. Rose sortit de la maison. Mise au courant à son tour de la proposition de Jeannette, elle sourit, touchée de cette attention, la première venant d’une personne du village. Puis elle sembla troublée, hésitante, avant de se décider et de lancer :
— Quelques minutes, et j’arrive.
Elle aussi appréciait Jeannette et ne voulait pas la décevoir en déclinant son offre.
Elle revint bientôt ; elle avait changé de robe, passé un gilet. Elle s’installa dans la voiture, et avant de refermer la portière elle eut un regard pour Louis qui perçut sa tension. Il en devina la cause.
La conductrice de la Dauphine, elle, l’ignorait. Elle prit le silence de sa passagère pour de la curiosité envers un paysage pourtant sans originalité particulière, des champs, des prairies, des collines boisées, la Meuse, le canal, puis une bourgade assez jolie avec ses arcades, son kiosque, mais modeste, sans larges avenues ni grands magasins. Rose ne manifesta aucune envie personnelle de visite ni d’achat, elle suivit sa guide qui avait à se rendre chez le grainetier, le percepteur, et à la pharmacie. Dans les rues elle se retournait souvent, comme si elle redoutait quelque chose. Mais où donc avait-elle vécu jusqu’à son arrivée à Martinpré pour être impressionnée par une si petite ville, et comme soulagée quand elles regagnèrent la voiture ?
De retour à l’écluse, Jeannette comprit qu’elle ne devait pas s’attarder, car Rose semblait perturbée par cette courte promenade et pressée de rentrer. Elle se contenta de lui sourire.
Rose balbutia un merci, ouvrit la porte, se laissa tomber sur une chaise, ferma les yeux, s’imposa de longues respirations.
Louis, occupé à bêcher un coin du jardin, avait entendu revenir, puis repartir aussitôt la voiture. Pourquoi Rose n’avait-elle pas offert un café à Jeannette ? Il posa son outil et la rejoignit dans la cuisine. Tassée sur la chaise, elle tenait son visage dans ses mains.
— Rose ! Qu’est-ce que tu as ?
— Je crois que j’ai vu mon père, lui dit-elle dans un souffle.
— Mais voyons, Rose, si tu l’avais vu pour de bon tu l’aurais reconnu ! Tu en serais sûre ! Tu dis : je crois, c’est que tu as eu une vision, parce que tu étais toute retournée d’être à Stenay.
Elle découvrit son visage, se redressa.
— Non, Louis, j’ai vu, de mes yeux vu, un homme, je me suis dit : C’est lui, il est ici, il me cherche !
— C’est de tes souvenirs que tu as eu peur. Rose, rien de plus, mais ça se comprend. J’ai bien vu quand vous êtes parties que tu n’en menais pas large.
— Voilà que je ne sais plus, maintenant que tu me dis ça. Mais je pense que si c’était une vision, ça signifie quelque chose.
Une vision ? Ça n’en était pas une. Rose se dirigeait avec Jeannette vers la pharmacie, qui se trouvait sous les arcades, de l’autre côté de la rue. Elles attendaient pour traverser que passent les deux voitures qui arrivaient du bas de la ville. C’est alors que du café proche de l’officine était sorti un homme, de grande taille et de forte corpulence, le dos légèrement voûté, habillé d’un costume de velours marron, coiffé d’un large chapeau, marron aussi, qui cachait en partie son visage barré d’une moustache grise. Un homme bien différent du terrible Tarass-Boulba en meneur de spectacle, en cape noire doublée de rouge, le crâne rasé, le fouet à la main. Différent aussi de l’ancien camelot vendeur de vaisselle, alors vêtu de bleus de travail et de larges chemises de flanelle aux manches retroussées quel que soit le temps, des tenues qu’il portait aussi pendant les mois passés dans la maison de Pont-de-Loup, à attendre la saison des fêtes en parachevant la formation de ses deux artistes.
Bien différent, mais Rose avait eu une fulgurance : c’est lui ! Quitte à en douter ensuite, à la réflexion, à se laisser convaincre de son erreur. Elle n’était pas la première à éprouver cette sensation troublante qui accompagne le fait de voir apparaître soudain un être perdu de vue et transformé, soit par le temps, soit par une sorte de métamorphose résultant de nouvelles conditions de vie, d’un changement physique important, ou de la maladie. De le reconnaître, ou de croire le reconnaître. Sur presque rien, une attitude furtive, un geste, une expression du visage. C’est encore plus déstabilisant quand il s’agit de personnes disparues qui renaissent tout à coup parce que la silhouette, la chevelure, la voix d’autres personnes bien réelles les ont fait revivre le temps d’un éclair, puis se dissiper à nouveau dans leur néant.
Hippolyte Van de Claess avait changé d’allure, mais il n’était pas mort. C’était bien lui, en chair et en os, que Rose avait vu sortir du Café des Arcades, et qui avait tout de suite obliqué à gauche, sans le moindre regard vers l’autre côté de la rue. Aurait-il eu lui aussi une fulgurance, aurait-il pensé ou crié : « C’est elle ! » en voyant Rose qui ne ressemblait pas plus à Kalinka que lui à Tarass-Boulba ?
Plusieurs fois dans la soirée, Rose revint sur cette vision dont elle semblait accepter le fait, mais tout en la confortant dans cette attitude raisonnable, c’est en lui que Louis sentait pointer le doute. Il ruminait des adages : Rien n’est impossible, la vengeance est un plat qui se mange froid. Depuis le jour du scandale, celle de Tarass-Boulba avait eu le temps de refroidir…
Dans la semaine qui suivit, il se rendit à Stenay avec sa camionnette, confiant l’écluse à Rose. Il fit plusieurs fois le tour de la ville, lentement, regardant les gens qui circulaient dans les rues. Il n’avait pas envie ce jour-là d’entrer au Café des Arcades, mais malgré lui il passa devant au ralenti, la vitre ouverte, comme s’il allait avoir une vision, lui aussi. En fait de vision, dans la porte du bistrot s’encadra son habituel comparse de verres de vin blanc, qui le héla :
— Hé, Champart ! Tu cherches quelqu’un pour te payer un coup ? Gare-toi vite et rapplique !
D’un geste Louis refusa.
— Il est bien fier aujourd’hui… bougonna le gros rougeaud, puis, retrouvant son naturel de plaisantin : Ou bien pressé de retrouver sa cousine…
Ça va mal, se dit Louis un peu plus tard sur la route de Martinpré, maintenant c’est moi qui ai cette idée dans la tête. Ça ne peut plus durer, il va falloir mettre de l’ordre là-dedans.
Le soir même il dévoila ses intentions à Rose.
— On ne peut plus vivre comme on le fait, à toujours tendre le dos, malgré le temps qui passe. Tu dis que tu es bien ici, tant mieux, mais tu n’as pas ta liberté. Sans toi, ton père a forcément abandonné le spectacle. On va aller en Belgique, à la recherche de ta famille. Ils sont sûrement réinstallés à Pont-de-Loup, où pourraient-ils être ailleurs ?
— Mais… et l’écluse ?
— Tu sais bien que c’est pas un problème. L’Ernest, il peut dépanner pour quelques heures, mais pour une journée entière, ce qu’il nous faudra bien, je demanderai un remplaçant au service. C’est possible.
— S’ils y sont… Si on les voit… Mon père…
— Tu ne seras pas seule, Rose, je serai avec toi.
Ils achevèrent leur repas en silence. Puis restèrent attablés, pensifs, en échangeant de longs regards pleins de gravité. Rose se leva, desservit, revint s’asseoir.
— Dis-moi, Louis, pourquoi tu fais tout ça pour moi ?
— Mais, Rose, c’est parce que… je t’aime.
Voilà, ça y était, il avait réussi à le dire. Et ma foi ça n’avait pas été aussi difficile qu’il l’aurait cru de sortir ces trois mots tant de fois retournés dans sa tête, depuis qu’il avait pris conscience que ce qu’il éprouvait pour elle était au-delà de la pitié, de la sympathie, de l’amitié, de l’habitude, autant de sentiments derrière lesquels il s’était réfugié, luttant contre cette peur qui lui serrait délicieusement le cœur.
Je t’aime… S’intéresser à l’autre sexe, découvrir l’amour, d’abord sous sa forme la plus naïve, la plus maladroite, même avec la sensation du ridicule, c’est la préoccupation la plus naturelle pour les êtres humains, dès l’adolescence, envahissante chez les uns, plus discrète chez les autres, rarement absente. À quoi elles tiennent, cette attirance que les filles exercent sur les garçons, cette audace des garçons de s’y prêter, parfois précocement, pour « voir », pour se valoriser ? C’est bon de se sentir jolie, voire irrésistible, de susciter l’envie, la jalousie d’apprentis séducteurs moins hardis, plus gauches. Avec en prime le sentiment de toucher au fruit défendu, même s’il est encore en réalité hors d’atteinte, même si les audaces sont bien modestes, se limitant au baiser rapide volé derrière une haie ou à l’échange de petits mots griffonnés glissés dans une cachette.
Louis, à cet âge, aurait pu être le chef de file de ceux que les filles n’intéressaient guère. Et vice-versa. Du temps de l’école, les petites demoiselles pratiquaient souvent un jeu qui mêlait l’habileté physique à la rouerie féminine. Un jeu de corde à sauter accompagné d’une comptine. Deux filles faisaient tourner la corde, les autres chantaient.
Le palais royal est un beau palais
Où les jeunes filles sont à marier
Mademoiselle Unetelle est la préférée
De monsieur Untel qui veut l’épouser.
Mademoiselle Unetelle, Josette, Yvonne, Jacqueline… entrait en lice et se mettait à sauter, monsieur Untel, André, Guy, Hubert… ne rejoignait pas ladite préférée, il était seulement visé et restait au milieu des autres garçons hilares.
Si c’est oui c’est de l’espérance
Si c’est non c’est de la souffrance
Oui ! non ! oui ! non !
Oui, non, jusqu’à ce que la fatigue ou une maladresse entraîne une défaillance de la sauteuse, un faux pas qui tombait sur oui ou non et lui promettait de l’espérance ou de la souffrance avec le garçon désigné, ce qui suscitait des rires. Mais le jeu était fréquemment truqué, il y avait des arrangements négociés à l’avance, des combines trahies, des inversions de prénoms, la vitesse de la corde soudain accélérée sur un signe de connivence, qui allaient jusqu’à entraîner des fâcheries et le groupe se séparait sous le préau en attendant les réconciliations.
Quand Louis était cité comme prétendant, son nom provoquait des rires, mais jamais de protestations, parce que les filles sans en pincer pour lui l’aimaient bien. Ce qui ne les empêchait pas de se moquer de sa chevelure filasse, de sa grande bouche, de ses longues jambes maigres entre la culotte courte et les chaussettes en tire-bouchon sur les galoches.
Plus tard, à l’âge du véritable désir et des premières vraies audaces, il ne s’était pas enhardi. Inviter les filles à danser, au risque d’essuyer des refus, les prendre dans ses bras, trouver la bonne distance entre les corps, pour tout cela il se sentait gauche et sans envie. Même les filles les plus convoitées, les plus jolies, les plus coquettes, celles qui riaient le plus fort aux plaisanteries des garçons, ne lui faisaient pas plus d’effet que les autres.
Il avait tout de même connu l’amour, du moins l’acte. La première fois, c’était en 45, peu de temps après la disparition du père Maurice. Une péniche s’était amarrée en fin d’après-midi, non loin de l’écluse. Avant le souper, alors qu’il ne faisait déjà plus jour, il était allé marcher un peu sur le chemin de halage, ce qu’il faisait parfois pour ne plus avoir sous les yeux le chagrin muet de Léone qui lui broyait le cœur et penser plus sereinement à son père. Il s’était arrêté à proximité de la péniche, seulement éclairée d’une lampe à pétrole qui brûlait à l’intérieur. La femme était sortie du carré et l’avait invité à monter à bord. Le gamberet était en place. Croyant passer un moment avec le couple et dans l’intention d’évoquer Maurice avec lui, il accepta.
La femme était seule. Elle n’était plus de « première jeunesse », comme on disait alors pour des gens, plus souvent des femmes que des hommes, dont la vie se situait à ce point d’équilibre provisoire entre cette fameuse première jeunesse, la vraie, la seule, et les autres qui n’en ont plus que le nom, par dérision.
— Vous avez peut-être vu passer mon mari, dit-elle. Il est allé avec son vélo jusqu’au café, il ne reviendra pas avant une heure d’ici.
Non, Louis n’avait pas vu le mari. Sinon, pensa-t-il, il aurait refusé l’invitation.
— Il me laisse des fois seule comme ça, reprit la batelière en s’approchant de Louis, pour aller chercher de la compagnie. La mienne ne lui suffit plus, mais je ne m’en plains pas, pour ce qu’il est gentil…
Elle était tout près de lui, à le frôler, il sentait son souffle, une légère odeur de transpiration. Elle ouvrit son corsage.
Quand Louis rentra à l’écluse, Léone l’attendait, assise à table, contrariée.
— La soupe est refroidie, faut que je la réchauffe, dit-elle en se levant.
Puis, le regardant par en dessous :
— T’étais où, Louis ?
— Dehors.
— Où ça dehors ? Y a trois quarts d’heure que t’es parti.
— ManLéone, j’suis plus un gamin.
— P’têt’ bien, mais moi je suis toujours ta mère.
Ils mangèrent en silence. Elle lui trouvait un air qu’elle ne lui connaissait pas. En tout cas pas celui qu’il avait quand il était allé marcher sur les pas de Maurice. Elle devina. Il y avait une fille ou une femme là-dessous ! Elle retint ses questions.
Avait-elle oublié, Léone, ses dix-neuf ans à elle, et le soir où à la table de la ferme de ses parents elle devait avoir elle aussi un air qu’ils ne lui connaissaient pas ? Pourtant, à l’idée que son fils sortait sans doute des bras, et pourquoi pas du lit, d’une fille, ce n’était pas à lui qu’elle en voulait, mais à elle, la fille. Si elle avait osé, elle aurait clamé à son fils : Méfie-toi ! Comme si c’était aux garçons de se méfier, alors que c’étaient elles, les filles, qui couraient le risque, le pire pour elles et leur famille, celui de « ne plus se voir », de « gagner le gros lot », plus grave encore quand la « réparation » qui aurait en partie lavé la faute se révélait impossible. Elle était bien placée pour le savoir, Léone.
Alors pourquoi ne pas avoir profité du moment pour parler de ces choses-là avec son fils ?
Parce que plus tard, mariée, même sans réel amour, puis devenue mère elle-même à la suite d’une autre faute à point nommé restée secrète, aux yeux de ses proches et à ses propres yeux elle était rentrée dans le rang. Jusqu’à proférer les règles de morale en vigueur, fussent-elles injustes envers les femmes, dont elle aurait dû se sentir solidaire. Mais n’est-ce pas une réaction, de honte même si elle est bue, ou simplement de pudeur, quand on a soi-même « fauté », de se sentir incapable d’en parler à ses propres enfants, d’aborder avec gaucherie les sujets liés à l’amour, comme si le passé vous enlevait toute habilitation en la matière ?
Il avait fallu la mort du mari respecté et la peur d’un jugement futur, auquel elle croyait, plus par tradition que par conviction, pour qu’elle avoue à son fils la vérité de sa naissance, levant ainsi une partie du voile sur sa vie de femme. Puis le trouble de son esprit pour tenter d’aller plus loin avec celle qu’elle appelait sa fille, lui parlant de « ses hommes », mais c’était trop tard.
Après la batelière, Louis avait connu plusieurs autres bonnes fortunes, selon l’expression consacrée qui dans son cas ne convenait guère. Car il ne les avait ni cherchées ni provoquées. C’étaient les femmes, à chaque fois, qui en avaient pris l’initiative, profitant de circonstances fortuites ou l’attirant dans des lieux qui laissaient à penser qu’elles n’étaient pas fières de leur démarche. Femmes ou filles marginales du côté vie sentimentale ou vie tout court, délaissées, isolées, désabusées. Il n’y en avait pas eu tant que ça, quelques-unes…
Louis parvint à convaincre Rose d’accepter cette initiative sans doute difficile pour elle, mais selon lui indispensable à leur sérénité : renouer avec sa famille, ou du moins la contacter, plutôt que de s’enfermer dans l’incertitude et la crainte.
Ce matin-là donc, un beau matin de juillet, sur le coup de sept heures, ils s’apprêtaient à « monter » vers la Belgique. Direction Pont-de-Loup. La veille, Louis avait préparé la voiture et Rose un repas froid à emporter, puis ils avaient une dernière fois déplié la carte. Stenay, Sedan, Charleville, Rocroi, Philippeville, Charleroi. Une belle trotte.
Le remplaçant, un jeune en formation, était arrivé à mobylette une demi-heure plus tôt, et avait impeccablement effectué le passage de la première péniche matinale sous le regard rassuré du maître éclusier.
Les voyageurs étaient tendus. Lui, qui roulait peu et essentiellement à la campagne, à la perspective d’un si long trajet, des villes à traverser. Elle, envahie d’une indéfinissable émotion, s’apprêtait à refaire un trajet plusieurs fois effectué mais qu’elle ne reconnaîtrait pas, parce qu’elle n’avait alors pas le cœur à regarder les paysages ni à s’intéresser aux villes étapes de leur tournée de forains.
Pour rompre le silence, elle lui demanda s’il était déjà allé en Belgique. Ravi de l’aubaine, il entreprit de raconter.
— Juste après, la guerre, quand il y avait encore les tickets et que certaines denrées restaient introuvables en France, on y allait en groupes, des femmes et des jeunes comme moi, tous avec nos vélos. On ne montait pas vers le nord, comme nous aujourd’hui, on allait au plus près, plus vers l’est. Il y avait quelques côtes, dont une fameuse, sur plusieurs kilomètres.
Nous, les jeunes, on faisait les malins, on grimpait en vitesse. Mais en haut il fallait attendre les femmes qui montaient une partie de la côte à pied. Comme on avait tous des vieux vélos, avec des pneus usés parce qu’on n’en trouvait pas encore des neufs, il y avait toujours au moins deux ou trois crevaisons, alors on emportait ce qu’il fallait pour réparer sur place. À la frontière les douaniers nous laissaient passer et on arrivait au premier village, Villers-devant-Orval. On n’allait pas plus loin. On entrait dans le magasin, on achetait du café, du chocolat, des cigarettes, des sardines. C’est au retour que les douaniers nous arrêtaient, ils fouillaient les sacs et les sacoches des vélos, parce que tout n’était pas permis, et les quantités limitées. Quand on avait triché, qu’on avait acheté trop de marchandises, les femmes discutaient, faisaient les malheureuses pour les amadouer. Tiens, tu vas rire, je me rappelle, il y avait une vieille, peut-être pas si vieille que ça parce qu’elle pédalait encore bien, mais enfin plus une jeune, elle disait à celles qui étaient les plus dégourdies de « faire de l’œil aux gabelous », et pendant ce temps-là elle passait avec ses sacs pleins. Les garçons cachaient des boîtes de sardines dans la largeur de leurs pantalons-golf qui se portaient beaucoup. Moi je ne trichais pas, parce que manLéone me l’interdisait, et que je n’étais pas des plus hardis.
Tout en conduisant, attentif à la circulation et aux panneaux indicateurs, Louis coulait des regards vers Rose. Elle lui souriait, mais ne paraissait cependant pas complètement détendue.
Pour essayer de la faire rire, il lui dit que quelques années plus tard, quand il n’y avait plus besoin d’aller se ravitailler en Belgique, il y était retourné avec un gars qui possédait une moto, cette fois pour goûter la fameuse bière d’Orval fabriquée par des moines.
— Des vrais moines, avec la tonsure, en grande robe marron et en sandalettes à lanières. On se retenait de rigoler quand on les voyait déambuler dans la cour de l’abbaye, et après on se moquait d’eux, on faisait des signes de croix dans leur dos.
Dans la traversée de Charleville, ils se trompèrent de direction mais parvinrent à retrouver la bonne voie. Puis, une fois passés en Belgique, ils se turent, comme si un danger, déjà, les guettait. Ils firent une courte halte au bord de la route pour se dégourdir un peu.
— Tu veux manger, Louis ?
Il mangea un peu du pique-nique, elle pas du tout.
Il était onze heures quand ils arrivèrent en vue de Charleroi.
— On n’aura pas à traverser la ville, dit-elle.
En effet un panneau leur indiqua bientôt la direction de Farciennes et de Pont-de-Loup.
— Tu reconnaîtras, Rose ?
Elle reconnut. Le guida, tout droit, ici à gauche, jusqu’à la petite maison. Pas de camionnette en vue, ni de caravane. La porte et les volets ouverts. Deux gamins jouaient au ballon juste devant.
— Ils ne sont plus ici, remarqua Rose, qui n’aurait pas su dire si elle était contrariée ou soulagée.
Il aurait dit : On s’en retourne, qu’elle n’aurait pas insisté.
— Attends, je vais me renseigner.
Louis s’approcha des enfants. Une femme sortit de la maison.
— C’est pour quoi, monsieur ?
— Nous cherchons la famille Van de Claess.
— Van de Claess… C’est le nom des gens d’avant nous, ça.
— Vous savez où on peut les trouver ?
— Ils sont partis à Bruxelles, c’est ce que j’ai entendu quand on a loué la maison. Mais où exactement, je ne saurais pas vous dire.
— Ils sont à Bruxelles, Rose.
— Chez les grands-parents, alors ? Ça me paraît bizarre.
Les grands-parents, Berthe et Léon Vampel, elle ne les avait guère connus. Rares étaient les visites que leur accordait leur gendre à la tête de sa famille. Quelques allers-retours dans la journée, d’Hoboken, puis de Pont-de-Loup jusqu’à la capitale. Plus longtemps, ce n’était pas envisageable. Marie devenue madame Van de Claess n’était plus la jeune fille qu’ils avaient élevée, leurs petites-filles les étonnaient, les gênaient par leur apparence et leur tenue, et le gendre, le gendre surtout, qui tenait tant de place à lui seul, les affolait. Ils faisaient ce qu’ils pouvaient pour lui interdire l’accès à la boutique, par respect de la clientèle, s’y faufilaient quand la clenche tintait, mais Hippolyte prenait un malin plaisir à les rejoindre, se permettant en plus de donner son avis sur la marchandise, devant des grand-mères qui perdaient le fil de leurs emplettes et s’éclipsaient en vitesse. Quand Marie donnait elle-même le signal du départ, Léon et Berthe ne cherchaient pas à retenir ces visiteurs qui avaient bousculé leur petit train-train.
— Chez les grands-parents… répétait Rose, sceptique.
— Il faut y aller, décida Louis, eux au moins sauront nous renseigner.
— Aller jusqu’à Bruxelles ? C’est loin, tu sais.
— Tant pis. On ne va pas renoncer maintenant qu’on touche peut-être au but. On rentrera tard, voilà tout.
Dans la voiture, ils déplièrent la carte, suivirent du doigt l’itinéraire, évaluèrent la distance, une bonne centaine de kilomètres.
— Tu connais l’adresse, Rose. Tu sauras t’y retrouver ?
— L’adresse, oui, mais les rues pour y parvenir, non. Si tu crains la grande ville, Louis, on n’y va pas.
— On se débrouillera, avec une langue on va à Rome, pourquoi pas à Bruxelles ?
Ils replièrent la carte, mangèrent un morceau dans la voiture. La femme qui était restée sur le pas de la porte à les regarder finit par appeler les enfants et rentra avec eux.
La camionnette de Louis n’avait jamais parcouru une telle distance en quelques heures. Ils arrivèrent aux abords de Bruxelles un peu avant deux heures de l’après-midi et s’arrêtèrent près de deux gendarmes qui se trouvaient là bien à propos. Ils se firent expliquer le chemin, remercièrent poliment et se risquèrent dans la capitale. Mais, anxieux, ils perdirent le fil des rues dont ils n’avaient pas retenu les noms, s’égarèrent et firent appel cette fois à un passant.
— Mais vous êtes quasiment rendus, mon bon monsieur, c’est là tout de suite à main droite et après à main gauche. Vous ne saurez plus vous tromper à présent.
Ils étaient déjà bien engagés dans la bonne rue quand Rose reconnut enfin les lieux.
— Va doucement, Louis, encore un peu, encore… Là, c’était là, mais…
— Mais quoi ?
— … c’est plus la même boutique.
Il gara la voiture sur une place toute proche, ils en sortirent.
— Mais enfin, Rose, c’est là ou c’est pas là ?
— Oui, c’est là, j’en suis sûre, mais…
La boutique tenue par ses grands-parents était à leur image, à l’extérieur comme à l’intérieur, grise et vieillotte. Avec de petits rideaux de dentelle au crochet qui masquaient le haut de la vitrine, réduite à un simple étalage des articles les plus courants de mercerie. Celle qu’ils voyaient maintenant avait une façade fraîchement repeinte, d’un vert un peu acide qui tranchait entre les deux maisons qui l’entouraient, une vitrine au milieu de laquelle trônait un mannequin de couturière drapé de plusieurs coupons de tissu, une porte vitrée à poignée dorée.
— Ça ne peut pas être eux, Louis. On a fait tout ce chemin pour rien.
— Faut voir quand même. Remonte dans la voiture et attends-moi, j’y vais.
Il ouvrit la porte, une cloche tinta. Il salua deux femmes qu’il identifia comme étant la commerçante et une cliente, l’une derrière la caisse, petite et fluette, grise de cheveux, en blouse vert pâle, l’autre, haute et épaisse, des sacs à ses pieds, réglant ses achats. Il regarda autour de lui, vit des rayonnages chargés de coupons de tissu, des ribambelles de rideaux accrochés à des tringles, des petits casiers ouverts pleins de boutons, de bobines et de rubans multicolores, du linge de maison empilé sur des étagères.
La cliente sortie, la mercière s’avança vers lui, un peu étonnée. Rares étaient les hommes qui fréquentaient ce genre de boutique, à plus forte raison seuls.
— Monsieur désire voir quelque chose ?
— Je croyais trouver à cette adresse des personnes âgées, monsieur et madame Vampel.
La petite femme se raidit, parut affolée.
— Qui êtes-vous, monsieur ?
Louis comprit qu’il avait en face de lui la mère de Rose.
— Je suis celui qui a recueilli votre fille. Elle va bien. Elle vit chez moi. Elle est heureuse. Mon intention est qu’elle devienne ma femme.
— Merci, mon Dieu, murmura la mercière en faisant sur sa blouse verte le signe de croix. Mais vous ne pouvez pas rester ici, monsieur, à cause de mon commerce, il peut venir quelqu’un à tout moment. À cause de mon mari, aussi. Il est parti faire un tour, c’est son heure, il va rentrer bientôt. Vous savez ce qui s’est passé, sans doute, ma fille a dû vous le dire. Il n’a pas encore pardonné, lui. S’il vous voit, s’il apprend qui vous êtes, il est encore capable de faire un scandale. C’est trop tôt pour lui. Revenez plus tard, monsieur, dans trois mois, dans six mois… D’ici là il se sera fait une raison. Je vous en prie, monsieur, partez. Pour aujourd’hui c’est déjà beaucoup. Je vous remercie.
Elle avait parlé vite, avec émotion.
— Les grands-parents de Rose, ils sont…
— Placés, monsieur.
La porte tinta. La petite femme se retourna vivement. C’était une cliente. Elle recomposa son visage de commerçante, l’accueillit aimablement.
— Ah, madame Saingris, bien le bonjour !
— Je reviendrai, dit Louis en franchissant le seuil.
— C’est ça, monsieur, j’aurai fait le nécessaire pour votre dame. Dites-le-lui bien.
Dans la voiture, Rose attendait Louis, les yeux fermés sur ses souvenirs douloureux, sur des suppositions contradictoires. Elle sursauta quand la portière s’ouvrit. Il sourit.
Il lui retraça simplement, fidèlement, ce qu’il venait de voir et d’entendre. La belle boutique, la cliente. Comment il avait abordé la marchande, deviné qui elle était. Ce qu’ils s’étaient dit. Il conclut en reprenant ces mots de Marie, prudents et encourageants : pour aujourd’hui c’est déjà beaucoup.
— Oui, dit Rose.
L’idée que sa mère était là, tout près, la troublait énormément. Avait-elle envie de la revoir ? Elle préférait elle aussi s’y préparer. Une porte venait de s’entrouvrir, qu’il ne fallait pas forcer trop vite.
De la voiture, ils ne virent pas l’homme massif en costume et chapeau marron traverser la place et se diriger à grands pas vers la mercerie. Par chance, celui-ci n’accorda aucune attention aux quelques véhicules stationnés là. Si ses yeux s’étaient portés sur la plaque de la camionnette à l’immatriculation française, il aurait pu se montrer un peu curieux.
Louis ne parlait plus. Il avait pris la main de Rose. Il la sentait se détendre doucement. De ce qu’elle avait appris elle voulait retenir les éléments positifs, elle recevait l’espoir, acceptait l’attente.
Alors qu’ils allaient se décider à reprendre la route, elle s’émut d’un oubli :
— Mais… les grands-parents… Elle ne t’a rien dit d’eux ?
— Si. Ils sont placés.
D’une fenêtre ouverte leur parvinrent des notes de musique, au piano, des notes bien rythmées, appuyées, et une voix de femme, claire et forte : Et un et deux et trois, et un et deux et trois. Des danseuses en répétition, se dit Rose. Parmi elles elle imagina Violette, sa souplesse et sa grâce.
Le lendemain de ce dimanche d’orage sur Stenay, après leur passage à la gendarmerie, Hippolyte, la tête couverte d’une casquette pour cacher son pansement et éviter ainsi d’attirer l’attention, Marie à ses côtés, muette mais la mine sombre et l’esprit en bataille, et Violette dans la caravane, sous l’effet d’un léger somnifère pour l’empêcher de cabrioler, avait donc repris la route de la Belgique et rouvert le soir même leur maison de Pont-de-Loup.
Marie l’esprit en bataille ? Cela ne lui ressemblait guère…
Le charivari de la veille lui avait enfin ouvert les yeux sur l’exploitation de ses filles et son propre aveuglement. Pendant que l’irascible Tarass-Boulba bougonnait près d’elle, promettant à la fille révoltée un châtiment à la mesure de sa faute, elle préparait son affaire et galvanisait ses forces pour l’affronter et le ramener à la raison.
Dès le lendemain, alors qu’il reprenait ses récriminations, elle lui avait coupé la parole d’un si sec : Tais-toi et écoute-moi ! qu’il en était resté comme deux ronds de flan, ne trouvant à bredouiller que sa surprise :
« Eh ben, dis donc, Marie, qu’est-ce qui te prend ? »
Enhardie, elle avait alors déballé haut et fort tout ce qu’elle avait mitonné le temps du trajet. Que ce n’était pas une vie pour des jeunes filles de se donner en spectacle, de ne rien voir, ne rien connaître d’autre. Que si Rose, oui Rose, s’était rebellée, c’était parce qu’elle en avait assez, qu’elle souffrait de l’autorité qu’il lui imposait, comme un dompteur à des bêtes de cirque. Que pour Violette, oui Violette, ce n’était pas la révolte qui était à craindre, mais la folie, oui Hippolyte, la folie, était-ce normal qu’elle ne parle pour ainsi dire pas et passe son temps à se contorsionner ? Et qu’enfin elle, sa femme, qui avait jusqu’ici tout accepté, par amour, oui par amour, aspirait à se poser enfin, à ne plus vivre comme une nomade, a s’installer quelque part, et à y rester. Pour de bon. Elle avait déjà choisi ce quelque part : Bruxelles, la mercerie de ses parents. À leur dernière visite, ils avaient réussi à lui chuchoter qu’ils souhaitaient se retirer.
Le souffle coupé par cette longue tirade – avait-elle déjà parlé aussi fort et aussi longtemps ? –, elle s’était assise et elle avait pleuré. Mais pas de crainte, ni de dépit d’avoir eu le courage de dire tout ça pour rien. Elle avait pleuré de soulagement. Et d’espoir, de certitude même, d’avoir remporté la partie. Hippolyte ne l’avait pas interrompue, et mieux que ça, quand elle avait levé les yeux vers lui, il lui avait semblé que son grand corps s’affaissait, comme les traits de son visage, et sa longue moustache.
— Voilà, c’est comme ça, Hippolyte.
— Ben dis donc, toi, la musaraigne…
Les choses ensuite n’avaient pas traîné. Le départ pour Bruxelles, les parents placés, autrement dit entrés selon leur propre volonté dans une maison de retraite qui les intégrerait vite pour une fin de vie douce et monotone, à petits pas, de leur chambre aux salles communes, le long de couloirs recouverts d’un lino gris, leur couleur, et parfois au-dehors, au bras l’un de l’autre, prudemment.
Marie fit l’inventaire de la boutique, décida de lui donner un coup de neuf, peinture intérieure et extérieure, avec l’aide d’Hippolyte qui n’était pas revenu de sa surprise et obéissait sans broncher à ses ordres.
Elle se souvenait de la clientèle que servaient autrefois ses parents. Des vieilles dames qui savaient dénicher là des articles devenus introuvables ailleurs, comme de la singalette ou de la bordure festonnée pour garnir les étagères de cuisine et les dessus de cheminée. Des mères de famille au budget serré qui osaient entrer pour une bricole de rien du tout, un demi-mètre de caoutchouc à culotte par exemple. Des gamines qui pouvaient acheter de la toile à canevas à la coupe et des écheveaux de coton à l’unité pour s’essayer au point de croix. Elle garda ce qui restait de ces antiquités, mais étendit la gamme des articles de mercerie, et y ajouta la vente de tissu au mètre et de rideaux prêts à poser.
Marie s’épanouit rapidement dans le commerce, au contact de cette clientèle de quartier, de ces femmes simples et joviales qui prenaient leur temps, bavardaient et riaient entre elles, se racontaient leurs joies et leurs petites misères, commentaient aussi bien les potins anodins que les nouvelles d’importance. Des fillettes accompagnaient les mères, elles exprimaient leurs goûts et leurs désirs, choisissaient des rubans pour leurs cheveux, riaient de tout et faisaient des mines comme de vraies petites dames. Marie pensait à l’enfance et l’adolescence des siennes, ballottées d’un endroit à l’autre, enfermées dans la roulotte, soumises à des entraînements extravagants, à leur jeunesse entièrement vouée au spectacle. Dire qu’il lui avait fallu cet éclat de violence effroyable pour qu’elle ait enfin ce sursaut de lucidité et d’audace. Mais il n’était pas trop tard.
Violette semblait vouloir sortir de son enfermement singulier, poussait la porte qui faisait communiquer l’appartement et le magasin, y hasardait sa frimousse, s’avançait de quelques pas.
« C’est votre fille, madame ? Comme elle est fine ! Elle a l’air timide.
— C’est qu’elle a été toujours délicate, voyez-vous. »
Violette ne fuyait plus, souriait. Et petit à petit, timidement encore, elle secondait sa mère, rangeait les objets déplacés, déballait des pelotes de laine.
Et Hippolyte ? Ah, Hippolyte… Sa colère avait repris du poil de la bête.
— Cherche du travail, lui répétait Marie, comme avant, quand on était à Hoboken.
Comme avant ? Allons donc ! Il ne voulait plus en entendre parler, d’avant. Comme s’il était homme, lui, à s’enfermer dans une ville, dans une boutique, au milieu de pies bavardes ! D’ailleurs, dès le prochain printemps, il repartirait sur les routes.
— Mais avec qui donc, mon pauvre homme ?
— Je retrouverai « l’autre » !
« L’autre »… Où était-elle ? Comment vivait-elle ? Partie sans rien, avec ce qu’elle avait sur le dos pour son numéro, et la cape, raflée au passage. Plus sa carte d’identité, ce qui prouvait qu’elle n’avait pas perdu complètement la tête. Marie y pensait, forcément, à Rose. Chaque jour qui passait lui apportait la preuve qu’il ne lui était pas arrivé malheur, ni arrestation, ni accident, ni volonté d’en finir avec la vie, sinon ils l’auraient appris. Les polices belge et française avaient des contacts. Dopée par son propre changement de vie, Marie tâchait de se persuader qu’elle avait trouvé un ancrage.
Hippolyte inactif se morfondait dans son appartement tel un lion en cage. Un lion… ou comme un chimpanzé ? Comme Ernest au zoo d’Anvers, il prenait la pose, appuyé contre le buffet, la main agrippée à la colonnade, la lippe en avant et le sourcil froncé pour lui ressembler.
Mais les heures étaient longues et il lui fallait bien s’occuper un peu. Il feuilletait les vieux livres de comptes de ses beaux-parents, montait au grenier et faisait l’inventaire des vieilleries qui y croupissaient dans la poussière. Certains jours, il se surprenait à éplucher les légumes posés sur l’évier par Marie, mine de rien. Il entrouvrait la porte du magasin pour apercevoir et entendre la musaraigne. Il rageait intérieurement à la voir mesurer ses tissus, tripoter ses dentelles, faire sonner son tiroir-caisse, avec des amabilités à la bouche et des sourires en veux-tu en voilà. Et Violette, qu’il persistait à nommer Marouchka ou l’acrobate, riait. Il découvrait son rire, on aurait dit des clochettes.
Vaincu, humilié, il ne capitulait cependant pas. Il entretenait sa colère en imaginant ses retrouvailles avec celle qui avait voulu le tuer. Elle arrivait un soir, misérable, minable, elle se traînait à ses pieds, elle implorait son pardon. Et lui demeurait inflexible. C’est elle qui le suppliait de reprendre le spectacle, qui lui promettait, lui jurait de lui obéir, de se surpasser. Il était le dompteur face au fauve rebelle qui mesure la vanité de son acte et lécherait les pieds de son maître jusque sous la morsure du fouet.
Et puis un jour il avait appelé Marie, alors qu’elle était au magasin.
« Tu peux venir une minute ? »
Elle était arrivée, mécontente d’avoir été dérangée.
« Qu’est-ce que tu veux donc, Hippolyte ? »
Puis elle avait poussé un cri en découvrant l’homme planté devant elle.
« Mais c’est moi, Marie ! »
Costume de velours marron, chapeau marron à larges bords, chaussures à semelles de crêpe, moustaches raccourcies. Il avait soulevé son chapeau : plus de tresse. Un autre homme.
« Oui, j’ai acheté tout ça. Ma moustache et mes cheveux, je les ai coupés tout seul. Je pars en voyage, deux jours pour la première fois. J’ai besoin de bouger, de voir défiler la route, faut que je me réhabitue. J’ai loué une voiture, aussi.
— Mais… tu pars pour où, Hippolyte ?
— Je ne sais pas encore exactement, Gand, Bruges… Peut-être jusqu’en Hollande, histoire de me changer les idées. T’as ta boutique, toi, mais moi… hein ? Qu’est-ce que j’ai, moi ? J’ai plus rien. Alors je m’en vais, demain matin à la première heure. Sinon j’étouffe. »
Ce ne fut ni Gand, ni Bruges, ni la Hollande, mais la France, la Meuse, Stenay. Avec un plan dans la tête, mûrement concocté. Il se ferait passer pour un parent du forain qui avait été mis KO. Personne ne le reconnaîtrait, Marie elle-même était restée clouée devant lui, habillé comme un brave homme de la rue. Il irait voir toutes les personnes susceptibles de lui fournir des indices. Pas les gendarmes, puisqu’il devait faire le travail qu’ils avaient raté, mais le maire, le curé. Oui, c’était une bonne idée : se réfugier à l’église doit venir facilement à l’esprit de quelqu’un qui n’a pas la conscience tranquille. Il y avait peut-être aussi un couvent alentour, des bonnes sœurs, autre piste intéressante.
Trop tard ? Mais non, au contraire. Les auteurs de coups durs qui n’ont pas été arrêtés se cachent d’abord, puis avec le temps ils se croient oubliés et c’est là qu’ils commettent des imprudences et qu’on leur met la main dessus.
À son arrivée à Stenay, il avait cherché un petit hôtel, déjeuné et retenu une chambre. Puis comme c’était seulement le début de l’après-midi il était allé arpenter la ville, en repérage. Il avait évité la gendarmerie, vu l’église, la cure, la mairie. Il s’y rendrait le lendemain matin. Pourquoi pas tout de suite ? Sans se l’avouer, il commençait à ne plus se sentir si sûr de lui.
Il était alors entré au Café des Arcades où il avait bu un demi au comptoir, mal à l’aise parce que trois hommes assis à une table le regardaient. Mais ce n’était pas lui, spécialement, qu’ils dévisageaient, uniquement l’inconnu qu’il représentait pour eux. Il était sorti du café mécontent et avait obliqué au hasard vers la gauche.
Le soir, il avait éludé les questions de la patronne qui servait elle-même ses quelques clients et tâchait de satisfaire sa curiosité. Elle savait s’y prendre.
« Monsieur n’est pas d’ici. Monsieur est belge, n’est-ce pas, les numéros de la voiture, et l’accent, si je peux me permettre. En voyage d’affaires peut-être ? »
Elle avait vite compris qu’elle ne tirerait rien de ce balourd chauve et moustachu pour lequel elle avait achevé froidement le service.
Le lendemain, il avait refait le même trajet que la veille, sans sonner ni entrer nulle part. Dans la voiture, qui roulait lentement parce qu’il n’avait guère la tête à la conduite, il se traitait de dégonflé, se reprochait de n’être pas allé dans les villages proches, peuplés selon lui de gens soupçonneux et têtus dont il aurait pu se faire des alliés dans sa recherche.
S’il avait su que sa quête n’avait tenu qu’à un fil, que ce jour-là il n’y avait eu que la largeur d’une rue entre celle qu’il cherchait et lui…
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