Sainte Thérèse

Louis Bertrand · Chapitre 1 sur 27

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Sainte Thérèse

Paris

ARTHÈME FAYARD & Cie, ÉDITEURS

18-20, rue du Saint-Gothard.

DU MÊME AUTEUR, A LA MÊME LIBRAIRIE

SANGUIS MARTYRUM. (_Roman de l’Afrique chrétienne._) SAINT AUGUSTIN. (_Étude historique._) LES PLUS BELLES PAGES DE SAINT AUGUSTIN.

LES VILLES D’OR. (_Afrique et Sicile anciennes._) AUTOUR DE SAINT AUGUSTIN.

Il a été tiré de cet ouvrage:

Cinquante exemplaires sur papier du Japon de la Manufacture Impériale,

numérotés de 1 à 50.

Deux cents exemplaires sur papier de Hollande Van Gelder Zonen

numérotés de 51 à 250.

et vingt hors commerce numérotés de I à XX.

Trois cents exemplaires

sur papier vélin pur fil des Papeteries Lafuma numérotés de 251 à 550.

et vingt-cinq hors commerce numérotés de XXI à XLV.

L’édition originale a été imprimée sur papier Alfa.

Copyright by A. Fayard et Cie, 1927.

Tous droits de reproduction, de traduction et d’adaptation réservés pour tous pays, y compris la Russie.

Il y a eu là un moment étrange et supérieur de l’espèce humaine… De 1500 à 1700, l’Espagne est peut-être le pays le plus curieux du monde…

(Taine, Corresp., IV, p. 74.) L’an dernier, à Notre-Dame, un prédicateur subitement célèbre, attirait des foules, en leur parlant de l’actuelle inquiétude humaine. Il les émouvait, en mettant sous leurs yeux les raisons secrètes de cette éternelle angoisse de l’âme, angoisse devenue d’autant plus poignante à l’heure précise où nous sommes, que le vieil abri de notre civilisation semble menacé par toute espèce de barbaries et que cette ruine ajouterait mille horreurs inconnues à l’horreur habituelle et permanente de notre détresse et de notre solitude au milieu d’un monde qui nous ignore. Bien entendu, au bout de tous ces raisonnements, il montrait la petite lueur d’espoir qui reste, l’imperceptible rayon qui filtre à travers la porte close du mystère. Et, sous les hautes voûtes pleines de ténèbres, on apercevait, dans une pénombre, au milieu de la chaire, cette blanche silhouette de prêtre, qui s’agenouillait, qui se frappait la poitrine et qui multipliait les gestes pathétiques, en affirmant l’existence de cette petite lueur, reflet lointain d’un invisible foyer.

Je me souviens qu’à ce moment-là, parmi les rangs d’auditeurs debout qui se pressaient sous des gros piliers des orgues, il courait comme un involontaire frémissement, il y avait un arrêt infinitésimal des respirations.

Un soir, à la sortie, entraîné par le flot de la foule qui s’écrasait sous le porche, je me retournai vers mon plus proche voisin. Mon regard se heurta à celui d’un homme de mon âge, dont les yeux semblaient attendre les miens. Ce ne fut qu’un éclair, une seconde de brusque contact spirituel. Ces yeux, pleins d’une interrogation triste, contrastaient avec des lèvres sceptiques et dédaigneuses, et j’y lisais clairement ceci: «Est-ce que, vraiment, ce que dit ce prêtre est possible? Est-ce que vous croyez cela, vous qui, comme moi, paraissez être un homme sérieux? Oui, on voudrait bien croire à cette petite lueur, mais, n’est-ce pas que cela est absurde?…»

Une poussée de la foule nous sépara. Une fois sur le parvis, j’essayai vraiment de retrouver cette figure tourmentée. Elle avait disparu dans la confusion des visages et dans les ombres montantes du crépuscule.

Troublé par l’appel angoissé de ce doute, je restai assez longtemps à méditer sur le parvis, devant le grand portail de la basilique ouvert à deux battants et laissant voir, dans les profondeurs de la vaste nef, le buisson ardent du maître-autel et les herses de cire autour de la statue miraculeuse de Notre-Dame. Au dehors, dans la nappe bleuâtre qui tombait des lampadaires électriques, l’asphalte du parvis luisait comme un miroir sans fin, où se réfléchissait, du haut en bas, la colossale silhouette de la vieille basilique. Sur le terre-plein, des automobiles me bousculaient, les timbres des tramways ne cessaient pas leurs tintements assourdissants. Mais, malgré ce déferlement partout victorieux de la matière et des forces sans âme, je sentais peu à peu mon trouble se dissiper, à contempler ces lumières paisibles qui se dressaient, là-bas, au fond des ténèbres, et surtout à dénombrer cette foule,—cette foule dégorgée à grands flots par les portes de la basilique et d’où il me semblait entendre monter comme une adhésion muette…

*

Le souvenir de cette rencontre m’a poursuivi maintes fois, tandis que je lisais les brûlantes confessions de sainte Thérèse. Plus j’avançais dans ma lecture et plus je me disais: voilà la réponse à l’Homme inconnu de Notre-Dame! Si, en dehors de la foi, une réponse est possible à une interrogation pareille, c’est ici qu’elle se trouve, dans ces pages géniales de la Carmélite d’Avila. Jamais de telles affirmations n’ont été proférées par une bouche humaine, avec cet accent de haute raison, cette acuité d’analyse, cette rigueur d’esprit critique, avec cette calme assurance surtout! Personne n’a apporté un pareil témoignage en faveur du surnaturel, et personne n’a environné ce témoignage d’une pareille lumière. Or, le surnaturel, c’est la grande question, celle qui domine toutes les autres. Et même, est-ce qu’il y a autre chose d’intéressant au monde?… On a écrit toute une littérature sur la personne de Jésus-Christ, en faisant abstraction du surnaturel. J’avoue ne pas comprendre l’intérêt exceptionnel qu’on attache à des études de ce genre. Si Jésus-Christ n’est pas le Fils de Dieu, il ne m’intéresse plus,—ou pas plus que tel thaumaturge, dont le monde a oublié l’histoire. De même si Thérèse d’Avila n’a pas tenu réellement le Christ dans ses bras, la voilà tombée, à mes yeux, au rang d’une infirme d’hôpital. Je refuse de la suivre dans ses divagations et ses déplacements de nonne agitée…

Au contraire, si l’existence d’un ordre surnaturel est possible,—et comment oser affirmer le contraire?—c’est le trouble installé dans notre esprit, ce trouble que Pascal a exprimé en quelques phrases immortelles. On est pris à la gorge: il faut répondre. Tant que le doute subsiste, on ne peut plus dormir, surtout quand le temps presse, quand, demain peut-être, on aura sur la face «la terre», dont parle le même Pascal… Alors, si cette moniale apporte une réponse digne d’examen à la question suprême, il importe extrêmement de l’écouter. Il faut la suivre, il faut tout quitter pour cela, et, quand on tient une plume, planter là le manuscrit commencé. Quel autre sujet pourrait tenir devant un sujet pareil? De même que le surnaturel est la question des questions,—le cas insigne et singulier de Thérèse d’Avila est le plus extraordinaire thème de méditation qui puisse être proposé à la pensée, comme l’analyse et le portrait d’une telle âme est une des plus hautes entreprises qui puissent s’offrir à l’art d’un écrivain.

*

On se dit tout cela, dans un élan d’enthousiasme. Et puis, le premier sursaut d’exaltation tombé, on fait un retour sur soi-même. On découvre avec terreur son insuffisance et son indignité devant une œuvre comme celle-là. De toute nécessité, il importe d’être fait pour elle, d’y être en quelque sorte prédestiné par certaines qualités d’âme. N’importe qui ne peut pas aborder sainte Thérèse. Toutes les élégances intellectuelles, tous les raffinements sentimentaux et même les plus beaux dons de l’esprit n’y font rien, si l’on n’a pas, de naissance, une certaine communication avec des créatures d’essence aussi rare. Je crois fermement qu’il faut être de vieille souche catholique, avoir derrière soi des générations d’ancêtres qui ont pensé et senti en catholiques, qui ont éprouvé, dans leur chair et dans leur cœur, à un degré si infime que l’on voudra, quelque chose des affres et des joies d’une sainte Thérèse, pour se figurer, même de loin, un pareil type de sainteté. Avec cela, toute une éducation, toute une préparation spéciales sont indispensables. Les sentiers de la mystique sont des plus scabreux, ils côtoient les pires précipices. Il convient d’avoir le pied solide pour s’y engager. Même pour contredire ceux qui en ont la connaissance et la familiarité,—pour réfuter ou critiquer des écrivains mystiques,—il sied d’être armé en conséquence: non seulement, c’est toute une science particulière qui est requise, avec des dons de pénétration, de souplesse, de subtilité extrêmes, mais il faut encore, en ces matières, beaucoup de bon sens, de méthode et de discipline. Sainte Thérèse étonne peut-être plus par sa pondération et sa sagesse, sa soumission à la règle et sa défiance d’elle-même, que par ses audaces et ses prodigieuses intuitions.

De là vient, en matière d’histoire religieuse, la relative supériorité de certains exégètes rationalistes sur les ordinaires terrassiers de l’érudition et de la science dites positives: ils sont forts de tout un lignage catholique et de toute une éducation cléricale. Et, disons-le en passant: c’est un des spectacles les plus bouffons et les plus affligeants qui soient que de voir certaines mains grossières toucher à des âmes de saints. Après tant de mésaventures pitoyables, il devrait être entendu désormais que la sainteté n’est pas du ressort de la science. Il n’y a de science positive que de ce qui se compte, ou de ce qui se mesure. Or on ne compte pas, on ne mesure pas l’âme des saints, ni, d’ailleurs, aucune âme.

Certains médecins surtout se sont couverts de ridicule, en se fourvoyant dans ces domaines où ils n’ont rien à faire. Toutes les retentissantes théories sur la névrose, l’hypnose ou l’hystérie, ont fini par être abandonnées comme ne répondant à rien de réel. Aujourd’hui, à la Salpêtrière, on vous dit carrément que l’hystérie est une invention de Charcot. Mais, ce qu’il y a de plus grave chez des hommes à prétentions scientifiques, c’est le manque d’esprit critique, c’est cette naïveté qui leur fait prendre, à tout instant, de pures hypothèses pour des réalités démontrées, ou qui les rend dupes de misérables simulateurs,—et aussi ce manque de tact qui leur fait confondre, par exemple, le cas des Possédées de Loudun avec le cas d’une sainte Thérèse, ou d’une sainte Catherine de Sienne. Tels certains exégètes, logiciens intrépides et pleins de science, quelquefois même de subtilité, qui se trompent lourdement, parce qu’ils raisonnent là où un peu de goût littéraire suffisait pour trancher la difficulté. Et c’est ainsi que toute la littérature pseudo-médicale qui a été écrite sur sainte Thérèse,—avec la prétention de ramener ses états mystiques à des cas pathologiques,—est à côté de la question, sans compter qu’elle rebute par son épaisseur et sa vulgarité de pensée. Que ces médecins-là se décident à laisser sainte Thérèse tranquille: c’est bien assez que leurs pareils aient failli la tuer, quand elle était de ce monde…

Mais toute la bonne volonté, toute la préparation et toute la méthode possibles avec la plus complète humilité devant son objet, sont encore peu de chose pour l’écrivain qui traite de sainte Thérèse. Il y a des impossibilités qui dérivent du sujet lui-même. Si le surnaturel n’est pas absolument inconnaissable, les notions très spéciales qui s’y rapportent sont, par définition, incommunicables. Très souvent, la Sainte nous laisse éblouis sur le seuil du mystère,—devant des splendeurs dont elle est seule à être illuminée, des joies dont elle est seule à jouir. Elle récuse d’avance tous les jugements que nous pourrions former sur ses états mystiques. Elle s’épuise à nous dire qu’il faut les avoir éprouvés pour en parler avec compétence. Et ainsi elle nous exclut des réalités où elle vit. Nous ne pouvons pas avoir de société avec elle, du moins sur le plan habituel de sa vie intérieure…

Barrès, qui fut tenté, lui aussi, par ce haut sujet de sainte Thérèse, nous parle, quelque part, de ce mathématicien illustre qui, dans le monde entier, ne pouvait s’entretenir de certains problèmes qu’avec deux ou trois esprits de son espèce. Il en est de même pour sainte Thérèse.

Elle a cherché pendant toute sa vie, non seulement dans les confessionnaux d’Avila, mais dans l’Espagne entière, des âmes fraternelles, capables de la comprendre. Longtemps, elle a souffert de sa solitude,—de se sentir un cas unique, une sorte de monstre spirituel.

*

Admettons donc qu’il faudrait être un autre saint pour parler convenablement de cette sainte. Mais on peut avoir des ambitions moins élevées, et, tout en se défendant de vouloir rien apprendre aux doctes, aux théologiens, ou aux spécialistes de l’hagiographie, se borner à rapprocher Thérèse d’Avila du public profane qui l’ignore, à souligner l’importance, la haute signification historique et philosophique d’une telle figure.

Si l’on est effrayé par la grande mystique que fut cette femme, on peut se détourner vers des aspects plus humains, plus moyens de son caractère. On peut enfin la rejoindre indirectement par tous les à-côtés de son histoire. J’avoue qu’au début, avant de m’être livré complètement à ce fougueux génie, c’est tout le secondaire et tout l’accessoire de sa vie qui m’attiraient vers elle.

D’abord,—je l’avoue aussi en toute candeur,—le fait que mon glorieux patron, l’Apôtre de la Nouvelle-Grenade, saint Louis Bertrand, alors maître des novices chez les Dominicains de Valence, a écrit à la Carmélite d’Avila une de ces lettres qui semblent commander toute une destinée,—ce fait me frappa comme s’il me touchait personnellement. Je me sentais, en quelque façon, intéressé à la Réforme de la Sainte. Et puis, sur le chemin qui mène aux «châteaux» thérésiens, je rencontrai tout de suite une grande figure africaine, qui m’était chère depuis longtemps: saint Augustin. On peut dire que l’autobiographie écrite par sainte Thérèse est sortie des Confessions. Ce dernier livre a exercé sur ce qu’elle appelle sa «conversion» une influence profonde. Ce sont deux natures jumelles. L’extase d’Ostie me conduisait insensiblement au miracle du Cœur Transverbéré par la flèche d’or du Séraphin…

Et je considérais encore une foule d’autres choses dans cette extraordinaire aventure de Thérèse d’Avila,—une foule de traits de caractère ou de circonstances par où je la pouvais mieux saisir que par sa sainteté. N’est-elle pas un des types espagnols les plus complets que l’histoire ait jamais constatés? Il n’est même que juste d’affirmer que Thérèse est la grande Espagnole, de même qu’Augustin est le grand Africain. Et, parce qu’elle est la grande Espagnole, elle a porté au suprême degré le réalisme caractéristique de sa race. Elle appartient à cette famille d’esprits qui a donné au monde ses grands inventeurs et ses grands intuitifs,—artistes, savants, métaphysiciens ou mystiques.

La démarche essentielle de ces esprits-là, c’est d’aller jusqu’au bout du réel, au lieu de s’arrêter à mi-chemin,—de partir des réalités les plus humbles pour aboutir aux plus transcendantes, à celles qui échappent au contrôle des sens comme de la raison discursive. Dans l’ordre littéraire, un Dante et, à un degré inférieur, un Balzac serait un bon représentant de cette catégorie d’esprits. Mais sainte Thérèse les dépasse tous: elle est la plus haute branche de cette haute lignée intellectuelle.

Ajoutons que son existence se confond avec un des moments à la fois les plus splendides et les plus tragiques de l’humanité. Comme l’a remarqué Taine, l’Espagne de ce temps-là est non seulement un des pays les plus pittoresques et les plus amusants pour une fantaisie d’artiste, mais elle a joué un rôle de tout premier plan. Thérèse, dans son couvent d’Avila, a pu avoir le sentiment qu’elle assistait à un duel de civilisations et que, dans ce duel, son pays était le héraut de Dieu.

Deux fois, l’Espagne de Charles-Quint et de Philippe II a sauvé la civilisation occidentale: la première, en arrêtant l’Islam à la bataille de Lépante;—la seconde, en empêchant l’Allemagne protestante de tuer l’esprit de la Renaissance italienne et en dirigeant la contre-réforme catholique. Dans le même moment, par la découverte des Amériques, qui fut une chose inouïe d’audace, une aventure merveilleuse comme le plus fou des romans de chevalerie, l’Espagne préparait au vieux monde un suprême refuge pour les catastrophes finales, tout en ouvrant à la pensée comme à l’activité contemporaine des horizons immenses et insoupçonnés. Les frères de sainte Thérèse, ne l’oublions pas, furent presque tous des «Américains». On la conçoit très bien fondant des monastères à Lima et à Quito, ou évangélisant les Indiens des pampas et des Cordillières.

*

Ces alentours de mon personnage me séduisaient extrêmement: il y a, dans ces époques privilégiées de l’histoire, quelque chose de brillant qui excite au plus haut degré l’imagination et, en même temps, des profondeurs de perspective, qui sollicitent toutes les curiosités de l’esprit. Mais, à mesure que je pénétrais davantage dans l’intimité de l’œuvre thérésienne, ces splendeurs historiques s’éclipsaient à mes yeux. La perspective avait changé du tout au tout. Un monde inconnu et plus fascinateur que tous les spectacles de l’histoire m’était révélé: l’âme mystique avec ses abîmes et ses régions mystérieuses. Une psychologie nouvelle, tout entière issue du catholicisme, me découvrait ses hautes demeures et ses galeries souterraines.

Pendant des siècles, des âmes religieuses, tourmentées et divisées contre elles-mêmes par toute espèce de combats intérieurs, livrées aux angoisses du doute ou aux voluptés de l’extase, se sont observées et étudiées elles-mêmes,—et cela dans une sorte de perpétuel garde-à-vous, avec une défiance toujours en éveil, une peur affreuse de verser dans l’hérésie, ou de se laisser duper par l’Esprit de mensonge. Elles ont mis dans cet examen une sincérité, une bonne foi qui n’ont jamais été égalées: pour elles, il s’agissait de leur vie même et de leur salut, du plus intime et du plus essentiel de leur être et non d’un jeu intellectuel, d’une recherche purement spéculative de savant ou de dilettante. Et ces observations, continuées par des générations de mystiques et d’ascètes se sont capitalisées dans toute une littérature immense autant qu’elle est ignorée du grand public. Pour avoir seulement exploré quelques provinces françaises de ce pays inconnu, M. l’abbé Henri Bremond a rapporté de ce voyage des volumes tout pleins de précieuses trouvailles. Il y a là de véritables gisements psychologiques sous-jacents à la psychologie traditionnelle de nos écrivains profanes: trésors inexploités qui n’ont servi jusqu’ici qu’à l’édification ou à la délectation des âmes pieuses et qui pourraient enrichir et renouveler des genres littéraires menacés d’épuisement. Les mystiques, en s’observant, sont descendus beaucoup plus profond que nos plus subtils dramaturges ou romanciers, ils ont révélé des régions de l’âme infréquentées de nos modernes psychiâtres; ils ont noté des mouvements, des réactions, des éclairages intérieurs, des colorations et des nuances qui ont échappé aux professionnels de l’analyse sentimentale, à plus forte raison aux gens de laboratoire et à leurs grossiers moyens d’investigation. Sainte Thérèse, qui a beaucoup ri des sottises de son temps, aurait bien ri sûrement des prétentions de notre psycho-physique ou de notre psycho-analyse. Pour en faire prompte justice, il suffit de mettre en balance les minces résultats, les découvertes minuscules et, d’ailleurs, toujours contestables de ces myopes expérimentateurs avec la richesse, la profusion étonnante des documents psychologiques,—documents éprouvés et contrôlés cent fois par des générations de juges soupçonneux et sévères,—que nous ont transmis les écrivains mystiques.

Surtout, les mystiques nous introduisent sur un plan où nous n’avons pour ainsi dire pas accès, ce plan que nous ne faisons qu’entrevoir à de certaines minutes très rares de notre existence, après un grand choc, après une crise physique ou morale, où nous avons failli sombrer, ou bien dans l’abaissement et la confusion du remords, ou dans certains sursauts nocturnes, minutes d’angoisse où l’on croit mourir, minutes d’hyperlucidité extraordinaire, où nous nous voyons nous-mêmes dans une nudité encore inconnue de nous, où notre esprit est touché d’une lumière telle que l’habituelle réalité paraît une illusion. Nous sentons bien qu’alors nous sommes sur le seuil d’un autre monde. Or le mystique nous apporte des nouvelles de cet autre monde,—et cela comme un voyageur véridique, ou comme un témoin oculaire. Et puis enfin il satisfait des besoins irréductibles qui travaillent l’humanité depuis les plus lointaines origines: besoin non plus seulement de comprendre, mais de toucher une réalité certaine, besoin d’aimer cette réalité non décevante, qui ne peut être que la Réalité suprême,—besoin d’amour et besoin de souffrir pour ce qu’on aime: l’ascèse est vieille comme le monde…

C’est parce que je trouvais tout cela dans les confessions autographes de Thérèse d’Avila, que je m’attachai immédiatement à elle, avec un sentiment où il n’entrait pas seulement de la vénération. Cette carmélite mortifiée jusqu’à l’anéantissement possède un charme humain auquel il faut bien céder, pour peu qu’on l’approche. Quand on vit près des saints, à un rang si infime que l’on voudra, on s’aperçoit bientôt que ce sont les plus aimables des créatures. Celle-ci est une des saintes les plus souriantes, les plus joyeuses qu’on ait vues. Nulle compagnie plus réconfortante, plus exaltante surtout. Mais sa grande supériorité parmi les mystiques,—supériorité qu’elle ne partage, à ma connaissance, qu’avec sainte Catherine de Sienne,—c’est qu’elle nous ouvre tout de suite les portes de ce monde inconnu. Elle nous jette en plein surnaturel. Elle nous en parle directement, comme d’une réalité expérimentée par elle. Les autres dissertent, théorisent sur l’union mystique. Celle-ci nous en donne en quelque sorte le sentiment et, à de certains moments, l’intuition. Il semble qu’il n’y ait plus d’intermédiaire entre le lecteur et les hautes réalités dont elle parle.

Elle nous met en leur présence. Elle les a vues et nous croyons les voir par ses yeux. Il n’y a qu’elle, vraiment, qui ait parlé de choses aussi inaccessibles avec un pareil accent de vérité. On sent qu’elle est en communication avec ces choses, que sa voix nous arrive, toute fraîche et toute pure, des lieux mêmes où son âme est ravie. Et, ce qu’il y a de plus surprenant, c’est la lucidité que garde son esprit, en décrivant des états pareils. Même, dans les passages les plus osés, là où elle touche à ce qu’il y a de plus inexprimable dans le mystère, elle apparaît comme un être de haute et ferme raison. Pas une minute on n’a peur, avec elle, de rouler dans la divagation ou la folie. D’un bout à l’autre, c’est le ton de l’expérimentateur: elle raconte, elle décrit ses expériences mystiques. Elle analyse ses états avec une clarté, une précision, une abondance de détails et surtout une méthode critique que l’on ne rencontre chez aucun psychiâtre. Je ne connais pas d’observations de clinique plus prudentes et plus positives que les siennes. Un tel cas est quelque chose de véritablement unique.

Alors, s’il en est ainsi,—si Thérèse d’Avila est la plus extraordinaire et la plus sûre messagère du surnaturel qu’on ait jamais constatée,—c’est cela, avant toutes choses, qu’il importe de considérer en elle. Le reste n’a désormais qu’un intérêt secondaire. Pour la plus haute intelligence et la plus haute joie de ceux qui ne la connaissent point, il faut leur faire connaître cette créature privilégiée. En des temps comme ceux-ci où le monde semble prendre un ignoble plaisir à redevenir barbare, et,—ce qu’il y a de pire que tout,—où la notion même du surnaturel semble sur le point de disparaître,—il importe plus que jamais de dresser devant les yeux des foules cette haute Lumière,—et aussi cette Pureté. Il est bon de méditer sur la Vierge d’Avila et sur l’éminente dignité de cet état d’élection, à une époque qui, dans l’ordre psychologique, prétend tout expliquer par l’instinct sexuel et qui finit, en effet, par tout y ramener.

*

Voilà donc tout mon sujet: Thérèse d’Avila, messagère du surnaturel.

Certes, je n’ai pas la prétention naïve de la découvrir,—et, encore une fois, j’ai une conscience cruelle de tout ce qui me manque pour une pareille tâche. Mon excuse, c’est de m’adresser à des ignorants comme moi, en essayant de leur faire partager mon admiration et ma confiance dans cet incomparable guide spirituel.

Je ne saurais trop le répéter: les érudits, les historiens, les théologiens n’ont rien à apprendre dans ces pages. Puissent-elles seulement ne pas leur paraître trop fautives ou trop insuffisantes. Je sais qu’on a beaucoup écrit sur sainte Thérèse, et, tout récemment encore, de gros livres de Sorbonne. Sa bibliographie embrasse des bibliothèques entières. J’ai tâché d’en tirer profit dans la mesure où cela m’a paru utile à mon dessein. Mais j’écris pour ceux qui ne connaissent pas sainte Thérèse: ceux-là n’ont que faire de discussions de textes ou de dates, de fiches et d’appareils critiques. C’est la Sainte elle-même qu’ils veulent entendre.

Je voudrais essayer de leur donner satisfaction,—de leur faire entendre cette voix, en y mêlant aussi peu que possible la mienne. Après l’Évangile et les épîtres de saint Paul, existe-t-il une révélation semblable de la divinité du Christ? Les livres saints mis à part, le monde a-t-il jamais ouï une pareille affirmation du surnaturel? Cette affirmation je voudrais qu’elle parvînt jusqu’à ceux qui ne croient pas.

C’est un fait vraiment hors cadre, lequel s’impose à la réflexion: voilà une petite bonne femme,—_una mujercita_, comme elle disait d’elle-même,—qui, en face des négateurs de la Présence réelle et à la veille des négations plus radicales du rationalisme, a osé prononcer ces paroles inouïes: «_Non seulement je crois en Lui comme je le dois, mais je L’ai vu!… J’ai mis mes lèvres sur ses plaies et je L’ai tenu dans mes bras, comme la Vierge de la Cinquième Angoisse![1]_»

[1] La Vierge tenant dans ses bras le cadavre de son Fils. En réalité, ce n’est pas la Cinquième, mais la Sixième Angoisse, ou Douleur, à quoi la Sainte fait allusion.

D’autres, sans doute, avant elle et depuis elle, ont osé dire la même chose. Mais aucune n’a jamais apporté de preuves aussi fortes à l’appui de son témoignage.

Que vaut le témoignage de Thérèse d’Avila? Autant qu’on peut répondre à une telle question, c’est ce que je vais tenter d’examiner dans ce livre. Je n’écris pas une biographie, une Vie de la Sainte: elle-même l’a écrite d’une façon qui devrait décourager tous les biographes. Je ne parlerai de sa vie, de son milieu, de son temps, des conséquences de son action que dans la mesure où cela pourra servir à mieux faire comprendre ou à mieux établir la valeur de son témoignage.

Laissons-la donc se raconter et s’expliquer devant nous! Et, si en l’écoutant, nous voyons peu à peu se dessiner à nos yeux une extraordinaire figure humaine, c’est que les saints sont des êtres si complets, doués d’une vie si prodigieuse que l’imagination du romancier ou du dramaturge le plus génial n’en saurait inventer de semblables.

PREMIÈRE PARTIE