Sainte Thérèse
Chapitre II
SAINTE THÉRÈSE ET PHILIPPE II
Ce n’était pas tout que de poser devant les yeux du siècle ce haut idéal de vie monastique, de concevoir des plans de réforme et de fondation: l’âme agissante et avide d’apostolat qu’était sainte Thérèse ne pouvait se reposer que dans la réalisation,—et une réalisation aussi prompte et aussi complète que possible. Comme on s’en doute, ce ne fut pas chose facile.
La Carmélite avait d’abord annoncé à ses confidentes et à quelques religieux amis son intention de fonder un couvent sans revenus, où l’on ne vivrait, comme aux premiers temps du Carmel, que de la charité publique. Que la règle primitive des carmes ait comporté cette obligation de stricte pauvreté, la Sainte avoue qu’elle l’ignorait, et, très probablement, personne ne s’en souvenait, ou ne voulait s’en souvenir autour d’elle: de sorte que ce retour à une très ancienne coutume parut une audacieuse et même très dangereuse nouveauté. Enfin, par cette réforme, par l’austérité de sa discipline, par sa clôture plus sévère, par la réduction de ses religieuses à un très petit nombre, elle se séparait de tout son ordre, qui avait fini par adopter une règle mitigée et dont les couvents, on l’a vu, étaient fort peuplés.
Ce fut, contre elle et ses collaborateurs, un déchaînement de haine et de mauvais procédés, dont nous n’avons plus idée. Ses anciennes compagnes, les religieuses de l’Incarnation, crièrent au scandale: la fondation de Thérèse de Ahumada devenait un affront pour elles, comme si leur monastère était si corrompu qu’il fallût absolument le réformer pour qu’on y pût faire son salut. Thérèse, à les en croire, était une orgueilleuse, une ambitieuse, à moins que ce ne fût une folle et une illuminée: on ne parlait de rien moins que de la déférer à l’Inquisition. D’autre part, la municipalité d’Avila s’inquiétait de la création, dans ses murs, d’une nouvelle communauté, qui prétendait vivre d’aumônes. Comme si l’on n’avait pas, déjà, assez de pauvres à nourrir,—sans parler des moines mendiants établis dans la ville!
Ceux-ci, à leur tour, ne pouvaient voir que de très mauvais œil des nonnes cloîtrées qui allaient leur faire concurrence, en détournant vers elles les aumônes et les cadeaux. C’est ainsi que, plus tard, à Séville, les franciscains commencèrent par susciter une guerre acharnée aux carmélites, n’hésitant pas à recourir aux pires moyens pour les empêcher de s’installer dans la maison qu’elles venaient d’acheter mystérieusement.
Thérèse dut s’occuper d’abord à désarmer ces hostilités et ces préventions. Les théologiens consultés par elle,—même ceux qui lui étaient le plus dévoués, comme le P. Pierre Ybañez, dominicain du couvent de Santo-Tomas,—se montraient opposés à la fondation d’un couvent sans revenus. Elle ne s’obstina point sur cette idée de pauvreté absolue. L’essentiel, à ses yeux, était la fondation d’un couvent réformé, celui qu’elle voulait établir à Avila, sous l’invocation de saint Joseph. Elle finit par convertir à son projet non seulement quelques dominicains et quelques jésuites, mais le provincial des carmes. Comment résister aux instances pressantes de Thérèse? Ce qu’elle demandait, c’était l’ordre exprès du ciel. Continuellement, elle avait des extases et des révélations, qui la poussaient dans cette voie. Le Christ lui-même parlait par sa bouche. Ainsi, elle sut intéresser à sa cause deux austères et pieux personnages qui, dès cette époque, avaient, dans toute l’Espagne, une grande réputation de sainteté: le dominicain Frère Louis Bertrand et le franciscain Frère Pierre d’Alcantara. Le premier, consulté par elle, ne lui répondit qu’au bout de trois mois, sans doute après avoir mûrement examiné la question et avoir reçu, à ce sujet, des communications surnaturelles. De son monastère de Valence, il écrivit à la carmélite de l’Incarnation les quelques lignes que voici: «Mère Thérèse, j’ai reçu votre lettre. Et, parce que l’affaire sur laquelle vous me demandez mon avis touche de si près au service du Seigneur, j’ai voulu la Lui recommander dans mes pauvres prières et sacrifices, et c’est pourquoi j’ai tardé à vous répondre. Maintenant, je vous dis, au nom du même Seigneur, de prendre courage pour une telle entreprise, qu’Il vous aidera et vous favorisera. Et je vous donne l’assurance de sa part que cinquante ans ne passeront point que votre ordre ne soit un des plus illustres qu’il y ait dans l’église de Dieu,—lequel vous ait en sa sainte garde. FRÈRE LOUIS BERTRAND.»
La prédiction du dominicain de Valence se réalisa à la lettre,—et les Bollandistes nous assurent que, lors du procès de canonisation de saint Louis Bertrand, il fut tenu compte de cette lettre, comme témoignage de son esprit prophétique.
Saint Pierre d’Alcantara en écrivit une non moins belle à la future sainte Thérèse. Sans hésiter, il lui disait: «L’Esprit-Saint remplit l’âme de Votre Grâce… Je m’étonne qu’elle soumette à l’opinion des doctes une chose qui n’est pas de leur ressort. S’il s’agissait de procès ou de cas de conscience, il serait bon de prendre l’avis de juristes ou de théologiens. Mais, quand il s’agit de vie parfaite, vous n’avez à traiter qu’avec ceux qui la vivent… Et, en ce qui concerne les conseils évangéliques, vous n’avez pas à demander s’il est bien ou mal de les suivre… Si Votre Grâce veut suivre le conseil du Christ de viser à la perfection la plus grande en matière de pauvreté, qu’elle le fasse!…» Et il mettait, paraît-il, cette suscription en tête de ses lettres à la carmélite: «A la très magnifique et très religieuse dame doña Thérèse de Ahumada, dont notre Seigneur veuille faire une sainte!»
Ainsi encouragée et soutenue par des hommes de science et de vertu, elle se lança intrépidement dans son entreprise, tenant tête au clergé et aux religieux, comme à la municipalité et à la population entière de sa ville natale. Avant toutes choses, il lui avait fallu, pour sa fondation, un bref pontifical qui l’y autorisât. Ensuite, acheter clandestinement une petite maison, pour y installer ses douze religieuses, la faire restaurer et aménager, sans trop éveiller l’attention d’une petite ville soupçonneuse et cancanière. A cet effet, elle avait dû trouver de l’argent, des complicités et des appuis. Ce fut une lutte très longue et qui prend sous sa plume, quand elle la raconte, une tournure quasiment épique. Elle y révéla un courage, une obstination et, en outre, des qualités d’organisatrice et un esprit pratique tout à fait extraordinaire chez une femme de cinquante ans, qui avait passé sa vie dans la contemplation. Ces luttes recommencèrent pour chacune de ses autres fondations. Elle se consuma, jusqu’à la veille de sa mort, dans des tracas d’affaires et d’argent, dans des démarches continuelles auprès des autorités séculières ou ecclésiastiques, dans une résistance acharnée et quelquefois héroïque aux intrigues et aux mauvais traitements des carmes mitigés,—se traînant, malade et mourante, par les mauvaises routes de ce temps-là, s’occupant de tout et dans le plus petit détail: du ravitaillement de ses monastères, des arrivages de riz, de légumes ou de poisson, des muletiers, charretiers et messagers, qui faisaient la navette entre ses divers couvents. La question des charrois a une importance considérable dans ses lettres. Un grand bruit de charrettes, de galères et de tartanes accompagne ses glorieux projets de réformation. Avec cela, condamnée à de perpétuels et épuisants voyages, entretenant une correspondance qui lui prenait, souvent, la plus grande partie de ses nuits. Finalement, elle triomphe, mais elle était à bout de souffle: elle n’avait plus qu’à mourir…
A la fin de sa vie, elle avait fondé dix-huit monastères dispersés à travers les Castilles et l’Andalousie. Bientôt, ses carmélites essaimèrent en France et dans tout le reste de l’Europe. La prédiction de saint Louis Bertrand fut réalisée. Mais c’est surtout chez nous, dans la première moitié du XVIIe siècle, que les conquêtes de l’esprit thérésien furent nombreuses et profondes. Saint François de Sales, le cardinal de Bérulle, les solitaires eux-mêmes de Port-Royal en sont tout pénétrés: ce fut, comme on l’a dit, une véritable invasion mystique. On peut affirmer, sans trop forcer les termes, que le mysticisme, alors, devint à la mode, fut même une mode un peu mondaine. Mais, à côté d’excès quelquefois ridicules ou scandaleux, il y eut des résultats sérieux, durables et véritablement dignes de toute admiration. Des familles entières furent gagnées par les écrits thérésiens à la pratique de l’oraison. Après le père ou la mère, qui donnait l’exemple, les fils et les filles, à l’envi les uns des autres, entraient au couvent. Ce fut quelque chose d’unique et, semble-t-il, de miraculeux que cette action posthume et persévérante sur les esprits et les âmes. Thérèse a réellement ajouté à la religion des hommes de son temps.
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La preuve la plus démonstrative peut-être de son influence, c’est le cas extraordinaire, étrange,—qui frappe si vivement l’imagination et qui excite en même temps la pensée,—de son grand et fameux contemporain: Philippe II, de sinistre réputation.
Peut-on considérer ce sombre et énigmatique personnage comme un disciple de sainte Thérèse? Oui, sans doute, dans une certaine mesure. Mais il ne faudrait pas aller trop loin. Il y a, entre ces deux natures, trop de différences et trop foncières, pour qu’on essaie de les rapprocher.
L’amour, la charité brûlante dont Thérèse débordait manquait à Philippe.
Et, d’autre part, si analogue que soit leur rôle dans la contre-réforme, il est évident qu’ils ne se sont point concertés pour une action commune. On a pourtant essayé de rapprocher directement ces deux grands adversaires de l’hérésie protestante. Quelques historiens ont cru pouvoir démontrer qu’il y avait eu, à l’Escorial, une entrevue entre le terrible autocrate et l’humble carmélite. Magnifique tableau d’histoire que cette confrontation de la Sainte et de l’homme en qui la littérature romantique s’est plu à voir un tortionnaire et un bourreau, pâle figure que rien n’illumine sinon le reflet des bûchers de l’Inquisition… Mais il faut en faire notre deuil: le fragment de lettre, sur lequel on s’appuie pour établir ce fait, paraît bien être apocryphe. Ces lignes, fort suspectes, auraient été écrites par sainte Thérèse elle-même à une de ses amies, doña Inès Nieto, femme de don Juan de Albornoz, secrétaire du duc d’Albe, pour lui conter, non sans une pointe de satisfaction vaniteuse, sa prétendue rencontre avec le Roi.
Voici la teneur de ce fragment: «Que Votre Grâce, doña Inès, se figure ce que pouvait éprouver une femmelette comme moi, quand elle s’est vue en présence d’un si grand monarque. J’étais toute troublée, lorsque je commençais à lui parler, parce que ses yeux perçants,—de ces yeux qui vous pénètrent jusqu’à l’âme,—étaient fixés sur moi et paraissaient me blesser comme des flèches. Cela fit que je baissai les miens et lui exposai ma requête en toute brièveté. Quand j’eus fini de l’informer de l’affaire, je tournai de nouveau mes regards vers son visage, qui était, en quelque sorte, changé. Ses yeux étaient plus doux et plus posés. Il me demanda si je désirais quelque chose d’autre. Je lui répondis que c’était tout ce que j’avais à lui demander. Alors, il me dit: «Va en paix! Tout s’arrangera selon tes désirs»: ce qui fut entendu de moi en grande consolation. Je m’agenouillai pour le remercier d’une si grande faveur. Mais il m’ordonna de me relever et, tout en faisant à la pauvre petite religieuse que je suis, son indigne servante, une si gentille révérence, que je n’en ai jamais vu de pareille, il me tendit sa main que je baisai. Et je sortis de là, pleine de jubilation et louant en mon âme la Divine Majesté pour le bien que ce César promettait de me faire…»
Et bien non! cette platitude ne peut pas être de sainte Thérèse! Un des thérésianistes les plus éminents et les plus compétents, le P. Silverio, le récent éditeur des œuvres de la grande mystique, est, paraît-il, de cet avis. Il donne surtout des raisons de style à l’appui de son sentiment. On pourrait en ajouter d’autres, tirées de l’histoire ou du caractère de la Sainte. Est-il vraisemblable que le Roi, qui se piquait de galanterie et qui refusait de se laisser baiser la main par n’importe quel prêtre, l’ait tendue à une femme, une religieuse, une prieure de couvent, qui, dès cette époque, était en renom de sainteté? Mais il y a plus: toutes ces formules d’adulation et de révérence un peu servile à l’égard des puissants sont en contradiction avec tout ce qu’elle a écrit sur ce sujet. Dans son autobiographie, elle a blâmé à maintes reprises la phraséologie courtisanesque, les formules de courtoisie outrée dont on se servait dans la correspondance,—à tel point que Philippe II lui-même crut devoir régler cet abus par une pragmatique spéciale,—elle s’indigne contre l’étiquette de cour qui rend l’abord des rois de la terre si difficile, alors que le Roi du Ciel se donne à tous. Dans cette Espagne raffinée du XVIe siècle, les gens du peuple eux-mêmes exigeaient, comme les grands seigneurs, une politesse compliquée et fleurie. Par plaisanterie, sainte Thérèse demande à une de ses correspondantes si elle doit appeler «Votre Seigneurie» le maître-charretier qui fait les commissions du couvent. Un esprit si dégagé, si libre à l’égard des puissances, voire même un peu frondeur, semble bien incapable d’avoir parlé du Roi comme elle est censée le faire dans la lettre en question. Veut-on savoir ce qu’elle pense des grandeurs du monde, qu’on lise ce passage où elle nous raconte son séjour forcé à Tolède, dans le palais de doña Louise de la Cerda, la sœur du duc de Medina Celi: «Notre-Seigneur, dit-elle, veillait sur moi, et, durant mon séjour chez cette dame, Il me combla de grâces extraordinaires: Il m’accorda une admirable liberté d’esprit et un profond mépris pour toutes ces vaines grandeurs de la terre. Plus elles paraissaient imposantes à la vue, plus j’en découvrais le néant. Ainsi, en conversant chaque jour avec des femmes d’une naissance si illustre que j’aurais pu tenir à honneur de les servir, je me sentais aussi libre que si j’avais été leur égale…» Et plus loin, toujours à propos de cette hospitalité princière, elle ajoute: «En vérité, j’eus souverainement en horreur le désir d’être grande dame, et je disais au fond de mon cœur: Dieu m’en délivre!… Certes, c’est, selon moi, un des mensonges du monde de qualifier du nom de «seigneur» et de «maître» ces personnes qui sont esclaves en tant de manière…»
Après de telles déclarations, il est bien difficile, il faut l’avouer, d’admettre comme authentique cette lettre où la Sainte se déclare si ravie d’avoir baisé la main et d’avoir obtenu une révérence du Roi,—un peu comme Mme de Sévigné éperdue d’avoir dansé avec Louis XIV.
Il n’en est pas moins certain que Thérèse aurait aimé voir le Roi, l’entretenir longuement, lui parler à cœur ouvert. C’est, d’ailleurs, une tradition au monastère de l’Escorial, que sainte Thérèse y aurait été reçue par Philippe II, soit à l’automne de 1577, soit au printemps de 1578. En tout cas, du jour où elle commence son œuvre de fondatrice et de réformatrice, elle a constamment les yeux fixés sur lui. Elle aurait voulu l’intéresser davantage à cette œuvre, l’avoir pour allié dans sa lutte contre les mitigés et sa résistance à l’hérésie protestante. Qu’on feuillette son autobiographie ou sa correspondance, on voit qu’elle songe constamment à celui qu’elle appelle «ce saint roi». Elle n’aurait pas eu peur de faire la leçon à cet homme dur et redoutable, comme elle la faisait à ses religieuses et à ses directeurs eux-mêmes. Elle n’avait peur de rien: «Quand on a vu, dit-elle, la vérité à cette divine lumière de l’extase, on ne craint plus de perdre ni la vie ni l’honneur pour l’amour de Dieu. Quelle précieuse disposition dans des monarques qui plus étroitement tenus que leurs sujets à défendre l’honneur de Dieu, doivent par la piété marcher à la tête des peuples! Pour faire faire un pas à la foi, pour éclairer d’un rayon de lumière ces infortunés hérétiques, ils seraient prêts à sacrifier mille royaumes… O mon Dieu, pourquoi faut-il qu’il ne m’ait pas été donné de proclamer bien haut ces vérités! Voyant mon impuissance, je me tourne vers vous, Seigneur, et je vous conjure de remédier à tant de maux. Vous le savez, ô vous qui sondez mon cœur, je me dessaisirais volontiers des faveurs dont vous m’avez comblée pour les transporter sur la tête des rois. Dès lors, je le sais, ils ne pourraient plus consentir à tant de choses qu’ils autorisent… mon Dieu, éclairez-les sur l’étendue de leurs obligations…»
Tout ce passage est singulièrement révélateur. Il prouve que sainte Thérèse, comme sainte Catherine de Sienne, se fût aisément mêlée de politique, si elle l’avait pu,—dans la mesure évidemment où la politique confine à la religion. Mais enfin elle n’eût pas boudé cette besogne et, si Philippe II l’eût voulu, il l’aurait eue pour conseillère.
Du moins, il s’occupa d’elle, lui aussi. Après un moment d’hésitation et peut-être de scandale, cet homme qu’on a appelé «le Roi prudent» et qui ne se décidait qu’après une minutieuse et longue et quelquefois traînante information, finit par intervenir en sa faveur. Il la soutint contre les gens d’Avila, contre les mitigés et contre le Nonce lui-même.
Devina-t-il le retentissement que les doctrines et l’œuvre thérésiennes allaient obtenir dans le monde entier, leur influence sur l’Église, sur le développement des idées et des mœurs, au siècle suivant? Ce serait trop demander à un homme de gouvernement que de s’occuper de ces choses et de prévoir l’avenir de si loin. Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’il comprit l’importance et l’opportunité de cette réforme du Carmel, qu’il en comprit la grandeur surtout, l’effet salutaire pour les âmes. Son goût de l’ascétisme en fut renforcé. La pensée et l’action spirituelle de sainte Thérèse finirent par le pénétrer. Pendant les dernières années de sa vie, il eut le même confesseur qu’elle, la Père Diego de Yepès, dont il fit plus tard un évêque d’Osuna et qui écrivit sur la vie, les vertus et les miracles de la grande carmélite. C’est sans doute à l’instigation de ce religieux qu’il fit réunir, après la mort de la Sainte, les manuscrits de ses œuvres, qui furent déposés à la bibliothèque de l’Escorial. On peut y admirer encore, à travers une vitrine, ces pages d’une écriture si ferme et si belle, à côté de la petite boîte qui contenait son encrier et ses ustensiles à écrire. Mais ces menus détails et ces coïncidences ne sont rien: l’essentiel, c’est que la pensée thérésienne se soit imposée à Philippe II. La grande rénovatrice de l’ascétisme religieux, à cette époque, en Espagne, c’est sainte Thérèse: il n’y en avait pas d’autre. Philippe savait très précisément par elle-même ce qu’elle voulait faire, ce qu’elle voulait réformer dans les couvents de son ordre. Il s’est déclaré le partisan de cette réforme. Il a tenté de s’y soumettre lui-même, autant qu’il le pouvait, et il y a soumis les moines hiéronymites de l’Escorial,—non pas qu’il leur ait imposé la règle thérésienne, mais il les a obligés à une observance plus stricte de leur propre règle. Pendant la dernière période de sa vie surtout, il a été obsédé par le même idéal ascétique que la Sainte, et il a tenté de le réaliser sur le trône. C’est là le plus éclatant témoignage qu’on puisse apporter en faveur de l’action de sainte Thérèse et qui, peut-être, lui fait le plus d’honneur.
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Et c’est là un des cas les plus extraordinaires et les plus curieux de l’histoire: ce roi, qui est l’arbitre de l’Europe et de la Chrétienté, qui possède des royaumes et des continents, dont la nomenclature est à perdre haleine, qui goûte tous les enivrements du pouvoir absolu,—et qui cependant ne veut être qu’un moine, qui aspire, comme saint Louis de France à devenir un saint et qui a poussé si loin ce désir que l’Église a pu songer à le canoniser.
Certes, cela étonne et même scandalise les hommes d’aujourd’hui que quelqu’un ait pu penser à faire de Philippe II un saint. Et il y a évidemment contre lui de très fâcheuses apparences. Il est difficile, actuellement, de juger sa conduite. La ramener à la mesure de nos idées ou de nos préjugés, c’est n’y rien entendre. Il n’y a pas deux morales, assurément, et Philippe II était trop bon chrétien pour admettre le contraire. Seulement les circonstances étaient telles qu’il se voyait souvent obligé non pas de choisir entre le bien et le mal, mais d’opter pour le moindre des maux. Deux ou trois jours avant sa mort, «il confessa qu’il n’avait jamais commis une seule injustice pendant toute sa vie, du moins à son escient. Si, par hasard, il l’avait fait, ce ne pouvait être que par ignorance, ou par la tromperie de ses conseillers.
Ses intentions avaient été d’une parfaite droiture, et il n’avait jamais eu en vue que le seul bien…» Mais il ne faut pas oublier qu’il a vécu à une des époques les plus atroces que le monde ait connues. Au milieu des bêtes fauves de son siècle, Philippe II apparaît presque comme un doux, en tout cas un sage qui a horreur de la violence, qui n’y recourt qu’à la dernière extrémité et qui, dans certaines conjonctures difficiles, préfère la ruse à la force, qui se montre constamment soucieux non seulement d’économiser l’argent de ses sujets, mais les vies humaines et,—si paradoxal que cela nous paraisse,—les supplices…
Voici une anecdote qui, pendant un de ses séjours à l’Escorial, défraya la malignité des moines, et qui nous est pieusement et copieusement racontée par l’un d’eux, le Père Jérôme de Sepulveda, auteur d’une chronique des plus curieuses et des plus savoureuses. On me permettra de la citer, parce qu’elle est une preuve entre mille du peu de cas que l’on faisait alors d’une vie humaine, et parce qu’elle montre aussi qu’en matière de supplices, un Pape même n’y regardait pas de si près que le Roi d’Espagne.
«En ce temps-là, écrit Sepulveda, il advint qu’à Rome les Espagnols se mutinèrent, et la cause en fut l’injuste condamnation à mort du docteur Navarro. Ce docteur Navarro est le neveu du grand docteur Navarro, celui qui a écrit la Somme des cas de conscience, ouvrage si pratique et si répandu: c’était un jeune homme de grandes espérances et de grand savoir,—enfin un saint. Il briguait un bénéfice à la curie romaine, comme font beaucoup d’autres. Le Pape Sixte-Quint l’aimait et l’estimait beaucoup, parce qu’il était fort lettré et de grandes vertus, et enfin parce qu’il était le neveu d’un homme si éminent… Eh bien, il arriva qu’un jour ce docteur Navarro aperçut de loin le Pape qui sortait de son Sacré Palais et qui s’en allait au dehors avec un grand cortège. Il voulut, lui aussi, accompagner le Pape, qui lui marquait de la faveur et qui le connaissait déjà beaucoup. Et, comme le pauvre homme ignorait l’étiquette qui se pratique en ce cas, pour couper au plus court, il voulut rompre les hallebardiers et passer par leurs rangs, et de cette façon, arriver à se joindre au cortège du Pape. Il n’y eut pas plutôt pénétré qu’un de ces hallebardiers lui donna de sa hallebarde un coup si terrible qu’il le laissa pour mort sur le terrain. Le pauvre docteur Navarro ne reprit pas ses sens si promptement. Quand il revint à lui, la chose urgente était d’aller se faire soigner à son auberge plutôt que d’accompagner le Saint-Père…
«Il se guérit de sa blessure, qui n’était pas trop bonne. Et, quand il fut rétabli, un jour qu’il se promenait dans les rues de Rome, il aperçut le hallebardier qui lui avait fait le coup et il le suivit. Il le vit entrer dans une église et il y entra derrière lui. Il le vit s’agenouiller pour ouïr la messe. Lui, de chercher incontinent un bâton et, comme il n’en trouvait point là, il avisa un goupillon plongé dans un bénitier. Il le prit, le cacha sous son manteau, et le voilà qui court à l’endroit où le hallebardier était en train d’ouïr la messe: «Coquin, lui dit Navarro, effronté que vous êtes, vous rappelez-vous que, l’autre jour, comme je voulais accompagner le Pape et traverser les rangs des hallebardiers, vous me donnâtes un coup de hallebarde qui me laissa à moitié mort sur le terrain? Cela vous paraît bien?… Alors, pour qu’une autre fois vous sachiez comment on doit traiter un honorable ecclésiastique comme moi, attrapez!…» Il tire le goupillon, qui paraissait plutôt un gourdin à donner la bastonnade qu’à donner l’eau bénite, et là, devant tout le monde, il lui administre une bonne volée, à quoi le goupillon était excellent, et, sans que l’homme se pût défendre, il vous l’arrange fort proprement. Le hallebardier ne fait ni une ni deux: il va se plaindre au Pape, comme quoi le docteur Navarro l’avait agressé à l’église, tandis qu’il oyait la messe, devant tout le monde…
«Le Pape, étant un homme colérique, entra dans une fureur violente et il donna l’ordre qu’on pendît Navarro… Incontinent toute la ville de Rome fut en effervescence et l’on sut que le Pape avait donné l’ordre de pendre le docteur. Et il n’y eut cardinal ni grave personnage dans la curie qui ne s’en fût supplier le Saint-Père d’adoucir son courroux contre Navarro et de lui infliger quelque autre châtiment, mais non point la hart. A tous le Pontife en fureur ne faisait que répondre: «Qu’on le pende!» En vain les ambassadeurs des Princes chrétiens firent la même tentative: ils n’eurent pas plus de succès…
«On le tira de sa prison pour le mener au gibet. Il n’y eut personne, dans Rome entière, homme ou femme, qui ne pleurât à voir un spectacle pareil. Mais lui, on le pendit, en dépit de toutes les supplications, et ce fut assurément une grande affliction de voir se balancer à une potence, comme un ordinaire malfaiteur, un prêtre doué de si belles qualités… Il arriva que, peu de jours après, certains bénéfices simples vinrent à vaquer. Et, comme son secrétaire disait au Pape: «Très Saint Père, des bénéfices simples sont vacants à tel endroit. A qui Votre Sainteté veut-elle en accorder la faveur?» Et le Pape de répondre: «Eh bien mais… à Navarro, n’est-ce pas?» Et le secrétaire de répliquer: «Très Saint Père, il n’y a pas quinze jours que Votre Sainteté l’a fait pendre!» Incontinent le Pape se mit à pleurer et à répéter: «Ah! le malheureux! le pauvre malheureux!» D’où l’on peut déduire que, quand le Pape ordonnait de pareils châtiments, il n’était pas maître de lui, ni dans son entier jugement, et que la colère l’aveuglait…»
Le Père Sepulveda, qui raconte cette histoire, n’aimait pas Sixte-Quint: cela se sent. Aussi excuse-t-il assez faiblement le Pontife par ces colères furibondes qui lui faisaient perdre le sens. Pour s’expliquer une sévérité si cruelle, il faut se rappeler que, à cette époque, les Espagnols, par leur morgue, leurs prétentions et leurs brutalités, s’étaient rendus odieux et insupportables à Rome. Ils s’y comportaient comme en pays conquis, pillaient, assassinaient, incendiaient, mettaient la ville à feu et à sang; un châtiment exemplaire s’imposait. D’autre part, Philippe II faisait menacer Sixte-Quint par son ambassadeur de convoquer un concile national pour le déposer, s’il persistait dans son intention de réconcilier Henri IV de France, cet ancien huguenot, avec l’Église catholique. On conçoit que, dans ces moments-là, le Pape n’ait pas été très tendre pour les Espagnols.
Quoi qu’il en soit, Philippe II n’a jamais commis de cruautés inutiles, ou du moins qui ne fussent justifiées devant sa conscience soit par la raison d’État, soit par l’obligation où il était,—et qui, pour lui, passait avant toutes choses,—de défendre les intérêts de l’Église. On ne comprendra rien à sa conduite et on la jugera mal, si l’on ne veut pas considérer en lui ce qu’il a voulu être de toute son âme et par l’ordre impérieux de sa conscience: le mainteneur de la catholicité, en face des forces dissolvantes qui la menaçaient alors: l’Islam d’une part, le protestantisme de l’autre. On l’a mal jugé, même en France, parce que l’intérêt français voulait que, tout en restant catholique, la France fût, à cette époque, l’ennemie de l’Espagne. Au siècle suivant, avec Richelieu, Mazarin et Louis XIV cette inimitié ne fit que s’accroître. Puis, l’hostilité ayant cessé au XVIIIe et au XIXe siècle, il advint que l’opinion protestante triompha en Europe. Les historiens protestants, ou à mentalité protestante, imposèrent leur manière de voir: de sorte que, depuis deux cents ans, on n’a pas mieux compris, chez nous, Philippe II et l’Espagne catholique qu’au XVIe siècle.
Aujourd’hui encore les préjugés les plus iniques et les plus absurdes défigurent à nos yeux la physionomie de cet homme qui, après tout, fut un grand roi et un grand chrétien.
Lui-même avait la plus haute idée de son rôle. Il se regardait comme un véritable lieutenant de Dieu sur la terre, une sorte de Pape chargé du temporel. L’autre Pape, celui de Rome, quand des querelles d’intérêt, des dissentiments ou des malentendus passagers ne les dressaient pas l’un contre l’autre, finissait par reconnaître la grandeur méritoire d’une pareille tâche. Dès qu’on apprit la nouvelle de sa mort, Clément VIII, qui se trouvait alors à Ferrare, prononça, en consistoire public, une allocution, où il disait que «toute la vie du Roi n’avait été qu’une guerre perpétuelle contre les hérétiques, et qu’en récompense de cet effort et aussi de ses vertus héroïques, il croyait que ce Roi jouissait de Dieu; enfin, qu’après les saints canonisés il ne voyait personne à qui l’on pût le comparer…» Ce défenseur de l’orthodoxie surveillait Rome elle-même, blâmant toute concession de la cour pontificale aux tenants de la réforme protestante, s’irritant de toute compromission ou de toute complaisance. On vient de voir qu’il poussa l’intransigeance et l’audace jusqu’à menacer Sixte-Quint de le faire déposer, parce que le Saint-Père était suspect, à ses yeux, de pactiser avec les huguenots de France.
Mais, si l’on peut discuter sur les tendances et les résultats de sa politique religieuse et même de sa politique en général, il faut bien s’incliner devant la noblesse et l’austérité prodigieuse de sa vie.
L’idéal ascétique, à quoi sainte Thérèse rendait, en ce moment même, un tel prestige, il l’a réalisé à la lettre: il fut un moine couronné. Le Père Sepulveda, dans sa chronique de l’Escorial, revient sans cesse sur cette idée que ce roi, dans son royal monastère de Saint-Laurent, ne voulait être qu’un simple religieux parmi les autres: «C’est, dit-il, une chose qui confond, qu’un si grand Prince n’ait pas d’autre plaisir ni d’autre contentement que de se trouver avec ses moines dans sa maison de San Lorenzo, et que d’en sortir ce soit pour lui la mort et un très grand tourment. Et, sans le grand désir qu’il a de s’employer au gouvernement de ses royaumes et de ses États, il ne sortirait jamais d’ici…» Fréquemment, il mangeait au réfectoire avec eux, assistait à leurs offices et à leurs processions, ayant sa stalle dans le chœur,—une stalle que l’on montre encore, ainsi qu’une petite porte dérobée par où il pouvait entrer et sortir presque sans être vu. Le bon et malicieux Sepulveda ne tarit pas en éloges sur ce prince débonnaire, qui vivait, dit-il, «épaule contre épaule» avec ses moines. Quand il fut pour mourir, il demanda qu’on célébrât pour lui le même office que pour un religieux. Et il ne se bornait pas à l’extérieur des pratiques: il voulait être en tout un moine exemplaire. Il exigeait que le service de Dieu fût parfait dans son monastère de San Lorenzo, n’admettant pas la plus légère omission soit dans l’observance de la règle, soit dans le détail de la liturgie, se piquant de connaître sur le bout du doigt son rituel et d’en remontrer en cela non seulement aux religieux les plus avertis mais à la cour de Rome elle-même. Quelquefois, au chœur, il interrompait l’office pour faire remarquer au prieur qu’on avait sauté un verset. Avec cela, il s’appliquait constamment à la vie spirituelle: il était homme d’oraison. «Notre fondateur, écrit le Père Siguenza, un des historiens de l’Escorial, s’exerçait beaucoup à l’oraison vocale et à l’oraison mentale. Il continua ces exercices pendant toute sa vie.
Nous le voyions et nous l’entendions dans son oratoire, à des heures extraordinaires, matin et soir, et même au plus secret de la nuit. Ceux qui l’approchaient de plus près peuvent certifier qu’il employait à ce saint exercice bien des heures dans la journée, et qu’il l’emportait en cela sur maints religieux des plus austères…»
Cet homme superbe et distant entendait, tout comme un moine, pratiquer l’humilité. Et, sans doute, il pensait, comme son arrière-petit-fils, Louis XIV, que l’humilité appartient en propre aux rois, parce qu’étant élevés au-dessus de tous les autres hommes, ils ont, plus que quiconque, de quoi s’abaisser. Les hyéronimites de l’Escorial admiraient sa simplicité, lorsqu’il venait, le matin, entendre la première messe dans leur chapelle,—l’humble chapelle provisoire qu’on avait élevée, en attendant l’achèvement de l’altière basilique et du panthéon royal.
«Il arrivait quelquefois du Pardo, dit le Père Siguenza, avec quatre ou cinq cavaliers, pas plus,—il descendait dans la maison du curé et s’asseyait sur un petit banc à trois pieds, fait naturellement d’un tronc d’arbre: je l’ai vu souvent, quand j’allais entendre la messe à la chapelle. Pour y mettre un peu de décence, on entourait ce siège d’un mouchoir français, qui appartenait à Almaguer, le comptable, et qui était si vieux qu’il s’effilochait et qu’on voyait clair au travers.
C’est ainsi que le Roi entendait la messe, et il pouvait l’entendre en effet, car le local était si étroit que Frère Antoine de Villacastin, qui servait d’acolyte, touchait, en s’agenouillant, les pieds de Sa Majesté. Ce serviteur de Dieu me jurait, en pleurant, que, souvent, comme il levait les yeux à la dérobée, il avait vu, dans ceux du Roi, courir des larmes, si grandes étaient sa piété et sa tendresse d’âme, à quoi se mêlait une joie de se voir dans une telle pauvreté…»
Ailleurs, le même Père Siguenza nous rapporte de Philippe II cet autre trait d’humilité: «Il advint (ce fut en la vigile de Saint Pierre) que les frères installèrent une clochette pour s’appeler mutuellement et se faire des signes au chœur. La première fois qu’ils la firent sonner, ce fut pour les matines de cette fête, en pleine nuit, à l’heure de prime.
Le Roi, qui était descendu dans le pauvre logis du curé et qui était assis sur ce trépied naturel que j’ai dit, entendit la cloche et demanda à Miguel de Antona, «homme de plaisir» qu’il avait avec lui, où était cette clochette qui sonnait. Il répondit que c’était au couvent et qu’on sonnait matines. Immédiatement le Roi se leva et s’y rendit, suivi seulement de cet homme. Il entra à la chapelle, fit sa prière et trouva, sur une banquette, un laboureur qui s’y était assis. Le Roi, très modestement, s’assit sur la banquette, à la place qui restait,—et lui et le laboureur demeurèrent ainsi un bon moment, l’un à côté de l’autre…»
Mais c’est surtout dans sa petite chambre de l’Escorial, véritable cellule de moine, que se révèle ce parti pris d’humilité, de pauvreté et de renoncement. Aucun luxe, à l’exception de quelques images de piété, œuvres, il est vrai, d’artistes en renom,—à quoi se reconnaît le délicat amateur d’art qu’était Philippe II. L’alcôve où il mourut est percée d’une petite fenêtre, par où le moribond pouvait suivre la messe de son lit et voir tout juste le geste du prêtre élevant l’hostie. Ainsi le Roi avait fermé toutes les ouvertures sur le monde, qui ne l’intéressait plus. Il n’existait désormais pour lui que cette petite fenêtre ouverte sur la Réalité unique: l’Hostie! le signe et le gage de sa rédemption, rien d’autre ne le touchait plus!… Ainsi s’achevait par cet acte de foi suprême une vie qui n’avait guère été qu’une longue adoration du Saint Sacrement.
Les livres que l’on a retrouvés dans cette cellule sont presque tous des livres de piété, des livres de mystique appartenant à l’école thérésienne ou s’y rattachant. Et d’abord les œuvres de sainte Thérèse elle-même, dans la première édition publiée à Salamanque en 1588. Puis Le mépris du monde, de Frère Louis de Grenade, les œuvres complètes de ce dernier, L’art de servir Dieu, par Frère Rodrigo de Solis, augustin, les œuvres du Bienheureux Jean d’Avila… Philippe II avait une vie intérieure des plus intenses, alimentée à la fois par la lecture et la méditation.
Le plus émouvant de toute cette longue vie laborieuse et sans joie, ce furent les derniers moments. Philippe II est mort véritablement comme un saint. L’épreuve dernière fut atroce pour ce grand de la terre: il mourut dans la pourriture, dans une effroyable et nauséabonde décomposition de tout son corps. Il fut littéralement Job sur son fumier. Et cette cruelle agonie, commencée depuis très longtemps, devenue un objet de dégoût pour tous ceux qui l’approchaient, il la supporta avec un courage et une résignation admirables… C’était une âme vraiment royale que Philippe II et qui n’avait pas peur de se colleter avec des idées, des sentiments, ou des sensations, qui feraient s’évanouir d’horreur ou d’effroi les petites âmes d’aujourd’hui.
Quand la gangrène commença à le travailler, il était encore à Madrid.
Ses médecins s’opposaient à ce qu’il fît sa villégiature habituelle à l’Escorial. Ses familiers se jetèrent à ses pieds pour l’en dissuader, lui remontrant la fatigue du voyage, l’humidité du lieu, et, en termes prudents, l’extrémité où il se trouvait. Le Roi savait bien qu’il allait mourir. Il répondit: «Cette maison de San Lorenzo est le lieu de ma sépulture: personne n’y portera mes os plus honorablement que moi!…»
Et il partit porter lui-même sa dépouille à la tombe qu’il s’était préparée. Le voyage fut atroce. Comme il ne pouvait souffrir les cahots d’un carrosse, on dut le mettre sur un fauteuil que des laquais portèrent en se relayant. On fit ainsi, à pied, par des chemins affreux, dans la poussière et à l’ardeur du soleil, les huit ou dix lieues qui séparent Madrid de l’Escorial. Cela dura plusieurs jours.
Il se coucha, en arrivant, pour ne plus se relever, ne pouvant même pas bouger et souffrant un véritable martyre quand on essayait de soulever ou de remuer ses membres. Il s’ensevelissait peu à peu dans sa propre ordure: c’était un spectacle épouvantable et répugnant… Alors, il fit mander le dessinateur en chef de l’Escorial, Francisco de Mora, et il lui dit:
«—Vous rappelez-vous où vous avez mis, voilà quatorze ans, une grande pièce de bois qui restait de celui qui a servi pour faire le crucifix du maître-autel, et que je vous ai recommandé de tenir en réserve?
«—Oui, Sire, répondit le dessinateur. Je me souviens très bien que Votre Majesté m’ordonna de le garder.
«—Eh bien! voyez où vous l’avez mis, et, avec ce bois, vous ferez mon cercueil!»
Ce cercueil taillé dans le bois de la Croix, c’était comme un symbole de toutes les souffrances que le Roi avait endurées pendant sa vie et de celles, pires que tout, qu’il endurait en ce moment même. Les assistants ne purent s’empêcher d’en faire la remarque.
Le dessinateur se mit à rechercher le bois dans tout le couvent et il finit par le trouver à la porte du réfectoire des pauvres: ceux-ci s’y asseyaient en attendant qu’on les appelât pour manger, et beaucoup d’entre eux mangeaient dessus.
Sitôt le cercueil terminé, on l’apporta dans la chambre du Roi, qui le regarda avec la plus grande fermeté d’âme, comme si le supplice physique de l’ignoble décomposition de son corps ne suffisait pas et qu’il voulût encore y ajouter la secousse morale d’un tel spectacle: ce fut certainement pour lui l’expiation suprême,—une expiation raffinée qu’il s’infligeait volontairement.
Ensuite, il reçut les derniers sacrements. Lorsqu’on dut lui donner l’extrême-onction, il fit appeler son fils, le futur Philippe III, et il lui dit devant tout le monde:
«—Pourquoi pensez-vous que je vous ai fait appeler? Pour que vous voyiez ce saint sacrement et que vous ne soyez pas dans l’ignorance où j’ai été pour ne l’avoir vu, de ma vie, administrer à personne et n’avoir point assisté à la mort de mon père. Et enfin pour que vous considériez que, demain, vous serez en cet état où je suis…»
Ayant fait à son fils quelques recommandations touchant l’obéissance à l’Église et ses devoirs de chef de famille, il ajouta: «—Voici: je vous laisse ces deux disciplines et ce crucifix qui appartinrent à l’Empereur Charles-Quint, mon père. Ce Christ l’a vu mourir et il me verra mourir, moi aussi. Et je vous le laisserai pour que vous fassiez de même. Ces deux disciplines étaient également à lui.
Celle-ci, qui est la plus ensanglantée, c’est celle dont l’Empereur, mon père, se flagellait. Étant meilleur que moi, il en a plus usé que moi.
Cette autre, qui est moins tachée de sang, c’est la mienne. Ayant eu mille maux dans ma vie, je m’en suis peu servi. Je vous la laisse comme mon suprême héritage!»
Et après lui avoir dit beaucoup d’autres choses très bonnes et très saintes, il lui donna sa bénédiction et enfin lui remit un papier contenant les préceptes et conseils de saint Louis, roi de France, à son fils[7].
[7] Pour tout ce récit, on a suivi pas à pas la chronique de Sepulveda, qui, s’il ne fut pas témoin oculaire, fut très précisément renseigné par les assistants.
Je ne sais si c’est là une façon royale de mourir, mais c’est, en tout cas, une mort d’une singulière grandeur et qui porte au suprême degré tous les caractères de la piété espagnole. Il est impossible d’être plus intégralement et plus farouchement catholique. Ah! certes non, ce n’est pas là un catholicisme pour petites filles, pour gens du monde, ou pour esthètes! Ce Roi n’avait pas peur d’être le bourreau de son corps, et, comme dit sainte Thérèse, il recherchait, lui aussi, «l’ineffable trésor caché dans la souffrance».
*
De même que sa politique, ce terrible ascétisme de Philippe II peut prêter sans doute à bien des critiques. On peut contester qu’il ait réalisé son idéal de sainteté, parce que trop de choses, tristement humaines, se sont mêlées à ses préoccupations spirituelles. Mais il y a une de ses œuvres dont on ne peut dire que ceci: c’est qu’il l’a réussie merveilleusement. Il a essayé de traduire sa pensée de roi et de chrétien dans une œuvre jalousement et obstinément poursuivie pendant près de trente ans, à laquelle il a fait collaborer, avec un peuple d’artistes et d’ouvriers, toutes les nations soumises à son empire, celles de l’Ancien comme du Nouveau Monde. Cette œuvre, en quoi il a mis toutes ses dilections, toutes ses complaisances, toute la foi de son âme, qui est en quelque sorte la forme visible et tangible de l’idée catholique et monarchique, telle que l’ont conçue alors les plus hauts esprits,—et le sien en particulier,—c’est l’Escorial… L’Escorial est l’expression en granit de la pensée royale. Versailles, à côté, n’est qu’une fantaisie individuelle et qui paraît frivole. Ou plutôt, Versailles n’exprime que la France monarchique du XVIIe siècle.
L’Escorial est plus solide et plus profond: il exprime la monarchie catholique de tous les temps. Il n’a pas d’âge, ni de forme particulière. Il est impersonnel et abstrait comme les monuments hiératiques de l’ancienne Égypte.
Les modernes n’y ont rien compris, surtout les hommes du dernier siècle.
Ne comprenant plus le catholicisme,—ne le connaissant pas, d’ailleurs,—qu’auraient-ils bien pu comprendre à l’Escorial? Dominés par toute espèce de préjugés, hantés par les souvenirs de l’Inquisition, ils n’ont vu, dans cet énorme et splendide palais, qu’un sinistre cachot, où tout est lugubre, déprimant, pénitentiel, œuvre d’un maniaque à l’imagination sombre et cruelle. Influencé malgré lui par ces préventions, Théophile Gautier, qui, pourtant, a le coup d’œil si juste, va même jusqu’à nier la beauté du paysage de l’Escorial… Il est magnifique! C’est un des grands paysages du monde… Barrès, plus juste, plus voisin de la vérité, n’y veut considérer qu’une admirable composition de lieu pour une méditation sur la mort. C’est, selon lui, un décor pascalien, un caveau funéraire où l’on n’a d’échappée que sur le ciel. Mais l’Escorial est, par certains côtés, fort terrestre. Cet aspect funèbre se fond dans une foule d’autres, que l’on ne saurait négliger sans fausser la vision de l’ensemble.
En réalité, l’Escorial est un monde, qu’il faut se donner la peine de parcourir dans toute son étendue et dans toute la diversité de ses parties. C’est aussi un hiéroglyphe qui demande à être déchiffré soigneusement et qui propose à l’esprit les énigmes et les interprétations les plus variées.
Et d’abord, il conviendrait d’interroger le fondateur lui-même sur ses intentions. Qu’a-t-il voulu faire expressément, en élevant cet étrange et extraordinaire édifice?… Là-dessus, la charte de fondation, rédigée par les soins de Philippe II, nous renseigne avec une extrême précision.
L’Escorial sera d’abord un monument élevé à la plus grande gloire de Dieu, pour le remercier d’avoir préservé l’Espagne de l’hérésie protestante et d’avoir donné la victoire à ses armes. La première de ces victoires, c’est celle de Saint-Quentin remportée le jour de la fête du glorieux martyr saint Laurent. Et ainsi l’Escorial ne sera point à proprement parler un palais: c’est une église consacrée à Dieu, sous l’invocation de saint Laurent. Et, subsidiairement, ce sera un monument triomphal destiné à commémorer les victoires espagnoles. Ce sera, en outre, un monastère,—un couvent exemplaire, où le service divin sera fait avec toute la perfection possible, et dont les religieux, après avoir loué Dieu et vaqué aux occupations prescrites par la règle, n’auront d’autre emploi que de prier pour l’âme du Roi, pour celles de ses prédécesseurs et de ses successeurs. L’Escorial est une messe des morts perpétuelle: voilà le fond de la pensée de Philippe. De là, ses longues et minutieuses recommandations pour tout ce qui touche aux offices de funérailles, aux anniversaires et messes de commémoration ou de requiem, voire aux répons à insérer dans l’ordinaire de la messe ou des vêpres. Non seulement d’innombrables messes seront dites quotidiennement pour Philippe et pour les siens, mais, «à cause, dit-il, de sa grande dévotion et révérence pour le Saint Sacrement» deux moines devront être constamment agenouillés devant l’ostensoir et prier Dieu pour le repos de l’âme du Roi et de ses défunts. Ce sera une oraison perpétuelle, pour laquelle il faudra une équipe de soixante-quatre religieux, à raison de deux heures par jour et de quatre jours de repos.
Qu’on veuille bien réfléchir à cette supplication de tous les instants, à la foi ardente, au désir anxieux de salut que cela suppose. C’est une affaire des plus sérieuses, la plus sérieuse de toutes,—une question tragique: celle du salut d’une âme royale, c’est-à-dire chargée de mille devoirs auxquels échappe le commun des âmes. Nous voilà loin des variations littéraires sur la pensée de la mort!
Ce souci du salut éternel explique le choix de l’Escorial comme lieu de sépulture royale. Où ces morts, illustres et misérables, trouveront-ils plus de secours que dans un monastère institué uniquement pour prier Dieu à leur intention? Où reposeront-ils plus paisiblement que sous la dalle où, chaque jour, on offre le sacrifice précisément pour leur repos?… Service de Dieu, service des morts, c’est pour cela que cent moines sont réunis et qu’on a élevé ce monastère colossal. Mais le fondateur est trop pénétré de l’idée chrétienne de charité pour prétendre absorber uniquement à son bénéfice et à celui des siens l’activité et les pensées de cent moines. Ces religieux cultiveront leurs esprits en même temps qu’ils assureront le service divin avec une exactitude et un zèle exemplaires. L’Escorial sera un centre d’études: ce sera une véritable université, un séminaire, un musée, une bibliothèque. Il résumera l’effort artistique et intellectuel de toute une époque: ce sera une «somme» comme la philosophie de saint Thomas.
Et, en même temps, ce sera une maison de charité, une hôtellerie, un hôpital, une infirmerie, un dispensaire et une pharmacie, un vestiaire où l’on habillera les pauvres, un grenier où ils trouveront des réserves de vivres en temps de famine. Ainsi, l’Escorial illustre l’idée chrétienne sous toutes ses faces: des hauteurs de la théologie, de la philosophie, des lettres, des arts, du souci des âmes et des esprits il descend jusqu’au soin des corps. Le mendiant y a place et il y trouve son réconfort comme les princes de l’art, de la pensée et de la science, comme les princes de la terre eux-mêmes, qui n’y revendiquent non plus qu’un petit coin, à l’ombre de Dieu.
Et, en même temps, l’Escorial est l’illustration en granit de l’idée monarchique absolue: c’est Dieu qui règne, qui commande, c’est Dieu qui est vainqueur et qui triomphe à la fin: Christus regnat, Christus imperat, Christus vincit… Le Roi n’est que le mandataire de l’unique Monarque. C’est pourquoi, dans l’énorme bâtisse, tout converge vers le centre, vers la Coupole, image de la voûte céleste qui abrite le trône de la Divine Majesté. Et, dans ce sanctuaire, aux chapelles et aux autels sans nombre, tout conduit le regard vers le grand mur abrupt du rétable, qui arrête la vue, qui la barre avec une violence et une rigidité inexorables comme la borne même du mystère. Ainsi, c’est Dieu qui règne ici. A travers ces enfilades de cellules et d’appartements, ces patios, ces kilomètres de cloîtres, de galeries et de corridors, tout mène à Lui. Rien n’a de raison d’être que pour le servir. Le monde entier y concourt avec tous ces moines prosternés dans une perpétuelle oraison: chaque région de la terre a donné ce qu’elle a de plus précieux pour embellir ce palais. L’Escorial est un symbole de la monarchie universelle.
Si sainte Thérèse l’a visité, comme le veut la tradition, peut-être s’en est-elle souvenue, lorsqu’elle a écrit son Château de l’âme. Sans doute, les écrivains mystiques antérieurs lui fournissaient le motif de cette allégorie, mais non pas la forme très spéciale qu’elle a su lui imposer. Ce n’est plus le château du moyen âge, le castel féodal avec son donjon resserré dans une étroite enceinte. Ce château massif taillé dans un seul bloc de cristal ou de diamant, «cet immense château au centre duquel se trouve le palais du Roi entouré d’une multitude de diverses demeures»,—il ressemble étrangement à l’ascétique palais de Philippe II.
Celui-ci en a l’austérité et la nudité splendides. C’est la demeure du pur Esprit. Pas de vains ornements. Ce pur Esprit se manifeste par le seul rayonnement de ses attributs. Il pense, Il construit, Il est l’éternel géomètre. Rien qu’avec des lignes, Il crée des merveilles.
L’Escorial est une géométrie accablante qui semble emprunter au dogme son poids et sa solidité, et, en même temps, c’est une architecture intellectuelle, dépouillée, autant que possible, de tout élément sensible, pour conduire plus sûrement la pensée vers l’Etre abstrait et qui participe à sa splendeur. Que l’on considère avec attention la façade encadrée de buis et de parterres rectilignes qui domine la terrasse et l’étang, cette immense surface nue, cette fuite fougueuse des lignes que n’alourdit aucun détail décoratif, c’est d’une beauté hautaine et vraiment sans pareille. L’idée du Parfait s’éveille dans l’esprit, de la chose unique et achevée, qui existe, pour ainsi dire, en soi et par soi: ici, une volonté scrupuleuse, éprise de grandeur et de noblesse, a voulu que tout fût parfait: les matériaux, les formes, les œuvres d’art, les cérémonies, les chants, les âmes elles-mêmes. Servir Dieu! Louer Dieu!… Que Dieu soit exalté: c’est ce que l’Escorial semble crier par les innombrables ouvertures de ses murailles et par toutes les cloches de ses campaniles, et c’est à cela que se réduit, en somme, l’ascétisme rigoureux et joyeux de sainte Thérèse.
Quand elle nous dit: «Considérez, je vous prie, le spectacle de ce château si resplendissant, cette perle orientale, cet arbre de vie planté au milieu des eaux mêmes de la Vie, qui est Dieu…» je ne sais si elle y pensait, mais moi je pense invinciblement à l’Escorial. Cette couleur de perle, c’était celle du monastère, lorsqu’il était encore dans toute sa blancheur de nouveauté. Les anciens tableaux qui le représentent nous montrent un grand palais blanc et or,—doré par les mille pépites jaunes de son granit, égayé par toutes les boules d’or qui resplendissaient sur ses combles et à la pointe de ses tours.
Aujourd’hui ses pierres ont pris une teinte grise et mauve et les boules d’or, fondues dans un incendie, n’ont pas été remplacées. Mais il a toujours ses beaux arbres et ses eaux courantes. Il est toujours «l’arbre de vie planté au milieu des eaux». Les réservoirs de l’Escorial, cachés un peu plus haut que les bâtiments, dans un repli de la montagne, grandes surfaces d’ébène où se reflètent de massives et sombres verdures, exhalent, au crépuscule, une mélancolie et une poésie inexprimables. De là, le monastère assis au milieu de sa huerta, de ses jardins de parade et de ses potagers, prend un aspect riant d’oasis dans l’immense étendue de la steppe castillane. Philippe II a voulu que ses moines et lui-même pussent prier Dieu dans un lieu agréable, où l’on eût en abondance toutes les choses bonnes et utiles à la vie, un air salubre, des ombrages, des viviers poissonneux, des jardins et des vergers pleins de légumes et de fruits. Minutieusement, il a choisi le site de son monastère, et ce n’est qu’après de longues recherches et maintes comparaisons qu’il se décida pour l’Escorial. «Il prit conseil, dit le Père Siguenza, de diverses personnes dont l’avis pouvait être bon en cette matière,—de philosophes, de médecins et d’architectes.» On voit bien, en effet, que de profondes raisons philosophiques ont déterminé Philippe II à jeter son dévolu sur le site de l’Escorial. Mais ce sont encore les raisons d’agrément et d’utilité qui l’emportèrent, et, par-dessus tout, la grandeur et le style de l’extraordinaire paysage. Quand les moines, pour qui ce colossal palais fut bâti, contemplent, du haut des fenêtres de leurs cellules, le paysage de la steppe et le vaste horizon des montagnes, ils peuvent se dire qu’il n’y a pas de félicité terrestre supérieure à celle de servir et de louer Dieu dans un lieu pareil…
L’impression la plus émouvante qu’on en puisse éprouver, c’est, le matin, à l’aube, quand on arrive d’Avila, la pensée encore pleine de sainte Thérèse. Au sortir des sombres défilés, au milieu de toutes ces duretés et de toutes ces aspérités rocheuses,—soudain, par la portière du wagon, on voit surgir une apparition virginale et quasi-miraculeuse: une immense basilique, blanchie et comme purifiée par la lumière naissante, le lourd monastère de Philippe II, devenue une demeure aérienne, toute blanche et mauve, avec les flèches et les dômes de ses campaniles, telle une procession qui s’avance au milieu des croix, des cierges, des bannières, dans une rumeur lointaine de cantiques… Alors, en ce moment, devant ce pénitentiel édifice transfiguré par la lumière céleste, on a le sentiment que le rêve ascétique du constructeur de l’Escorial rejoint le rêve séraphique de la carmélite d’Avila.