Sainte Thérèse

Louis Bertrand · Chapitre 8 sur 27

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Sainte Thérèse

Chapitre II

LES AMERTUMES DU DÉBUT ET LA GRANDE MALADIE

Si l’on y réfléchit, on comprend assez bien l’espèce de satisfaction que Thérèse éprouva à prendre l’habit religieux. Cette satisfaction, elle l’avait sans doute déjà goûtée, après qu’elle eut franchi le seuil du couvent: c’était le sentiment joyeux d’une victoire sur elle-même, sentiment auquel il se mêlait peut-être un peu de vaine gloire, quoiqu’elle s’empresse, dans son autobiographie, d’en attribuer à Dieu tout le mérite.

La voilà donc heureuse, en somme, d’une détermination qui lui a tant coûté. Et, tout aussitôt, voilà qu’elle se heurte à des obstacles, qu’elle avait certainement prévus, mais qu’elle ne croyait pas si difficiles ni si longs à vaincre. Les intuitifs et les passionnés s’impatientent de trouver les hommes ou les choses hostiles à leurs désirs, ou à la réalisation de leurs idées. Quelquefois, ils en souffrent cruellement… Enfin, lorsque tout fut réglé avec son père, ses frères, sa famille, le couvent,—et nous n’avons fait qu’indiquer les questions d’intérêt passablement compliquées, que souleva, pour Thérèse de Ahumada, son entrée en religion,—il est assez naturel qu’elle en ait ressenti comme une allégresse de délivrance. Elle était encore toute jeune: vingt et un ans. Un peu d’enfantillage est encore pardonnable à cet âge. Après avoir joué si longtemps à la religieuse, voici qu’elle l’était pour de bon. Elle portait l’habit glorieux du Carmel, un habit de «beau drap»—nous l’avons vu stipulé pour son trousseau—et qui, sans doute, ne lui était pas moins seyant que la robe orangée à galons de velours noir, dont ses compagnes avaient gardé le souvenir. De nouvelles occupations allaient se partager sa journée: les mille besognes délicates et compliquées de la vie conventuelle. Elle s’y donna avec ravissement,—et aussi avec le contentement intime, la satisfaction de conscience qu’on éprouve à remplir la fonction pour laquelle on est fait. Thérèse nous dit elle-même qu’elle était on ne peut plus attentive à bien remplir sa tâche, soigneuse et affectionnée pour tout ce qui touchait aux choses de la religion. Même les plus pénibles services ne la rebutaient point. Elle y mettait beaucoup de zèle et d’humilité. Elle balayait aux heures qu’elle donnait autrefois à la paresse ou au plaisir. Et ces premiers pas dans la vie de l’ascétisme et du renoncement lui paraissaient faciles et délicieux. Elle goûtait une joie toute nouvelle, une joie différente de celle qu’elle avait ressentie à son entrée à l’Incarnation ou à sa prise d’habit. Elle s’en étonnait et même s’en épouvantait un peu, ne sachant pas d’où cette joie pouvait lui venir, et elle ne la comprenait point, tant elle lui semblait disproportionnée avec sa cause. C’étaient les prémices des grâces dont elle allait être comblée: elle n’en avait alors qu’un sentiment confus.

Cette période de calme et de modeste félicité fut, selon toute vraisemblance, d’assez courte durée. Bientôt de grands troubles la bouleversèrent et la torturèrent. Ces troubles—il convient d’y insister—étaient d’ordre purement moral. On blâmait ses excès de zèle.

Elle en était réprimandée par ses supérieures, sans doute aussi critiquée par ses compagnes,—et elle avoue qu’elle supportait cela avec peine. Éternel conflit des natures supérieures et originales avec les médiocres âmes routinières. Celles-là vont droit à Dieu, ou à la vérité, à la nature et à la vie. Les autres s’efforcent péniblement d’y parvenir par les méthodes et les disciplines. Et celles-ci ont toujours une tendance à accuser les premières d’orgueil ou d’erreur. Il est vrai que la voie directe est des plus périlleuses et qu’il est bien difficile, surtout au début, de distinguer le présomptueux ou l’hérésiarque de l’orthodoxe et du saint. C’est peut-être parce qu’elle se sentait contredite et blâmée par ses compagnes, que Thérèse aimait tant se réfugier dans la solitude. Dès sa plus tendre enfance, elle avait aimé la solitude. Une âme élue ne trouve de joie et de conversation véritable qu’en Dieu. Il serait faux de dire que Thérèse fuyait ses compagnes: elle avait bien trop de charité chrétienne pour leur marquer du ressentiment ou de l’éloignement. Et puis enfin n’oublions pas qu’elle aimait encore le monde, qu’elle avait le goût des amitiés particulières et qu’elle n’arriva jamais à s’en détacher complètement. Néanmoins, elle s’isolait le plus qu’elle pouvait dans la prière ou la méditation, ou elle se retranchait matériellement dans son oratoire, ou dans un des ermitages du jardin, et là, mise en face d’elle-même, il lui arrivait de pleurer sur son indignité et sur des fautes dont elle s’exagérait sans doute la gravité. Les autres moniales, voyant ces larmes, s’imaginaient qu’elle regrettait le siècle et n’auguraient rien de bon de cette novice au caractère bizarre, qui ne faisait pas comme les autres, qui même savait mettre quelque chose de personnel dans l’observance de la règle commune. Elle se piquait de faire très bien tout ce qu’elle faisait et, secrètement, elle en attendait des louanges, qui ne lui étaient pas toujours accordées. Ainsi, Thérèse souffrait dans son amour-propre, comme dans ses instincts innés d’indépendance et d’originalité. Mais sa souffrance avait des causes plus profondes, dont elle eut certainement conscience, dès cette époque.

Essayons de voir, d’après ses propres confessions, ce qui troublait si fort cette âme de jeune fille si avide de bonheur.

Certes, l’amour humain n’a aucune part dans ses angoisses. Elle ne pense plus aux relations frivoles d’autrefois, aux dangereuses amies, aux cousins qui, lorsqu’elle était à Notre-Dame-de-Grâce, essayaient de lui faire passer des messages galants: pas la moindre allusion à tout cela dans les pages qu’elle a consacrées à cette période de sa vie. Telle que nous la connaissons, nous pouvons l’en croire avec une entière sécurité.

Oh! non, elle ne regrette rien du monde et, si elle pleure, c’est pour des raisons d’un ordre autrement élevé que celles que nous pourrions supposer avec son entourage. On démêle qu’à ce moment de sa vie,—alors qu’elle avait fait le premier pas vers le cloître, mais qu’elle pouvait encore retourner en arrière,—une seule idée la domine. Et c’est l’écrasement de cette idée terrible qui lui arrache des larmes: todo es nada,—tout est néant. Le monde est une vanité, sinon une illusion. Le bonheur véritable ne s’obtient que par la négation du monde. Or Thérèse est assoiffée de bonheur. Il importe d’y insister encore: elle n’est entrée au couvent que pour étancher cette soif de bonheur… Mais, pour nier le monde, et, tout d’abord, pour s’en détacher, il faut être soutenue par une grande certitude et par un grand amour: c’est qu’il existe une autre réalité et que cette Réalité unique est l’unique aimable. Sans doute, Thérèse, de toute son âme, aspire à la félicité éternelle, mais elle ne connaît pas encore le véritable amour de Dieu.

Elle l’avoue en toute humilité: «Je n’avais pas alors, il me semble, l’amour de Dieu, comme je crois l’avoir eu après que je commençai à faire oraison. Mais une lumière me faisait voir le peu de valeur de ce qui doit finir et, au contraire, le très grand prix des biens qui s’acquièrent par cet amour, car ils sont éternels.» Ainsi, comme elle n’aimait pas assez Dieu, ces «biens éternels» n’étaient guère pour elle qu’un froid concept qui ne parlait qu’à sa raison. Ils étaient sans saveur, sans lumière, ni chaleur,—sans attrait, pour tout dire. Au contraire, quelle attirance, quelle puissance de séduction dans les biens qui passent, dans les jouissances charnelles!… Et sous ces gros mots que la Carmélite emploie en toute innocence de cœur, gardons-nous de voir autre chose que les satisfactions les plus permises: elle aime son père, ses frères, ses amis, ceux surtout avec qui elle peut avoir des entretiens spirituels. Elle-même se plaît à ce genre de conversations: elle sait qu’elle y brille facilement et elle accepte assez volontiers d’être admirée pour cela.

Mais au fond, que toutes ces affections, que toutes ces satisfactions d’amour-propre sont vaines! Thérèse se sent pressée par la vérité cruelle et inéluctable de la grande idée qui l’obsède, l’idée qui domine la vie ascétique, et qui, à travers les plus douloureuses épreuves, conduit au renoncement et à la sainteté. Elle entrevoit l’envers de la toile où est peinte la futile image de ce monde. Ce monde futile et inconsistant, la vraie et seule sagesse consiste à le nier: remonter la pente de la Chute originelle, imiter la Rédemption. Le Christ incarné s’est abaissé vers nous pour retourner vers son Père. L’incarnation!

Mystère insondable! Arriver à secouer ce poids accablant de la chair, vaincre le courant de la Chute, lutter contre la puissance inconnue et formidable qui précipite l’âme humaine vers l’abîme des sens et la mort de la matière, soulever le fardeau des siècles de damnation qui nous écrasent, se dresser contre sa propre chair, contre des myriades et des myriades d’êtres entraînés par le torrent de la Chute, contre l’humanité entière et contre l’univers entier,—quelle entreprise à donner le vertige et quelle agonie pour celui qui se sent marqué du signe de la sainteté! Rompre le sortilège et l’esclavage de l’âme incarnée!…

Justement, lorsque Thérèse affronte pour la première fois ce redoutable mystère, elle est religieuse au monastère de l’Incarnation, sur l’emplacement de l’ancien ossuaire juif, en un lieu encore tout pénétré des influences charnelles de la synagogue. Frappant sujet de méditation pour la novice du Carmel! Nous ne pouvons pas avoir la prétention d’entrer dans le secret de sa pensée, ni d’en préciser le thème. Ce qui est certain, incontestable, c’est l’horreur du monde chez cette jeune fille qui le connaissait à peine,—horreur combattue, il faut le redire, par la persistance, en elle, de certains attachements, de certains goûts, qui peuvent nous paraître véniels, mais qui n’en sont pas moins contraires à la perfection.

On ne saurait trop appuyer sur ce sentiment très fort, qui paraît avoir commandé et orienté, dès ce moment, toute la vie spirituelle de Thérèse: l’horreur du monde. Qu’elle l’ait eue, pour ainsi dire, de naissance,—rappelons-nous sa fuite enfantine à la recherche du martyre et de la félicité céleste,—c’est là, chez elle, un des premiers et des plus évidents signes de la sainteté. Au commun des hommes il faut, pour arriver à un pareil sentiment, non seulement le spectacle de l’ignominie et de la cruauté foncière de la créature, de la stupidité et de la brutalité de l’univers mécanique, mais une expérience personnelle, douloureuse et mille fois répétée de tous les désenchantements et de tous les désabusements. Même après cette expérience, nous ne comprenons guère les raisons de l’ascète, tout ce qui justifie une négation si totale. Nous sommes tellement entraînés par le torrent de la Chute que nous devons faire un grand effort contre nous-mêmes pour parvenir à nous mettre sous les yeux cet «envers de la toile» qui est l’habituel sujet de contemplation ou de méditation pour l’homme de renoncement: la corruption congénitale de la Faute, le mal au dedans comme au dehors de nous:

Ah! Seigneur, donnez-moi la force et le courage De contempler mon cœur et mon corps sans dégoût!…

Tous nos efforts, toutes nos actions et toutes nos pensées immédiatement faussées et dépravées par cette malice originelle. Pas un acte de vertu, pas une idée haute et noble qui ne suscite immédiatement sa caricature satanique. Le masque grimaçant du Mauvais se dessinant à travers les apparences les plus fascinatrices, ou les plus placides et les plus rassurantes. Cette omniprésence du Mauvais se dégageant triomphalement des époques les plus platement matérielles, comme la nôtre, où le culte d’un univers sans âme et d’une raison sans contrepoids ramène le prétendu civilisé à toutes les dépravations de l’instinct et à toutes les atrocités de la barbarie: déchéance infernale d’autant plus effrayante que la mollesse des âmes semble interdire l’espoir de tout remède… A côté de ce drame immanent de la Damnation, la perpétuelle duperie de «ces plaisirs légers» dont on dit qu’ils aident à supporter la vie. Le sentiment de l’inconscience, de la sottise, de la tromperie volontaire dont ces plaisirs sont faits. L’illusion du souvenir ou du désir qui nous fait croire à des fantômes de beauté ou de bonheur, toujours situés hors de nos prises. La pourriture, l’odeur fétide, le filet saumâtre mêlés à toutes nos jouissances. Nos moindres joies tout de suite corrompues ou flétries… Oui, pour vivifier en nous ces désolantes notions, nous sommes obligés de nous violenter, tellement la pleine conscience en est rare dans nos esprits, alors que, de temps en temps, le sentiment en est si cruel, quelquefois douloureux à mourir, dans nos âmes et jusque dans nos chairs. Pour lever la tête au-dessus du torrent de la vie d’en bas qui nous emporte, une contrainte pénible, et que nous ne pouvons pas supporter longtemps, est nécessaire.

La jeune postulante de l’Incarnation n’eut pas besoin de s’infliger cette contrainte ni de faire les expériences amères qui conduisent au détachement. Dès le début, par une grâce spéciale, elle fut instruite de la duperie du monde. Elle fut la lèvre qui se détourne du vase avant même d’y avoir goûté. Elle a eu tout de suite le pressentiment de l’âme élue, qui devine la déception et la catastrophe finale où se précipite la vie d’en bas.

Alors, s’il en est ainsi, ne vaut-il pas mieux en finir au plus vite avec cette illusion mauvaise. D’un bond s’élancer vers le bonheur! Mais par quels moyens? Le martyre! Le Cloître?… Le martyre n’est pas toujours possible, tandis que le cloître est toujours ouvert aux volontés intrépides… Mais quels délais il oppose aux impatiences de la charité et du sacrifice! Quelles minuties, quelles routines de dévotion, sans parler de l’inintelligence trop fréquente, de la petitesse d’âme des supérieures ou des directeurs spirituels! Enfin, il est des couvents où l’on ne se sent pas assez défendu contre le monde, parce que la règle y est mal observée, ou trop molle. Est-ce que le couvent de l’Incarnation ne serait pas dans ce cas? Thérèse ne pouvait s’empêcher d’y remarquer bien des tolérances fâcheuses dont elle s’affligeait et, à de certains moments, se désespérait.

En cette extrémité, elle en vint à envier une de ses compagnes, une pauvre religieuse, qui se mourait d’une maladie effroyable et dégoûtante. Probablement atteinte d’une péritonite tuberculeuse, son ventre s’était crevé de fistules par où elle rejetait les matières que l’on devine. Les autres nonnes, épouvantées, se détournaient avec horreur d’un tel spectacle. Thérèse, au contraire, se l’imposait, malgré sa répulsion. Elle enviait la patience de la moribonde, et elle demandait à Dieu de lui envoyer la même maladie, de la faire souffrir et mourir de la même façon, afin d’abréger son temps d’épreuve et de la conduire, par la voie la plus brève, au bonheur…

C’est après avoir traversé ces agitations et ces angoisses qu’elle prononça ses vœux. Peut-être cet état de trouble se prolongea-t-il au delà de sa profession. Il est très vraisemblable qu’elle ait douté alors, sinon de l’excellence de la vie monastique, du moins de la possibilité de la réaliser complètement en un couvent aussi relâché que celui de l’Incarnation. Certains mots de blâme léger qui lui échappent, en parlant de ce monastère, nous autorisent à penser que, dès cette époque, elle en voyait tous les défauts. Allait-elle prononcer des vœux éternels, sans avoir confiance dans la règle qui devait lui permettre de les observer? Il semble bien qu’elle ait eu, au dernier moment, cette affreuse tentation. Et pourtant elle alla jusqu’au bout. Elle fit sa profession, comme il était convenu, un an après avoir pris l’habit, le 3

novembre 1537: c’est du moins la date admise par les plus récents biographes de la Sainte. Mais elle souffrit cruellement de cette résolution suprême. Elle eut à soutenir une lutte intérieure, aussi pénible que celle de l’année précédente, pour se résoudre à entrer au couvent. Longtemps plus tard, elle se souvenait encore de ces affres terribles. Faisant allusion aux répugnances qu’elle dut surmonter pour se mettre dans l’obéissance absolue de son directeur le Père Gratien, elle ajoute: «Je n’ai jamais, ce me semble, pas même pour ma profession, éprouvé un tel combat.»

Comme à Notre-Dame-de-Grâce, ces troubles intérieurs la rendirent très malade. A ces causes morales s’ajoutèrent des causes physiques dont elle-même eut conscience. Elle nous dit que le changement de vie et de nourriture contribua certainement à cette altération toujours plus inquiétante de sa santé. Elle avait des maux de cœur et des syncopes, qui épouvantaient ceux qui en étaient témoins. Très frappées de ces symptômes, les religieuses en concluaient que Thérèse ne pourrait jamais supporter le régime du couvent. Et, comme elles la voyaient fréquemment pleurer, elles se persuadaient de plus en plus que cette nouvelle recrue regrettait le monde. Bientôt celle-ci fut dans un tel état, ses crises se multiplièrent avec un caractère si alarmant, que la prieure renvoya Thérèse à la maison paternelle. Notons qu’elle ne cessait pas pour cela d’être religieuse. La règle de l’Incarnation, où la clôture n’était pas absolue, admettait ces sorties. Il demeurait entendu que la malade rentrerait au couvent dès qu’elle serait guérie.

Les médecins consultés par Alonso de Cepeda ne comprirent rien à la maladie de sa fille: c’était, en effet, un mal très particulier. Ils finirent par l’abandonner, convaincus qu’il n’y avait pas de remède.

Alors, en désespoir de cause, on résolut de s’adresser à une empirique, une femme qui avait la réputation de guérir ce genre d’infirmités avec beaucoup d’autres. Était-ce une paysanne, moitié rebouteuse, moitié sorcière? On peut se l’imaginer comme on voudra. Tout ce que nous savons de certain c’est que cette femme habitait Becedas, une bourgade, située en pleines montagnes, à quinze lieues environ d’Avila. Mais il fut convenu que le traitement ne commencerait qu’avec la belle saison, pendant l’été de l’année suivante. Or on était au début de l’hiver.

De ce fait on peut conclure que Thérèse ne se trouvait pas, alors, à toute extrémité et que sa maladie pouvait attendre,—et même longuement attendre, puisque des mois se passèrent jusqu’à sa cure. D’autre part, cette cure étant remise à l’été, il est à supposer que, pendant les mois d’hiver, Becedas était difficilement accessible, sans doute, à cause du mauvais état des chemins. Peut-être la guérisseuse employait-elle des eaux au traitement de ses malades, et la saison d’eaux ne commençait-elle qu’avec l’été, comme c’est ordinairement l’usage. Quoi qu’il en soit, la jeune carmélite, qui souffrait probablement de troubles nerveux, s’arrêta à mi-chemin de Becedas et passa l’hiver chez sa sœur, à Castellanos de la Cañada. Son amie, Jeanne Suarez, qui l’avait précédée à l’Incarnation, l’accompagna pendant le voyage et resta auprès d’elle pendant tout son séjour à la campagne.

Comme l’année d’avant, les deux jeunes voyageuses firent une première halte à Hortigosa, chez le vieux Pedro de Cepeda, l’oncle de Thérèse.

Celui-ci, qui était sur le point d’entrer en religion, lui aussi, s’adonnait plus que jamais aux pratiques de la dévotion et aux lectures de haute spiritualité. Il mit entre les mains de sa nièce un livre qui détermina chez celle-ci un véritable bouleversement intérieur et qui eut une influence décisive sur l’orientation de sa vie nouvelle. Ce livre, c’était le Troisième Abécédaire de Francisco de Osuna, religieux franciscain, qui, dans une série de traités mystiques, s’était proposé d’exposer le développement et de codifier les règles de la vie spirituelle. Des phrases comme celle que voici durent être, pour Thérèse, une véritable révélation: «_Il est possible d’obtenir sans trop de difficulté, en cette vie mortelle, la communion du Dieu immortel, plus étroite et plus aimante entre l’âme et Dieu qu’entre un ange et un autre, si élevés soient-ils._» On juge du retentissement d’une pareille promesse dans l’âme troublée et angoissée de cette jeune fille de vingt-deux ans. La route vers ce bonheur, auquel elle aspirait depuis si longtemps, lui était montrée. Certes, elle savait bien qu’elle devait aimer Dieu, elle s’y efforçait en toute conscience. Mais l’amour qui s’adresse à un être lointain et inaccessible, l’amour qui ne s’unit pas à son objet n’est qu’une pâle image de l’amour véritable. Et voici qu’une voix amie et digne de toute confiance révélait à Thérèse que cette union est possible dès ce bas monde!… Quel rêve! Elle ne vivait que pour cela. On peut être sûr que, dès cet instant, elle se jeta de tout son cœur à la conquête de cet Amour, qui est l’unique Réalité, comme il est l’unique Bien. Dès cet instant, elle désira la possession de l’Aimé. Elle la désira avidement, instamment, comme un homme qui meurt de soif cherche l’eau du puits qui le sauvera. Boire cette eau, tout de suite! tout de suite! autrement, je meurs!… Cette soif brûlante ne sera pas, chez elle, une banale métaphore de dévotion. A force de la crier, cette soif, elle finira par en faire passer sur nos lèvres et jusque dans nos veines l’aridité torturante et pourtant pleine de délices et de pressentiments…

La voilà donc qui s’engage dans ce chemin de perfection, au terme duquel est la suprême joie. Mais, quelque habitude qu’elle ait déjà de la vie intérieure, elle ne se doute que très confusément des épreuves qui l’y attendent. Sans doute pour ne pas la décourager dès ses premiers pas, son guide franciscain l’assure que ce chemin n’est pas trop difficile.

Peut-être qu’elle le croit, en ces premières minutes d’éblouissement sur le seuil de la voie lumineuse. Et, comme il arrive d’habitude aux débutants de la vie dévote, des grâces lui sont accordées pour l’y attirer davantage. Elle nous dit qu’elle avait déjà «le don des larmes».

Rappelons-nous que, dès son séjour à Notre-Dame-de-Grâce, elle le demandait à Dieu. A l’Incarnation, pendant son année de noviciat, elle avait dû s’exercer à la méditation affective et arriver à obtenir ce bienheureux don, qu’elle regrettait si amèrement de ne pas avoir.

«J’aurais bien pu, dit-elle, lire d’un bout à l’autre tout le récit de la Passion, sans tirer de mon cœur une seule larme, tellement je l’avais dur et sec…» Maintenant elle pleurait en méditant les mystères douloureux. Mais ces larmes pieuses ne sont pas seulement de pitié ou d’attendrissement, elles sont aussi d’enthousiasme et d’exaltation. Il arrive qu’une phrase, un mot prononcés à l’improviste et faisant allusion à tel mystère ou à telle sublimité de la foi déchaîne dans l’âme une émotion qui la transporte et qui excède à ce point son habituelle faculté de sentir que la chair défaille avec elle et qu’elle fond en larmes. Il y a une telle disproportion entre la cause fortuite qui a provoqué l’émotion et cette émotion même que l’on peut y voir une véritable grâce.

Mais Thérèse, à cette époque, pendant son séjour à la campagne, soit à Hortigosa chez son oncle, soit à Castellanos de la Cañada, chez sa sœur et son beau-frère, fut l’objet de grâces bien supérieures à celle-là.

Aidée seulement du Troisième Abécédaire, elle s’éleva parfois jusqu’à l’oraison de recueillement ou de quiétude, et même jusqu’à l’oraison d’union, sans cependant se rendre compte de ce qu’elle éprouvait et sans apprécier de telles grâces à leur haute valeur. D’ailleurs, ces états nouveaux et extraordinaires duraient fort peu de temps, l’espace d’un Ave Maria, nous dit-elle. Elle ne connaissait qu’une chose, c’est qu’elle y goûtait de grandes joies et qu’elle en tirait un grand bénéfice moral. Elle se fortifiait, en particulier, dans le renoncement, au point qu’elle se sentait le courage,—ce sont ses propres paroles,—«de fouler le monde entier sous ses pieds».

Cette âme juvénile se faisait illusion. Elle était encore bien loin du but. Pour arriver à se détacher à peu près complètement du monde, il lui faudra les souffrances d’une terrible maladie, qui lui prouvera jusqu’à la plus cruelle évidence qu’elle n’est pas faite pour la vie du monde.

Cette maladie providentielle ne va pas tarder à se déclarer: Thérèse y verra l’exaucement de la prière désespérée par laquelle elle avait demandé à Dieu de la faire souffrir et même mourir, comme cette religieuse de l’Incarnation atteinte d’un mal horrible, qui épouvantait toute la communauté. Mais, pour l’instant, il semble qu’elle ait oublié ce redoutable vœu. Elle est toute à la douceur des grâces dont elle commence seulement à faire l’expérience. Dans son étonnement, elle ne sait pas très bien ce qui se passe en elle. Elle sent qu’elle manque de direction spirituelle. Il lui faudrait un guide, un confesseur expérimenté et savant, capable de l’éclairer et de comprendre une âme extraordinaire comme la sienne. Pendant de longues années, elle le cherchera inutilement. Et toutefois, dans l’ardeur de ce désir et son extrême ignorance de tout, voici qu’elle s’imagine l’avoir découvert,—avoir trouvé ce guide unique,—et cela précisément, à Becedas, où elle doit suivre un traitement pendant les mois d’été.

Ici, se place un épisode, à la vérité un peu étrange,—du moins pour ceux qui conçoivent mal les amitiés mystiques et, en particulier, celles de sainte Thérèse,—épisode qui prête à toutes les insinuations et qui peut être interprété (comme il l’a d’ailleurs été) de la façon la plus perfide. Il suffit pour cela, de forcer légèrement les textes, de les «solliciter doucement» comme disait Renan, ou même de se jeter avec parti pris en plein contre-sens. C’est surtout pour préciser de tels passages de l’autobiographie de la Sainte qu’il faut se défier des traductions. Seul, le texte original, lu et relu cent fois à la lumière de l’esprit thérésien, peut permettre de saisir ou d’entrevoir les dessous psychologiques d’une confession comme celle-là, à la fois si pudique et si sincère, et qui risque d’égarer le lecteur non averti par les raffinements même de sa sincérité et par les extrêmes délicatesses d’une humilité et d’une conscience jamais satisfaites.

Voici le fait dans sa brutalité. En arrivant à Becedas, Thérèse fit la connaissance d’un prêtre, à la vérité sans grande culture (véritable défaut à ses yeux, car elle a toujours aimé les doctes) mais intelligent, à ce qu’il paraît, et plein de bonnes qualités. Elle se confessa à ce prêtre, fut charmée de son intelligence, et, tout de suite, avec son habituelle promptitude à l’enthousiasme, elle crut avoir enfin rencontré le directeur idéal, dont elle avait tant besoin. Le confesseur, surpris d’une telle pureté d’âme, se sentit tout pénétré de respect puis bientôt d’admiration pour cette religieuse si jeune et déjà si parfaite. L’admiration ne tarda point à devenir une amitié fervente, amitié que Thérèse s’empressa de payer de retour. Dans son désir de plaire, dans sa peur de causer à autrui la moindre peine, elle s’y croyait obligée. Elle nous l’a dit à propos de ce cousin qui l’avait aimée avant son entrée à l’Incarnation, et elle nous le répète à propos de ce prêtre. Dès lors, ce furent entre eux de longs et fréquents colloques. Ces entretiens ne roulaient que sur Dieu, ou sur des sujets spirituels. Thérèse s’y abandonnait avec d’autant plus de sécurité qu’elle avait commencé par affirmer à son nouvel ami que, pour rien au monde, elle ne voudrait commettre un péché mortel. Le confesseur lui avait affirmé la même chose. Dès lors, ils crurent pouvoir s’aimer chastement en Dieu. Thérèse ne s’en cache point. Elle nous le dit expressément: «_Je l’aimais beaucoup._» Mais d’un amour qui ne cherchait que le bien de son âme. Le prêtre, qui se sentait loin d’une telle vertu, finit par lui avouer sa propre indignité: depuis sept ans, il vivait en concubinage avec une femme du pays, et cette liaison causait un grand scandale; ce qui n’empêchait pas ce prêtre, ajoute la Sainte, de dire la messe. Un tel aveu, tout en lui inspirant de l’horreur, augmenta encore son affection pour lui. «Le pauvre, dit-elle, n’était pas si coupable!» Elle savait son bon naturel et ses intentions vertueuses: c’est cette mauvaise créature qui, avec ses intrigues et ses maléfices, avait tout fait!… Alors Thérèse se passionna pour sauver cette âme. Finalement, le prêtre, «pour lui faire plaisir», lui livra une petite figure de cuivre que cette femme l’obligeait à porter à son cou comme une amulette. Thérèse la jeta dans la rivière: «A partir de cet instant, dit-elle, ce fut comme s’il s’éveillait d’un grand sommeil, et, se souvenant de ce qu’il avait commis pendant ces dernières années, il s’épouvanta et s’affligea de sa perdition, au point qu’il se mit à la détester.» Il rompit sa liaison, changea complètement de vie. Un an après, il était mort…

Tel est cet épisode, qui pourrait, en somme, s’intituler: histoire d’une conversion. Mais il n’est pas malaisé, avec un esprit tant soit peu prévenu d’y voir tout autre chose. Des freudistes s’empresseront d’y constater une belle manifestation de sexualité contrariée, de même que Charcot et son école, aux temps où l’on croyait encore à leurs théories, n’y eussent vu qu’un phénomène fortement entaché d’hystérie… Et quand cela serait! Quand il n’y aurait à la racine de cette affection toute spirituelle quelque chose de purement physiologique (ce qui n’est nullement démontré), qu’est-ce que cela peut nous faire? La théologie enseigne que nos passions, en elles-mêmes, ne sont ni bonnes ni mauvaises. Tout dépend de la fin consciente et volontaire qu’on leur propose. C’est cette fin qui donne son caractère à l’acte passionnel. Il n’y a de différence que dans la fin poursuivie, mais cette différence met un abîme entre les deux. Or, il est certain que Thérèse, quelles qu’aient été d’ailleurs les racines obscures de son affection, se proposait alors une fin qui est la négation même de l’acte charnel.

Il n’en est pas moins vrai que, réfléchissant par la suite sur cette aventure, et peut-être dès le premier moment, elle en éprouva de grands remords. Qu’avait-elle donc commis de si répréhensible?

Il est bien certain, d’abord, que, de part et d’autre, il ne se passa rien que de parfaitement innocent. La carmélite était fort surveillée.

Son père, sa sœur, son amie, Jeanne Suarez, l’avaient suivie à Becedas.

En outre, elle était malade, suivait un traitement quotidien et, autant qu’on en peut juger, peu ragoûtant. Enfin, ce qui valait mieux que tout cela, elle était défendue contre toute faiblesse, par sa volonté de ne pas pécher. Et nous savons déjà ce que valaient la volonté et le sentiment de l’honneur chez cette fille de hidalgo… Malheureusement il ne semble pas qu’il en ait été de même pour son ami. Elle l’avoue: «Cette grande affection qu’il avait pour moi, je n’ai jamais eu l’idée qu’elle fût mauvaise. Cependant, elle aurait pu être plus pure…» Et, aussitôt après, elle ajoute: «Mais il y eut des occasions, où, si je ne l’avais pas mis si complètement en présence de Dieu, il aurait péché plus gravement…»

Et voilà ce qui inquiète si fort la conscience de Thérèse: elle a donné à autrui l’occasion de pécher! Involontairement sans doute. Pourtant, n’a-t-elle pas mis une coquetterie plus ou moins étudiée à se faire admirer de ce pauvre prêtre de village, qui certainement n’avait jamais rencontré une pénitente de cette qualité, surtout si habile et si brillante dans ses discours? N’avait-elle pas goûté un plaisir secret à sentir son ascendant sur une âme masculine et enfin toute la puissance de son charme? Pis que cela! Elle avait éprouvé une sorte de délectation, d’un caractère un peu trouble et équivoque, en tout cas un peu étrange chez une jeune religieuse, à s’occuper si passionnément de cette louche histoire d’amour compliquée de sorcellerie… Et pourtant elle avait voulu sincèrement sauver une âme, et elle y avait réussi!

Mais Thérèse sentait bien que la fin ne justifie pas les moyens et que peut-être elle avait été trop loin dans son amitié spirituelle pour ce prêtre. Ce sera, longtemps encore, sa grande imperfection: elle ne saura pas se défendre assez contre les élans de son cœur et les scrupules de son amitié. Cette fois, elle a conscience qu’elle a détourné de Dieu une âme qui lui appartenait déjà tout entière: la sienne! La lecture du Troisième Abécédaire, ses exercices de piété à Castellanos de la Cañada ont commencé en elle le grand œuvre du renoncement total: elle se sentait de plus en plus détachée du monde et des créatures. Elle tâchait à se mettre en harmonie avec l’ordre d’en haut. Et voici que, dès son arrivée à Becedas, le démon, comme elle le dit, travailla «à décomposer son âme.»

Eut-elle conscience, sur le moment même, de cette «décomposition»

spirituelle, de ce trouble où la jetait l’amour excessif des créatures?

Et par ces mots il faut entendre une affection peut-être dangereuse pour une âme angélique comme la sienne, mais assurément exempte de tout mal.

Ce qu’il y a de sûr, c’est que l’état de sa santé déjà si atteinte ne fit qu’empirer. Le traitement barbare auquel la soumit la rebouteuse de Becedas la réduisit à une telle extrémité que son père dut la ramener au plus vite à Avila. Les remords qu’elle éprouvait de cette liaison trop exaltée et pourtant si pure contribuèrent-ils à exaspérer sa maladie nerveuse? Et tout cela joint à la stupide médication de la paysanne acheva-t-il de la terrasser? Quoi qu’il en soit, lorsqu’elle rentra au logis paternel, son mal avait fait des progrès effrayants.

Consultés encore une fois, les médecins prononcèrent qu’elle allait mourir…