Sainte Thérèse

Louis Bertrand · Chapitre 2 sur 27

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Sainte Thérèse

La Vocation

C’est une grâce que Dieu m’a faite: je plaisais partout où je me trouvais, et ainsi j’étais très aimée.

(_Vie de sainte Thérèse_, I.)

I

AVILA DES SAINTS

S’il y a un pays au monde qui ne ressemble pas à sainte Thérèse, c’est bien Avila, sa ville natale.

Voilà un beau démenti aux théories du dernier siècle sur l’influence des milieux: démenti partiel, nous l’allons voir, mais démenti tout de même, si l’on prend ces théories au pied de la lettre et dans un sens trop absolu et trop étroit. En tout cas, l’image qui se lève, pour nous, des écrits de la Sainte, ne correspond guère à l’aspect de son pays d’origine. Elle-même paraît en avoir eu conscience. Parlant des persécutions qu’elle eut à subir, à un certain moment, de la part de ses compatriotes, elle écrit dans une de ses lettres: «Ma patrie m’a traitée de telle sorte qu’on ne croirait pas que j’y suis née.» En réalité, il n’y avait point hostilité foncière entre Thérèse et les gens d’Avila. Ce ne fut qu’un désaccord passager. Mais c’est le caractère de la ville qui ne cadre guère avec l’idée que nous nous formons d’elle. Son paysage intérieur, si l’on ose dire, est fort différent du paysage d’Avila.

La physionomie de cette petite ville belliqueuse a quelque chose d’austère et de triste, voire d’un peu funèbre, et même, s’il faut tout avouer, d’un peu mesquin. Sauf la cathédrale et le très beau couvent de Santo-Tomas, bâti par les Rois Catholiques au temps de la plus grande splendeur dominicaine, les autres édifices n’ont rien qui retienne. Les églises Saint-Pierre, Saint-Vincent, Saint-André, qui offrent des parties curieuses, sont plutôt faites pour réjouir des archéologues.

Quant à la cathédrale, elle effraie un peu par son sévère profil de forteresse, à l’ornementation rare et fruste. L’intérieur, avec ses lourdes arcatures romanes en grès rouge, même là où elles s’allègent en tournant au gothique, cet intérieur de sanctuaire est tout à fait dépourvu de suavité et de joie. Les anciens «palais» de l’aristocratie locale sont de gros cubes de pierre, des quadrilatères quelquefois crénelés, sans autre décoration que d’énormes blasons en relief sur des surfaces toutes nues et percées d’étroites ouvertures: petites fenêtres bardées de grilles conventuelles, dure carapace de maçonnerie, qui, par ses rugosités et ses aspérités, semble repousser tout ce qui vient du dehors. Si l’on se hasarde à passer le seuil on s’arrête tout de suite devant la noirceur sépulcrale des vestibules, avec leurs bancs grossiers adossés au mur, pour les laquais et les gens d’écurie, leur grand escalier enseveli sous la poussière et les toiles d’araignées, et, çà et là, leurs bras de lumière ou leurs torchères en fer forgé. Rusticité et rudesse militaire, cela sent la caserne, la grange et la basse-cour. On s’étonne de ne pas y voir des poules. Mais il y en avait sûrement autrefois.

Avec cela, de petites rues médiocres, qui aboutissent à une enceinte de murailles médiévales percées de neuf portes et munies, nous dit-on, de quatre-vingt-six tours. Cette robe de pierre contribue encore à l’impression perpétuelle de lapidation qu’on éprouve en se promenant dans Avila. Cela donne assurément un caractère très particulier à la ville. Mais c’est massif et dur à l’œil, sans rien des beautés architecturales qui rehaussent les remparts d’Aigues-mortes, ou de la cité de Carcassonne. On aspire à s’évader de cette opprimante ceinture de pierre. Et il faut bien avouer que les échappées sur la campagne sont admirables, surtout par la Porte de Sainte-Thérèse, ou par la Porte du Maréchal, qui, du côté opposé, lui est presque symétrique. La première, au sud de l’enceinte, s’ouvre sur un grand paysage, un peu nu, un peu froid, mais assurément très beau. De la terrasse du Rastro, dont on a fait une petite promenade aux maigres ombrages, en avant des anciens remparts, à deux pas de la placette où s’élevait la maison natale de la Sainte, on jouit d’un horizon splendide. C’est cela sans doute qui a donné à la future fondatrice de tant de couvents son goût pour les «belles vues» et aussi pour les eaux courantes, car cet aride pays est arrosé par une vraie rivière. Tout près du regard, au-dessous de la terrasse, un faubourg poudreux, mais d’où émergent quelques «fabriques»

d’assez bon style, l’Hôpital général, Saint-Nicolas, Saint-Jacques. Puis la rivière, qui serpente au fond de la vallée, le rio Adaja, enjambé par un vieux pont en dos d’âne et bordé de petits peupliers minces comme des pinceaux, et, dans le lointain, derrière des ondulations de terrains aux tons âpres et heurtés, des lignes de montagnes, d’une transparence opaline presque africaine: la Sierra de Malagon, la Sierra d’Avila, et, plus au Sud, la noire Sierra de Gredos…

Ce paysage castillan a certainement de la noblesse et de la grandeur. La vue opposée, celle du Nord, est fort belle aussi, à de certaines heures, le matin ou le soir. Quand on monte, au moment du crépuscule, vers la Porte du Maréchal, le cintre de la haute baie semble s’ouvrir en plein ciel. Cette arche lumineuse se détache sur un fond d’or et d’outremer.

On franchit cette porte de Paradis et l’on s’arrête au bord d’un talus galeux, à l’herbe rare broutée par des chèvres et des brebis, et qui s’enfonce par une pente presque abrupte vers le vallon où se dresse encore aujourd’hui le campanile de Sainte-Marie de l’Incarnation, le premier couvent de sainte Thérèse. Au printemps, il y a de beaux soirs limpides. La campagne semble se recueillir pour la salutation angélique qui va monter de toutes les églises de la ville. De temps en temps, dans le grand silence, un tintement de clochette au cou un bélier. A perte de vue, de grises ondulations, auxquelles succèdent des défilés rocheux, hérissés de blocs erratiques,—toute cette région pierreuse et montagneuse, convulsée et tourmentée, qui emprisonne le regard du voyageur jusqu’aux environs de l’Escorial.

Il n’y a pas grand’chose, dans tout cela, qui rappelle la douceur et la joie thérésiennes. Si l’on veut absolument chercher des analogies entre certains paysages espagnols et certaines qualités du génie ou du style de sainte Thérèse, il faut s’adresser ailleurs. Peut-être la grasse plaine andalouse, avec ses moissons, ses immenses étendues brûlées de soleil, que dominent les sierras neigeuses, peut-elle passer pour symbolique de la manière thérésienne tout au moins dans les effusions mystiques de la carmélite avilaise ou dans ses prières et ses élévations, qui ont quelque chose d’étoffé et de légèrement oratoire, avec une extrême chaleur d’accent. Mais son style habituel m’évoquerait plutôt le paysage tolédan.

Ses ancêtres paternels étaient probablement originaires de Tolède. Son arrière-grand-père se nommait Alonso Sanchez de Toledo. Elle-même a beaucoup aimé Tolède et elle y a fait de longs séjours, pour ne pas dire qu’elle y a véritablement habité. Le climat lui convenait. Elle le trouvait «admirable»,—moins froid que celui d’Avila et moins chaud que celui de Séville. Elle vante, dans une de ses lettres, la jolie vue qu’elle y a sur le jardin de son couvent. Sa cellule lui plaisait à cause de cela. Bien qu’elle se plaigne fréquemment de la stérilité de la campagne environnante et de la difficulté du ravitaillement, elle se régale des coings et des confitures de Tolède et elle les célèbre volontiers. Il y avait, semble-t-il, une certaine affinité entre ce pays et certains aspects de son âme ou de son esprit.

De fait, quand je lis ces petites phrases sans apprêt, nerveuses, élégantes dans leurs raccourcis et leurs brisures familières, ces phrases nettes qui ne disent que ce qu’elles doivent dire et que colore, çà et là, une poussée d’émotion, un menu détail réaliste,—quand je songe à ce style inventé, qui sent son écrivain de race et qu’empreint une distinction patricienne,—je revois le très noble paysage que l’on embrasse du haut de l’étroite promenade qui surplombe le rempart, en sortant du Zocodover. La vue s’étend sur le faubourg d’Antequeruela et sur les belles ordonnances architecturales de l’Hôpital Saint-Jean-Baptiste, avec son dôme écailleux. Tout autour, des terrains d’un rouge passé, coupé de vert pâle. Et, au milieu de ces couleurs amorties, les blancs lumineux, les terres-de-sienne et les bruns ardents des maisons, sous leurs couvertures de tuiles, aux tons de fraise brûlée. Par places, les roses-brique, les rouges antiques, les traits de minium qui soulignent les assises d’un vieux mur. Ces murs de Tolède ont une beauté spéciale. Un petit âne devant une muraille tolédane faite de cailloux en arêtes, ou de moellons encadrés de briques, cette tache d’un gris plombé devant cette grande surface éblouissante truitée d’or et de rose, c’est un cuadro tout à fait. Par-dessus ces couleurs vives, un peu éteintes par le soleil, le dôme oriental, largement étalé, de Saint-Jean-Baptiste. Par derrière, les arrière-plans montagneux de la Véga, espaces désolés et nus, sans autre accident qu’une route toute blanche, qui monte entre deux dépressions de collines et qui expire au bord du ciel…

Rien d’extraordinaire dans une vue comme celle-là: de belles lignes, des tons rares, si rares, que je n’en ai rencontré nulle part de semblables, ou tout au moins d’aussi subtilement harmonisés. Pour caractériser cet ensemble, il me faut reprendre un mot employé plus haut pour le style de sainte Thérèse: la distinction,—distinction un peu hautaine, parce qu’elle décourage l’imitation. Pureté, légèreté, élégance sévère, grande intensité de lumière, voilà ce qui frappe dans ce paysage. Ici habite une race élue, occupée de nobles pensées. Il semble qu’il n’y puisse naître que des moines, des ascètes, des amoureux, des peintres et des poètes.

Confessons-le: ce rapprochement entre le paysage de Tolède,—tout au moins un aspect du paysage tolédan,—et le style ou la manière de sainte Thérèse, n’est guère qu’une impression ou un jeu littéraire. Ce qui est certain, c’est que la Réformatrice du Carmel, la nonne voyageuse, n’a pu être insensible à la beauté de ce spectacle,—et ce qui est encore plus certain, c’est que sa ville natale a très peu marqué son génie,—j’entends l’aspect tout extérieur de sa terre, la figure matérielle d’Avila. Il en va tout autrement pour le milieu moral avilais: la parenté, les amis, l’entourage de la Sainte ont exercé sur elle une incontestable et profonde influence.

D’abord sa famille: son père, sa mère, ses frères, ses sœurs.

Cette humanité espagnole du XVIe siècle fut quelque chose de très particulier,—et aussi de très particulariste. Au fond, elle n’est pas morte. Il en subsiste plus d’un trait assez facilement discernable dans l’Espagnol d’aujourd’hui. Ces hobereaux de petite ville, ces aventuriers, souvent de fort basse extraction, que la faim a chassés de leurs pueblos et lancés à la conquête du vaste monde, sont d’abord des hommes foncièrement religieux, des catholiques intransigeants, dont la foi exaspérée par le voisinage de l’Islam semble avoir pris un caractère de rigidité farouche et intraitable. Ce sont des hommes rudes, habitués à vivre à la dure et alliant très bien de certaines élégances fastueuses, voire de très réels raffinements avec la rusticité ou la grossièreté d’une vie misérable,—soldats de naissance, ayant les qualités et les vices du soldat de ce temps-là: pillard, sanguinaire, impitoyable, volontiers cruel. S’il vit sur sa terre, dans sa pigeonnière ou sa maison de famille, c’est le provincial enfermé dans ses traditions et ses mœurs ancestrales: plein de bon sens et d’esprit pratique, sachant défendre son bien et rédiger un contrat, chicaneur et processif à l’occasion, et, en fin de compte, conciliant tout cela avec des habitudes de piété et, très souvent, une solide dévotion poussée jusqu’à l’ascétisme et jusqu’à la mysticité.

L’homme espagnol de cette époque, il me semble que je le vois dans ce portrait peint par le Gréco, ce portrait célèbre du Musée de Madrid, qui représente un jeune hidalgo d’une trentaine d’années, vêtu avec une distinction raffinée et sévère. Nul ornement, nulle surcharge, nulle couleur voyante: un pourpoint de velours noir, une fraise et des manchettes en fine toile de Hollande, une imperceptible chaîne d’or, à laquelle pend un médaillon, une épée cruciale, au pommeau ciselé comme un ivoire, qui tient la place d’un chef-d’œuvre, ou d’un symbole religieux, qui a, dans ce tableau, la même importance que le visage de son maître. Ce visage, une longue figure à moustaches et à barbe en pointe, aux yeux extraordinaires, qui, à la vérité, ne semblent pas très intelligents, mais qui sont creusés par la méditation et tout chargés d’une crainte pieuse. Une belle main très effilée et très blanche est pressée contre la poitrine de ce jeune seigneur,—tandis que les yeux profonds et vagues semblent dire: «Ce cœur est à Dieu et à celle à qui j’ai donné ma foi. Je suis catholique et Castillan, et, à ce double titre, j’appartiens à la première aristocratie du monde. Craignez Dieu et ressemblez-moi, si vous pouvez!…»

Je me persuade que le père de sainte Thérèse avait plus d’un trait commun avec cet austère et élégant cavalier. Sa fille nous l’a représenté comme un grand homme de bien, insistant presque uniment sur ses vertus familiales, sa dévotion ardente, sa vie exemplaire, sa bonté d’âme. Rien de la brutalité soldatesque, ni de la cruauté d’un Pizarre ou d’un Cortès. Cet enfant de la guerrière Avila ne fut très probablement jamais militaire: «Mon père, écrit la Sainte dans son autobiographie, était un homme de beaucoup de charité envers les pauvres, de beaucoup de compassion envers les malades et aussi envers les serviteurs, jusque là qu’il ne put jamais se résoudre à avoir des esclaves, car il les avait en grande pitié. Une esclave d’un de ses frères étant une fois chez nous, il la traitait comme ses propres enfants. Il ne pouvait pas souffrir, disait-il, et il s’apitoyait de la voir privée de liberté…» Cette tendresse de cœur, cette humanité se retrouveront plus tard chez sa fille, mais surtout sa piété exaltée.

Alonso Sanchez de Cepeda mourut comme un saint, après avoir édifié Thérèse déjà religieuse et même l’avoir distancée dans la pratique de l’oraison. Sur son lit de mort, il exprimait ses regrets de n’être pas moine,—et dans un des ordres les plus austères. Toute cette famille avait la vocation du cloître. Aussi ce parfait chrétien n’admettait-il aucune frivolité. La jeune Thérèse, telle qu’elle se dépeint à nous, dut probablement en souffrir. Dans la maison familiale, on ne connaissait guère d’autre divertissement que la lecture. Encore le pieux hidalgo ne permettait-il à lui-même et aux autres que les livres de spiritualité, «les bons livres» comme les appelle Thérèse avec un accent de touchante reconnaissance. Toute sa vie, elle fut fidèle aux bons livres: elle tenait cela de son père. En somme elle lui dut ce qu’il y avait de plus solide et de plus sérieux dans ses qualités.

Ce hidalgo avilais ne possédait, à ce qu’il semble, ni la gaîté, ni l’aménité de sa fille, aucune de ses grâces souriantes. Il évoque le souvenir de ces belles grilles en fer forgé qu’on voit à l’entrée du Coro et de la Capilla Mayor, dans les églises espagnoles. Rigides et résistantes, il leur suffit d’être faites d’un métal excellent: elles ne souffrent, pour ainsi dire, aucun ornement.

Alonso Sanchez de Cepeda était un véritable patriarche qui laissa une postérité de douze enfants. Il faut dire aussi qu’il se maria deux fois.

Sa première femme, qui se nommait Catherine del Peso, lui donna une fille et deux fils. La seconde, Béatrice de Ahumada, qui avait quinze ans, lorsqu’il l’épousa, mit au monde neuf enfants, dont la future sainte Thérèse. Celle-ci fut une de ces créatures douces et résignées qui ne font que traverser la vie. Elle mourut à trente-trois ans. Son existence n’avait guère été qu’une longue maladie. Effacée, modeste, elle disparut sans bruit, comme elle avait vécu. Et pourtant sa fille nous dit qu’elle était très belle. La malheureuse ignorait sa beauté: elle s’habillait comme les vieilles personnes. Peut-être, sans la sévérité de la discipline conjugale, se serait-elle laissé aller à quelques faiblesses de sentiment. Elle lisait en cachette des romans de chevalerie. C’est sans doute ce tour d’esprit qui explique chez Thérèse, avec le don littéraire, ce qu’il y eut d’indulgent, de facile et de charmant dans son caractère, comme dans ses écrits.

Néanmoins, Béatrice de Ahumada était pieuse, d’une piété qui exciterait aujourd’hui l’admiration, pieuse comme son mari et comme ses enfants, tant les garçons que les filles: «Nous étions, dit Thérèse, trois sœurs et neuf frères…» Des deux frères du premier lit nous ne savons pas grand’chose, sinon que l’un d’eux, Juan Vazquez de Cepeda, fut militaire. La sœur, Marie de Cepeda, après la mort de la seconde femme de son père, servit de mère à Thérèse, sa cadette. Il est probable que, devenue veuve, elle entra au couvent de l’Incarnation, ou plutôt qu’elle s’y retira pour y finir dévotement ses jours. Quant aux frères du second lit, ce furent aussi, pour la plupart, de dévots personnages.

Six d’entre eux, au moins, s’en furent aux Indes chercher fortune. L’âge héroïque des Conquistadors était déjà passé, lorsqu’ils s’embarquèrent pour l’Amérique. Pourtant, la conquête était loin d’être terminée. Il fallait encore guerroyer ferme, si l’on voulait avancer, ou même simplement se maintenir. Le frère préféré de Thérèse, Rodrigue de Cepeda, mourut, les armes à la main, à Rio de la Plata,—et sa sœur le considéra comme un véritable martyr, parce qu’il avait donné sa vie pour le triomphe de la foi. Augustin, un des cadets de la famille, prit part, nous dit-on, à dix-sept batailles rangées contre les Péruviens. Certes on se ferait une idée fausse de ces «Américains», si on les voyait à travers la phraséologie conventionnelle de certains biographes de leur sœur. Ce devaient être de rudes et terribles gaillards, qui, peut-être, comme leurs compagnons d’aventures, n’avaient pas peur de rançonner et, à l’occasion, de torturer l’indigène. Les exactions et les cruautés des gouverneurs et des colons espagnols étaient telles que l’Église dut intervenir pour protéger les Indiens. Les évêques refusaient les sacrements aux fonctionnaires ou aux soldats qui maltraitaient les vaincus. Leurs atrocités auraient, paraît-il, révolté saint Louis Bertrand, au point qu’après quelques années d’apostolat, désespérant d’amender ces bandits, il aurait quitté la Nouvelle-Grenade et serait rentré, découragé, en Espagne.

Cependant, nous n’avons aucune preuve positive que les frères de sainte Thérèse aient été de si méchantes gens. Tout ce que nous savons certainement, c’est qu’ils obtinrent, en Amérique, des concessions de terres et des gouvernements, que quelques-uns y firent fortune. L’un d’eux, Laurent de Cepeda, revint à Séville avec de l’or américain, ce qui lui permit d’acheter une propriété aux environs d’Avila et de soutenir les fondations de sa sœur, la Carmélite. En somme, si l’on songe à l’honnêteté foncière de celui-ci, à sa piété sincère et exaltée, il est permis de croire que tous les frères de Cepeda se ressemblaient plus ou moins et qu’ils furent des exceptions parmi les féroces conquérants du Nouveau-Monde. Presque tous, pour le moins, firent une fin édifiante. Laurent, retiré dans sa ferme de la Serna, essaie d’imiter la vie ascétique de Thérèse. Elle est même obligée de modérer les excès de ses pénitences. Il meurt en état de grâce. Son plus jeune frère, Augustin, meurt, lui aussi, comme un saint, à Lima. La Mère Thérèse de Jésus qui l’avait précédé dans la tombe, lui apparaît au moment où il va rendre le dernier soupir, et c’est la sœur qui présente le frère devant le trône de Dieu…

Telle fut la ferveur religieuse de la maison où naquit la future sainte.

Pour l’éclosion d’une âme prédestinée, peut-on imaginer une serre plus chaude que celle-là? Sa ville natale était une autre serre de dévotion.

L’Avila de ce temps-là pouvait passer pour un vaste couvent. Ce n’étaient pas seulement les palais aux fenêtres grillées et farouchement clos des vieilles familles, qui lui donnaient un aspect conventuel. Mais les monastères, comme les églises, y foisonnaient. Deux ordres fameux y exerçaient un véritable magistère moral: les Dominicains et les Pères de la Compagnie de Jésus,—les premiers dans leur puissant et riche monastère de Santo-Tomas, passagère résidence des Rois Catholiques qui s’étaient appliqués à l’enrichir et à l’embellir, qui y avaient fait construire une magnifique chapelle,—et les Jésuites dans leur collège naissant de Saint-Gil, environné alors de tout un prestige de nouveauté, de science et de sainteté.

Le clergé séculier, de son côté, était non seulement une puissance avec quoi il fallait compter, mais un corps respecté pour ses lumières et ses vertus. De nombreux laïques pouvaient rivaliser, en cela, avec les clercs. Parmi ceux-ci, on citait tout particulièrement un prêtre avilais, maître Gaspar Daza, qui avait fondé une association d’ecclésiastiques voués à l’étude et aux bonnes œuvres, et qui semble s’être occupé aussi de direction spirituelle. Parmi les laïques, un gentilhomme nommé François de Salcedo, avait, pour lors, grand renom de piété et de science théologique. Pendant vingt ans, il suivit les cours professés chez les Dominicains de Santo-Tomas. Plus tard, après la mort de sa femme, il se fit ordonner prêtre et se consacra tout entier au service de Dieu et au soin des âmes. Ces deux personnages furent en relations avec la Réformatrice du Carmel,—et on peut dire que, pendant toute sa vie, ils exercèrent sur elle une réelle influence, ne fût-ce que par leur exemple. François de Salcedo, en particulier, fut pour Thérèse un véritable ami, un confident qui, néanmoins, l’épouvantait un peu par le caractère sombre de sa foi: elle blâmait notamment ses terreurs de l’Enfer. Quant à maître Gaspar Daza,—après un dissentiment passager,—elle finit par lui donner toute sa confiance, et elle a écrit de lui un magnifique éloge.

Tout ce petit monde avilais, clercs et laïques, s’observait sévèrement et jalousement, avec quelque chose de l’esprit malveillant et médisant des petites villes. Le moindre écart de conduite était exagéré jusqu’au scandale. Le moindre soupçon d’hérésie, ou même seulement de singularité de vie ou de doctrine, suffisait pour mettre les esprits en ébullition.

On juge, d’après cela, quel effet pouvait produire un milieu religieux aussi violemment exalté sur une âme prédisposée de naissance à la piété la plus haute et aux suprêmes émotions de la mystique. La jeune Thérèse, comme les autres enfants de son âge, n’a guère vu autour d’elle que des couvents, des hospices, des processions, et elle n’a guère entendu que les sonneries des cloches, les offices et les sermons des innombrables églises. La grâce de Dieu fit d’elle une sainte, mais les âmes des saints sont, en général, préparées par une longue ascendance chrétienne et par le travail secret de mille influences providentielles. On peut dire qu’une famille, une ville, une race entière ont collaboré à la sainteté de sainte Thérèse. Elle est devenue, aujourd’hui, une gloire nationale espagnole. Avila et l’Espagne peuvent prendre leur juste part dans cette gloire qu’elles ont aidé à naître.