Sainte Thérèse
Chapitre IV
LA PENSIONNAIRE DES AUGUSTINES
Le couvent de Notre-Dame-de-Grâce existe encore. C’est une vieille et sombre bâtisse, située en dehors des remparts et comme accrochée aux flancs pierreux de l’acropole avilaise. Il conserve une assez fière mine sous son fardeau de siècles. La loggia à colonnes qui précède sa chapelle s’ouvre sur une fort belle vue, la plus belle peut-être d’Avila. Elle domine la vallée et la rivière et, dans le lointain, la ligne onduleuse et tourmentée des sierras castillanes. Au sortir des petites rues étroites d’Avila, on éprouve là comme une impression de délivrance et de dilatation.
Mais l’intérieur, si j’en juge du moins par l’église, semble être une véritable prison. Dans un recoin obscur, à droite du chœur, on vous montre le confessionnal de la Sainte. C’est une espèce de guichet d’_in pace_, creusé dans une rude et épaisse maçonnerie. Il y fait humide et froid, il y fait noir surtout, un noir de puits ou d’oubliettes. On frémit à la pensée des terreurs qui devaient assaillir la pauvrette en ce lieu de ténèbres, qui lui apparaissait sans doute comme un vestibule de l’enfer. D’ailleurs la plupart de ces couvents d’Avila, les confessionnaux, les parloirs surtout, ont quelque chose de sinistre.
Au XVIe siècle, comme aujourd’hui encore, ce couvent était habité par des religieuses augustines cloîtrées. Mais, avec des novices, elles recevaient des pensionnaires laïques, recrutées, en général, dans l’aristocratie du pays. C’était, en même temps qu’un couvent, une pension, une sorte de maison de surveillance pour jeunes filles nobles, et non une maison d’éducation, au sens ordinaire du mot. Thérèse n’était donc point là pour son instruction: elle avait seize ans passés et il faut croire qu’elle avait appris, au logis paternel, tout ce qu’une jeune fille bien élevée de ce temps-là pouvait savoir. Ainsi, on l’avait mise chez les Augustines uniquement pour qu’elle fût gardée. Il y avait là une nuance qu’elle dut vivement sentir. Elle comprit que son père et sa sœur aînée se défiaient d’elle, et, comme sa conscience n’était pas tranquille, ni son cœur non plus sans doute, ce fut d’abord, pour elle, une véritable crise de désolation. Elle passa huit jours dans les larmes et le désespoir. Si elle pleurait tant, ce n’était point d’être enfermée. Elle nous avertit elle-même qu’en ce moment elle était lasse de la vie de dissipation qu’elle menait et qu’elle n’aspirait plus qu’au repos. Elle pleurait parce qu’elle se considérait comme une grande pécheresse, une grande coupable et parce qu’elle tremblait que son père n’eût soupçon de son innocente amourette avec son cousin. Elle se crut perdue, perdue de réputation d’abord, et puis perdue à tout jamais devant Dieu. Pour concevoir la profondeur de tels chagrins, il faut songer non pas seulement à l’extrême susceptibilité de conscience des âmes marquées pour la sainteté, mais à la sensibilité toute fraîche d’une nature virginale et romanesque. La moindre défaillance prend alors les proportions d’un désastre. L’idée même du péché est une souillure ineffaçable…
Dans cette grande détresse, elle ne vit plus qu’un remède, qui était de confesser son crime. Elle alla se jeter aux pieds de l’aumônier du couvent et elle lui avoua tout. Ce confesseur jugea sainement de ce qui se passait dans cette petite âme et il eut le bon esprit de la tranquilliser. Il lui dit qu’il ne voyait rien que de véniel dans ce qui la tourmentait et qu’en définitive tout serait pour le mieux si cela devait la conduire à un honnête mariage.
C’était la réponse du bon sens et de la sagesse pratique. Mais cette réponse se trompait d’adresse. Thérèse, un peu étonnée, ne comprit qu’une chose, dans les discours de son confesseur, c’est qu’elle devait se calmer et qu’elle n’était point aussi criminelle qu’elle l’avait pensé. Quant au mariage, elle ne se découvrait aucun goût pour cet état.
Elle nous dit même qu’_elle le redoutait_. Et cependant elle avait dû en accueillir l’idée comme les autres jeunes filles de son entourage: c’était une formalité que, tôt ou tard, il faudrait accomplir, mais qui n’excitait en elle aucun enthousiasme. Et pourtant si elle avait sérieusement aimé son cousin, le mariage aurait dû lui apparaître dans une perspective enchanteresse. Élevée comme elle l’était,—comme l’étaient les jeunes Espagnoles d’alors,—elle ne pouvait pas imaginer d’autre dénouement de cette intrigue galante. Le fait est que, si elle y pensait, c’était plutôt avec appréhension. Et ainsi il faut bien convenir que cette passionnette n’avait pas en elle de racines profondes. C’était un entraînement juvénile, pur mimétisme sentimental: le besoin machinal de faire comme les autres. Et sans doute aussi le premier élan d’un cœur qui ignorait encore sa véritable voie.
C’est tellement vrai que, si elle eût réellement aimé celui qui sans doute se disait déjà son novio, elle eût profité de l’indulgence de son confesseur, pour continuer ses relations avec le jeune homme,—relations d’autant plus passionnantes qu’elles devaient se faire clandestines. Thérèse était enfermée au couvent. Le novio ne pouvait plus correspondre avec elle que par des billets ou des messages. Et c’est bien en effet ce qu’il tenta. Il n’est ni grilles ni serrures pour un amoureux. Elle dut recevoir ces messages ou ces billets, puisqu’elle nous en parle. Mais elle n’y répondit point. «Comme il n’y avait pas moyen, dit-elle assez rudement, cela cessa bien vite.» Et la nouvelle pensionnaire fut tranquille.
Ce qui l’avait ainsi bouleversée, pendant les huit premiers jours, c’était la peur affreuse que son père se doutât de quelque chose. Or celui-ci n’avait rien manifesté. Elle était délivrée de sa plus grande crainte. Enfin son confesseur avait mis sa conscience à l’aise: elle respirait. A cette première semaine d’angoisse et de trouble, succéda une période de calme et de détente. Elle se trouvait même mieux chez les Augustines que dans la maison paternelle. Et cela se comprend assez bien, si l’on songe que, chez son père, elle vivait dans la compagnie assez bruyante de ses neuf frères et de sa plus jeune sœur. Pour elle qui eut, dès sa petite enfance, le goût de la solitude, cette promiscuité continuelle devait être un véritable supplice. Ici, du moins, elle pouvait s’isoler et se recueillir, en tout cas vivre dans cette paix conventuelle qui, déjà, avait pour elle tant d’attraits. Et puis, elle jouissait de la sympathie qu’elle inspirait aux religieuses et à ses compagnes. Elle sentait la puissance du charme qui émanait d’elle. Elle plaisait à tous et à toutes, et, comme chez son père, on la traitait, chez les Augustines, en enfant gâtée. Parlant précisément de son séjour à Notre-Dame-de-Grâce, elle écrivait: «C’est une faveur que Notre-Seigneur m’a faite: je plaisais partout où je me trouvais, et ainsi j’étais très aimée…»
Elle ne tarda pas à obtenir l’affection d’une religieuse qui surveillait le dortoir des pensionnaires. Celle-ci sans doute fut conquise par les façons aimables et enjouées de la jeune fille. Tout de suite, elle lui voulut du bien et comme le plus grand de tous les biens pour elle, aux yeux de cette nonne, ne pouvait être que le salut de son âme, elle essaya de l’y acheminer. Ce fut elle sans doute qui, la première, parla du cloître à celle qui allait en devenir une des gloires. La Mère Thérèse de Jésus, reconnaissante d’un tel bienfait, nous a conservé, avec le souvenir, le nom de cette pieuse initiatrice: elle s’appelait Marie Briceño. Et c’est à propos d’elle que la Sainte a écrit ces beaux mots: «Elle commença à me rendre le désir des choses éternelles.»
Qu’est-ce à dire? Ne sont-ce pas là de bien grands mots pour une enfant de seize ans, occupée jusque là de futilités et de vains bavardages avec ses cousins et ses petites amies? On ne manquera pas de dénoncer là une de ces erreurs de psychologie, dont on accuse ceux qui racontent leur enfance ou leur première jeunesse. On leur reproche de prêter à l’enfant qu’ils ont été des préoccupations, des idées, ou des sentiments qui ne leur sont venus, croit-on, que beaucoup plus tard. Et pourtant, ce grand «désir des choses éternelles», la petite Thérèse l’avait eu, pour ainsi dire, dès le berceau. Rappelons-nous le premier geste enfantin, dont elle eût gardé la mémoire: elle avait voulu s’enfuir au pays des Maures pour gagner le Ciel,—affronter le martyre pour obtenir une joie sans fin. Peut-on imaginer un plus violent appétit des choses éternelles?…
Ce grand désir, elle l’avait perdu dans l’effervescence de la puberté.
Et voici qu’une voix amie la remettait sur la route de son véritable destin. Mais la nature se rebellait dans cette jeune Espagnole ardente et qui semblait promise à d’autres joies que celles du cloître. Elle avouait à la surveillante son horreur du couvent. Elle en était, nous dit-elle, aussi éloignée que possible… Cependant elle devait se rappeler ses premiers jeux dans le jardin paternel: elle s’amusait, avec son frère Rodrigue, à construire des ermitages, ou bien elle jouait à la religieuse avec les petites filles du voisinage. N’y avait-il pas là l’indice d’une vocation? Tout cela, sans doute, ne laissait pas de la troubler, quand elle y pensait, n’ayant guère autre chose à faire dans cette oisiveté forcée du couvent.
On devine assez bien les propos qui devaient s’échanger alors entre Marie Briceño et la nouvelle pensionnaire. La religieuse remarquait que Thérèse, après avoir subi un accès passager de désespoir, avait l’air, maintenant, de s’acclimater à Notre-Dame-de-Grâce et même qu’elle s’y plaisait. Elle lui disait:
—Puisque vous vous trouvez bien ici, pourquoi n’y resteriez-vous pas toujours?…
Et Thérèse lui répondait qu’elle ne pourrait jamais se plier à la vie austère des Augustines. Elle admirait, certes, les vertus de ces saintes filles: elle les enviait même; mais elle se déclarait incapable de les imiter. Souvent, à la chapelle, elle les voyait, le visage inondé de larmes, au milieu de l’oraison, et avec une telle expression de béatitude dans leurs regards, qu’elle en était toute saisie et vaguement humiliée par comparaison avec son propre état. Alors elle disait à Marie Briceño:
—Comme je voudrais pleurer, moi aussi! Mais j’ai le cœur tellement sec que je pourrais bien lire d’un bout à l’autre tout le récit de la Passion, sans en tirer une larme! Ah! cela me fait une très grande peine!…
La sœur du dortoir lui remontrait que ces grâces viennent au moment où l’on s’y attend le moins. Ainsi, pour elle, ce qui avait décidé de sa vocation, c’était un texte de l’Évangile, lu par hasard: «Beaucoup sont appelés, mais peu sont élus». Et elle lui disait de quel prix Dieu récompense ceux qui sont dociles à cet appel.
De tels propos achevaient de bouleverser l’âme troublée de Thérèse.
Quelqu’un l’amenait doucement à renouer une conversation importune, qu’elle avait à peu près écartée pendant ses années de dissipation.
Encore une fois, la question du bonheur,—et du bonheur sans fin,—se posait pour elle. Ce bonheur qui n’est accordé qu’à quelques-uns,—beaucoup sont appelés, mais peu sont élus,—allait-elle le manquer, et le manquer par sa faute? Et la voie la plus sûre pour y parvenir, n’était-elle point le couvent? Allait-elle s’en détourner? Et pour quoi?… Pour de vains plaisirs, bientôt suivis d’une damnation éternelle! Il fallait choisir: le Ciel ou bien l’Enfer!… L’Enfer! tout son être frémissait et se révoltait à cette pensée. Elle ne pourra jamais s’y accoutumer. Elle éprouvera toujours une véritable répulsion à méditer sur l’Enfer! Et pourtant, c’est la Loi,—et même la Loi d’amour!
Personne ne l’a mieux exprimé que Dante, lorsqu’il inscrit ces paroles terribles au-dessus de la porte qui conduit à la Cité dolente: «La justice anima le Très-Haut qui m’a faite. Je fus l’œuvre de la divine Puissance et du premier Amour. Avant moi, il n’y eut point de choses créées, et moi je dure éternellement. Vous qui entrez, laissez toute espérance!…» Sans doute Thérèse y songeait avec épouvante, lorsque, dans l’église des Augustines, elle s’agenouillait devant ce sinistre guichet du confessionnal, cette porte étroite creusée dans la lourde maçonnerie, épaisse et opprimante comme un mur de cachot. Alors, la nécessité du salut s’imposait à elle, d’un poids écrasant. Elle devait quitter cette vie du monde, pour se tourner vers la vie véritable: le cloître était l’unique refuge. Mais son pauvre cœur de jeune fille aimante et aimée de tous protestait contre cette affreuse extrémité.
Non! elle ne serait jamais religieuse!… Ou, s’il fallait absolument l’être, qu’on lui fît grâce, qu’on lui permît de choisir un ordre moins sévère que celui des Augustines,—dont la règle pourtant n’était pas des plus rudes,—qu’on la laissât, par exemple, entrer au couvent de l’Incarnation, où les religieuses pouvaient aller et venir, sortir à leur guise, recevoir leurs parents et leurs amis! Justement Thérèse y avait une amie de son âge, qui avait déjà pris le voile et qui s’appelait Jeanne Suarez. Elle l’aimait chèrement. Jeanne l’aiderait à supporter les premières rigueurs de la vie monastique, elle la consolerait au besoin. Et puis, ce couvent de l’Incarnation semble avoir eu, à cette époque, un prestige d’élégance auquel la jeune fille ne pouvait pas être insensible. C’était sans doute le rendez-vous de tout le beau monde d’Avila…
Thérèse allait-elle faire comme son amie, Jeanne Suarez? Allait-elle entrer, elle aussi, à l’Incarnation?… Résolution cruelle à prendre!
Elle reculait avec effroi devant une telle détermination. Et notons que ce drame de conscience, qui, vraisemblablement, dura des mois, Thérèse n’en fit part à personne, pas même à Marie Briceño, ni à son confesseur: Qu’on ne dise pas qu’on essaya de peser sur sa conscience, qu’elle fut endoctrinée par les religieuses, par un confesseur fanatique, ou par sa famille,—qu’on jeta le trouble dans son esprit par l’épouvante de l’Enfer. Tout le travail psychologique, que nous avons essayé de résumer, s’accomplit spontanément dans l’âme de la jeune fille. Personne n’intervint, personne ne la força, sinon Celui auquel on ne résiste point et contre l’emprise duquel Thérèse luttait désespérément. S’il en avait été autrement, elle est tellement sincère qu’elle nous l’aurait dit. Mais, si l’on s’en rapporte à ses confessions, il faut bien convenir que Marie Briceño n’eut d’autre influence sur elle que celui de l’exemple et des conversations pieuses. Tout le drame du déchirement se passa entre Thérèse et Dieu.
Pourtant, à relire le texte de très près, j’ai peur d’exagérer ce qu’il y eut de dramatique dans ce conflit. Les pages si calmes de la narratrice ne donnent pas l’impression, pour l’instant du moins, d’une tragédie d’âme. Elle nous dit qu’elle se borna à demander aux religieuses de prier Dieu pour qu’il daignât l’éclairer sur l’état où elle pourrait le mieux Le servir. Mais cela même n’est-il pas l’indice d’une conscience angoissée?… Enfin, après que Thérèse eut passé environ dix-huit mois chez les Augustines, elle tomba malade d’une grave maladie. Il est infiniment probable, étant donnés son tempérament très particulier et sa sensibilité hyperaiguë, que cette maladie, où elle-même voit une intervention providentielle, fut la conséquence, non seulement de la claustration qu’elle subissait pour la première fois, mais de la crise morale où elle se débattait depuis son entrée à Notre-Dame-de-Grâce…
Que fut au juste cette maladie, qui paraît avoir mis ses jours en danger,—en tout cas, qui inspira d’assez vives inquiétudes à sa famille pour qu’il ne fût plus question de la renvoyer chez les Augustines? La Sainte, qui, dans son autobiographie, s’étend assez volontiers sur ses infirmités physiques, ne nous en a absolument rien dit. Et pourtant il serait fort important de le savoir. Était-ce une maladie ordinaire, ou une de ces mystérieuses crises, au caractère si complexe, dont elle eut à souffrir plus tard et qui semblent consécutives à un grand choc moral?
On voit l’intérêt de la question. Quoi qu’il en soit, le péril de mort où elle se trouva ne paraît pas avoir modifié ses sentiments. Telle elle était à Notre-Dame-de-Grâce, telle elle va se montrer à nous, pendant assez longtemps encore.
Sans doute, l’idée de prendre le voile la tourmente toujours. Mais elle persiste dans son indécision. Ce projet héroïque est combattu, en elle, par tant d’attraits toujours si puissants! On peut même croire que l’obsession du cloître a diminué, à ce moment, et qu’elle est reprise par le monde: ce qui est assez naturel chez une convalescente.
On l’envoya se rétablir à la campagne, dans la maison de sa sœur aînée,—celle qui lui avait servi de mère,—Marie de Cepeda, mariée à don Martin Guzman Barrientos.
Les deux époux habitaient un petit pueblo de quelques feux, sur la limite de la province d’Avila et de celle de Salamanque, un misérable hameau nommé Castellanos de la Cañada. En s’y rendant elle s’arrêta chez un de ses oncles, Pierre de Cepeda, qui vivait, lui aussi, fort retiré, dans un petit village, Hortigosa, à quelques lieues d’Avila. Comme tous les membres de la famille, cet oncle était un homme profondément religieux et de grande piété. Veuf, il finit par entrer dans les ordres, et la Sainte nous assure que sa mort fut celle d’un élu qui jouit déjà de Dieu. Ses entretiens ne roulaient, d’ailleurs, que sur Dieu et sur la vanité du monde. De quelle oreille la convalescente écouta-t-elle ces pieux propos? Il est probable qu’elle les goûtait médiocrement, s’il est vrai, comme elle nous le dit, qu’en ce moment-là, elle n’avait pas grande inclination pour les livres de piété. Son oncle lui demandait de lui faire la lecture et, bien entendu, ce dévot personnage, comme le propre père de Thérèse, ne lisait que des livres spirituels: «Je n’en étais point amie, nous dit franchement la jeune fille, mais je feignais le contraire, parce que je me suis toujours appliquée à plaire aux autres, si pénible que cela fût pour moi.»
Néanmoins, en dépit de ces dispositions plutôt frivoles, les paroles de l’oncle et les bonnes lectures firent une réelle impression sur son esprit. Elle recueillit inconsciemment ces religieuses influences, véritables semences de conversion, qui n’écloront que longtemps après.
Combien de temps passa-t-elle chez sa sœur et son beau-frère? Quelle fut sa vie à Castellanos de la Cañada? Y fit-elle des rencontres, y noua-t-elle des amitiés, qui, elles aussi, influèrent sur ses sentiments et sur sa détermination finale? L’imagination a libre carrière pour placer, à cette époque de la vie de Thérèse, les plus romanesques aventures. La vérité, c’est que cette pénitente qui n’a pas peur d’avouer ses fautes, n’a pas fait l’ombre d’une allusion à quoi que ce soit de pareil. Il est infiniment probable que son existence à Castellanos de la Cañada, fut aussi unie, aussi dépourvue que possible d’événements sensationnels, et qu’elle était partagée tout entière entre les soins du ménage et les exercices de dévotion.
Il en fut sans doute de même, lorsqu’elle rentra chez son père. Elle demeura à la maison paternelle pendant plus de quatre années encore. Et il paraît bien que, cette fois, elle s’y plaisait. Grande fille de dix-huit ans, elle dut s’occuper à son tour de la petite Jeanne de Ahumada, sa plus jeune sœur. Les aînés, les garçons, quittaient, l’un après l’autre, le vieux logis familial, pressés de se mettre au service de quelque capitaine et de s’embarquer pour les Indes. Il ne restait plus que le père et les jeunes frères et sœurs. Thérèse, avec ce don de commandement et d’organisation qui était en elle, prit en main la direction du ménage. Et il y a tout lieu de penser qu’elle s’en acquittait si bien que le vieil Alonso de Cepeda souhaitait de la garder auprès de lui aussi longtemps que possible… Pourtant, le moment était venu pour elle de se marier. Des partis lui furent sans doute proposés par les membres et les amis de la famille, à commencer par son père lui-même. Il ne semble pas qu’elle ait seulement arrêté sa pensée sur cette idée de mariage. Il importe de souligner ce fait, que Thérèse, sortie du couvent, a passé quatre ans chez son père, en véritable maîtresse de maison, qu’elle a dû certainement, avec sa beauté et sa naissance, être plus sollicitée que quiconque et que, pourtant, elle ne se maria point,—bien plus, qu’elle n’y pensa même pas: autrement elle nous l’aurait dit, elle se serait plainte qu’on eût contrarié son cœur et forcé ses inclinations. Rien de pareil! Et c’est un complet démenti à ceux qui prétendent que la véritable vocation de Thérèse était le mariage et que c’est sa chasteté forcée qui a produit ses extases et ses visions. A ce propos, qu’on veuille bien songer à une autre Carmélite célèbre, à Madame Acarie, devenue la bienheureuse Marie de l’Incarnation, qui non seulement se maria et donna le jour à plusieurs enfants, mais qui eut des extases avant, pendant et après son mariage.
Il faut bien que Thérèse ait manifesté, au contraire, son désir de ne point se marier, pour que son père, comme elle nous le dit, ait conçu l’espoir de la garder auprès de lui jusqu’à sa mort. Selon les idées du temps, une vieille fille ne pouvait que se consacrer au soin de ses parents infirmes ou âgés, ou bien entrer en religion. C’est à ce dernier parti qu’elle finit par se ranger.
Elle y eut beaucoup de peine. De toute évidence, elle était faite pour ce rôle de maîtresse de maison. Elle s’y complaisait certainement. En outre, elle aimait ses frères et ses sœurs et, quant à son père, elle avait pour lui plus que de l’affection: c’était de la vénération. Tout la retenait donc au logis. Sa carrière de vieille fille semblait tracée d’avance: elle marierait ses frères et sœurs, soignerait son vieux père jusqu’à son dernier soupir et elle finirait ses jours comme dame pensionnaire dans quelque béguinage, par exemple, au couvent de l’Incarnation, où une certaine vie mondaine était tolérée. Et pourtant, elle ne fit rien de tout cela. Elle prit un autre chemin, parce qu’elle était appelée ailleurs et qu’elle le sentait obscurément. Le souvenir de ses conversations avec Marie Briceño et avec son oncle Pierre, les lectures pieuses d’Hortigosa continuaient à l’obséder et à la troubler au plus profond de son âme. Alors, elle se sentait rendue à elle-même.
Elle retrouvait son âme d’enfant. Elle nous le dit en propres termes: «Je compris la vérité de ce que j’avais entrevu, quand j’étais petite, à savoir le néant de tout et la vanité du monde.» Et puis la peur de la damnation recommençait à la tourmenter. Assurer immédiatement son salut, lui apparaissait plus que jamais comme une nécessité pressante. Le cloître seul pourrait la sauver. Mais quelle agonie pour se déterminer à y entrer!…
Ce fut une véritable «bataille»,—le mot est d’elle,—une bataille qui dura trois mois, qui lui donna la fièvre, avec de grandes syncopes. Elle avait bien le désir d’être religieuse, puisque c’était, à ses yeux, l’unique voie de salut. Dans le même moment, elle lisait les lettres de saint Jérôme sur l’excellence de la virginité et de l’état monastique,—et ces lettres achevaient de la bouleverser. Toutes ses idées la poussaient à cette résolution extrême, mais elle n’avait pas la force de la prendre. Le grand ressort lui manquait: l’amour de Dieu.
C’est elle-même qui l’avoue à deux reprises. Et, d’autre part, son mépris du monde, son détachement de toutes affections terrestres, n’étaient encore pour elle que des idées toutes théoriques, qui ne vivaient guère que dans sa tête. Elle ne cessait de le répéter: elle adorait son père, elle aimait ses frères et le logis paternel. Tout cela, c’étaient des réalités très douces à quoi elle était plus fortement attachée qu’elle n’avait pu le penser. Aurait-elle jamais le courage de briser de tels liens? Était-ce même raisonnable? N’avait-elle pas beaucoup de bien à faire en restant dans le siècle?…
Ainsi donc, en dehors de ses idées religieuses, rien ne l’entraînait vers le cloître. Le couvent, elle le connaissait, Dieu merci! Elle avait vu chez les Augustines ce que c’est que la vie monastique, et elle s’en détournait avec effroi… Et pourtant, malgré son cœur, malgré tout, c’est vers le cloître qu’elle s’achemina. La vie s’offrait à elle, avec une foule de jouissances, dont elle savait le prix,—et c’est le renoncement qu’elle choisit. Si la vocation est un appel de Dieu, il n’y eut jamais vocation plus impérieuse, ni plus cruelle que celle-là!
Finalement, elle se décida à en faire l’aveu à son père. Elle lui dit qu’elle voulait être religieuse, afin de se lier en quelque sorte à sa résolution par point d’honneur: car, l’ayant dit une fois, cette Castillane n’était point fille à se dédire. Le père accueillit de la façon qu’on pense un tel projet. Malgré les instances des proches et des amis, que Thérèse avait su intéresser à sa détermination, il se montra inébranlable dans son refus. Tout ce qu’il put concéder, c’est que sa fille se ferait religieuse, si elle voulait, après sa mort, mais que, jusque là, elle resterait à la maison.
Elle écouta les volontés paternelles avec tout le respect qu’on devine.
Mais elle sentit que, si elle obéissait, elle était perdue à tout jamais. Elle se défiait de sa faiblesse, de son cœur surtout, que tant de chères habitudes retenaient dans le monde. Seul un coup de force pouvait rompre toutes ses attaches. «Il faut bien, dit-elle, que ce soit Dieu qui m’en ait inspiré le courage. Sans lui je n’aurais jamais pu en venir à bout!…» Elle eut ce courage. Elle persuada à un de ses jeunes frères, qui s’appelait Antoine, d’entrer en religion avec elle,—lui chez les dominicains de Santo-Tomas, elle chez les carmélites de l’Incarnation. Et c’est ainsi qu’un beau matin, ils s’évadèrent ensemble de la maison familiale et, comme deux fugitifs, s’en vinrent frapper à la porte du couvent…
Ce geste décisif, le plus solennel de toute la vie de Thérèse, avait été préfiguré, bien des années auparavant, lorsque avec son autre frère, Rodrigue, elle était partie pour le pays des Maures, afin de gagner la palme. Cette fois, c’était encore pour la même raison qu’elle partait: pour être bien sûre de ne pas manquer le bonheur,—et un bonheur, qui, comme les deux enfants se le répétaient avec ivresse, devait durer «toujours, toujours, toujours…»
DEUXIÈME PARTIE