Sainte Thérèse

Louis Bertrand · Chapitre 10 sur 27

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Sainte Thérèse

Chapitre IV

L’ADAPTATION A LA VIE MONASTIQUE

Thérèse est donc revenue à l’Incarnation. Son pauvre corps est exténué et comme anéanti. Sa tête est vide. Elle est incapable d’ordonner ses idées et de gouverner sa vie selon l’idéal qu’elle s’est fixé avant d’entrer au couvent. Tout ce qu’elle peut faire, c’est souffrir, résister, de toutes ses forces physiques et de toute sa constance d’âme, aux atroces souffrances de sa maladie, qui lui laisse maintenant quelque répit, mais dont elle est loin d’être complètement guérie. Elle a toujours ses fièvres, ses maux de cœur, ses vomissements, et elle est aux trois quarts paralysée. Dans ce triste état, elle ne peut que demander à Dieu le bon usage de la douleur. Elle arrive même à s’y complaire et, déjà, elle goûte la volupté de la souffrance comme moyen de purification et comme offrande d’amour: par là, elle s’unit aux souffrances du Bien-Aimé… Ah! qu’il lui donne la grâce de souffrir encore et encore pour Lui!…

La grâce suprême serait de mourir. Mais elle voit bien qu’elle ne doit pas mourir de son mal. Alors, s’il en est ainsi, il faut qu’elle guérisse, d’abord pour souffrir plus courageusement et aussi pour ne pas manquer ce pourquoi elle s’est enfermée dans ce monastère: le bonheur,—le bonheur qui doit durer toujours,—et l’amour qui en est la cause. L’union avec Dieu, l’oraison qui, par degrés, y conduit,—voilà ce à quoi elle aspire: «Toute mon angoisse, dit-elle, était de guérir, afin de me livrer à l’oraison dans la solitude.» Comme tous les vrais ascètes, elle avait un besoin physique de solitude et de silence. Or, à l’infirmerie, au milieu des autres malades, dans le bruit des conversations, des allées et venues, il lui était impossible de se recueillir et de pratiquer les règles d’ascèse que lui avait enseignées le Troisième Abécédaire. L’infirmerie dut être pour elle un véritable purgatoire, une prison où elle n’osait plus espérer sa délivrance.

Accablée d’infirmités comme elle était, quand pourrait-elle en sortir?

Les médecins ne savaient que la saigner, en la déclarant incurable. En désespoir de cause, se voyant «abandonnée des médecins de la terre», elle résolut de s’adresser à ceux du ciel. Elle fit dire des messes, recourut à des dévotions et à des prières «très approuvées», c’est-à-dire très raisonnables et très orthodoxes: car elle s’affirme ennemie des dévotions superstitieuses à quoi les femmes, avoue-t-elle, sont particulièrement sujettes. Elle guérit à la fin,—après trois longues années de souffrance,—et elle proclame que cette guérison elle la dut à l’intervention du grand saint dont elle allait faire désormais son protecteur et, si l’on ose dire, son conseiller: saint Joseph…

Pendant tout le temps de cette interminable convalescence, elle avait édifié le couvent par sa piété. Elle se confessait fréquemment, et dans le plus petit détail. Elle donnait l’exemple d’une scrupuleuse charité, au point que les absents se savaient en sécurité près d’elle et que sa réputation de personne charitable et discrète s’était même répandue au dehors. Son unique distraction était la lecture,—mais la lecture de ce qu’elle appelle «les bons livres». Sainte Thérèse a toujours beaucoup aimé la lecture. Nous verrons quel secours elle y puisa dans l’exercice de l’oraison. Aussi est-ce avec l’accent de la plus affectueuse reconnaissance qu’elle nous parle des «bons livres», ces amis sincères qui ne peuvent que nous faire du bien, qui donnent à notre esprit et à notre cœur tout l’aliment dont ils ont besoin. Ces bons livres il ne sert de rien qu’ils soient très nombreux. Si l’un d’eux se préoccupe réellement du bien de l’âme et de sa guérison, il a tout dit: le reste est inutile. On peut trouver toute sa nourriture dans l’_Imitation de Jésus-Christ_, ou dans les Confessions de saint Augustin. Bien qu’elle aimât beaucoup la lecture, la Sainte n’a lu, en somme, qu’un petit nombre de livres, mais avec lenteur et avec amour, en extrayant d’eux toute la substance spirituelle dont ils sont pleins… Au milieu de ces pieuses occupations, elle éprouvait, nous dit-elle, une grande crainte d’offenser Dieu, non point par un sentiment servile de terreur, mais par une constante préoccupation de ne point déplaire à l’Aimé. Son cœur se brisait,—ce sont ses propres expressions,—à la pensée qu’elle répondait si mal à un tel amour…

Et puis, elle guérit,—et, contrairement à ce qu’elle avait espéré, ce ne fut point pour s’engager plus vaillamment dans la voie de perfection.

Sa piété resta la même extérieurement, mais elle ne gagna point en vertu. Elle reprit goût à la vie,—une vie qui lui paraissait toute neuve et qui, dans ce couvent à la règle un peu lâche, comportait une foule d’innocentes satisfactions, sans parler de certaines facilités, lesquelles pouvaient devenir dangereuses. Pour bien comprendre les dispositions de Thérèse à ce moment de son existence, il faut se représenter celles d’une convalescente, qui a passé de longs mois et même des années parmi les remèdes et les médecins, emprisonnée dans une infirmerie, avec la terreur de rester infirme jusqu’à la fin de ses jours. Et voici qu’elle peut vivre de la vie de tout le monde! Elle peut, enfin, être une véritable religieuse, remplir tous les devoirs, pratiquer tous les exercices de sa condition, prendre part à tous les divertissements que tolérait la règle. Zélée pour tout ce qui touchait au culte, assidue au chœur, elle l’était non moins au parloir. Les conversations, les relations mondaines, les amitiés particulières lui ménageaient de très grands plaisirs. Elle finit par s’y donner d’un tel cœur qu’elle put se croire ramenée aux années de dissipation, qu’elle avait traversées, dans son adolescence, avant d’être pensionnaire chez les Augustines. Ce goût du «divertissement» allait même si loin qu’elle en vint à abandonner l’oraison. Il faut connaître l’extrême délicatesse de sa conscience pour s’expliquer ses remords et les reproches dont elle s’accable: c’était une véritable trahison. Elle renonçait au commerce intime avec l’Aimé, ou, du moins, avec l’Ami de tous les instants. Elle ne se jugeait plus digne de Lui. Et, dans cette fausse humilité, elle voit un piège du démon qui, par toute espèce d’insinuations sophistiques, essayait de la détourner de Dieu.

Dès ce moment même, malgré les défaites dont elle se payait, elle ressentait vivement l’indignité de sa trahison. Elle en était toute troublée. Et cependant personne,—à commencer par son confesseur,—ne la croyait coupable. Si elle ne vivait pas absolument comme toutes les autres religieuses, elle ne faisait rien que de permis. Ses supérieures n’avaient qu’à se louer de sa conduite, et même elle nous laisse entendre qu’on l’admirait: «On me voyait, dit-elle, si jeune encore et malgré tant d’occasions, me retirer dans la solitude pour y prier longuement et pour y faire de longues lectures. Je ne parlais que de Dieu. Je faisais peindre son image partout. J’avais un oratoire et je prenais soin d’y mettre tout ce qui peut exciter la dévotion. Jamais de médisance, ni rien de pareil. Toutes les apparences de la vertu. Et, dans ma vanité, je me savais estimée pour les choses qui, d’habitude, obtiennent l’estime du monde. C’est pourquoi on m’accordait autant et plus de liberté qu’aux très anciennes religieuses et l’on n’avait aucune inquiétude à mon sujet…»

Ces paroles voilées sont toutes chargées d’un sens qu’il nous faut essayer de préciser. Pour quel motif aurait-on eu des «inquiétudes»? Et qu’est-ce que ces «libertés» et ces «occasions» dont on nous parle?

Rappelons-nous ce qu’était la vie des couvents à cette époque; et, en particulier, à l’Incarnation. Il s’y trouvait, nous dit-on, cent quatre-vingts religieuses, parmi lesquelles, sans doute, un assez grand nombre de filles nobles et besogneuses qui n’étaient entrées là que faute de trouver un mari et qui vivaient aux dépens de celles qui avaient apporté une dot. C’étaient celles-là qui entretenaient, à l’Incarnation, une certaine atmosphère mondaine, sans parler des laïques qui, très probablement, venaient y faire des retraites de piété, voire des séjours d’agrément. La clôture n’étant pas stricte, les religieuses pouvaient aller et venir, rendre des visites au dehors, en tout cas elles avaient la faculté de sortir, avec permission, ne fût-ce que pour se confesser à des directeurs de conscience choisis par elles et qui n’étaient pas toujours des carmes, ni même des réguliers. C’est ainsi que sainte Thérèse se confessa longtemps chez les Dominicains de Santo-Tomas, dont le monastère était situé à l’autre extrémité de la ville. Pour s’y rendre, elle devait traverser tout Avila, ou en faire le tour par les faubourgs inférieurs et les bords de l’Adaja,—ce qui était un véritable petit voyage, sans doute plein d’attraits pour une jeune nonne à demi cloîtrée.

A l’intérieur du couvent, elle avait pu choisir sa cellule. Nous savons même qu’elle en occupait deux, lesquelles communiquaient par un escalier. L’une était son oratoire, qu’elle s’était plu à orner avec beaucoup de goût et de piété. Elle y avait fait peindre des images pieuses, surtout celles des saints pour lesquels elle avait une dévotion spéciale: saint Joseph, saint Augustin, sainte Madeleine,—mais, de préférence, la figure du Christ. Dans le jardin du monastère, elle avait à sa disposition des ermitages, qu’elle se plaisait également à orner et à embellir et où il lui était permis de passer de longues heures dans le recueillement ou la lecture. Enfin! elle pouvait s’appartenir! Elle avait conquis ce après quoi elle soupirait depuis si longtemps: le droit à la solitude. C’était, pour elle, une grande douceur et, certainement, le plus précieux avantage de la vie monastique… En outre, elle disposait d’une cellule, où elle se sentait chez elle, qu’elle avait aménagée à sa convenance et où nous savons par elle-même qu’elle se plaisait beaucoup. Elle pouvait y recevoir d’autres religieuses, des pensionnaires du couvent, ses parentes, ses cousines, ses nièces ou ses tantes. C’étaient alors de pieux conciliabules, de véritables tertulias, où Thérèse brillait non seulement par sa conversation, mais par toute une variété de talents manuels. Elle filait, brodait, faisait de la tapisserie: «Le moindre talent qui fût en elle, écrit le Père de Ribéra, était de réussir au plus haut degré dans les travaux de main qui distinguent les femmes. Elle exécutait des merveilles avec l’aiguille, elle inventait des chefs-d’œuvre de broderie: c’étaient souvent des scènes historiques qu’on ne pouvait se lasser d’admirer et qui causaient la plus tendre dévotion…» Que ne donnerait-on pas pour retrouver un de ces charmants chefs-d’œuvre, qui excitaient chez les pieuses filles de si tendres sentiments! Sans doute, dans ces scènes et dans ces figures historiques, Thérèse déversait le trop-plein des émotions et des aspirations dont elle étouffait. Elle essayait de réaliser par l’aiguille ce qu’elle réalisera plus tard par l’oraison. Elle se livrait, sur le canevas, à de véritables compositions de lieu, dont le Christ, la Vierge et les Saints étaient les acteurs ou les figurants.

Mais ce qu’on aimerait surtout retrouver, c’est le rouet de sainte Thérèse. Voilà un tableau, qui, à ma connaissance, n’a encore été tenté par aucun peintre; la jeune Thérèse de Ahumada filant dans sa cellule, devant une petite fenêtre ouverte sur Avila, ses remparts crénelés, ses tours, ses couvents et ses églises…

Comme dit Ribéra, ces jolis dons féminins ne sont qu’une parure,—et la moindre de toutes, chez une telle femme. C’est au parloir qu’elle donnait vraiment sa mesure. Par le charme de sa parole, la séduction qui émanait de sa personne, elle exerçait déjà un véritable ascendant sur quiconque l’approchait. Elle avait une influence sur les âmes. Non seulement son entretien était plein d’enjouement et de grâces de toute sorte, mais elle était poète: elle composait des vers, chantait des coplas, prenait part à des tournois de bel esprit… On s’explique de cette façon, qu’elle fût si goûtée et si recherchée de ceux et de celles qui fréquentaient le parloir de l’Incarnation.

Parmi ces personnes, Thérèse avait des amis à qui elle avait voué une affection fervente, à la fois exaltée et très pure. Elle nous en parle en des termes si discrets, qu’il est impossible de deviner si ces amis étaient des hommes ou des femmes. Mais elle a beau se reprocher avec amertume ces ardentes amitiés, où elle goûtait un si vif plaisir, où elle se piquait de plus de fidélité qu’envers Dieu lui-même,—il est impossible d’y démêler quoi que ce soit de répréhensible, sinon un certain excès, un certain emportement de cœur et d’imagination. Et pourtant, c’est à propos de ces amitiés qu’elle s’effraie de sa faiblesse. Il fallut, croit-elle, «la main de Dieu» pour la retenir sur la pente de la dissipation et pour la préserver de dangers plus graves… Danger! le mot est bien fort. Est-ce que, avec ses habituels raffinements de conscience, la Mère Thérèse ne s’exagère pas sa faute?

Ce qu’elle nous laisse entrevoir de certaines pratiques clandestines, admises par d’autres, semble bien lui donner raison: «Pour moi, dit-elle, je n’aurais voulu prendre aucune liberté, ni rien faire sans permission. Avoir des entretiens par le trou d’une muraille, ou pendant la nuit, je n’aurais jamais pu me résoudre à de pareilles conversations dans un monastère. Et je ne l’ai point fait, parce que Dieu m’a retenue.

Je tenais compte, à ce qu’il me semble, et avec réflexion, de beaucoup de choses: que d’exposer dans une aventure l’honneur de tant de religieuses, qui étaient bonnes, alors que moi, j’étais si faible,—que cela était très mal, comme si les autres choses que je faisais étaient bien…»

Ainsi donc, elle n’a commis aucune imprudence. Ce qui lui donne des remords, c’est seulement,—peut-on bien dire le caractère passionné? en tout cas l’exagération de ses amitiés. Elle déplore particulièrement celle qu’elle avait vouée à une personne, sans doute de qualité,—grand seigneur ou grande dame,—et dont elle eut toutes les peines du monde à se déprendre.

Ce fut même à cause de cette personne, à cause du plaisir excessif qu’elle goûtait à l’entretenir qu’elle eut sa première vision,—mais sans y attacher l’importance qu’elle lui attribua par la suite. Et, même à ce moment-là, lorsque, plus de vingt ans s’étant écoulés, elle nous raconte ce prodige, elle est tellement habituée à des faveurs de ce genre, qu’elle semble en parler comme de la chose la plus naturelle du monde: «Un jour, dit-elle, me trouvant avec une personne, au début de notre connaissance, le Seigneur voulut bien me faire comprendre que des amitiés pareilles ne me convenaient point, en m’avertissant et en me donnant sa lumière dans un si grand aveuglement. Le Christ se représenta devant moi avec un visage très sévère, me donnant à entendre que cela lui déplaisait. Je le vis avec les yeux de l’âme plus clairement que je ne Le pourrais voir avec les yeux du corps. Et cette vision resta si imprimée en moi qu’elle me paraît toujours aussi présente après plus de vingt-six ans. J’en demeurai très épouvantée et très troublée, et je ne voulais plus voir cette personne avec qui j’étais… Une autre fois, me trouvant encore avec elle, nous vîmes venir vers nous,—et d’autres personnes qui se trouvaient là le virent également,—quelque chose qui ressemblait à un énorme crapaud, mais bien plus léger que ne le sont d’habitude ces animaux. Qu’en plein jour et en cet endroit-là, d’où il venait, il puisse y avoir une bête de cette espèce, c’est ce que je ne puis comprendre. Et, d’ailleurs, on n’y en a jamais vu. Aussi, l’impression qu’elle fit en moi me paraît quelque chose de mystérieux que je n’ai jamais oublié non plus…»

Voilà deux espèces de visions, assez différentes de celles qu’elle aura plus tard, non pas précisément en nature, ou en intensité, mais par la qualité et la signification. La dernière est une vision réelle et l’autre une vision imaginaire: c’est-à-dire que celle-ci, celle du Christ, est une image intérieure, une pure représentation de l’esprit ou de l’imagination (_representóseme Cristo delante_), tandis que la seconde,—celle du crapaud,—est extérieure et réelle, l’objet pouvant être vu et, au besoin, touché par d’autres. Ces visions sont très vives, principalement celle du Christ, beaucoup plus vive, nous dit la Sainte, que si elle avait été perçue par les yeux du corps: après de longues années l’image est demeurée toujours aussi nette dans son souvenir. Mais la voyante n’est pas sûre de la réalité de la première ni de la signification de la seconde. Peut-être cette image du Christ n’est-elle qu’une illusion suscitée par le démon, et peut-être l’apparition de ce crapaud monstrueux dans un coin du parloir, est-elle purement fortuite et, en somme, naturelle… A présent, elle incline à croire le contraire. Mais, sur le moment, elle était pleine de doutes, tellement qu’elle n’osa en parler à personne, pas même à son confesseur: «Ce qui, dit-elle, me fit grand dommage, c’était de ne pas savoir qu’il est possible de voir autrement que par les yeux du corps, et c’est le démon qui m’aida à croire cela et à me persuader que c’était impossible et que je m’illusionnais… Et pourtant il me semblait toujours (_me quedaba un parecerme_) que cette vision venait de Dieu et que ce n’était point une illusion…»

Quoi qu’il en soit, l’impression produite fut très forte. Thérèse prit peur et se résolut brusquement à renoncer à une amitié qui déplaisait à Dieu et que sa conscience, enfin avertie, lui représentait symboliquement sous les traits hideux d’un crapaud. Mais, comme elle n’osait pas avouer à son confesseur les vraies raisons d’une telle rupture, celui-ci non seulement rassura sa conscience, mais la pressa de revoir une personne de cette qualité, qui, bien loin de nuire à son honneur, ne pouvait qu’y ajouter. Thérèse désirait vivement continuer ce qu’elle appelle «ces relations pestilentielles» et elle aimait beaucoup cette personne: elle se laissa convaincre: «_Aucune de mes connaissances, dit-elle, ne m’a détournée comme celle-là, car j’avais une extrême affection pour elle…_» Si troublée qu’elle fût par sa double vision, elle revint peu à peu à ses habitudes de dissipation.

Elle reprit ses entrevues et ses entretiens avec la personne amie, elle fut plus que jamais assidue aux réunions du parloir, avide de se produire et de se faire valoir devant les visiteurs. Ce fut au point qu’une vieille religieuse, sa parente, crut devoir lui en faire des remontrances. Thérèse prit très mal ces pieux avis, qu’elle taxa de scrupules exagérés. Et, sans arriver à étouffer complètement les reproches de sa conscience, elle se décida à vivre à sa guise, c’est-à-dire en religieuse correcte selon le monde et même selon ses supérieures. Elle se ménagea une petite vie agréable, partagée entre les exercices de piété et les distractions mondaines, si l’on peut donner ce nom aux innocents plaisirs que tolérait la règle ou la coutume de l’Incarnation. Elle mangeait son «pain de rente» et elle vivait pieusement. Ainsi, les années passaient doucement dans une médiocrité qui ne convenait ni à sa nature ni aux desseins que Dieu avait sur elle: Thérèse semblait avoir complètement oublié ce pourquoi elle était entrée au couvent: ce grand bonheur, ce grand amour, qui, pour elle, était l’unique réalité du monde. Elle n’entendait plus les mots fatidiques qu’elle répétait, autrefois, à son frère Rodrigue, ces mots qui ouvraient à leurs imaginations enfantines des perspectives infinies et fascinatrices: «_Toujours, toujours, toujours!_»

Mais peut-on dire qu’elle ne les entendait plus? Il y a une anecdote, rapportée par une religieuse de l’Incarnation et maintes fois citée depuis, qui éclaire assez bien les sentiments un peu complexes et un peu troubles, l’incertitude d’âme, où se débattait Thérèse pendant cette période de relative mondanité. Le Père de Ribéra nous raconte que quelques années avant l’entrée de la jeune fille au couvent, un chercheur de trésors était venu au monastère: ce qui est fort vraisemblable, l’Incarnation ayant été bâtie sur l’emplacement d’un ossuaire juif, où la crédulité populaire pouvait supposer que les fugitifs avaient enterré leur or. Or, le chercheur d’or, ayant parcouru l’enceinte du couvent, «y découvrit tout à coup, avec des yeux de prophète, un trésor incomparablement plus précieux que ceux qu’il cherchait avec les yeux de la cupidité humaine: car il annonça qu’il y aurait, un jour, dans ce monastère, une sainte qui porterait le nom de Thérèse…»

La fille d’Alonso de Cepeda connaissait cette prophétie. Et doña Maria Pinel, religieuse de l’Incarnation, nous raconte que «la Sainte Mère avait coutume de dire à une autre religieuse, nommée doña Thérèse de Quesada:

—«Voyez, ma sœur, on prétend qu’une sainte Thérèse doit sortir de cette maison. Plaise à Dieu que ce soit l’une de nous deux… et que ce soit moi!

—Plaise à Dieu que ce soit moi! répondait l’autre.»

Ce ton d’enjouement, pour ne pas dire de légèreté, en un sujet aussi grave, est bien de la jeune carmélite qui, en ce moment-là, est le bel esprit du couvent, celle qu’on aime à produire au parloir devant les visiteurs de qualité. Elle se laisse entraîner par ce courant de frivolité au point qu’elle-même ne peut pas croire à sa sainteté future.

Elle en parle comme d’une chose plaisante et impossible… Et pourtant!

Si cela était?… Eh bien, si cela était, elle se sent prête pour la sainteté, comme autrefois pour le martyre. Elle sait qu’elle est une fille courageuse: elle aura le courage d’être une sainte: «Plaise à Dieu, dit-elle, que ce soit moi!…» Elle a beau savoir que pour l’instant, du moins, elle ne le mérite pas, ou qu’elle prend un autre chemin: elle ne dit pas non! Elle ne refuse pas la palme…

Dans cet état de moindre effort, pour ne pas dire de relâchement, alors qu’elle se traînait, selon ses propres expressions, par «les chemins les plus bas de la perfection», elle fut surprise par la mort de son père: c’était, pour cette âme aimante, un coup terrible, qui eut une profonde répercussion sur sa vie intérieure, sans amener toutefois un changement radical de sa conduite.

Alonso Sanchez de Cepeda paraît avoir beaucoup aimé sa fille Thérèse,—et il est certain que celle-ci avait pour lui toute l’affection exaltée qu’elle prodiguait et dont elle payait de retour quiconque semblait lui donner un peu de son cœur: Thérèse avait faim d’amour. Son avidité s’égarait dans des affections trop humaines à ses yeux et qui la décevait toujours. Mais, on ne saurait assez le redire, la ferveur qu’elle apportait dans ces amitiés passionnées, était purement spirituelle: amour d’âme où se mêlait un véritable zèle d’apostolat. C’est ainsi qu’elle catéchisa littéralement son père en lui enseignant les méthodes de l’oraison. Non seulement elle l’endoctrinait, mais elle lui prêtait des livres de spiritualité, sans doute ceux qui avaient servi à sa propre initiation; l’Abécédaire de Francisco de Osuna, l’Ascension du Mont Sion de Bernardino Laredo, le Livre de l’Oraison de Luis de Grenada, ou le Traité de l’Oraison de saint Pierre d’Alcantara. Déjà malade sans doute, Alphonse de Cepeda se préparait à bien mourir. Il était constamment sur le chemin de l’Incarnation, où il faisait de fréquentes visites à sa fille. Thérèse et son père, à travers la grille du parloir, avaient d’ardents colloques où il n’était question que de Dieu. Ainsi se passaient ces pieuses entrevues. Et, chose bizarre, au moment où elle montrait un si grand zèle pour la conquête des autres âmes, elle-même abandonnait l’oraison par scrupule d’humilité et aussi, il faut bien le dire, parce qu’elle se sentait la conscience trouble. Ayant déserté le service de Dieu,—tel, du moins, qu’elle l’entendait—elle se cherchait des remplaçants. C’est ainsi que, outre son père, elle s’était mise à catéchiser d’autres personnes, en qui elle croyait discerner des dispositions pour l’oraison: «Il me semblait à moi, dit-elle, que, du moment que je ne servais pas le Seigneur comme je comprenais qu’Il devait l’être, il ne fallait pas que cette intelligence qu’Il me donnait de Son service fût perdue,—et ainsi d’autres devaient le servir à ma place. Je dis cela pour qu’on voie le grand aveuglement où j’étais…»

Cependant sa sincérité souffrait de ce que, donnant l’exemple aux autres, elle-même ne le mît point en pratique. Il lui était intolérable surtout de penser qu’elle trompait son père, en lui laissant croire qu’elle aussi elle faisait oraison. Elle tint à l’avertir de ce qu’il en était, mais en ayant l’air de s’excuser sur ses maladies. Elle éprouvait toujours ses vomissements, ses accès de fièvre et ses étranges douleurs cardiaques. Ainsi affaiblie, c’est tout au plus si elle pouvait suffire au service du chœur et de la chapelle… Voilà ce qu’elle donnait à entendre au bon Alphonse de Cepeda. Mais ce faux-fuyant répugnait à sa droiture! Elle en était un peu honteuse. La maladie, pensait-elle, n’est pas une excuse suffisante. A défaut des forces corporelles, l’amour et l’habitude devraient soutenir dans l’oraison l’âme vraiment zélée.

Quoi qu’il en soit, son père la crut et la plaignit. Étant lui-même déjà très avancé dans les voies spirituelles, il n’avait plus besoin de s’entretenir si longuement ni si fréquemment avec sa fille: l’élève avait dépassé le maître. Il espaça ses visites à l’Incarnation, pour se donner tout à Dieu.

C’est dans ces sentiments qu’il mourut, probablement au cours de l’année 1543. Nous ne savons rien de son mal, sinon que le saint homme fut enlevé en quelques jours. La Carmélite, quittant encore une fois son monastère, alla le soigner au logis paternel. Ce lui fut une rude épreuve. Malade elle-même, elle devait soigner un moribond. Mais l’angoisse de la séparation prochaine était pire pour elle que les souffrances physiques. Elle en éprouva une peine infinie. Néanmoins (n’oublions pas que Thérèse était une jeune fille très courageuse) elle sut si bien se dominer que personne ne soupçonna ce qui se passait en elle: «Et pourtant, dit-elle, il me semblait qu’on m’arrachait l’âme, quand je voyais que sa vie allait finir, car je l’aimais extrêmement.»

Pendant trois jours, le malade perdit le sentiment. Mais, le jour de sa mort, il reprit connaissance. Il mourut au milieu du Credo qu’il récitait avec sa fille… La belle scène,—d’une pureté et d’une sublimité toutes chrétiennes! Avec sa sensibilité vibrante, son sens profond de la beauté, Thérèse en fut vivement frappée. Au milieu du Credo, les traits du moribond se détendirent et se fixèrent: «Il resta, dit-elle, comme un ange,—et il l’était réellement par la beauté de son âme et les dispositions où il mourut.»

Un dominicain, le Père Vincent Baron, qui avait assisté Alphonse de Cepeda à ses derniers moments, eut, par la suite, des entretiens avec Thérèse. Il lui parla du mort comme d’un élu, qui était allé tout droit au ciel. Enfin il lui en rapporta de telles choses que la jeune femme, sentant son indignité devant un père si saint, résolut de tenter un nouvel effort et de changer de vie. Elle prit ce religieux pour confesseur, lui révéla l’état de son âme et notamment que, par un faux scrupule d’humilité, elle avait abandonné l’oraison. Le dominicain la pressa instamment d’y revenir. Et c’est ainsi qu’elle recommença à pratiquer cet exercice spirituel, néanmoins sans parvenir à rompre ses habitudes ni ses amitiés mondaines. En réalité, elle ne pouvait s’arracher aux âmes qu’elle dirigeait, sur lesquelles elle sentait son influence toute-puissante. A travers les lignes de sa confession, on démêle que son prestige était grand et qu’elle était admirée de son entourage. Elle y voit le doigt de Dieu, qui, d’avance, lui préparait des disciples et lui aplanissait la route pour son œuvre de réformatrice.

Sa volonté n’en demeurait pas moins vacillante et incertaine, hésitant toujours entre les petits sentiers fleuris d’une piété à demi-mondaine et la voie étroite et rigoureuse de la perfection. Elle passa ainsi des années dans cette lutte, incapable de se décider. Mais elle estime que l’oraison la soutint et finit par la sauver. Aussi engage-t-elle les âmes chancelantes comme la sienne à s’obstiner, malgré tout, dans leurs efforts: «Persévérez, leur dit-elle, dans l’oraison!… O mon Dieu, qu’ils consentent seulement à passer deux heures par jour dans Votre compagnie, et ils verront de quelle récompense vous les payez!…»

Qu’est-ce donc que ce service qui mérite un salaire si magnifique,—et de quelle espèce d’oraison s’agit-il ici?

Il est certain que, dès cette époque, Thérèse, de tout son espoir et de toutes les puissances de son âme, tendait à l’union mystique. Mais l’oraison qu’elle pratiquait alors appartient au premier degré de la vie spirituelle et n’a rien de proprement mystique: c’est la plus simple oraison mentale, laquelle n’est guère que la continuation de l’oraison vocale. Elle consiste à méditer sur une vérité ou sur un mystère de la foi: «Telle fut, dit la Sainte, toute mon oraison, au milieu des périls, et telles étaient mes pensées, quand je le pouvais. Mais, très souvent, pendant bien des années, je me préoccupais moins de faire de bonnes réflexions que d’entendre sonner l’horloge qui m’annonçait la fin de l’heure consacrée à la méditation. Bien des fois, j’aurais mieux aimé affronter la plus rude pénitence que de me recueillir pour l’oraison. Et il est certain que le démon, ou les mauvaises habitudes m’opposaient une force si insurmontable pour m’empêcher de faire oraison et que j’éprouvais une telle tristesse en entrant dans mon oratoire, que j’avais besoin, pour m’y forcer, de m’aider de tout mon courage (lequel, dit-on, n’est pas petit, et l’on a pu voir que Dieu m’en a donné plus qu’à une femme, sauf que je l’ai bien mal employé). Finalement Dieu m’aidait. Et quand il m’avait fait cette violence, je ressentais plus de quiétude et de bien que, d’autres fois, quand j’avais seulement le désir de prier…»

Ainsi Thérèse éprouvait la plus grande difficulté à se recueillir pour l’oraison, même simplement pour l’oraison mentale. Ce fut une lutte affreuse et désespérante qui se prolongea pendant des années. Il lui était impossible de fixer son attention sur une idée. D’ailleurs ce génie réaliste se mouvait difficilement dans l’abstrait. Elle confesse elle-même qu’elle était tout à fait inapte à «discourir par l’entendement», c’est-à-dire à méditer. A tout instant, son attention ou sa pensée la trahissait. Il lui fallait un livre pour soutenir sa méditation: «J’ai passé, dit-elle, près de quatorze ans sans pouvoir même méditer, si ce n’est en lisant». Cet état de lutte et de stérilité spirituelle ne fut donc pas un simple accident dans la vie de la Sainte: ce fut un état habituel, dont elle souffrit pendant très longtemps.

Lorsque, aux approches de la vieillesse, elle écrit ses confessions, elle peut dire en toute vérité: «Sur vingt-huit ans écoulés, depuis que j’ai commencé à faire oraison, j’en ai passé plus de dix-huit dans cette bataille et cette contention de traiter à la fois avec Dieu et avec le monde…»

Cette prétention de concilier Dieu et le monde, c’est, semble-t-il, la grande raison de la longue attente de Thérèse au seuil de la vie mystique et, en somme, de son échec dans ses premières tentatives d’oraison. Qu’elle ait été impropre à «discourir avec l’entendement», nous ne l’admettons qu’en faisant la part de l’extrême modestie de la Sainte. Mais ce ne pouvait pas être un obstacle absolu à son progrès dans la voie spirituelle. Elle nous a répété assez souvent que Dieu se plaît à brûler les étapes et que la méditation peut être inutile à celui qui reçoit la grâce de quiétude ou d’union. Donc la principale raison de son échec, aux yeux de la Sainte elle-même, c’est que son oraison était imparfaite, à cause des dispositions d’âme qu’elle y apportait: elle tenait encore trop au monde et ne pouvait se résoudre à rompre avec lui.

Pourtant, il ne faudrait pas s’exagérer cette «mondanité». Je me demande dans quels parloirs avaient lieu ces réceptions et ces entretiens dont Thérèse éprouvait tant de remords. Ceux que l’on montre, aujourd’hui, au couvent de l’Incarnation, comme contemporains de la Sainte, sont des lieux effroyables, véritables cachots pénitentiels, où l’on ne peut méditer que sur l’enfer et les peines éternelles, à tout le moins sur l’horreur du monde. En tout cas, nous savons que les conversations de la Carmélite avec ses amis du dehors ne roulaient que sur Dieu et sur les sujets les plus élevés. La mondanité pouvait entourer Thérèse et la tenter: elle-même s’en préservait autant qu’elle pouvait. Si beaucoup de religieuses de ce monastère si peuplé n’avaient pas une conduite absolument exemplaire, il y en avait beaucoup d’autres,—et Thérèse leur rend justice,—qui menaient une vie toute sainte. Mais, même si celle de Thérèse eût été parfaite, si elle eût acquis, dès ce temps-là, et pratiqué toutes les vertus dont elle nous dit qu’elle manquait, ce n’était nullement un motif suffisant pour qu’elle reçût les grâces d’oraison. Elle ne cesse de répéter que Dieu les accorde à qui Il lui plaît, voire à des pécheurs, au milieu même de leurs égarements: toutes les pénitences du monde, toutes les pratiques pieuses, toutes les vertus imaginables, les désirs les plus ardents de l’âme n’y font rien: les grâces d’oraison, comme toutes les grâces, si nous pouvons nous y préparer, ne dépendent aucunement de nous. Pour arriver aux états sublimes où Thérèse parvint dans la seconde moitié de sa vie, la volonté humaine est impuissante: il faut que Quelqu’un intervienne. Et Celui-là choisit son heure, en dehors de toute prévision. Il surgit brusquement, comme un voleur…

Il importe de préciser tout cela et de le mettre dans une lumière bien nette pour juger à leur valeur les explications des théoriciens du subconscient, pour qui les états mystiques ne sont que le résultat d’un long entraînement et d’une auto-suggestion persévérante. Nous venons de voir et nous verrons de plus en plus qu’un entraînement qui a duré vingt années, et la volonté la plus pressante et la plus avide du miracle n’ont abouti à rien.

Cette stérilité, cette sécheresse d’âme, cette absence inexorable de l’Aimé, ce fut le grand drame de la vie de Thérèse pendant ces années obscures. Évidemment, on ne peut concevoir une si longue période de médiocrité, comme un perpétuel martyre et comme un perpétuel désespoir.

Elle-même reconnaît qu’elle reçut alors maintes consolations. Mais ce fut quelque chose de pis que la détresse tragique, que la crise où l’on croit avoir touché les dernières limites de la souffrance: ce fut l’enlisement dans la vie ordinaire, dans l’ornière de ce qu’elle a nommé «le chemin le plus bas de la perfection». Or, tandis qu’elle se complaît dans ce relâchement, ou qu’elle s’épuise dans une lutte impossible entre Dieu et le monde, les années passent. Elle en constate la fuite avec terreur: que de temps perdu! (Elle le croit du moins: elle se rendra compte plus tard que cette préparation, même imparfaite, n’a pas été inutile.) Mais les années s’écoulent dans une attente sans fin. Elle a trente ans, quarante ans,—et le grand Bonheur espéré est toujours insaisissable! L’Aimé, Celui qu’elle a pu entrevoir quelquefois, dans un ravissement de tout son être,—comme il tarde à paraître!… Alors, elle est prise de peur. Elle se dit qu’elle va manquer sa vie, que tous ses efforts ne servent de rien. La grâce résiste. Il n’y a rien à faire contre cela. Quelle amertume! Quelle épouvantable désillusion!… à moins que… à moins qu’un événement catastrophique ne se produise: la conversion, à laquelle elle aspire de toute son âme.

Nous voici tout près de cet événement, de cette crise suprême qui va briser les dernières attaches de Thérèse avec le monde. Enfin, après tant d’années de «bataille», comme elle dit, elle va se convertir, se retourner,—se retourner vers le sérieux de la vie, vers ce qu’elle sait être le seul Vrai et le seul Aimable…

TROISIÈME PARTIE