Sainte Thérèse

Louis Bertrand · Chapitre 21 sur 27

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Sainte Thérèse

Chapitre III

PAR DELÀ LE TOMBEAU

L’action spirituelle,—et surnaturelle,—de sainte Thérèse ne pouvait cesser avec sa vie terrestre. Après sa mort, son influence n’a fait que s’étendre et s’accroître. On a déjà rappelé, en particulier, tout ce que le XVIIe siècle français a dû à son initiative: cette diffusion incroyable et rapide de la mystique, ce goût de l’oraison, de l’ascétisme, de la vie érémitique.

Mais ce n’est pas seulement sa pensée et son exemple, c’est aussi son corps qui continua d’agir. Les phénomènes singuliers dont il avait été obsédé pendant sa vie firent place à d’autres non moins étranges qui persistèrent longtemps après sa mort. Aux états mystiques succédèrent des états physiques si complètement inexplicables qu’il faut bien les qualifier de miraculeux. Certes l’incorruption et l’odeur de sainteté ne sont point des faits excessivement rares. Les cadavres d’un très grand nombre de saints ont présenté ce double caractère. Mais il semble bien que, chez aucun, ces singularités n’aient été aussi nettement marquées et constatées, ni qu’elles aient eu une durée aussi exceptionnelle. La sainte elle-même semble avoir pressenti ce miracle et avoir écrit, pour le justifier d’avance, la phrase que voici: «C’est afin que l’on voie combien Dieu honore les corps où ont été des âmes justes». Elle écrit cela à propos d’une de ses nièces, Éléonore de Cepeda, religieuse à l’Incarnation, qui, après une vie tout angélique, mourut saintement pendant l’octave de la Fête-Dieu. Au moment où ses compagnes transportaient au chœur la dépouille de la morte, pour l’office des funérailles, Thérèse vit des anges aider les sœurs à porter le cercueil.

L’église était jonchée de fleurs pour la procession du Saint Sacrement, qui s’arrêta devant la bière ouverte. Ainsi la pompe funèbre prenait une apparence de triomphe: ces roses et ces lis répandus, ces anges soutenant le cadavre virginal et le Seigneur lui-même, avec l’ostensoir, se penchant sur sa servante… Ainsi s’explique la phrase de la Sainte: «C’est afin que l’on voie combien Dieu honore les corps où ont été des âmes justes». Son corps, lui aussi, fut prodigieusement honoré.

Elle mourut au mois d’octobre de l’année 1582, à l’âge de soixante-sept ans, non pas qu’elle fût plus malade que d’habitude. On sait que sa vie n’avait guère été qu’une longue maladie. Ses dernières lettres paraissent même donner à entendre qu’elle se portait mieux pendant ces derniers mois. Mais elle était à bout de forces, épuisée, usée, d’abord par ses maladies, puis par ses transes mystiques, par ses travaux de fondatrice et aussi par des luttes cruelles qui duraient depuis plus de vingt ans.

La dernière année de sa vie fut signalée par un redoublement d’épreuves.

C’est la date de sa dernière fondation, celle du carmel de Burgos, qui fut peut-être la plus pénible de toutes et qui suscita contre elle des hostilités comme elle n’en avait plus rencontré depuis ses fondations d’Avila, de Tolède et de Séville. A la veille de sa mort, on dirait qu’elle n’a plus qu’un désir: se reposer parmi ses chères filles de Saint-Joseph, dans sa ville natale, parmi ces bonnes gens d’Avila, qui ont fini par l’aimer et la vénérer comme leur plus grande gloire. Mais on la sollicite d’entreprendre encore une fondation, ce couvent de Burgos, pour lequel on lui offre une maison toute prête: c’est du moins ce qu’assurait une pieuse personne, une veuve, doña Catalina de Tolosa, qui devait entrer plus tard au Carmel, entraînant à sa suite ses sept enfants, deux fils et cinq filles. Malgré ces belles assurances, la Mère Thérèse hésite. Elle prévoit les difficultés qui l’attendent aussi bien de la part des autorités ecclésiastiques que des magistrats municipaux.

L’archevêque de Burgos, excité par un de ses vicaires généraux, n’allait pas tarder à lui être hostile: «Mère Thérèse, disait-il à la réformatrice, nous n’avons, ici, aucun besoin de nous réformer!» Elle ne savait à quoi se résoudre, lorsque, comme toujours, des interventions surnaturelles précipitèrent sa décision. Elle entendit le Christ lui dire ces paroles: «_Que crains-tu? Quand est-ce que je t’ai manqué? Je suis toujours le même!…_»

Alors son voyage fut résolu, en dépit de tout, de l’opposition probable des hommes, de l’inclémence de la saison, de la rage des éléments. On était au cœur de l’hiver,—un hiver particulièrement rigoureux et pluvieux. Un peu partout, les rivières avaient débordé. Les chemins, couverts d’eau, devenaient impraticables. A tout instant, on perdait la piste, ou les véhicules s’embourbaient dans des lacs de boue. Les ponts eux-mêmes étaient submergés. Vingt fois, Thérèse et les nonnes qui l’accompagnaient faillirent être noyées. Elle arriva à Burgos dans un état pitoyable: elle crachait le sang et elle était toute percluse de rhumatismes. Elle fut même, pendant quelque temps, paralysée de la langue.

Comme elle le redoutait, les autorités de la ville, les regidors, certains habitants et l’archevêque lui-même étaient opposés à son projet. On leur fit mille avanies à elle et à ses religieuses. On les obligea à déloger de la maison où elles étaient descendues, et, en attendant l’autorisation problématique de l’archevêque, elles durent s’installer à l’Hôpital de la Conception, dans un grenier ouvert à tous les vents. Un tel gîte n’était pas précisément fait pour guérir la Sainte de ses maladies. Outre ses vomissements habituels, ses crachements de sang, elle avait une plaie à la gorge qui rendait plus douloureux le passage des aliments. Elle s’efforçait de supporter tout cela avec gaîté et bonne humeur. «Un jour, nous conte une de ses compagnes, la Mère Anne de Saint-Barthélemy, elle avait la gorge tellement aride, qu’elle dit qu’elle mangerait volontiers des oranges douces. Le même jour, une dame lui en envoya. On lui en porta quelques-unes qui étaient fort bonnes. Elle les vit, les cacha dans sa manche et déclara qu’elle descendait à la salle commune voir un pauvre malade qui se plaignait beaucoup. Elle fit comme elle le disait, distribua les oranges aux pauvres, et, quand elle rentra, nous la grondâmes de les avoir données. Mais elle nous répondit: «J’aime mieux pour eux que pour moi! Je reviens toute joyeuse de les voir contents!…»

Une autre fois, c’étaient des limons, dont on lui fit cadeau. Elle dit: «Que Dieu soit béni qui m’a envoyé de quoi donner à mes chers pauvres!»

Une autre fois encore, comme on pansait les apostumes d’un homme, celui-ci poussait de tels cris que cela devenait un supplice pour les autres malades. Prise de pitié, la Sainte Mère descendit, et le pauvre homme, en la voyant, se tut. Alors, elle lui dit: «Mon fî, pourquoi criez-vous comme cela? N’essaierez-vous pas de supporter votre mal pour l’amour de Dieu!…» Mais l’homme lui répondit: «C’est comme si on m’arrachait l’âme!» La Sainte Mère resta un moment près de lui. Il se tut, dit qu’il ne sentait plus sa douleur. Et, par la suite, même quand on le pansait, on ne l’entendait plus crier… Aussi les pauvres demandaient-ils à l’infirmière de leur amener souvent cette sainte femme. Sa seule vue, disaient-ils, leur faisait du bien et soulageait leurs souffrances. Quand elle dut quitter l’hôpital, ce fut une désolation parmi les malades…

Enfin, après bien des efforts et des luttes, l’archevêque céda: le nouveau monastère fut fondé.

La pauvre vieille croyait avoir le droit de se reposer: partir pour Avila, aller rejoindre ses religieuses de Saint-Joseph, c’était toujours son désir le plus cher. Mais elle n’eut même pas cette suprême consolation. Ses supérieurs lui donnèrent l’ordre de se rendre à Alba de Tormès, auprès de la Duchesse, qui voulait absolument la voir et l’héberger chez elle. Thérèse avait la réputation d’une sainte. Sa présence était considérée comme une véritable bénédiction pour une ville ou pour un foyer. Vivante, on se la disputait, comme on va se disputer les lambeaux de son pauvre corps, quand elle sera morte. Toute sainte qu’elle fût et malgré le respect qu’on lui témoignait, Thérèse ne pouvait pas décliner l’invitation d’une puissante dame comme la duchesse d’Albe. Un désir de celle-ci était un ordre pour elle. Après un court séjour à Palencia, pendant la dernière quinzaine de septembre, elle partit pour Alba de Tormès. Le 20, à la nuit tombante, elle y arriva, si brisée de fatigue, si malade, qu’on dut la coucher tout de suite. Elle se leva le lendemain, se remit au lit, se leva de nouveau, inspectant la maison, assistant à la messe et communiant tous les jours. Le jour de la Saint-Michel, elle eut une violente hémorragie et dut se recoucher, pour toujours, cette fois. Elle-même sentait qu’elle allait mourir: le 4

octobre, en la fête de Saint-François d’Assise, vers neuf heures du soir, elle rendit le dernier soupir.

Ce fut une mort très simple, sans bruit, presque effacée, en contraste frappant avec l’éclat des faveurs et des prodiges qui l’avaient visitée.

Le veille, après avoir reçu le Viatique, elle prononça, entre autres paroles:

«Mon Seigneur, il est temps de m’en aller!… Que ce soit pour mon bien!

Et que votre volonté s’accomplisse!»

Telle est du moins la version de la Mère Anne de Saint-Barthélemy. Mais il en est d’autres, car un certain nombre de religieuses assistèrent à ses derniers moments. Parmi les témoignages apportés au procès de béatification et de canonisation de la Sainte, remarquons celui-ci, qui est de la Mère Marie de Saint-François. Cette religieuse était présente quand la Mère Thérèse reçut le Viatique. Elle l’entendit qui disait: «Mon Seigneur et mon Époux, l’heure tant désirée est venue! Il est temps de nous voir, mon bien-aimé Seigneur! Il est temps de m’en aller!… Puissé-je partir pour mon bonheur! Que votre volonté s’accomplisse! L’heure est venue pour moi de sortir de cet exil et, pour mon âme, de jouir de Vous, que j’ai tant désiré!»

Ces suprêmes paroles prêtées à la Sainte,—avouons-le,—semblent un peu arrangées, un peu littérairement développées. Mais c’est bien sa pensée,—et ce dernier cri d’amour: «Il est temps de nous voir, mon bien-aimé Seigneur!» est certainement jailli de son cœur, de ce cœur brûlant, de ce cœur transverbéré par l’attente crucifiante et délicieuse de l’Époux. Depuis si longtemps qu’elle Le sentait à ses côtés, qu’elle entendait Ses paroles, il lui tardait de voir se lever les derniers voiles qui lui cachaient Son Visage…

Ensuite, ayant reçu l’Extrême-Onction, elle se coucha sur le côté, un crucifix à la main, «comme on représente la Madeleine», nous dit la Mère Marie de Saint-François. Détail hautement significatif! Même dans ce vertige de l’agonie, les pensées directrices de toute sa vie ne l’abandonnent point. Sainte Madeleine avait été une de ses grandes dévotions. Jusqu’au bout, elle voulait être la pénitente et l’amante du Christ. Elle resta ainsi, s’immobilisa en quelque sorte dans cette pose.

Alors, son visage devint très beau. L’expression en était vivante, extraordinairement animée. Elle entrait en extase. On voyait, dit la Mère Marie de Saint-François, qu’elle conversait avec un Interlocuteur mystérieux. Sa figure, par moments, changeait d’expression, s’illuminait comme au spectacle d’on ne sait quelles merveilles. Puis, ayant poussé deux ou trois faibles gémissements, elle rendit le dernier soupir… Sa beauté s’exalta encore. On ne voyait plus les rides de cette vieille femme flétrie par l’âge et exténuée par la maladie. «Son visage était embrasé comme un soleil couchant…» Son corps resta souple, sa chair tendre et fraîche comme une chair d’enfant…

*

Mais voici la chose extraordinaire et réellement prodigieuse! Assurément on ne saurait trop le répéter: cette souplesse des membres, cette incorruption de la chair, cette odeur suave sont bien loin d’être des phénomènes uniques et particuliers à sainte Thérèse. Ce sont là, si l’on ose dire, des banalités de la sainteté. Toutefois il faut bien reconnaître que les témoignages qu’on nous apporte sont, souvent, fort sujets à caution: que les carmélites d’Alba de Tormès, au moment de la mort de la Sainte, aient senti s’exhaler de son cadavre une odeur exquise, mais indéfinissable (les unes affirmaient que cette odeur rappelait le parfum des lis, d’autres celui de la violette, du jasmin, ou du trèfle), on peut toujours les accuser de s’être hallucinées mutuellement, tellement ce prodige était attendu et désiré d’elles. On peut suspecter également le témoignage du Père Gratien, qui, ayant ouvert le cercueil, environ neuf mois après la mort de la Sainte, constata que le cadavre dégageait le même parfum indéfinissable, au point que les pierres du caveau en étaient imprégnées et qu’elles communiquèrent cette odeur à une jonchée de paille où on avait jeté les déblais de la maçonnerie éventrée. Toutefois le Père Gratien était le disciple chéri de la Sainte. Il l’aimait d’un amour tout filial: ses affirmations peuvent en paraître suspectes. Mais comment contester les allégations naïves et si précises du Père de Ribéra, qui, plusieurs années après la mort, put toucher le bras incorrompu de la Sainte,—le bras détaché du corps et déposé au couvent de Saint-Joseph d’Avila?…

«La première fois, dit-il, que je le pris dans mes mains, c’était avant de manger, et mes mains demeurèrent toutes pénétrées du parfum qu’il exhalait: j’en fus tellement ravi que je ne voulus point me laver avant de me mettre à table, afin de conserver ce parfum. Enfin, je me décidai à me laver et le parfum persista. Même après que je me fusse couché, je sentais toujours dans mes mains la même odeur… Cela me dura ainsi environ quinze jours…»

L’incorruption de ce corps, qui exhalait un tel parfum, est quelque chose de particulièrement troublant. Le procès-verbal du Père Gratien, qui ouvrit le cercueil près d’une année après l’ensevelissement, donne les détails étranges que voici: «Nous découvrîmes le saint corps, duquel émanait une fragrance et odeur très suaves,—et nous le trouvâmes intact et odorant, les seins hauts, comme si elle était vivante, et avec du sang frais, comme si elle venait d’expirer… Bien que la figure et les mains, qui étaient découvertes, se fussent noircies au contact de la chaux, tout le reste du corps était d’une belle couleur…» Là-dessus on a échafaudé tout un roman tendant à prouver que la malheureuse Sainte, tombée en catalepsie, avait été enterrée vivante, comme elle avait manqué de l’être, à l’âge de vingt-deux ans, après sa première grande maladie. Mais que penser d’une catalepsie qui dure plusieurs siècles, comme nous l’allons voir,—et qui résiste à d’effroyables mutilations, notamment à l’ablation d’un pied et d’un bras? Car le cercueil fut ouvert plusieurs fois, à de longs intervalles: en 1583, en 1586, en 1603, en 1616,—puis un siècle et demi plus tard, en 1750,—enfin en 1760. Le procès-verbal de 1616 s’exprime ainsi: «Nous trouvâmes ce corps très pur, qui fut le temple du Saint-Esprit, non seulement incorrompu, mais exhalant une fragrance et bonne odeur, qui remplit du parfum le plus suave le couvent et l’église…» En 1750, même affirmation: «Tout le corps est incorrompu. La peau, la chair et les os sont conservés. Le plus admirable, c’est que le bras est aussi flexible que s’il était vivant…»

*

Tous ces phénomènes matériels, ces cas extraordinaires,—tout cela n’est rien à côté du miracle presque continuel que fut la vie de sainte Thérèse et du miracle permanent que sont toujours ses écrits.

Parmi eux, sa Vie est un chef-d’œuvre hors de pair, parce qu’il est le plus direct, le plus près des faits qu’il raconte et que c’est celui où la Sainte a le plus mêlé de son cœur. Aussi l’action en est-elle immédiate et irrésistible. Il y en aurait une foule de preuves à citer.

En voici une particulièrement curieuse: Dans sa déposition, lors du procès de canonisation, un contemporain a attesté l’effet prodigieux que ce livre exerça sur un religieux, son confesseur. Ce contemporain, c’est précisément Francisco de Mora, le dessinateur en chef de l’Escorial, à qui Philippe II commanda son cercueil. Il avait prêté à ce religieux un des premiers exemplaires imprimés de la Vie de sainte Thérèse, et quelques jours après, pénétrant dans la cellule de ce moine, il le trouva en proie à une exaltation presque lyrique: «Ah! quel livre est-ce là! dit-il à Mora! De tous ceux que j’ai lus dans ma vie, à savoir la Sainte Écriture, Saint Thomas, et une foule d’autres saints, aucun ne m’a ému comme celui-ci, à tel point que si je n’étais pas déjà religieux, rien que de l’avoir lu, j’entrerais tout de suite en religion!…» Il est certain qu’on peut trouver des mystiques d’un caractère plus purement ou plus hautement intellectuel que sainte Thérèse,—et, par exemple, son disciple saint Jean de la Croix,—mais il n’en est point, sans doute, de plus émouvant. Sa candeur, sa sincérité, son enthousiasme toujours prêt à jaillir, cette flamme ardente de charité, ce don d’amour, pour tout dire,—une sensibilité pareille, si riche et si vibrante, lui livre immédiatement tous les cœurs. Elle décrit des états d’âme singuliers, infiniment subtils et complexes, infiniment rares surtout, et, en dehors de ces états d’âme, sortant des régions purement subjectives, elle nous parle de réalités inconnues et transcendantes, avec un sens si aigu du réel, avec un réalisme si sage, si tempéré de bon sens, si raisonnable, que les adversaires eux-mêmes du surnaturel sont embarrassés par les questions qu’elle pose. Ces questions, nous l’avons vu, il est impossible de les résoudre scientifiquement. Les explications tentées jusqu’ici ou bien travestissent les faits décrits par l’écrivain mystique, ou laissent en dehors du débat des points essentiels. Qu’on ne se hâte pas de la réfuter, qu’on ne se flatte point d’y avoir réussi. Quand on la lit de près et qu’on s’attaque au détail de ses descriptions et de ses analyses, on voit qu’elle se défend pied à pied. Et, d’ailleurs, comment raisonner sur des faits qui se dérobent à l’expérimentation scientifique ordinaire? Thérèse peut toujours répondre à ceux qui prétendent reconstruire scientifiquement ses états mystiques: «Non ce n’est pas cela: Pour en parler, il faut les avoir expérimentés comme moi!»

Ce qui frappe, en elle, outre cette sensibilité prodigieuse et singulière, c’est sa vigoureuse intelligence,—une intelligence éprise du concret, qui s’attaque uniquement à ce qui vit; moins capable de dialectique que d’intuition, une intelligence qui ne s’arrête que devant la nécessité de se transcender elle-même, de s’anéantir en quelque sorte pour s’adapter à un stade supérieur de l’intellection.

Et toutes ces hautes qualités se fondent et s’harmonisent dans un caractère suprême et inexprimable qui est celui de la sainteté,—l’état privilégié d’un être qui communique avec un monde situé hors de nos prises, qui, par sa seule existence, est une vivante et perpétuelle révélation: de là l’irrésistible action de la sainteté sur les masses, la fascination, l’entraînement qu’elle exerce sur elles, et de là aussi son influence dominatrice sur les âmes.

Les écrits de sainte Thérèse, après avoir joui pendant près d’un siècle, d’une réputation et d’une vogue peut-être sans précédent, sont peu à peu rentrés dans l’ombre discrète des cloîtres, à mesure que baissait dans le monde le sens du surnaturel. Souhaitons qu’aujourd’hui ils retrouvent la faveur dont ils jouirent auprès de nos pères de l’âge classique, et surtout qu’ils rencontrent des esprits mieux préparés pour les comprendre. L’Église n’a jamais eu tant besoin de s’entourer et de se parer de ses saints les plus élevés par la pensée et par l’esprit. Elle est démunie, en ce siècle, de la plupart des prérogatives qui, autrefois, lui assuraient un facile prestige auprès des multitudes. Elle n’a plus la richesse matérielle, elle n’ouvre plus à une élite les carrières privilégiées, elle n’a plus le monopole de la bienfaisance et de l’assistance publiques, elle n’est plus la science officielle, ni la puissance temporelle qui employait à l’édification et à la décoration de ses palais et de ses églises, un peuple de manœuvres, d’ouvriers et d’artistes. Qu’elle reste du moins, aux yeux du monde, non seulement la dépositaire de toute vérité et de toute beauté, mais la conservatrice des plus hautes disciplines intellectuelles!