Sainte Thérèse

Louis Bertrand · Chapitre 3 sur 27

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Sainte Thérèse

Chapitre II

LES DEUX PETITS ENFANTS QUI VOULAIENT GAGNER LE PARADIS

Thérèse d’Avila vint au monde le 28 mars de l’an de grâce 1515.

Son père, don Alonso Sanchez de Cepeda, qui, suivant l’usage des chefs de famille, devait tenir soigneusement son livre de raison, a consigné de sa main cet événement dans les lignes que voici: «Le mercredi, vingt-huitième jour du mois de mars de l’an 1515, est née Thérèse, ma fille, à cinq heures du matin, peut-être une demi-heure plus tôt, peut-être une demi-heure plus tard, en tout cas ce mercredi-là, au lever du soleil. Son parrain fut Vela Nuñez et sa marraine, doña Maria del Aguila, fille de Francisco de Pajarès.»

Il est à noter que sainte Thérèse, très involontairement sans nul doute, se rajeunissait d’un jour. Elle gardait dans son bréviaire une feuille volante où elle avait marqué le jour qu’elle croyait être celui de sa naissance: «Mercredi, fête de saint Bertold, de l’Ordre du Carmel, le 29

mars 1515, à cinq heures du matin, est née Thérèse, la pécheresse.»

Notons aussi que le nom de la Sainte s’écrit en espagnol: Teresa sans h. Elle-même écrivait toujours ainsi son nom, et c’est d’ailleurs l’habituelle orthographe espagnole. En revanche, l’habituelle orthographe française, conforme à l’étymologie grecque, admet le Th: Thérèse. Il nous faut insister sur ce menu détail d’orthographe, parce qu’il a déchaîné, il n’y a pas très longtemps, de véritables tempêtes.

Le Th passait alors pour gallican, le simple T pour ultramontain: de là, bataille entre les partisans des deux orthographes. Le R. P. Bouix, de la Compagnie de Jésus, ayant, dans sa traduction des œuvres de la Sainte, adopté la forme espagnole: Térèse, il en fut aigrement tancé par un abbé Postel qui élucubra contre lui un factum des plus acerbes, à l’effet de démontrer que le nom castillan de Teresa n’est pas d’origine exclusivement espagnole, comme le prétendait notamment le P.

de Ribéra, le premier biographe de la grande Carmélite, mais qu’il est dérivé du grec; que la première sainte Thérèse, ou Therasia, fut la propre femme de saint Paulin de Nole,—et qu’enfin l’orthographe courante, chez nos écrivains du XVIIe siècle, est conforme à l’étymologie grecque. En introduire une autre, c’est bouleverser toutes les règles de la grammaire française… Il n’y a, en effet, aucune raison de changer nos habitudes orthographiques et d’abandonner une forme à laquelle nos yeux français sont habitués pour en adopter une espagnole ou italienne. Pour nous, la question est des plus secondaires.

Néanmoins, s’il faut choisir, nous préférons rester traditionnalistes et français.

Mais il convient de regarder d’un peu près cet acte de naissance, complaisamment rédigé par une main paternelle. Le bon Alonso de Cepeda semble attacher une certaine importance à l’heure précise où l’enfant prédestinée est venue au monde. Était-ce bien à cinq heures du matin?

N’était-ce point plus tôt ou plus tard? Ce qu’il y a de certain, c’est que, déjà, il faisait presque grand jour… Le père, dirait-on, tient à bien établir que sa fille n’est point une enfant des ténèbres. En somme, il n’est pas tout à fait indifférent que cette voyante qui avait une telle horreur de tout ce qui ressemble à la nuit, que cette âme claire et joyeuse, qui n’aimait pas appliquer sa pensée à l’enfer,—que ce lumineux génie enfin soit né avec l’aube… Autre détail qui appelle la réflexion: le parrain de Thérèse était un Vela Nuñez—Francisco Vela Nuñez, le père de don Blasco Vela Nuñez, un futur vice-roi du Pérou, deux conquistadors qui entraînèrent à leur suite, en Amérique, cinq frères de la Sainte.

Ainsi, dès le berceau, elle fut touchée par le souffle des aventures héroïques. Comme les mâles de sa race et de sa famille, elle n’aspire qu’à partir. Elle est bien de leur sang. Elle n’est pas de ceux qui prennent racine dans un petit pays. Il lui faut de vastes horizons. Nous verrons combien elle a souffert de ce que son sexe et son état lui aient interdit de se mêler aux grandes luttes du siècle. Autant que cela était possible à une nonne cloîtrée, elle a agi et elle a voyagé, elle a étendu aussi loin qu’elle pouvait, son apostolat. Ses ennemis lui reprochent sa perpétuelle inquiétude. Le Nonce lui-même la traitera de «femmelette agitée et coureuse». Ce n’était pas pour rien qu’elle était la sœur de ces coureurs de monde et de ces conquérants, qui, en quelques années, soumirent à l’Espagne des continents entiers…

Ainsi donc, voilà cette petite âme ardente jetée au monde dans la triste et frigide Avila. Elle naît dans une vieille maison sévèrement close, entre l’église Saint-Dominique-de-Silos et l’église Sainte-Scholastique, aujourd’hui disparue. Autour d’elle, elle ne voit que de pieux personnages. Elle n’entend parler que d’histoires édifiantes. Le père de famille lit à ses enfants ou leur fait lire des vies de saints. Dans ce milieu favorable, elle s’épanouit tout de suite. Dès ses premières années, sa vocation parle de la façon la plus nette et la plus impérieuse. Ses premières démarches enfantines trahissent ce qu’elle sera plus tard. Dans ses premiers gestes spontanés, la Carmélite réformatrice et la grande contemplative sont déjà préfigurées. Rien ne trahit mieux son caractère et sa destinée prochaine que cette équipée puérile, dont elle a, dans sa biographie, immortalisé le souvenir: «J’avais, dit-elle, un frère à peu près de mon âge: (c’était très probablement son frère Rodrigue, de quatre ans plus âgé qu’elle). Nous nous mettions ensemble pour lire des vies de saints. C’était lui que j’aimais le plus, quoique j’eusse grand amour pour tous les autres et eux pour moi. Comme je voyais les martyres que les saintes souffraient pour Dieu, il me semblait qu’elles achetaient à bien bon marché d’aller jouir de Dieu, et le désir me venait de mourir comme elles: non point par amour que j’entendisse avoir pour Lui, mais pour jouir à si bref délai des grands biens que je lisais y avoir au ciel. Et je me mis, avec ce mien frère, à examiner quel moyen il y aurait pour cela. Nous concertâmes de nous en aller au pays des Maures, en mendiant pour l’amour de Dieu, afin que, là-bas, on nous coupât la tête… Ce qui nous étonnait le plus dans ce que nous lisions, c’était de dire que le châtiment comme la gloire était pour toujours. Il nous arrivait de causer longuement de cela et nous nous plaisions à répéter: «Pour toujours, toujours, toujours!…» Quelle perspective fascinante!

Et en effet, il paraît qu’ils mirent leur projet à exécution, se sauvèrent de la maison paternelle, passèrent le pont de l’Adaja, pour s’en aller là-bas, vers ces hautes montagnes qui fermaient l’horizon et qui pourtant paraissaient inaccessibles. Ils furent rattrapés par un de leurs oncles paternels, don Francisco de Cepeda, et ramenés au logis, où leur mère les gronda fort de cette escapade. Rodrigue, l’aîné, pour s’excuser, déclara que «c’était la petite qui l’avait entraîné et qui lui avait fait prendre ce chemin…»

Thérèse est déjà là tout entière, avec les mouvements passionnés et souvent tyranniques de son cœur. Cette grande amoureuse n’a jamais aimé à moitié: «C’était lui que j’aimais le plus, quoique j’eusse grand amour pour tous les autres, et eux pour moi.» Et aussi son besoin de partir, cet instinct apostolique, qui la travaille dès ses premières lectures.

Et ce goût pour la pauvreté évangélique, qui va déchaîner de telles colères contre sa réforme: «Demander l’aumône pour l’amour de Dieu.»

Ensuite, et par-dessus tout, ce bon réalisme espagnol, cet esprit pratique et positif qui, dans un âge si tendre, lui fait envisager le martyre comme un calcul avantageux. Elle l’avoue naïvement, ce n’était point par amour de Dieu qu’elle consentait à avoir la tête coupée, mais parce que c’était jouir à bon compte des félicités célestes,—félicités, par surcroît, éternelles: «Pour toujours, toujours, toujours!» Comment hésiter à se sacrifier, quand la récompense est si prompte et si belle?… Et puis enfin cette autorité qu’elle prend immédiatement sur les âmes. Peu importent l’âge, la qualité et le rang de ceux qui l’écoutent. Il faudra, plus tard, qu’ils lui obéissent, comme Rodrigue son frère aîné. Elle les fait agir, les dirige, leur montre le chemin, comme elle montrait le chemin à son jeune frère, sur la route qui allait au pays des Maures,—et cela sans hésiter, avec une claire vision des moyens. Cette mystique est une grande réalisatrice.

Sa première velléité héroïque vient d’échouer. Mais c’est une opiniâtre.

Elle s’obstine jusqu’à la réussite, ou elle cherche d’autres voies qui la conduisent au même but. «Voyant, dit-elle, qu’il était impossible d’aller là où l’on nous tuerait pour Dieu, nous décidâmes d’être ermites, et, dans un jardin qu’il y avait chez nous, nous nous mîmes à faire, comme nous pouvions, des ermitages, en entassant de petites pierres, qui nous tombaient tout de suite, et ainsi nous ne trouvions nul remède pour notre désir…»

Alors elle se mit à jouer à la religieuse avec d’autres petites filles.

«J’aimais, dit-elle, faire des couvents, et il me semble que je désirais être nonne, quoique moins vivement que les autres choses que j’ai dites…» Déjà, elle fonde des monastères, mais faute de mieux, parce qu’elle ne peut pas être martyre, ou vivre de la vie érémitique, dans le désert et la solitude. En même temps, elle fait l’aumône aux pauvres, et sa mère lui enseigne maintes dévotions, notamment celle du Rosaire, à quoi elle était fort attachée. De bonne heure, Thérèse eut un culte tout filial pour Notre-Dame. Elle nous conte que, lorsque doña Béatrice mourut, l’orpheline avait environ douze ans, elle se jeta en pleurant, aux pieds d’une statue de la Vierge, et elle la supplia d’être désormais sa mère… La future Carmélite voit dans cet élan de confiance, dans ce joli geste enfantin, si affectueux et si tendre, l’indice manifeste de sa vocation carmélitaine. En se sentant abandonnée, son premier mouvement est de se jeter dans les bras de la Vierge, protectrice du Carmel.

En réalité, c’est toute sa destinée qui est préfigurée dans les premiers actes de cette petite fille. Elle révèle immédiatement le fond de son être. Elle confesse ingénûment ce qu’elle désire et ce qu’elle aime, ce à quoi elle va vouer son existence. Elle veut être heureuse, mais heureuse pour toujours, d’une félicité sans borne et sans fin, et, à défaut du martyre, elle ne voit d’autre moyen de réaliser son rêve que la règle monastique. La béatitude par le cloître, voilà son but et sa vie. Mais il s’y ajoute une foule d’autres vocations encore inconscientes. On les aperçoit qui se dessinent dès cette époque.

Visiblement, dès cette période de l’âge angélique, Dieu a des desseins sur elle. Elle va regimber, contre la Volonté qui la mène. Elle s’efforcera par faiblesse ou par légèreté, de fuir son destin. Elle s’écartera de sa voie véritable, mais elle reviendra. Bon gré mal gré, elle finira par passer par les chemins où Dieu veut qu’elle aille…

Mais ira-t-elle jamais plus loin qu’à l’époque, où, sa main dans la main de son frère le plus chéri, elle voulait s’en aller vers les pays barbares, bien résolue à mettre sa tête sur le billot, pour gagner la palme. De tout son cœur, cette enfant a fait le sacrifice de sa vie.

Elle a convoité la félicité suprême. Elle a jugé le néant de tout, hormis cela. Dès cette minute, elle a pressenti toute la perfection à laquelle elle pourra jamais atteindre: l’immolation complète en vue de l’union avec le seul Bien. Ainsi l’on peut dire que tout est donné à l’âme humaine dès l’origine. Elle naît avec tout son destin, toutes ses puissances et toutes ses facultés préformées. Bien plus, elle reçoit, dès cet instant, toute la lumière dont elle est capable. Mais cet état de grâce baptismale ne dure pas longtemps. Très rapidement, la lumière s’obscurcit, le grand élan vers la Voie qui monte se ralentit ou s’arrête. L’âme se cherche et ne se trouve plus.

C’est ainsi que, pendant des années, nous allons suivre Thérèse sur la voie qui descend.