Sainte Thérèse
Chapitre III
LA JEUNE FILLE A LA ROBE ORANGÉE
Vous rappelez-vous ce passage de La Vita nuova, où Dante, racontant le premier émoi de sa rencontre avec Celle qu’il appelle «la Dame de sa pensée», la présente, en réalité, à l’admiration et à la vénération des siècles et de l’univers entier: «Elle avait déjà assez vécu en ce monde pour que, dans cet espace de temps, le ciel étoilé se fût porté vers l’Orient de la douzième partie d’un degré, en telle sorte qu’elle m’apparut dans le commencement de sa neuvième année et lorsque j’accomplissais la mienne. Elle m’apparut, vêtue d’une robe de couleur rouge, imposante et modeste, et la manière dont sa ceinture retenait son vêtement était appropriée à son extrême jeunesse. Je le dis en vérité: à ce moment, l’esprit de vie qui réside dans la voûte la plus secrète du cœur, commença à trembler en moi avec tant de force que le mouvement s’en fit ressentir jusque dans mes veines les plus petites…»
Ce frémissement d’amour et d’admiration, on ne le ressent point, à vrai dire, dès la première rencontre avec l’être prédestiné. Pourtant l’inconcevable splendeur qui environne, dès ses premiers ans, l’enfant promis à la gloire, cet obscur rayonnement a beau être invisible, certaines âmes le sentent, même parmi les plus humbles. Et alors, par la suite, quand le miracle est patent pour tous, ces bonnes âmes se remémorent de petites choses, de petites circonstances, qui les avaient mystérieusement frappées sans qu’elles sussent bien pourquoi et qui, désormais, leur semblent des allusions prophétiques au miracle réalisé.
Et c’est ainsi qu’aux phrases magnifiques de Dante, saluant l’apparition de sa Béatrice transfigurée jusqu’à devenir pour lui le symbole de la sacrée Théologie, j’ose comparer ces mots naïfs d’une vieille sœur, une vieille religieuse du couvent de l’Incarnation, se rappelant sa première vision de celle qui allait devenir la Mère Thérèse de Jésus: «Je me souviens, dit-elle, que la sainte Mère, étant encore dans le siècle, venait de temps en temps visiter ce couvent, et j’en donne pour signes qu’elle portait une robe orangée avec des galons de velours noir…»
Et la religieuse, qui nous transmet ce souvenir de sa vieille compagne, le commente ainsi: «Ce n’est qu’une bagatelle, mais qui ajoute à ma dévotion.»
Qu’entendait-elle par là? Comment le rappel de cette «robe orangée»
pouvait-elle ajouter à la dévotion de la Carmélite? Sans doute, comme Dante, évoquant la robe rouge de Béatrice enfant, elle voyait dans cette couleur éclatante, encore rehaussée par ces applications d’étoffe sombre, un symbole qui présageait la gloire future de la Sainte.
Pour nous, en ces pages, nous y verrons surtout un détail topique, une image bien espagnole, qui nous permettra d’achever notre composition de lieu, avant de méditer sur l’extraordinaire aventure de sainte Thérèse.
Cette créature, qui fut l’objet d’une si prodigieuse faveur, nous voudrions nous la figurer telle qu’elle était, lorsqu’elle vivait de la vie de ce monde, non pas seulement dans ses habits de jeune patricienne d’Avila, dans sa robe orangée à galons de velours noir, mais avec les traits véridiques et les particularités de son corps et de son visage.
Il faut avouer que ce n’est pas très facile. Les portraits qui nous sont restés d’elle ne sont pas bien nombreux. Et encore ceux qui passent pour authentiques sont-ils contestés comme les copies ou les variantes.
L’original serait, paraît-il, un portrait assez maladroit exécuté par un peintre de rencontre, un frère lai, appartenant à l’ordre des Carmes, lequel s’appelait Jean de la Misère. D’après la tradition, la Sainte elle-même en aurait été mécontente et elle aurait déclaré à l’auteur: «Dieu vous pardonne, frère Jean, de m’avoir faite si laide!» Cette effigie se trouve actuellement chez les Carmélites de Séville. Mais elle aussi est contestée. Le véritable original de Jean de la Misère serait maintenant à Buenos-Ayres. Quoi qu’il en soit, un certain nombre d’autres portraits,—tous réputés authentiques, c’est-à-dire contemporains de la Sainte et pris sur le vif,—sont montrés aux visiteurs, en différents carmels espagnols, notamment à Salamanque et à Valladolid.
Tous représentent une personne ayant déjà pris l’embonpoint de la maturité, ou même déjà marquée par les flétrissures de l’âge: de sorte que la jeune fille brillante et adulée que fut Thérèse d’Avila n’est plus guère qu’un souvenir. Mais tous confirment, en somme, le portrait littéraire que nous a tracé d’elle son premier biographe, le Père François de Ribéra.
Elle était belle. Elle le savait, et, jusque dans sa vieillesse, elle ne faisait nullement difficulté d’en convenir ou même de le rappeler. Elle disait, un jour, à un de ses confesseurs: «Sachez, mon Père, qu’on me félicitait de trois choses en particulier: on disait de moi que j’étais une sainte, que j’avais de l’esprit et que j’étais belle. Je croyais deux de ces choses: je m’imaginais que j’avais de l’esprit et que j’étais belle, ce qui indiquait assez de vanité de ma part…» Malgré la restriction modeste, une foule de témoignages concordants nous permettent de juger que cette jeune fille si admirée et si convaincue de son mérite ne se faisait point d’illusion. A un certain moment, dans sa toute première jeunesse, elle dut même être fort jolie, comme le sont très fréquemment les jeunes Espagnoles entre dix et quinze ans. Mais, sans doute, son visage prit de bonne heure une plénitude et une régularité toutes classiques: elle devint plus belle que jolie. C’est ce que semble affirmer le Père de Ribéra: «Elle était, dit-il, grande de taille. D’une remarquable beauté dans sa jeunesse, elle paraissait encore fort bien dans un âge avancé. Elle était corpulente et elle avait la peau très blanche. Son visage était rond, plein, d’une belle coupe, très bien proportionné. Le teint de lis et de roses. Il s’enflammait, quand elle était en oraison et lui donnait une beauté ravissante… Ses cheveux étaient noirs et bouclés; son front large, uni et très beau. Les sourcils châtains, bien fournis et un peu en arc. Ses yeux étaient noirs, ronds, à fleur de tête, de grandeur ordinaire, mais admirablement disposés, vifs et gracieux. Quand elle souriait, le sourire et l’allégresse s’y peignaient, et ils respiraient la gravité, quand elle voulait se montrer grave. Son nez était petit, peu élevé vers le milieu, rond par le bout et un peu incliné vers le bas… La lèvre supérieure était déliée et droite. La lèvre inférieure grosse et un peu pendante. Ses dents étaient bonnes, son menton bien fait et proportionné; les oreilles ni petites, ni grandes; le cou large et peu élevé, les mains petites et très belles. Elle avait, au côté gauche de son visage, trois petits signes qui lui donnaient beaucoup de grâce: le premier, plus bas que la moitié du nez, le second, entre le nez et la bouche et le troisième, au-dessous de la bouche…» Et, en effet, ces trois grains de beauté sont nettement indiqués dans la plupart des portraits de la Sainte.
Le religieux, à qui nous devons ces détails si précis, prend l’honnête précaution de nous avertir: «Toutes ces particularités, je les tiens de personnes qui la virent très souvent de près et eurent plus de facilité que moi de la considérer à loisir.» Et il conclut: «Enfin tout paraissait parfait en elle. Son port était majestueux, sa démarche pleine de dignité et de grâce. Elle était si aimable, si paisible, qu’il suffisait de la voir et de l’entendre pour lui porter du respect et pour l’aimer.»
Ce qui frappe surtout dans ces lignes et ce qui s’en dégage, c’est l’image d’une personne parfaitement saine et parfaitement équilibrée.
Elles éveillent l’idée d’une créature robuste et joyeuse, belle à voir et facile à vivre, d’une humeur toujours égale et d’un visage souriant.
Il faut insister sur ces traits, parce qu’ils constituent un argument très fort contre ceux qui ont voulu considérer sainte Thérèse comme une hystérique. Et, d’autre part, on s’étonne qu’avec cette constitution vigoureuse, tous ces signes habituels de santé, elle ait été, en somme, une perpétuelle malade. Ces maladies mystérieuses, auxquelles ses médecins avouaient ne rien comprendre, n’en sont que plus inexplicables.
Voilà donc ce qui reste de la vivante qu’elle fut: le souvenir d’une belle et bonne créature. Mais elle a laissé d’autres vestiges plus matériels de son passage. Et d’abord son malheureux corps, vénéré comme celui d’une sainte, dès qu’elle eut rendu le dernier soupir,—son pauvre corps dépecé et dispersé à travers toute la catholicité qui s’est disputé ses reliques. Dans la chapelle du couvent d’Alba de Tormès, où elle mourut, on peut voir, au-dessus du maître-autel, le sarcophage de marbre qui contient sa dépouille. On s’étonne de l’exiguïté de ce tombeau, qui n’est qu’un grand reliquaire: c’est qu’en effet il ne contient qu’une partie de son corps avidement mutilé par la piété des fidèles. Dans cette chapelle même d’Alba de Tormès, on vous montre à part le cœur et le bras de la Sainte enfermés dans un tour d’argent, à droite de l’_altar mayor_. Je confesse ma stupeur devant ces vénérables débris. Le cœur surtout, le cœur où l’on voit la marque de la Transverbération miraculeuse, cause une pénible surprise. Devant cette pauvre chose humaine, ce lambeau de chair conservé dans un tube de cristal, dans une espèce d’ostensoir constellé de pierreries, l’esprit et l’imagination sont accablés par l’énormité du prodige, déconcertés par le contraste qu’il y a entre ce prodige et la misère de la pauvre chair qui en fut visitée. On détourne ses yeux de cette cendre. On s’agenouille et l’on adore.
On a, d’ailleurs, conservé de la Sainte quelques souvenirs moins funèbres, des objets qui lui ont appartenu, qui rappellent sa sensibilité et ses goûts, et autour desquels on peut rêver avec une pieuse ferveur. On en trouve un peu partout, mais surtout dans les monastères espagnols. A Avila, dans l’église des Carmes construite sur l’emplacement de sa maison natale, on peut voir, entre autres reliques, le bâton et le rosaire de sainte Thérèse,—le bâton sur lequel s’appuyait la vieille carmélite rhumatisante, et le rosaire, fait de bois grossier, aux grains polis et usés par ses doigts. Dans la même ville, au couvent de Saint-Joseph, la première fondation de la Réformatrice, on garde un tambourin et une flûte, dont elle s’accompagnait pour chanter les refrains populaires de Noël. A Valladolid, c’est une poupée de bois, dont la Mère Thérèse, suivant la tradition, aurait fait cadeau à une jeune novice mélancolique ou malade, pour la divertir. Les religieuses ont habillé cette poupée de satin bleu tendre, cousu de coquillages, avec une crosse et un bourdon. Elles en ont fait une espèce d’Enfant Jésus vêtu en pèlerin: elles l’appellent, en effet, le Peregrinito. Les deux reliques les plus émouvantes peut-être que j’ai vues, parce qu’elles évoquent le souvenir de la Sainte plutôt qu’elles ne le matérialisent, c’est, à Saint-Joseph de Salamanque, une minuscule ampoule de cristal contenant une goutte de son sang,—et, à Saint-Joseph d’Avila, un mouchoir taché de sang. Ce mouchoir a quelque chose de romanesque qui, tout de suite donne le branle à l’imagination. A cette époque, où la saignée était considérée comme une élégance, les jeunes seigneurs castillans corrompaient à prix d’or les femmes de chambre de leurs maîtresses, lorsque celles-ci se faisaient saigner, afin d’obtenir de ces filles un mouchoir taché du sang de leurs divinités. A plus forte raison, lorsqu’il s’agissait d’une sainte, ce mouchoir devenait une relique infiniment précieuse…
Mais ce sont là petites dévotions. Comme l’écrivait Frère Louis de Léon aux filles spirituelles de sainte Thérèse, la meilleure et plus fidèle image qui reste d’elle, ce sont, avec ses fondations, les écrits où elle a mis toute son âme, tout son esprit et tout son cœur. On peut dire que la personne morale qu’elle a été est toujours vivante et même qu’elle l’est plus que jamais.
D’abord, son charme n’a pas cessé d’agir sur nous,—ce charme de la Mère Thérèse de Jésus, que les contemporains sont unanimes à reconnaître. Cet heureux don lui valut d’être traitée en enfant gâtée par son père, ses frères, ses sœurs, et, plus tard, par ses supérieures et ses compagnes, au couvent de l’Incarnation. L’attrait qu’elle exerçait sur tous était fait non seulement de sa bonne grâce et de sa gentillesse, mais de sa précoce intelligence. Tout de suite, elle en donna des signes non équivoques. Elle se montrait curieuse de toutes les choses de l’esprit, passionnée pour la lecture. Profitant du goût de sa mère pour les romans de chevalerie, elle se mit, avec son frère Rodrigue, à dévorer cette sorte de livres. Elle en était, nous dit-elle, insatiable et à ce point obsédée qu’elle voulut, elle aussi, composer un roman. Et, de fait, avec la collaboration de son frère aîné, elle se mit à en écrire un. Il est infiniment probable que, cette fois encore, comme pour leur fugue au pays des Maures, Thérèse fut l’instigatrice du projet et aussi la grande inspiratrice de cette élucubration enfantine: c’était elle qui avait l’idée, qui montrait la voie, qui dirigeait et qui commandait. Si artificielle qu’ait été cette littérature, on s’explique néanmoins le goût très vif que la jeune fille avait pour elle et le plaisir qu’elle y prenait: ces aventures romanesques, cet idéalisme exalté émouvaient certainement toute une région superficielle de sa sensibilité. Mais son intelligence, éminemment réaliste, n’était nullement portée vers les chimères, ni non plus vers les abstractions. Plus tard, elle n’aura, à aucun degré, le génie métaphysique, au sens proprement philosophique du mot. Rien de l’intellectuel, ni de l’idéologue. Elle cherche des choses, des faits et non des idées. Elle veut toucher, voir, sentir et non abstraire et raisonner. De là la solidité de ses observations, son bon sens, sa pondération, son esprit pratique qui descend jusqu’aux plus petits détails de la vie matérielle. Mais il faut se hâter de rappeler et ne pas craindre de répéter sans cesse que le réalisme thérésien va jusqu’au bout des réalités et que, parti des plus humbles réalités sensibles, il aboutit aux plus transcendantes et aux plus surnaturelles.
Qu’on ne dise pas qu’en cela sa mémoire ou son imagination l’abusait, qu’elle prenait pour des réalités de purs fantômes sortis de son cerveau. Elle-même se plaint de la faiblesse de sa mémoire, comme de l’incapacité de son imagination. Il paraît bien assuré qu’elle se jugeait sans complaisance. Elle nous avoue qu’elle eut beau faire tous les efforts du monde, elle avait si peu d’imagination qu’elle ne parvint jamais à se représenter «la sainte Humanité de Notre-Seigneur». Les «compositions de lieu», recommandées aux âmes pieuses par les Exercitia de saint Ignace, n’étaient point son fort. Il semble, tout au moins, que si elle avait la grande imagination des inventeurs, des constructeurs ou des voyants, elle n’avait pas cette forme inférieure de l’imagination qui s’attache à reproduire le détail pittoresque du sensible, ce qu’on est convenu d’appeler, d’ailleurs fort improprement, «l’imagination artiste». Son style ne s’embarrasse pas d’images, de métaphores cultivées en pots; il est aussi direct, aussi près des choses que possible. Quand elle se sert d’une image, ou d’une comparaison, cette image ou cette comparaison n’a aucune valeur littéraire indépendante de l’idée. Elle est purement allégorique et, la plupart du temps, conventionnelle et empruntée, sans nulle prétention aux élégances.
Cette femme à l’esprit positif était douée d’une âme enthousiaste et vigoureuse, d’une sensibilité à la fois très fine et très profonde. De toutes petites choses la frappaient, l’amusaient, et, quand elle se mettait à les conter, elle en tirait les plus jolis effets. Avec cela, l’amour de tout ce qui brille, des pierreries, des étoffes somptueuses, de la lumière, de toutes les splendeurs. Elle aime les reliquaires et les calices bien ciselés, les tableaux et les statues. Elle fait peindre à fresque ses ermitages et les murs de ses couvents: elle-même surveille et inspire les peintres. La campagne, les fleurs, les eaux courantes, un beau jardin, un beau paysage la mettent dans le ravissement. Elle remarque, en passant, l’ordonnance architecturale d’un château ou d’un palais, elle s’ébahit devant la magnificence d’une galerie princière et les trésors artistiques qui y sont exposés. Amie de toutes les belles choses, elle est capable d’en créer à son tour. On vante son habileté de main. On admire ses travaux d’aiguille, ses broderies et ses tapisseries. Il y a même, chez elle, une pointe de sensualité: elle aime les parfums et tous les raffinements de propreté dont on se piquait alors.
Cette sensibilité frémissante trahit, par-dessus tout, un grand besoin d’aimer et d’être heureuse. Comme saint Augustin, étudiant à Carthage, il lui suffit d’entendre parler d’amour. Ainsi s’explique son engouement pour les romans de chevalerie. Que dis-je! Elle s’émeut au seul mot d’amour, mot qui, pour elle, n’aura jamais rien que de très pur. Plus tard, adressant à ses filles ses suprêmes recommandations, elle leur dira: «Qu’un de vos exercices, toute votre vie, soit de faire beaucoup d’actes d’amour, parce qu’ils enflamment et attendrissent l’âme…»
J’entends bien qu’il s’agit là d’amour divin, d’amour du prochain, d’actes de charité, mais cette âme ardente veut qu’il s’y mêle de la flamme et de la tendresse.
Au fond de cette âme, on sent une volonté énergique, qui n’aura qu’à rencontrer un obstacle pour devenir tout naturellement héroïque. Elle n’a jamais connu la peur. Elle n’a jamais reculé devant rien, pas même devant l’Inquisition. En maints endroits de ses écrits, elle a tenu à bien affirmer son courage invincible,—un courage, disait-elle, qui allait jusqu’à la dureté. C’est bien possible, quoique cette dureté fût prompte à s’amollir. Il y avait, en elle, une profonde humanité au sens le plus noble du mot, une réelle douceur, mais une douceur toute virile qui avait horreur des sensibleries maladives, des fausses larmes et des comédies sentimentales ou mystiques. Pour guérir une religieuse perdue de mélancolie ou abîmée dans des visions fantastiques, elle écrivait prosaïquement à la supérieure: «Faites-lui manger de la viande!…»
Cette vierge rude et courageuse, cette âme chevaleresque est une vraie fille de hidalgo, une aristocrate, qui a conscience de la noblesse de son sang, qui se sait apparentée aux premières familles castillanes et qui compte même un roi de Léon parmi ses ascendants. Aussi a-t-elle au plus haut degré le culte de l’honneur: elle va nous en donner, bientôt, une preuve saisissante. Aussi traite-t-elle sur le pied d’égalité avec les plus grands personnages. Et cependant cette patricienne très fière de sa race n’a aucun préjugé nobiliaire. Elle nous raconte qu’à Tolède des personnes de qualité et même l’administrateur du diocèse lui firent grief d’avoir accordé l’honneur de la sépulture dans une chapelle de son couvent, avec le titre de fondateur, à un simple marchand nommé Alphonse Ramirez, qui, d’ailleurs, avait été le premier bienfaiteur de la communauté. «Mais cela, dit-elle, ne me faisait pas grande impression, parce que, grâce à Dieu, j’ai toujours plus estimé la vertu que la noblesse.» Ses grandes manières se tempéraient de bonhomie, et, quand elle fut religieuse, d’humilité chrétienne. Les témoins de sa vie nous rapportent que, même lorsqu’elle était prieure, elle s’astreignait avec joie aux plus humbles besognes. Elle faisait sa semaine de cuisine aussi facilement qu’elle exécutait des broderies merveilleuses. Et Julien d’Avila, l’aumônier de Saint-Joseph, nous assure qu’elle y excellait.
Elle se plie à tout avec une souplesse extrême. Elle est prête à tout accepter, pourvu qu’elle arrive à ses fins. Car, encore une fois, ce qui domine en elle, c’est la volonté: tout doit céder à son désir. «Quand je désire une chose, écrivait-elle, il est dans ma nature de la désirer avec ardeur.» Comment s’étonner qu’un caractère aussi franc, une personnalité aussi richement douée se soit affirmée de très bonne heure?
Cette aimable enfant dut promener bientôt sur le monde un regard aussi avide que curieux. Elle ne tarda point à se laisser fasciner par lui,—et c’est elle-même qui s’en accuse, avec une excessive contrition, peut-être: «Je commençai à faire de la toilette, à désirer plaire et paraître, à donner beaucoup de soins à mes mains et à ma chevelure, à me parfumer, enfin toutes les vanités de ce genre, lesquelles étaient nombreuses, car je m’en occupais fort. Toutefois je n’avais pas mauvaise intention et je n’aurais jamais voulu que quelqu’un offensât Dieu à cause de moi…» L’aveu est tout à fait sincère. Il est bien certain que Thérèse entendait rester une honnête demoiselle, mais il est non moins certain qu’à cet âge-là, probablement à l’époque où elle lisait si passionnément les romans de chevalerie, Thérèse était devenue coquette.
Cela avait dû commencer du vivant de sa mère. On discute sur la date de la mort de celle-ci. L’opinion actuellement la plus accréditée, c’est que l’adolescente avait tout près de quatorze ans, lorsque doña Béatrice mourut. Mais les jeunes Espagnoles sont très précoces. Il est fort possible que, dès l’âge de douze ans, Thérèse ait été déjà touchée du désir de plaire. Ses lectures sentimentales et aussi ses fréquentations lui tournaient la tête. Et néanmoins cette petite fille coquette et passionnée restait, dans le fond de son cœur, fidèle à son destin, soucieuse de ne pas déchoir pour être digne du seul Amant qu’elle eût choisi. C’est sans doute à cet instant de sa vie que se place une anecdote rapportée par doña Maria Pinel, religieuse de l’Incarnation.
Cette anecdote, la carmélite la tenait de la sœur aînée de Thérèse, Marie de Cepeda, qui lui servait de mère, quand elle devint orpheline.
Une nuit que les deux jeunes filles s’en revenaient de Matines, sans doute à travers les petites rues obscures d’Avila, tout à coup, au milieu des ténèbres, Thérèse s’écria: —Oh! ma sœur, si vous saviez quel écuyer nous accompagne, vous en seriez ravie!
—Qui donc? demanda la sœur.
—Notre Seigneur Jésus-Christ portant sa croix!…
Fantaisie de jeune fille à l’imagination pieuse, remords ou pressentiment? On n’ose décider. Cela, certes, n’a rien de commun avec les visions dont elle sera favorisée par la suite. Mais déjà elle voyait Celui qu’elle devait tant aimer. Elle en était obsédée, même au milieu de ses frivolités et au plus fort de ses dissipations. Pourtant c’est la note mondaine qui domine dans cette étrange exclamation, dans ce cri poussé en pleines ténèbres: elle pense toujours à Jésus-Christ, mais celle qui, alors, se délecte à lire les aventures des Amadis, se le représente sous des traits chevaleresques: c’est l’écuyer, le cavalier servant qui accompagne sa dame,—un cavalier servant qui porte une croix!… Est-il possible de traduire une plus pieuse et dramatique idée sous une forme plus enjouée et, si l’on ose dire, plus galante? Toute l’Espagne du XVIe siècle est dans ce cri.
Ces galanteries ne durèrent pas longtemps et ne dépassèrent jamais les bornes permises. Néanmoins, la Sainte en éprouva plus tard un tel remords, elle s’en est accusée en des termes si véhéments, se comparant aux plus grands pécheurs et jusqu’à une Madeleine repentie, qu’on se demande d’abord avec inquiétude si cette jeune orpheline n’aurait pas commis quelque grave imprudence. Il suffit de lire la confession de ses prétendus crimes pour être pleinement rassuré.
Voici, en effet, à quoi se réduisent les débordements de cette grande pécheresse. Pour ne plus parler de ses lectures profanes, qu’elle a déplorées avec amertume, il ne s’agit en somme que de relations frivoles et qui auraient pu devenir dangereuses. Thérèse avait des cousins, probablement les fils de son oncle, don Francisco de Cepeda, qui habitaient une maison contiguë à celle de son père. Il paraît même que les deux logis communiquaient par une porte intérieure. Et ainsi les cousins étaient constamment avec leurs cousines. A cause de leur parenté et surtout de la proximité des deux maisons, il était très difficile de ne pas les recevoir. D’ailleurs Thérèse,—elle ne s’en cache pas,—se plaisait fort avec eux: «Ils étaient à peu près de mon âge, dit-elle, à peine plus âgés. Nous étions continuellement ensemble. Ils m’aimaient beaucoup, et, sur tous les sujets qui leur plaisaient, je leur donnais la réplique, je prêtais l’oreille à leurs inclinations et à leurs enfantillages, choses qui n’étaient point innocentes. Et le pire, ce fut d’abandonner mon âme à ce qui fut la cause de son mal…»
Quel mal veut-elle dire? Il est impossible d’en apercevoir l’ombre dans ses aveux candides et embarrassés. Elle nous parle bien d’une amie, une parente,—probablement encore une cousine,—que son père et sa sœur aînée voyaient d’assez mauvais œil. Mais pas plus que les cousins, on ne pouvait convenablement la mettre à la porte. Et pourtant Thérèse nous déclare que les conversations et l’exemple de cette fille lui faisaient beaucoup de mal. Elle nous parle aussi des servantes de la maison qui étaient prêtes à lui rendre toute espèce de mauvais services: «L’intérêt, dit-elle, les aveuglait, comme moi l’affection.» Affection pour qui? Pour lequel de ses cousins? Nous connaissons les noms de quatre de ces jeunes gens. Ils s’appelaient Pierre, François, Diègue et Vincent. Est-ce Pierre, François, Diègue ou Vincent, qui réussit à troubler le cœur de l’adolescente, à obtenir d’elle une «affection»
réciproque, pour reprendre la chaste expression de la Sainte? Toujours est-il que cette inclination n’alla pas plus loin. Elle s’en exagère sans doute le danger. Mais, si danger il y eut, ce qui la sauva, ce fut, à l’en croire, la crainte de Dieu et le sentiment de l’honneur. «Rien au monde, dit-elle, n’aurait pu me faire changer en cela. Il n’y avait pas d’amour, de qui que ce fût, qui pût me faire fléchir…» Pas d’amour, de qui que ce fût! Il semble bien qu’il y ait là un aveu,—qu’elle ait répondu, en effet, à l’amour de son cousin. Mais nous pouvons nous en rapporter à la parole de cette fière Castillane: son honneur sortit intact de cette passionnette juvénile… Ce sont là de bien grands mots!
Nous allons voir que l’honneur ne fut jamais en cause dans cette innocente aventure.
Quoi qu’il en soit, les allures de Thérèse, le tour que prenait ses relations avec son cousin, durent inspirer des inquiétudes à son père.
Que se passa-t-il dans la conscience de ce veuf, livré à tous les scrupules d’une dévotion méticuleuse? Ce qui est certain, c’est qu’il prit peur et qu’il se résolut à mettre sa fille au couvent, sans plus tarder. C’était, assurément, un peu tard. Elle avait seize ans accomplis, et la malignité publique pouvait jaser sur cette brusque détermination du père de famille. On donna pour prétexte que sa sœur aînée, Marie de Cepeda, venait de se marier et que, décemment, la cadette, privée de la surveillance maternelle, ne pouvait pas rester toute seule au logis.
Et c’est ainsi que Thérèse, en la dix-septième année de son âge, entra comme pensionnaire au couvent de Notre-Dame-de-Grâce.