Sainte Thérèse

Louis Bertrand · Chapitre 13 sur 27

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Sainte Thérèse

Chapitre III

THÉRÈSE DE AHUMADA DEVIENT THÉRÈSE DE JÉSUS

L’autorité du Père Balthasar Alvarez, qui devait être grande dans Avila, ne pouvait faire cesser tout d’un coup les plaintes et les calomnies dont Thérèse était l’objet. Au couvent de l’Incarnation, le scandale continuait. Les religieuses glosaient sur le cas singulier de leur compagne, qu’elles accusaient d’extravagance et de folie. Elles épiaient avec malveillance les manifestations physiques de ses extases, surveillaient ses agissements et ses moindres démarches. Des personnes zélées, dévots et dévotes, laïques et gens d’église, confesseurs et théologiens l’attaquaient publiquement et la dénonçaient. Cela devenait une affaire très grave.

Non seulement Thérèse parlait d’états mystiques, dont ses directeurs n’avaient aucune idée, elle prétendait aussi entendre des voix surnaturelles,—sans toutefois les ouïr proprement de ses oreilles, mais d’une façon mystérieuse que ses explications rendaient plus mystérieuse encore. Sans nul doute elle avait confié au Père Balthasar Alvarez les paroles qu’elle avait perçues, en plein ravissement, lorsqu’elle récitait les premières strophes du Veni Creator: «Je ne veux plus que tu converses avec les hommes, mais avec les anges!» Le confesseur, frappé d’un tel prodige et néanmoins hésitant à l’admettre, en avait conféré avec des hommes doctes, qui, à leur tour avaient ébruité le fait. De là, un rebondissement du scandale. Les ennemis de Thérèse en prenaient prétexte pour espionner de plus près sa conduite et interpréter dans le sens le plus fâcheux ses gestes et ses propos.

Continuellement les dénonciateurs faisaient la navette entre l’Incarnation et le Collège des Jésuites. On essayait surtout d’exciter le Père Alvarez contre sa pénitente et de le détacher d’elle.

Ce religieux, qui la connaissait, la défendait loyalement, et, en somme, avec fermeté, quelles que fussent ses concessions à l’opinion publique.

Sans doute il croyait habile de ménager les contradicteurs et les détracteurs de Thérèse, personnages considérés dans la ville et dans la région. Mais il faut bien avouer qu’il n’était pas complètement rassuré sur un cas aussi singulier. Il reconnaissait bien que les intentions de Thérèse étaient pures et son orthodoxie parfaite; il croyait que les grâces reçues par elle venaient de Dieu. Et toutefois elle pouvait être trompée ou bien par le Démon, ou bien par son propre désir de l’union mystique. Il se défiait surtout de son extraordinaire ferveur d’âme, de cette espèce d’exaltation lyrique continuelle où elle vivait et qui, plus tard, lui dictera de véritables poèmes, de tant d’audace jointe à une si réelle humilité, enfin de son appétit des «grandes choses», comme elle disait. C’est pourquoi il essayait de la calmer, en lui imposant toute espèce de disciplines gênantes. Il contrariait ses élans ou les tenait en bride, lui infligeait de dures mortifications, l’empêchait même de communier, parce que c’était surtout après la communion que Thérèse était prise d’extase ou de ravissement. Il lui défendait de se recueillir dans la solitude, lui répétant sans cesse qu’elle devait se défier d’elle-même, qu’elle devait «se faire mourir à elle-même». Il poussait si loin cette sévérité que, plus d’une fois, elle fut sur le point de le quitter. Mais, nous raconte Ribéra, «comme elle voyait clairement que c’était le zèle le plus pur qui le faisait agir de la sorte, elle s’affectionna beaucoup à lui. Plus tard elle me disait à moi-même, en riant: «Ce père de mon âme, quelque malgracieux qu’il soit pour moi, je l’aime cependant beaucoup…»

Le fait est que ces «voix» étaient quelque chose de bien extraordinaire.

A Thérèse elle-même elles paraissaient un prodige tellement inouï que, d’abord, elle en fut épouvantée. Mais le premier émoi passé et dans sa peur d’être dupe, elle s’analysa avec son habituelle finesse, avec tout son ferme bon sens et toute sa rigueur critique. Le phénomène s’étant reproduit maintes fois, étant devenu, en quelque sorte, normal pour elle, elle nous en donne finalement un véritable exposé théorique: «_J’ai sur ce sujet_, dit-elle, une grande expérience. Car, avec la crainte extrême que j’avais, j’ai résisté pendant près de deux ans. Et, maintenant encore, j’essaye quelquefois, mais sans grand succès…»

Ces paroles surnaturelles «sont parfaitement distinctes, mais elles ne s’ouïssent point par les oreilles du corps. Et toutefois elles s’entendent bien plus clairement que si elles étaient ouïes. S’efforcer de ne pas les entendre, en dépit de toutes les résistances, ne sert de rien. Ici-bas, quand nous ne voulons pas ouïr, nous pouvons nous boucher les oreilles, ou détourner notre pensée ailleurs, de telle sorte qu’on a beau entendre, on ne comprend pas. Au contraire, dans cette conversation que Dieu fait avec l’âme, il n’y a pas moyen d’échapper: malgré moi, ces paroles m’obligent à les écouter et l’entendement est si entier pour entendre ce que Dieu veut que nous entendions, qu’il est utile de vouloir ou de ne pas vouloir.»

Mais n’est-ce pas là une illusion? Ces paroles qui s’imposent à notre attention et qui nous paraissent étrangères, ne sont-elles pas, en réalité, la voix de notre conscience, un pur produit de notre esprit?…

Non! dit Thérèse: il suffit, d’ailleurs, de nous interroger sincèrement à ce sujet. Nous savons parfaitement quand c’est nous qui nous parlons à nous-mêmes. Nous reconnaissons notre propre voix et l’œuvre de notre propre esprit: «Quand c’est l’entendement qui forme ces paroles, quelque subtilité qu’il y mette, il voit clairement que c’est lui qui les ordonne et qui les profère.» Dans ce cas encore, nous pouvons nous taire, s’il nous plaît, comme une personne qui parle peut se taire.

Lorsque c’est Dieu qui parle, il nous est impossible de nous dérober à sa parole et de ne pas l’entendre: «Il y a donc, à mon avis, entre les paroles venant de nous et celles venant de Dieu, la différence qui se trouve entre parler et écouter, ni plus ni moins…» Ainsi, ces paroles intérieures et surnaturelles se distinguent d’abord à ce signe qu’elles sont subies, involontaires et qu’elles nous paraissent nettement étrangères à nous.

D’autre part, elles sont prononcées pendant l’extase, c’est-à-dire lorsque toutes les puissances de l’âme sont suspendues, mémoire, imagination, entendement et volonté,—par conséquent lorsque ces puissances ne peuvent produire en nous aucun mouvement, aucune idée.

Toutefois, ce n’est pas au point culminant de l’extase que ces paroles sont prononcées, c’est dans la seconde période, lorsque les puissances commencent à revenir à elles-mêmes, sans néanmoins être en état d’agir ou de raisonner: elles peuvent percevoir une parole étrangère, voilà tout. Mais il faut, du moins, qu’elles soient capables de ce moindre effort.

Cependant, comme si sainte Thérèse pressentait les arguments des modernes théoriciens du subconscient, elle ne se borne pas à affirmer que ces paroles ne sont pas l’œuvre de la pensée ou de la volonté conscientes. Elles pourraient, en effet, nous dit-on, dans ce sommeil de toutes les puissances de l’âme, émerger, à notre insu, des profondeurs de l’inconscient. Mais, au lieu d’être des larves d’idées, de vagues fantômes, sans cohésion ni consistance, ainsi qu’il arrive dans les rêves, ces révélations intérieures ont une clarté, une netteté, qui s’imposent à l’esprit. Bien plus, «elles ont l’air de sortir de la bouche d’une personne très sainte, très savante, de grande autorité, que nous savons être incapable de mentir,—ce qui est même une comparaison trop basse. Ces paroles, en effet, traînent quelquefois une telle majesté avec elles que, sans même considérer celui qui les dit, elles nous font trembler si elles sont de réprimande, et, si elles sont d’amour, elles font que nous nous fondons d’amour. Et, comme je l’ai dit, ce sont des choses qui étaient très loin de notre mémoire, et ce sont, formulées en un instant, des pensées si grandes qu’il aurait fallu beaucoup de temps pour les mettre en ordre. Enfin il me paraît absolument impossible d’ignorer alors que ce ne sont pas là des choses fabriquées par nous et tirées de notre fonds.» En définitive, la marque de ces révélations outre leur caractère essentiel d’extériorité, c’est leur originalité transcendante. Elles ne peuvent se comparer aux inspirations du génie, puisque celui qui les reçoit les sait extérieures à lui. Et, d’autre part, ce ne sont pas de vagues réminiscences, des échos affaiblis de notre propre pensée: c’est quelque chose de neuf, de jeune, quelque chose qui vient de naître, qui jaillit des hauteurs ou des profondeurs,—et qui est éblouissant, qui porte un caractère de majesté, de science, d’autorité et, avec cela, un caractère d’amour à quoi l’on ne résiste point.

Autres différences entre ces paroles surnaturelles et celles qui viennent de notre esprit, c’est que ces dernières s’effacent rapidement, sans laisser de traces, tandis que les autres se gravent si profondément dans la mémoire qu’elles sont à jamais inoubliables et qu’enfin elles produisent dans l’âme des effets durables: un véritable renouvellement intérieur, ou un zèle d’apostolat, une ardeur de charité encore inconnus de celui qui les éprouve…

Sans doute, ces réflexions ne vinrent que beaucoup plus tard à sainte Thérèse. Il lui fallut des expériences et des comparaisons répétées pour formuler ces règles de crédibilité. Sur le moment, dans tout l’émoi et l’épouvante du prodige, elle ne put qu’en faire l’aveu à son confesseur, le Père Balthasar Alvarez. Pour lui, il croyait intimement que ces faveurs insignes étaient réelles et qu’elles venaient de Dieu.

Cependant, comme il se défiait de son jugement et peut-être d’une partialité secrète à l’égard de sa pénitente, il engageait celle-ci à soumettre son cas aux docteurs de la ville: «Sur son ordre, dit Thérèse, je communiquais aussi de temps en temps avec quelques grands serviteurs de Dieu, auxquels, à juste titre, j’accordais pleine confiance. Comme ils avaient pour moi beaucoup de dévouement, leur crainte que je ne fusse trompée par le Démon n’en devenait que plus vive. Je le craignais extrêmement aussi, quand j’étais hors de l’oraison: car, lorsque je m’y trouvais et que le Seigneur me faisait quelque grâce, tout de suite j’étais rassurée. Ils s’assemblèrent donc, un jour, au nombre de cinq ou six, je crois, pour délibérer sur ce sujet. Et mon confesseur me dit que tous avaient décidé que c’était le Démon,—que je devais m’abstenir de communier souvent, prendre soin de me divertir et éviter la solitude.

Moi qui étais extrêmement craintive, comme je l’ai dit, qui, de plus, souffrais de maux de cœur, il m’arrivait souvent de ne pas oser rester seule dans une chambre, en plein jour. Et comme je voyais tant de personnes affirmer une chose que, pourtant, je ne pouvais croire, cela me donna les plus grands scrupules et j’y vis un manque d’humilité: car tous, sans comparaison, étaient de meilleure vie que moi et lettrés: alors, quelle raison de ne pas les croire? Je m’efforçais, tant que je pouvais, de m’en convaincre, je pensais à ma vie misérable et que, par conséquent, ils devaient dire la vérité…»

Ce qu’il y avait de pire pour Thérèse, c’est qu’on lui opposait une autre pieuse personne, la Mère Marie Diaz, qui, pour lors, jouissait dans Avila d’une grande réputation de sainteté. Cependant cette religieuse exemplaire était parvenue à la perfection par les voies ordinaires. Elle ignorait les états mystiques et les révélations particulières dont Thérèse se prévalait. De là à accuser celle-ci d’extravagance et même d’imposture, il n’y avait qu’un pas. Il y a tout lieu de croire que les pires calomnies assaillaient la pauvre carmélite, qui se voyait abandonnée même de son directeur de conscience. On juge, d’après cela, des souffrances qu’elle dut endurer alors: elle se sentait sombrer dans le désespoir et la terreur de la damnation…

«Un jour, dit-elle, je sortis de l’église en cette extrémité d’affliction et j’entrai dans un oratoire, après avoir passé de longs jours sans communier, après avoir renoncé à la solitude qui était toute ma consolation, sans personne à qui parler, car tous étaient contre moi… Quant à moi je ne pouvais me consoler à la pensée que, tant de fois, le Démon allait me parler,—qu’une telle chose était possible.

Car, j’avais beau ne plus me réserver d’heures de solitude pour l’oraison, le Seigneur me faisait entrer en recueillement au milieu même des conversations, et sans que je pusse m’y soustraire. Il me disait ce qu’Il jugeait à propos, et, malgré moi, il me fallait bien L’ouïr…

Étant donc seule dans cet oratoire, sans personne sur qui pouvoir me décharger de ma peine, incapable de prier, ou de lire, brisée par la tribulation, mourante de peur d’être trompée par le Démon, toute bouleversée et rompue de fatigue, je ne savais plus que devenir. Non, jamais, ce me semble, cette affliction où je m’étais vue maintes fois, n’était arrivée à une pareille acuité. Je restai ainsi quatre ou cinq heures, ne recevant aucune consolation ni du ciel ni de la terre, sinon que le Seigneur me laissait souffrir, dans l’épouvante de mille dangers… Or, comme j’étais dans ce grand accablement,—et quoique, à cette époque-là, je n’eusse pas encore commencé à avoir des visions,—ces seules paroles suffirent pour me réconforter et pour m’apaiser jusqu’au fond de l’âme: «_N’aie pas peur, ma fille! C’est Moi!

Je ne t’abandonnerai pas, ne crains rien!_… Et voilà qu’à ces seules paroles, je sentis renaître la sérénité et qu’au triste état de mon âme succéda soudain la force, le courage, l’assurance, la paix, la lumière: en un instant, j’avais été si complètement changée que j’aurais hardiment soutenu contre le monde entier que ces paroles venaient de Dieu…»

Subitement, cette tempête qui durait depuis tant de jours s’était apaisée. Tout de suite, sans la moindre hésitation, Thérèse eut la certitude que le Seigneur était là, que c’était Lui qui parlait,—et qu’ainsi jamais elle n’avait été trompée. Alors toute son âme se releva dans un élan de joie et de confiance. Ses épreuves et ses souffrances furent oubliées, ses craintes foulées aux pieds: «O mon Dieu, dit-elle, que tous les savants s’élèvent contre moi, que toutes les créatures me persécutent, que tous les démons me tourmentent, si vous êtes avec moi, moi je ne vous ferai pas défaut! Ah! je ne comprends plus ces craintes qui nous font dire: le démon, le démon! quand nous pouvons dire: Dieu, Dieu! et faire ainsi trembler notre ennemi. Que signifient donc toutes ces terreurs?…»

Qu’on ne passe point légèrement sur cet épisode! Qu’on veuille bien l’examiner dans tous ses détails. La merveille, c’est ce redressement soudain dans une telle prostration et qui semblait ne devoir jamais finir. La merveille plus grande, c’est la certitude, l’adhésion immédiate de Thérèse, c’est le fait lui-même, la Parole sublime, qu’elle ne peut prononcer, sans que son cœur se fonde de tendresse et ne s’anéantisse d’adoration: «_Ma fille, c’est Moi!_» Qu’on y songe une minute! Qu’on songe à la ferme raison, à l’humilité volontaire de cette pauvre carmélite, à sa longue résistance aux grâces surnaturelles, à sa crainte d’être dupe, et de se damner, crainte qui, en ce moment même, était à l’état aigu! Et pourtant elle n’hésite pas! Elle croit la Voix mystérieuse qui lui dit: «Je ne t’abandonnerai pas, ne crains rien!»

Quel être que celle qui est sûre d’avoir entendu cela! Comme on conçoit son enthousiasme et l’hymne jubilatoire qui s’échappe de ses lèvres! A présent, que lui importent les doctes, les confesseurs, les maîtres de la terre, le monde entier! Tout cela est sous ses pieds: «Le Seigneur a regardé l’humilité de sa servante et Celui qui est puissant a fait en elle de grandes choses…» Il en fera de plus grandes encore.

Dans un tressaillement de tout son être, la triste affligée en a, dès cette minute, le pressentiment: elle n’est plus Thérèse de Ahumada, elle est désormais Thérèse de Jésus.

QUATRIÈME PARTIE