Si j'avais un franc
6. Zeitgeist
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Zeitgeist
Elle a reçu des bénédictions, de quoi tenir plusieurs éternités. Toujours élégante, élancée, d’une beauté comme on en voyait chez les actrices dans les films. Elle avait une façon de pencher la tête sur la droite quand elle écoutait, avec un petit sourire, elle posait des questions, et quand elle parlait, on restait accroché à ses lèvres. On aurait inventé mille problèmes, juste pour qu’elle continue à nous interroger. Alors, elle disait : Bon, je vais voir ce que je peux faire.
Madame Luce était notre assistante sociale. Ça, c’était son métier. Pour nous, c’était juste notre ange gardien. Elle passait à l’improviste – Hum, ça sent bon, expliquez-moi ce plat, et ces épices vous les trouvez où ? Ça la fascinait, trois pommes de terre, des tomates, des cuillerées de ceci et de cela, et ça faisait un plat de roi. Puis elle partait comme elle était venue, légère. Et quelques jours plus tard on recevait une lettre, après examen de votre situation, une suite favorable a été accordée à votre demande.
Quelle demande ? On n’avait rien demandé. Mais Madame Luce avait fait un rapport, vantant les mérites de cette famille exemplaire dont les efforts devaient être soutenus, soulignant que tel ou tel enfant travaillait bien à l’école, que la maison était bien tenue malgré la paye tronquée de Korichi qui, elle l’avait constaté elle-même, était réellement souffrant. Et puis on recevait un mandat qu’il fallait aller chercher à la poste. Ça tombait à pic, mais en fait, quoi qu’il arrive, ça tombait toujours à pic, il y avait toujours une dette à payer, une note au Fami qui traînait. Un livre à acheter, et Madame Luce aimait ça. Il faut lire des livres, n’est-ce pas ?
Elle attendait la réponse en penchant la tête. On serait bien allés acheter la bibliothèque de la Sorbonne, juste pour lui faire plaisir. Elle prenait les petits sur ses genoux, nous on ne pouvait pas, on était trop grands, on était jaloux des petits. Elle parlait des livres de Colette, du Comte de Monte-Cristo – Tu l’as lu ? Passe à la maison, je te l’offrirai.
Elle refusait les cadeaux, les gâteaux, et même le couscous. C’était bien la seule. Elle posait son cartable sur la table, sortait des papiers et un joli stylo, cochait des cases. L’heure était grave, silence dans les rangs. Elle remettait le tout dans son cartable, se levait et lançait : Je vais voir ce que je peux faire...
On n’en demandait pas plus à la vie. Yamina lui disait des bénédictions en arabe, on les lui traduisait tant bien que mal, et de son petit sourire elle disait Ça je veux bien, je prends.
Et puis brusquement on ne l’a plus vue pendant deux ou trois mois. Quand elle est revenue, elle souriait moins, elle avait un gant noir à sa main droite, ça avait l’air de lui faire mal. Un jour on a fini par savoir le fin mot de l’histoire. Elle avait reçu une enveloppe piégée, qui lui avait brûlé la main. Quelques jours plus tard, elle avait reçu un appel téléphonique : Voilà ce qui arrive aux salopes qui aident les bougnoules. On en avait les larmes aux yeux, faire ça à un ange, pourtant la guerre d’Algérie était finie depuis longtemps, mais pas dans les têtes on dirait, faire ça à notre ange, il ne faudrait pas qu’on tombe sur eux, parce que seul un miracle pourrait les sauver. Non, rien, même pas les miracles, en vérité.
Et puis un jour, elle nous a annoncé qu’elle partait à Paris. On ne l’a plus jamais revue.
Depuis lors, quand on entendait « la France », c’est le visage de Madame Luce qui apparaissait, notre Marianne.
*
À la cité, la rumeur a couru qu’un nouveau magasin avait ouvert, dans la grande ville, à Maubeuge. Un magasin étonnant : on se promenait à l’intérieur comme à la foire, passant de rayon en rayon, on pouvait toucher les articles, c’était immense, on trouvait de tout, des pommes comme des armoires, des pantalons à la mode comme les nouvelles télévisions en couleur. Dans le quartier, il y avait ceux qui l’avaient vu et ceux qui, un jour, c’est sûr, s’y rendraient.
Oui, j’y suis allé... C’est moderne... J’aime bien...
Quand on arrivait, c’était si loin qu’on croyait être parvenus dans un autre pays, on voyait se détacher à l’horizon les lettres bleues : Continent. On avait peur de se faire refouler à l’entrée, comme dans les boîtes de nuit, mais non, ils nous laissaient entrer, même qu’ils nous disaient bonjour avec un sourire. On ne savait pas par où commencer tant il y avait d’allées, de choses, de gens. Avec les copains on allait voir les vêtements, on trouvait encore des chemises à fleurs, qui en achetait encore ? mais surtout des chemises en toile, sans col, avec trois boutons, comme celles portées par des groupes de rock anglais. On regardait le nouveau pantalon pattes d’eph, c’était de plus en plus large aux pieds, même que la mère de Gérard disait : Ah c’est bien, ça m’évitera de passer la serpillière.
On allait aussi voir les disques, et on découvrait de nouveaux groupes aux noms bizarres, Pink Floyd, Creedence Clearwater Revival, Genesis, Deep Purple, des trucs comme ça qui ne voulaient rien dire. On sortait le disque de la pochette, on le contemplait, l’examinait sous toutes les coutures et on le replaçait. Ça a l’air bien, supposait-on, parce qu’on ne pouvait pas les écouter.
Et puis le grand événement, à Continent, ça a été quand ils ont ouvert la cafeteria. On pouvait s’asseoir, prendre une boisson avec un gâteau l’après-midi, ou un repas le midi et le soir. C’était comme un restaurant, mais on devait prendre un plateau, se servir nous-mêmes des entrées et des desserts et choisir entre deux ou trois plats. À la cité, tous crânaient : Oui je suis allé au restaurant de Continent, ouais, c’est bon !
Un samedi après-midi, Yamina avait étalé tous les légumes sur la table, carottes, courgettes, pommes de terre, navets, qu’il fallait éplucher pour le couscous du dimanche. On lui annonça la nouvelle. Ce soir, on ne mange pas à la maison.
Elle leva la tête. Vous êtes invités ?
— Non, on n’est pas invités.
— Vous allez manger où alors ?
— On va manger au nouveau restaurant du nouveau magasin de Maubeuge. Ils font du couscous ce soir, il paraît qu’ils donnent de la viande, des merguez, on peut en manger autant qu’on veut. Tout le monde dit que c’est très bon.
On s’était donné le mot. Tous les enfants se mirent à taper des mains, à danser. On va au restaurant, on va au restaurant !
— Mais la viande n’est pas halal, c’est impossible. Ils vont mettre du cochon !
— Ce n’est pas grave, on ira en enfer, mais au moins on sera allés au restaurant manger un bon couscous !
Yamina accusa le coup. Elle resta longuement silencieuse, le visage figé. Elle reposa l’économe et la carotte qu’elle était en train d’éplucher. On voyait bien que ça bouillonnait dans sa tête, ce coup-là, elle ne l’avait pas vu venir. Elle s’affala un peu sur sa chaise, regarda ses enfants joyeux et se demanda ce qu’elle avait fait pour mériter une telle offense. Les gens du quartier finiraient par l’apprendre, elle voyait d’ici les mauvaises langues qui allaient s’en donner à cœur joie. Tout le monde allait parler dans son dos, dire : Yamina est une mère indigne, elle ne sait pas nourrir ses enfants, ils deviennent des voyous qui traînent dans les rues la nuit, on les a même vus boire du vin à Maubeuge. Que Dieu nous préserve, on va devenir infréquentables, les hommes changeront de trottoir, les femmes ne viendront plus prendre le café l’après-midi, on ne sera plus invités aux fêtes et, qui sait, quelqu’un enverra une lettre au bled, ça sera la honte, toutes ces âmes noires n’attendent pas pour planter des coups de couteau.
Yamina ne comprenait pas. Les enfants avaient l’air d’aimer son couscous, rien ne l’avait alertée, il était goûteux, pas trop piquant, ils ne laissaient rien dans l’assiette. Une seule explication : c’était le mauvais œil, il avait fini par frapper !
Elle se redressa, la mine sombre, les yeux mouillés. Et, d’une voix assurée, elle contre-attaqua : Vous faites ce que vous voulez, ça m’est égal. Un silence. Vous n’avez pas ma bénédiction, et ne comptez pas sur moi pour vous la donner.
On sentait bien que les choses tournaient au vinaigre, peut-être qu’on était allés trop loin.
Mais je vous le dis, si vous allez dans cet endroit, je vous renie. Oui, lundi, j’irai à la mairie, et je vous retirerai du livret de famille !
On voulait juste lui faire une blague, comme elle nous en faisait tous les jours ! Jamais on ne mangera du couscous à Continent, mam. C’était juste une plaisanterie. On rigole !
Elle reprit sa respiration. Enfants perdus, je ne ferai rien pour vous rattraper, je vous laisserai sombrer. Bon allez, il faut quand même éplucher les légumes. Et votre part, je la donnerai aux pauvres. Eux au moins sont reconnaissants, et ils n’ont pas oublié d’où ils viennent.
*
À la maison, on écoutait toujours Driassa, Khelifi Ahmed, Abdelhalim Hafez. La musique ensoleillait les heures quand le temps paressait, quand la nostalgie s’invitait, elle était souvent là, comme un membre de la famille. Elle berçait les siestes, pimentait les goûters, accompagnait les rêveries inopinées. On était là-bas, tout en étant ici. Il pouvait pleuvoir dehors, à l’intérieur ça sentait la fleur de jasmin, le ras el-hanout, le Selecto. Yamina s’affairait, écoutait, et parfois soupirait : Li darbatou idou ma ibki. Tu t’es fait du mal de ta propre main, alors ne pleure pas. Oui, j’étais d’accord pour venir ici, alors je ne vais pas regretter ; maintenant je suis d’accord pour repartir, mais qui va nourrir la famille ?
Korichi en était à sa troisième semaine d’arrêt maladie. Les crises d’asthme s’enchaînaient, ne lui laissant aucun répit. Il restait des journées entières dans sa chambre ou à l’hôpital de Maubeuge, ou encore à la maison de repos. C’était loin, le bon air lui ferait du bien, affirmait le docteur. Alors Korichi mentait aux infirmières, faisait mine de se lever d’un pas alerte : Je veux rentrer chez moi, il faut aller travailler, un homme ça ne reste pas couché comme ça toute la journée, allez mon fils, va signer les papiers, sors-moi de là.
Ça durait quelques jours, quelques semaines, puis ça recommençait. Allez, on retourne à l’hôpital, disait le docteur, on va vous donner de l’oxygène, vous reviendrez comme un jeune homme. Il fallait passer l’hiver, tenir coûte que coûte, avec les beaux jours il y aurait moins d’humidité, on pourrait respirer au grand air, faire le jardin et retourner à l’usine.
Petit à petit, Korichi s’enfonça dans une sorte de lassitude. Il parlait de moins en moins, écoutait d’une oreille distraite, grondait Yamina quand elle le faisait rire – ça pouvait déclencher une crise d’asthme. Il n’allait plus au café, la route c’était trop fatigant, et puis c’était enfumé, impossible d’y rester. Alors ses amis venaient prendre le thé, raconter des histoires d’usine, donner des nouvelles des uns et des autres, des cancans que Korichi balayait de la main, il avait horreur de ça : Les commérages c’est pour les commères !
On parlait des nouveaux arrivés. Ils veulent te rendre visite, Korichi, mais ils n’osent pas.
— C’est pas grave, j’irai les voir quand j’irai mieux.
— Inch’Allah, lançaient les amis d’une seule voix, ça sortait du cœur, ils retrouvaient le sourire, comme si on y était déjà.
— Je vais acheter une voiture, une 404, j’en ai trouvé une pas cher, qu’en penses-tu Korichi ? demanda Nouri.
— Passe d’abord ton permis, répondit Maamar, provoquant l’hilarité.
Korichi retenait son souffle, ne riait pas, mais tapait sa main sur sa cuisse pour montrer qu’il riait avec eux.
— Korichi, je connais un marabout, il peut faire quelque chose pour te guérir, quelquefois il fait des miracles, il n’y a que ça qui marche, c’est sûr tu as été victime du mauvais œil, toi qui étais comme un lion parmi nous, proposa Bachir.
Yamina se méfiait des marabouts. Il s’en trouve des vrais, surtout à Lichana, les autres sont des escrocs. Mais on ne sait jamais, alors va pour le marabout de Bachir. Ça allait coûter un billet, mais si ça marchait ça serait le bonheur. Alors on ferait un aïch, qu’on distribuerait aux pauvres, et on demanderait dans nos prières la miséricorde de Dieu. Et un matin, Korichi se lèverait et dirait : Je retourne à l’usine. On serait tellement contents qu’on aurait envie d’applaudir. L’usine, on la maudirait une autre fois, aujourd’hui ce serait la fête, Korichi était debout.
On l’accompagnerait au bout de la rue. Qu’est-ce que tu veux pour ta gamelle ? Oui je serai à l’heure, et même en avance, s’il le faut je n’irai pas à l’école ! Korichi ferait des gros yeux. Mais non je plaisante, tout sauf l’école on le sait bien, on aura des chemises blanches plus tard, je gagnerai beaucoup d’argent, tu n’iras plus à l’usine, tu passeras l’hiver à Lichana, l’air est bon là-bas, tu reviendras au printemps pour le jardin et on ira en vacances à la mer, puis tu repartiras au bled en octobre, pour la récolte des dattes, celles des palmiers qu’on va acheter, cinquante ou cent, on prendra tout ce qui est à vendre. On achètera aussi des gandouras de toile légère, chez le marchand de la rue Didouche-Mourad à Alger, ce sont les plus belles. Les gens à Lichana te salueront respectueusement – Bonjour Si Korichi, que la bénédiction soit sur toi –, ils diront Il a fait fortune en France, tu les laisseras parler, tu iras vérifier que les palmiers ont bien reçu l’eau que tu as commandée, puis tu iras partager un thé au coucher de soleil avec les anciens, qui raconteront des histoires d’anciens, qui pesteront contre les jeunes d’aujourd’hui, tous des incapables. Tu diras : Ah moi je ne me plains pas de mes enfants, ils s’occupent de leur mère, je n’ai rien à dire. Et puis tu rentreras chez toi, dans la maison que tu auras fait construire à la sortie du village, manger une chorba. La fraîcheur commencera à tomber, enfin, et tu diras : Elle est messoussa cette chorba, elle manque de sel, pour faire enrager Yamina, qui répondra : Oui, comme la vie qu’on avait avant. Tu te rappelleras la vie d’avant, tu te caleras sur un coussin et tu diras : Hamdoullah.
*
À la cité, c’était le grand sujet de conversation du moment. Certains disaient que c’était trop beau pour être vrai, d’autres affirmaient qu’on savait ce qu’on avait, à quoi bon changer ? Parce que le Foyer de l’Ouvrier, l’organisme HLM qui gérait les logements pour le compte de plusieurs usines, avait envoyé des lettres disant que des travaux étaient envisagés. Et si c’était un piège pour nous expulser en douce ? Ils disaient qu’ils allaient installer le gaz, qu’ils allaient changer les robinets, un pour l’eau froide, un autre pour l’eau chaude. Ils parlaient de chauffage central, il y aurait de la chaleur dans chaque pièce, avec des radiateurs. Ils racontaient qu’ils mettraient une baignoire dans la salle de bains. Des trucs de riches. Sûr que ça sentait l’embrouille.
À vrai dire, on n’avait pas le choix. Ils ont commencé les travaux au printemps. Des gros bras ont démonté la grosse cuisinière à charbon. On y était attachés : toujours une marmite pour chauffer l’eau, une autre pour mijoter les plats. L’hiver on mettait nos pieds dans le four, on se chamaillait quand l’un de nous y restait trop longtemps. Et dans quoi on allait cuire la kesra, le pain, maintenant ? Bien sûr, ce n’était pas amusant d’aller chercher le charbon à la cave, de veiller à ce que le feu ne s’éteigne pas, même la nuit. Mais sa présence massive nous rassurait. Pauvres de nous, sans elle, qu’allait-on devenir ?
Ils ont tout pris, ne restait qu’un espace béant. Puis ils ont posé des tuyaux partout. On nettoyait la poussière le soir, et le lendemain ça recommençait. Et puis un jour, ils ont annoncé qu’ils allaient lâcher le gaz.
Beaucoup étaient persuadés que c’était pour nous asphyxier. En 1940, disaient les anciens, les Allemands ont fait ça pour se débarrasser des Juifs, maintenant c’est notre tour. On ne comprenait pas que les communistes laissent faire ça, au contraire : C’est le progrès, qu’ils disaient !
Peu à peu, ils ont fait ça dans toutes les maisons ; on attendait juste le jour où ils viendraient nous embarquer dans des camions avec nos affaires pour nous mettre dans un train, puis dans le bateau. En attendant, on jouait avec les robinets, chaud, froid, chaud, froid. Ça marchait. On déclenchait le chauffage, on allait tâter les radiateurs et la maison était chaude, même en haut dans les chambres ! On ne passerait plus l’hiver à grelotter sous trois couches de couvertures, avec la buée sur la vitre, et à se rhabiller en trente secondes chrono quand on se lèverait ; le soir, on ne monterait plus les bassines d’eau chaude pour la toilette, les derniers à passer ne trembleraient plus de froid. Même que maintenant, on traînerait dans la salle de bains, on prendrait tout notre temps, comme dans les films.
Le temps a passé, et personne n’est venu avec un camion pour nous embarquer. Il a juste fallu acheter une cuisinière au gaz, avec quatre feux, deux grands et deux petits. Pour le four, il fallait mettre une allumette dans un petit trou en maintenant le bouton pressé, ça faisait une grosse flamme ; ça faisait peur, mais ça fonctionnait. On a vite oublié la grosse cuisinière à charbon. C’est fou comme on s’habitue au luxe.
Le nouveau médecin, le docteur Friart, passait de temps en temps. Alors vous avez le gaz maintenant ? C’est bien, parce que le chauffage au bois et au charbon, c’est une vraie saloperie, ça attaque les poumons, ça consomme l’oxygène dans la pièce... Vous allez voir, ça va aller mieux vos bronchites.
Il nous prescrivit de nouveaux médicaments contre l’asthme, qu’il fallait inhaler quand on avait une crise, c’est vrai que ça marchait beaucoup mieux que les suppositoires. Mais les crises revenaient quand même, au printemps avec l’arrivée des pollens, et l’hiver quand le froid et l’humidité se liguaient. Et pour Korichi, ça n’a rien changé. Ses poumons étaient abîmés, et ça avait atteint son cœur. C’est pour ça qu’il était toujours fatigué, même quand il n’avait pas de crise. Certains jours, il se levait, faisait quelques pas et s’accrochait à une chaise. Il montrait son cœur, comme quoi il battait vite. Il se redressait et allait se recoucher, en s’appuyant sur la première épaule qui passait. C’est pas une vie, murmurait-il. Le docteur venait, lui faisait un arrêt maladie pour huit jours, pour quinze, la dernière fois c’était pour trente. Tout un mois. C’est pas une vie, répétait-il, les yeux baissés.
*
Rabbi jib. Dieu pourvoira. Yamina avait ses credo, et rien ne pouvait l’en détourner. Quoi qu’il arrive, garder la tête haute. Pas une journée sans un fou rire général. Pas plus d’une heure dans le silence. Tous les jours une idée, un projet. Pas une semaine sans donner. Se lever le matin et lancer : Quelle belle journée ! même quand, au plus fort de l’hiver, le brouillard vient cogner aux fenêtres. Aya, noudou ! Allez debout ! Samedi, on va donner une fête. Peu importe le motif. Aujourd’hui, ça sera un aïch pour que Korichi retrouve la santé. On tuera un mouton, décrétait Yamina, général en chef de sa tribu. On n’a pas l’argent, disaient les grands. D’accord, on tuera une poule. Branle-bas de combat. Le aïch, c’était pour les grandes occasions. On en fera beaucoup pour distribuer des assiettes à la moitié du quartier, aux ouvriers esseulés du Chimique, à Raymond ; on se régalera quand tout sera sorti. À chaque panier qui passait le pas de la porte, Yamina marmonnait une prière silencieuse, levait les deux mains, que Dieu accepte cette offrande, pour ceux qui souffrent plus que nous. Parce que nous, hamdoullah !
Il fallait d’abord rouler le blé dur, en faire comme de gros grains de couscous, à la main, saupoudrés de semoule, puis on jetait une poignée d’eau chaude, jusqu’à ce que les grains roulent, légers, dans la gassha. Ça, c’était le domaine de Yamina, inépuisable. Les grandes filles, Fatiha et Tokia, observaient, puis s’y essayaient. Un jour viendrait où Yamina dirait : Oui, c’est bien. Mais pour l’heure, il fallait assurer le geste, ferme et fluide, pas une boule ne devait coller à l’autre. Et puis il fallait éplucher les oignons, à faire pleurer tout le quartier, hacher au couteau les dizaines de tomates pelées, et arrivait le moment critique : les épices. Il n’y avait aucune recette écrite, aucun dosage arrêté. Yamina prenait une cuillère à soupe, puis ajoutait, ou pas, une pincée – Voilà, ça suffit, ça se voit à l’œil quand c’est bon...
Le soir, elle regardait sa tablée, ses dix enfants qui se régalaient, ces cinq et cinq enfants, cinq et cinq dans l’œil de Satan, et cela suffisait à son bonheur. On pouvait se resservir – Remue bien parce que les pois chiches sont au fond –, on y trempait des morceaux de matlouh, ce pain magnifique qui sortait tout chaud du four, les grands épluchaient les oranges, et après Yamina raconterait une histoire des temps d’avant. Les plus petits s’endormiraient les uns contre les autres, on les monterait sur le dos, et Yamina ferait des invocations pour la santé de Korichi.
On a passé une belle journée, c’est bien ce que je vous disais ce matin. Allez dormir, demain est un autre jour.
*
Bernard, le prof de français, avait parlé d’un concept de la philosophie allemande, le Zeitgeist, l’esprit du temps. Ces petites et grandes choses, impalpables, qui finissent par s’agréger, se cristalliser pour devenir des phénomènes de société, qui font l’histoire en train de s’écrire.
Au café, ils l’avaient tous remarqué. Les gens, dans la rue, changeaient quelquefois de trottoir, ils n’avaient plus le regard indifférent d’autrefois, non, leurs yeux étaient plus durs, plus noirs. C’était mieux avant, quand on n’existait pas, qu’on ne nous voyait pas. On travaillait, chacun rentrait de son côté, tout allait bien. Mais à l’usine, il y avait de moins en moins de travail, et les ouvriers français allaient voir le contremaître pour lui dire : À quoi ça sert d’embaucher ces gens-là, à l’allure où ça va, il n’y aura plus de boulot pour nos gamins.
Dans les étages, à la direction, Français ou immigrés, ce n’était pas leur problème. Leur sujet, c’était de réduire le nombre d’ouvriers. Ils avaient un mot pour ça : productivité. Personne ne comprenait. Les gens du Parti traduisaient : Ils vont tailler dans les effectifs pour gagner plus d’argent. Mais personne n’y croyait : ça faisait plus de vingt ans que les usines embauchaient, ça n’allait pas s’arrêter comme ça. On a des crédits, on a acheté la maison, on commence à partir en vacances, et tout d’un coup c’est fini, hein ? Non, inimaginable. Les patrons c’est quand même pas des sauvages, on se connaît tous, on a vieilli ensemble, on est presque comme une famille.
Au café, pourtant, on rapportait que tel atelier avait fermé, que Mabrouk était au chômage...
Ça fait plus d’une semaine qu’il cherche du travail, et il ne trouve pas.
— Une semaine, tu es sûr ?
— Oui, même à la Providence ils lui ont dit non, repasse le mois prochain, peut-être. C’est pareil chez Vallourec, à Sacomas, aux Fonderies. Et puis ils nous donnent de moins en moins d’heures supplémentaires, vous avez remarqué ?
— Oui, oui, c’est ça qui paye le billet du bateau, c’est fatigant, on n’est plus tout jeunes, on va jusqu’à cinquante-huit heures par semaine, c’est beaucoup, pour mille cinq cents francs.
— Wesh theb. Que veux-tu, c’est comme ça.
Il y avait toujours un ancien pour s’en remettre au destin, à la fatalité, à la chance – ou à la malchance, le plus souvent. Les plus dégourdis se renseignaient. Il paraît qu’à Paris, ou à Lyon, on trouve du travail, et bien payé. On parlait de Marseille, mais il n’y avait pas beaucoup d’usines. Dommage, là-bas, tu lèves la tête et par temps clair tu peux voir Alger !
Et puis on a pris des habitudes, les femmes se connaissent bien, elles s’entraident, les enfants grandissent, faut pas les changer d’école, on ne sait pas sur quoi ils vont tomber. Et puis ça serait comme si on émigrait une deuxième fois, dans le même pays. Non, on reste là, ça va aller, inch’Allah.
Korichi était comme tous les autres. Fatigué. Une fatigue lancinante, comme une lassitude installée à tous les moments. Partir, rester, il ne savait plus quoi en penser. À vrai dire, il ne pensait plus à rien. Il se demandait juste s’il était guéri ou si une crise allait revenir, le clouer au lit, l’épuiser à nouveau avant de partir comme elle était apparue. C’est à ça qu’il consacrait son énergie maintenant. Il laissait parler Yamina, quand elle évoquait la maison d’Alger qu’elle visitait en paroles, pièce par pièce, il faudrait meubler, tapisser, organiser. Ça partait dans tous les sens, elle était à son affaire. Sors le carnet, oulidi, mon garçon, combien il faut économiser pour ça ? Ah... Ce n’est pas grave, on va emprunter, on a toujours remboursé. Rabbi jib. Dieu pourvoira.
*
Elle a eu droit à des malédictions, de quoi brûler en enfer pendant l’éternité, et on a prié pour que Satan lui en rajoute quelques siècles de plus, pour être sûr qu’elle ne sorte pas de sitôt. On la voyait arriver de loin, traînant sa lourde carcasse, respirant bruyamment, et elle s’asseyait sans dire bonjour, jetait un regard circulaire dans la maison, sortait son formulaire et lançait, sans avoir dit un mot auparavant : Je vois que tout va bien ici, c’est bien que vous puissiez vous passer des aides, oui, vous avez même des livres.
Madame Jacqueline, la nouvelle assistante sociale, avait pris sa décision avant même d’entrer chez nous. Elle transpirait la méchanceté de tous ses pores, surtout quand elle disait à Yamina, Madame, je ne comprends rien à ce que vous dites, à l’humilier devant ses enfants.
Yamina répondait : C’est difficile, c’est difficile...
— Ce n’est pas si difficile que ça de parler en français, depuis le temps que vous êtes en France, non ?
— Maman dit que notre situation est difficile.
— Bah voilà, ce n’est quand même pas compliqué de parler clairement.
On était tétanisés. Personne n’osait dire quoi que ce soit qui déplaise à Madame Jacqueline, de peur qu’elle se lève précipitamment, comme elle le faisait parfois, en rangeant ses affaires rageusement. On répondait « Oui madame, oui madame », et elle disait à Yamina : Vous voyez, vos enfants sont bien éduqués, manifestement je ne sais pas ce que je fais là.
Et puis elle se levait, la chaise grinçait, on avait peur qu’elle casse sous le poids – Yamina nous avait interdit de nous moquer d’elle – et elle partait sans un mot.
Après sa troisième visite, toutes les aides ont été supprimées. Après la lumineuse Madame Luce, Madame Jacqueline nous a plongés dans les ténèbres. On se demandait ce qu’on avait bien pu dire ou faire pour mériter ça. Qu’est-ce que ça lui coûtait, elle voyait bien que c’était difficile, même dit avec un accent maladroit ? Elle savait que Korichi touchait une paye rabougrie à cause de ses absences. Elle avait vu les livres mais avait ignoré les médicaments, pourtant il y en avait partout, la moitié de la famille avait de l’asthme, ce n’était pas pour le plaisir. Elle voyait bien qu’on ne roulait pas sur l’or, elle aurait supporté, elle, de vivre avec cinq cents francs ? Avec les enfants qui grandissent, qui demandent un franc par-ci, un franc par-là, qui veulent être comme les autres gosses de la cité, on en a marre de demander crédit au Fami. Mais non, Madame Jacqueline, ce sont les livres qui l’ont choquée. Elle a cru qu’on était riches à cause des livres.
Mais au fond, elle avait peut-être raison : c’est grâce aux livres qu’on lève la tête. Qu’on est fiers. Qu’on ira loin à l’école. Qu’on ne se noiera pas dans le fiel, comme Madame Jacqueline. On aurait pu les maudire, ces livres qui nous avaient privés de cet argent, mais non, on les a lus encore plus frénétiquement, surtout ceux que Madame Luce nous avait donnés, on s’est juste mis à les cacher quand elle venait à la maison. Cela n’a rien changé. Elle remplissait sa fiche et cochait la case : avis négatif.
Allez, oulidi, sors le carnet.
C’était reparti. On était au bord du précipice, pas un pas de plus, pas un franc de travers, pas le moindre caprice, même un paquet de bonbons, comme avant. Il fallait tout compter, emprunter, rembourser. C’était reparti pour les macaronis avec cent grammes de gruyère, le grand porte-monnaie qu’on laisse ouvert sur la télé, pas grave il n’y a rien dedans, les voisins qui viennent emprunter eux aussi – Désolé, je te jure je ne peux pas –, Yamina qui racontait quand même ses histoires le soir – Dans les jardins d’Éden voici ce qu’on mange – au point qu’on n’en avait plus faim, et Yamina qui riait, et tout le monde qui riait avec elle, ça passait le temps, on oubliait le petit carnet.
Madame Jacqueline, va brûler en enfer ! Nous on est heureux. Et si tu veux sortir de l’enfer, on dira : avis négatif.
*
À la cité, tous les jeunes qui avaient pu trouver un stage d’apprentissage à quatorze ans étaient casés. Bientôt, tous les seize ans allaient suivre. Déjà, en quatrième, ceux qui n’étaient pas prometteurs, comme ils disent, étaient dirigés vers le collège technique, moins exigeant sur les matières fondamentales, plus axé sur la préparation des métiers. À la rentrée, la moitié des copains avaient vidé les lieux. Ne restaient que les plus motivés, ou les mieux suivis par les parents. Peut-être que c’était plus difficile d’avoir du travail, mais on en trouvait, alors il fallait préparer les bras de demain – drôle d’expression qu’on entendait souvent –, et la prof principale nous disait : Vous savez combien on gagne avec un CAP de chaudronnerie, ou de tuyauterie, ou de soudure ? Et je ne vous parle pas d’un CAP d’électricité, là c’est le Pérou. Pour tout vous dire, ça gagne plus qu’un professeur qui a fait de longues et difficiles études après le baccalauréat. Sans compter qu’au bout du compte vous pouvez être nommé à Hautmont. Là, c’est le pompon, l’enfer. Mon Dieu que c’est laid ici, n’est-ce pas ?
Certains profs, même avec bac + 5, déversaient leur aigreur sur de jeunes âmes qui n’en avaient pas besoin, sur des têtes ni encore bien faites ni encore bien pleines, que ça pouvait influencer. À la maison, ils disaient : Le prof a dit..., et c’était fini. Rares étaient les familles qui s’opposaient, habitées par une sorte de fatalité souvent présente chez les ouvriers – Ché comme ça min tiot, C’est comme ça mon petit.
Que diriez-vous d’un bon petit BEP bien de chez nous ? me proposa la prof principale.
À la fin de la troisième, c’était la gare de triage. BEP, c’était mieux que CAP. Ça promettait de travailler dans un bureau, comme comptable par exemple. Ça pourrait plaire à Korichi. On gagnait sa vie, on pouvait aller à l’usine avec une chemise blanche. C’était tentant. C’était mieux que CAP, mais moins bien que le bac. Mais c’est sûr qu’on n’entendrait plus parler de Tolstoï, de Goethe, de Chateaubriand. Ni d’équations complexes ni des grandes heures de la Révolution. On n’apprendrait plus l’anglais, donc on ne comprendrait rien aux Beatles. Et puis BEP de médecine, ça n’existe pas, or Yamina voulait que son garçon soit docteur. Tout sauf l’école. Je vous pardonnerai tout sauf de mal travailler à l’école. Et aller dans la mauvaise école, ça revenait au même.
Je voudrais aller au lycée, madame.
La prof principale l’a mal pris : On sait mieux que vous ce qui peut vous correspondre, ce qui est dans votre intérêt, nous avons été formés pour cela. Que cela vous plaise ou non, la décision du conseil de classe est prise. Nous avons émis un avis pour vous orienter vers un BEP. Donc, votre inscription dans un lycée est impossible.
Effectivement, tous les lycées se sont fermés, les uns après les autres. Il fallait se rendre à l’évidence. Après tout, comptable, ce n’est pas si mal. Ce n’est pas parce que des rêves ont été éteints qu’il faut désespérer. Et le feu peut reprendre des cendres encore chaudes. Lève-toi tôt le matin, et tu mangeras des beignets, disait souvent Yamina. Travaille et accroche-toi. Mektoub bel khafzet, lança-t-elle ce jour-là. Le destin, oui, mais on se bouge. C’était son leitmotiv, un grand classique. Ça voulait dire : mobilisation ! On ne se laisse pas abattre ! En avant !
Une semaine plus tard, M. Briand, qui avait été muté à Dourdan, du côté de Paris, répondit à la lettre que je lui avais envoyée comme une bouteille à la mer. Va voir le proviseur du lycée de Landrecies, c’est un ami, sait-on jamais...
C’est ainsi que la corporation des comptables perdit un élément prometteur. Dans le quartier, les amies de Yamina posaient des questions. C’est quoi le lycée ? Il n’est pas malade, au moins, ton fils ?
Yamina souriait. Peut-être qu’il est malade. Mais là où il va, il va peut-être guérir, on y soigne l’ignorance.
*
Partir au lycée, c’était un arrachement. Quitter la famille, les petits. Laisser Yamina gérer seule la maison. Korichi alternait les semaines de répit, quelques jours à l’usine, et les soins, à l’hôpital ou dans une maison de repos. Et puis, le lycée ça faisait des frais : comment trouver l’argent pour payer le train, la cantine, les livres ? Laisser ma bande de copains, Gérard, Yves, Claude, Daddy : on aimait bien se retrouver en fin d’après-midi, dans la cave de Gérard, la musique à fond, à rêver de lendemains qui chantent, surtout Gérard qui voulait suivre les pas de Johnny. Et laisser Cathy.
Ils étaient arrivés l’hiver dernier, avaient obtenu la maison juste à côté de celle de Raymond. Ils étaient discrets, on les voyait à peine, on ne les entendait jamais. En hiver, on apercevait, engoncées dans leur manteau, les deux sœurs toujours ensemble aller à l’école, puis elles revenaient, la tête enfouie dans leur bonnet. Mais un jour, le printemps est revenu, d’un coup. Il a fait beau tous les jours. Les enfants piaillaient dans la rue, les parties de foot reprenaient, en maillot et en short. Et puis Cathy, l’une des deux sœurs, est apparue. Elle était d’une beauté immédiate, comme une source jaillissante, comme un rayon de soleil transperçant les nuages. Tant de beauté, ce n’était pas normal, dans cette ville, cette cité, cette rue. On se disait que c’était comme un mirage dans le désert, on avancerait et ça disparaîtrait. Mais non, elle était vraiment là.
Souvent, elle sortait à 17 heures, après le goûter, au bras de sa maman ; elles remontaient la rue puis rentraient. Peu à peu, la nouvelle se répandit : la plus belle fille du monde habite rue des Chênes. On l’attendait à la sortie du collège, pour voir. Ils étaient quelques-uns à la suivre jusque chez elle. Ils attendaient, et les autres arrivaient, parce qu’à 17 heures elle sortirait – avec sa maman, certes, mais elle sortirait. Certains jours, ils étaient dix, vingt, trente au bout de la rue. Cathy papotait avec sa mère, souriait, riait parfois, toujours joyeuse. Puis elle rentrait. Les garçons repartaient, cela suffisait à leur bonheur. Elle sortait à 17 heures quoi qu’il arrive, simple, souriante, ignorant l’agitation qu’elle provoquait.
Le temps passait, c’était une jeune fille maintenant, un papillon qui virevoltait et finirait par se poser sur une branche. Au bout de la rue, les garçons s’enhardissaient : Alors, tu as choisi ?
— Oui, répondait-elle, dans un rire accablant, avant de poursuivre son chemin sans donner de nom.
Tant pis. Et tant mieux, tous les rêves étaient encore permis.
Elle me souriait, comme à tous les autres. Puis elle se renfrognait : Tu n’as rien à me dire ?
Elle me lançait des regards noirs, me répondait sèchement, sa maman la rabrouait : Ne sois pas si méchante avec lui. Et elle passait son chemin, comme si elle avait été déçue.
Puis on se retrouvait, chacun à sa fenêtre, la maison de Raymond entre nous, et elle retrouvait son sourire, me montrait les pochettes des disques qu’elle écoutait.
Elvis Presley, tu connais ?
— Oui, j’habite À l’hôtel des cœurs brisés.
Elle a ri. Moi j’aime bien Love Me Tender, c’est ma préférée, répondit-elle. Pas toi ?
— Pas trop, c’est un peu mou, non ?
Durant des heures, ça tourna en boucle dans ma tête : et si elle avait fait une allusion ? Non, pourquoi se torturer avec une folle espérance, c’est juste une belle chanson, elle a raison. Et puis à quoi sert-il de dépenser de l’énergie à séduire une fille qui a la cité, c’est-à-dire le monde entier, à ses pieds ? Il faut savoir mesurer ses ambitions, avoir des rêves raisonnables. Cathy était hors d’atteinte. Elle n’était pas pour moi. Et ce n’était pas grave, on se contentait d’un sourire et on se disait que la vie était belle. Et demain serait un autre jour.
Pour Cathy, il fallait être le meilleur, le plus fort, le plus drôle, le plus riche peut-être, le plus prometteur sûrement. Un surhomme comme il n’en traîne pas beaucoup dans la ville. Peut-être qu’elle prendrait quelqu’un de Maubeuge, ou même de Lille, à cent kilomètres, tellement loin qu’on ne savait même pas comment y aller.
Mais en réalité les choses étaient beaucoup plus simples. Elle avait écouté les palpitations dans sa poitrine, senti la chaleur qui lui montait aux joues, et – sa mère lui avait fait remarquer – ses yeux qui brillaient quand elle le voyait.
Gérard déboula à la maison : Tu as loupé quelque chose ! Allez viens, ça y est, elle a parlé, elle l’a dit devant tout le monde. C’est toi qu’elle a choisi !
Dès lors ce fut le vert paradis des amours adolescentes, des serments éternels et des découvertes frémissantes, des promesses d’un jour qui feraient, peut-être, les regrets de toujours. Le bonheur de s’être trouvés, les petites joies qui se frotteraient les unes aux autres. Les heures à s’attendre. Et le jour qui se lève, radieux qu’il vente, pleuve ou neige, quand sa silhouette apparaît au loin. Tout devenait beau, même la rue des Produits-Chimiques, où on arrivait après avoir traversé le petit bois. Cela rendait ivre, la vie pouvait être si belle, mais si fragile, accrochée à un sourire, un regard qui disait : je suis avec toi. Un regard qui rend invincible, qui offre une confiance en soi infinie, oui, tout est possible, plus rien ne me fera peur. J’étais prêt à accueillir toutes les défaites, et à affronter toutes les victoires.
Cela finit par arriver, on ne saura jamais comment, aux oreilles de Yamina. Il faisait beau, alors elle était comme souvent prise d’une sourde nostalgie, à l’heure du café, qu’elle se voyait prendre sous le figuier, à Alger. Tu sais, lança-t-elle, Zineb, elle est belle, elle aussi.
Elle aussi. Deux mots qui trahissaient qu’elle savait, bien que la pudeur l’empêche d’en dire plus. Zineb, sa nièce adorée, qui portait le même prénom que sa mère, qui venait se lover contre elle et ne la quittait pas d’une semelle dès que Yamina arrivait au port d’Alger. Elle l’attendait, elles pleuraient toutes les deux, Zineb avec son visage d’ange, elle l’appelait youma, ma petite maman, même devant sa vraie mère, qui haussait les sourcils. Zineb qui la faisait rire, qui lui apportait un verre d’eau fraîche avant même qu’elle ait soif, Zineb, la chose était entendue, serait la promise de son grand fils.
Oui, elle est belle aussi. On verra quand j’aurai fini mes études, qu’en penses-tu ?
Zineb était loin, très loin. Et à 17 heures, tout à l’heure, Cathy ramasserait ses cheveux en arrière et rappellerait que le paradis est ici, tout proche, il suffirait d’un regard pour prouver qu’il existe, pas besoin de traverser les mers lointaines, juste la rue. Pas besoin de rêver à l’avenir, juste goûter au présent.
*
Quand on se couche avec les poules, on se réveille en caquetant.
Yamina aimait envoyer des proverbes en passant, l’air de ne pas y toucher. Ces messages lancés à l’encan, on les comprenait tout de suite, ou plus tard, ou jamais, ce n’était pas son problème. Elle disait le fond de sa pensée, juste un conseil, on en ferait notre miel ou la sourde oreille, mais c’était dit.
Elle sentait bien que ses enfants parlaient de plus en plus en français à la maison, même quand Korichi était là, qu’ils avaient des amis de toutes sortes, qu’ils ne cherchaient plus Le Caire à la radio mais écoutaient le hit-parade sur Europe 1, qu’ils allaient en traînant les pieds aux cours d’arabe de l’Amicale dont ils rapportaient des mots qu’ils ne comprenaient pas, qu’ils voulaient des vêtements à la mode, des jupes de plus en plus courtes et des pantalons si larges en bas. Et puis au bled on se moquait d’eux, les jeunes étaient reconnus tout de suite, dès la première phrase prononcée, ils ne savaient pas rouler les r, ça les faisait rire, là-bas, les migris.
C’était une nouvelle race, ni français ni algérien ; les migris, à la fois enviés et méprisés, étaient de partout et de nulle part. Algérien en France, Français en Algérie. Les migris, c’étaient des milliardaires, la preuve ils rentraient parfois avec des voitures chargées de savons Bébé Cadum, de litres d’eau de Cologne, de mètres et de mètres de tissu. Ils se faisaient avoir quand ils changeaient l’argent et ne s’en apercevaient même pas, sortaient un billet de cent dinars pour payer le pain, offraient des glaces à tous les cousins, demandaient aux marchands de livrer à la maison jusqu’à cinq bouteilles de Selecto qui avaient trempé dans la glace tout l’après-midi, et chez le boucher ils exigeaient de l’agneau – le mouton, ça un goût trop fort. Les migris, c’étaient des Américains en Algérie, mais quand ils rentraient, ils redevenaient ce qu’ils étaient avant les vacances : des bougnoules en France. Les contremaîtres continuaient d’éructer, les ouvriers répondraient « Oui monsieur » comme toujours, « Oui chef », feraient leurs dix heures et rentreraient fourbus. Les enfants iraient à l’école, ou au collège, avec des habits neufs, la besace lourde de livres et de cahiers vierges, et fredonneraient la dernière chanson de Michel Polnareff – On ira tous au paradis, on ira...
La France attirait toujours, qu’on y soit déjà ou qu’on songe à y aller. On la maudissait, l’exil était si cruel, et toutes ces années qui passent, qui partent en emportant avec elles jusqu’à la lumière – certains jours d’hiver le soleil ne se lève pas. La France, on la bénissait quand le docteur venait apaiser une crise d’asthme ; les médicaments étaient gratuits, on les apportait même à la maison – au bled, ils ne voulaient pas le croire ; et les instituteurs s’occupaient des enfants et leur apprenaient à lire et à écrire. Il y avait même des M. Briand qui avaient des rêves pour nous, on n’en revenait pas. Alors, certains jours, on oubliait qu’on était des bougnoules.
L’école et la télé nous avaient fait découvrir qu’il existait des villes, et même des pays, en dehors de la cité. Cathy fredonnait une chanson en boucle depuis des jours, depuis des semaines, elle avait même acheté le disque de Charles Aznavour : Nous irons à Vérone, un beau jour tous les deux, qu’elle chantonnait, ça la mettait de bonne humeur. Elle a fini par se procurer une carte d’Europe, elle avait pointé la ville d’une petite croix au stylo-bille bleu. Regarde, c’est là, à côté de Venise, l’an prochain, on ira, tous les deux.
— Non, moi je veux aller là, à Liverpool, on verra les Beatles, les magasins ont peut-être des chansons qu’on ne connaît pas ici.
— Ce n’est pas un pays de vacances, il fait froid, encore pire qu’ici. Non, on ira à Vérone, et on enverra des cartes postales aux parents, et à mes copines.
Il faut économiser, on va aller au bled l’an prochain, dit Yamina. On va aller goûter au paradis, même un petit mois, ça nous aidera à tenir toute l’année. La chaleur fera du bien à votre père, et à nous tous. Zineb nous fera ce petit plat que j’aime tant, elle m’a envoyé une lettre : Ma youma, ma petite maman, je me languis de toi, quand viendras-tu, qu’elle m’a écrit. On ira à Alger, on verra la mer, elle est tellement bleue, cette couleur a été inventée par Dieu pour nous apaiser, et puis on ira à Lichana, peut-être qu’on trouvera une jolie maison, on l’achètera, ça fera une maison à Alger pour l’été, où on profitera de la brise de la mer le soir, et une maison à Lichana pour l’hiver, vous vous occuperez des dattiers, on sera riches, et au paradis. Qu’en dites-vous ?
*
L’usine suscitait comme une attirance morbide. On avait beau entendre les ouvriers raconter ce qu’il s’y passait, ce n’était pas pareil que de le vivre. On voyait bien que tous en souffraient, mais personne ne s’en plaignait. Parce que la plus grande joie, c’était de poser son salaire sur la table, à la fin du mois. Et après, aller faire des achats, le samedi, pour les enfants, pour la maison. La paye, ça calmait tout le monde, et ça effaçait la fatigue, le temps qui passe, le mal de dos, l’angoisse de manquer. Les anciens se souvenaient des temps de grande misère, et ils étaient heureux d’entendre des pièces de monnaie tintinnabuler dans leur poche : ils avaient l’impression d’être tirés d’affaire, ça les rassurait, et tant pis s’il fallait s’esquinter la santé pour ça.
L’été, c’était notre tour de gagner de l’argent. On trouvait du travail, un peu partout, il fallait remplacer les gens partis en vacances. Pas dans les bureaux, même si on était au lycée : c’était réservé aux enfants des grands chefs. Parce que si on y embauchait des enfants d’ouvriers, ils pourraient y prendre goût, savoir à quel point c’est agréable d’arriver à 9 heures, de s’asseoir à un bureau, de se rendre compte que c’est facile, que ce n’est pas fatigant, de sortir à la pause en bombant le torse sous une chemise blanche bien repassée, oui ils pourraient y prendre goût...
C’est Kaddour qui m’avait trouvé un travail aux Glaces de Boussois, une immense usine qui fabriquait du verre. Ils m’avaient affecté à l’équipe entretien. Quand je suis arrivé, le gros Robert m’a dit : Tu sais comment ça se passe, hein ? Tu payes d’abord ton coup.
Je lui ai donné toute ma fortune, une belle pièce de cinq francs, toute brillante, elle sortait de la banque, toute neuve, tellement belle qu’on n’avait pas envie de la dépenser. Il est revenu avec trois bières. Désolé, petit, la machine n’a pas rendu la monnaie, et il n’y avait plus de limonade.
De l’art de se faire avoir comme un bleu. René m’a regardé d’un air de dire : Oui, c’est un salopard, c’est comme ça.
Bon, allez, il faut taper dedans. Tu vois le petit tunnel, là ? Tu prends une brosse, une pelle, un seau, tu remontes le tunnel et tu ramasses la poussière de verre qui tombe du tapis roulant. Parce que s’il y en a trop, ça bloque le système. Tu y vas à quatre pattes, sur les genoux, avec ton gabarit ça ira, moi je ne peux pas, j’peux même pas y mettre un pied.
Ça l’a fait rire, Robert.
Le plus difficile, au début, c’est de maîtriser la notion de temps. Surtout ne pas compter, le matin, le nombre d’heures qu’il reste jusqu’à la délivrance. Surtout ne pas penser au temps qui passe. Imaginer la dernière minute, quand on posera les outils, qu’on fera mine de les nettoyer, qu’on les rangera dans l’armoire. Dehors, il fait beau, c’est l’été, on va vers la gare d’un pas alerte. Parce qu’à 17 h 30 Cathy sera là, au bout de la rue, fera un signe de la main, souriante, soulagée, comme si je revenais de la guerre.
Plus les jours passaient, plus je me couchais tôt. Je bâillais déjà alors que la télé ne faisait que commencer. Je calais le réveil à 5 heures. Il ferait déjà jour, ou presque, la ville serait encore plongée dans le silence, il n’y aurait que les ouvriers dans la rue, on se faisait signe, bon courage par-ci, bon courage par là. Pas un mot de plus, ça ne sert à rien. Ne pas compter. Plus que dix heures avant de revenir à la maison. Ne pas compter.
À l’école, les insultes racistes étaient assez limitées, toujours les mêmes : « sidi » marquait la différence, on n’était pas du même monde ; avec « bougnoule » on montait en gamme, avec une note d’agressivité plus ouverte, teintée de mépris, de rejet, excluant tout débat. À l’usine, ça a été une vraie surprise. Le panel était beaucoup plus large, plus imagé, plus méchant peut-être mais dénué de toute ambiguïté : « gris », « melon », « crouille ». Il paraît qu’ils ont rapporté ça de leur service militaire en Algérie. Robert employait ces mots indifféremment pour désigner toute personne, pourvu qu’elle soit basanée. Le prends pas mal, toi t’es un bon garçon, mais eux, hein... Cela mettait René hors de lui. Il paraît qu’ils en sont venus aux mains plus d’une fois.
René, c’était l’intrus dans l’équipe. À la pause, il s’approchait, demandait : Qu’est-ce que tu lis ? Et partait dans de longs développements, citant poètes et philosophes, Aragon et Proudhon, Victor Hugo et Bakounine. Ne prête pas attention à ces crétins, qui par ailleurs sont des victimes du capitalisme.
René était intarissable sur les patrons. Quand il en parlait, pris d’une haine soudaine, il avait un regard noir, ses mâchoires se crispaient. J’ai cinquante-quatre ans, encore plus de dix ans à tirer pour la retraite. Dix ans ! J’avais vingt ans en 1936, j’étais à la mine, du côté de Douai. On a fait grève, on a tenu. Ce n’était pas facile. Mais on a gagné. Après, on est redescendus au fond. Les patrons des Houillères, ce n’étaient pas des tendres. On avait gagné, mais ils nous le faisaient payer... C’était comme ça, ils exploitaient le charbon et nous avec, et nous on trimait, les rôles étaient bien répartis, c’était l’ordre des choses. Et puis la guerre est arrivée, en 40. Les Allemands ont occupé la région, tu remarqueras que je ne dis pas « les Boches », comme tous ceux de ma génération. Et là, j’ai vu les patrons collaborer, c’en était écœurant. Tout le charbon partait en Allemagne. On manquait de tout, on avait faim, on avait froid, même pas un savon pour se laver. Et quand on a protesté, tu sais ce qu’ils ont dit ? « Allez voir le youpin, il va vous donner du pain. » Tu sais qui était le youpin ? Léon Blum ! Ils tenaient leur revanche sur le Front Populaire. Ça m’a dégoûté. J’ai tracé la route, je suis parti, les camarades avaient besoin d’un coup de main à Maubeuge, dans les réseaux de Résistance. C’est comme ça que je me suis retrouvé là. Mais le pompon, c’est quand de Gaulle est venu ici, en 1959. Ils étaient tous là, les patrons, alignés en rang d’oignons, ils saluaient bien bas, beaucoup d’entre eux avaient été des collabos, et là, tranquilles, la mine réjouie, ils saluaient, et saluaient encore l’homme de la Résistance, on aurait dit qu’ils en ressortaient absous, comme quand le pape fait le signe de la croix, ils sont rentrés chez eux comme si de rien n’était. Ça m’a dégoûté. Je n’ai aucun respect pour eux. Aucun.
René serrait les mâchoires. La colère n’était pas près de s’éteindre. On est tous dans la même barque : il y a eux, les goinfres, et il y a nous, les damnés de la terre.
Le dernier jour du contrat, fin août, on approchait des quatre heures, le vendredi on finit une heure plus tôt, Robert a élevé la voix : Tu connais la tradition, le dernier jour, on paye son coup.
Il a eu sa bière, mais pas question de lui donner une belle pièce de cinq francs. René m’a serré la main, plus longtemps que d’habitude. Tiens, ça c’est pour toi, tu l’ouvriras quand tu seras chez toi.
À la maison, j’ai défait le paquet. C’était un disque, un petit 45 tours, avec quatre chansons : La Marseillaise, La Carmagnole, L’Internationale et Le Chant du départ. Avec un gros titre : Chants révolutionnaires, en rouge, et une image, La Liberté guidant le peuple, d’Eugène Delacroix.
*
Oui il a raison le chanteur, laissons entrer le soleil, ouvrez les fenêtres, oui nous aussi on mérite le bonheur. C’était la Yamina des grands jours, exaltée, qui distribuait l’énergie, qui rectifiait les mines renfrognées, redressait les âmes avachies. Le soleil est là, tout va bien, disait-elle à tout bout de champ, pour s’en persuader elle-même, mais aussi pour éviter que le bateau sombre. Car, elle le savait, tout n’allait pas bien.
On a reçu une lettre recommandée, qu’on est allés chercher à la poste. Quinze jours plus tôt, Madame Jacqueline, l’assistante sociale, était passée et on avait haussé le ton : Vous voyez bien que c’est difficile, Korichi n’est pas là, il est à l’hôpital d’Avesnes depuis trois semaines...
Elle avait levé les yeux au ciel. Oui, oui je sais bien, qu’elle a dit, il n’est pas handicapé non plus, faut pas qu’il s’écoute, hein, parce qu’on va pas s’en sortir.
Ça aurait dû nous alerter, elle était encore plus froide que d’habitude, rien ne la touchait, elle est restée encore moins longtemps que d’ordinaire, comme si ça l’ennuyait vraiment de parler avec nous. Non, ça ne peut pas continuer comme ça, avait-elle conclu avant de partir, sans dire au revoir, comme toujours.
Nous sommes au regret... C’était une lettre de l’usine. Ils disaient qu’après étude du dossier, ils avaient décidé de licencier Korichi, pour absences répétées et prolongées.
On a lu et relu la lettre. Elle était brève, il n’y avait rien de méchant, pas de reproches, pas d’insultes, pas de réprimandes. C’était une lettre simple, on se la passait demain en main, on essayait de tout comprendre, de lire entre les lignes. Peut-être que c’était juste une menace, pour nous faire peur, pour accélérer son retour ? Peut-être qu’il suffirait qu’on la lui lise pour qu’il guérisse d’un coup, tel un marabout qui fait l’imposition des mains sur la tête ? Est-ce cela leur intention ? Pas vraiment. Ils n’ont pas écrit : nous envisageons. Ils ont écrit : nous avons décidé. Yamina a tranché : C’est une lettre, c’est un bout de papier. Faites en sorte qu’un autre bout de papier dise que tout va bien, que c’est une erreur, allez, en avant ! Rabbi Faraj ! Dieu nous inondera de sa lumière. Regardez la fenêtre, le soleil entre dans la maison, laissez-le entrer, tout va bien !
On a organisé une délégation. Les trois aînés, bien habillés, on est allés voir Monsieur D., le chef du syndicat, chez lui, le soir. On connaissait sa maison, il avait un jardin devant avec des fleurs et un grand jardin derrière, c’était une belle demeure, on voyait bien qu’il avait réussi dans la vie. On savait où il habitait, parce que le samedi, il disait à Korichi : Alors demain c’est dimanche, vous faites du couscous ? Le message était clair. On lui apportait deux belles assiettes, souvent avec de la viande, et des merguez, parce qu’il aimait les merguez. Il rapportait la vaisselle le lundi à l’usine, pas toujours nettoyée. Et puis il faisait attention à Korichi, parce qu’il était bobineur. C’est lui qui était au début de la chaîne, il introduisait les lames d’acier dans la machine, puis il faisait des soudures. Alors quand le syndicat décidait une grève, il suffisait d’aller voir Korichi. Celui-ci appuyait sur le bouton rouge, et ça s’arrêtait. Toute l’usine était bloquée. C’est bien, camarade, qu’il lui disait.
On s’est présentés chez lui, la nuit était tombée, il faisait froid. Monsieur D. a ouvert la porte, il était en pantoufles, il a tout de suite vu qu’on avait les mains vides, et on n’était pas dimanche. C’est pour quoi ?
On lui a montré la lettre.
— Oui, je sais, c’est pas des marrants les patrons.
— On ne pourrait pas leur demander de changer d’avis ?
— Non, je suis désolé, on ne peut rien faire. Allez, bonne soirée.
Il a refermé la porte. On est restés là un bon moment, sans bouger, sans parler. On pensait tous la même chose : comment raconter ça à Yamina ? Comment revenir à la maison en vaincus ? Elle qui était si fière de ses enfants, ils allaient la tirer de là, ils allaient faire des miracles, ils allaient affronter le patron, le contremaître, leur retourner la tête, bien sûr que c’est une erreur, bien sûr qu’on le garde, même qu’on va l’augmenter, parce que ce n’est pas une vie ce que vous gagnez, on va parler à l’assistante sociale, oui elle exagère, elle est trop dure avec vous. Les enfants de Yamina sont allés à l’école, ils travaillent bien, ils sont sages, ils parlent bien le français. Allez, on déchire cette lettre, on n’en parle plus. C’est du passé. Comment dit-on chez vous ? Li fat mat ! Ah oui, c’est ça. Ce qui est passé est mort. Allez, on tourne la page. On va même la déchirer. Et même que Monsieur D., le chef du syndicat, il dira : Ça n’a pas été facile avec le patron, mais je sais comment lui parler. On se voit dimanche, hein ? N’oublie pas les merguez, gamin !
En rentrant à la maison, Yamina a tout de suite vu qu’on n’avait pas posé des lauriers sur nos têtes. On a gardé le manteau un bon moment, on était frigorifiés. Et puis il fallait rester couverts, parce que l’ambiance allait être glaciale.
— Alors ? demanda Yamina.
— Il a dit qu’il allait en parler au patron.
Quoi d’autre que de mentir, un peu, pour la bonne cause, pour ne pas accabler Yamina.
Elle s’affaira, à préparer à manger, couper le pain en tranches, écraser les carottes pour les petits. Tu as fini tes devoirs pour demain ? La vie est belle, on a à manger ce soir, que demander de plus ? Demain c’est samedi, je vous ferai des gâteaux, et on épluchera les légumes pour le couscous du dimanche. Attention, prévint-elle, nous avons un grand, grand problème : le bocal à piments est presque vide.
*
Éteignez la télé !
Yamina allait parler. Ça bouillonnait dans sa tête, l’air de rien. On savait qu’elle allait parler, qu’on aurait honte de nos pensées médiocres dès qu’elle aurait prononcé la première phrase, qu’elle allait nous élever, qu’on allait grandir par la seule force de ses mots. Yamina avait pris une petite assiette de cacahuètes. Elle les épluchait, et les distribuait.
Kol hotla fiha kheir. Elle avait décidé de commencer par un de ses grands classiques. Tout obstacle masque un bienfait. Ne jamais se laisser abattre, mépriser les revers, les traiter par l’intelligence. Les affronter, ou les contourner. Les détruire avant qu’ils ne nous détruisent. Ne pas abdiquer, ça c’est pour les faibles, nous, les descendants de la tribu des Zaatcha, on garde la tête haute, quoi qu’il arrive, et on a confiance. Si vous êtes unis, si vous faites ce qui est juste, alors rien ne vous arrêtera.
On s’est tous redressés sur nos chaises. Yamina avait un plan, on était sauvés.
D’abord, pas un mot à votre père. Il faut qu’il se rétablisse, bientôt, inch’Allah. Les mauvaises nouvelles aggravent les maladies, il faut lui dire que tout va bien, ça va l’aider à mieux respirer. Ensuite, toi tu vas aller voir M. Damien. Les gens de l’usine, ils vont avoir peur de lui, c’est sûr, c’est le maire quand même. Ensuite tu vas aller voir le patron, et tu vas lui rendre sa maudite lettre. S’il ne veut pas la reprendre, tu lui dis qu’il y aura une grève générale dans l’usine, et dans toutes les usines d’Hautmont. Toi tu vas aller à Paris, à RTL, tu sais, celui qui parle du tiercé le dimanche, il a une voix gentille. Tu lui dis qu’on l’écoute, qu’on joue toujours les numéros qu’il dit, et tu lui expliques ce qu’ils font aux gens qui l’écoutent le dimanche. S’il parle de votre père dimanche prochain à la radio, imaginez la honte qui s’abattra sur le patron. Moi je vais réunir les femmes de la cité, je vais organiser la révolte ; à la Zaatcha, ce sont les femmes qui ont encouragé les hommes à se battre ; elles vont pousser leurs maris à se poster devant l’entrée des usines pour empêcher les ouvriers de rentrer. Je vous le dis, la semaine prochaine, tout cela ne sera plus qu’un mauvais souvenir.
On est restés cois. Le silence était pesant. Yamina reprit la parole : Vous réfléchissez à comment faire, c’est bien !
Personne ne répondit, il fallait juste attendre que la tornade passe.
Puis je tentai une solution plus raisonnable : J’ai dix-sept ans maintenant, je peux aller travailler, j’en ai le droit. Parce qu’on n’a plus les aides de l’assistante sociale, on n’a plus le salaire de l’usine, il ne reste que les allocations familiales, ça ne suffira pas.
Yamina explosa, comme un ouragan soudain : Jamais, tu m’entends, jamais ! Elle hurlait, ça nous a effrayés, elle qui n’élevait jamais le ton. Elle avait maintenant des larmes qui coulaient, on ne se souvenait plus de la dernière fois où on l’avait vue pleurer. JAMAIS ! Personne n’arrêtera l’école. On n’a pas fait tout ce chemin, on n’a pas enduré l’exil, toutes ces misères, pour que vous alliez à l’usine. Moi vivante, ça n’arrivera pas. Je ne veux pas que mes enfants aillent s’humilier pour une bouchée de pain, s’abîmer la santé, regardez ce qu’ils ont fait à votre père, je ne veux pas que vous vous leviez à 4 heures du matin, sortir dans la nuit noire, dans ce froid qui gèle les rêves qu’on a eus pendant le sommeil, et puis marcher comme des ombres, comme des esclaves, comme des animaux. EBEDEN ! JAMAIS, tu m’entends, JAMAIS !
*
C’est bon pour l’gardin. Raymond, à sa fenêtre, Gitanes maïs au bec, se réjouissait de la pluie qu’annonçaient de timides gouttes.
Qu’est-ce qu’il a dit ? demanda Yamina, qui prenait l’air dans la cour. Elle leva les yeux au ciel, exaspérée. Toute cette eau toute l’année, et il en faut encore ? Et ils sont contents quand il pleut ? Cette pluie qui frappe les visages, qui troue la peau, qui fait courber le dos dans la rue, qui apporte la grisaille et la tristesse ? Et le vent qui la ramène sur toi par rafales, pour être sûr que tu rentreras chez toi bien trempé, pour être certain que tu attrapes une bronchite, et les chaussettes mouillées, et les chaussures déjà vieilles à peine achetées. Ah, dans ma jeunesse, la pluie, la pluie ! C’était une bénédiction, c’était une fête. L’eau tombait, chaude, sur le visage, on était au paradis, on courait, on riait, la pluie, la pluie ! Même que les petits prenaient du savon et se lavaient, c’était une douche naturelle, juste pour amuser les enfants, parce que là-bas on n’a pas besoin de la pluie, on creuse et l’eau jaillit, les anciens disent que sous le désert se niche un océan, la preuve c’est qu’on trouve des coquillages. Des coquillages dans le désert !
Yamina était intarissable quand elle parlait de son oasis, pays de cocagne, on écarquillait les yeux. Un jour on y retournera, vous serez heureux, on la croyait sur parole, on le verrait bientôt, le paradis sur terre, et peut-être qu’on aurait la chance qu’il pleuve, et elle dirait : Sortez tous, la pluie, la pluie !
Korichi est rentré ce jour-là. Un jour d’automne. On détestait l’automne, c’était la promesse de l’hiver, la rentrée scolaire, la fin de l’insouciance estivale, les fruits qui s’épuisent, les légumes qui s’étiolent dans le jardin, les vacances qui ne sont plus qu’un souvenir, finies les parties de foot qui durent tout l’après-midi, quand on rentre en sueur, qu’on étanche la soif à même le robinet.
Korichi s’est assis sur le fauteuil, il a gardé longtemps sa veste vert et marron, regardant en silence les murs de la maison et souriant aux enfants qui étaient là, autour de la table, on attendait qu’il parle, qu’il demande quelque chose, n’importe quoi, et on se précipiterait pour le lui apporter. Mais rien ne sortait de sa bouche. Il hochait la tête, muré dans son mutisme. Les mains posées sur ses genoux, il se taisait, comme un vieux lion fatigué.
Le docteur est passé le lendemain. Alors, vous êtes prêt, monsieur Saifi ?
C’est comme ça qu’on a appris que Korichi allait repartir à l’hôpital de la grande ville, à Lille, pour y être opéré. Son cœur est devenu trop gros, expliqua le docteur, à cause des bronchites et de l’asthme. L’opération devrait lui faire beaucoup de bien, si ça marche il pourra mieux respirer, il retrouvera la forme après un mois de convalescence, c’est pas une petite opération non plus, et il sera de retour à la maison, hein monsieur Saifi ?
Korichi hocha la tête, il s’en remettait au médecin, et à Dieu. Oui, je suis fatigué, finit-il par admettre.
À table, il toucha à peine à la chakhchoukha que Yamina avait préparée, c’était son plat préféré. Il découpa les oranges quartier par quartier et les distribua aux enfants, comme avant. Ça nous a rassurés, on était contents : il était de retour, avec nous. Personne ne parlait, à part Yamina qui racontait des histoires de voisinage, en imitant les uns et les autres, ce qui a fini par nous faire rire, tous, même Korichi.
Après sa sieste, il est sorti, a regardé le jardin, la main appuyée sur l’épaule de son grand fils. On est en quelle année, dis-moi ? En 1973 ? Ah, ça fait vingt-cinq ans que je suis arrivé en France, à cette période-ci, c’était l’automne. N’oublie pas d’arroser la menthe, sinon elle sèche, il faut qu’elle pousse, on sera bien contents d’en avoir quand il fera froid, c’est en été qu’on prépare l’hiver. Et puis il faudra bien bêcher au printemps prochain, la terre donnera plus. La terre donne si on s’occupe d’elle, c’est tout ce qu’elle demande, il faut de bonnes graines, et des soins, et de la patience. Ça va à l’école ? L’école, c’est comme la terre. Tu plantes de bonnes graines dans ta tête, et ça finira par fleurir. Tu plantes aujourd’hui, tu récolteras demain. J’ai fait ce que j’ai pu pour vous. Quand je ne suis pas là, il faut que tu veilles sur tes frères et tes sœurs. Et sur ta mère. Vous grandirez, et vous oublierez, vous aurez une vie meilleure que la mienne, c’est tout ce que je voulais quand je suis venu dans ce pays. Ce n’était pas facile, mais j’ai planté un jardin, et je voudrais le voir fleurir. Mon jardin, c’est vous.
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