Si j'avais un franc
9. Comme les palmiers
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Comme les palmiers
Ça fait cinquante ans que je suis arrivée en France. Oui, cette année, ça fait cinquante ans. Voyez comme le temps passe vite, on cligne les yeux, et une année de plus qui s’envole. Vous avez tous grandi, vous ne m’avez pas abandonnée, je suis contente que vous soyez tous là.
On était tous là, à fêter la nouvelle année, ça faisait longtemps qu’on célébrait le réveillon, les filles sortaient leurs belles robes, les garçons portaient la cravate. On était joyeux, Yamina nous avait appris à l’être, on était heureux, Yamina y veillait.
Elle avait maintenant des petits-enfants, qui s’agglutinaient autour d’elle, et ça suffisait à son bonheur. Sa santé déclinait, son cœur – évidemment – lui faisait toujours des misères. Elle avait surtout peur de finir comme Aïcha, qui ne reconnaissait plus personne, qu’on retrouvait errant dans les rues de la cité. Dieu, emmène-moi debout, priait-elle, ne plus savoir qui sont mes enfants, quel malheur. Mais ses enfants étaient là, plus que jamais, elle les devinait de loin, à leur façon de marcher, de tousser, de rire. Ils la vénéraient, devançant le moindre désir, ne sachant que faire, que dire pour lui montrer qu’elle était la personne la plus importante au monde. On guettait le moindre sifflement dans sa respiration, implorant que ce ne soit pas une nouvelle crise d’asthme qui commence. Elle marchait lentement désormais, mais son esprit était d’une telle vivacité que c’en donnait le vertige – Ah, si j’avais hérité d’un dixième de ton intelligence je serais le roi du monde. On avait tous fait des études, rencontré des gens importants, même des prix Nobel, des ministres, des présidents, des patrons, des artistes. On les comparait à Yamina, et personne, personne n’en réchappait, aucun ne racontait des choses aussi belles, aussi puissantes, ne surprenait autant qu’elle par une phrase inattendue, par un doute salvateur, par une histoire renversante. On se demandait où elle voulait en venir, et à la fin on comprenait, ça nous aidait à grandir, parce qu’elle voyait, avant nous, le chemin qui se faufilait dans le brouillard. On savait comment la rendre heureuse : on lui montrait simplement qu’on avait le cœur blanc, qu’on était unis, et qu’on riait, entre nous, avec elle. Il ne fallait pas l’inquiéter, juste apaiser ses angoisses, quitte à exagérer nos réussites. On se trémoussait comme Elvis en lui chantant Thats Alright Mama chaque fois qu’une chose la préoccupait, même les tout-petits connaissaient la chanson et la reprenaient. Pour Yamina, les années passaient, les enfants avaient grandi, ils mangeaient à leur faim, avaient un toit, rien d’autre n’avait vraiment d’importance.
Quand je ne serai plus là... On ne la laissait jamais finir la phrase, on ne s’était pas donné le mot mais on détournait immédiatement la conversation, on mettait de la musique, on dansait, on tapait des mains, parce qu’on n’imaginait pas qu’elle ne puisse plus être là. On n’y arrivait pas. Viendrait un jour le temps des regrets, viendrait le temps des remords, viendrait le temps des larmes que rien ne pourrait sécher. Mais on avait décidé qu’elle serait éternelle, voilà ce qu’on avait trouvé, et pour l’instant ça marchait.
Ça fait cinquante ans cette année que je suis là, c’est passé comme ça, dit-elle avec un geste sobre de la main. Je ne me pose qu’une seule question.
On a posé les fourchettes, on sentait qu’elle allait dire quelque chose d’important.
Oui, une seule question : qu’est-ce que j’ai fait au bon Dieu pour avoir des enfants comme vous...
On a tous été passés en revue, Yamina imitant nos tics, nos façons de parler. On a ri pendant une heure, à en avoir mal au ventre.
Passé minuit, on a lancé des confettis, Vive l’an nouveau !, on s’est tous massés autour d’elle. Et on a préparé la caméra, parce que tous les ans, Yamina faisait un discours à ses enfants.
Sur le moment, on ne comprenait pas tout ce qu’elle avait voulu dire. On regardait le film, c’était un message pour... Yamina préparait ses discours, c’était ciselé, fluide, poétique, politique, badin, taquin, ça finissait souvent par une pirouette, ou par un conseil, ou un message sur la vie. Et toujours par des bénédictions. On l’écoutait comme si on buvait l’eau fraîche de la rivière en plein été, on s’y réchauffait comme on s’approche des braises au cœur de l’hiver. Elle n’a jamais lu un livre, mais c’était comme si elle les connaissait tous. Elle était là, et on était rassasiés.
Elle s’est raclé la gorge : Je vais vous parler.
C’était le plus beau moment de l’année, on s’est assis sur le fauteuil, sur les chaises, à même le sol, pour écouter sa bénédiction. Après ça on se sentirait invincibles, on lui embrasserait le front, on lui toucherait la main, on serait bien.
Que Dieu vous protège, que Dieu écarte de vous les ennemis de toutes sortes, que Dieu protège nos enfants et tous les enfants du monde, que Dieu vous donne la sagesse, que Dieu vous permette de rester la main dans la main, unis, tous rassemblés. Que Dieu vous comble de richesses, qu’Il remplisse vos maisons, qu’Il vous ouvre les portes, qu’Il nous garde en vie, et pour vous tous, pour nos enfants, et les enfants de nos enfants, je vous donne toutes mes bénédictions. Tenez-vous près les uns des autres, comme les palmiers. Oui, que Dieu vous permette d’être comme les palmiers, les pieds dans la terre fertile, baignant dans l’eau, mais la tête haute dans le ciel.
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De la rue, on entendait des hurlements, des cris sauvages de bêtes blessées. Les uns entraient dans la maison, les autres en sortaient, suffocants, chancelant comme des boxeurs sonnés par un coup fatal. On ne tenait plus debout, on a mis un genou à terre, puis les deux, on gémissait, on manquait d’air, la douleur nous étouffait, qui avait empoigné nos entrailles, on priait – Non, encore un peu, pas maintenant, juste encore un peu, quelques jours, quelques heures, même quelques minutes. Qu’on puisse te dire : On est là, tout va bien. Qu’on se raconte une dernière histoire, qu’on partage un dernier rire, juste une minute pour que tu nous voies tous autour de toi. Ouvre les yeux, regarde on est tous là, moque-toi de nous, comme avant, comme toujours. Reste encore un peu, on ira voir la mer danser à l’aube naissante, on regardera les couchers de soleil du désert, on va t’emmener dans tous les pays que tu n’as pas vus. Reste jusqu’à dimanche, on épluchera les légumes samedi, on fera de la fine, de la moyenne, peu importe, on mettra du Selecto au frais, tu diras Juste un petit verre, ça sera normal qu’on soit tous là, parce que ce mardi matin maudit, ce n’est pas normal qu’on soit tous là. Et puis le soir tu nous retiendras : Allez les filles, faites un thé, vous avez acheté des cacahuètes ? Tu nous feras des recommandations, tu diras des bénédictions. Ouvre les yeux, ce n’est pas normal que tu ne dises rien, regarde le soleil est radieux, on a ouvert les fenêtres, on va croire que tu es fâchée, ce n’est pas ton genre, sors-nous un proverbe des temps anciens, pose ta main sur mon front, où es-tu maintenant, regarde, la nuit noire s’est abattue sur nous, réveille nous de ce cauchemar, comme quand on était petits. Dis juste un mot.
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Abdelkrim Saifi
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