Si j'avais un franc

Abdelkrim Saifi · Chapitre 5 sur 11

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Si j'avais un franc

3. Une maison

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Une maison

 

Korichi exultait. Cela faisait des mois, peut-être des années qu’on ne l’avait pas vu aussi joyeux, souriant, presque boute-en-train. C’était un dimanche en fin d’après-midi. On avait vérifié dix fois, cent fois. L’évidence était là. On avait gagné au tiercé. Dans l’ordre.

Le lundi matin, dans le journal, on a découvert ensemble le montant du gain. C’était vertigineux. Cinq mille francs. Deux fois le salaire annuel à l’usine.

Relis le journal, tu vas à l’école non ? Tu sais lire les chiffres, non ? Relis bien...

On est allés chercher notre gain en ville, dans la plus grande discrétion – on jetait des regards en tous sens, guettant le moindre danger. On avait répété le scénario : arrivé sur place, Korichi empocherait l’argent. Il en garderait une partie dans son portefeuille, puis, à l’abri des regards, partagerait le reste entre les trois grands enfants, dans les cartables. On ferait mine de rentrer tranquillement de l’école. Yamina multipliait les conseils : Attention, restez bien ensemble, près de votre père, prenez des bâtons avec vous, et surtout pas un mot à personne, il ne faut pas attirer le mauvais œil, les gens sont envieux.

De retour à la maison, on a regroupé l’argent sur la table. On est restés silencieux à le contempler durant un long moment. Tant d’argent, c’était invraisemblable. On se regardait, personne n’osait dire un mot. Les visages étaient figés.

Yamina reprit ses esprits : Ce n’est que de l’argent, vous êtes revenus sains et saufs, c’est le principal. Va ranger tout ça, demain est un autre jour, on verra ce qu’on en fera.

Elle avait évidemment sa petite idée. Elle se voyait déjà rire avec ses sœurs, à l’heure du café, sous le figuier d’Alger. Korichi partirait d’abord seul, pour trouver une maison, peut-être un travail, et à son signal – un télégramme – on préparerait les valises. On prendrait le train jusqu’à Marseille, puis le bateau – en deuxième classe, pas dans la cale au fond –, et alors la vie serait belle.

Avant de ranger l’argent, on a sorti le petit carnet : On va rembourser tout le monde. Mais pas tous en même temps, les gens vont se demander d’où vient l’argent.

On a fait des petits tas correspondant à toutes nos dettes. Il faudra trouver des petits billets et des pièces. Les parents hochèrent la tête. Oui, c’est bien. Rajoute cent francs, demanda Yamina, on les donnera aux malheureux. Rajoute encore cent francs, on va acheter un mouton, on distribuera sa viande, faudra tout donner. On fera un plat de aïch, on en déposera aux ouvriers qui vivent dans les chambrées misérables de la rue des Produits-Chimiques. Il faudra donner sans rien attendre en retour, même pas un merci. Yamina était devenue intarissable : Dieu a dit, si tu fais savoir que tu as donné, c’est comme si tu n’avais pas donné. Alors donne, et oublie.

Je lui fis promettre d’épargner un peu, pour ne plus jamais avoir de dettes. J’avais pris en horreur ce petit carnet, avec ces colonnes, ces chiffres, ces noms qui revenaient sans cesse. Louvoyer, promettre, distribuer, redemander, avec le sourire ou une mine affligée, supporter l’humiliation des refus, faire la sourde oreille aux relances. Le soir, au fond de mon lit, j’implorais : Mon Dieu, fais que je sois riche un jour, pour ne plus jamais rien demander à personne. Et voilà que Dieu avait exaucé mes prières !

Korichi rentra un jour et lança : Venez tous, on va aller se promener en voiture !

— Quelle voiture ? s’écria Yamina.

Dehors, on découvrit, ébahis, la Traction 11 CV qu’il venait d’acheter à l’ingénieur de l’usine. Mille francs seulement.

Tout le monde embarqua, on était serrés les uns contre les autres. Korichi fit démarrer l’auto, passa la vitesse. Elle roulait ! On est allés jusqu’à l’usine, puis on est revenus à la maison. On était fiers, on avait une voiture, quelque chose avait soudain changé dans notre vie.

Seule Yamina ne débordait pas de joie. Elle vaqua à ses occupations, prépara le repas, s’affaira bruyamment. Puis elle explosa : C’était l’argent pour rentrer chez nous ! Encore combien de temps on va rester ici ? Tu ne dis rien, tu prends l’argent, tu achètes une voiture, que va-t-il rester maintenant ?

Korichi se redressa : Il n’est pas question que je rentre au bled les mains vides. Je ne veux pas qu’on dise que je me suis épuisé pendant vingt ans pour rien. Je vais rentrer la tête haute. Avec ma famille, dans ma voiture.

Il avait réussi à retourner la situation en sa faveur. Il parlait de retour, ce qui calma Yamina.

On partira en vacances, avec la voiture, et on verra comment la situation se présente, ajouta Korichi. Puis il sortit.

Dehors, ses amis avaient accouru. Il souleva le capot du moteur d’un geste lent, et tous regardèrent l’engin, longuement. Le moteur, il est bien, dit l’un. Oui ça se voit, dit l’autre. Korichi referma le capot. Il va falloir construire un garage, dit-il.

*

L’argent filait vite. Une nouvelle machine à essorer, un nouveau canapé, de nouvelles chaises, des matelas, du linge de maison. Un peu plus de viande, des oranges... Et puis le garage.

Ce fut fait en un après-midi. Belkacem avait apporté les planches, le patron lui en avait fourni pour trois sous. Un menuisier, quelques voisins, et le garage était construit sur une partie du jardin qui donnait sur la rue. Korichi rentra avec précaution la voiture noire, c’était juste mais ça passait. Tout le monde, et Korichi en tête, regardait le résultat avec fierté. Ils restèrent là à deviser un bon moment sur le trottoir. Puis tous furent invités, il était temps d’aller manger le couscous.

Construire le garage, ça ressemblait à un début d’enracinement, certes inconscient, mais tangible. Certains avaient acheté des commerces, des cafés, et même des hôtels. Mais une maison, non, c’était tabou. Construire ou acheter une maison, ça ne pouvait être qu’au bled, point final. Mais si le retour était toujours dans les conversations, il était de moins en moins dans les projets.

Yamina y songeait, quand elle était seule, l’après-midi, les enfants à l’école et Korichi à l’usine. Elle regardait l’enveloppe, dont l’embonpoint diminuait semaine après semaine. Elle décida de prendre les choses en main. Et fit écrire une lettre à son frère Derraji.

Deux semaines plus tard, Derraji vint nous rendre visite, sans prévenir. Yamina crut défaillir en ouvrant la porte. Son grand frère adoré, celui qui avait sauvé la famille de la misère quand ses deux parents étaient morts du typhus la même semaine, les laissant tous orphelins. Celui qui avait réussi à Alger avec son petit commerce, nourrissant la tribu, régnant en maître, avare de ses paroles, le sourire constamment installé à la commissure des lèvres, la générosité silencieuse au bout des doigts, le port altier. Oui elle l’admirait, son grand frère, le citant à tout bout de champ, le vénérant quoi qu’il fasse, quoi qu’il dise.

C’était son frère, mais aussi l’ami de Korichi. Il lui avait donné la main de sa sœur, et il avait tenu parole, attendant quatre longues années qu’il soit prêt pour les noces. Alors Korichi décréta aussitôt qu’on donnerait une grande fête en son honneur.

Il y avait les amis, les voisins, ceux qui étaient invités et ceux qui ne l’étaient pas, peu importe, tout le monde était servi. Les femmes en cuisine ne voyaient pas le jour, les couscoussières demandaient grâce, le mouton égorgé la veille y passa en entier. Korichi fit venir un orchestre de Roubaix mené par Babbi, fameux joueur de zorna, la flûte de Biskra, qui souffla jusqu’à plus d’heure. Les hommes, repus, sirotaient leur thé quand soudain l’un d’eux se leva pour la danse du désert. On tapait tous des mains en cadence, l’encourageant dans ses mimiques guerrières, houspillant ses moments de faiblesse, l’acclamant quand il attaquait, bâton pointé, jusqu’à ce que Babbi s’arrête, à bout de souffle.

Ah quelle belle fête ! Derraji souriait, étonné de tant d’égards. Les hommes reprenaient du thé, avec des cacahuètes et des gâteaux dégoulinant de miel. Partir avant minuit, ç’aurait été manquer de respect au patron. C’était inimaginable. Et quand la musique se tut, quand Babbi prit congé, tous restèrent là, se moquant les uns des autres, lançant des défis ou des invectives – c’était à qui provoquerait le plus grand éclat de rire. Vers 4 heures du matin l’un se rapprocha de la porte, en murmurant : Si Korichi, merci pour ton invitation, que Dieu bénisse ta maison et ton beau-frère, tous se mirent à tousser bruyamment en signe de désapprobation, partir si tôt, quelle honte ! C’est madame qui te demande ? L’autre relevait la tête, s’approchant poings devant, menaçant. Tous se levaient, faisant mine de les séparer. Mekki sortit une flûte, Hamidou prit le bendir, et ça repartait. Dans la pièce d’à côté, les femmes envoyèrent des youyous : On n’est pas fatiguées, que la fête continue. Les enfants dormaient, agglutinés sur les couvertures posées à terre, on versait du thé en continu. On était heureux, on oubliait tout, on voulait que ça ne s’arrête jamais.

Le lendemain, Derraji finit par évoquer l’objet de sa visite. Il avait acheté, à l’indépendance, une jolie villa sur les hauteurs d’Alger, à Climat de France. Oui, une belle villa, sur deux étages, avec un jardin planté de figuiers, d’orangers, de poiriers. Si vous le voulez, je peux vous céder la moitié de la maison : c’est trop grand pour moi. La partie d’en bas, avec le jardin, elle est à vous. Et puis j’ai besoin d’argent, je vais acheter un plus grand commerce à Alger, juste avant Bab El Oued.

Yamina avait les yeux qui brillaient. Habiter une belle maison, avec la famille juste à côté, un jardin pour les enfants ? Elle n’en demandait pas plus à la vie. Mais elle ne dit pas un mot. C’était à Korichi de prendre une décision, de parler.

Ils s’entendirent sur le prix : une avance tout de suite, des mensualités pendant cinq ans et le solde quand nous viendrions à Alger. Tout le monde était content. Derraji repartit avec une belle somme, il ne restait maintenant plus rien de l’enveloppe du tiercé. Peu importe, on avait une maison à Alger ! Bientôt on allait revendre les meubles, la vaisselle, la télé, la machine à essorer, les lits, on monterait dans la voiture – Finalement c’est un bon achat, se dit Yamina – et on filerait droit sur Marseille.

*

À 11 h 30, dès que la sonnerie résonnait dans les couloirs de l’école, on rentrait vite à la maison. La gamelle de Korichi était prête, avec un repas chaud dans le compartiment du bas, des fruits découpés dans celui du haut. On la posait délicatement au fond du panier pour qu’elle se renverse pas, on la calait avec une bouteille d’eau fraîche, du pain, et en avant. Quinze minutes de marche vers l’usine, il fallait être là pour midi précise, l’heure de la pause, les ouvriers n’ont que trente minutes pour manger et faire une petite sieste.

Korichi sortait par la petite porte près de l’entrée principale de l’atelier. Il était là, méconnaissable, le visage gris, engoncé dans son bleu de travail plein de taches de graisse, le dos voûté, levant la main avec lassitude. C’est vraiment lui mon papa ? Que se passe-t-il derrière ces murs clos ? Il s’essuyait les mains avec des chiffons effilochés, ça retient mieux l’huile. Allez, tu peux rentrer, fais attention aux petits.

La veille, le bulletin n’était pas bon, il n’avait rien dit, juste baissé les yeux. Il avait dit Viens, je vais te montrer l’usine. C’était un immense hangar, avec de gigantesques rouleaux d’acier qui faisaient des bruits terrifiants quand ils s’entrechoquaient. Le travail de Korichi consistait à aller chercher les bobines d’acier et à les enclencher dans la machine, qui en ferait des tubes. Il prenait le chalumeau, mettait un grand masque de protection, allumait la flamme. Il jetait un œil sur le départ de la bobine, attention à bien graisser. Les autres attendaient derrière, pour découper les tubes selon les commandes, puis les placer dans le chariot, direction le wagon de train – une voie de chemin de fer pénétrait jusqu’à l’intérieur de l’usine. Regarde, dit Korichi. Je reniflais l’odeur d’huile chaude, je la reconnaissais, c’est ce qu’il sentait quand il rentrait à la maison. Puis il me raccompagna. Regarde, là-bas, ce sont les bureaux, il y a le patron, l’ingénieur, le comptable. Si tu travailles bien à l’école, toi aussi tu viendras ici avec une chemise blanche, comme eux.

Une heure plus tard, à l’école, nous avons eu cours d’histoire. Aujourd’hui on a parlé de Saint Louis, l’instituteur s’est enflammé, on le voyait, le roi, sage et auguste sous son chêne, rendant la justice, réparant les torts, écoutant avec bienveillance des pauvres paysans sur lesquels un sort funeste s’était abattu. Vive le roi, chantait le peuple. Vive le roi, me disais-je en mon for intérieur.

En rentrant, je me suis précipité sur mon petit carnet. Le maître avait dit qu’il fallait être bien organisé. Alors, dans l’ordre d’importance, j’ai inscrit :

1- Bien travailler à l’école.

2- Faire une prière pour avoir un ballon.

3- Aller faire la piqûre au dispensaire pour soigner l’asthme.

4- Aller voir Saint Louis, lui demander cent francs. Il doit être quelque part dans la rue, puisqu’on habite rue des Chênes.

*

À la maison, on détestait les jeudis. C’était jour de relâche à l’école, ce qui aurait pu être source de joie. Mais le jeudi, c’était d’abord le jour de la lessive. Il fallait remplir les bassines d’eau puisée au robinet, les chauffer sur la cuisinière, puis y faire tremper le linge, les draps. Yamina prenait une planche en bois et frottait, frottait, frottait. Puis il fallait déposer le linge dans une bassine d’eau claire, pour le rinçage. Et essorer, à la main, chaque pièce. Le plus difficile, c’étaient les draps, longs, lourds, épuisants à tordre jusqu’à la dernière goutte. Enfin il fallait étendre le linge, l’été sur les fils tirés dans le jardin entre deux poteaux, l’hiver ou les jours pluvieux – donc la plupart du temps – dans la maison, sur les portes et le dossier des chaises. L’odeur de la lessive envahissait les pièces, l’humidité s’accrochait jusqu’aux murs. S’ensuivait le repas, et pour les enfants les devoirs. Enfin, quand cela avait séché, plier, repasser, ranger.

Les hommes s’abîmaient à l’usine, les femmes aux tâches ménagères, et tous vivaient dans la peur du lendemain. Seule planche de salut, le crédit, pour s’équiper en étalant les dépenses, même avec des taux d’intérêt ahurissants. Quand on a fini par comprendre qu’il ne servait à rien d’attendre d’avoir l’argent pour acheter, on s’y est mis, comme tout le monde. C’est ainsi qu’on s’offrit une machine à essorer le linge, petite révolution. On introduisait le drap entre deux rouleaux, on tournait la manivelle, le linge avançait et l’eau tombait dans le bac. C’était magique, une sorte de concentré du génie humain. On gagnait une bonne heure de travail, on était moins fatigués, le progrès technologique dans toute sa splendeur.

Dans le quartier, la nouvelle se répandit, et les femmes venaient observer notre machine à essorer. Deux clans se formèrent. L’un composé de femmes conquises, qui se renseignaient sur le prix, sur le magasin, et faisaient de savants calculs silencieux en hochant la tête. L’autre plus réservé, arc-bouté sur les traditions : la femme ayant pour rôle de s’acquitter de toutes les tâches de la maison, se faire aider par une machine, c’était le premier pas vers le relâchement, vers la fainéantise, vers le délitement. Quel scandale si cela se savait au bled ! Ce serait le signe que les années passées en France avaient perverti les gens et rendu les femmes indignes. Et si cela arrivait aux oreilles de l’imam, ce serait la honte à vie, pour des générations, des siècles.

Puisque c’était devenu une affaire d’importance, les hommes s’emparèrent du sujet. Engager des dépenses, aller en ville dans le magasin d’électroménager et de meubles, se faire livrer, demander aux amis de l’aide, tout cela n’était pas négligeable et ne pouvait rester au niveau des femmes. Certains allèrent s’équiper en douce, d’autres prirent de grands airs – jamais chez moi ! Les mois et les années passant, la fatigue accablant toujours davantage leurs épouses, les plus irréductibles finirent par céder. Toute honte bue, la machine arriverait discrètement, on n’en parlerait plus. L’autre grand sujet serait alors de changer la télévision. Car on en trouvait maintenant en couleurs. Deux clans se formèrent chez les hommes...

*

À l’école, ce n’était pas toujours simple. Les langues s’entrechoquaient, les expressions se mélangeaient, on ne savait pas si c’était du français ou de l’arabe, si c’était du lard ou du cochon – pardon, du mouton ou de l’agneau. Quelquefois, on voyait la maîtresse écarquiller les yeux, ou les camarades s’esclaffer, et on ne comprenait pas bien pourquoi.

Ainsi, dans la classe, l’amour maternel, c’est le cœur d’une mère. À la maison, c’est la kebda, le foie, qui représente le tourment des mamans. On écrivait : cette dame avait beaucoup de foie, la maîtresse barrait en rouge et mettait « cœur » à la place. La maîtresse avait tort, évidemment, parce que avoir le cœur blanc c’était être gentil, le cœur noir c’était être très méchant. Rien à voir. Le mot juste c’était : foie. Le foie, un mot, et tout était dit. Le foie des mamans, c’est un océan sans fond, une immensité que rien ne peut atteindre, plus grand que le ciel, plus fort que la mort. Peut-être que la maîtresse n’a pas eu de mère qui avait du foie, la pauvre, il paraît que ça existe, ou alors elle était orpheline, elle ne pouvait pas savoir ce que c’est, quand le foie brûle dans le ventre, que les larmes coulent toutes seules, que les angoisses réveillent la nuit.

Pouvez-vous me donner des expressions qui consistent à demander des nouvelles de quelqu’un, par exemple : Comment allez-vous ?

L’exercice de la maîtresse était simple. Il ne fallait pas répondre : Le voisin, il est tombé dans un puits. Ah bon, et où ça ? Vous avez appelé les pompiers ? Il s’en est sorti ? Si ce n’est pas malheureux, quelqu’un l’a poussé ? Ils n’ont pas l’eau courante chez eux ?

Non, non, il est juste tombé dans le puits, ce n’est pas grave, il a peut-être trop de travail, ou il est rentré au pays, c’est tout. C’est juste que l’on n’a pas de nouvelles de lui, que ça fait longtemps qu’on ne l’a pas vu. Consternation de la maîtresse...

Bon, autre exercice. Comment exprimer de la fierté ?

C’est simple, ils n’ont pas de nez. Certains n’ont aucun honneur, ils se font écraser sans un mot, bref n’ont pas de nif ! La preuve, on voit bien ceux que qui ont du nif, comme Jules César, Napoléon, de Gaulle ou Nasser, ils lèvent bien la tête pour qu’on voie qu’ils ont du nez !

La maîtresse soupirait. C’est pourtant un bon élève, mais parfois on ne le comprend pas très bien.

À la maison, Yamina disait souvent à ses enfants qui la sollicitaient pour un oui pour un non : Aya bedel oujhek ! Ça veut dire : Allez, laissez-moi tranquille. Mais dans une rédaction, il ne faut pas écrire : Allez, va changer de visage, traduction littérale, parce que la maîtresse va souligner ça en rouge, en écrivant dans la marge « Qu’as-tu voulu exprimer ? » et en se demandant s’il faut qu’elle en parle à la psychologue, parce que ça revient souvent, ces drôles d’expressions, cela dénote peut-être un problème structurel, il ne faudrait pas passer à côté d’une défaillance mentale naissante. Si c’est pris tôt, on peut peut-être le sauver ce garçon, parce que par ailleurs il sait lire, compter, écrire, très bien même, mais il a ces moments d’égarement qui inquiètent, comme l’autre jour, devant un problème de calcul un peu compliqué, une histoire d’eau qui coule de la baignoire, quand il a demandé : C’est quoi une baignoire ? Ou quand il dit j’ai cent tambours qui jouent dans ma tête, avant de donner la bonne réponse à une question. Les tambours, madame, c’est quand il faut réfléchir vite.

La maîtresse avait un sourire dans les yeux. Peut-être qu’elle a la kebda. Peut-être que ça existe aussi chez les maîtresses.

*

 

Pourtant, Korichi l’avait prévenu, en termes choisis, quand Belkacem, le neveu de Yamina, multipliait les lettres pour venir en France. Tu peux venir, on t’accueillera comme notre fils, mais ce n’est pas facile, réfléchis bien...

Sitôt arrivé, Belkacem embaucha très vite à la scierie Hulin. Du matin au soir, d’immenses camions déversaient des troncs d’arbres déjà élagués. Il pilotait une machine dont les grosses pinces enserraient les fûts, tels des crocs ; il fallait les positionner devant une scie immense, qui les débitait en planches dans un bruit assourdissant. Le travail n’était pas sale, ni épuisant. Il fallait juste tenir la cadence. Aucune pause, sinon tous en même temps, au coup de sifflet. Un autre coup de sifflet et ça reprenait. Un double coup de sifflet et la journée était terminée. Les ouvriers se nettoyaient avec le tuyau d’air pulsé, la poussière de bois valsait dans l’air, ils se le passaient dans les cheveux, c’est là que ça s’accroche le plus.

Belkacem trouva une chambre pour se loger, rue des Produits-Chimiques. Il n’y a sans doute pas d’autre commune en France, peut-être même au monde, où l’on ait donné un nom pareil à une rue. C’était une grande voie de plusieurs kilomètres qui commençait au sortir du centre-ville – on voyait là de belles demeures bourgeoises, quelques commerces – et qui finissait en cul-de-sac aux abords de la rue des Usines, les maisons étant de plus en plus frêles, décaties, grises. Un marchand de sommeil avait acheté un immeuble avec des dizaines de chambres. Pas d’eau, pas de toilettes, pas de chauffage. C’est à prendre ou à laisser. Toutes les chambres étaient prises. Les ouvriers sortaient tôt, rentraient tard. Il fallait juste un endroit pour faire sa popote, du café chaud et dormir, sous trois couches de couvertures.

Le samedi matin, les jours où il avait touché la quinzaine, Belkacem se rendait à la poste. Il envoyait la moitié de sa paye au pays, en soutien de sa famille restée à Alger. Et puis, juste avant de venir en France, il s’était fiancé. Il avait emprunté pour la bague, et pour le panier garni, et pour le repas de famille. Il fallait rembourser. Et économiser pour le mariage. Il le savait, il lui faudrait deux ans, peut-être trois, avant de réunir de quoi payer la noce, faire venir sa promise, trouver un beau logement, fonder une famille, élever dignement les enfants, aider les parents qui vieillissaient, faire venir son frère – une tête de mule, mais ils se partageraient le fardeau. Il s’était mis à jouer au tiercé, on ne sait jamais, la chance aurait peut-être pitié de lui quand elle le verrait, enfermé dans son gourbi. Si je gagne, c’est sûr, je vous fais tous un cadeau, je partage de l’argent avec vous et je rentre. J’achèterai une mobylette neuve, la bleue, et j’irai me marier.

En attendant, Belkacem enfilait ses chaussures de sécurité avec des renforts en acier – un tronc qui se détache et les pieds sont écrasés, c’était déjà arrivé, le patron, intransigeant, vérifie lui-même si on les porte – et s’est remis au travail. Je vais rentrer cet été, aller voir les vieux et ma fiancée. Peut-être que je ne reviendrai pas, on verra.

*

À l’école, on coulait des jours heureux, avec de longues heures d’ennui entrecoupées de récréations où le principal sujet était la composition des équipes de foot, lorsqu’on se retrouverait après le goûter. Cette année, la maîtresse était l’exact contraire de la sorcière qui m’avait fait vivre l’enfer l’an passé. Ça existe donc, des maîtresses qui aiment les enfants. Pendant les dictées, elle allait et venait dans les allées, se penchait sur mon cahier, passait sa main sur mes cheveux, sans un mot. Je comprenais que tout allait bien.

Un matin, pendant la récréation, elle m’appela. C’est lui, dit-elle à ses collègues, qui hochèrent la tête en m’examinant. Allez-y, leur dit-elle. Chacune passa sa main sur mes cheveux. Elles se regardèrent, puis la maîtresse me dit : Tu peux retourner jouer.

Vers la fin de l’année, elle nous parla des fables de La Fontaine. Quel drôle de nom celui-là. Le Corbeau et le Renard, et tout ça, des animaux qui parlent, plus intelligents que les êtres humains. C’était son truc, La Fontaine. Puis, un jour, elle nous lut Le Chêne et le Roseau. Avait-elle mis plus de passion dans cette lecture ? J’en suis resté tétanisé. Les plantes, elles aussi, parlaient. Le chêne s’exprimait avec une telle assurance, une telle force, j’aurais aimé être ce chêne, peur de rien, de personne. Je vous défendrais de l’orage, assurait-il. Oui, vraiment balèze. Le roseau, lui, n’en menait pas large, parlait avec beaucoup de respect au chêne. Mais soudain, du bout de l’horizon accourt avec furie le plus terrible des enfants que le Nord eût portés jusque-là dans ses flancs. Oui, c’est vrai, dans le Nord on a beaucoup de vent, quelquefois il nous bouscule, on a du mal à avancer, surtout quand il y a de la pluie. C’est donc dans le Nord que le vent habite, parce qu’à Alger il n’y en a pas, Yamina n’en parle jamais. Le vent redouble ses efforts et déracine le chêne, le pauvre, celui de qui la tête au ciel était voisine et dont les pieds touchaient à l’Empire des Morts.

J’étais terrorisé. L’Empire des Morts... Je voyais le chêne affalé, les racines arrachées, et le roseau qui le narguait. Pendant des jours, j’ai appris cette fable, recherchant le sens des mots inconnus, Caucase, Aquilon, Zéphir...

En classe, la maîtresse jeta un regard circulaire sur ses troupes et s’arrêta sur moi : Tu as les yeux qui brillent, tu veux réciter la fable ? Allez, au tableau !

Je me lançai, et terminai la voix tremblante sur le royaume des morts. La maîtresse était interloquée. J’avais récité avec fougue, levant les bras en même temps que le vent, mimant le dialogue avec les mains, à la méditerranéenne, la mine effrayée quand le chêne vacillait.

La semaine suivante, le directeur m’a convoqué, ce qui en général n’est pas bon signe. Il faisait la classe aux grands du CM2. Il me demanda de m’asseoir sur l’estrade, près de son bureau, me tendit un livre ouvert et me pria de lire la page. Il ne fit aucun commentaire et m’invita à rejoindre ma classe.

À la rentrée suivante, je m’aperçus que j’avais sauté une classe, sans un mot d’explication. Tous mes copains étaient dans une autre classe, et le nouveau maître avait un regard bien moins bienveillant – pour tout dire indifférent. Il menait sa classe à son rythme, rapide, et tant pis pour les retardataires. On passait d’une matière à l’autre sans plus de cérémonie. À la récréation, ma précédente maîtresse me demanda si tout allait bien, mais sans insister : il ne fallait pas donner l’impression qu’elle se mêlait des élèves de ses collègues. À la fin de l’année passée, elle m’avait offert un petit livre à la couverture violette, recueil des fables de M. Jean de La Fontaine.

Oui, je l’ai lu pendant les vacances, madame. Ma préférée c’est...

Elle me coupa : Le Chêne et le Roseau, je parie.

J’acquiesçai avec un sourire.

Tu as toujours les yeux qui brillent, je suis contente.

C’est à cette période que j’ai pris conscience de la puissance des mots, qui, bien agencés, pouvaient faire naître des images magiques ou maléfiques. On pouvait retenir l’attention, ou au contraire faire fuir. Il suffit de trois mots à la fin d’une histoire pour faire éclater de rire ou tirer des larmes. Les mots... Les mots... Il faut lire, apprendre, comprendre, écrire, réciter, improviser, bafouiller, déclamer, murmurer, ou se taire. Mieux, à vrai dire, que M. Jean de La Fontaine, Yamina, le soir, savait nous envoûter avec ses histoires, qu’on écoutait bouche bée jusqu’à éclater de rire quand soudain elle comparait le personnage avec un voisin, reprenant aussitôt son sérieux : S’il continue à se comporter ainsi, il est certain qu’il va affronter les flammes de l’enfer. Je vous ai dit comment c’est, l’enfer ? Si vous n’êtes pas sages, si vous ne travaillez pas bien à l’école, c’est ce qui vous attend. Et de décrire les mille supplices qui faisaient la joie de Satan. Mais vous, mes enfants, vous irez au paradis, parce que tous les soirs, je fais une prière pour vous. Je fais des dhaouis, des bénédictions, pour nous tous et pour tous les malheureux sur terre, ils le méritent aussi. Pour ceux qui sont partis, qui nous ont précédés, et qu’on suivra un jour. Il faut avoir de bonnes pensées, il faut avoir le cœur blanc, sans méchanceté, il faut avoir confiance, donc...

Puis elle reprenait le cours de l’histoire. Vous savez pourquoi il va échapper au Jeh el nema, aux affres de l’enfer ? Parce qu’il écoute sa mère ! Allez, il est temps d’aller vous coucher.

Le lendemain, elle reprenait l’histoire exactement là où elle l’avait laissée. On affrontait, trempés, les tempêtes. On bombait le torse quand le héros jouait un mauvais tour au méchant, on tremblait quand il était au bord du précipice, on respirait quand une main secourable lui venait en aide – Je vous l’ai dit, il faut toujours avoir confiance, si on a le cœur blanc –, on s’extasiait aux bons mots qui tournaient en dérision les ennemis – Il aurait pu les écraser avec sa force, il pouvait soulever un chameau dans chaque main, mais non, c’est avec son intelligence qu’il les a vaincus. Bien sûr, il faut quelquefois se battre pour se faire respecter, le nif c’est important, mais c’est avec votre tête que vous irez loin. Les paroles sont plus puissantes que les poings. Les paroles peuvent détruire quelqu’un, ou elles peuvent embellir votre âme.

Noter sur le petit carnet : écrire une fable, comme M. Jean de La Fontaine. Yamina et ses enfants, ça s’appellerait.

*

À l’usine, les Algériens et les Italiens s’entendaient bien. Les Italiens étaient souvent devenus français, avaient la peau blanche, allaient à l’église. Mais ils avaient un nom qui rappelait leurs origines. Quoi qu’on fasse, on sera toujours des étrangers, soupirait Terenzio : il était devenu chef d’équipe mais les autres ouvriers demandaient toujours confirmation de ses ordres auprès du contremaître. Il s’en faisait une raison. À la pause, ils papotaient, et Terenzio glissait à Korichi : Moi aussi je mets de l’argent de côté, je vais me construire une maison dans mon village, à Castel del Monte, dans les Abruzzes. Et après je rentre, à moi la dolce vita. Tu connais l’Italie ? Non, tu viendras chez moi, je t’invite, avec ta famille bien sûr.

Un jour, Terenzio apporta un petit livret bien abîmé. Regarde ce truc. C’est un livre qui s’appelle Les 10 Commandements du travailleur italien, ça date de 1900. Regarde ce qui est écrit : « Considère comme ta patrie la terre où tu vis, comme tes compatriotes les hommes qui vivent avec toi. » Moi je veux bien, ajouta Terenzio, mais eux, ils veulent de nous ?

Korichi et lui firent non de la tête en même temps, sans un mot.

Oui, reprit Terenzio, il y a une phrase, ça me plaît, elle dit : « Cherche à t’instruire, à t’améliorer, à t’éduquer. » Ça c’est bien. Nous je ne sais pas, mais pour nos enfants, c’est sûr, c’est important. Ils doivent s’instruire.

Les deux hommes hochèrent la tête. Terenzio racontait qu’il avait entamé des démarches pour devenir français. Nous les Italiens, on a attendu que la guerre en Algérie se termine, parce qu’on n’est pas venus ici pour aller tuer nos frères, on ne voulait pas faire le service militaire. Maintenant que la guerre est finie, on va se naturaliser, parce qu’à mon avis, nous on voudra repartir au pays, mais les enfants, je ne sais pas...

Le dimanche, Korichi lui envoyait parfois une grosse assiette de couscous, et Terenzio apportait à l’usine de la tapenade avec des tomates séchées, ou du pesto pour accommoder les pâtes, qui était fait avec du basilic qui poussait dans le jardin, mais avec de l’huile qui venait du pays : L’huile d’olive, on ne plaisante pas, je ne vais pas l’acheter ici quand même, faut pas exagérer.

Terenzio avait une idée très précise de la maison qu’il voulait bâtir, ce qui n’était pas le cas de Korichi. De toute façon, il avait investi dans la maison de Derraji à Alger, mais l’idée d’en construire une à Lichana le tentait, car c’est là qu’il avait ses racines et qu’il avait grandi. Terenzio lui promettait de venir avec ses amis maçons en Algérie, en un mois ça serait fini, et ça leur ferait des vacances. Korichi lui racontait les palmiers, le désert, l’eau fraîche des ruisseaux, Terenzio les villages perchés dans les montagnes, les rivages magnifiques de la mer Adriatique. Ils étaient dans leurs rêves, le bruit des vagues s’échouant sur la plage couvrant le fracas des bobines d’acier, les senteurs de l’oasis effaçant les odeurs d’huile chaude. Ainsi était née une sorte de fraternité, alimentée par leur imagination, leur nostalgie, leurs petits plats, et par ce regard que posaient les autres sur eux. Vous ne serez jamais des nôtres. Les ritals, les bougnoules, tout ça c’est kif-kif bourricot.

Ce n’est pas grave, disait Terenzio, les enfants vont apprendre à l’école, ils seront contremaîtres, ou ils porteront une chemise blanche, et dans leur pays ils seront les rois. À eux la dolce vita. Au fait, Korichi, comment on dit dolce vita chez vous ?

*

Le grand bonheur, dans le fond, c’est de vivre de temps en temps des petits bonheurs qui s’invitent sans crier gare, qui repartent comme ils sont venus, sur la pointe des pieds. Ces petits bonheurs qui disent On est de passage, on reviendra, tout va bien, il faut juste les goûter, comme le temps qui passe.

C’est le début de l’été, l’école est finie, plus besoin de se lever tôt, le soleil entre dans la maison par les fenêtres ouvertes, les enfants piaillent dehors, l’odeur des légumes mijotant sur le feu s’évade jusqu’au jardin, pour le repas il faudra juste aller chercher les œufs frais dans le poulailler quand le coq daignera se taire. Korichi est au jardin, bientôt on cueillera les haricots ; les tomates sont encore vertes mais avec la chaleur, dans quelques semaines ça ira, elles vireront au rouge et on pourra les manger.

L’après-midi, quand le soleil est au plus haut, Yamina prépare le henné. Elle enduit chaque tête de la pâte verte, odeur âcre, ne laissant aucun espace, toute la chevelure doit être prise. Ça va vous faire des beaux cheveux pour toute l’année ! On le garde une heure, ou deux, puis on se défait de la chape qui a séché au soleil. On rince abondamment, et on se débarrasse au passage des poux, quelle calamité, impossible de les tuer autrement, même avec la lotion Marie-Rose qu’on achète en pharmacie, là au moins c’est naturel et radical. Au début, ça râle – Ah non pas le henné ! –, surtout les garçons – La honte si on nous voit ! –, puis, avec les beaux jours, on se surprend à dire : Quand est-ce qu’on fait le henné ? Là ça me gratte un peu, j’ai l’impression que c’est revenu..., surtout qu’au collège les filles diront : Qu’est-ce que tu as de beaux cheveux, c’est quoi ton secret ? Ah, si vous saviez...

On ne partira pas en vacances cette année – les « vacances », c’est uniquement au bled –, ça coûte trop cher. Ça fait longtemps maintenant, cinq, six, sept ans, les années passent, l’argent fuit comme la pluie entre les mains. Yamina rêvasse, songe qu’en ce moment, là-bas, ils doivent faire ceci, cela.

Non, à Biskra, il fait trop chaud en juillet, vous ne pourrez pas le supporter, c’est mieux de rester ici cette année, mais l’année prochaine, oui, dès que l’école sera finie on partira. On ira à Alger, il y a l’air de la mer, c’est un bonheur quand il remonte, la petite brise du soir, c’est le paradis, on mange dans la gassha, le grand plat, le couscous qu’on a roulé à la main l’après-midi, il a séché au soleil, on invite les voisins, le Selecto est dans le bac à glace, les carottes et les courgettes et les navets c’est du miel, c’est pas comme ici, ne dites rien à votre père, il va se vexer, mais c’est la vérité, le bol avec les piments qui passe de main en main, et puis le thé avec les cacahuètes, on les épluche et on les mets dans le verre du voisin – merci, que Dieu te garde – et puis on sort les matelas, on dort à la belle étoile, puis on se lève, on ne tousse pas, les maladies s’envolent là-bas, puis on boit du café au lait avec des beignets, puis on s’habille pour aller au marché acheter des épices, et une limonade bien fraîche chez le marchand, puis on remonte. Je vous emmènerai, oui mes enfants, vous aussi vous connaîtrez des jours heureux, là-bas, dans mon pays.

En attendant, on va jouer à la marelle, un caillou, on sautille, et avec un peu de chance on se retrouvera au paradis, vise bien où tu veux aller, ne trébuche pas, ne te laisse pas distraire ni bousculer, recommence le voyage vers la terre et avec un peu de patience tu atteindras le nirvana. Le marchand de glace klaxonne, une boule, deux boules ? Un peu de fraise sur la vanille ? Les parents qui peuvent payer sortent – Qu’est-ce que tu veux, gamin ? –, les autres restent chez eux, il y a tant à faire à la maison – Ah, il est passé ? Je n’ai pas entendu. Demain peut-être... Le soir tombe doucement, il est l’heure de rentrer, on va manger des pommes de terre à la sauce tomate, on n’a plus faim après ça, et Yamina reprendra son histoire à l’endroit précis où elle l’avait laissée la veille, princes et démons, monts et merveilles, princesses et sorcières, rires et tremblements. On écoute, pas un mot, et quand c’est fini, il y en a toujours un qui fait mine de n’avoir pas compris la fin, il faut la recommencer. Yamina n’est pas dupe. Elle reprend, les enfants sont contents.

Allez, vous montez, ne faites pas de bruit, votre père est du matin. Il faut qu’il dorme, debout à 5 heures, demain c’est la quinzaine, on ira au marché, on achètera de la viande et des fruits, on fera un bon couscous dimanche, on en donnera aux voisins, on en aura pour le soir, on passera une bonne journée, et de retour du marché on achètera une bouteille de limonade rouge, un verre chacun ça suffit. Ce sera aussi un paquet de bonbons, ou des mistrals gagnants. Il y aura toujours un grand pour faire le malin et qui nous lira la blague des Carambar.

Allez dodo, demain matin il y aura du café au lait, des tartines avec du beurre, il fera beau, on ira jouer au foot au terrain vague derrière le bloc de maisons, il y aura à manger le midi, le soir, on aura un goûter avec du pain et du lait concentré sucré, en berlingot ou en tube, quel délice, on regardera Popeye à la télévision, pourquoi on ne mange jamais d’épinards ?, c’est peut-être pour les riches, Yamina racontera son histoire, ses enfants autour d’elle.

Ainsi passait le temps, il n’y avait pas de malheurs, donc c’était le bonheur.

*

Au café, Rachid voulait juste rester concentré sur sa partie de dominos, il la sentait cette fois-ci, c’était bien parti, mais il en avait assez de ce chanteur qui criait, criait, pour que l’autre revienne, Aline qu’elle s’appelait. Baisse la radio, Antar, on n’arrive pas à se concentrer !

Si Omar s’installa à l’une des tables, il allait parler. Tous arrêtèrent de claquer bruyamment le rectangle. Chaque semaine il passait, remettre la nouvelle carte de l’amicale des Algériens, prendre les cotisations, donner des nouvelles du pays. La guerre finie, Si Omar continuait à s’occuper des siens, et son autorité naturelle n’était contestée par personne. On savait maintenant à quel point il avait risqué sa vie pour la cause.

Dès qu’il paraissait au café, on lui posait mille questions. Il lisait les lettres du pays, rédigeait les réponses. Il savait tout. Jamais on ne l’avait surpris à trahir un secret. Alors, quand il parlait, on l’écoutait.

Les rumeurs les plus folles avaient surgi depuis qu’à Alger le colonel Boumediene avait pris le pouvoir. On était sans nouvelles de Ben Bella, placé en résidence surveillée paraît-il, mais où ? Boumediene parlait d’un redressement historique, personne au café ne comprenait.

Je vais vous expliquer, dit Si Omar avant d’attendre que le silence s’installe. Vous savez ce qu’a dit l’ancien ministre de l’Économie, quelques mois après l’indépendance ? « L’Algérie était au bord du gouffre, et depuis, hamdoullah, nous avons fait un grand bond en avant ! »

Si Omar était à son affaire. Il suffisait de faire rire son auditoire pour se le mettre dans la poche.

Eh bien ça ne pouvait pas continuer comme ça, ils allaient conduire le pays à la ruine, au chaos, à la misère.

Si Omar remarqua que cela ne suffisait pas pour emporter leur conviction.

Notre glorieuse armée, reprit-il, dépositaire du million de chouhadas, nos martyrs, qui sont morts pour notre liberté et notre fierté, notre armée, donc, avait des informations : la clique au pouvoir s’apprêtait à vendre l’Algérie. Et à qui ? À la France !

Brouhaha de désapprobation.

Il fallait sauver notre pays, et redresser la situation. C’est pour cela que ça s’appelle « redressement historique ».

Si Omar faisait la tournée des cafés pour convaincre les émigrés que l’Algérie était sur le bon chemin depuis que les militaires avaient pris le pouvoir. Cela faisait des mois et des mois qu’il professait la bonne parole.

Bien entendu, reprit-il, le FLN soutient le nouveau pouvoir, qui va défendre notre jeune république. Nous allons développer l’industrie, nous aurons bientôt des usines comme ici, et le président Boumediene a dit : la terre à ceux qui la cultivent, c’est la révolution agraire. Si vous retournez au pays, si vous voulez travailler, la terre vous attend, elle sera à vous...

Mais en cet hiver 1965 balayé par les tempêtes, une autre question taraudait les esprits. Bientôt, la France allait voter. D’un côté, di Goule. Qui trois ans plus tôt avait lancé les négociations et validé les accords d’Évian accordant l’indépendance à l’Algérie. Mais dans le fond, on ne savait pas ce qu’il avait en tête pour les immigrés. Allait-il tous nous renvoyer après l’élection, qu’il allait bien sûr remporter ? De l’autre côté, il y avait François Mitterrand. Il avait réussi à empêcher de Gaulle de gagner au premier tour, et à l’usine beaucoup disaient qu’il pouvait gagner. Ce n’était pas une bonne nouvelle. On se souvenait de ce qu’il avait dit, au début de la révolution, en 1954 : « L’Algérie, c’est la France. » Il était alors ministre de l’Intérieur, avait donné les pleins pouvoirs à Massu, encouragé la répression, les exécutions sommaires sans jugement, et pendant la bataille d’Alger il avait été impitoyable, fermant les yeux sur la torture. Il paraissait avoir changé, mais qu’en savait-on vraiment ?

Si Omar n’a pas cherché à rassurer : Ces deux-là sont nos ennemis. Mes frères, il n’y a qu’une chose à faire : nous nous en remettre à Dieu, le tout-puissant.

*

À l’école, en CM2, ça filait doux, parce que l’instituteur, c’était le directeur de l’établissement, et en plus il était le maire de la ville. M. Jean Damien faisait la classe comme il l’entendait, expédiait les leçons de français car ce qu’il aimait par-dessus tout, c’était raconter des histoires, surtout la sienne, celle de l’enfant pauvre qui avait réussi à faire des études – J’étais le Petit Chose, vous avez lu le livre ? Non ? Dommage ! – et à devenir instituteur, juste avant la guerre – Ah la guerre ! C’était terrible, il n’y avait que des rutabagas à manger, et on ne mangeait pas tous les jours.

Avoir survécu à toutes ces épreuves lui avait donné un appétit de vivre, une bonne humeur qui rayonnait. Il adorait tous ses élèves, qui le lui rendaient bien. Allez, fais-moi un bisou, disait-il en pointant son doigt sur sa joue. C’était le signe qu’on était en bonne voie pour devenir son chouchou. Le parfait grand-père, la droiture et la bienveillance. Il suffisait de bien travailler et tout était possible. Être un excellent élève ouvrait toutes les portes.

Un mot à la fin du cours, et il avait accordé un rendez-vous le soir même. Yamina entrait pour la première fois à la mairie, avec un plateau de gâteaux.

Vous demandez un logement pour votre neveu, c’est d’accord. Parce que votre gamin, il travaille bien. Il faut continuer comme ça. L’an prochain, il ira au collège. Un jour, peut-être, il travaillera à la mairie. Deux semaines plus tard, il me remit une enveloppe à en-tête « Mairie d’Hautmont ». On n’osait pas l’ouvrir. Korichi la regarda, la soupesa, prit un couteau et sortit la lettre. Belkacem avait obtenu un logement dans l’un des cinq blocs d’immeubles de la cité. Il allait pouvoir emménager avec sa future épouse ! Mais en attendant, Yamina et Korichi étaient perplexes.

Il veut de l’argent, ton maître ?

— Non !

— Un cadeau alors ?

— Non !

— Un couscous alors ?

— Non !

Ils ne comprenaient pas qu’ils puissent bénéficier d’une faveur gratuitement, normalement. Qu’ils puissent bénéficier d’une faveur, tout simplement.

Qu’est-ce qu’il veut, alors ?

— Que je travaille bien à l’école, c’est tout.

De ce jour, mon statut changea radicalement. J’étais celui qui avait décroché l’appartement, celui qui avait du piston auprès du maire, la personne la plus importante en France, excepté peut-être le président de Gaulle.

— C’est bien, dit Korichi.

— C’est bien, oulidi, ajouta Yamina.

Ne restait plus qu’à bien travailler à l’école.

*

La compétition faisait rage au sein de la bande des quatre. Gaston, le fils du contremaître, qui avait le même prénom que son père, Jean, le fils des gérants du magasin Cabanon, Yves-Marie, le fils du principal du nouveau collège, qui venait d’arriver... et moi. C’était un défi d’avoir de meilleures notes qu’eux, mais une source de fierté assurée auprès de Korichi – surtout quand je surpassais le fils du contremaître – son contremaître.

M. Damien, notre maître bien-aimé, avait instauré un barème, une récompense composée de tout petits bonbons. Pour le problème de calcul, huit bonbons au premier, quatre au second, deux au troisième, un au quatrième. Il fallait être celui qui apporte le bon résultat le premier sur son bureau. Nous devions donc développer des stratégies. Connaître par cœur les tables de multiplication, évidemment. Recourir à des astuces de calcul mental, bien sûr. Mais les trois autres savaient tout cela. Le vrai secret, c’était l’anticipation. Commencer à résoudre le problème au fur et à mesure de son énoncé.

M. Damien jubilait. Il nous observait du coin de l’œil, savait qui allait gagner. Nous étions déjà debout, appuyés sur sa table, prêts à faire un dernier calcul mental et à inscrire la réponse. La bande des quatre gagnait tellement de bonbons qu’on les distribuait à la récréation. On n’en voulait pas, des bonbons, on voulait juste gagner, voir M. Damien sourire en s’emparant du sachet, compter les bonbons et écrire à l’encre rouge : 10/10.

À la maison, Korichi regardait le cahier, observait les chiffres et demandait :

— Tu as gagné sur Gaston ?

— Oui.

— C’est bien.

Gaston venait parfois à la maison, il aimait les gâteaux que confectionnait Yamina. On expédiait les devoirs ensemble, puis on allait jouer au foot. Je n’allais pas souvent chez lui, en revanche. Son père refusait que j’entre dans sa maison, alors je restais dans le jardin, et pas longtemps : le regard noir du contremaître n’incitait pas à traîner. Sans doute était-ce pour lui déchoir que d’accueillir le fils de l’un de ses ouvriers ? Ou était-ce son caractère ?

Les parents de Jean étaient bien plus accueillants, dans leur belle maison, et plus encore au magasin. Il paraît que tu es le premier ce mois-ci ? me dit M. Perez. Tiens, voilà un ballon en cuir. Prends-en soin.

Mon premier ballon en cuir ! Des années de prières, soir après soir, exaucées en une minute, juste parce que je faisais attention à l’école ! C’était presque trop facile. Tout à l’heure, sur le terrain derrière l’église, je serais le roi, tous les gosses regarderaient le ballon, stupéfaits – Vous avez gagné au tiercé ? Tu l’as volé ? – avec un mélange d’admiration et de jalousie, peut-être même de haine, c’est bizarre comme les gens n’aiment pas le bonheur des autres.

Yamina ne fut pas plus surprise que cela. Quand on donne, on oublie, mais ça revient toujours : on ne sait pas par quel chemin, par quelle personne, quelquefois c’est juste un rayon de soleil quand tu n’en peux plus de la grisaille, et ça vaut tout l’or du monde.

Yves-Marie, arrivé en cours d’année, avait eu des difficultés pour s’intégrer. Réservé, une coupe de cheveux à la militaire, il parlait peu, et personne ne faisait des efforts pour aller vers lui. Je l’abordai pour savoir s’il voulait faire partie de mon équipe de foot. Ça le détendit. Il avait peur qu’on lui parle de son père, le nouveau principal du collège où nous étions tous inscrits... Il me raconta les trois villes qu’il avait déjà connues, au gré des mutations, des installations et des déménagements, les nouveaux amis qu’il fallait déjà quitter pour une autre école, pour de nouvelles têtes, passer de la verdoyante Normandie au Nord industriel. Yves-Marie m’a invité chez lui et j’ai rencontré son père. M. Briand.

On voyait simplement un père heureux que son fils se soit fait un camarade. Et par petites touches, M. Briand m’ouvrit des horizons insoupçonnés, ceux du savoir et de la connaissance, vers lesquels il poussait sans cesse par ses questions, ses citations et ses lectures. Sais-tu que j’ai lu cela en cinq minutes, mais que Chateaubriand a mis une semaine pour l’écrire ? C’est l’effort qui mène à la grandeur !

— Oui monsieur Briand.

— Sais-tu pourquoi on dit d’Allah qu’il est miséricordieux ? Réfléchis, on en parlera la prochaine fois.

— Oui monsieur Briand.

Le dimanche après-midi, j’étais invité avec leur famille à des promenades en forêt. M. Briand pointait de son doigt les arbres, ses enfants en donnaient les noms sans hésiter. Ils s’extasiaient sur les fougères épanouies, se chamaillaient pour savoir quel était leur arbre préféré, le saule pleureur, quel drôle de nom, le châtaignier majestueux, le cerisier en fleur au printemps, le pin dont l’odeur enivrait, ou le pommier pour ses si beaux fruits.

Et toi, mon petit, quel est ton arbre préféré ?

— Le palmier !

— Tu habites rue des Chênes je crois ?

— Oui monsieur Briand.

— Allez, montre-moi un chêne.

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