Si j'avais un franc
1. Demain est un autre jour
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Demain est un autre jour
Korichi se tenait droit, le regard vif, l’air sérieux. Le contremaître l’examina de haut en bas. Tu veux travailler ?
Korichi hésita un instant, puis répondit d’une voix ferme : Oui monsieur.
— Bon, tu commences demain à 6 heures. Et sois pas en retard !
— Oui monsieur.
— Et j’veux pas d’histoires, hein ?
— Oui monsieur.
Il était arrivé la veille à Hautmont, le 3 septembre 1948, dans cette ville qui peut passer pour l’une des plus laides de France. Son ami Rouag, de Biskra comme lui, avait envoyé des lettres où il lui racontait qu’on trouvait du travail, bien payé. Il fait froid, il pleut, mais il y a du travail. Alors Korichi avait pris le bus depuis Biskra, regardant par la vitre le soleil qui se levait sur l’oasis, puis avait débarqué à Alger chez son ami Derraji, emprunté un peu d’argent, acheté le billet pour le bateau. Alors tu pars pour la France ? demandaient ses amis, avec un mélange d’admiration et de tristesse. Que veux-tu, khobza, il faut gagner son pain.
Derraji accompagna Korichi au port, fut surpris par le grouillement, beaucoup de monde, des voitures klaxonnaient, des camions chargeaient ou déchargeaient des marchandises. Ils se serrèrent la main. Prends soin de toi. Derraji répéta trois fois la même phrase. Korichi hochait la tête. Il n’osait pas se lancer. La sirène du bateau retentit. Korichi parla vite : Derraji, je vais travailler là-bas. Je vais gagner de l’argent et, si tu es d’accord, quand le moment sera venu, ta jeune sœur ne manquera de rien.
Le Ville Alger, immense paquebot, s’éloigna de la baie ; le port ne fut bientôt plus qu’un petit point à l’horizon. Korichi fut pris de l’envie de sauter par-dessus bord, rejoindre la rive à la nage, repartir vers les siens. Il s’en voulut de se laisser aller à la nostalgie, mobilisa son courage et descendit au fond de la cale.
Arrivé à Marseille, un de ses amis l’accompagna aussitôt à la gare et le mit dans le train pour Paris. À la gare du Nord, les locomotives crachaient la vapeur, tout était gris, les murs comme les gens, comme le ciel. Korichi s’installa dans un compartiment, mangea son sandwich et but sa limonade. Il regardait par la vitre des paysages inconnus, des villes et des villages aux rues alignées, des maisons de briques rouges, puis des campagnes à perte de vue, vertes, plates, tristes. Il s’endormit, bercé par le roulis du train, malgré la nostalgie qui l’étreignait encore et l’angoisse qui le tenaillait toujours. Trois heures plus tard, il descendit à la gare d’Aulnoye-Aymeries, où l’attendait Rouag. Un bus les emmena à Hautmont, rue de la Providence. Rouag lui indiqua la chambre. Tu peux dormir ici tant que tu veux. On te trouvera quelque chose quand tu toucheras ton salaire. Et le contremaître, ne t’inquiète pas de ce qu’il dit ; si tu ne comprends pas ce n’est pas grave, tu lui réponds toujours : Oui monsieur, et ça se passera bien.
La chambre était surprenante. Il y avait du papier sur les murs, avec des dessins de fleurs. Sur les fenêtres, on avait posé des cartons qui laissaient passer le vent et le bruit de la rue. Korichi se remémora une lettre de Rouag : Il fait froid, il pleut... Cette nuit-là, Korichi dormit avec son manteau. Demain est un autre jour.
*
Dès l’aube, peu avant 5 heures, des flots d’ouvriers avançaient rue de la Providence vers l’immense usine qui s’étalait tout au long de la voie. Des centaines, des milliers d’hommes, à peine tirés du lit, le sommeil en bandoulière, se dirigeaient vers les ateliers. Les fourneaux ne dormaient jamais, bientôt alimentés par des tonnes de minerais, et crachaient, dans une chaleur luciférienne, des coulées rougeoyantes. L’acier sortait en continu, les commandes se comptaient en années. La guerre, qui s’était terminée seulement trois ans plus tôt, avait ravagé le pays. Il fallait tout reconstruire. Il fallait de l’acier pour l’industrie, pour le bâtiment, pour l’automobile, il fallait de l’acier pour tout, et partout. Les hommes, la plupart torse nu, d’autres revêtus d’un habit pare-feu, allaient au contact, jusque dans la gueule du loup. Des caisses de lait traînaient, il faut en boire des litres et des litres, sinon la déshydratation guette, et les syncopes, et les accidents. Et quand la journée se terminait, beaucoup soupiraient – Je suis en vie, pas blessé –, et rentraient, le devoir accompli, fourbus et fiers.
À vingt-six ans, à l’âge où tous les rêves sont encore permis, Korichi commençait une nouvelle vie. Il allait travailler dur, très dur, mais il aurait un salaire, mangerait à sa faim, économiserait même pour repartir au pays, de quoi ouvrir un commerce, acheter un lopin de terre, cultiver quelques palmiers, fonder une famille, et la vie serait belle.
Mais en ce matin, sur la route de l’usine, ce n’était pas la vive lumière qui inonde l’oasis dès l’aube qui lui faisait plisser les yeux. Depuis quelques jours, une éternité, il était à Hautmont, la ville aux cent cheminées. Il baissa la tête pour ne pas donner prise à la pluie et au vent, et avança.
Chez Vallourec qui l’avait embauché dès le lendemain de son arrivée, le contremaître parlait par petites phrases saccadées, toujours ronchon : Tiens, voilà ton bleu de travail. Ton boulot, c’est pas compliqué, hein, tu prends les tubes qui sortent de la chaîne, tu les mets sur les chariots, bien les caler, hein, tu les pousses sur les quais de la ligne de chemin de fer, ça avance jusqu’à l’intérieur de l’usine, t’as pas besoin d’aller plus loin, hein. Et traîne pas en route, tu m’as compris ?
De la rue de la Providence vers Vallourec, il fallait compter trente minutes de marche. Traverser le centre-ville, bifurquer après la banque qui surplombait la Sambre, remonter vers la rue des Produits-Chimiques. À gauche s’étalaient des jardins ouvriers, et à droite Vallourec, avec ses milliers d’ouvriers, les bureaux de l’administration, la cour avec les belles voitures, et l’entrée de l’usine, qui tournait aux trois-huit. Chaque semaine, les équipes changeaient d’horaires pour ne pas favoriser ou pénaliser les ouvriers. Certains choisissaient le travail de nuit, mieux payé. Parfois, l’ingénieur faisait une apparition, c’était toujours un événement. Il ne parlait qu’au contremaître, pour montrer son mécontentement au sujet des cadences. Ou le nombre trop élevé d’accidents : ça ralentissait le rythme et, c’est vrai, ce n’était pas bon pour le moral des troupes. Quand il repartait, la tête haute, le pas assuré, en touchant le nœud de sa cravate, tout le monde se tournait vers le contremaître, et on avait une idée immédiate de ce qui s’était dit à la mine réjouie ou renfrognée du chef. Le contremaître allait voir le délégué de la CGT, on en saurait plus, peut-être, à la pause.
Après le travail, on se retrouvait dans les cafés de la rue de la Providence, ou de la rue de la Gare. On y avait ses habitudes, et à chacun son troquet, celui des Kabyles, celui des gens de Sétif, d’Oran, de Biskra, d’Alger. On échangeait les nouvelles du pays, on buvait du café ou de la limonade. Pour le vin ou la bière, on allait dans l’arrière-salle ou dans les chambres. Les apparences étaient sauves, même s’il fallait parfois raccompagner des amis ivres morts, avachis sur le trottoir, tard dans la nuit. Certains ne payaient jamais leur consommation : ils savaient lire et écrire, et accueillaient tous ceux qui avaient une missive à la main. Ils dépliaient la lettre, la parcouraient, puis chuchotaient son contenu à l’oreille. Commençait la rédaction de la réponse : J’ai bien reçu ta lettre, qui m’a trouvé en bonne santé, et j’espère qu’il en est de même pour vous. Tu diras à Rachid que je ne veux pas... que j’ai envoyé de l’argent pour... que je ne veux pas que mon fils travaille chez...
Certains portaient une médaille sur le revers de leur veste, comme un étendard. Ils parlaient de la guerre, ils en étaient revenus silencieux. Ils ne comprenaient pas. Avoir risqué sa vie, chaque jour, chaque heure, chaque minute, et être autant maltraités au travail, dans les commerces, par les policiers, non, ils ne comprenaient pas.
Ils avaient vu la France. La France ? Des tranchées où leurs lourdes chaussures s’enfonçaient dans la boue, des soldats affamés et hagards, des villes et villages ravagés par les bombes. Et puis un jour, on leur avait dit qu’ils allaient rentrer chez eux. La guerre est finie ! Au bled, ça avait été presque honteux de revenir vivant. Il avait fallu faire le tour des familles, pleurer avec elles, elles ne reverront plus leur fils, il était courageux, il est mort pour la France. La mère maudissait cette France dans un long cri qui faisait trembler les palmiers. Demain, quand une autre guerre recommencerait, on se demanderait, dans les ministères et à longueur de colonnes dans les journaux, pourquoi autant de femmes s’engageraient, pousseraient les hommes à la révolte, iraient poser des bombes, pétriraient toute la nuit du pain pour les combattants. Ceux-là n’ont pas entendu le cri désespéré des mères, dont même les pierres avaient gardé la mémoire.
Au café, des gens passaient. Pour parler. Et raconter les misères que vivait le peuple, là-bas au bled, mais aussi ici, en France. Ça ne peut plus durer, la hogra, l’exploitation, la misère, le mépris. Nous, les indigènes, comme ils nous appellent, ne voulons qu’un peu plus de considération, être mieux traités, pouvoir nourrir notre famille. Nous avons payé le prix du sang pendant la guerre contre l’Allemagne, des hommes sont morts, d’autres sont revenus estropiés, et voilà comment ils nous traitent !
Si Omar reprenait sa respiration. On savait qu’il était un militant, qu’il était engagé pour l’Algérie libre. On l’écoutait avec attention, on accolait toujours le Si de respect à son nom.
Combien de temps encore allons-nous supporter cela ?
Les mâchoires se crispaient, parfois les yeux se mouillaient, le poing posé sur la table. Il parlait maintenant de liberté. Houria. Tout le monde comprenait : les temps étaient venus.
La liberté ne sera pas offerte sur un plateau. Nous allons endurer encore beaucoup de souffrances. Mais rien ne nous arrêtera. Pensez-y, mes frères, ajoutait Si Omar, avant de s’éclipser.
En attendant, la vie allait son train. L’usine, la chambre. La chambre, l’usine. La préparation des repas, penser à remplir la gamelle pour le lendemain, le thé, à dix dans une chambre, penser à prendre de la menthe fraîche aux jardins ouvriers. Ne pas faire de bruit pour les amis qui ont travaillé la nuit et qui dorment d’un sommeil lourd, penser à changer le matelas plein de puces. À meilleure fortune.
Penser à économiser. Derraji envoyait parfois des lettres depuis Alger : Mon cher frère, j’espère que tu vas bien et que cette lettre te trouvera en bonne santé. Quand penses-tu être prêt ? La promise de Korichi attendait. Il fallait l’argent pour le voyage, pour les cadeaux, pour le mariage, pour équiper la chambre, pour montrer qu’il avait maintenant une belle situation. Engranger assez de congés pour rester au moins un mois au pays.
Au bout de quatre ans, Korichi envoya une lettre à Derraji. J’espère que cette lettre te trouvera en bonne santé. Je suis prêt.
*
1952. Yamina était le rayon de soleil de la maison. Vive, joyeuse, curieuse, on recherchait sa compagnie, menant son petit monde, elle la plus jolie, la plus pétillante. Son grand frère Derraji était parti jeune, seize ans à peine, de Lichana pour Alger et avait vite réussi à gagner sa vie dans le commerce. Quand, dans les années 1940, le typhus avait ravagé l’Algérie – et les familles –, il était revenu au village, avait embarqué les orphelins et les avait installés à Alger. Yamina était encore une enfant, à peine huit ans, une nouvelle vie commençait pour elle.
Derraji avait épousé une belle femme, grande, à la peau blanche, père algérois, mère kabyle. Elle promenait son sourire nonchalant, sûre d’elle, reine dans le gynécée, port altier et verbe cassant, et tous craignaient son jugement. Un mot, le soir, à son mari et la foudre tomberait. Un mot, le matin, et c’était l’assurance d’un cadeau quand il rentrait. C’est à elle que Derraji confia le soin d’informer Yamina de la bonne nouvelle.
Yamina, tu vas nous manquer, dit-elle devant tout le monde avant de se retirer dans sa chambre pour sa sieste. Il se murmurait qu’elle attendait un enfant, il fallait la ménager.
On passa l’après-midi à faire l’exégèse de la petite phrase, avec des hypothèses et supputations à faire pâlir Platon et Socrate. Allaient-ils la renvoyer au village ? Trop de bouches à nourrir ? Avait-elle déplu à la reine pas encore mère ? On soupesait chaque terme – Tu es sûre qu’elle a dit ça ? On parlait à voix basse, en refrénant des fous rires. On n’avait d’autre choix que d’attendre son réveil, qui ne tarderait pas, c’était l’heure du café.
C’était le meilleur moment de la journée. Toutes les femmes de toutes les maisons accolées se retrouvaient dans la cour commune, sous l’ombre du figuier. Le café, fort, noir comme du goudron, servi dans de petites tasses, deux cuillerées de sucre, un gâteau sec. Après la première gorgée, l’une se lançait : Vous ne savez pas ce que j’ai appris ? en prenant l’air le plus mystérieux, ménageant le suspense, mesurant son effet sur les autres. Ainsi passait le temps. Mais, aujourd’hui, il fallait résoudre l’énigme Yamina.
La reine finit par parler. Ton frère, Si Derraji – elle employait toujours le Si de déférence quand elle évoquait son mari, ménageant quelques secondes de silence –, a accordé ta main. Le mariage aura lieu en juillet, avec Korichi, un homme de ton village je crois, de la famille des Saifi.
Passé le moment de stupéfaction, les youyous explosèrent, et Yamina fut couverte d’embrassades, de félicitations. La reine attendit la fin du vacarme pour ajouter : Il habite en France, tu partiras avec lui après le mariage.
La France ! La France ! Chacune en donna une description précise. Les richesses, l’argent qui coule à flots, les tissus, les belles voitures, les grandes maisons, les magasins, les gens bien éduqués. Il paraît qu’ils ne travaillent qu’un mois, ils sont en vacances le reste de l’année. C’est vrai ?
Fin août, après les noces, Yamina et Korichi arrivèrent à Hautmont, rue de la Providence, et s’installèrent dans une chambre au deuxième étage, dans l’immeuble près de la boucherie. Yamina demanda : Quand arriverons-nous en France ?
Korichi baissa les yeux. Nous sommes arrivés, murmura-t-il, nous sommes en France...
*
Les familles étaient rares, et heureusement Rouag avait fait venir sa femme Fella, qui prit Yamina sous son aile. Elles cuisinaient, sortaient, la tête couverte, pour aller au centre-ville proche faire quelques courses quand les maris étaient à l’usine. Yamina fut frappée par la grisaille, et par la végétation très verte – sûr que ça ne manquait pas d’eau ici. Elles regardaient les magasins, découvraient tous ces nouveaux appareils surprenants pour la maison. Un jour peut-être, se disaient-elles, et elles rentraient.
Avant même son mari, c’est à Fella que Yamina annonça qu’elle attendait un enfant. Les jours étaient encore beaux en cette fin septembre, la lumière inondait la chambre dès le matin et, fenêtre ouverte, on entendait les ouvriers se rendant au travail, les uns à pied, les autres à vélo. Non loin, les immenses bâtisses de l’usine s’étalaient à perte de vue, les hauts-fourneaux crachaient le feu encore et toujours. L’après-midi, Yamina rejoignait Fella dans sa chambre, elles prenaient le café. Yamina repensait au figuier, oui à la même heure ses amies devaient être réunies, rire à gorge déployée, se racontant les dernières histoires, médisant sur les absentes, se calant à l’ombre pour se protéger de la chaleur, soupirant de leur malheur, ou exagérant leur bonheur. Puis Yamina reprenait ses esprits, il fallait préparer le repas, apprêter la table, ouvrir la fenêtre pour aérer, pas longtemps, il faisait déjà froid à la tombée du jour, penser à remettre du charbon dans le poêle. Elle souriait intérieurement, songeant à sa famille restée à Alger, quand on lui demanderait : Alors, raconte-nous la France.
*
Fella était là depuis des heures, lui tenant la main, lui épongeant le front, les journées étaient déjà chaudes en mai. Allez, courage, c’est bientôt fini. Yamina affrontait les affres de la délivrance, la joie viendrait bientôt, quand elle relâcherait son corps tendu, quand elle entendrait le premier cri de l’enfant. C’est une fille !
Korichi se pencha vers Yamina et lui dit :
— On va l’appeler Fatiha, celle qui ouvre le chemin.
— Oui, dit Yamina, elle va ouvrir les portes de notre famille qui se construit, et celles des jours meilleurs.
— Que Dieu t’entende, répondit Korichi.
Un an après son arrivée à Hautmont, Yamina goûtait sa fierté d’avoir fondé une famille, méprisant les jours gris, les heures mornes, s’interdisant de compter les secondes qui s’étirent.
Elle avait décidé que les éléments n’auraient plus prise sur elle. Elle s’affairait, du matin au soir, à rendre vivable ce gourbi, à porter sa petite quand elle gémissait, à sourire quand elle gazouillait, à préparer les repas avec les trois légumes du jour. Elle regardait la petite boîte où Korichi avait laissé l’argent, l’agitait, la reposait. Peut-être des fruits demain. Quand son homme rentrait du travail, il humait la chakchouka qui mijotait, se penchait vers son enfant, souriait. Il avait l’air heureux. C’est qu’il avait eu une augmentation, trois francs de plus, on prenait le chemin du bonheur.
L’été est si vite passé, l’automne arrive, tout le monde est vivant, que demander de plus. Yamina savait qu’elle était à nouveau enceinte, elle attendrait un peu avant de l’annoncer à son mari. Ça lui redonnerait de la force, quand il rentrerait exténué de son travail, les yeux mi-clos, la mine défaite, le dos courbé. Il se redresserait, il chantonnerait en mangeant, et la vie serait belle.
*
Dans la chambre, on vivait maintenant à quatre. Un an après Fatiha était arrivée une deuxième petite fille – On va l’appeler Saïda, la chanceuse, elle va nous porter chance, oui, elle aura peut-être plus de chance que nous.
En cet hiver 1954, l’obsession était de trouver du charbon, beaucoup, chaque jour. Tout le monde grelottait. On mettait des chiffons sous les portes pour empêcher l’air d’entrer, on calfeutrait les portants des fenêtres avec des journaux collés avec du scotch, mais quoi qu’on fasse on n’arrivait pas à se réchauffer. Les gens ne sortaient plus, et les ouvriers se couvraient de manteaux et même de couvertures pour aller au travail. À la radio, ils parlaient de record de froid, – 20 s°C, et plaignaient ceux qui n’avaient pas de toit. Dans la rue, on entendait les rares voitures tousser, tousser, puis se taire. L’eau gelait dans les canalisations, on en laissait toute la journée et toute la nuit sur le poêle, pour faire le café ou la cuisine. On se lavait le visage comme des chats, on gardait les mains dans les poches, sinon les doigts devenaient bleus. Beaucoup tombaient malades, le docteur ne venait plus, il était débordé, on s’échangeait des sirops contre la toux en attendant que ça aille mieux. Les ouvriers passaient huit heures dans l’enfer des hauts-fourneaux et affrontaient en sortant le gel, une différence de 60 °C en quelques minutes. Les contremaîtres étaient mécontents, ça désorganisait les équipes, tous les jours des absents, des malades, combien de temps ?, un vrai casse-tête. Par la fenêtre, on voyait la neige tomber, jour et nuit, en silence. Un silence effrayant, dans toute la ville, sur un tapis blanc dans lequel s’enfonçaient les ombres noires des passants, luttant à chaque pas pour avancer.
Un matin, Korichi resta au lit, fiévreux, grelottant, pestant, se rendormant, grelottant, se levant pour aller travailler puis se recouchant : il ne tenait pas debout. Yamina essaya de l’apaiser : Soigne-toi, tu iras travailler demain. Les ouvriers avaient la peur au ventre, il ne fallait pas tomber malade, un jour de paie en moins, et le contremaître, que va-t-il dire ?, il pouvait renvoyer n’importe qui, sans explication, ça ne va pas, il ne fait pas l’affaire, et la messe était dite.
Yamina se demandait maintenant ce qu’elle faisait là. Dans cette chambre miteuse, dans ce froid incroyable, à frotter les mains de ses petites filles, à surveiller le poêle. Le feu ne devait surtout pas s’éteindre. Charger du charbon toutes les heures. Faire du pain, pétrir longtemps, le déposer chez une voisine qui a un four, si elle veut bien. Une chorba pour se réchauffer. Korichi en avait assez des chorbas depuis des jours et des jours. On n’a rien d’autre mais dimanche je ferai un couscous avec Fella, on le mangera tous ensemble, répondait Yamina, en se disant Dieu, mon créateur, combien de temps encore allons-nous rester là ?
La neige cessa enfin de tomber. La vie reprit, on ressortit, les magasins rouvrirent, ils étaient maintenant ravitaillés, les ouvriers reprirent le chemin de l’usine. Puis, en fin de semaine, le vent se leva, un blizzard venu des confins de la terre qui gela toute vie en quelques heures. L’hiver maudit n’avait pas dit son dernier mot, même les trains furent arrêtés, les fleuves ne coulaient plus. C’est les camarades d’URSS qui nous envoient un cadeau, dit un jour l’ingénieur de l’usine. La CGT demanda immédiatement un rendez-vous au patron, en exigeant des excuses. Le patron émit des regrets, et on en resta là.
*
Au café, les nouvelles du pays arrivaient au compte-gouttes, avec des jours, des semaines de retard. On racontait qu’au mois de novembre, des combattants étaient partis pour les montagnes, avaient déclaré la guerre, que des bombes éclataient partout, que la répression était violente. Une nouvelle organisation avait vu le jour, le FLN, qui disait : On a tout essayé, le dialogue, la soumission, les efforts, la politesse, les menaces, mais rien n’y fait. L’injustice était même revendiquée par cette poignée de colons que rien n’arrêtait, qui n’étaient pas disposés à la moindre concession. Ce n’était pas grand-chose, juste un peu de justice, moins de brimades, un peu plus de travail et de salaire pour manger à sa faim.
Ceux qui savaient lire apportaient des journaux, la plupart attendaient que Si Omar parle.
Que se passe-t-il chez nous ?
Chez nous ? C’est cela que tu as dit ? CHEZ NOUS ? Depuis quand avons-nous un chez-nous ? Si Omar reprit sa respiration, et retrouva son calme. Nous sommes sous la domination de quelques-uns qui nous exploitent, qui nous briment, qui nous humilient. Nous croyons vivre sur nos terres, mais n’importe qui d’entre eux peut nous en spolier, et allez vous plaindre aux autorités, c’est le plus sûr moyen de vous retrouver au cachot, ou au cimetière. Nous travaillons seulement quand ils daignent nous donner du travail, et les trois sous qu’ils nous jettent ne suffisent pas à nourrir une famille. Souvenez-vous, quand vous arriviez la tête basse à la maison, que vous évitiez de croiser le regard de vos enfants, que votre épouse pleurait, quand vous rentriez éreintés de fatigue et que n’apportiez pas de quoi faire une galette. La hogra, l’humiliation, c’est fini. C’est pour cela que les combattants luttent. Autant mourir que de continuer à vivre comme des animaux.
*
Au café, les conversations étaient enflammées, ce 18 avril 1955. La grande conférence du tiers-monde, à Bandung, avait invité le FLN, dont la délégation avait fait sensation. Les Algériens jubilaient, les Français fulminaient. Et puis ce Nasser, quel homme ! Il avait pris la tête du monde arabe, il nous permettait de redresser la tête, il nous rendait notre fierté. Mais, à la radio française, on ne parlait que de la mort d’Albert Einstein. Chkoun ada el chitane ? (C’est qui ce diable ?)
Un cerveau, l’homme le plus intelligent du monde, c’est lui qui a fait la bombe atomique. Dommage, il aurait pu m’en donner une, de bombe atomique, je l’aurais lancée sur la maison de Rachid, il ne veut pas me rembourser ses dettes. Les éclats de rire s’entendaient de la rue.
Mohamed, le fils de Rouag qui était bien trop jeune pour être admis au café, s’y glissa néanmoins et vint murmurer à l’oreille de Korichi. Celui-ci devait rentrer, sans attendre.
Il ne faut jamais sous-estimer la misère. Elle est capable de grandeur, de se surpasser. Capricieuse, elle se faufile, se tapit dans l’ombre, prête à surgir à tout moment, jamais rassasiée, vorace, pugnace. On croit l’avoir vaincue ? Elle ne s’était qu’assoupie. On croit jouer avec elle ? Elle abattra sa carte, patiente, au bon moment.
En montant l’escalier grinçant, Korichi entendit des pleurs. Quatre femmes étaient assises autour de Saïda, la chanceuse, qui ne bougeait plus, ne gazouillait plus. Elle avait les yeux fermés. Yamina se tenait le visage dans les mains, appuyée sur le mur, enceinte de sept mois. Pas besoin de bombe atomique pour anéantir les gens. Il suffit de cueillir une petite fleur à peine éclose.
*
Est-ce donc cela la vie, se demanda Yamina, une succession de malheurs et de bonheurs ? Elle avait à peine eu le temps de sécher ses larmes, voici deux mois, quand elle avait vu son enfant emmenée par les hommes dans un petit cercueil de bois – elle s’y accrochait, elle ne voulait pas la laisser partir, les femmes lui faisaient respirer de l’eau de Cologne pour qu’elle ne perde pas connaissance. Reste debout, lui disaient-elles, la vie est longue, reste debout pour les autres. Mais aujourd’hui, elle était à son bonheur.
Quand la sage-femme lui fit signe par la fenêtre de remonter, Korichi gravit les marches quatre à quatre. Il regarda sa femme, puis la sage-femme, puis sa femme. Alors ? Yamina souriait. C’est un garçon.
Il souleva son bébé déjà emmailloté, sortit dans la rue, poussa la porte du café et dit à l’assemblée : Voilà mon fils. Je l’ai appelé Abdelkrim. Son premier garçon, son héritier.
Un brouhaha de félicitations se répandit, des hommes tapaient sur la table ou applaudissaient. Il posa un billet sur le comptoir, pour payer le thé ou le café à tous ses amis. À l’usine, ils voudraient tous de la bière, Korichi n’aimait pas ça mais il n’aurait pas le choix. Dans la journée, la nouvelle s’était répandue, les femmes allaient arriver avec des victuailles, de quoi tenir une semaine, des cadeaux, de jolis savons qui sentent si bon de la marque Bébé Cadum, de l’eau de Cologne. On va lui tricoter une barboteuse bleue, broder à la main de jolis petits draps entourés de dentelle. Il faudra écrire les lettres pour la famille au pays. Ils vont se réjouir avec nous, rire après avoir pleuré, après la pluie vient le soleil, Dieu l’a voulu ainsi.
C’est bien, un petit garçon, rêvassait Yamina, quand on rentrera, il va aider son père à tenir le magasin, il va apprendre à lire et à écrire et à compter, il ira un peu à l’école ici en France, au bled ceux qui savent lire et écrire sont respectés, et ceux qui savent compter ont une belle vie. Plus tard, pas maintenant, on a le temps, plus tard il va se marier avec une fille de bonne famille, et il va acheter une maison juste à côté. Il s’occupera du jnane, un grand jardin, avec au moins cinquante palmiers, peut-être cent.
Si un jour Dieu veut refaire le paradis, il lui suffira d’écouter les rêves secrets des mères.
*
Tu ne peux pas me laisser boire mon café tranquillement ?
Comme chaque matin, Yamina entamait ce refrain qui agaçait au plus haut point Korichi : Quand partons-nous d’ici, quand allons-nous habiter dans un endroit digne, crois-tu que nos enfants vont grandir dans cette chambre, autant repartir au pays, et tant pis si la faim nous tord le ventre, je préfère ça que de vivre dans ce taudis.
Les patrons des usines s’étaient lancés dans un vaste programme de construction. Tous ces sans-abri qui mouraient de froid, tous ces ouvriers qui habitaient dans des logements indignes, qui tombaient malades, ce n’était plus acceptable. Et ce n’était pas bon pour les affaires. La main-d’œuvre venait à manquer, les Italiens, les Espagnols ne suffisaient plus, il fallait importer toujours plus d’hommes, de plus en plus d’Algériens pour la sidérurgie, des Marocains pour la mine. Ils arrivaient maintenant par centaines.
Vallourec avait quasiment créé un nouveau quartier, à proximité de l’usine, le Bois du Quesnoy. Un vaste chantier avec des centaines de maisons, cinq barres d’immeubles, une église moderne, de quoi loger des milliers de personnes. Il fallait passer par l’assistante sociale de l’usine, qui montait les dossiers et faisait patienter. Au service logement, qui attribuait les habitations, ça défilait. Ils recevaient bien volontiers. Certains étaient plus chanceux que d’autres. Puis la rumeur courut...
Korichi finit par obtenir un appartement dans un immeuble haut de cinq étages. Deux chambres, un salon, une cuisine, une salle de bains. Le paradis.
Une chambre pour les petits, une chambre pour les parents. Korichi et Yamina n’en revenaient pas. On emménagea fin 1956. Quelques jours auparavant, au service logement, Korichi avait déposé un dossier avec une enveloppe contenant quelques billets. Il faut toujours écouter les rumeurs...
Cet appartement, il le fallait à tout prix. Il fallait quitter cette chambrée misérable de la rue de la Providence, cette vue sinistre sur les hauts-fourneaux, le bruit incessant des voitures, des mobylettes, des passants, et même, la nuit, les hurlements des ivrognes ne retrouvant plus leur chemin, le vent qui passe sous la porte, les enfants qui grelottent, les semelles des voisins qui percent du plafond, et cette absence de lumière qui déprimait même les rats.
*
La petite est née un vendredi. Un bon signe. Elle aura peut-être plus de chance que sa sœur, partie voici un an, on va l’appeler Saïda aussi, la chanceuse, pour conjurer le sort.
En cette fin août 1956, il faisait beau, très beau même, les enfants jouaient sur la petite place, on pouvait les voir de la fenêtre, leur demander de remonter si besoin, il y avait toujours quelqu’un pour veiller sur eux. Tout le monde se connaît, on sait qui sont les enfants de chacun. On sait tout de tout le monde, d’ailleurs, ceux qui sont de l’équipe du matin ou du soir, qui est malade, qui est dans le besoin. On connaît la nouvelle famille qui arrive, on se cotise pour lui acheter un matelas et de la vaisselle, ils nous feront un bon repas et la dette sera remboursée.
Cela faisait quatre ans, presque jour pour jour, que Yamina était arrivée à Hautmont. Ce n’est pas un anniversaire qu’elle fêtera, c’est sûr, si tant est qu’elle y ait pensé. Quatre ans, une éternité. Les lettres partent au pays, bien sûr que tout va bien, et vous, donnez-nous de vos nouvelles, nous sommes inquiets, on entend parler de violence, de bombes, d’attentats, en France on sait que des soldats, beaucoup de soldats arrivent chez vous, ils en parlent à l’usine, des jeunes partent, les pères ne sont pas contents, ils disent que c’est à cause de nous, ils disent rentrez dans votre pays. Ah oui ! Demain matin s’ils veulent ! Encore un an ou deux, on sera riches et on repartira.
Mais le patron ne veut pas qu’on reparte, il facilite la vie, promet de plus beaux logements, et le comptable est toujours d’accord pour donner une petite avance, même quand on exagère. Et quand le contremaître demande qui veut doubler, difficile de refuser. Doubler la journée de travail, commencer à 6 heures, puis continuer à 14 heures jusqu’à 23 heures. Et on double le salaire.
Certains mois, l’usine n’arrivait pas à faire face aux commandes, l’ingénieur allait lui-même parler aux ouvriers, il était sympathique. Le contremaître se taisait, la mine renfrognée : c’était à lui de faire des promesses, de menacer, sinon comment tenir ses troupes ? Les syndicats ne disaient rien. Ils savaient que cela se réglerait dans le bureau du patron. Ça serait donnant-donnant. Et quand ils abuseraient des journées doublées, ils iraient négocier – Les ouvriers sont épuisés, les accidents se multiplient, il faut calmer la cadence... Et puis ça ne suffit pas de doubler le salaire, il faudra une prime. On est d’accord ? Ce n’est quand même pas le moment de risquer une grève, avec toutes les commandes qu’on a sur les bras, n’est-ce pas ?
À la pause, quand le délégué racontait son entrevue avec le patron, tout le monde s’esclaffait. Bien parlé ! Oui, bien parlé, reprenaient-ils en chœur, on n’est pas des animaux. Oui, on n’est pas des esclaves. Avec nos salaires on n’y arrive pas.
Les négociations commençaient, elles duraient, étaient rompues, reprenaient. Ne pas céder trop vite. Ne pas trop céder. Les patrons des autres usines ne seraient pas contents, ça serait déloyal, ça finirait par remonter à Paris, ça ne serait pas bon pour la carrière.
Alors on doublait un jour sur deux, et on passait le reste du temps à dormir.
*
Au café, les discussions tournaient toujours autour de la même chose. Depuis le début de l’année 1957, Alger était à feu et à sang. Dans la capitale, le général Massu avait investi la Casbah à la recherche de Yacef Saâdi, qualifié de voyou, en vérité chef du FLN. On recevait des lettres racontant comment les soldats brutalisaient les gens des villages, ne respectant ni vieux, ni femmes, ni enfants, brûlaient les maisons, les récoltes. Ohouaïch ! Des bêtes sauvages. Ils emmenaient les hommes dans des camions. Un jour ils revenaient, brisés. Ou ne reviendraient plus.
À Hautmont, les hommes rasaient les murs. Ce n’était pas le moment de se distinguer : en quelques mois, ils étaient devenus des ennemis potentiels, des fellaghas, des traîtres à la France. Le Parti communiste calmait le jeu – la classe ouvrière doit être solidaire, ils veulent vous monter les uns contre les autres, faut pas tomber dans le piège, on doit rester unis, Français ou Arabes, le patronat nous exploite tous. Les Français pensaient à leurs fils partis maintenir l’ordre, comme ils disaient, conscrits pour deux ans, c’est long, les images à la télévision n’étaient pas rassurantes, et parfois un gradé venait frapper à la porte d’un voisin avec une petite valise et une mine de circonstance. Le gamin ne reviendra pas, il a été courageux, vous pouvez être fiers de lui, etc. Pour les parents, c’était le deuil, et la haine dans le cœur. Les enfants des bougnoules, eux, étaient là, ils jouaient, ils allaient à l’école, ils étaient vivants. On ne pardonnerait jamais.
Les Arabes ne rasaient plus les murs, ils s’y confondaient, invisibles, silencieux. Ne pas discuter. Ne pas répondre aux injures – on en entendait de plus en plus. Il faut aller dormir, demain je suis du matin, debout à 5 heures, le froid, la marche, le bruit, l’odeur d’huile, les tubes qui s’entrechoquent à devenir sourd, doubler pour payer les dettes, pour rentrer au pays. Se taire, et dormir.
*
La vie était beaucoup plus agréable dans le nouvel appartement moderne. C’était plus proche de l’usine, à peine dix minutes à pied – c’était important, surtout le matin quand il faisait froid. L’école maternelle était juste à côté, et la grande école pas loin. Les mamans venaient chercher leurs enfants à 11 h 30. Devant la grille, on causait, on échangeait les potins, on faisait connaissance avec les nouvelles familles, on prenait des nouvelles. Et puis il fallait être à l’heure. Directrice de l’école maternelle, Mme K. était la terreur de la ville. Une minute de retard et elle fondait sur la maman apeurée, hurlait, débitait des mots que personne ne comprenait – intolérable, inadmissible – mais on voyait bien qu’elle n’était pas contente. Au deuxième retard, Mme K. sortait son arme secrète, non sans avoir longuement vociféré : La prochaine fois, j’en parle à l’assistante sociale. Et ces deux mots, tout le monde les connaissait. Ça remonterait à l’usine, le mari serait convoqué, il faudrait expliquer le retard, et peu importent les autres enfants en bas âge, les courses, le ménage, la préparation du repas, le repassage du linge. L’heure, c’est l’heure, compris ?
Pour les gosses, c’était bizarre : à l’école maternelle, tout le monde parlait une langue qu’on avait du mal à comprendre. On devait s’exprimer en français. À la maison, on ne parlait que l’arabe et c’était comme une bulle, agréable, rassurante. Mais le français, c’était autre chose. C’était le passeport pour la conquête de l’extérieur, l’école, les magasins, les papiers, les gens qui avaient du pouvoir sur nos vies. Le français, c’était la langue de la maîtresse, qui était si belle, si gentille, avec sa voix douce. C’était la langue des petits camarades, garçons et filles, capables de cruauté ou d’amitié, il fallait le comprendre dans l’instant. Les mots ont un sens, et ils étaient portés par cette langue que l’on devait apprendre, coûte que coûte. C’est comme ça que dès la maternelle, on avait appris le prix à payer pour survivre. Et puis le français, c’était la langue de Mme K., qui avait droit de vie ou de mort sur tout le monde. Alors autant bien comprendre ce qu’elle disait.
*
Le petit Mohamed est né début janvier 1958. Deux garçons, deux filles, belle famille. Les deux grands vont à l’école maternelle, la petite Saïda aura bientôt dix-huit mois, la chanceuse a passé le cap de la première année, elle est un peu pâle, mais elle vit. L’hiver a été rude mais on s’en est sortis.
Au café, on ne parlait que de Nasser, le président de l’Égypte. Au canal de Suez, il avait affronté l’Angleterre et la France, et il en était sorti vainqueur. C’était notre nouveau chef, le chef de tous les Arabes. Youssef, le grand ami de Korichi, annonça la nouvelle : Nasser va parler aux Français pour arrêter la guerre en Algérie. Au café, on était capables de deviner au mot près ce qu’il allait leur dire. Youssef détailla le plan : Il va leur donner huit jours, pas un de plus. Après il attaquera. Les chars arriveront à Marseille, là ils vont s’arrêter pour prendre le thé. Après direction Lyon, là ils vont dormir. Le lendemain, direction Paris. Le gouvernement français va prendre peur, il va dire : Attendez, attendez, on arrête la guerre.
Cette semaine de février avait mis tout le monde de bonne humeur. Le temps était doux, exceptionnellement doux, on aurait dit le printemps. On sortait en chemisette, ça rappelait le pays. Habituellement, la neige montait jusqu’aux genoux et c’était double manteau. Mais là on cherchait la fraîcheur, incrédules, profitant de la chaleur, qui avoisina 20 °C toute la semaine. Les enfants piaillaient sur la petite place et les femmes se mettaient à l’ombre pour les surveiller. Au café, on n’était guère étonné, Tu vois, Nasser, dès qu’il est arrivé, il nous envoie le soleil. Ici ça va devenir le bled, plus besoin de repartir ! Les éclats de rire s’échappaient par les fenêtres ouvertes et une menthe à l’eau bien fraîche suffisait au bonheur présent.
Puis l’hiver fit un retour brutal, sans préavis. Le 23 février, la pluie s’invita dès l’aube, drue, violente, assourdissante. Et puis, dans toutes les maisons, ça tombait comme des mouches, c’était incroyable. Des magasins étaient fermés, la moitié des ouvriers absents des usines. Le docteur a dit que c’était une grippe provoquée par un virus venu de la Chine. Ça touchait tout le monde, surtout les enfants, ça faisait beaucoup de morts, les enterrements n’arrêtaient pas. Les malades étaient chaque jour plus nombreux, et Saïda la chanceuse, prise de fièvre depuis trois jours, n’allait pas mieux.
Dans la journée du 24 février, une violente tempête de neige s’abattit sur la région, accompagnée d’un froid sibérien. On voyait soudain des congères de plus d’un mètre, laissant les gens médusés. Le docteur passa quand même voir la petite, il regroupait ses visites par bloc de maisons, les malades étaient tellement nombreux. La respiration de Saïda était devenue sifflante, haletante. C’est une pneumonie, constata-t-il rapidement, c’est le virus chinois. Il regarda tristement les parents, et ne les fit pas payer.
Le lendemain, Saïda rendit son dernier souffle, et alla retrouver son aînée pas plus chanceuse qu’elle. Dans tous les foyers, le deuil frappait, les enfants survivaient ou mouraient, on ne savait pas pourquoi. Les familles étaient nombreuses, les parents se disaient qu’il en resterait bien quelques-uns pour s’occuper des terres, ou de leurs vieux jours... Mektoub, c’était le destin, on pansait ses plaies, on cachait ses peines, on pleurait, on séchait ses larmes. On s’était habitué aux gazouillements. Les enfants la cherchaient, mais où est-elle ? Yamina changeait de sujet, se pinçait les lèvres, Allez, vous allez être en retard à l’école, et priait en secret. Zouz, baraket. Oh, destin, tu m’en as pris deux, ça suffit.
*
Dans l’appartement, la principale préoccupation était d’économiser le plus possible. L’enveloppe rangée sous les draps, dans l’armoire de la chambre, prenait de l’épaisseur. Yamina n’y touchait jamais, elle savait à quoi elle servirait. Une partie serait pour ici, songeait-elle, et Korichi était à la manœuvre pour cela. Et une autre partie, rêvait-elle, pour demain et ailleurs. Elle imaginait la scène, Korichi lui annonçant, l’air grave, et une lueur dans les yeux : C’est bon, on repart.
Quelques semaines plus tard, Korichi rentra du travail vers minuit, après son service. Il réveilla tout le monde. Allez debout, on sort ! ordonna-t-il.
— Maintenant ?
— Oui, maintenant !
Dix minutes plus tard, tous les enfants, le petit Mohamed dans le landau, on s’est retrouvés dehors, et nous avons marché pendant une demi-heure, les yeux gonflés de sommeil, fatigués. On est bientôt arrivés ? demanda Yamina alors qu’on passait de maison en maison.
— On est bientôt arrivés où ? demanda Fatiha.
— Sss... Chut ! répondait Korichi.
Et puis soudain, il s’arrêta, prit un papier, ajusta sa lampe torche, compara le numéro de la maison avec la lettre : C’est ici, le numéro 8. Il sortit une clé de sa poche, l’introduisit dans la serrure, et la porte s’ouvrit sous nos yeux écarquillés. Voilà, c’est notre nouvelle maison, dit-il, triomphant. Deux grandes pièces, une cuisine séparée, un cellier, trois chambres à l’étage, une salle de bains. Et un grand jardin.
On tâtonnait dans le noir, on finissait par se perdre, la maison paraissait immense, comme les châteaux qu’on voyait à la télévision. On va habiter ici ? demanda Fatiha, incrédule.
Cette nuit-là, je dormis avec mon père dans la maison, à même le sol, enroulés dans des couvertures récupérées à l’appartement. Il fallait qu’un enfant y passe la première nuit pour chasser les mauvais esprits qui avaient peut-être pris leurs aises.
Au petit matin, Korichi inspecta toutes les pièces à la lumière ambiante. Il poussa une porte qui donnait sur un escalier sombre. Tu restes là, ordonna-t-il. Il descendit. Resta en bas un temps qui me parut interminable. Il revint enfin.
C’est la cave.
— C’est quoi une cave ?
— Surtout, tu n’ouvres pas cette porte, tu ne descends jamais ici. Tu as compris ?
— Oui.
Quelques marches, puis, sur la droite, un vaste espace plongé dans le noir. C’était mystérieux et effrayant. Les parents répétaient que c’était le royaume des esprits, et des monstres, et même des fantômes qui sortent la nuit. Et parfois le jour, quand les enfants ne sont pas sages.
Et pendant des années, on s’est tous tenus à carreau. On ne voulait pas qu’ils remontent chez nous, parce que dans cette maison, on était bien.
On était bien, mais on n’était pas dans notre pays. Yamina ruminait : On va rembourser les dettes, on va économiser, et bientôt repartir au bled. Ça c’est sûr. Ici, on mange à notre faim, mais les enfants doivent grandir sur la terre de leurs jdouds, de leurs ancêtres, là où les doigts ne deviennent pas bleus à cause du froid. Oui, c’est sûr, encore quelques mois, peut-être quelques années, et on partira.
À Alger ? À Biskra ? Les discussions allaient bon train, à la maison, avec les amis. Tout le monde avait des projets de retour. Mais tous étaient tétanisés par les « événements ». Il fallait attendre que ça se calme. Dès que l’indépendance serait proclamée, on repartirait par le premier bateau. On n’achetait rien de lourd, qu’on n’aurait pas pu emporter. Pas de gros meubles, pas de machine. Je ne prendrai même pas une cuillère à café, disait Yamina. Il y a toutes les richesses là-bas, pourquoi s’encombrer ?
Rester ? Cela était au-delà de l’imagination, même de l’entendement. Personne n’y songeait, personne n’en parlait. On voyait bien que de plus en plus de familles venaient s’installer ici, fuyant la misère, l’injustice, les combats, les villages ravagés par l’armée. Elles venaient chercher non pas un avenir meilleur, mais un présent plus supportable. Il y avait du travail pour tout le monde, les enfants allaient à l’école, le pain remplissait le ventre et la nuit nourrissait les rêves. Ainsi passaient les jours.
Dans le jardin, Korichi avait planté de la menthe, pour le thé, quand les amis passaient à la maison. À quoi bon planter autre chose, puisqu’on va bientôt repartir ? Chaque hiver, quand le froid gelait les pieds, quand la grisaille désespérait les humeurs, on se disait : C’est sûr, l’an prochain, on ne sera plus là.
*
Y a di Goule, barka ma tnbeh. Après avoir tourné très lentement le gros bouton du poste de TSF, après de longues minutes de grésillements et de voix parlant dans des langues inconnues, le visage de Korichi se détendait : El Caira ! Radio Le Caire. La voix des Arabes, les ondes magiques grâce auxquelles on pouvait avoir des nouvelles du pays, comme les consignes du FLN, les bulletins de victoire des maquisards sur l’armée ennemie, en attendant l’annonce de la fin du conflit. Et des chansons qu’on écoutait discrètement.
Oh De Gaulle, arrête d’aboyer
Oh De Gaulle, quoi que tu fasses
La chose est connue on ne déposera pas les armes La guerre va durer, c’est maintenant
Qu’on va redoubler de hargne
Oh De Gaulle on te voit, tu mens, tu jures
Tu croyais qu’à Constantine
Tu nous ferais taire
On ne discutera pas, on veut la liberté
Vous avez réussi, on vous déteste
Vous partagez la honte
Allez maintenant
Va t’expliquer avec nos combattants
Oh De Gaulle, arrête d’aboyer. C’était le dernier tube à la mode sur Radio Le Caire, qu’on reprenait en chœur sans comprendre parfaitement le sens des paroles. Peu importe ! Nous avions l’impression de participer à la guerre, de communier avec les combattants de la liberté. C’est sur Radio Le Caire que nous avons entendu pour la première fois Kassaman, l’hymne national algérien. À chaque fois, le silence se faisait dans la maison. Korichi se postait devant le poste, prêt à intervenir si les ondes se mettaient à faire des caprices, Yamina ne touchait plus à rien de peur de produire un bruit, et les enfants stoppaient leurs jeux. À chaque fois les yeux des parents s’embrumaient, et Yamina essuyait une larme.
Huit ans maintenant qu’elle avait quitté les siens pour venir rejoindre son mari en France. Huit ans que chaque été elle espérait repartir, même pour quelques jours. Huit ans qu’elle posait la même question à Korichi : Va-t-on repartir cette année ?
Les bonnes nouvelles pointaient enfin. En janvier, les Français avaient voté à 75 % pour l’indépendance de l’Algérie. Encore quelques semaines et la guerre serait finie. En ce printemps 1961, Korichi annonça un jour en rentrant de l’usine : Nous partons le mois prochain. Après avoir accumulé les congés des années précédentes, il avait réussi à négocier de prendre, par anticipation, les congés des années à venir ! À raison de trois semaines de congés annuels, il fallait six années pour pouvoir partir durant quatre mois. Trois années déjà passées sans congés, et la certitude que les trois prochaines années il travaillerait sans un jour de vacances.
Il fallait cumuler les jours, mais aussi les fonds. Un salaire d’ouvrier, une
famille de cinq enfants, des dettes à payer, la cotisation au FLN1 et au
MNA2, la maison à tenir. Pour retourner au pays, l’unique solution s’imposait vite : il fallait emprunter. De nouvelles dettes qu’on étalerait en attendant de gagner suffisamment d’argent pour rentrer définitivement au pays. Où on achèterait une petite maison, et peut-être même une voiture.
Pendant les préparatifs, la vie continuait avec une guerre d’Algérie qui faisait rage... aussi en France. Tous les hommes disposant d’un travail étaient tenus de payer une cotisation aux organisations qui luttaient pour la libération nationale. Chaque famille était censée avoir choisi son camp : le FLN de Ben Bella ou le MNA de Messali Hadj. Mais chaque organisation cherchait à recruter de nouveaux membres, par la persuasion ou par la terreur. Alors beaucoup, pour avoir la paix, ou simplement la vie sauve, choisissaient de payer la dîme aux deux camps. Et puis il y avait ceux qui refusaient de se plier à ce qu’ils considéraient comme du racket, ou encore qui n’avaient pas les moyens de payer.
Korichi avait longtemps cotisé au FLN, puis les versements s’étaient espacés... Étant donné son ancienneté dans la ville – il était arrivé en 1948 et avait accueilli la plupart des travailleurs – il était considéré avec respect, au point qu’on lui avait attribué le surnom de Patron. Le soir, à la nuit tombée, immanquablement, un gars du MNA venait frapper à la porte. Engoncé dans une gabardine beige, il lui tenait toujours le même discours : La situation est difficile. Les frères luttent et meurent, en ce moment même, pour notre liberté. Il faut les aider...
Selon la situation, Korichi renvoyait au mois suivant, ou donnait de quoi faire patienter. Il était exclu de refuser de financer l’un ou l’autre camp. Il fallait louvoyer, promettre, ruser, séduire. Jusqu’au jour où ils perdraient patience et où les menaces se feraient précises : Je reviens samedi. J’espère que tu tiens assez à tes enfants pour les voir grandir dans notre pays, enfin libre. Les martyrs ont donné leur sang pour toi, et toi, que vas-tu leur donner ?
Korichi avait choisi son camp, le FLN. Dès lors, on savait que le MNA se vengerait.
Du haut de mes six ans, je me suis vu attribuer un rôle qui ne souffrait aucune faiblesse, ni la moindre inattention. Nous disposions d’une hache qui servait à fendre le petit bois, et dès qu’on entendait frapper à la porte, je devais immédiatement cesser toute activité pour prendre prestement l’outil, me placer à la porte juste derrière Korichi et maintenir fermement la hache à hauteur de main, poignée en avant. Nous nous étions plusieurs fois exercés. Korichi devait pouvoir la saisir dans la seconde et asséner un coup en cas de graves menaces. On écoutait attentivement la conversation, mesurant le danger au ton et aux éclats de voix.
Jusqu’au cessez-le-feu, et même par la suite, les visites étaient quotidiennes et pressantes. Certains soirs, nous savions que Korichi courait de grands risques. Parce que la rumeur d’une exécution se répandait toujours avant sa mise en œuvre. Nous avions appris qu’une réunion spéciale du MNA avait été organisée sur le cas Korichi, étant donné son statut de « patron », et il avait été décidé qu’il fallait en finir, car l’exemple qu’il donnait était calamiteux. Le MNA était entré dans une furieuse colère. Une délégation de quatre hommes se présenta un soir, pour donner un dernier avertissement. Nous savions que c’était le signe d’une décision sans retour.
Derrière la porte, nous ne perdions pas un mot des échanges. Les militants ne s’attaquaient jamais aux femmes ni aux enfants. Car les femmes ne devaient en aucun cas se mêler des affaires des hommes. Un code d’honneur unanimement respecté. Mais Yamina eut, ce soir-là, un éclair de génie qui sauva son mari d’une mort certaine. Derrière la porte, sans se montrer, elle apostropha celui qui semblait être le chef de la délégation : Si Rachid, que la honte soit sur toi. Tu peux tuer mon mari maintenant si tu veux, je ne bougerai pas. Fais ce que tu dois faire. Mais je le jure devant Dieu, si tu le fais, demain partira une lettre au village, à Lella Fatma, ta mère, pour lui dire que tu es venu chez nous, avec des étrangers, déshonorer notre maison, t’attaquer à la femme et aux enfants du Patron.
Korichi manifesta une grande colère contre Yamina, lui intimant l’ordre de rentrer et de se taire. Et attendit, las, comme envahi d’une certaine sérénité, que le tueur sorte son pistolet et tire. Mais le discours de Yamina avait porté. Le chef fit signe à ses hommes de le suivre. On ne les revit plus jamais.
La peur, dans toutes les maisons, s’était installée. Une peur de tous les instants. Personne n’était assuré, lorsqu’il quittait sa demeure le matin, de revenir sain et sauf. Les hommes évoquaient les morts du jour – ou plutôt de la nuit. Les femmes, l’après-midi autour d’un café, pleuraient en s’imaginant rentrer au pays veuves, lestées d’une ribambelle de bambins à nourrir. Les enfants, eux, jouaient à la marelle.
Dans le quartier, on mit en place des stratégies de protection. Les hommes s’échangeaient les bribes d’informations que les uns et les autres parvenaient à collecter auprès des militants. Qui était visé ? Comment allaient-ils s’y prendre ? Où allaient-ils monter l’embuscade ? Les hommes réduisaient au strict minimum leurs déplacements. Ils envoyaient les enfants porter des messages, le plus souvent codés, après les leur avoir fait répéter pour être sûrs qu’ils les avaient correctement mémorisés. Korichi dépêcha ainsi un jour un gosse chez son ami Rouag avec le message suivant : « Papa a dit qu’il fallait rentrer la voiture et la laisser au garage jusqu’à lundi. » Rouag répondit : « Dis à ton père que je vais rentrer la voiture. » Sur le chemin du retour, on s’interrogeait, car Rouag n’avait pas de voiture... Yamina nous expliqua : Ne t’inquiète pas, mais les tueurs vont sûrement revenir ce week-end.
La guerre n’en finissait pas, ni ici ni là-bas. Nous nous couchions tard. À Vallourec, les ouvriers étaient en effet affectés à deux plages horaires, de 6 heures à 14 heures ou de 14 heures à 23 heures. Pendant toutes ces années de guerre, chaque soir, femmes et enfants se réunissaient pour se rendre en groupe à l’usine à 23 heures. Durant les beaux jours, les enfants attendaient avec impatience ce moment, qui leur permettait de ne pas aller au lit et de continuer à jouer avec les copains. Mais en hiver, plus d’un traînait, pleurait, rechignait à parcourir les quatre kilomètres dans le froid glacial, les pieds dans la neige, avec le nez qui coule, les doigts gelés. Pourtant il le fallait. À 23 heures précises, nous devions tous être là. Les hommes sortaient, fourbus, et se plaçaient au milieu du cercle formé par les femmes et les enfants. Puis nous allions de maison en maison, chaque famille retrouvant son antre. Jusqu’à la dernière, où femme et enfants protégeaient l’homme d’une fusillade. Car c’est à minuit, après la sortie des usines, que les coups de revolver partaient.
Un matin, alors que nous sortions de la maison pour aller à l’école, on a découvert un corps devant la porte, le bras tendu, la main ouverte, les yeux révulsés. Du sang avait coulé de son torse. C’était effrayant. Korichi s’est approché, a reconnu l’un de ses amis. Il s’était traîné jusque-là, mortellement blessé lors d’une attaque nocturne. Il n’avait pas eu assez de force pour frapper à la porte. Je m’en occupe, dit Korichi, partez à l’école. Tout au long de la rue des Chênes, on voyait les traînées de sang.
À l’école, le maître nous a demandé de sortir les cahiers, nous a fait la leçon de morale, nous a demandé de répéter la récitation apprise la veille, et quand on est revenus à la maison, la pluie avait effacé les traces de sang. On a mis les assiettes sur la table, on a mangé, et personne n’a posé de questions. Seul Korichi tordait un morceau de pain entre ses doigts, l’air pensif. Yamina le regardait du coin de l’œil, inquiète. On est tous sortis ensemble, à une heure et demie. Les enfants à l’école, Korichi à l’usine. On n’a pas échangé un mot, puis Korichi a lancé : Travaillez bien à l’école. À ce soir, ne soyez pas en retard.
*
Au café, les hommes pouvaient traîner, et Korichi aimait y retrouver ses amis. Ils fuyaient tous l’exiguïté de leur logement, la dureté de leur travail, la détresse de leur condition. Pendant des heures, jusqu’à ce que le sommeil les assomme ou que l’heure d’embaucher approche, ils cherchaient à grappiller encore quelques minutes, à discuter, jouer aux dominos, se chamailler, hurler ou rire. On parlait du bled, de l’usine, et puis soudain le silence : concentration maximale, un regard circulaire autour de la table, et on abat un six. Et puis ça repartait de plus belle.
Ce jour-là, les conversations tournaient autour des dernières nouvelles venues d’Alger. L’armée s’était positionnée dans les endroits névralgiques de la ville. Le FLN était en train de gagner la partie sur ses rivaux. Les anciens du MNA faisaient grise mine, et les harkis commençaient à perdre espoir.
Car les harkis avaient afflué dans la région. Aucun ne s’en flattait, d’être harki. Certains disaient qu’ils avaient été faits prisonniers par l’armée française, d’autres se vantaient d’aventures militaires invérifiables. La plupart se taisaient. Les gars du FLN veillaient au grain, et se renseignaient au bled ; quand un harki – ou un MNA, ce qui ne valait guère mieux à leurs yeux – avait fait preuve de zèle, on ne donnait pas cher de sa peau. Une petite réunion des anciens, le dossier était exposé, la sentence tombait. Dans un coin, Majid le Boucher écoutait en silence. Quand la décision était prise, on lui donnait le nom, l’adresse, l’usine, le café que le condamné fréquentait. Il savait ce qu’il avait à faire.
Majid n’était nullement boucher. Il avait acquis ce surnom. Consciencieux, les couteaux parfaitement aiguisés, calme en toutes circonstances, il exécutait les ordres, et les hommes. Une équipe amenait le malheureux qui vivait ses dernières heures. Majid entrait dans la pièce et procédait, placidement, pour les humains comme si c’étaient des moutons. Une fois les pieds et les mains liés, il couchait l’individu sur une table, relevait la tête en tirant sur les cheveux, puis donnait un coup sec, un seul. Le corps se vidait de son sang. Il trempait son couteau dans le seau d’eau, le nettoyait méticuleusement et repartait. Une autre équipe s’occupait de l’évacuation.
Si les gendarmes retrouvaient le cadavre, ce qui était rare, une simple main courante suffirait, tant qu’ils s’entre-tuent entre eux. Le responsable du FLN envoyait ensuite une lettre au village. Dieu a rappelé untel auprès de lui, qu’Il lui pardonne. Car ici-bas, dans le monde des humains, il n’y avait pas de pardon. Que des souffrances infinies que rien ne calmerait, même pas la mort.
*
Au café, à la radio, on ne parlait que de ça. Neuf joueurs de football algériens avaient mystérieusement disparu. Aucune trace, aucun message. Et pourtant, ce n’était pas le genre à passer inaperçus, ces stars dont les exploits étaient commentés chaque week-end. Ce n’était pas n’importe qui : Mustapha Zitouni, qui jouait à Monaco avec Michel Hidalgo, Rachid Mekhloufi, le jeune prodige de Saint-Étienne. Les pires rumeurs commençaient à circuler. Ça devait être un coup du général Bigeard, celui qui avait ravagé la Casbah avec ses paras. Il fallait casser le moral des Algériens, il n’avait rien trouvé de mieux. Ou alors ils avaient été kidnappés par une équipe, sans doute le Brésil, qui voulait absolument gagner la Coupe du monde qui allait commencer dans quelques jours. Au café, deux clans se formèrent, tenants des deux hypothèses, chacun déroulant ses arguments.
Rachid Mekhloufi, l’attaquant de Saint-Étienne, déjà quatre sélections en équipe de France, sacré champion du monde avec l’équipe de France militaire en Argentine le 14 juillet 1957, et champion de France avec vingt-cinq buts inscrits durant la saison ! Autant dire le pilier de l’équipe de France avec Mustapha Zitouni, l’arrière central de Monaco, lui aussi sélectionné : avec eux on sera champions du monde !
Le mois précédent, Mekhloufi avait fait sensation contre l’Espagne en bloquant Di Stefano, l’étoile du Real Madrid qui filait droit au but et qui était considéré comme le meilleur attaquant du monde. Et en France, Zitouni était une immense vedette. Son salaire faisait rêver : cent soixante mille francs mensuels, quand la paye moyenne annuelle des Français était de six mille francs. Le soir même du match contre l’Espagne, le président du Real l’avait approché pour lui proposer le marché du siècle : cinquante millions de francs s’il rejoignait Madrid, la meilleure équipe du monde. Mekhloufi avait refusé, laissant les dirigeants du Real stupéfaits. C’est qu’il avait déjà en tête un autre plan.
Car quelques jours plus tard, au café, on resta bouche bée devant la nouvelle. La une de L’Équipe barrait toute la page : Neuf footballeurs algériens, dont Zitouni, disparaissent. Et on savait maintenant où ils étaient : ils avaient rejoint clandestinement Tunis, pour annoncer la création de l’équipe de football du FLN !
En France, ce fut un tremblement de terre. De stars de l’équipe de France, ils étaient devenus des renégats. La Fédération française de football rompit immédiatement leur contrat, et fit pression auprès de la FIFA pour qu’aucune équipe ne joue contre eux. Au café, ceux qui doutaient encore songeaient maintenant à rejoindre les « frères ». Si ces célébrités avaient renoncé à leur prestige et à leur vie de millionnaire pour rejoindre la Cause, alors ils devaient faire de même. Sans renoncer à notre travail à l’usine et à notre vie de misère, lança Rachid, qui provoqua un fou rire général.
Quelque temps plus tard, Rabah Driassa sortit un disque qui devint notre hymne. Atilou zalamite, atilou... Wili, ya wili, jabha fel’fili. Craque l’allumette, allume le feu. Oh oui, il l’a mis au fond du filet. On était tous des Mekhloufi dès qu’on mettait un but, sur le petit terrain derrière l’église. C’est là qu’on faisait des matchs, Algérie contre le Reste du monde. On voulait tous être Zitouni, ou rien.
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Au café, Hassan était le premier arrivé, le dernier parti. Il prenait place toujours au même endroit, passait la journée devant le même verre de thé, sauf si quelqu’un faisait mine de le supplier d’accepter une limonade. Tout le monde l’appelait Hassan Bey, mais son vrai nom c’était SNP. Sans Nom Patronymique.
Mon vrai nom, racontait Hassan, je ne m’en souviens pas. À la mairie, du temps des Français, ils ont dit à mon père : Votre nom, ça ne va pas ça ! Le monsieur de la mairie lui a dit : Maintenant tu t’appelles SNP, il a écrit ça sur sa carte d’identité, et c’est resté, que veux-tu que j’y fasse, il lui a dit : Allez ouste. Mon père ne voulait pas aller en prison, alors il a dit : Merci monsieur. C’est les seuls mots en français qu’on connaissait. Les colons avaient pris les terres de mon père, et ils lui ont retiré le nom de son père et de nos aïeux. On ne sait jamais : si un jour je viens réclamer les terres, ils pourront dire : Ah non ce n’est pas le même nom, allez ouste. Ils aiment bien dire « allez ouste », je ne sais pas ce que ça veut dire, à la fin de la conversation, c’est peut-être comme nous, on finit par « La paix soit avec toi », c’est ça ?
Korichi l’avait à la bonne. Il lui apportait une chorba, ou un couscous, quand Yamina faisait une sadaka, un don pour les pauvres. Il lui déposait le paquet encore chaud, dans sa chambre de la rue des Produits-Chimiques. Hassan était tellement ému qu’il n’avait pas la force de dire merci. On se voit demain au café ? lui demandait Korichi. Oui, oui, j’essaierai de passer.
On savait bien que tous les jours de l’année il était là, à la première heure, au moins il y avait du chauffage, de la compagnie, un thé qu’il tiendrait dans sa main pendant des heures et qui en serait tout froid, mais comment peut-on boire du thé froid ! On ne savait pas s’il avait encore une famille au bled, on ne savait pas à quoi il pensait quand son regard se fixait longtemps vers la fenêtre, il était dans son monde. Il portait toujours le même manteau élimé, des chaussures qui avaient vu du pays, mais sa chemise était propre. Ça faisait des années qu’il ne travaillait plus, depuis son accident à l’usine, et il s’était éteint, petit à petit.
Les hommes rêvaient de liberté pour oublier, les femmes grappillaient des pièces pour augmenter les économies en imaginant une nouvelle vie, tous plongés dans la grisaille du quotidien, à l’usine et dans les chambrées délabrées.
Éclata un jour un scandale dont on parlerait encore des mois, des années, des décennies plus tard. Au café, dans les maisons, la radio était toujours branchée sur Le Caire, qui diffusait de la musique arabe. Ça rappelait le pays. Les chansons duraient jusqu’à une demi-heure, et la plus grande star, c’était Farid. Farid El Atrache ! Le plus grand, le magnifique. On l’écoutait pendant des heures, on allait le voir au cinéma, les femmes se pâmaient, les hommes imitaient ses postures. Radio Le Caire annonça son nouveau disque, Bissat el Rih, Le Tapis volant. La chanson fit l’effet d’une bombe. Elle disait l’unité du monde arabe, ses richesses, ses beautés. Le tapis volant voguait au-dessus de Bagdad, de la Syrie, de Beyrouth, de Tunis... mais il survolait l’Algérie sans s’y arrêter, sans un mot, pour aller directement à Marrakech. On eut beau l’écouter encore et encore, il fallut se rendre à l’évidence : Farid, qui était pourtant égyptien, snobait l’Algérie. Pourquoi ?
Ce fut un véritable crève-cœur : à l’heure où les gens relevaient la tête, il ne pouvait pas l’ignorer, un couplet de plus, qu’est-ce que ça lui coûtait ? Farid nous trahissait.
Mais il ne nous nous avait pas trahis. Non, il nous avait juste oubliés. Même lui s’y était mis, on était tous devenus des SNP.
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Quatre mois. Korichi avait obtenu quatre mois de congé, d’avril à juillet. Partir en voyage relevait alors de l’expédition. La moitié des bagages étaient réservés aux cadeaux à la famille. Inconcevable de rentrer au pays les mains vides ! Mains vides, mains tristes. Et puis, tous ceux qui étaient restés au bled imaginaient que là-bas, fi’l França, en France, l’argent coulait à flots. Serviettes, pantalons en tergal, chemises, robes, savons, parfums – l’eau de Cologne, un must réservé aux intimes – remplissaient de grosses valises. Il ne fallait oublier personne. Étalés dans la chambre, les présents étaient d’abord massés par famille, du grand-père au petit dernier, puis rangés et tassés dans les malles. À la radio, ils passaient Non, rien de rien, non, je ne regrette rien. Elle a bien de la chance, celle-là, soupira Yamina en éteignant le poste.
Un soir, vers 18 heures, nous sommes allés à la gare d’Aulnoye prendre le Calais-Vintimille, direction Marseille. Fatiha avait huit ans, Mohamed trois, Tokia deux, Yasmina un an. Moi, du haut de mes six ans, j’étais, par l’onction de Korichi, le « grand garçon ». Fatiha avait la surveillance des petits, j’étais préposé à celle des bagages. Une mission qui demandait une vigilance de tous les instants, jusqu’à ce qu’on sombre dans un profond sommeil. L’ambiance dans le wagon était joyeuse, c’était le train des Italiens qui, eux aussi, rentraient au pays.
Dès le coup de sifflet de départ, les mammas ouvraient le cabas, sortaient le saucisson, les hommes débouchaient les premières bouteilles de vin. Éclats de rire, chants, chamailleries jusque tard dans la soirée. Une joyeuse pagaille que ne goûtait guère le contrôleur, un homme au regard sévère, accablé de devoir enjamber les valises entassées dans le couloir, s’impatientant devant les billets qui ne venaient pas.
— Mais où tu les as mis, ces maudits billets ?
— Mais je les ai mis au fond de la valise noire, bien cachés, tu m’as dit que c’était très important...
Yamina avait préparé des vivres pour trois jours. Du lait pour les enfants, du café dans un thermos pour Korichi, des biscuits, des sandwichs au poulet grillé, de l’eau. Korichi ne disait rien, et Yamina parlait peu, ce qui était inhabituel. Ils avaient l’angoisse du grand voyage. Nous les enfants n’étions jamais sortis de la ville, du quartier peut-être. Nous n’avions aucune idée de ce qui nous attendait. Tout juste savions-nous que nous allions monter dans un babour, un grand bateau.
Avant le départ, les parents avaient fait leurs adieux à leurs amis et, tradition ancestrale, demandé le pardon, l’absolution. Combien de voyageurs sont partis sans jamais revenir ? Les vols, les agressions, les maladies dont on ne se remet pas. Dans ce cas, il ne fallait pas se présenter devant son Créateur lesté de reproches dont il faudrait rendre compte. Puis, dans leurs yeux, il y avait ces neuf années d’absence, d’exil, de séparation. Neuf années de joies et de drames, loin, seuls. Et puis cette guerre qui n’en finissait pas. Qui retrouveraient-ils au pays ? Ils ne verraient peut-être pas ceux qui étaient montés au djebel, ceux qui avaient été raflés, étaient-ils morts ou simplement prisonniers, les maisons étaient-elles détruites ? À la télévision, on voyait des avions larguer des bombes sur les villages, des militaires mitrailleuse au poing partout, des hommes et des femmes sortir de chez eux les mains en l’air, terrorisés. On disait que les paras avaient attaqué Alger. Au bout du babour, Alger existait-elle encore ? Et puis en France, beaucoup de jeunes hommes étaient partis au service militaire en Algérie pour deux ans, et en ville on croisait maintenant le regard méchant des parents, et des soldats de retour, quand ils étaient revenus.
Marseille. La moitié du chemin était faite.
Nous sommes entassés à même le sol, devant le port. Korichi est parti aux nouvelles, et ne revient que plusieurs heures après avoir interrogé, dans un français approximatif, des bureaux de vente de billets. Prochain départ le lendemain. Nous allons passer près de vingt-quatre heures assis là, comme des centaines d’autres familles, en attendant le signal du départ. Les enfants lancent un regard reconnaissant à Yamina. On ne lui reprochera plus d’avoir pris toutes ces couvertures alors, que là-bas, il fait si chaud. Une nuit à dormir à même l’asphalte, dans le bruit incessant des voitures et des camions, les petits ayant la chance d’avoir un lit de fortune improvisé sur les grandes valises. On se bat pour s’occuper de Yasmina, la petite dernière, une coquine qui fait craquer tout le monde, même les passants, oh mon Dieu qu’elle est mignonne.
15 heures, le lendemain. Le babour a du retard. Le Ville d’Alger, immense, majestueux, est enfin à quai. Les porteurs, sangles posées sur les épaules, offrent leurs services pour déposer les bagages à bord. Et profitent de la fatigue, de la lassitude, de l’impossibilité de tout transporter pour imposer leurs tarifs. Pour la première fois, nous apercevions la mer et le ciel si bleu, et cette lumière qui fait plisser les yeux. Yamina semblait heureuse, avait l’air de revivre – On va bientôt arriver, vous allez enfin goûter au bonheur. Elle serrait ses enfants contre elle : Regardez la mer, c’est là-bas chez nous, au-delà des vagues. Encore un jour et c’est fini, on sera sauvés, on sera au paradis.
Jeh el Nama, on entre en enfer, disaient les gens sur la passerelle, ceux qui avaient déjà voyagé. Ceux qui savaient. Dans le bateau, un homme avec une casquette examinait les billets, et indiquait sèchement un escalier qui descendait. Au palier, un autre homme avec la même casquette montrait un autre escalier, qui descendait. Les billets de troisième classe nous menaient directement dans la cale, une immense étendue sombre où des familles se chamaillaient déjà pour un misérable territoire. Pas une chaise, pas une table, pas un lit. Des couvertures lancées à même le sol abritaient hommes, femmes, enfants, valises, nourriture, gobelets qui se renversaient... Bientôt les premiers vomissements provoqués par le tangage, innombrables durant la traversée, allaient empester l’air. Pas un filet d’air auquel s’accrocher. Les pleurs des enfants, parfois affamés, se tordant le ventre de douleur, résonnaient sans fin. Il fallait veiller particulièrement sur Tokia et Yasmina, elles étaient si petites. On les faisait boire à petites gorgées, on murmurait dans leurs oreilles, on les berçait. Korichi, épuisé, s’endormait, Yamina luttait pour garder les yeux ouverts, parcourant du regard un à un ses enfants. Elle leur avait promis le paradis, elle chantait des chansons d’autrefois pour qu’ils s’endorment, pour qu’ils oublient.
Ceux qui avaient le malheur d’être situés au fond de la cale passaient par-dessus des familles entières, ce qui provoquait des cris et des protestations, voire des blasphèmes : une superstition interdisait d’enjamber un être humain. Parvenu au pied de l’escalier, le cerbère rappelait que les troisièmes classes ne pouvaient pas monter dans les étages. Ne pouvaient pas respirer l’air. Ne pouvaient pas voir la mer. Ils ne pouvaient pas sortir de cet enfer.
Vingt-cinq heures après notre départ de Marseille, une rumeur commença à circuler parmi les êtres hagards parqués à fond de cale : Alger ! Alger est en vue ! Des youyous résonnèrent, déchirant le silence. L’armée des morts-vivants recommençait à bouger, les regards se croisaient à nouveau, les têtes se relevaient, les langues se déliaient. Alger ? C’est sûr ?
Soudain un homme apparut dans l’escalier : Sur le saint Coran, j’ai vu la Ville blanche !
Tout le monde se leva d’un seul coup. Ceux-là qui s’invectivaient voici seulement une heure s’embrassaient maintenant. Les autres n’avaient plus faim ni soif, plus aucune fatigue, aucun ressentiment. Même l’air était redevenu respirable : l’eau de Cologne coulait à flots sur la tête des enfants, sur le cou des grands. Des vieux devisaient – Finalement, ça s’est bien passé, le babour – en lustrant leur moustache.
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À Alger, personne n’avait été prévenu de notre arrivée, donc personne ne nous attendait au port. Pour conjurer le sort, pour ne pas aller à l’encontre de la volonté du Maître du temps et des choses, on évitait de prédire des événements, des arrivées qui pouvaient être remises en cause par le destin.
Le quartier où résidait la famille s’appelait Climat de France. Climat de France ! Juste au-dessus de Bab El Oued, on y accédait par une avenue qui serpentait vers les collines, ou par des escaliers si nombreux qu’on avait l’impression qu’on n’arriverait jamais.
Yamina, dès la sortie du bateau, avait extrait de son sac un grand morceau de tissu blanc et s’en était recouvert le corps de la tête aux pieds. Toutes les femmes françaises, les roumiates, étaient habillées comme à Hautmont, et toutes les Arabes ou presque étaient enrobées dans le même tissu blanc. Elles ressemblaient à des fantômes qui se débattaient avec des enfants accrochés au dos, des paniers et des valises aux mains, rabattant le voile sur le visage en le maintenant avec les dents. Au bout de la petite impasse qui menait à l’immeuble de la famille, Korichi apostropha un gamin qui jouait là : Va dire à Si Derraji que des gens de France le demandent.
Yamina et sa sœur étaient assises côte à côte, sur le matelas posé au sol, et se tenaient les mains. C’est comme si elles ne croyaient pas à la réalité de leur présence. Ma tante nous découvrait, un par un, ces enfants dont elle ne connaissait l’existence que par les lettres échangées pendant les neuf dernières années. Puis des sanglots éclatèrent. Blotties l’une contre l’autre, les deux sœurs se vidaient de toutes les larmes retenues depuis tant d’années. Yamina disait des phrases incompréhensibles en pleurant, les hommes baissaient la tête, puis Korichi sortit de la pièce. Tante Fatima répétait toujours la même chose : Ossobri, ossobri. Sois courageuse. Le visage de Yamina était effrayant, comme déformé par la douleur, inondé de larmes. Elle balançait le buste d’avant en arrière, doucement, et sa sœur lui tenait la tête, pleurant elle aussi, répétant Ossobri, ossobri.
Yamina avait présenté ses cinq enfants, là, bien présents, vivants. Puis étaient venues les fillettes, toutes deux prénommées Saïda, disparues après une année de vie. Des drames que Korichi et Yamina avaient portés seuls, loin des leurs, dans une glaciale solitude.
Le chagrin fut vite noyé dans un tourbillon d’invitations, de fêtes, de repas où coulait à flots ce breuvage dont on raffolait, le Selecto. Ah le Selecto ! Plus tard, et pendant bien des années, il suffisait de prononcer ce mot magique pour que naisse dans les yeux de tous les enfants de l’Algérie, arabes ou pieds-noirs, une petite étincelle, comme un signe de reconnaissance, un étendard qui rassemblait tous ceux qui avaient foulé cette terre. C’était notre madeleine de Proust à nous. Il fallait le boire bien frais, laisser traîner ce goût de pomme et de caramel dans la bouche, avec des bulles pétillantes qui éclataient lentement contre le palais.
Sur la grande terrasse que se partageaient plusieurs familles, des tables basses étaient disposées sous les branches d’un immense figuier. Repus, on passait au thé et aux cacahuètes. De temps en temps, on entendait des coups de feu, parfois des coups de canon. Tout le monde alors se taisait. Parfois l’oncle nous demandait de rentrer, ça ne discutait pas, quelle que fût la déception. À la table des hommes, un mot revenait souvent : el paras. Les paras. Ces parachutistes du colonel Bigeard, qui parlait à la télévision de la civilisation française mais qui commandait des hommes impitoyables, cruels, traquant les combattants ou les simples habitants jusqu’au fond des maisons, blessant et tuant sans état d’âme.
Être le fils aîné procurait des privilèges. Souvent, dans la matinée ou en fin d’après-midi, Korichi me faisait un signe : on y va. Nous nous rendions dans le centre d’Alger faire des courses, voir un ami ou un lointain parent. Avant de sortir, il vérifiait plutôt deux fois qu’une qu’il avait bien ses papiers d’identité et le livret de famille – avec la police et les paras, les contrôles étaient incessants, notamment après Bab El Oued, lorsque apparaissait la place des Martyrs, au pied de la Casbah.
À chaque coin de rue, on voyait la mer, tache bleue qui hypnotisait le regard, majestueuse, à la fois changeante et éternelle. Plus on avançait vers le centre-ville, en direction de la Grande Poste, moins on voyait d’Arabes. Korichi pressait toujours le pas quand nous parvenions à cet endroit, alors que nous avions le regard attiré par les devantures de magasins, l’animation des cafés, le flot incessant des passants. Je n’avais jamais vu autant de monde en même temps, tant de voitures et de camionnettes qui klaxonnaient sans cesse, des gens qui s’invectivaient d’un trottoir à l’autre, les marchands ambulants de fruits ou de sardines, chassant les mouches, les hommes qui faisaient les beaux en chemisette blanche, fumant des cigarettes comme dans les films à la télé, les jeunes femmes charmeuses avec leur large jupe fleurie ondoyant comme les vagues de la mer.
Les seules personnes à qui nous parlions parfois étaient des policiers ou des militaires, qui fouillaient d’abord le cabas puis nous palpaient. Ils nous regardaient toujours méchamment. À force on a fini par s’y habituer, par trouver ça normal. Yamina avait raison, Alger ressemblait au paradis, mais cela avait un goût amer, comme quand on oublie de mettre du sucre dans le thé.
*
Les routes n’étaient pas sûres en ce printemps 1961, dans l’Algérie à feu et à sang. Personne évidemment ne savait que la guerre allait se terminer dans moins d’un an, et à vrai dire personne ne se risquait à la moindre prévision à ce sujet. Rien n’indiquait que la fin était proche ; au contraire, on n’avait jamais vu autant de militaires dans les rues, les combats faisaient rage, les communautés étaient dressées l’une contre l’autre. Il se disait dans les conversations, à la table des hommes, que des Français commençaient à partir, qu’ils vendaient au plus offrant qui leur maison, qui leur commerce. Certains en tiraient la conclusion, contre toute évidence, que les Arabes étaient sur le point de gagner la guerre. D’autres faisaient les comptes des hommes morts ou disparus, des familles décimées, et pointaient la présence de l’armée française qui contrôlait la moindre ruelle d’Alger. Nous sommes écrasés, et tu dis que nous avons gagné ?
Le mot qui revenait le plus souvent n’était pas indépendance, mais houria, la liberté. Les Arabes aspiraient simplement à être libres, et plus que tout à ne plus subir la hogra, l’injustice, l’humiliation. Nous étions en guerre, on en parlait chaque jour en France, on la vivait chaque jour en Algérie. C’était comme ça. La peur, la violence, la mort, les menaces, les Français contents, les Arabes pas contents, c’était l’ordre du monde. L’essentiel, c’était d’avoir du Selecto bien frais.
Toute la famille était originaire d’un petit village, Lichana, une oasis aux portes du désert située dans les faubourgs de Biskra. Pour les parents, la vie d’avant la France était là-bas, la famille, les amis, les souvenirs, les aïeux enterrés dans le petit cimetière bordé de palmiers. Le voyage était incertain, et personne n’avait de nouvelles du village. La décision fut prise : les femmes et les enfants resteraient à Alger, Korichi et moi irions à Lichana. Si tout allait bien, ils nous rejoindraient.
Le départ fut très matinal, pour éviter les grosses chaleurs. Sur la route, l’armée, des barrages. Un militaire montait dans le bus, inspectait, redescendait. Après six heures de route à travers le désert, le chauffeur lança d’une voix fatiguée : Lichana. À l’horizon, les palmiers s’élançaient, immenses, dans un ciel immobile. Des palmiers partout, comme une immense traînée verte. L’endroit semblait n’être habité que par la lumière.
Nous n’étions pas attendus, comme à l’accoutumée personne n’avait été prévenu. On a marché longtemps, avec une sensation nouvelle, le pied qui s’enfonce doucement dans le sable chaud, qui oblige à ralentir le pas, comme à Hautmont quand les bottes s’accrochent à la neige. Dans le Nord, il fallait marcher vite pour échapper à la morsure du froid. Ici on ne savait pas si le temps existait, on ralentissait. Il y avait juste de la lumière, la chaleur de midi, et pas âme qui vive, même pas un chien errant. Voilà, c’était donc ça Lichana, dont on avait tant entendu parler : un endroit vide où le temps était suspendu.
Mais bientôt nous avons abordé les premières maisons, cachées sous des murs de pierre ocre. Quelques minutes encore, et Korichi agita le battant d’une porte basse. Chkoun ? Qui ? Khouk, Ton frère.
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Le ksar3 de Lichana était planté au milieu de la palmeraie, fier, défiant le soleil et les mauvaises intentions des voyageurs étrangers. Des centaines de maisons, plus ou moins grandes, hautes ou basses, riches ou pauvres s’agglutinaient, se tenant chaud l’hiver, conservant la fraîcheur l’été. Un dédale de ruelles, ponctuées de mosquées et de tavernes, de boutiques ou de vendeurs ambulants, ruche humaine où se côtoyaient bonheurs et drames, richesses et famines, vociférations et longs silences. Un village assoupi du matin au soir, quand l’été vire à l’enfer sur terre, dans une chaleur qui rend la lumière blanche et décourage tout geste inutile, se réveillant à l’automne pour récolter les dattes – et quelle fête lorsqu’elles sont abondantes, sucrées et presque transparentes ! ou au printemps quand on rêve à une saison qui nourrira tous ses enfants, et voilà le paradis revenu.
Dépassent, au loin, les têtes des palmiers. Souvenez-vous, semblent-ils murmurer. Nous sommes là pour toujours, tandis que vous ne faites que passer. Occupez-vous de nous, et nous vous nourrirons. Prosternez-vous devant votre Créateur, et nous, qui tutoyons le ciel, serons vos messagers. Car nous, les palmiers, nous vous avons observés, vous agitant, vous reposant, guerroyant ou festoyant, venant prier à la mosquée Sidi Saada pour votre salut, pour un être cher, pour une consolation ou une bénédiction. Vos enfants grandissent, vos anciens meurent, nous porterons un peu d’ombre sur leurs tombes ; les heures, les mois, les années passeront, rien ne changera, tout restera. L’aube sera paisible, un verre de thé, des galettes de semoule fine et vous mesurerez votre bonheur ; le soir venu vous vous souviendrez des anciens, de leurs sages paroles, que vous oublierez aussitôt ; la nuit viendra, et demain sera un autre jour. Il faudra vous lever tôt, vous occuper de nous, nous donner à boire, arroser les jardins, les grenadiers et les figuiers aussi ont soif, et toutes ces herbes qui parfumeront vos plats, tous ces légumes qui réjouiront vos invités, et ces brebis dont le lait ponctuera vos repas. Puis vous irez à Biskra, la grande ville, vendre nos dattes et rapporter des tissus, des épices et quelques dinars. Vous vivrez comme vous avez vécu depuis deux mille ans, au rythme des saisons, des appels à la prière et de notre bon vouloir.
Les jours de fête à Lichana s’entendaient à cent lieues. Un voyageur de passage ne saurait deviner de quel mariage il s’agit, de quelle famille l’invitation est partie. Tout le village est là, il faudra attendre pour savoir qui est le roi du jour, quand le baroud, les flûtes et les derboukas résonneront, sur la route de sa promise, dans les ruelles en liesse. Car le mot « invité » n’existe pas. On viendra, on s’assoira sur la première natte venue, on se nourrira de ce qui se présentera, il reste toujours à manger quelle que soit l’heure, on rira avec des inconnus et on s’en ira. La fête finira par s’éteindre, un beau matin, comme elle avait commencé un beau soir. La musique, lancinante ou sensuelle, flottera d’une maison à l’autre. On ira au hammam el Salhine, les bains ancestraux, pour se purifier, pour soigner ses os ou ses états d’âme, peu importe. Il y aura toujours quelques dattes deglet el nour sur la table, et en repartant on regardera le désert, dans une solitude qui donnera l’impression que le temps et l’espace n’existent pas. Un désert auquel on se soumettra, sinon il nous perdra, une immensité qui donnera l’illusion de la grandeur, qui nous fera oublier à quel point nous sommes petits. Et rassurera l’insouciant. Le sable sera encore chaud au cœur de la nuit, sous la plante des pieds, on dormira à la belle étoile, mais elles seront des milliers dans le ciel, elles veilleront sur nous. Tout va bien, demain sera un autre jour, et une autre fête commencera.
*
Un matin, tôt, on est allés au cimetière de Lichana, vaste, habité par le silence, cerné par un mur de pierres de toub, comme toutes les constructions. C’était agréable, paisible, presque beau.
Korichi chercha un long moment, et finit par trouver la tombe de ses parents. Il hochait la tête, semblant avoir entamé un dialogue avec eux. Puis il posa sa main sur ma tête, comme s’il me présentait à ses parents, son père Djemoui, sa mère Torkia, nés dans un autre siècle.
Viens, on va voir les parents de ta mère, dit-il en faisant un signe d’adieu.
Yamina parlait souvent de sa mère, Zineb. Belle, joyeuse, courageuse, mariée à Belkacem. Elle l’invoquait, par une anecdote, une pensée, une parole. Mes quatre grands-parents sont morts lors de l’année du typhus, qui a ravagé l’Algérie en 1942.
C’était terrible, raconta Korichi, je me souviens. Chaque jour on comptait les morts, deux, quatre, quelquefois dix habitants du village. Le matin on ne savait pas qui était encore en vie. Le soleil se levait, on allait d’une maison à l’autre, guidé par les cris de désespoir qui s’élevaient. Les corps étaient lavés, puis enveloppés dans un drap blanc. Les hommes récitaient quelques versets du Coran, et le cadavre était déposé sur une carriole. Sur le chemin du cimetière, on entendait à nouveau des cris. Cela a duré des années ainsi. Oui, je m’en souviens bien, fiston.
Les médecins disaient que le typhus était la maladie de la misère. À cause de la guerre, poursuivait Korichi, on ne trouvait plus rien. Il n’y avait plus de travail, et peu à peu nous avons tous été engloutis dans le malheur. Je suis allé de village en village, pour voir si c’était mieux. Non, ce n’était pas mieux, quelquefois même pire. Des jours entiers sans un repas, l’huile et la semoule s’échangeaient au marché noir à quatre fois le prix normal. Seuls les gaouris, les Français, mangeaient à leur faim. Même le savon manquait. Avec mon ami Kaddour, on a monté une affaire, c’est comme ça qu’on n’a pas sombré.
Oui, je me souviens comment ma mère est morte. Un jour, elle a été prise de fièvre, et son corps tremblait sous les couvertures. Des taches rouges sont apparues, on a alors su que c’était le typhus. Trois jours plus tard, ça a été le tour de mon père. Pendant quatorze jours, ils ont été pris de stupeur, hébétés, ils criaient parfois. Pas un médecin à cinquante kilomètres à la ronde. Rien pour calmer la fièvre. Alors on priait, que veux-tu qu’on fasse ? Le même jour, ma mère le matin, et mon père le soir, ils sont partis. On ne savait pas pourquoi certains mouraient, pourquoi d’autres survivaient. Pour ceux-là, c’était le retour à la misère, et à la détresse quand ils découvraient leurs proches partis pendant qu’ils luttaient contre le fléau. On ne comptait plus les veuves, les orphelins. Dans certaines maisons, il n’y avait plus personne, ne restaient que des chèvres hagardes. C’était l’année de mes vingt ans, soupira Korichi. Oui, je m’en souviens bien.
*
Un jour courut la rumeur qu’il fallait se rendre à Tolga, une ville à une demi-heure de marche, à la demande des autorités. Sur la place, on vit arriver l’armée, avec des véhicules blindés, des soldats lourdement armés. Un gradé prit la parole : Voilà la France, votre mère patrie, dit-il en montrant ses soldats. Elle est là. Et ils sont où, les voyous qui vous tournent la tête ? Allez les chercher ! C’est bientôt la fin, pour eux et pour tous ceux qui leur prêteront assistance. Vous avez quarante-huit heures pour me donner leurs noms et me dire où ils se cachent. Sinon, on viendra dans chaque maison pour nous assurer que vous ne les aidez pas.
Il était temps de rentrer à Alger. Trois mois étaient déjà passés, dans l’insouciance pour les enfants, à jouer avec les noyaux d’abricot, à guetter le marchand de sardines ou le porteur de glace. Mais le soir, à la table des hommes, le silence et la gravité s’invitaient de plus en plus. Pourtant, les Français avaient voté par référendum en janvier pour l’indépendance. Tout le monde était fatigué de la guerre, on croyait que c’était fini, mais ça continuait. On racontait les rafles, les bombes qui explosent en ville, la violence des soldats. Personne ne faisait confiance à personne, on pouvait être dénoncé pour un oui pour un non, par quelqu’un cherchant à récupérer votre maison ou votre commerce.
L’heure du retour avait sonné. On avait moins de valises, mais plus de victuailles. Les sardines grillées, du Selecto dans des gourdes de métal, du pain. Il fallait se préparer à affronter le périple. Un voyage de trois jours, le bateau et son fond de cale, Marseille, le train, Paris, la gare du Nord. Et le paysage redevenu vert, et le ciel gris. Pour Korichi, retour à l’usine dès le lendemain, et pour les enfants encore les vacances, en attendant ma rentrée à la grande école.
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Il faisait beau en ce jour de la fin août. Le jardin avait donné de jolis légumes, et bientôt on allait cueillir les haricots, les préparer pour l’hiver. On s’y mettait à plusieurs sur la terrasse, à papoter avec les voisines, à servir le café. Mais depuis quelques jours Yasmina était un peu pâle, elle souffrait de diarrhées. On ne l’entendait plus, elle avait l’air fatiguée. Je la prenais délicatement dans mes bras quand elle gémissait, la berçais dans son landau, je lui chantais des chansons inventées. C’était mon tour de lui donner son biberon d’eau sucrée, c’est le docteur qui avait dit de faire ça.
Il faisait chaud ce jour-là. On avait mis des couvertures à même le sol, dans le salon, pour aller chercher la fraîcheur. Ma mère était assise près de Yasmina, elle lui parlait et essuyait des larmes, ce n’était pas normal. Elle regardait sa petite fille qui ne bougeait pas, les yeux grands ouverts.
— Maman, ça va ?
— Non, va chercher tante Fella, vite.
Je courus vers sa maison, à peine cent mètres. Fella se couvrit les cheveux de son foulard et me suivit. Elle comprit immédiatement. Elle s’agenouilla devant la petite, posa sa main sur son front. Et lui ferma les yeux. Khlass. C’est fini. Elle est partie.
Yamina me demanda d’aller chercher Korichi à l’usine. On sentait dans l’air ce doux parfum de l’été finissant, et sur le chemin on voyait des fleurs de toutes les couleurs dans les jardinets devant les maisons.
Trois jours plus tard, l’automne arriva. La pluie. La grisaille. Korichi est allé au cimetière, me tenant la main, avec quelques amis et voisins. Les femmes viendront plus tard, elles pleurent trop, disent les hommes. Nous sommes revenus à la maison, trempés par la pluie. Yamina passa une serviette sur mes cheveux, sur mon visage. Et me consolait : Elle est au paradis maintenant, elle va être bien avec ses sœurs. Il ne faut pas que tu y penses. Dieu l’a voulu, c’est que c’était le mieux pour elle.
Elle venait de perdre son troisième enfant. Elle restait de longs moments sans parler, à préparer à manger, à faire les chambres, à laver le linge. À recevoir les gens. Elle refoulait la douleur, n’en montrait rien, pour préserver les vivants, comme pour empêcher la mort de rôder, Va voir ailleurs, moi j’ai donné, espérant, priant, implorant pour que les autres enfants vivent, pour qu’il n’y ait pas d’accident à l’usine, pour que la maladie ne s’attarde pas. Chaque jour elle touchait ses enfants pour s’assurer qu’ils étaient bien là, les faisait rire, c’était bien la preuve qu’ils étaient vivants. La vie continuait, avec la douleur muette, et trois petits anges qui veillaient maintenant sur nous, de là-haut.
Sait-on jamais quand l’enfance s’achève ? Souvent, doucement, au fil des jours, sans faire de bruit. Ou soudain, quand on s’aperçoit qu’elle n’est plus là, la petite sœur adorée, se souvenir qu’on l’a enterrée la veille, mon Dieu qu’il pleuvait, et qu’il faut quand même aller acheter le pain à midi, s’occuper des autres, la petite Tokia n’a que deux ans, Mohamed seulement trois. Et se préparer pour l’école. L’école des grands. Ah c’est bien, tu es un grand maintenant.
Oui, je ne suis plus un enfant. Mon enfance est partie avec Yasmina, sans prévenir, sans un signe, en silence. Le temps passe, et on oubliera, c’est le proverbe arabe qui dit ça. Certains jours, les proverbes devraient se taire.
1. Front de libération nationale.
2. Mouvement national algérien.
3. Village fortifié.
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