Si j'avais un franc
7. Save Our Souls
7
Save Our Souls
C’était la première fois qu’on prenait l’avion. Pas beaucoup de passagers, quasiment tout le monde fumait, les femmes faisaient mine de tousser, mais ça ne changeait rien. L’avion, c’était magique, deux heures pour arriver à Alger, là où on mettait trois jours avant. Les sièges étaient confortables, l’hôtesse de l’air demandait si on avait besoin de quoi que ce soit, on se pinçait pour y croire. Yamina regardait par le hublot, elle n’a pas touché au plateau repas. Même pas un verre d’eau. Elle a juste dit : Quand on monte comme ça dans le ciel, on ne sait pas si c’est la route du paradis ou de l’enfer. Puis elle s’est tue jusqu’à l’atterrissage.
À la douane algérienne, ils n’ont pas fait d’histoire. Ils ont regardé les papiers, et ils ont dit : C’est bon, allez-y.
Korichi est arrivé deux jours plus tard, à l’aéroport de Biskra. À Lichana, ils ont trouvé quelqu’un pour aller le chercher.
Il arrive...
En moins de dix minutes, une centaine d’hommes se sont réunis devant la Poste. On a vu rouler au loin la 2CV fourgonnette. On s’est tous rangés derrière la voiture, et on a pris la direction du cimetière. Korichi revenait au pays. Il était rendu à sa terre, pour toujours.
Des hommes ont porté le cercueil, l’ont posé à même le sol, près de la tombe déjà creusée. L’imam a récité la prière de l’Absent, les hommes levaient les deux mains en murmurant Allah ou Akbar, il a terminé par une invocation : Allah, pardonne à nos vivants et à nos morts, aux présents et aux absents, aux jeunes et aux vieux, aux hommes et aux femmes. Préserve notre frère Korichi, fais-le entrer au paradis et épargne-lui le châtiment de l’enfer. Accorde-lui ta miséricorde. Tous les hommes ont dit Amin d’une seule voix, puis ils se sont dispersés.
Ne reste pas ici, me dit l’imam en me prenant par les épaules. Reste avec les vivants. Porte haut l’honneur et la réputation de ton père, travaille dans ce monde maintenant pour préparer ton monde de demain. Nous ne faisons que passer, parfois la vie est amère, mais on la supporte, car demain elle sera douce comme les rayons de ce soleil, elle sera agréable comme l’eau fraîche qu’on vient de tirer du puits. Sais-tu d’où vient la lignée de ta famille ? Je vais te raconter...
Les conversations ont repris, comme si de rien n’était, sur le chemin du retour au village. Le vaste cimetière, bordé de palmiers, retrouvait son calme. Des milliers de défunts étaient là, mais pas une seule tombe. Que des amas de terre, avec des signes distinctifs, une bosse pour les hommes, deux bosses pour les femmes, il n’y avait plus de riches ou de pauvres, d’enfants ou de vieillards, que des êtres rendus à leur Créateur, nus dans leur linceul, à même la terre. Nous sommes tous égaux devant Dieu, ajouta l’imam, comme s’il devinait mes pensées. On n’emporte rien avec soi, sinon les bienfaits dont la liste nous attend au jour du Jugement dernier. Relève la tête et va retrouver les tiens. Il faut s’occuper des siens, et c’est à toi que revient ce rôle maintenant.
Les hommes avaient recommencé à s’apostropher, à se chicaner, à rire. Ce n’est pas seulement ton père qu’on a enterré, c’est l’un des nôtres. Maintenant on ne va pas pleurer, au contraire, on va se réjouir, car il est avec son Créateur, nous aspirons tous à ce jour. C’est un jour triste pour les siens, mais c’est un jour heureux pour lui. Ne l’oublie pas...
Les hommes se sont retrouvés au cœur du village, les trois cafés étaient bondés. Thé vert et monada étaient servis en continu, le frère de Korichi, Mostfa, irait régler les consommations le lendemain, c’était la coutume. Au loin, un groupe de femmes couvertes de leur haïk immaculé pressaient le pas, à leur tour, pour se rendre au cimetière. Elles pourraient pleurer tant qu’elles voudraient. Elles le savaient bien, pourtant, on dit que chaque larme est comme une goutte d’huile brûlante sur la peau du défunt, il ne faut pas lui infliger tant de souffrances.
Au café de Hamza, les hommes de la famille s’étaient réunis – Viens t’asseoir ici, apportez-lui un thé – et s’échangeaient les dernières nouvelles. Ça faisait du monde, en provenance de Tolga, de Biskra, de Bou Saâda, de Batna, d’Alger. Chacun aurait trouvé un toit d’ici au soir, et en attendant on resservait du thé. Hamza a allumé la radio, on entendait Oum Kalthoum en bruit de fond. Les hommes parlaient de tout et de rien, installant une sorte de légèreté dans la douceur du soir. En se levant, ils lançaient : Ne pars pas sans venir manger à la maison, les invitations s’accumulaient. Les femmes préparaient déjà les repas, pour tous, pour toute la semaine. Ça défilait, ils arrivaient, hommes ou femmes, disaient Baraka fi rassek, Toutes mes condoléances, et attaquaient aussitôt la grande affaire du jour : la récolte des dattes. C’était une façon d’apprivoiser le deuil, on ne laissait pas la douleur s’exprimer, s’installer, prendre le dessus. Chacun faisait sa part pour détourner l’attention par mille artifices, il fallait occuper l’esprit, ne pas penser à l’absence, au manque de celui qui était parti dans un autre monde. On plaignait ceux qui restaient, parce qu’on ne fait que passer, pas ceux qui étaient partis, qui trouveraient le réconfort dans une vie enfin douce, et éternelle.
Alors on se laisse aller, porter, arrimer ici, au lieu de gémir, on se laisse convaincre par une communauté qui a choisi de faire de la mort une compagne, plutôt qu’une ennemie. Comme nul ne l’a jamais vaincue, autant s’en faire une raison, cautériser les plaies et continuer à vivre, jusqu’à ce qu’elle passe nous prendre. Nous y allons, tous, pas après pas.
Hommes et femmes répétaient inlassablement la même phrase, philosophes, sereins, soumis. Il ne fallait pas montrer sa douleur, mais relever la tête, car c’est ainsi que vivent les hommes, c’est ainsi qu’ils mourront. Korichi avait vécu la moitié de sa vie en Algérie, l’autre moitié en France. La France a pris la meilleure part de sa destinée, dit Yamina devant la tombe, laissons-le maintenant tranquille. Elle leva la main, pour un ultime salut, et nous sommes repartis. On était inquiets pour les enfants restés en France, car la somme qu’on avait réunie ne pouvait financer que deux billets.
On a laissé l’argent pour le repas du quarantième jour, on a fait nos adieux aux habitants de Lichana et on a repris l’avion. On a flotté au-delà des nuages – Nous vois-tu, de là où tu es ? –, puis on est arrivés à la gare d’Hautmont. Ils étaient tous là, les grands et les petits. Ils ont entouré Yamina, on est restés un moment figés comme dans un tableau : la veuve et ses orphelins, au bord d’un abîme.
Allez, on rentre à la maison, dit simplement Yamina. Rabbi faraj, Dieu nous guidera, et demain est un autre jour.
*
En apprenant la nouvelle, au café, tous furent accablés. Le patron est mort, répétaient-ils, comme si la nouvelle était incroyable. Comme s’ils ne voulaient pas y croire.
Ils se souvenaient : quand ils étaient arrivés en France, c’est Korichi qui avait organisé leur installation, distribué les ordres. Chacun savait ce qu’il avait à faire : trouver un travail, un logement, des meubles. De son côté Yamina mobilisait sa troupe pour procurer des vêtements aux enfants, de la vaisselle, des ravitaillements, des plats livrés la première semaine, quelques billets, et se chargeait de présenter les nouveaux venus à la communauté. Personne n’avait oublié, chacun se rappelait les premiers jours, quand la solidarité rendait plus légers l’angoisse, le mauvais temps, la nouvelle vie.
Antar, le tenancier, lança : Je n’ai pas le cœur à ouvrir aujourd’hui, allez, je ferme. La meilleure chose à faire, c’est d’aller voir sa famille. Il est temps de rendre ce que l’on a reçu.
La délégation se mit en marche, deux par deux, silencieux. On sonna à la porte, puis tous reculèrent de quelques pas. Yamina apparut, ajusta son foulard. Ali, qui venait parfois prendre le thé à la maison, avança et présenta ses condoléances. Je suis venu avec la jmâa, l’assemblée des hommes. Tu dois savoir que nos fusils seront toujours chargés pour toi et ta famille. On sera toujours là si tu as besoin, et on n’hésitera pas à tirer sur quiconque te manquera de respect, à toi et à tes enfants. Il te suffira de parler. Nous enverrons en enfer quiconque se mettra en travers de ton chemin.
Un brouhaha d’approbations s’éleva au sein de la délégation, qui se retira. Ali tendit une enveloppe et, la tête baissée, ajouta : On est là, lella, on est là, ne l’oublie pas.
Le lendemain, Hadouch se présenta. J’ai parlé avec les uns et les autres. On pense que le mieux est que tu repartes au pays. La France, c’est difficile pour une femme seule. Et là-bas, les enfants auront un cadre. Ici, sans leur père, sans un homme à la maison, ils peuvent vite devenir des voyous.
Yamina lui répondit : Je te remercie pour ton conseil. Tu peux dire aux uns et aux autres, oui à tous les uns, et à tous les autres, que je vais réfléchir. Mais, quelquefois, une femme vaut dix hommes. Je m’occuperai de mes enfants, et ça ne sera pas difficile car ils connaissent leur lignée, ils savent d’où ils viennent, jamais je n’aurai à me plaindre d’eux. Tu salueras pour moi les uns et les autres.
Yamina réunit les grands et laissa libre cours à sa colère : Pour qui se prend-il, pour venir me donner des leçons et des conseils ?
Il y avait ceux et celles qui avaient plus de quatorze ans, Fatiha, Abdelkrim, Mohamed, Tokia. Et les petits, Nadir, onze ans, Farhet, dix ans, Abdelkader, neuf ans, Mustapha, huit ans, Salima, six ans, et Salim, cinq ans. Les grands savaient que Korichi était parti, les petits devinaient bien que quelque chose de grave était arrivé à leur père : on ne riait plus, la télévision et la radio étaient éteintes, plein de gens défilaient, la mine triste, et les femmes pleuraient l’après-midi, ils savaient bien que ce n’était pas normal.
Ils grandiront, et ils comprendront, dit Yamina, on va les préserver. N’oubliez pas que vous avez toujours un père, c’est juste qu’il est parti cette fois-ci pour un long moment. Un long, long moment. Que Dieu nous garde.
*
Va leur dire, ordonna Yamina, je veux que ce soit compté sur leur épaule gauche le jour du Jugement dernier. Vous le savez, quand on se présente devant notre Créateur, on est jugé, les bonnes actions posées sur l’épaule droite, les mauvaises sur l’épaule gauche. Et selon que cela penche d’un côté ou de l’autre...
À l’usine, il fallait d’abord aller voir Monsieur D., le syndicaliste. C’était la pause, et tous les ouvriers écoutaient en silence. Voilà, je suis venu vous dire que mon père...
— Oui gamin, je suis au courant, toutes mes condoléances. C’est bien triste.
— Je vous avais bien dit qu’il ne faisait pas semblant. Il était vraiment malade. Ils l’ont opéré du cœur à Lille, et il est mort sur la table d’opération. Et il ne fait pas semblant d’être mort. On attendait un peu d’aide de votre part, mais ils l’ont mis à la porte. On n’a plus rien, Monsieur D, rien ! Pourtant, c’était votre ami, je vous ai vu à la fête de Noël, vous lui tapiez dans le dos en rigolant. Mais là vous lui avez planté un couteau, parce que vous n’avez rien fait, alors qu’il vous a aidé quand il fallait faire grève, et qu’il pensait toujours à vous le dimanche pour vous envoyer du couscous.
Monsieur D. regardait ses chaussures, en hochant la tête. Je suis désolé, gamin.
L’ingénieur et le contremaître étaient là aussi ; on a brandi le diplôme du travail, pour les vingt ans de bons services, avec la médaille. Vingt-cinq ans qu’il a travaillé à Vallourec. Vingt-cinq ans. Et, à la fin, dehors comme un mendiant. Que la honte soit sur vous.
— Je suis désolé, gamin, je suis désolé...
Monsieur D. cherchait ses mots. Et ne les trouvait pas.
*
Quelque temps plus tard, une nouvelle assistante sociale se présenta. On la reçut fraîchement, à quoi bon perdre notre temps ?
— Je succède à Madame Jacqueline.
— Ah, à la fin vous mettez avis négatif, c’est ça ? C’est bon, on se débrouillera.
— Non, protesta-t-elle, on va revoir votre dossier, car votre situation a changé. Le patron m’a demandé de regarder ce qu’on peut faire. Vous comprenez ?
Elle sortit le formulaire et inscrivit : avis positif. Avant d’ajouter : On peut remplir le reste, maintenant ?
Il a fallu ressortir le petit carnet de comptes. Faire et défaire les colonnes de rentrées d’argent, ça allait vite, et celles des dépenses. La consigne de Yamina avait été simple : Je veux que mes enfants ne manquent de rien. Débrouille-toi...
On n’allait pas la contredire, chipoter pour quelques francs, elle n’avait pas la tête à ça, c’est sûr qu’on allait arranger les choses. Le problème était ailleurs. Yamina s’enfonçait dans une sorte de lassitude, dans une enveloppe de tristesse que rien ne venait déchirer. Korichi était venu la chercher, voici vingt ans déjà, vingt ans seulement. Elle était tellement heureuse, à nous la belle vie en France, ses amies si jalouses de son sort, l’argent allait couler à flots, on reviendrait dans une DS noire, comme celle du patron, à distribuer les tissus à la mode et à se faire construire une belle maison. Elle regardait par la fenêtre et disait simplement : Allez rentrer le linge, il va pleuvoir. Elle n’avait même plus la force de maudire la pluie. Korichi était parti, et Yamina, certains jours, n’était plus là, n’attendant qu’une chose, que le soir arrive pour aller se coucher, accablée de fatigue et de chagrin.
À la télé, ils passaient une émission sur le Titanic. Ils expliquaient ce que voulait dire SOS. Save Our Souls. Sauvez nos âmes. On s’est regardés. Une famille peut sombrer, comme un navire. L’urgence, c’était de sauver l’âme de Yamina. Lui redonner le goût de la vie, la faire revenir parmi nous.
On s’y est tous mis. On a décidé de lui rendre, au centime près, tout le bonheur qu’elle nous avait donné. Et un jour, elle a éclaté de rire devant un petit qui n’arrivait pas à prononcer un mot en arabe. Puis elle s’est mise à se chamailler avec nous. La capitaine était revenue sur le pont.
*
Allez, au jardin !
Raymond, de sa fenêtre, alpaguait le premier qui sortait dans la cour. Dans le fond, même après vingt ans d’usine, il était resté un paysan dans l’âme, ressassant sa vie d’autrefois, quand il sentait la terre sous ses pieds, quand les fourneaux n’avaient pas encore abîmé ses poumons. Allez, on saque dins ! Allez, au travail ! Faut pas que les gens voient que votre père est parti.
On a continué à faire le jardin, à soigner le carré où pousse la menthe, ça c’est sacré, on suait en retournant la terre.
Allez, faut la ratisser maintenant.
On l’aimait bien Raymond, mais on le maudissait. C’est lui qui décidait quand il fallait bêcher, planter, arroser, arracher les mauvaises herbes. Mais nous, on n’avait jamais été des paysans. Ce qu’on voulait, c’était jouer au foot, aller en ville, traîner avec les copains, regarder du coin de l’œil les filles qui passent. Tuer l’ennui, à la cité ou à l’école.
À la maison, Yamina posait des questions : Dis-moi ce qui se passe dans les bouldens, dans les pays du vaste monde. On lui racontait le Vietnam, les Soviétiques, les Américains, les Africains, la Palestine... C’est là qu’on a vraiment commencé à s’intéresser à la politique.
*
On disait que c’était le Kennedy français. On avait connu di Goule, puis Pompidou, et maintenant Giscard, ce président jeune, fringant, moderne. Un aristocrate qui jouait de l’accordéon... À la télé, on voyait une France nouvelle, il paraît qu’on aurait des trains qui rouleraient à trois cents à l’heure, que tout le monde aurait le téléphone. On trouvait plein de choses nouvelles dans les magasins, et c’était la mode des radiocassettes portatives, tous les jeunes en avaient, on entendait dix chansons différentes dans la rue en même temps. Tout le monde achetait tout, à crédit. On jettera tout ça dans un an ou deux et on rachètera d’autres trucs, d’autres vêtements, d’autres meubles, de l’électroménager et même des voitures.
À la radio, ils passaient cette chanson de Daniel Guichard, Mon vieux. On tournait le bouton tout de suite, il fallait pas que toute la maison se mette à pleurer.
Dans la cité, on voyait maintenant des hommes traîner dans la rue, à raconter, et à se raconter des histoires. On parlait de l’usine qui avait fermé, des gens qui partaient tenter leur chance ailleurs, en Lorraine, à Lyon, et qui revenaient – Non, là-bas le climat n’est pas bon –, qui cherchaient du travail et n’en trouvaient pas. Quand ils venaient pour un mariage ou une circoncision, les gens de Lens disaient eux aussi que c’était devenu difficile de s’embaucher, même pour risquer sa vie au fond de la mine, et ceux de Roubaix parlaient d’hécatombe, dans le textile ils licenciaient par centaines, par milliers.
On n’en revenait pas. Finalement, Giscard avait beau être un aristo, il n’avait rien de noble. L’économie va mal ? La raison est toute trouvée : c’est à cause des immigrés, et à cause du pétrole des Arabes. Il ne savait pas encore la fortune de cette ritournelle, qui allait grincer à nos oreilles pendant des décennies. Ah la bonne trouvaille ! Chapeau l’artiste ! Grand cœur avec ça. On donne dix mille francs à tous les immigrés qui veulent rentrer au pays, qu’il a dit. Dix mille francs pour rentrer au bled, les os brisés, les poumons en loques, les rêves détruits. Au café, on en a vu deux ou trois qui ont annoncé leur départ – de toute façon c’était prévu, alors le petit pécule ils l’ont pris. Tous les autres sont rentrés à la maison, comme d’habitude, le dos courbé, en silence, en rasant les murs.
*
À la radio, on entendait cette chanson des Beatles, Lady Madonna, on aurait dit qu’ils l’avaient écrite pour nous, ils auraient pu l’appeler Lady Yamina. Ça racontait que cette dame avait des enfants à ses pieds, qu’elle ne savait pas comment s’en sortir, comment payer son loyer, demandant si l’argent allait tomber de là-haut.
Ben si, les garçons. C’est Yamina qui le disait : Rabbi jib, Dieu pourvoira.
L’assistante sociale a trituré les textes de loi, et tous comptes faits, oui, il était possible d’obtenir une pension pour Korichi, même l’usine était d’accord. Sket hcen, a commenté Yamina, mieux vaut se taire, plutôt que de déverser notre mépris pour ces gens-là.
On avait les allocations familiales et parfois des aides exceptionnelles, à Noël ou à la rentrée scolaire. Où trouver le reste, pour finir le mois ? Notre ligne rouge : ne jamais voler, pas de mauvaise action. Yamina se serait effondrée si elle avait appris cela, alors on n’y a jamais pensé, à l’argent facile, malgré les tentations ; on songeait simplement aux lendemains difficiles quand il aurait fallu regarder Yamina droit dans les yeux et lui jurer sur sa tête que tout cela avait été acquis honnêtement.
Comment ils disent, les Beatles ? No way ...
Quand on demandait un franc, Yamina lançait aux enfants : Tu vois la veste de ton père ? Regarde dans les poches, et prends tout ce que tu trouveras, c’est pour toi. La veste vert et jaune de Korichi est restée accrochée au portemanteau pendant des mois et des mois, personne n’osant la ranger, comme s’il devait la retrouver facilement, au cas où il reviendrait. On a fini par la donner à Hassan Bey. Il était fier de porter la veste du patron, au café il disait : Regardez ma veste, je suis un quelqu’un maintenant.
Les grands garçons travaillaient pendant les vacances, les petites comme les grandes, dans les épiceries ou à l’usine. Et tout le monde se proposait pour faire les courses pour les voisins – un franc par-ci, un franc par-là. On mettait tout, directement, dans le grand porte-monnaie. Et puis il y avait des petites débrouillardises. On achetait et revendait des disques avec un petit bénéfice, fallait tenir à jour les goûts et les couleurs des uns et des autres. On achetait des mobylettes en ruine, à crédit – T’inquiète je te paie la semaine prochaine –, on les démontait, les retapait, on passait une couche de peinture et on débridait le moteur – ça c’était un gros « plus » à la revente. On faisait aussi les devoirs des autres, ça rapportait pas mal, les profs étaient surpris des progrès soudains des bonnets d’ânes. Fallait être stratège, faire de petites erreurs de calcul, laisser traîner des fautes de français, oublier un faux-ami en anglais pour ne pas attirer l’attention.
Le carnet de comptes n’était jamais loin. On n’était pas riches, ça s’est sûr, mais on refusait d’admettre qu’on était pauvres. Les pauvres, répétait Yamina, ce ne sont pas les gens qui n’ont rien, non, ce sont les gens qui n’ont personne.
Depuis longtemps Yamina ne posait plus de questions sur l’intendance. Elle nous laissait gérer, affecter les sommes au loyer, aux dettes, aux courses. On s’était donné le mot : ne jamais dire que le porte-monnaie était vide. On disait : Pas de problème, et on s’arrangeait. Soudain, on n’avait plus besoin de rien, pas de nouvel habit, pas de caprice, et on avait envie tous les soirs de manger léger, café au lait, tartines beurrées, hum, quel délice, la viande tous les jours c’est pas bon pour la santé, le lait, oui, y a du calcium, ça aide à grandir, ils disent ça à la télé...
On achetait un sac de semoule de cinquante kilos au début du mois, c’était fou les plats qu’on arrivait à faire avec quatre carottes, trois tomates, deux piments, des festins ! et du pain matlouh qui embaumait la maison. Le samedi on sacrifiait une poule, tant pis elle ne donnerait plus d’œufs, pour le couscous du dimanche, et le lundi on faisait la chakchouka, des oignons, des tomates, de l’huile, on n’en demandait pas plus à la vie. Parfois mijotaient des choux-fleurs, ça c’est pas cher, on les cuisait à la vapeur, on les faisait frire avec un jaune d’œuf puis on les plongeait dans une sauce à la tomate, un peu de coriandre, quelques épices, et c’était le silence total à table. On sauçait le fond de l’assiette, on ne laissait pas une goutte. On se partageait une orange en hiver, ou une pomme, et on était les rois. On avait mangé à notre faim, et demain sera un autre jour.
*
C’est au lycée qu’on a pris la mesure de l’immensité de notre ignorance. Dans tous les domaines, des perspectives s’ouvraient, les cerveaux entraient en ébullition, entraînés par une sorte d’ivresse sans fin. Plus on apprenait, plus on avait faim. Plus on découvrait, plus on désespérait. Il ne suffirait pas d’une vie pour tout lire, tout comprendre, tout voir, tout entendre. Il fallait garder l’émerveillement face au savoir, comme un bébé qui découvre les premiers rayons du soleil. Se dire qu’on ferait de notre mieux pour mériter Shakespeare, et, comme un voleur tapi dans l’ombre, prendre tout ce qui se présenterait. C’était ça ou l’usine.
Mallarmé nous a donné du courage. La chair est triste, hélas, et j’ai lu tous les livres. Nous, c’était tout le contraire : on n’avait lu aucun livre, ou presque, et on se réjouissait chaque jour que la chair fût aussi joyeuse. Nous n’allions pas fuir, non, parce que nous, on avait toute la vie devant nous. Et on avait faim. On allait croquer la pomme à pleines dents. Et quand on aurait froid, on aurait des livres pour se réchauffer. Et des filles pour nous faire oublier les livres. On aurait le cœur assez grand pour éteindre tous les malheurs, et le cœur encore plus grand pour couver tous les bonheurs.
Chaque matière, chaque cours ouvrait des pistes à l’infini. Quel chemin prendre pour ne pas se perdre ? Les profs expédiaient les cours avec plus ou moins de passion ou de talent – Vous êtes au lycée, il ne faut pas vous motiver en plus ! Il y en avait des magnifiques, comme le prof de français, qui déclamait les phrases, qui nous aidait à être plus intelligents, il y avait du travail de ce côté-là. Le pire d’entre eux était le prof de maths. Il promenait son regard méprisant sur ceux qui ne suivaient pas – C’est pourtant simple, non ? –, se gargarisant de son cynisme, dont il paraissait avoir autant besoin que de l’air qu’on respire. Pourtant, s’il nous avait expliqué que les équations à plusieurs inconnues, c’était comme la vie, on aurait compris. On avait l’âge pour ça.
À la cité, en revanche, les choses étaient de plus en plus simples. Gérard et Yves avaient troqué leurs mobylettes contre des voitures. Ils ne parlaient jamais de l’usine, trois ans déjà, c’étaient des anciens, trois ans qu’ils étaient devenus des hommes parce qu’ils se levaient à 5 heures le matin. Gérard klaxonnait, on allait à Maubeuge faire un tour chez le disquaire. Il avait maintenant des dizaines, peut-être une centaine de disques, dont tous les Johnny ; Yves raflait les Led Zeppelin et tout ce qui y ressemblait, et les écoutait à fond, dans son monde. On parlait de moins en moins, comme si on n’avait plus les mêmes rêves. En tout cas, on n’avait plus la même vie. Cathy disait que je faisais le fier parce que j’étais au lycée, que ma façon de parler avait changé, que la vie ce n’est pas que dans les livres, que je devais faire attention à ne pas gâcher mes plus belles années, et les siennes, en poursuivant des chimères : La vraie vie c’est maintenant. Il suffisait de la regarder pour lui donner raison.
Des couples se formaient, se fréquentaient, se fiançaient, se mettaient en ménage. Et ils eurent beaucoup d’enfants, etc. Dilemme. Trouver du travail était de plus en plus difficile, le choc pétrolier qu’ils disaient, être fils d’ouvrier ne garantissait plus d’être ouvrier à son tour. En revanche, être fils de basanés, on avait la certitude que ça continuerait. Alors surtout ne pas se laisser distraire. Ne pas oublier le pacte : tout sauf l’école. Comme Ulysse, rester arrimés à cette promesse, quoi qu’il arrive. À chacun sa guerre, ses conquêtes. Il fallait réussir, malgré tout, malgré tous, malgré soi. Alors oui, fuir ! là-bas fuir. Et s’attacher à ses espoirs, solidement. Résister aux sirènes, à la voix douce de Cathy ou à celles des usines, sinistres dans les petits matins cafardeux. Mais partir, lire, écrire, lire encore. Et revenir, en vainqueur. Cathy serait au bout de la rue à 17 heures, au bras de sa maman, ferait un signe de la main, aurait attendu comme Pénélope, patiente, sûre du retour de son héros. On se dirait : On a bien fait de s’accrocher à nos rêves.
*
Mon fils, il a eu le bac, dit fièrement Yamina à Gisèle, qu’après plus de dix ans de voisinage on n’avait jamais vu sourire.
— Ah, le pauvre.
— Non, c’est bien, reprit Yamina, étonnée.
— Ah le pauvre. Et vous aussi. Parce que maintenant il va partir, vous ne le reverrez plus.
Cinq dans tes yeux, se dit Yamina dans son for intérieur. On ne tirera rien d’elle, elle est si triste qu’elle en ferait peur aux enfants.
Oui, il va partir à la faculté, mais il reviendra. J’en suis sûre. Parce qu’il ne pourra pas se passer du couscous du dimanche. Il va être docteur, il pourra soigner Raymond, bien sûr qu’il ne le fera pas payer, Raymond, c’est la famille, il va lui donner des bons médicaments, il va le guérir de l’asthme, il va lui donner les mêmes médicaments que pour moi, ça va aller mieux. Il va être docteur, ou journaliste, il en parle beaucoup, on ne sait pas, c’est comme il veut. Peut-être les deux. Une semaine il sera docteur, une semaine il sera journaliste. C’est lui qui décidera.
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