Si j'avais un franc

Abdelkrim Saifi · Chapitre 4 sur 11

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Si j'avais un franc

2. Oh toi qui pars

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Oh toi qui pars

 

Sur le tourne-disque, la voix grave et puissante de Dahmane El Harrachi avait trouvé mieux que quiconque les mots pour raconter l’exil : Ya Rayah, Oh toi qui pars... Il évoquait les regrets de tous ceux qui avait pris la route, ne pensant qu’au retour. Quand il chantait, les femmes se taisaient, baissaient la tête, écrasaient parfois une larme. Puis la conversation reprenait. Les hommes l’écoutaient au café, presque religieusement, serrant les poings : Wallah, je te jure, il a raison, qu’est-ce qu’on fait ici, cet été je pars c’est fini, et je ne reviens plus, sur la tête de...

La phrase restait suspendue. Pas sur la tête de sa mère, on ne sait jamais s’il doit revenir ; pas sur les enfants, ils sont petits, on ne va pas saborder leur destin. Sur la tête du contremaître ! On riait, ça évitait de pleurer, et peut-être qu’il serait remplacé par un meilleur contremaître, qui arrêterait de crier tout le temps, qui parlerait au patron pour une augmentation. Alors tout le monde reprenait : Sur la tête du contremaître !

La chanson Ya rayah continuait, mais on ne l’écoutait plus, juste la mélodie, magnifique, parce que les paroles, ça donnait le cafard, alors qu’il fallait du courage. Oui Dahmane, on préfère ignorer que notre destin n’est plus dans nos mains, ne casse pas nos rêves. Oui on reviendra, mais pas les mains vides, la hchouma, la honte. Un jour, bientôt, ou plus tard. Arrête de nous raconter notre misère, on la voit bien, elle est là, elle s’accroche, dis-moi plutôt comment gagner au tiercé, dis-moi comment avoir le courage de tout laisser et de refaire ma vie là-bas, dis-moi qu’on ne me fera aucun reproche si les enfants n’ont rien à manger, dis-moi que j’aurai une maison, que tous les arbres donneront de beaux fruits, que je serai un homme respecté. Tu peux me le dire ?

Et la chanson qui continue, comme une pointe qui s’enfonce lentement, très lentement dans les entrailles, à raconter les affres de tous nos jours. Dahmane est l’un des nôtres, il a vécu l’exil, il a écumé les cafés de Roubaix et de Maubeuge, à glaner quelques pièces quand il chantait pendant des heures, c’est pour cela qu’il a trouvé ces mots, pour raconter l’humiliation des déracinés, l’espoir des damnés. Il en a fait des dizaines de chansons, quel génie, allez Dahmane, sors ton oud, chante-nous Alger la Blanche, les orangers en fleur, chante-nous le pays d’abondance qui nous attend, les yeux des femmes qui donnent une idée du paradis. Allez Dahmane, chante !

*

Quand Kaddour, le meilleur ami de Korichi, entrait dans la maison, c’était la fête à la seconde où il paraissait. On poussait le son du tourne-disque, du chaâbi algérois ou de la zorna, la fameuse flûte de Biskra, et il dansait, pas besoin de se dire bonjour, tout le monde était debout et il dansait, le bonheur c’était tout de suite, maintenant, on tapait des mains, même les petits, on riait d’être aussi heureux et on s’élançait, et on s’arrêtait, mais pas lui, ça repartait et on tapait des mains, des pieds, on montait encore le son.

Il reniflait : Ah, oui c’est un couscous, on le sent même de la rue. Il remplissait ses poumons, retenait sa respiration, fermait les yeux, le couscous de Yamina, il était prêt à se damner juste pour le sentir, le humer, pour deviner l’allégresse quand après la première bouchée il se calerait sur le dossier, il fera un « ah non » de la tête, ce n’est pas possible, ce couscous, je peux mourir maintenant, j’ai tout goûté ici-bas.

Mais Kaddour c’était la vie, et la vie c’était Kaddour. Il avait décidé un matin, en sortant de sa petite maison sombre de Lichana, en prenant la lumière du jour comme un don, que la vie serait une vaste rigolade.

Kaddour prenait place sur le canapé, reprenant son souffle, et posait sa main sur le genou de Korichi. On en a fait tous les deux, hein ? Et ils souriaient en hochant la tête, ils se regardaient, et ils riaient. Oui, on en a fait ! confirmait Korichi.

C’était leur rire à eux, le rire des survivants. Non, pas de questions ! On ne vous dira rien ! Et ils riaient, unis dans une fraternité indissoluble. Ils avaient leurs secrets, que même Yamina ne connaissait pas. Allez, racontez !

— Une autre fois ! Ce n’est pas le moment, là, le couscous nous attend.

On a fini par savoir. Repus, grisés par le bonheur du moment, ils se lâchaient, par petites touches, en commençant par les souvenirs joyeux. Kaddour, volubile, racontait des anecdotes, puis un jour il essuya une larme. Cela le libéra.

Voilà comment ça s’est passé, en vérité, dit-il. On avait dix-sept ou dix-huit ans, c’était au début des années 1940. À Lichana, comme partout en Algérie, vous ne pouvez pas imaginer la misère dans laquelle on vivait. Les chanceux mangeaient des racines, on les rapportait cachées sous le burnous à la maison, on les cuisinait avec des tomates, et c’était notre repas. On mangeait des dattes tous les jours, quand la récolte avait été bonne et qu’on n’avait pas tout vendu. Les enfants tombaient comme des mouches, on ne faisait même plus attention quand ils mouraient, les femmes gémissaient matin, midi et soir. Alors on s’est débrouillés, votre père et moi...

— Vous vous êtes débrouillés ?

Kaddour avala une gorgée de thé et poursuivit : Je suis issu d’une famille caïdale, mon oncle était le caïd, mais il avait déçu les Français, qui le soupçonnaient de ne pas tenir ses troupes : il y avait des razzias et il fermait les yeux, que veux-tu les gens avaient faim, ils n’avaient plus rien à perdre. En tout cas, ils ont mis un autre caïd à sa place, et celui-là il ne plaisantait pas, il était prêt à tout pour leur faire plaisir, anticiper leurs moindres désirs. Un jour, on l’a retrouvé la tête noyée dans une seghia, un canal d’irrigation, que Dieu ait son âme. Comme j’étais d’une famille connue, on m’a mis à l’école, j’ai appris à lire et à écrire. Plus grand, je me suis fait remarquer parce que je parlais parfaitement le français, sans accent, ça les étonnait. Et j’avais une belle écriture, je savais faire les pleins et les déliés, j’étais le roi de la plume Sergent-Major ! Alors j’ai été embauché à Biskra à la préfecture, je m’occupais du registre des stocks. J’inscrivais les entrées et les sorties, la date, tout ça. Je ne sais pas pourquoi ils me faisaient confiance – C’est un bon garçon, qu’ils disaient. Les stocks, il y avait de tout : du blé, de la semoule, du sucre, des tissus, de l’huile, du vin, toutes sortes de choses, et je notais, je notais, je m’appliquais avec ma belle écriture, ils regardaient à peine, comme c’était bien écrit ils disaient : Ah, le registre est bien tenu... Le soir, quand je rentrais à Lichana, on se retrouvait, avec Korichi, et Youssef aussi, on était inséparables. Je rapportais quelquefois des choses, que j’oubliais de mettre dans le registre – ça arrive, des trous de mémoire, non ? On se les partageait, un verre de thé, et on allait se coucher.

— À la belle étoile. Oui, on l’a fait à Lichana, c’était beau...

— Hum, la beauté, on ne la voyait pas. Il y a un proverbe français qui dit : « Qui dort dîne. » On n’avait que ça à faire, aller dormir. Mais mon travail, ça nous a donné des idées. Korichi venait me rejoindre à Biskra, il attendait dehors en face des entrepôts, avec une carriole attachée à son vélo. C’est comme ça qu’on faisait les livraisons, pour les magasins et les familles françaises. Alors je préparais des choses, et je sortais et je disais : Hé toi là, viens ici ! Je l’insultais, je faisais mine de lever la main sur lui : Allez, dépêche-toi de livrer ça à M. Untel, toujours un Français, sinon gare à toi ! Je variais les insultes en français et en arabe. Au chef, je disais : C’est comme ça qu’il faut les traiter ces fainéants ! Je disais ça parce qu’ils disaient toujours ça, alors moi j’en rajoutais !

Korichi implora Kaddour : Ne répète pas les insultes devant les enfants ! Mais le soir, qu’est-ce qu’on riait ! On en inventait, demain tu diras ça et ça... Mais moi je n’allais pas chez M. Untel, je filais dans la vieille ville, Youssef avait trouvé une petite maison à louer, on mettait tout là-bas, et on revendait. C’est comme ça qu’on mangeait à notre faim.

Kaddour expliqua : Moi c’était simple, sur certains produits, il n’y avait pas de sortie parce qu’il n’y avait pas d’entrée, ça arrive d’oublier, non ?

Kaddour et Korichi s’esclaffaient, en se tapant sur les genoux.

Ressers-moi un thé fiston, parce que c’est pas fini. Ça a duré des mois et des mois, des années même. Ils étaient contents de moi, et disaient : Vous voyez, il y en a des bons quand on cherche bien... Ça s’est arrêté en 1942, l’année du typhus, ou l’année d’après, je ne me souviens plus. Il y avait tellement de morts, dans des souffrances épouvantables. Nos familles ont été décimées, les Français ne venaient plus dans les villages ou dans les quartiers arabes, ils avaient peur d’attraper la maladie, ils s’enfermaient chez eux, il fallait respecter une certaine distance quand on était obligés de leur parler. Beaucoup d’hommes étaient partis à la guerre contre les Allemands. Les familles se retrouvaient seules, abandonnées. Les gens, ils mouraient soit du typhus, soit de faim. C’est cette année-là qu’on s’est fait attraper.

Depuis des mois, on fréquentait les réunions de l’Étoile nord-africaine, l’ENA. C’était un parti politique qui demandait l’indépendance de l’Algérie, l’arrêt des injustices, la liberté. À l’époque, ils nous appelaient les indigènes. Et nous, les indigènes, melina, on n’en pouvait plus. La misère, le mépris, la honte. On voulait que ça change, ne serait-ce qu’un tout petit peu. Mais ils ne voulaient rien lâcher. C’était la race supérieure. On n’avait pas de haine contre eux, absolument pas, on subissait, c’est tout. On voulait juste être mieux traités. Alors Korichi, Youssef et moi on allait aux réunions, on déposait des paquets pour les militants, surtout chez le docteur Saadane, béni soit son nom. C’était lui le chef. Il soignait tout le monde, les pauvres et les très pauvres, je ne sais pas comment il arrivait à gagner sa vie, la plupart des gens il ne les faisait pas payer. On lui déposait des choses qu’on avait prises dans les stocks, la nuit tombée, parce que la police surveillait. Il avait un regard d’une grande bonté, il disait : Nous, je ne sais pas, mais nos enfants, ils vivront dans un pays libre, ils retrouveront leur honneur, ils mangeront à leur faim. On l’écoutait, puis on partait sans un mot. Que veux-tu dire après ça ? On faisait juste ce qu’il fallait faire. La police, et tous les gens qui avaient du pouvoir – on les reconnaissait, ils avaient des costumes blancs et un chapeau – étaient bien informés. Ils savaient que la révolte grondait, ils voyaient bien qu’on baissait la tête, mais qu’on les regardait aussi avec un regard sombre, ils n’aimaient pas ça. Ils nous avaient à l’œil. C’est là qu’on a fait une erreur.

Toute la maisonnée écoutait Kaddour bouche bée, et on était maintenant effrayés.

— Attends fiston, c’est une histoire de fous. Dans les stocks, on recevait beaucoup de boîtes d’allumettes, quelquefois un petit camion entier. Ça se revendait bien. On a sorti des dizaines de cartons d’allumettes. Pour nous, c’était une marchandise comme une autre. Mais ils nous ont arrêtés pour ça.

— Comme la petite fille aux allumettes, on a ce livre, ça raconte...

— Tais-toi, laisse Kaddour finir, on s’en fout de ton livre.

— On a passé deux mois en prison. On était dans des cellules séparées, et tous les jours ils nous interrogeaient. On ne comprenait pas pourquoi ils s’acharnaient sur les allumettes. Ils voulaient savoir à qui on les avait livrées. Va savoir à qui on les a vendues, il y avait des centaines de boîtes, des milliers peut-être. Ils ont commencé à nous frapper, tous les jours. On avait des visages de boxeurs. Un jour, on s’est retrouvés tous les trois dans une pièce, Korichi, Youssef et moi. On était nus comme le jour où on est sortis du ventre de notre mère. Jeh el nama ! C’était l’enfer. Ils ont attrapé Youssef, ils l’ont fait asseoir sur une chaise, il y avait des morceaux de verre, il a hurlé de douleur. Il a dit : Oui je vais parler. On a écarquillé les yeux. Vos allumettes, je les ai mangées, toutes, tellement j’avais faim, qu’il leur a dit. Je ne sais pas ce qui nous a pris, on a éclaté de rire, un fou rire tellement long qu’on s’est dit : Ils vont nous tuer, alors autant partir joyeux. Ils nous ont tabassés pendant des jours, tout ça pour ces maudites allumettes, on ne comprenait pas. Puis, un jour, le commissaire est venu. Il nous a expliqué : Nous savons qui vous êtes. Nous connaissons votre sympathie pour la rébellion, pour l’Étoile nord-africaine. Allez, avouez, et je vous relâche. Les allumettes, c’est pour fabriquer des bombes, c’est ça ? On n’en croyait pas nos oreilles. Comment peut-on fabriquer des bombes avec des allumettes ? Une seule suffit pour allumer la mèche, mais tout le monde a des allumettes, monsieur le commissaire, le stock on l’a revendu. – Oui, mais à qui ? – On a des revendeurs, dans la rue. – Je vais vous expliquer, a poursuivi le commissaire. Vous avez livré des allumettes à la frange violente de l’ENA. Ils récupèrent le soufre des allumettes, et avec ça ils fabriquent des explosifs. Vous voyez bien que je suis au courant...

On a fini par parler. C’est vrai qu’on avait beaucoup d’allumettes, on leur a dit où elles étaient planquées, et puis ils nous ont relâchés.

Kaddour s’enfonça plus profondément dans son fauteuil, il avait les larmes aux yeux d’avoir raconté cette histoire, il ne pouvait plus parler, sa voix s’était enrayée.

Korichi se redressa et poursuivit :

— Le lendemain, on a filé vers la Tunisie pour nous faire oublier. Là-bas, Kaddour été embauché comme policier, Youssef est parti du côté d’Oran, puis au Maroc. Moi je faisais venir des dattes de Biskra et les revendais aux grossistes, qui mettaient sur les paquets Deglet el Nour, produits de la Tunisie. Quelques mois plus tard, on a appris que le commissaire était parti. Alors on est revenus. Ils nous ont fait une fête à Lichana, on était des héros ! On est allés voir la petite maison de Biskra où on stockait des allumettes, incroyable, les allumettes étaient toujours là ! On les a revendues, on en a même envoyé en Tunisie ! Avec l’argent, on a ouvert un café. Ça a duré quelques années, et dès qu’on a eu assez d’économies on a acheté un billet de bateau. Pour Marseille. Et puis un billet de train pour le Nord. Les gens nous disaient qu’on aurait une vie meilleure en France. Ça, je ne sais pas. Parce que nous, l’important, à ce moment-là, c’était de rester en vie. Certains jours, je me demande si je n’aurais pas mieux fait de rester là-bas, à vendre des allumettes.

*

La guerre traînait en longueur. Au café, on spéculait sur la durée du conflit. On est partis pour la guerre de Cent Ans, les Français ont connu ça, dans les temps anciens, disaient les uns. Vas-y, compte, il reste combien d’années ?

— On est en 1961, ça fait maintenant sept ans. Il ne reste plus que quatre-vingt-treize ans !

— Mais non, bientôt ça sera fini, di Goule l’a dit à la télévision, les Français veulent que leurs enfants reviennent chez eux, ils veulent profiter de la vie. Ils en ont marre de la guerre, celle avec les Allemands c’était il y a pas longtemps, ils veulent danser le twist maintenant, rétorquaient les autres.

Ils étaient beaucoup, arrivés d’un coup, le même jour. Au café, Korichi ne s’était pas dérobé à son rôle de patron : il les avait répartis selon les possibilités d’hébergement des uns et des autres. Ils étaient là, tous bien habillés, avec des costumes et des cravates. Mais leurs gabardines étaient tachées de sang, et ils ne disaient pas un mot.

On leur avait donné à manger. Ils avalaient lentement, posaient leur cuillère. Prends ton temps mon frère. Ils n’avaient pas besoin de parler, parce qu’on savait maintenant ce qui leur était arrivé.

Trois jours plus tôt, le 17 octobre à Paris, ils s’étaient préparés à participer à la grande manifestation ordonnée par le FLN pour la paix. Le soir, la police était arrivée, tout le monde avait pris des coups de matraque, il y avait des fourgonnettes à perte de vue, tous ceux qui n’avaient pas pu ou voulu s’enfuir avaient été embarqués.

Ils nous ont cognés, cognés. On était entassés dans des stades. Beaucoup sont morts, on ne sait pas combien. Même des femmes. Ils voulaient se venger des policiers tués par le FLN, ils y sont allés à l’aveugle. C’est la guerre, que veux-tu...

Ils sont restés un bon mois à Hautmont, ils ne sortaient pas, sauf de temps en temps au café. Ils écoutaient la chanson que tout le monde sifflotait dans la rue, que soi-disant le clair de lune à Maubeuge était le plus beau qui soit, et que même il faisait toujours beau à Tourcoing.

On ne saura jamais si c’est à cause de la chanson, mais petit à petit, ils sont repartis à Paris. On disait Paris, mais en fait c’était dans les bidonvilles de Nanterre ou de Saint-Denis, à retrouver leur travail sur les chantiers ou chez Citroën. On savait qu’ils habitaient là, parce qu’aucun n’a dit : Merci, et surtout, passez me voir à la maison.

*

Le 19 mars 1962, il fallait être aveugle, sourd et muet, et habiter dans une grotte pour échapper à la nouvelle. C’est le cessez-le-feu !!! La guerre est finie !!! L’Algérie va être libre !!!

Korichi se dirigea vers le Teppaz, y plaça un 45 tours, leva le bras puis le reposa sur le disque. Et monta le son, de plus en plus fort. D’habitude, on écoutait ce morceau en sourdine, de peur d’attirer l’attention, des voisins, ou de la police. Mais aujourd’hui, c’était la fête, la liberté, l’honneur retrouvé. Alors, Korichi poussa le bouton à fond et Kassamen, l’hymne algérien, résonna dans toute la maison.

Kassamen, Nous jurons

Nous jurons que même avec les tempêtes dévastatrices abattues sur nous Que même le sang noble et pur généreusement versé Que par les éclatants étendards flottant au vent, Sur les cimes altières de nos fières montagnes

Que nous sommes dressés pour la vie ou la mort Car nous avons décidé que l’Algérie vivra,

Témoignez ! Témoignez ! Témoignez !

On n’avait plus peur d’écouter notre hymne, acheté clandestinement. On pouvait se le repasser une fois, deux fois, trois fois. On le connaissait sur le bout des doigts, on chantait en chœur le final « Achahdou », témoignez !

À l’usine aussi on se réjouissait, mais pas pour les mêmes raisons. Les ouvriers français lançaient aux Algériens : C’est une bonne nouvelle, le cessez-le-feu.

Tout le monde acquiesçait.

Nos garçons vont rentrer, et vous, vous vous allez repartir chez vous. Allez, ouste, bon débarras.

Les communistes fronçaient les sourcils, le syndicat ne disait rien. Les immigrés, ça casse le salaire ; s’ils repartent, il y aura pénurie de main-d’œuvre et la paye augmentera. Mais les immigrés ne repartaient pas. Et il en arrivait même chaque semaine, qui trouvaient à embaucher le lendemain. Les anciens étaient déjà usés, épuisés, aigris, mais silencieux. Tenir, quoi qu’il en coûte. Encore quelques mois, économiser, se préparer au retour. Maintenant, l’Algérie, ça va être le paradis, l’eldorado, des terres vont se libérer, les commerces vont fleurir, le FLN a dit que tous les enfants iraient à l’école, et puis le pétrole c’est maintenant à nous, au café certains prétendaient qu’au pays on n’aurait même pas besoin de travailler, on vivra comme des rois. Comme les Français.

Mais le 20 mars, le lendemain du cessez-le-feu, tout le monde est retourné à l’usine dès 5 h 30 le matin, à pied, avec le vent glacial de face. Les rêves tenaient chaud, c’est pour bientôt le départ, peut-être cet été, samedi on ira acheter une grande valise et on commencera à faire les bagages. Ils marchaient maintenant côte à côte, à l’approche de l’usine, ne pas être en retard. Ils souriaient benoîtement, pensant à la surprise qu’ils allaient faire à la famille, ah quelle joie ! Puis, le soir, on mangera des sardines grillées, on ira boire un thé à Bab El Oued, on attendra la fraîcheur en jouant aux dominos.

Korichi prit sa fiche, la poinçonna et la remit dans le casier. Et attaqua la journée, l’humeur presque joyeuse.

*

Pendant que Yamina continuait à bâtir inlassablement ses châteaux en Algérie, Korichi avait entrepris d’interroger tous ses amis. Au café, la grande question était de savoir qui allait repartir au bled. Les réponses ne firent que renforcer sa conviction : je ne sais pas... faut voir... peut-être... pas assez d’argent... trouver un travail... une maison... et les enfants...

En rentrant, Korichi annonça sa décision : Attendons encore un peu.

Yamina sourit. Korichi avait dit « un peu ».

Voilà dix ans maintenant qu’elle avait quitté sa place sous le figuier, les rayons du soleil, la douce lumière du matin pour un famélique clair de lune à Maubeuge. L’an passé, à cette période, elle préparait les bagages pour son premier retour au pays en espérant secrètement que son mari, sur un coup de tête, décide de rester, qu’il en aurait assez de cette vie du bout du monde. Mais Korichi avait été effrayé par la violence qui s’était déchaînée là-bas : Alger était à feu et à sang, et tous ceux qui le pouvaient fuyaient. Et puis il n’y avait pas de travail pour lui, rien de décent qui puisse nourrir sa famille. Il voyait bien que ses amis l’enviaient d’être en France, d’avoir réussi à traverser les mers, d’avoir réalisé leur rêve. Mais entre les rêves et les cauchemars, la frontière était ténue. Les exilés entretenaient le mythe à coups de silences, de non-dits, voire de mensonges. Oui la vie est belle là-bas, en France. On peut tout avoir – mais on n’avait rien. On mange à sa faim – mais le pain avait un goût amer. On peut avoir une maison – mais on ne serait jamais chez soi.

Yamina s’était fait une raison. Elle pleurait en silence quand les enfants étaient couchés, elle riait avec eux dès qu’ils se levaient. Elle imposait sa joie de vivre dans l’instant, à tout propos. Elle se moquait d’elle-même, de Korichi, de ses voisins, de ses amis, de ses enfants, en les imitant, alors flottait dans la maison un parfum de bonheur : on est bien ensemble, on est heureux. Tout accès de tristesse était l’œuvre du diable, et il n’était pas question d’y céder. Il suffisait d’invoquer la toute-puissance de Dieu, et le diable s’éloignerait.

Le matin, il fallait se mobiliser, ne pas prendre le petit déjeuner en affichant une mine affligée, même si c’était si bon de dormir et qu’il allait falloir affronter le froid dehors, et l’école toute la journée. Si on oubliait cette consigne, Yamina nous regardait et disait : Ah, je viens de comprendre.

On levait les yeux, interrogatifs.

Ah, tu as appris ce matin, se moquait-elle, que les usines de ton père ont fait faillite, pire, que ses bateaux qui transportent les richesses du monde ont coulé, mais ça ce n’est rien. Ah, tous nos châteaux ont brûlé ! C’est cela qui s’est passé cette nuit ? C’est pour cela que tu as une mine triste ? Ce n’est pas grave, on va tout racheter. Allez, mange !

*

Nadir était né à quelques semaines de l’Indépendance. Yamina observait ses cinq enfants grandir, presque incrédule. Au moindre mal au ventre, elle se précipitait au jardin cueillir une branche de zaatar, une sorte de thym sauvage, en faisait une décoction au goût amer, remède qu’elle disait souverain. Elle en avait rapporté l’an passé du bled, et il avait bien poussé. Elle avait perdu toute confiance dans les médecins, qui ne savaient même pas soigner une simple diarrhée comme celle qui avait emporté sa fille l’an passé. Pour les toux, c’était un mélange de zaatar, de citron et de miel, on en prenait en toute saison. Quand le mal de ventre durait, elle passait au stade supérieur, quelques feuilles de chih – c’est de l’armoise, disait le docteur d’un air hautain –, et pavoisait quand le problème disparaissait.

On ne voyait plus Korichi, qui doublait à l’usine depuis des semaines ; le dimanche, il avalait prestement son couscous et plongeait dans sa sieste toute l’après-midi, croquait un morceau le soir et allait se recoucher. Pourtant Yamina était heureuse, Korichi lui avait fait un beau cadeau : une grande valise. Elle regardait autour d’elle, perplexe : Que vais-je bien emporter, quand viendra l’heure du départ ?

*

La grande école, c’était un nouveau monde. C’était important. Les parents ne savaient ni lire ni écrire. Korichi connaissait les chiffres, mais il avait juste appris à griffonner son nom, pour les signatures. Le matin, il me laissait devant la grille, s’en retournant sans un mot mais avec un sourire d’encouragement, un peu ému, peut-être inquiet. Il ne savait pas ce qui se passait derrière les murs, comment on apprenait. Il livrait son enfant à des inconnus, en espérant que l’école lui permette de vivre une autre vie que la sienne – se lever aux aurores, affronter le froid, combattre la fatigue, tomber malade, se relever, obéir, tout cela pour quelques francs.

L’institutrice était une petite blonde avec de très longs cheveux qui lui tombaient dans le dos. Dès les premières minutes de classe, elle faisait régner une terreur glaciale, ne tolérant aucun bruit. Du matin au soir, dans un silence opprimant, elle parlait par petites phrases, des ordres plutôt que des leçons. Rapidement elle me prit en grippe. Elle me faisait lever, me regardait de façon intense et me disait : Le coude. Elle prenait une règle en aluminium, et frappait. Un coup, deux coups, trois coups, bien droit sur l’os. Il ne fallait pas bouger, ni gémir. Ça, tout le monde le savait, et baissait la tête pendant que l’autre recevait les coups. Pas un bruit. Sinon ça pleuvait.

Je ne savais pas pourquoi elle me frappait. Tu es sage à l’école ? hein ? demandaient les parents. Oui, j’étais sage, appliqué, avide d’apprendre. Je ne comprenais pas cette méchanceté, mais me taisais. C’est Yamina qui finit par remarquer le bleu sur le coude, et les grimaces de douleur quand je le posais sur la table. Elle en parla à Korichi, qui me fit passer un interrogatoire. Avais-je mal travaillé ? répondu à la maîtresse ? M’étais-je mal comporté ? Je l’assurai que rien de tout cela n’était arrivé, et j’ai juré sur la tête de ma petite sœur adorée que c’était la vérité. Cela emporta sa conviction.

Le lendemain il alla voir ma maîtresse et lui dit : Pourquoi tu frappes mon fils ? Interloquée, quasi terrorisée, elle ne répondit pas. S’il ne travaille pas bien, tu peux le tuer, mais s’il apprend, tu l’aides. D’accord ? Elle ne me frappa plus jamais.

J’aimais l’école, malgré la maîtresse, malgré les heures d’ennui lorsque les leçons s’étiraient, interminables. Écrire des lettres, avec des pleins et des déliés, en s’appliquant, sans faire de bavure, puis des mots, puis des phrases, quelle victoire ! Avoir l’impression d’apprendre, montrer le cahier aux parents, qui disaient : C’est bien, cela valait tous les bonbons du monde.

*

À l’école, on parlait français. À la maison, c’était interdit, surtout en présence de Korichi. C’était l’arabe, point final. Avec des mots qu’on arabisait. El tomobile, el monada, l’icoule. Dès lors que l’on sortait dans la cour s’imposait une troisième langue : le patois, le dialecte de Raymond.

Raymond était arrivé avec sa famille au printemps 1963. Ils venaient de la campagne, Raymond, sa femme Gisèle, ses garçons Jean et Eugène, et ses filles Sylvie et Patricia. Ils avaient eu la maison mitoyenne de la nôtre, octroyée par l’usine où Raymond avait fini par postuler. Il fallait des milliers de bras, qu’on allait chercher dans les campagnes environnantes comme dans les pays lointains.

Ainsi que le veut l’usage, Raymond indiqua qu’il viendrait nous rendre visite, pour se présenter. Ils arrivèrent tous ensemble, le soir après manger, avec dans les mains un gâteau qui provoqua un incident diplomatique. Yamina posa la tarte au sucre dans un coin, et servit un thé à la menthe avec des cacahuètes. La conversation allait bon train, Raymond en patois, Gisèle taciturne, Korichi baragouinant des mots entendus à l’usine, quand Raymond lança : Bon, on va la manger, la tarte ?

— Jamais de la vie ! répondit Korichi, indigné.

Les habitudes culturelles se fracassaient l’une contre l’autre. D’un côté on avait fait la tarte pour la partager, presque comme si on rompait le pain ensemble, scellant de nouvelles relations, peut-être une nouvelle amitié. Repousser la tarte, c’était refuser la main tendue, se cloîtrer, voire lancer un signe de défiance. De l’autre côté, chez les Arabes, on appréciait le cadeau. Mais on avait préparé le thé de bienvenue, d’accueil, et c’est tout ce qui comptait. Servir la tarte au sucre ce soir-là, c’était envoyer un message violent : mangez-la vous-même, la tarte. Une insulte. Une déclaration de guerre. Jamais de la vie ! répéta Korichi.

On en resta là...

Raymond allait devenir un personnage important dans notre vie. Tout en rondeurs, une sorte de Jean Gabin, ne reculant jamais devant une blague ou un conseil, il était présent chaque jour. Nos jardins communicants facilitaient les contacts. Au début, c’était un peu compliqué : Raymond parlait en patois, on ne comprenait rien à ce qu’il disait. On essayait de deviner, de faire des rapprochements avec les mots français : j’vais t’in dire une sacquée : y a pas d’avance, tu vas t’y mette ou les queviaux y vont cavaler. Ce qui pourrait se traduire par : je n’irai pas par quatre chemins, et je serai intransigeant. Tu vas faire un effort au risque d’une mémorable punition.

J’vais nin toudis faire l’perroquet. Je ne vais pas toujours me répéter, lançait Raymond, tirant sur sa Gitane jaune maïs, distribuant des ordres. Le jardin, c’était toute sa vie. Il fallait désherber, bêcher, aplatir, retourner encore, puis semer, arroser, contempler, chasser les bestioles, c’est nin elles (ce n’est pas elles) qui vont manger les salades, bougre d’imbécile. Quand il n’était pas dans son jardin, on soufflait. Il était à l’usine, ou à sa fenêtre, à l’étage. De là tombait, sans crier gare, la sentence : Tous des chefs, tous des gradés chez vous ! Allez sacque d’ins. Allez, au travail. Ti l’commandant, va chercher le râteau, et ti rola, oui ti le général, un siau d’eau. Et ti l’colonel, prind l’beche, et c’est n’in grave si cha va vite...

Le seul moment où il ne disait pas un mot, c’était la nuit. Comme nous, il était asthmatique, on se regardait parfois, chacun à sa fenêtre, avec un geste d’impuissance. Raymond avait reconstitué sa ferme à Hautmont : il élevait des poules, des canards, des lapins, entretenait son jardin, comme s’il ne l’avait jamais quittée. Il n’était pas avare de ses conseils, s’agaçait quand le geste n’était pas assuré, s’émerveillait quand les légumes poussaient. Tu seras content en hiver quand ça chra dins t’n assiette.

Il ne fallait pas manquer la cérémonie, stupéfiante, quand il s’emparait d’un canard, posait sa tête sur un billot et d’un coup sec lui tranchait le cou. Il lâchait le canard qui courait dans tous les sens, corps fou qui finissait par s’épuiser. Posée sur le rebord de la fenêtre, la radio, son à fond, passait les chansons. Le canard courait, et Sylvie Vartan rêvait – Ce soir je serai la plus belle pour aller danser. Raymond ramassait le canard enfin inerte, revenait triomphant, les yeux brillants, sans doute à l’idée du repas à venir et lançait : À l’attaque ! Il fallait le plumer, le découper. Il était à son affaire. Un seau d’eau pour disperser le sang, laver le couteau et la hache, et la vie reprenait. Et i, tirola, t’iro pas m’acquater du tabac ? Et toi là, tu n’irais pas m’acheter du tabac ?

*

L’hiver 1963 a été l’un des plus rudes que la France ait connus. La neige était abondante, il fallait dégager chaque jour les entrées, l’accès aux maisons. Tout le reste, même les routes, c’était une immense couverture blanche. On était en bottes, et il fallait cercler le haut d’un bout de ficelle pour empêcher la neige d’y pénétrer. Il faisait tellement froid qu’on les prenait une taille au-dessus pour pouvoir enfiler deux paires de chaussettes. On regardait le dernier-né, presque un an jour pour jour après le cessez-le-feu, Farhet : le chanceux, bien blotti dans son berceau, il n’avait pas encore besoin de sortir.

La moitié de la famille souffrait d’asthme. Les crises arrivaient soudainement, duraient quelques jours ou quelques semaines. Un petit sifflement au début, puis l’enfer. On appelait le docteur, il arrivait avec son gros cartable. Il examinait tout le monde, faisait plusieurs ordonnances, de longueur variable. On les déposait dans une boîte au magasin, et la pharmacie mutuelle de Maubeuge venait livrer, dans une 2 CV aménagée, les médicaments libérateurs. Sirops, cachets, suppositoires, cataplasmes. Tout ranger par malade. Écrire sur une feuille les prescriptions. Personne ne songeait à oublier de les prendre. L’addition se payait cher, et dans l’heure...

Le médecin donnait un cachet que je devais couper en deux, quand la crise montait. Ça tournait la tête, comme une ivresse soudaine. Instinctivement, je m’asseyais à terre, par peur de tomber, mais aussi parce que l’air y était plus frais. Il était facile de voir qui était asthmatique dans les maisons. Il suffisait de regarder qui était à sa fenêtre. De l’air frais, jusqu’au bout de la nuit. Aspirer par petites bouffées, ne pas retenir l’air trop longtemps, sinon c’était parti pour de longues quintes de toux. Attendre que ça passe. Ne pas trop bouger, inspirer lentement, expirer doucement, repérer le moment où la crise se déclenche, ou la retarder le plus longtemps possible. Attendre le petit matin, épuisé mais victorieux.

D’une maison à l’autre, on entendait les crises. Yamina se levait, descendait au salon pour laisser Korichi dormir un peu – il devait se lever à 5 heures quoi qu’il arrive, impossible d’arriver en retard à l’usine. On avait parfois de longues périodes sans crise, et puis cela revenait, sans prévenir. Pourquoi ? Humidité de l’automne, froid de l’hiver ? La pollution, dont personne ne parlait ? La génétique ? C’est de famille, entendait-on parfois, sans aller au-delà faute de connaissances.

J’avais une toute petite radio à pile, au son grésillant. Pour passer le temps, pour fuir le silence qui oppressait autant que les crises, j’écoutais les émissions jusqu’à minuit-1 heure. Je me posais la radio sur l’oreille – pas faire de bruit – et j’écoutais les chansons. Des chansons d’amour un peu désespérées, mais elles parlaient de nos nuits. Comme Petula Clark, qui pleurait que ses nuits n’en finissaient plus, qu’elle voudrait juste dormir. Ou Adamo, la nuit je deviens fou, qu’il chantait. Le sommeil finissait par me surprendre, alors je dormais debout, littéralement, appuyé sur le rebord de la fenêtre.

Quand les crises étaient trop fortes, trop longues, Korichi entrait dans un cycle d’activité ponctué d’arrêts maladie dont il n’allait jamais sortir. Peu à peu, une bronchite chronique s’installa, avec des répercussions sur son cœur, qui se dilatait. Yamina était là chaque matin à notre lever, à préparer le petit déjeuner, à nous faire rire, comme si de rien était.

Je m’intéressais à un médicament qui tenait la vedette – tout le monde en prenait –, les suppositoires Théophylline Bruneau Barbital. Parce qu’ils calmaient les crises, et parce qu’ils étaient conditionnés dans une jolie boîte en carton jaune et marron qui s’ouvrait et se refermait facilement. J’en avais conservé deux boîtes. Dans l’une, je déposais mes petites économies. Dans l’autre, je rangeais les bons points récoltés à l’école. Avec dix bons points, on avait une image. Une image ! Tant d’efforts pour un bout de papier ridicule. Et ça marchait. Car l’image, ça donnait un statut à l’école. On pouvait les échanger contre un sac de billes, et le copain allait se targuer auprès de ses parents d’être un bon élève. Je cachais ces boîtes sous mon matelas. Et tout le monde feignait d’ignorer leur existence... Je prenais ma boîte de pièces pour faire les courses. S’il fallait compléter, j’y puisais. Si le compte était bon, je subtilisais quelques centimes et rendais le reste de la monnaie à Yamina. Il fallait être stratège et garder assez d’argent pour le cadeau de la Fête des Mères en mai, un tablier neuf avec des fleurs ou, les grandes années, un collier avec des cœurs, acheté en cachette au marché.

*

Quarante jours après la fête de l’Aïd, qui marque la fin du Ramadan, tous les musulmans se lancent dans la course aux moutons. Il faut absolument en trouver un, idéalement un bélier, pour l’immoler en hommage au sacrifice d’Abraham, qui a accepté de perdre son fils en témoignage de la foi qu’il portait en Dieu.

Dans les pays musulmans, des centaines de milliers, des millions de moutons sont égorgés le même matin, après la prière. Sacrifiés en pleine rue, avec le sang qui coule à flots dans les ruelles, dans la joie et la ferveur. Il n’en va pas de même en France... Trouver un mouton, c’était, si on peut dire, la croix et la bannière. Écumer les fermes, négocier avec l’éleveur qui en ferait son gras. Puis il fallait transporter clandestinement la bête à la maison. Dans les voitures, c’était toujours la même histoire : deux hommes devant, trois enfants derrière, le mouton ligoté à leurs pieds. Quelle odeur, quel calvaire ! À destination, la route dégagée de tout témoin gênant – une dénonciation est si vite arrivée –, il fallait décharger le mouton, le libérer de ses liens mais l’arrimer pour qu’il ne s’échappe pas. Combien de fois avait-on vu des hommes à bout de souffle, coursant un mouton dans la nuit noire à travers les rues, se fiant aux bêlements !

Les gendarmes savaient tout cela, évidemment. Et connaissaient les dates des célébrations religieuses. Un jeu d’enfant, pour eux, que de faire la tournée des foyers habités par les immigrés, verbaliser, confisquer.

En ce mois de mai 1964, dans la cave de la maison, deux moutons patientaient en vue de leur libération prochaine. Un regard grillagé leur permettait de respirer l’air doux du printemps. L’un appartenait à des amis de la famille résidant en appartement. Ces moutons avaient été acquis au prix de lentes économies pour les uns, d’un endettement à taux d’usure pour les autres. L’Aïd el-Kébir, cette année-là, c’était aussi le symbole de la fin de l’hiver rude, noir, glacial qui avait endolori et les corps et les âmes.

Vaquant à nos occupations dans la petite cour, on ne les a pas vus arriver. Deux gendarmes, képi sur le chef, matraque et pistolet à la ceinture, chaussures noires bien cirées. Sympathiques, débonnaires, souriants, comme des amis qui passent à l’improviste.

— Tout va bien, chef ?

— Ça va, ça va, bredouilla Korichi.

— Ils sont beaux les enfants, ils vont à l’école au moins ? s’inquiéta l’un des gendarmes en fronçant les sourcils.

— Oui, lui, à la grande école maintenant

— C’est bientôt la grande fête, non ?

— Oui, oui, demain, Inch’Allah.

— Vous avez acheté un mouton pour la fête ? C’est bon le mouton, surtout en méchoui, hein ?

— Non, non, interdit les moutons, pas de mouton ici.

L’un des moutons se dit qu’il tenait peut-être là la chance de sa vie. Il bêla de tout son soûl, bientôt imité par son congénère, narguant Abraham, les traditions, le méchoui, les convenances, se rangeant égoïstement du côté de l’ordre établi.

— Pas de mouton ?

— ...

— Bon, on va vous prendre les moutons, vous adresser une amende, et vous serez convoqué au tribunal. Un mouton, c’est grave, mais deux moutons, vous risquez la prison !

Tous les visages étaient maintenant blêmes. La prison !

— Bon, on va prendre un café, chef ?

— Oui oui, s’empressa de répondre Korichi.

Le mot-clé avait été prononcé. CAFÉ ! En arabe, kawa avait deux sens. Littéralement, il s’agissait du breuvage noir. Et symboliquement, tout le monde comprenait qu’il fallait glisser une pièce ou un billet pour arranger une affaire.

— Bon, l’amende c’est cinquante francs par mouton, donc ça nous fait cent francs pour les deux. Cinquante francs plus cinquante francs, ça fait bien cent francs ? demanda l’un des gendarmes à son collègue.

— Je n’ai pas cent francs, moi.

— C’est ennuyeux. Vous risquez la prison !

Yamina alla chercher le gros porte-monnaie où se nichait toute la fortune du moment. Et déversa son contenu sur la table. Le gendarme compta les pièces.

— Onze francs cinquante-huit. Ce n’est pas assez. Il faut cent francs.

Korichi et Yamina ouvrirent spontanément leurs mains pour signifier qu’ils n’avaient pas un centime de plus.

— Ce n’est pas assez. Il faut demander à votre famille, à vos amis.

Yamina me lança un regard implorant. Va chercher ta petite boîte, oulidi.

Ma petite boîte, celle où je rangeais mes économies, un centime par-ci, deux centimes par-là, que je récupérais en récompense des courses que je faisais pour la maison, ou pour les voisins. Cela faisait tout de même quelques francs.

J’allai chercher la boîte. Yamina l’ouvrit et la renversa sur la table. Tant pis pour la Fête des Mères, ni tablier ni bijou en forme de cœur cette année. Les gendarmes firent une grimace, regroupèrent toutes les pièces et les mirent dans la grande poche de leur veste. Dans un silence général, nous tétanisés par la perspective de la prison, eux déçus du maigre pactole.

— Bon, ce n’est pas assez. Demain, on reviendra. Il faut préparer cent francs. Sinon, c’est la prison.

Le lendemain, ils repassèrent. Ils empochèrent les vingt francs qu’on avait accumulés et repartirent. Sans se donner la peine de boire un café. Dans la cour, la vie a repris, on a continué à jouer aux gendarmes et aux voleurs.

*

Au café, on était content de la tournure que prenaient les choses en Algérie. Ben Bella, le président, présentait bien, le monde entier était à ses pieds, quelle fierté ! Il y avait bien cette bisbille avec le Maroc, mais Ben Bella avait envoyé le maigrichon qui était toujours à côté de lui, Boumediene, le chef des armées, ça allait calmer tout le monde. La grande armée algérienne se massait aux frontières, Hassan II n’allait pas détruire son pays pour un bout de désert. C’est beau le Maroc il paraît – pas aussi beau que chez nous, attention ! Faut pas exagérer, attention ! Et ce sont nos frères, les Marocains, on ne va pas se faire la guerre pour du sable.

Mais la conversation du jour, c’était la mort ahurissante de Kennedy. Une balle en pleine tête, en pleine rue, devant tout le monde. Antar, le patron du café, raconta la scène comme s’il y avait assisté : Le tireur, il a gardé son calme, il aurait pu tirer avant, et même plusieurs fois. Non, il a gardé son calme. Une balle, et le président du plus grand pays du monde était à terre.

D’une table à l’autre, on rivalisait d’hypothèses. Hamza lança : Moi, je sais qui a fait le coup. Il ménagea le suspense par un silence, leva les yeux au plafond en signe de profonde réflexion, leva trois doigts et dégaina : Ce sont les Français qui ont tué Kennedy.

La salle replongea dans le brouhaha. Ne réponds pas, dit Mahmoud de la table voisine, il est fatigué, meskin, le pauvre, il fait trop d’heures supplémentaires.

— Tu veux dire qu’il boit trop de thé rouge, vous m’avez compris ?

— Oui, on t’a compris.

— Je vais vous expliquer, reprit Hamza. Kennedy, il a soutenu notre indépendance, publiquement, il a même envoyé des armes au FLN. Il a dit : Tous les peuples doivent être libres. Si vous aviez vu la tête de di Goule ! La France et l’Amérique ont failli être en guerre, à cause de nous. El mouhim, bref, c’est l’OAS qui a tué Kennedy. Ils savent faire, ils ont tué tellement de gens, ils ont failli tuer di Goule...

De Gaulle, on baissait toujours la voix en prononçant son nom – peut-être que la police écoute, ils t’emmènent direct en prison si tu dis du mal de leur président. De Gaulle était celui qui nous avait fait la guerre, qui avait tué tant des nôtres, ravagé tant de villages au napalm. C’est lui qui avait dit aux pieds-noirs : « Je vous ai compris », et les Français d’Alger étaient contents. Personne n’avait compris que de Gaulle pensait le contraire, qu’il fallait accorder l’indépendance, que le temps des colonies était révolu.

Tu n’y es pas, de Gaulle a pris sa décision quand il a rencontré des Algériens. Il s’est dit : Ils sont trop intelligents pour moi, ils sont trop fiers, je n’y arriverai jamais. Faut pas oublier que c’est un général et que les militaires, ils n’aiment pas perdre les guerres. Alors il a mis son chapeau de général, il a dit : Nous avons gagné la guerre, je vous donne l’indépendance, et il est parti. Dans le fond il aurait pu être algérien, ce de Gaulle.

*

À la maison, la télévision était constamment allumée. De la musique, les informations, les émissions, de midi à minuit. Elle restait allumée même lorsque n’était diffusée que la mire, avec une horloge dont l’aiguille des secondes tournait. On mangeait, on travaillait, on sortait, on revenait, elle était toujours là, quoi qu’il arrive, rassurante comme un membre de la famille qui radote pendant des heures. On y jetait un œil, on tendait parfois l’oreille. Mobilisation générale aux mots-clés : étranger, algérien, Algérie, police. Des rumeurs, constantes, jamais confirmées, jamais démenties, prêtaient au gouvernement un vaste plan d’expulsion. Vous avez voulu votre indépendance ? Eh bien retournez dans votre pays maintenant.

Les aînés avaient la lourde tâche de traduire les informations.

Smhet trangia. J’ai entendu de Gaulle parler des étrangers, disait Korichi.

— Non, il parle de la politique étrangère de la France.

— Il a une nouvelle politique pour les étrangers ?

— Non, il parle de la France. La France, ce n’est pas les étrangers.

— De Gaulle prépare quelque chose, c’est sûr. Écoute bien, écoute bien ! Il faut qu’on ait le temps de préparer les valises. On ne sait jamais. À l’usine, ils disent qu’ils viennent nous expulser la nuit, pendant qu’on dort.

Cette angoisse devait durer des années, entretenue pour que les immigrés se tiennent à carreau. Et puis taper sur les étrangers ça ne coûte rien, ça fait toujours plaisir à ceux qui ne savent pas à qui s’en prendre pour soigner leur mal-être. L’épée de Damoclès, c’était cette nouvelle carte de résidence, d’une durée d’un ou trois ans.

À l’usine, il y avait quelques Polonais ; ils avaient été mineurs du côté de Lens. Ils ne parlaient pas beaucoup, tête au carré dans un corps massif. L’un d’eux toussait souvent, le plus discrètement possible pour éviter d’aller à l’infirmerie car là, Dieu seul sait le sort qui lui serait réservé. On voyait bien qu’il crachait noir, c’était bizarre comme maladie, on savait juste qu’il ne fallait pas cracher rouge, là ça pouvait être grave.

L’un des plus âgés aimait raconter son histoire : J’étais jeune, mon travail était très dur à la mine, quand on rentrait on se lavait pendant une heure mais on n’arrivait pas à retirer la couleur du charbon sur la peau. En hiver, quand on descendait dans le puits le matin il faisait nuit noire, et quand on remontait le soir il faisait nuit noire, et dans la mine il faisait nuit noire. Notre vie, c’était une longue nuit. Et puis un jour on a fait grève, répétait-il en bombant le torse, on n’en pouvait plus, on avait le dos cassé, on mangeait à peine à notre faim. On a fait la grève, les gens du syndicat avaient organisé une caisse et nous donnaient du pain. Et puis la police est arrivée, beaucoup de policiers, certains étaient à cheval. Ils ont dit : Vous avez deux jours pour préparer vos affaires, pas plus de trente kilos par famille. Deux jours plus tard, ils nous ont mis dans un train pour la Pologne. On avait tout perdu. On avait quitté la misère de la mine pour retrouver la misère en Pologne.

Les ouvriers immigrés restaient songeurs. Et s’ils avaient deux jours pour faire leurs bagages ?

*

Korichi était de plus en plus malade. Sa bronchite empirait, et à chaque fois l’infirmière de l’usine le renvoyait à la maison. Il détestait ça, se sentait humilié. Ses quintes de toux interminables provoquaient le silence dans la maison. Quand cela se calmait, on guettait le moment où ça allait recommencer.

Korichi à la maison, on savait ce que cela voulait dire. Pas de quinzaine – la paye, qui était versée toutes les deux semaines.

Pendant des années, un petit carnet de comptes déterminait ce que nous allions manger, acheter, rembourser. Sur une page figurait la liste des dettes : les crédits à payer obligatoirement, comme ceux de la télévision, de la machine à essorer le linge ou des meubles. S’ensuivaient les emprunts aux amis, avec la date convenue – certains exigeaient la restitution en temps et en heure, tandis qu’avec d’autres on pouvait négocier un délai, tout dépendait du caractère du créancier, de sa supposée aisance, mais aussi de notre honneur, car il était honteux de ne pouvoir rembourser. Avec Yamina, nous passions tout cela en revue, dans la bonne humeur car elle ne pouvait s’empêcher d’imiter les uns et les autres, imaginant leurs réactions...

Quand la petite boîte d’économies était vide, quand le porte-monnaie rendait l’âme, il fallait pourvoir au repas du soir. Après l’école, on bâtissait le plan d’attaque : un gros pain, deux litres de lait, du beurre. Il restait un fond de Banania : cela ferait un excellent repas. Il fallait juste trouver l’argent pour payer.

Souvent, j’allais voir ma « tante » Fatma :

— Bonjour hamti !

— Qu’est-ce qui t’amène ?

— Je voulais juste savoir si Nordine avait besoin d’aide pour ses devoirs.

— Ah oui, c’est gentil. Tu es un bon garçon. Et qu’est-ce que vous mangez ce soir ?

— Ouh là là, je dois aller au magasin, j’ai oublié le porte-monnaie. Mon père ne va pas être content. Tu me donnes cinq francs, je te les rends demain ?

Tous les enfants étaient lavés, en pyjama, autour de la table. Lait chaud, belles tartines beurrées, une cuillerée à café de chocolat chacun, la télévision. Et Yamina de gronder : C’est la dernière fois qu’on fait ça. C’est pour le matin, ça, pourquoi vous réclamez toujours du lait au chocolat ? Demain, contents ou pas contents, on fera des frites avec de la viande. Samedi tchicha avec de la viande, et dimanche couscous avec de la viande...

Le programme était posé. J’irais voir Amar, il paraît qu’il fait des heures supplémentaires, et aussi Fatima, on dit qu’ils ne mangent pas le soir, elle doit avoir des économies. Je notais sur le carnet : « Voir Amar et Fatima. 10 francs ».

De quoi tenir jusqu’à la prochaine quinzaine.

*

Tous les soirs, avant de m’endormir, je faisais la même prière : Mon Dieu, merci, je n’ai pas d’asthme, ou, variante : Mon Dieu, fais que l’asthme parte. La prière se terminait toujours par : Je voudrais bien avoir un ballon de foot en cuir.

C’était hors de prix. Ceux qui en avaient un dans le quartier étaient de vrais caïds. Ils pouvaient composer les équipes à leur guise, commencer et finir les parties quand bon leur semblait. Le samedi après-midi, on allait rue de la Gare, au magasin Cabanon. Dans la vitrine trônaient des chaussures avec des crampons. Et des chaussettes qui montent jusqu’aux genoux, tricolores. Et des gants pour les gardiens. Quelquefois, on entrait dans le magasin : C’est combien, monsieur, les chaussures à crampons ?

— Les fixes ou les dévissables ?

Les prix donnaient le tournis. Penser à ajouter les crampons dévissables à la prière. Vu le montant, seul Dieu peut faire quelque chose.

Tout le monde ne parlait que de Pelé. Certes, c’était un phénomène, mais notre idole, c’était Eusébio, qui évoluait au Benfica, au Portugal. Un vrai héros : lui seul pouvait sauver une partie désespérée. Devant le but, son pied ne tremblait pas. On le surnommait le Roi, ce qui agaçait les partisans de Pelé. Par mansuétude, on laissa le titre au Brésilien, car Eusébio avait un nouveau surnom : la Panthère noire. Avec élégance, agilité, il fondait sur le but, ne laissait aucune chance au malheureux gardien, éliminant même à lui tout seul le Brésil en Coupe du monde.

« Virevolter comme un papillon, piquer comme une abeille. » Il faut que j’écrive cette phrase dans mon carnet. Comment peut-on inventer d’aussi belles choses, des mots aussi puissants, qui vous laissent complètement sonnés ? C’est normal, venant de Cassius Clay, l’autre panthère noire, notre autre idole. À la télévision, on le voyait hurler, humilier ses adversaires, il ne boxait pas, il dansait, il jouait, il s’amusait. Puis, à un moment, un crochet du gauche et l’autre était à terre. La radio criait : Cassius Clay est à nouveau champion du monde ! Évidemment, quel imbécile ce journaliste, peut-il en être autrement ?

Et puis un jour, à la télévision, on l’a vu parler calmement, ce n’était pas normal. Je ne suis plus Cassius Clay, je ne suis plus un esclave, je me convertis à l’islam, je suis un homme libre, je suis maintenant Mohamed Ali...

On ne savait qu’en penser. Dans notre petit monde, musulman égale arabe, arabe égale musulman. C’était simple. Mais un Américain musulman, ça ne sonnait pas bien à l’oreille. D’ailleurs, ici, les Français faisaient comme s’ils n’avaient rien entendu, et continuaient à l’appeler Cassius Clay. Noir, musulman, champion du monde. C’était too much, comme ils disent là-bas. On pouvait être musulman et gagner une guerre, on pouvait être noir et être champion du monde. Ça laissait songeur, ça ouvrait des perspectives. Tout est possible, il suffit de le vouloir. Le vouloir, et se battre pour cela.

Les deux panthères noires, nos héros, avaient cette volonté. Comment avaient-ils appris ? Qui les avait aidés ? Il faut trouver sa force là où elle est. Eusébio, c’était ses pieds. Mohamed Ali, ses poings. Et nous, d’où allait venir notre force ?

De Yamina. Chaque jour, au fil de l’eau, elle distillait à ses enfants des paroles qui donnaient de la force. Un moment de découragement, une mauvaise nouvelle, une saute d’humeur ? N’oubliez pas vos bonheurs passés. Ils sont là, en vous, personne ne vous les retirera. N’oubliez pas vos bonheurs passés, et ceux à venir, surtout dans les heures grises, même dans les jours noirs. Le soleil finit toujours par se lever. Ne vous découragez pas quand un obstacle, un empêchement surgissent. Qui sait le malheur que vous auriez trouvé sur ce chemin ? Derrière chaque obstacle, il y a un bonheur. Soyez heureux de rencontrer un obstacle, c’est Dieu qui intervient pour vous. Allez-vous vous plaindre que Dieu vous aide ? Relevez la tête, souriez à ce qui vous arrive, car de bonnes choses vont vous arriver, je le sais. À condition que vous souriiez à la vie. Et si Dieu est avec vous, vous serez invincibles.

Voilà donc le secret d’Eusébio et de Mohamed Ali. Dieu les avait rendus invincibles, parce qu’ils souriaient à la vie. Dans mon petit carnet, j’ai noté : Ne pas oublier, le matin, de sourire à la vie.

*

On n’imagine pas à quel point un simple paquet peut changer une vie.

Le journal régional La Voix du Nord avait inventé une opération, le « Noël des Déshérités », qui préparait des colis pour les foyers dits nécessiteux. C’est l’assistante sociale qui fournissait les noms et les adresses, en toute discrétion. Et un jour, bravant les frimas de décembre, quelqu’un venait frapper à la porte et nous remettait le colis en lançant : Joyeux Noël !

Noël était une fête chrétienne, sans doute joyeuse partout ailleurs, puisque tout le monde le répétait. Mais chez nous, c’était le jour le plus triste de l’année. Pas de sapin, pas de guirlandes, pas de festin, pas de cadeaux au réveil. On savait bien qu’il y avait tout cela chez les autres. Mais chez nous, on n’y faisait pas même allusion. C’était la fête des Français, et depuis le 19 mars 1962 on n’était plus français, si tant est que nous l’ayons été un jour.

Ce paquet, déposé par le monsieur de La Voix du Nord, c’était mystérieux. On l’ouvrait avec précaution et méfiance. Et s’il contenait une bombe ? Après tout, la guerre n’était pas si lointaine, et en Algérie, il n’y a pas deux ans, des appartements, des maisons, des commerces étaient plastiqués. Et à l’usine, les ouvriers français s’amusaient à lancer des têtes de cochon sur leurs collègues immigrés, quand ce n’était pas un morceau de jambon dans la gamelle, la rendant ainsi immangeable. Mon Dieu que c’était drôle...

Rien de tout ça dans le colis. Une petite brioche par enfant, des petits jouets, des conserves – on gardait les sardines, le pâté était illico donné à Raymond. Et puis des livres, pour les enfants en âge de lire. Le Club des cinq, Fido chien de berger. Fido, mon premier livre, mon ami, mon compagnon des jours gris, qui m’a emmené vivre des aventures palpitantes dans la montagne. J’étais Jeannot, le berger, séparé de son chien adoré, qui faisait tout pour le retrouver. Fido je l’ai lu dix fois, vingt fois, indifférent à la neige qui tombe dehors, aux appels répétés pour le dîner, prisonnier de ma bulle, impatient de connaître la suite, sachant pourtant ce qu’il adviendrait, capable de déclamer chaque réplique au mot près. C’était un bonheur sans cesse renouvelé. Je le rangeais avec précaution dans l’armoire, le couvant des yeux, le rassurant – Ne t’en fais pas je reviens, toi mon livre, on est amis pour la vie, comme Jeannot et Fido.

Chaque mois de décembre, on attendait donc le colis du Noël des Déshérités, on se débarrassait des brioches, et on découvrait avec gourmandise les nouveaux livres. Chacun le sien. Pas question de le prêter, on le cachait. Et puis, des regards en coin – Il est bien ton livre ? Ça raconte quoi ? On finissait par les laisser traîner, on prenait ceux des autres, les lisait en douce, on les reniflait comme les chiens qui cherchent des truffes dans les sous-bois, on ne savait plus où donner de la tête. Le Club des cinq, Les Malheurs de Sophie, Les Petites Filles modèles, Les Vacances. Ces trois derniers étaient des livres de la comtesse de Ségur, notre idole, quelle vie elle avait eue pour écrire d’aussi beaux romans, rencontrer tous ces personnages, vivre d’aussi belles aventures !

Belkacem notre cousin, qui venait d’arriver d’Algérie, avait été embauché à la menuiserie Hulin. Il rapporta quelques planches, quelques clous, et nous fabriqua une bibliothèque qu’on fixa au mur de la chambre. Elle resta là quelques années, avant qu’elle ne s’écroule sous le poids des livres et des dictionnaires. Dans la maison, on avait attrapé le virus de la lecture, et chaque mois, quand on touchait les allocations familiales, quelques francs étaient réservés à l’achat d’un livre. Yamina faisait mine de surestimer le prix, et on s’empressait d’en acheter deux, voire trois.

Je vous pardonnerai tout sauf de mal vous conduire à l’école, c’est ce qu’elle disait. Achetez des livres et, pour le reste, Dieu pourvoira.

*

Le temps passait, narguant les rêves bien ancrés. Dès le jeudi, on prenait connaissance des courses dans le journal. Les chevaux avaient souvent des noms originaux, et quelquefois on choisissait leur numéro simplement parce que leur nom sonnait bien à l’oreille. Puis, pour les grandes courses, on regardait qui étaient les jockeys. On retenait d’emblée Yves Saint-Martin, la grande star. On étudiait les pronostics, surtout ceux de RTL. Et par-dessus tout on écoutait religieusement Léon Zitrone, le grand manitou des hippodromes. Un mot de lui, et la cote du cheval explosait.

Le dimanche matin, on essayait de retrouver les numéros retenus sur la feuille rendue illisible par les ratures. Et on descendait en ville, trente minutes de marche, les tickets bien poinçonnés, l’argent bien calé au fond de la poche, pour les valider avant l’heure de fermeture du PMU. Alors commençait l’attente, jusqu’à 16 heures, 17 heures. Là, on écoutait Léon Zitrone commenter la course, parlant de plus en plus vite, s’enflammant dans la dernière ligne droite, sa voix déraillant, hurlant les numéros et les casaques, triomphant quand ses favoris avaient gagné, s’interrogeant sur les outsiders, estimant les gains. Et puis parfois on ne savait pas qui avait gagné. Photo ! Il y a photo ! Il fallait attendre le verdict du juge de la course, la tension était à son comble.

Oui, c’est l’As qui est en tête, je vous l’avais bien dit. Ici Longchamp, à vous Cognacq-Jay.

C’est par cette phrase que s’évanouissaient, dimanche après dimanche, les rêves du jour. Au silence pesant qui suivait, on savait qu’on ne ferait pas les valises cette semaine. On attendrait le jeudi suivant, on ouvrirait le journal et Korichi dirait : Vas-y fiston, dis-moi les chevaux.

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Korichi s’était mis au jardin, cultivant radis, courgettes, tomates, laitues, haricots et même des citrouilles qu’on regardait pousser jusqu’à devenir énormes. Et bien sûr, il soignait le carré magique où s’épanouissait la menthe. Il avait rafistolé une garenne, on avait maintenant des lapins en plus des poules. On leur donnait les épluchures et les restes des repas, et on allait chercher les œufs pondus du matin en prenant garde à ne pas se prendre un coup de bec sur la main. Quatre, cinq œufs, quelques pommes de terre, un bon pain chaud, et le festin était assuré pour midi.

Tout le monde cultivait désormais son lopin de terre, qui celui de la maison, qui celui octroyé par l’usine. Les déracinés s’enracinaient, sans le savoir, sans le vouloir, par la force des choses, juste en plantant des graines qui fleuriraient à la prochaine saison. Et ainsi passaient les mois. Les enfants allaient à l’école, aucun ne mourrait cette année, on irait acheter un nouveau canapé, et des lits pour les enfants. Aux beaux jours, on tapisserait la grande pièce, elle en avait bien besoin, il faudrait commander du charbon pour l’hiver, et rhabiller les petits avec des vêtements plus chauds, aller au marché, on aurait bien besoin d’une nouvelle marmite, on prendrait des pommes et peut-être une orange ou deux. Yamina choisirait aussi du tissu, pour elle et pour sa sœur, la couturière en ferait des belles robes pour les jours de fête. On passerait au Minifix, sorte de Monoprix avec de beaux rayons, des objets bien rangés, des draps et des rideaux magnifiques. C’est combien le moulin à café ? Ah... La prochaine fois, d’accord, oui d’accord. Dimanche, on jouera au tiercé, et si on gagne on achètera des disques, ou des livres, ou une mobylette. Ou des billets de bateau.

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Pour Yamina, le jour du marché était son jour de récréation, même pour deux heures : elle verrait ses amies qui habitaient d’autres quartiers, elle les inviterait au café, et peut-être qu’elle serait invitée à une fête, de quoi revenir d’un pas léger.

Un jour, au marché, Yamina hésitait entre deux tissus. Pour mieux éprouver leur qualité, elle avait posé le porte-monnaie qui contenait toute notre fortune – le monsieur des allocations familiales était passé ce matin. On verra une autre fois, dit-elle en reprenant son sac. Encore un tour, pour acheter des tomates, et des poivrons et des œufs – On pourrait faire une chekchouka, qu’en penses-tu, tu aimes ça, non ? – et après on rentre.

Au moment de payer, impossible de retrouver le porte-monnaie. On a refait tous les marchands, pas de trace. C’était une catastrophe, Korichi serait furieux. Yamina était livide, ses mains tremblaient. Un des commerçants lança : Allez porter plainte au commissariat, la police devrait venir plus souvent, il y a des voleurs, si c’est pas malheureux.

Yamina avançait, le souffle court, parlant toute seule : Maudite sois-tu, et les enfants, que vont-ils manger ? On va encore être obligés d’emprunter, et Korichi va devoir travailler encore plus, déjà qu’il n’en peut plus, pauvre de moi, pauvre de nous, quel malheur, oui je suis maudite, que la honte soit sur moi.

Au commissariat, le policier de garde nous accueillit avec bienveillance. Il demanda une description précise du porte-monnaie, et le montant exact de son contenu. J’avais tout ça en tête. Dis-leur que c’est l’argent des enfants, ordonna Yamina, les larmes aux yeux.

Très bien, cela correspond. Le voici.

Une âme charitable l’avait rapporté. C’était un miracle.

Mon cœur va s’arrêter, dit Yamina. Qu’il soit béni, lui et toutes les générations à venir, que Dieu bénisse tous ses ancêtres, et, joignant ses deux mains, elle L’implora de les accueillir tout près de Lui, quoi qu’ils aient fait de leur vivant. Tu vois ils auraient pu garder les cinq cents francs, ils ont perdu ça, mais gagné le paradis dans l’autre monde. Ils ont été honnêtes, oh mon Dieu, retire-leur tous les obstacles qu’ils auront sur leur chemin, réalise tous leurs rêves, fais couler des rivières de miel près de chez eux, donne-leur l’abondance, la richesse et la santé.

Elle essuya furtivement ses larmes, cala le porte-monnaie au fond de son sac et le serra violemment contre elle. Reste à côté de moi, oulidi, ouvre les yeux si on veut nous le voler. Allez, on rentre ! Ne dis rien à ton père, à quoi ça servirait, ça l’inquiéterait pour pas grand-chose, parce que finalement c’est comme s’il ne s’était rien passé. Vendredi on fera un sadaka, une offrande, on tuera une poule on donnera à manger à des malheureux. Attends, retourne au commissariat.

— Mais pourquoi ?

— On a oublié de dire merci au boulici, au policier, il aurait pu le garder pour lui.

*

Le docteur plaça Yamina sur un fauteuil, prit une lampe et examina longuement son œil.

— Alors, qu’est-ce qui vous arrive ?

— Maman a vu un éclair dans l’œil, qui l’a éblouie, et depuis elle a un voile noir devant l’œil gauche, elle ne voit plus rien.

Le docteur fronça les sourcils. C’est un décollement de la rétine. Il faut opérer rapidement, sinon elle risque de devenir aveugle.

Le docteur téléphona puis raccrocha. Le professeur François, au grand hôpital de Lille, va vous opérer demain. Il faut partir maintenant. Je commande une ambulance.

Une demi-heure plus tard, Yamina partait vers la grande ville. Korichi et moi avons pris le bus pour rentrer à la maison. Le ciel nous était tombé sur la tête.

Où est maman ? Pas une heure sans que l’un des sept enfants que comptait maintenant la famille ne pose la question. Au lever, le matin, le midi, le soir, au coucher. Elle revient quand ?

— Bientôt, bientôt, répétait Korichi, en préparant avec maladresse les repas et les biberons pour Mustapha, un an, Kader, deux ans, Farhet, trois ans, Nadir, quatre ans... Il n’avait aucun répit, même pas l’école, on était en juillet. Les grands, dix et douze ans, s’occupaient des petits, qui étaient anormalement sages. Ils sentaient bien que quelque chose ne tournait pas rond. Les repas étaient immangeables, trop salés et pimentés, les merguez calcinées. Du riz tous les jours.

Et puis Korichi se reprit. Je vais au marché, annonça-t-il, ne sortez pas de la maison.

Il revint bientôt les bras chargés de légumes et de fruits. Il mobilisa ses talents de cuisinier, du temps où il était célibataire, rue de la Providence. Il fit frire les tomates, les courgettes et les poivrons dans un bain d’huile, et le riz était cuit à point. Un vrai festin. Puis il éplucha deux oranges et en donna un quartier à chaque enfant.

Allez jouer dans la cour !

Puis il s’attaqua à la vaisselle. Il regarda l’horloge. 13 heures. Il était temps de partir pour l’usine.

Au bout d’une semaine, une dame se présenta. Je vais m’occuper des enfants, dit-elle.

L’assistante sociale avait bien fait son travail. Cette aide maternelle faisait le ménage, préparait les repas, lavait les enfants. Nous l’observions d’un œil reconnaissant, mais distant. Oui, madame. Non, madame. Tous les enfants étaient devenus très polis, la dame nous avait appris les bonnes manières, on ne discutait pas, on ne riait pas, on était sages. On ne devait pas parler la bouche pleine, et il fallait se tenir droit. Et même qu’on devait demander la parole, et attendre un signe de la tête pour s’exprimer, que tout le monde soit à table pour commencer à manger. Ce n’était pas une vie. Où est maman ?

Yamina restait alitée, à l’hôpital de Lille. Le samedi, Korichi et moi sommes allés la voir, en train. Elle portait une paire de lunettes comme celles des nageurs, mais noires. Je lui ai pris la main.

Ah, oulidi. Mon fils, tu t’occupes bien de tes petits frères et de tes petites sœurs ? Parce que moi ici, hamdoullah, je suis bien. Je me repose, le temps passe vite. Tout le monde est gentil. On mange très bien. La maison ne me manque pas, c’est important la santé.

Jamais, sans doute, de sa vie Yamina n’avait proféré autant de mensonges en si peu de temps, en rafale, prisonnière de son optimisme sacré. Elle demanda des nouvelles de chaque enfant, dans l’ordre, surtout les derniers, des bébés. Elle s’inquiétait. Vous mangez à votre faim ? Vous êtes propres ? Il faut fermer les volets l’après-midi, il faut donner des biberons d’eau sucrée aux bébés, ils n’ont pas de diarrhée ? Non ? Vous les grands, il faut faire les lits et le ménage, il faut aider votre père : avec l’usine, ce n’est pas facile. Les voisines viennent vous aider, ou tante Fella ?

— Non, le ménage, c’est la dame qui le fait.

— La dame ? Quelle dame ? Appelle l’infirmière.

— Oui, madame ?

— Ça y est, je suis guérie, je vois bien, je vais rentrer maintenant.

— Non madame. Le professeur a dit un mois de repos complet, les yeux plongés dans le noir, sinon la rétine ne va pas se recoller. Sinon vous allez être aveugle toute votre vie. Encore trois semaines, ce n’est rien dans une vie. Vous voulez de l’eau ?

Yamina ruminait sa colère. Une dame dans sa maison, qui s’occupait de ses enfants ! Elle en venait presque à blasphémer, à maudire son sort, puis demandait pardon à Dieu.

Elle finit par retrouver son calme. Oui, tu as raison, ce n’est rien, trois semaines encore.

Autant dire une éternité, plongée dans les ténèbres, loin de ses enfants, avec une étrangère qui gérait sa maison.

C’est une épreuve que Dieu m’a envoyée, chaque obstacle a son bienfait, c’est pour me garder mes enfants. Je ne supporterais plus que le diable m’en prenne un autre, une maudite diarrhée et les petits anges partent en moins d’une semaine. Tu es sûr qu’ils n’ont pas la diarrhée ? Parce que la dame, elle s’en fiche, c’est une étrangère, peu importe que les enfants meurent, elle fait attention à ses mains, elle se maquille et elle rentre chez elle, je les ai vues.

— Non, maman, elle s’occupe bien de nous, elle est gentille.

— Ah, parce que je suis une mauvaise mère, je ne m’occupe pas de vous, moi ? Je vous ai tous portés dans mon ventre. Elle, elle n’a pas de kebda, l’amour d’une mère, qui reste éveillée la nuit à regarder son enfant respirer quand il a de la fièvre. Si c’est comme ça, eh bien je reste ici. Vous pouvez rentrer. Mais n’oublie pas de donner un biberon d’eau sucrée au bébé.

Au bout d’un mois, le professeur François consentit à libérer Yamina, à condition qu’elle observe un strict repos et qu’elle porte ses lunettes noires qui couvraient totalement ses yeux. L’ambulance s’arrêta devant la maison, on était tous là, intimidés. On lui tenait la main pour la guider. Elle appela chacun d’entre nous, oui maman, oui maman, je suis là, et alla palper les petits derniers dans le berceau ou la poussette.

— Vous devez être sages avec votre maman, comme je vous ai appris. Et vous, madame, il faut vous reposer, parce qu’avec sept enfants ce n’est pas facile.

— J’ai cinq enfants, comme ça, répondit Yamina, en lui montrant sa main. Tu peux rentrer chez toi maintenant, madame. Je suis là.

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