Si j'avais un franc

Abdelkrim Saifi · Chapitre 10 sur 11

Pages du PDF

Si j'avais un franc

8. Changer la vie

8

Changer la vie

 

10 mai 1981. 19 heures. Jean Daniel laissa retomber le combiné du téléphone. Tous les regards étaient fixés sur lui. Il esquissa un léger sourire, indéchiffrable, comme la Joconde, et reprit son attitude de sphinx.

Alors ? finit par lui demander Hector de Gallard.

— C’est bon, lâcha-t-il.

Les journalistes sortirent du bureau, ils savaient ce qu’ils avaient à faire, un numéro spécial, un numéro historique : François Mitterrand sera le prochain président de la République.

Dans la cour du Nouvel Observateur, rue d’Aboukir, avait été dressé un buffet fastueux, auquel personne n’avait touché hormis F. O. Giesbert, qui se tenait droit, le cheveu en panache – Tu devrais goûter ce saumon en croûte, c’est fameux. Il gardait son calme, tous les journalistes étaient aux quatre coins de Paris, pas lui, il allait écrire le papier de sa vie, et comme chaque semaine ce serait brillant, rédigé d’un trait, avec une telle facilité que c’en était écœurant.

J’avais lu et relu Le Temps qui reste, les mémoires de Jean Daniel. Je lui avais envoyé une longue lettre, quatre pages sans ratures, à la main, pour lui demander un stage d’une semaine. Cela m’aiderait peut-être à mieux préparer le concours de l’École supérieure de journalisme de Lille.

Oublie, me disaient les copains de la fac, cette école, c’est pire que Polytechnique.

Tout sauf l’école, répondait une voix intérieure.

Quelque temps plus tard, une lettre à en-tête du Nouvel Observateur arriva à la maison. Ne pas l’ouvrir. Attendre un peu. La poser sur la télé, comme les autres lettres. Que faire ? Se lever du pied droit ? Faire une prière ? Attendre un rayon de soleil ? Compter jusqu’à dix ?

Allez, ouvre-la, lança Yamina.

M. Jean Daniel vous accorde un stage de trois semaines. Vous serez logé à l’hôtel des Pyramides à Paris.

Tous ces gens qui n’étaient que des signatures et qui deviennent des visages. Jean Daniel qui dicte son éditorial à sa secrétaire en marchant de long en large dans son bureau, Delfeil de Ton qui se rassurait – Je suis dans un canard, je continue donc à canarder –, Bernard Guetta, le plus jeune, le plus curieux, Alain Chouffan, qui cultivait son accent pied-noir, Josette Alia, le port altier, qui commandait ses billets d’avion de façon à humer les humeurs du monde – Tu me prends un billet pour Alger, puis Damas, puis Bagdad, et au retour je voudrais faire une escale à Francfort. J’avais les yeux écarquillés du matin au soir, comme un enfant enfermé la nuit dans un magasin de bonbons.

Jean Daniel parlait peu, mais lançait le matin ce regard bienveillant qu’on reconnaît entre mille. Comme celui de M. Damien, de M. Briand ou d’Hervé Bourges, le directeur de l’École de journalisme de Lille.

— Je suis content que vous ayez eu le concours, l’Algérie a besoin de bons journalistes, n’est-ce pas ?

— Oui, monsieur Bourges.

— Je vous ai raconté quand l’OAS a plastiqué mon appartement ?

— Nooon...

Il adorait décrire son antre ravagé par la bombe, ah, l’Algérie, sa grande passion.

— Vous devriez lire Bourdieu, me suggéra-t-il. Parce que Nizan et Fanon, c’est fait je présume. La Distinction, un pavé rébarbatif, m’a fait gagner dix ans dans ma vie. Les codes, les comportements, les postures de leur monde, celui des bien-nés, sont décrits dans les moindres détails.

Hervé Bourges en rajoutait :

— Il ne suffit pas d’être bon, vous savez, il faut être parmi les meilleurs. Il faut savoir, et savoir se distinguer. Vous comprenez ?

Il m’a accordé de payer la scolarité par mensualités – Vous n’êtes pas français alors vous n’avez pas de bourse, c’est ça ? On vous enverra une facture en début de mois, cela vous va ?

Il n’a jamais rien envoyé.

— Comment il s’appelle ton directeur ? demanda Yamina. Je vais lui faire des dhaoui.

Les bénédictions ça n’était pas seulement pour ses enfants...

Les deux années à l’École sont passées dans un tourbillon permanent, un feu d’artifice de tous les jours, avec les meilleurs professeurs, les plus exigeants, qui nous emmenaient aussi haut qu’on pouvait monter. Maurice D., le directeur des études, corrigeait les papiers, pouvait rester une demi-heure sur une phrase, citait les grands auteurs. Inspirez-vous, ne soyez pas médiocres, vous le devez à vos lecteurs, à défaut de le devoir à vous-mêmes...

À la fin de mai 1981, il a bien fallu quitter l’École. Dehors, la vie nous attendait, elle serait merveilleuse, puisqu’on était maintenant des journalistes, ça donnait le vertige. La gauche avait gagné, les espoirs reprenaient des couleurs, et la vie nous disait : En avant !

*

Mitterrand l’avait promis, et avait tenu parole : changer la vie. Il a augmenté les allocations familiales de 50 %. À la maison, c’était l’été, dehors et dedans. Les allocs, notre principale source de revenus, ont fait un tel bond qu’on a rhabillé tout le monde pour la rentrée et qu’on a acheté un frigo neuf. Yamina sortait délicatement un billet de dix francs de son porte-monnaie – c’étaient les nouveaux billets tout neufs, Voltaire avait remplacé Berlioz – et disait : Va acheter du gruyère, sans préciser la quantité. C’est à ça qu’on reconnaît les gens riches.

Au café, Mitterrand est devenu l’ami des Algériens. Oublié le ministre de l’Intérieur de 1954, on se passait le journal, on l’examinait, même si on ne savait pas lire : Regarde, c’est écrit 10 ici. Le nouveau président avait tenu une autre promesse. On se pinçait pour y croire. Finies les menaces d’expulsion, on aurait tous une carte de résidence de dix ans. On n’aurait plus à aller chaque année au commissariat de police pour la renouveler, à s’humilier devant les menaces des policiers, à trembler à l’idée d’un refus inexpliqué, à l’angoisse de perdre son travail faute d’avoir le petit papier.

Mouloud posa son verre de thé sur la table. Il ne parlait pas souvent, alors, quand il fit un signe de la main, tout le monde l’écouta. Dans dix ans, je n’irai pas changer la carte. Dix ans ça suffit. Après, je rentre au bled, j’ai acheté un terrain, on a commencé les fondations de la maison. J’ai passé toute ma vie à l’usine, mes os sont cassés, ma femme pleure encore comme au premier jour. Je vais bientôt avoir cinquante ans, il faut que je profite. Les enfants, ils restent, ils partent, ils font ce qu’ils veulent, mais moi, dans dix ans, je serai parti. Baraket. Ça suffit.

*

À la sortie de l’École – la meilleure du monde, en avez-vous conscience ? insistait le directeur –, la promotion s’égailla dans les rédactions les plus prestigieuses, Europe 1, Le Monde, l’AFP, et dans les villes mythiques, Paris, Washington, Moscou, Londres. Il fallait juste tenter sa chance.

Faites vos classes sur le terrain et revenez me voir, m’avait dit Jean Daniel, on trouvera chaussure à votre pied. La Voix du Nord était l’un des journaux qui payaient le mieux. Deux, trois ans à ce régime, et on irait découvrir le vaste monde, el boulden disait Yamina, tous les pays qui faisaient rêver.

À ma première paye, une fortune, on s’est lâchés. On a emprunté la voiture du voisin, on s’y est tous entassés et on a débarqué à Auchan. Prenez tout ce que vous voulez !

Après quelques hésitations, c’était peut-être juste une blague, zaama, soi-disant, on fait comme les riches, le chariot s’est vite rempli. Il en a fallu un deuxième – Vas-y, prends –, tout le monde s’en donnait à cœur joie. Yamina râlait : Mais on n’a pas besoin de ça – des chocolats, des bonbons, des gâteaux, des baskets, des chemises, des livres, de la limonade, des légumes, une grosse pastèque, c’était la caverne d’Ali Baba. Quand on a déballé tout ça sur le tapis roulant, la caissière a souri, puis jeté un regard implorant à l’agent de sécurité – ils vont sans doute partir sans payer. Quand elle a annoncé le montant, j’ai sorti le carnet de chèques du Crédit du Nord, rempli les chiffres, lentement, puis, après un temps de réflexion, dans le silence, et un clin d’œil complice aux enfants agglutinés, j’ai signé le chèque. Le chèque et la pièce d’identité avaient l’air vrais. L’agent de sécurité nous a laissés passer.

On a fait une sortie triomphale. Si on avait pu, on aurait mis le concerto n° 1 de Tchaïkovski pour nous accompagner. Les grands ouvraient le chemin, les petits s’accrochaient aux chariots – Plus vite, plus vite ! Yamina avançait deux pas en arrière. Faites moins de bruit, on va attirer le mauvais œil, cinq, cinq.

On a tout empilé dans le coffre, sur les genoux, dans tous les recoins de la voiture. À la maison, on a tout déballé, le frigo était plein. Rabbi jib, Dieu pourvoira, disait Yamina toutes ces années. Rabbi jeb, Dieu a pourvu, semblait-elle dire en regardant ses enfants.

Je suis allé chercher le carnet de comptes, Regarde bien, Mam, et je l’ai déchiré méthodiquement, rageusement, à en faire des confettis lancés en l’air : Plus jamais on n’aura de carnet de comptes ! Plus jamais !

Yamina décida de faire un aïch. Parce qu’il faut envoyer un signe de reconnaissance au destin. Et distribuer quelques assiettes aux ouvriers du Chimique. Donne et oublie, lança-t-elle. Mobilisation. Chacun savait ce qu’il avait à faire. Et demain serait un autre jour.

*

Il y avait le journalisme rêvé, Jean Daniel qui parlait à Kennedy un jour puis mangeait des homards avec Fidel Castro le lendemain, en regardant la télévision américaine qui transmettait des images inquiétantes depuis Dallas, en novembre 1963. Et puis, à La Voix du Nord, il y avait le journalisme de tous les jours, à Fourmies, à Hirson, à Armentières, à Tourcoing, la vie quotidienne des gens, des élus, des commerçants, des travailleurs, des chômeurs, les mariages, les décès, les drames, les bonheurs, le foot, le tiercé, les recettes de cuisine, les embouteillages, les manifestations, la musique, le théâtre, les gens qui râlent, les gens qui se taisent, les gens qui rêvent. On essayait de raconter tout cela. Il y avait les cadors, les ténors, les plumes. Et les soutiers, qui devaient faire leurs preuves, sortir le bon papier, chaque jour comme si c’était le premier, ou le dernier, et qui espéraient faire partie un jour de la race des seigneurs.

Au journal, on préparait le Noël des déshérités dès la rentrée de septembre. Personne n’a compris quand j’ai voulu assister aux réunions. Je suis allé déposer une enveloppe anonyme, avec quelques billets, dans la boîte aux lettres du journal. En décembre, au cœur de l’hiver, il y aurait peut-être un gamin qui ouvrirait les yeux, le lendemain de Noël, émerveillé, en découvrant un livre, Fido chien de berger, ou les aventures de la comtesse de Ségur. Ça lui donnerait le goût de la lecture, l’envie d’aller au lycée, de devenir avocat ou médecin. Et même journaliste. Il aurait une mère qui lui aurait dit : Donne et oublie. Il aurait répondu : Je donne parce que je n’oublie pas.

*

Tu l’as fait, toi ?

Entamer des démarches pour devenir français prenait des allures de complot, on se reniflait, on se jaugeait, on mesurait l’audace de l’autre.

Ouais, je réfléchis...

On était les enfants de la deuxième génération, comme ils disaient dans les journaux. Quand devient-on français ? À quel moment se dit-on : Je suis d’ici ? Sans doute quand on s’aperçoit que l’on parle, que l’on rêve, que l’on jure en français. Quand on arrête de se mentir : non, on ne partira pas là-bas, sinon en vacances, notre avenir a des couleurs tricolores, nos enfants, qui sont là, vont grandir ici, et ils ne parleront sans doute pas un mot d’arabe, même s’ils vont adorer la musique et le couscous, leur grand-mère et les palmiers.

La dame de la préfecture était très avenante. Bon, votre dossier me semble parfait, vous êtes intégré, c’est l’évidence, quant à votre maîtrise de la langue française cela va de soi, sinon vous ne seriez pas journaliste, n’est-ce pas ? Je dois quand même vous poser quelques questions, c’est dans la procédure. Combien de fois dans l’année allez-vous en Algérie ? Ça fait des années que vous n’y êtes pas allé ? Très bien. Que lisez-vous habituellement ?

— En ce moment je lis Jules Vallès, L’Enfant, vous connaissez ?

— Heu, non.

— Je vous le recommande. Particulièrement son exergue : À tous ceux qui, nourris de grec et de latin, sont morts de faim.

— Bon, lisez-vous des journaux étrangers ?

— Oui madame.

Son sourire s’est figé, tout allait si bien jusque-là.

— Je suis abonné à Newsweek.

— Ah, vous m’avez fait peur, ce n’est pas un journal étranger ! Je voulais parler de journaux de chez vous, enfin de journaux des pays de vos parents, vous comprenez ?

Le récépissé de réintégration dans la nationalité française que j’ai reçu était daté du 18 juin 1989, ça m’a plu, je m’en vantais. Un 18 juin ! C’est di Goule qui serait content. Et puis, l’année du bicentenaire de la Révolution française. Et surtout, la semaine où est née ma fille, Sarah.

Je lui ai souhaité la bienvenue, ai prié pour qu’elle ait une belle vie, lui ai juré que je serais toujours là pour elle. En français. Et, en arabe, je lui fredonnais Ahwak, d’Abdelhalim Hafez, pour l’endormir.

On était beaucoup à « basculer ». On ne disait rien aux parents, à quoi bon ruiner leurs rêves, déjà bien démolis ? On prenait soin de la première génération, on faisait attention à ne pas leur faire de la peine, les parents voulaient toujours repartir, un jour. Un jour. Ils auraient pu croire qu’on les reniait, alors qu’on les chérissait, et, les années passant, on prenait la mesure des sacrifices subis pour qu’eux-mêmes, et nous, puissions avoir une vie meilleure. On leur devait un immense respect, qu’on ne mégotait pas, ce serait pour toujours, une reconnaissance attristée de leurs souffrances. Et on éprouvait de la colère face à tous ces gens qui parlaient du matin au soir du « problème de l’immigration ». Quel problème ? Fallait juste leur dire, quand ils sont arrivés, qu’ils briseraient leur dos à l’usine, qu’ils logeraient dans des gourbis, qu’on les regarderait comme des pestiférés, et que leurs enfants le seraient aussi, brimés et brisés, qui s’enfonceraient dans l’aigreur ? Fallait leur dire qu’ils deviendraient comme ces friches, qu’on les laisserait à l’abandon après les avoir exploités, et qu’il faudrait un jour les dépolluer, murs et travailleurs ? Les vieux avaient été rincés, mais il restait encore un peu de jus, quelques médias et quelques politiciens prendraient le relais jusqu’à plus soif, jusqu’à la nausée. Les parents étaient, autrefois, des Français indigènes ; nous on était devenus des Français basanés. Donc juste des basanés. Bonne chance, les enfants.

On était devenus des Français, mais il nous fallait être plus français que les Français, plus blancs que blancs. Il fallait qu’on fasse, encore et toujours, la danse du ventre. L’idéal était qu’on soit athée, qu’on renie toutes les croyances héritées de nos parents, qu’on dise : L’islam ? Non, je ne vois vraiment pas de quoi vous parlez. Qu’on boive, et qu’on lance dans les soirées : moi je suis plus Bourgogne que Bordeaux... On connaissait sur le bout des ongles la composition de l’équipe de France, mais on était tous des Zinedine Zidane. On irait voter, on ne parlerait plus qu’en français à nos enfants, on tremblerait quand la France serait menée aux buts, et fiers quand elle défendrait ses valeurs, l’Égalité, la Liberté, la Fraternité. Ces trois mots laissaient rêveur, et c’est avec ces rêves qu’on avançait. Parce qu’un jour, on s’était aperçus qu’on était d’ici. C’était venu comme ça, au fil du temps, sans vraiment y penser. Les jeunes se demandaient comment avoir une vie meilleure. Ici et maintenant. L’« intégration », qu’ils appelaient ça dans les journaux. Il y avait désormais des médecins, des avocats, des professeurs basanés. On les montrait en exemple de réussite. Mais l’immense majorité cherchait sa place au soleil. Pour quelques-uns, c’était marche et rêve. Pour la plupart, c’était marche ou crève. Alors tout le monde marchait. Mais pour aller où ?

*

Dans notre maison, là-bas, chez nous, je veux qu’on plante toutes les espèces citées dans le Coran. Vous les connaissez ? Yamina faisait mine de nous interroger. Je vais vous le dire, reprenait-elle. D’abord, les plantes sacrées, le figuier et l’olivier. Bien sûr, on aura beaucoup de palmiers, qui donnent la deglet nour, la meilleure datte du monde. Devant la maison, on fera grimper une vigne pour s’abriter du soleil...

On avait perdu une grande bataille, on n’avait rien pu faire pour sauver Korichi, mais Yamina avait réussi à transformer cela en victoire : elle imaginait les retrouvailles de son mari avec les trois petites, songeant à leurs dialogues, à leur joie éternelle. Et Korichi posté à l’entrée du paradis, interdisant le passage au contremaître quand il se présenterait. Non, digage, qu’il va lui dire, ici il n’y a pas de piston. Yamina mimait la scène, on riait, on était fin heureux, elle en rajoutait de voir ses enfants rire, et on en redemandait : Qu’est-ce qu’il va lui dire, Papa ?

— Ah, il va redresser la tête, les mains dans les poches, il va le regarder dans les yeux et il va lui dire : Allez, digage ! Bon, ça suffit, il y a du travail, on va faire une fête, une sadaka pour votre père, et une fête, pour rien.

C’est ce qu’elle a dit : pour rien. Mais en regardant ses enfants rire, elle avait eu un choc : aucun n’était mort en bas âge, elle voulait exprimer sa reconnaissance pour la clémence du destin. Elle voulait continuer à avoir le cœur blanc, malgré l’adversité, malgré le malheur, rien de pire que l’aigreur, disait-elle, ça fossilise les gens, ils ne vivent plus que dans la haine des autres, se noient dans leur fiel, ils ne voient plus le jour qui se lève.

Yamina le savait, il fallait rester debout, quoi qu’il en coûte. Les années passaient, les enfants grandissaient, allaient à l’école, au collège, au lycée, et quand ça laissait à désirer, elle lançait un proverbe, l’air de ne pas y toucher, ou racontait une histoire, et tout rentrait dans l’ordre. Chacun s’occupait de tous les autres, on ne savait pas comment on paierait la maison dont elle rêvait, on soupirait, Yamina disait : Ce n’est pas grave, Dieu pourvoira. Elle épluchait les carottes pour le couscous du dimanche et, sortant de sa rêverie, donnait des directives : Il faudra planter les palmiers en premier, ça met du temps à grandir... On creusera un puits, parce que ça demande beaucoup d’eau, et ça apporte de la fraîcheur, on écoutera l’eau couler le long de la seghia, c’est comme une petite musique. Ensuite on plantera le figuier, on pourra faire la sieste à son ombre, son odeur est apaisante, pour terminer le repas on n’aura qu’à tendre le bras, on aura des fruits. Je n’ai jamais vu une figue depuis que je suis ici, on va se rattraper. On va bâtir une maison, une grande on est d’accord, avec des murs épais, ça préserve de la chaleur l’été, et ça sera parfait en hiver, parce que là-bas, dans mon pays, il n’y a pas d’hiver, vous verrez l’hiver chez moi c’est comme l’été ici. On fera même des prières pour la pluie. Vous serez bien, il n’y aura personne pour vous lancer des regards noirs, vous dire Rentre dans ton pays, vous marcherez pieds nus dans le sable chaud, ça guérit de l’asthme. Vous me passerez des disques de Khelifi Ahmed, le soir en buvant le thé, et je n’en demanderai pas plus à la vie. Je l’écouterai chanter les douleurs de l’exil, mais je serai heureuse, parce que cela sera du passé. J’ai veillé des nuits et des nuits pour vous, vous veillerez sur moi quand mes jambes ne me porteront plus, j’espère que vous ne m’oublierez pas, mais tout ce que je veux c’est que vous restiez unis, blottis les uns contre les autres, autour de moi, dans ma maison, sous le figuier.

*

Certains jours, la vie jouait à cache-cache avec nous. Les portes qui se ferment, les fenêtres qui s’ouvrent, les grandes espérances et les petits calculs, la solidarité et les trahisons. On n’avait pas le mode d’emploi pour se lancer, on devenait tous des adultes maintenant, il fallait juste avancer, si possible dans la bonne direction, au jour le jour. Au lycée, le prof d’histoire avait parlé de Thomas Jefferson, le président américain, qui avait dit : Le but de la politique, c’est la poursuite du bonheur. S’il fallait juste le poursuivre, c’est qu’il était là. S’il fallait le chercher, il ne nous restait plus qu’à creuser, et peut-être que l’eau jaillirait. En fait, on ne comprenait rien à la vie, et sans doute n’y avait-il rien à comprendre. Il suffisait de vivre.

À la maison, on se demandait ce que l’on allait devenir. Quelques voyages au bled avaient réglé la question : c’est ici, en France, qu’on ferait notre trou. On se demandait quel métier on ferait plus tard, qui permettrait de devenir riche, ou d’avoir de quoi payer son loyer. Chacun rêvait sa vie à venir, pleine de promesses et d’angoisses. Yamina nous avait laissé une totale liberté : Faites ce que vous voulez, mais faites le bien, c’est à vous de bâtir votre avenir, c’est à vous de construire votre nid. Tout ce qu’elle voulait maintenant, c’est qu’on lui laisse ses petits-enfants, quelques heures ou quelques jours, cela suffisait à son bonheur, qu’elle n’avait plus besoin de poursuivre.

*

On lisait tous la « Bible ». J’élève mon enfant, de Laurence Pernoud. On en citait des passages à Yamina, qui éclatait de rire. Heureusement que je ne sais pas lire, que je n’avais pas ce livre quand vous êtes nés, cela aurait été une grosse confiture dans ma tête.

Plus on lisait – comment calmer les pleurs du soir, comment changer une couche – plus elle riait.

Selim est né trois ans après sa sœur Sarah. En les regardant grandir, j’étais pris de vertige. Comment transmettre tout ce que j’avais reçu ? La joie de vivre, le stoïcisme face aux épreuves, l’attention, le « tout sauf l’école »...

Ne te tourmente pas, me lança Yamina un jour. La première chose que tu dois faire, c’est jeter ce livre que vous m’avez lu. Lis plutôt ce que tu as dans le cœur, et laisse faire. Tu trouveras toutes les réponses. L’essentiel, c’est d’être une bonne personne, d’avoir le cœur blanc, et n’oublie pas une chose : tes enfants te regardent, ils copieront tes gestes, tes rires, ton humeur. La façon dont tu parles aux gens. Comment tu te comportes, avec les puissants de ce monde et avec les faibles. Fais en sorte qu’ils ne manquent de rien – avez-vous jamais manqué de quoi que ce soit, avec trois pommes de terre vous mangiez à votre faim, non ? Oui, qu’ils ne manquent de rien, mais qu’ils connaissent le prix des choses. Toi, tu te souviens du prix payé par ton père pour ces trois pommes de terre. Tu leur apprendras à donner, et à oublier. Tu leur diras qu’ils ne sont pas seuls, qu’ils ont une famille, qui sera toujours là pour eux. Tu leur diras que la vie est belle malgré toutes les épines, qu’il faut avoir confiance. Qu’il y aura toujours des gens pour veiller sur eux où qu’ils soient, qu’il y a toujours une étoile qui brille, il suffira de regarder le ciel. Tu leur apprendras le sens du mot richesse, que ce n’est pas seulement l’argent qu’on a dans la poche. Tu leur diras d’où ils viennent – tu as déjà vu des enfants, comme les arbres, grandir sans racines ? Ils regarderont la lueur que tu auras dans tes yeux, l’amour des parents, maintenant tu sais ce qu’est la kebda, c’est ça qui séchera leurs larmes le soir et, plus tard, ils diront « mon père », « ma mère » avec fierté, parce qu’en fait, tout ce que tu as à faire, c’est de les rendre heureux.

*

Au café, Antar, le patron, prit une chaise et vint s’asseoir à la table de ses trois clients, qui radotaient depuis des heures sur le temps qu’il faisait, le temps qui passait, le temps qu’il restait. Ils prenaient une consommation le matin et s’y tenaient pour la journée.

Les petits vieux radotaient, et Antar voyait ses économies s’épuiser. Elles étaient loin, les grandes heures d’autrefois, quand on ne trouvait plus une table libre, quand le thé coulait à flots, quand les dominos étaient si assourdissants qu’on avait le vertige en retrouvant le silence de la rue. Oui, elles s’étaient enfuies, les grandes heures qui avaient fait sa fortune.

Les trois clients furent abasourdis par l’annonce d’Antar.

Vendredi soir, je ferme le café, je rends les clefs. Samedi, je prends la voiture et je rentre au pays, par l’Espagne et le Maroc. Trois jours de route, il ne fait pas trop chaud, ça ira. J’irai chez mon frère, je vais finir ma maison, le carrelage, c’est tout, et je profiterai.

Les hommes se regardèrent, et eurent la même pensée : qu’allons-nous devenir ? Où allons-nous poser nos vieux os ? Et en hiver, on va errer dans les rues comme des âmes perdues !

Les ouvriers ne venaient plus au café, ils passaient beaucoup de temps devant leur télé, ils allaient faire une course à Auchan, quelquefois juste pour un pain, puis rentraient manger leur soupe, pour s’assoupir à nouveau devant la télé. Ou faisaient un tour devant chez eux, leurs jambes ne les emmenaient pas plus loin. Le café d’Antar était le dernier de la rue de la Providence, désertée depuis longtemps, depuis que l’usine avait fermé, suivie par le café de Boumediene, puis par la boucherie. Beaucoup de maisons insalubres, qui avaient accueilli tant d’ouvriers et de familles, avaient été démolies.

Les trois hommes sont sortis, le soir, et pour la première fois ne se sont pas salués en disant : À demain !

*

C’était la troisième fois en quatre mois. Yamina était allongée sur son lit, à l’hôpital de Maubeuge, et une seule chose la préoccupait : Avez-vous mis les pois chiches à tremper ? On est vendredi, demain il sera trop tard !

À chaque fois, elle s’était sentie défaillir, son cœur battait la chamade. Le SAMU arrivait dans les dix minutes, et les médecins rappelaient son cœur à l’ordre. Elle fait de la fibrillation auriculaire, expliquait mon meilleur ami, Salem Kacet, qui quittait le CHR de Lille où il dirigeait le service de cardiologie pour venir la voir le soir, lui prendre la main, la rassurer : Ça fait peur mais ce n’est pas grave. Il savait trouver les mots pour qu’on arrête de trembler, nous aussi. Puis les choses sérieuses reprenaient : Yamina et lui se chamaillaient, comme d’habitude, sur la meilleure recette du couscous.

Quand elle sortait, rétablie, Yamina prononçait toujours la même phrase avant de monter dans la voiture, escortée de cinq autres voitures où s’entassait le reste de la famille : C’est ça la France. Elle oubliait le brouillard du matin, les paroles blessantes qu’entendaient les enfants dans la rue ou à la radio, eux qui partaient maintenant toute la semaine à Lille ou à Paris pour ne revenir que le dimanche. C’est ça la France, ce pays qui vient à ton secours, qui que tu sois, répétait-elle, fascinée.

À la maison, Yamina avait maintenu depuis toutes ces années le même rituel. Juste après le déjeuner, ses amies, ses voisines, les anciennes comme les nouvelles se retrouvaient pour le café. On n’en n’était plus à refaire le monde, mais à se raconter ses misères.

— Le docteur m’a dit que j’ai la maladie du sucre, disait l’une en trempant son gâteau dans le miel.

— Moi c’est mon genou qui me torture dès que je me lève le matin...

— Ah, moi j’ai de la circulation, c’est pour ça que mes pieds gonflent.

Elles se plaignaient en parlant de leurs maris, qui étaient maintenant à la maison du matin au soir. Les veuves soupiraient : Au moins vous avez quelqu’un chez vous.

Encore un de tombé, racontait Raymond, quand il apprenait un décès. Avant, expliquait-il, on était fauché à la guerre, ou dans un accident à l’usine. Les anciens partaient maintenant sur la pointe des pieds, vaincus par la maladie ou la vieillesse. Ça faisait longtemps qu’ils ne travaillaient plus et voyaient, désolés, leurs enfants les suivre dans l’oisiveté. Ils se demandaient s’ils auraient eu une meilleure vie s’ils étaient repartis quand il était encore temps. Personne n’avait la réponse.

Yamina écoutait la litanie des lamentations – on n’y comprenait plus rien, elles parlaient toutes en même temps – puis imposait un nouveau sujet. Le mariage de la fille de Zoulikha, c’est bientôt, non ? Qui y va ? Yamina savait qu’il n’y avait nul besoin d’un carton d’invitation, tout le monde s’y rendrait de toute façon, c’était l’occasion de revoir ses amies, ou ses ennemies, on danserait malgré cette hanche rebelle, on médirait, même sur la mariée, sur le service qui était si long – Si je m’écoutais je repartirais, – sur les enfants des autres, si mal élevés.

Yamina regardait l’heure, il était parfois 17 heures, 18 heures, les femmes n’allaient plus à la sortie de l’école ; ce qui leur importait, c’était de gagner du temps sur leur ennui. Yamina regardait l’heure, et savait qu’un de ses enfants allait poser devant elle un verre d’eau, avec le médicament à prendre à ce moment-là. Les cachets ponctuaient sa journée, un pour l’asthme, un pour la tension, un pour fluidifier le sang, un pour le rythme du cœur, un pour... Elle ne rechignait jamais. Elle savait qu’il le fallait. Même ce cachet si amer qu’il donnait des nausées.

C’est ça aussi la France, se moquaient les enfants. Tiens, voilà un peu d’Algérie, riaient-ils en poussant le bol de piments.

*

À la cité, les nouvelles n’étaient pas bonnes. La médecine avait décidé qu’elle ne pouvait plus rien pour lui et l’avait renvoyé à la maison. Raymond a agonisé pendant des semaines, allongé sur son lit installé dans le salon, juste en face de la fenêtre qui donnait sur le jardin. On avait tous beaucoup de peine, qu’on masquait en lui parlant patois, juste pour lui arracher un sourire dérisoire. Mon frère Mustapha a délaissé la direction de l’usine textile qu’il avait créée à Roubaix et qui avait compté jusqu’à trois cents salariés, pour revenir quelques jours à Hautmont, donnant ses instructions au téléphone – qui avait enfin été installé à la maison. Il prenait un café, puis deux, et se rendait chez Raymond.

T’as bien dormi, Raymond ? Ben on dirait que cha va mieux, non ?

Il remplissait un verre d’eau et lui en glissait quelques gouttes à la petite cuillère entre ses lèvres desséchées. C’était leur rituel.

Il n’y a que quand tu es là qu’il ouvre les yeux, se lamentait Gisèle qui se préparait, impuissante, à son veuvage.

Mustapha, qui avait l’impression de perdre un deuxième père, nous donnait des nouvelles de Raymond. Beaucoup à la maison ne voulaient plus voir la déchéance du voisin, qui ne serait plus à sa fenêtre pour lancer : Allez, c’est le moment d’bêcher, y a nin d’avance, en soufflant sur sa Gitanes maïs. Eh, ti rola, t’as déjà fini, c’est l’syndicat qui t’a dit d’arrêter ?

Quand Raymond est parti, on a bêché son jardin avec ses enfants, puis on en a fait une pelouse. Les herbes folles ont poussé, avec des boutons-d’or et des coquelicots, comme dans les pâtures de son enfance.

*

Allô, Mam’ ? C’est confirmé. Regarde bien la télé à 17 heures. Je te rappelle juste après. Yamina observa un court silence et dit : C’est bien. Ndyilek dhaoui el kheir, ala gued guelbek, je t’envoie mes bénédictions, à la mesure de ton cœur. Tokia fut soulagée, respira profondément. Yamina était d’accord.

Aucun de ses enfants n’entreprenait quoi que ce soit sans lui en parler, on lui disait : Je vais faire quelque chose d’important, ou : Je vais traverser une période difficile, ou : Je vais me battre pour... On attendait le mot magique, dhaoui el kheir, tu as ma bénédiction, et on partait d’un pas léger, on avait déjà gagné avant même d’avoir livré bataille.

À 17 heures, un homme s’avança sur le perron de l’Élysée et égrena la composition du gouvernement. Intérieur, Affaires étrangères, Travail, Santé – allez, on s’en fiche, va droit au but –, Défense, Justice, Éducation – allez, accélère, aucun intérêt –, Agriculture, Sport, Budget, Économie. C’était interminable. Secrétaire d’État au développement durable, Mme Tokia Saifi...

Dans la maison, ça a été une explosion de joie, tous debout, comme quand Zidane marquait un but. C’était la première personne d’origine maghrébine à entrer au gouvernement de la France. Tokia ouvrait la route. Dans toutes les maisons d’immigrés, on se prenait à rêver, les enfants auraient peut-être un meilleur avenir que les parents.

Des dizaines de journalistes sont venus à la maison, à Hautmont, faire le portrait de cette ministre si singulière, et de cette famille si remarquable, si exemplaire d’une intégration réussie, etc., etc. Tokia avait dirigé une importante association, avait été élue députée au Parlement européen. Et puis la France venait de vivre un traumatisme, le nouveau siècle n’avait que deux ans et Jean-Marie Le Pen avait accédé au deuxième tour de l’élection présidentielle, éliminant la gauche, on s’était réveillés avec la gueule de bois. Le téléphone sonnait toutes les minutes – les voisins, les amis, les journalistes, les élus – et on s’amusait : Secrétariat de Yamina, j’écoute... Au bout de cent fois, ça nous faisait toujours rire.

Il a fallu organiser une conférence de presse dans la petite cour, on ne savait pas comment les caser tous. Alors madame, vous êtes contente pour votre fille ?

— Bien sûr je suis fière d’elle, elle a un grand cœur, la France aussi va être contente d’elle.

Yamina envoyait des messages, mais les journalistes voulaient des anecdotes.

— Je remercie le président Chirac, parce qu’il a compris.

— Il a compris quoi, madame ?

— Il a compris que nous aussi on est des gens bien.

Aucun n’a noté cette phrase. Ils sont revenus à la charge :

— Alors, vous devez être fière de votre fille, n’est-ce pas ?

— Oui je suis fière d’elle, elle mérite, et je suis fière de tous mes enfants.

Ni nous-mêmes, qui l’écoutions avidement, ni les journalistes n’ont relevé. Yamina était songeuse, remontant à grandes brassées dans sa mémoire. Voilà cinquante ans pile qu’elle était arrivée rue de la Providence, elle parcourait le fil de sa vie, pensant à tous ses enfants, ceux qui l’entouraient ici et celles qui étaient parties. Elle revoyait Korichi, trente ans qu’il nous a quittés, que le temps passe vite, il aurait été content de voir sa petite fille, sa pipelette à la télévision, il aurait été éberlué de l’entendre au journal télévisé, et de la voir entrer dans ce palais où avait habité di Goule. Fi Bariss. À Paris.

Le mercredi, on l’a vue traverser la cour de l’Élysée, élégante, rayonnante, déterminée. Regarde Mam’, c’est bien la fille de sa mère, la grande classe.

Yamina a fini par craquer, une larme silencieuse coula sur son visage, on aurait dit une madone.

Quand le téléphone a sonné, Tokia voulait raconter à sa mère les heures folles qu’elle venait de vivre. Son premier Conseil des ministres. On avait mis à sa disposition une berline, une 607 avec des sièges en cuir, un chauffeur et un officier de sécurité. L’accueil du président Chirac, les conseils du Premier ministre, Jean-Pierre Raffarin, et déjà ses collègues qui la congratulaient, ou la regardaient de haut, et les journalistes qui s’extasiaient encore et toujours sur le parcours exemplaire de cette famille immigrée exemplaire, et cette maman exemplaire. En quelques heures, Tokia était devenue une icône. Dans la maison s’entassaient des centaines de lettres où des jeunes filles la remerciaient de leur avoir donné foi en leur avenir.

Notre statut à tous a changé. Yamina était maintenant la mère de la ministre, et nous les frères et sœurs de la ministre. On nous regardait, on nous parlait différemment. Vous êtes de la famille de... ? Les gens courbaient légèrement la tête, quelquefois le haut du corps, alors on savait qu’on allait devoir transmettre une demande, de poste, de logement, de promotion, de rendez-vous pour les plus hardis. On n’en revenait pas du nombre d’amis qu’on avait maintenant, et de la très haute opinion dans laquelle on nous tenait, en fait, de ceux-là mêmes qui levaient hier encore sur nous un regard méprisant, quand on avait droit un regard. Adi yhia el dounia, ainsi va le monde, concluait Yamina.

Tokia téléphonait tous les jours, comme avant. Le matin après le café, en début d’après-midi, en fin de soirée. C’était vital.

Les ministres, ça travaille le dimanche ? s’inquiéta Yamina.

— Oui, ça peut arriver, mais dimanche prochain je n’ai rien de prévu.

— Ah, c’est bien, tu pourras m’aider pour le couscous. Tes frères viendront te chercher à la gare, comme d’habitude.

Tokia n’a pas pris le train, mais elle était là, tablier ajusté, comme toujours, dans la petite cuisine de la maison. Yamina se pencha sur la cocotte-minute :

— Rajoute une demi-cuillère de ras el-hanout, on va repasser la graine une troisième fois à la vapeur, la semoule moyenne demande ça, mais moins longtemps que les deux autres fois.

Forte de ses nouveaux pouvoirs, Tokia tenta un coup d’État :

— Avec la semoule fine, deux fois ça suffit, moi je préfère.

— Non, non, tu sais bien que ton grand frère ne veut que la moyenne. Et c’est comme ça qu’on a toujours fait. Peut-être qu’à Paris ils mangent de la fine, les pauvres, mais nous, ici, ça sera toujours la moyenne.

C’était le principal sujet de discorde dans la famille, on s’écharpait tous les dimanches entre les partisans de la fine – Tokia avait fait des émules – et ceux de la moyenne. Qui avaient toujours le dernier mot. Celui de Yamina. Imparable, malgré toutes les manœuvres, les ralliements et les revirements qui fluctuaient d’un dimanche à l’autre. Pour affronter le monde politique, Tokia avait été à bonne école.

On n’a qu’à inviter Chirac dimanche prochain, lança Salim. On lui présentera les deux assiettes, il décidera.

Yamina refusa :

— Dans cette maison, le président, c’est moi.

On a tous applaudi. Yamina président ! Yamina président !

*

À la maison, Nadir se faisait chahuter. Il rapportait de Paris des jus de pomme bio, et racontait les combats homériques qu’il menait avec l’ONG qu’il avait cocréée, avec Franck Laval, Écologie Sans Frontière. On le taquinait : On est d’accord avec ta biodiversité, mais nous, les moustiques, on les extermine au Flytox, ils nous font pas de cadeau, on sera sans pitié, tu vas nous attaquer en justice ? Et les mouches, si on avait du napalm elles feraient moins les malignes, surtout quand elles dansent au-dessus du saladier de pastèque fraîche.

Il avait inventé le Grenelle de l’Environnement, en 2007, il ne se poussait pas du col pour être sur les photos dans les réunions à l’Élysée mais il en avait fait une affaire personnelle, persuadé que l’asthme et les bronchites qui ravageaient la moitié de la famille et de la cité étaient dus à la pollution. C’était Don Quichotte, et autant en emporte les vents mauvais.

Tous étions maintenant engagés dans la vie associative, sociale, médiatique. Tokia avait retrouvé son mandat de députée européenne. D’une certaine manière, c’était le « donne et oublie » de Yamina qu’on appliquait, les faméliques subventions payaient à peine les photocopies.

À Hautmont, depuis des années, le nouveau maire s’était lancé dans une croisade anti-immigrés, dans une quasi-indifférence. Plus il hurlait sa haine et vomissait son venin, plus il gagnait les élections. Salim et Farhet ont créé une association qui venait en aide aux plus démunis, donnait des cours d’alphabétisation pour les femmes parrainés par Bernard Pivot, qui repartait d’Hautmont effaré. C’était un combat sans fin, contre la misère, contre le maire, et certains jours contre la Terre entière. Que faire ?

*

Que peut-on vous cacher, monsieur le préfet ?

Le préfet de police observa un silence. L’interview pour La Voix du Nord, pour une série d’articles sur la sécurité à Lille, venait de se terminer, après une heure d’échanges.

Voilà, cela vous concerne, dit-il en pointant du doigt le gros dossier bleu.

J’écarquillai les yeux. Le haut fonctionnaire sourit. Oui, c’est assez ahurissant, aucune famille n’a de dossier aussi fourni que le vôtre. En général, c’est une note de deux pages, trois pour les plus connues. Mais là... Vingt ans d’enquêtes sur vous, sur votre famille. Sur vous qui êtes journaliste, sur votre sœur Fatiha qui est professeure de français, sur Nadir votre frère juriste, sur Mustapha votre frère chef d’entreprise, sur Farhet votre frère directeur d’association, sur Mohamed votre frère chef de service économique. Sans parler de votre sœur, Tokia... Il est vrai que tout cela est hautement suspect, sourit-il. Il y a eu des dizaines d’écoutes, de courriers de dénonciation, de mises en garde. Nous, les services de l’État, nous étions obligés, à chaque lettre, à chaque appel, de faire une enquête, puisque cela venait souvent d’élus, comme le maire que vous avez là-bas... Un fou furieux. Au bout d’un certain temps, on répondait par une lettre-type : Nous vous remercions d’avoir attiré notre attention, etc., etc. Pour tout cela j’aimerais, si j’en avais le pouvoir, vous présenter les excuses de la République.

*

Que faire ? Laisser dire, laisser aller, accepter, par de petites lâchetés, l’avancée insidieuse des discriminations, du racisme, des on-vous-écrira, des phrases qu’on lit, qu’on entend, ici et là, jusqu’à plus soif, des tous-les-hommes-naissent-libres-et-égaux, la-République-ne-fait-pas-de-distinction, alors on choisit ses mots, on ne parle plus des Arabes ou des Noirs, on évoque les quartiers, les banlieues, les zones. Et on y va. Et tout le monde comprend. Et les apparences sont sauves.

Il y avait bien cette loi, de 1972, un peu négligée, un peu oubliée, un peu méprisée, qu’on pourrait réveiller, peut-être...

Éric Dupond-Moretti était un jeune avocat, et il brillait, attendu et craint, dans les tribunaux de la région. Au palais de justice de Lille, les journalistes, le public, les juges, tous attendaient le moment où l’ours mal léché allait se lever, la mine renfrognée, et élever la voix. Gagner des procès était une chose. Faire triompher le droit, c’était son combat personnel, qui remontait à son enfance, nourri de ces blessures dont on ne guérit jamais. C’était peut-être l’homme de la situation...

J’avais hérité de la chronique judiciaire du journal, à vrai dire la chronique d’une société en noir et blanc, avec une justice pas toujours aveugle sur la veuve et l’orphelin, implacable avec les violences, jugeant avec gravité les petits larcins comme les grands détournements, sondant la noirceur des âmes comme l’espoir d’un retour dans le droit chemin. Devant la machine à café, en attendant le verdict, l’avocat rejouait sa plaidoirie, se flagellant d’avoir oublié tel argument, avec sa façon si particulière de soigner ses phrases. Ce devait être l’un des derniers sur terre à faire des liaisons, à souligner un imparfait du subjonctif, sans doute un truc d’enfant d’immigrés obsédé par la perfection de la langue française.

— Je suis né à Maubeuge, je suis un Rital, et là-bas, dit-il en ajoutant du sucre...

Je suis né à Hautmont, je suis un bougnoule, et là-bas...

*

Dans son bureau, bien calé dans son fauteuil, il écoutait, l’air impassible. Je lui racontais : Voilà, le maire d’Hautmont, on aimerait que la Justice s’occupe de lui. Chaque fois qu’un immigré veut acheter une maison, il préempte. Et puis regarde cet arrêté municipal, tu penses que c’est légal ? Il interdit aux immigrés de se tenir à plus de quatre dans le centre-ville.

L’avocat parcourut le texte, puis le reposa.

Et puis ma plus jeune sœur, Salima, elle va se marier. Il lui a dit que le samedi c’était réservé aux catholiques, et il lui a donné une convocation pour le jeudi... C’est pas très catholique, ça, non ?

Rien ne le déridait. Il était perdu dans ses pensées, songeant peut-être à la façon la plus polie de m’éconduire. Le silence était de plus en plus pesant. Puis soudain il se leva, arpentant son bureau à grandes enjambées : Voilà comment je vais commencer ma plaidoirie. Demande à tes frères d’aller dans tous les villages environnants, scruter les monuments aux morts. Et qu’ils relèvent tous les noms étrangers.

Le jour du procès, l’avocat égrena tous les noms à consonance maghrébine, marquant un silence tous les quatre patronymes, questionnant le maire. Vous les connaissez ? Non ? Et il poursuivait. Personne ne savait où il voulait en venir.

Au bout d’une demi-heure, il s’adressa au maire : Ces gens-là, vous ne les connaissez pas, vous ne pouvez pas leur interdire de se réunir sur la place d’Hautmont. Parce qu’ils sont morts pour la France, dans une guerre contre le nazisme, le racisme, l’antisémitisme. Pour la Liberté. Pour que vous, vous soyez libre, y compris de publier vos arrêtés putrides, pour empêcher leurs enfants de se marier le samedi, pour les empêcher de s’acheter une maison. Que la honte soit sur vous.

Pour la première fois en France, un maire a été condamné pour discrimination raciale, y compris en appel et en Cassation. Ça a fait quelques articles dans les journaux, et tout le monde est passé à autre chose. L’avocat y avait laissé beaucoup de temps, consacré beaucoup d’énergie, pendant trois ans. Il était temps de régler ses honoraires. Il ferait peut-être un prix, sinon les économies de toute la famille allaient y passer.

Il leva les yeux, réfléchit et demanda :

— Un couscous chez la maman, ça te va ?

*

Yamina ne manquait aucun des épisodes de Dallas. Elle prenait systématiquement le parti de Sue Ellen contre son mari – Ce J.R., quelle brute –, même si elle réprouvait la tendance de l’épouse à abuser de la boisson. Elle flétrissait aussi, dans la famille Ewing, le jeune frère Bobby, qui était sympathique mais trop faible. L’après-midi, après le café, la petite bande de voisines rivalisait de commentaires, projetant sur les personnages leurs fantasmes et leurs misères, au point que l’histoire n’avait plus rien à voir avec l’épisode diffusé. D’autres regardaient Le Riche et le Pauvre, se demandant lequel de leurs enfants connaîtrait ces destins. Les jeunes ne rataient pas Happy Days, dans cette Amérique bienheureuse, douce, belle et joyeuse dans laquelle ils se projetaient, tantôt Fonzie, tantôt Richie, ne remarquant pas qu’il n’y avait aucun Noir dans la série.

C’est ainsi qu’on s’intégrait ici, en France, en regardant les séries américaines. Au tribunal, les jeunes qui avaient été pris les doigts dans la confiture répondaient « Oui Votre Honneur », ce qui agaçait les juges au plus haut point. Et puis ceux qui avaient regardé Scarface, qui avaient déchiqueté leurs derniers états d’âme, allaient en Belgique ou à Amsterdam, faire le plein de saloperies et les revendre. On voyait maintenant à la cité des jeunes hagards du matin au soir, qui volaient leurs parents, quelle honte, pour se payer une dose. Les autres se retrouvaient le soir, imaginant jour après jour la vie de rêve qui les attendait.

— Moi je vais me lancer dans le business.

— Ah, oui, c’est bien ça.

— Moi j’ai un plan, enchérissait l’autre, mystérieux. !

— Ouais, moi aussi faudrait que j’aie un plan, mais j’hésite...

Contrairement à beaucoup de ses amies, Yamina ne se plaignait pas de ses enfants – cinq et cinq dans l’œil de Satan –, aucun n’avait pris le mauvais chemin. Les jeunes qui avaient survécu à l’école, on en trouvait de plus en plus qui avaient eu le bac, partaient pour Valenciennes ou Lille, les autres résumaient leur vie, pas encore désespérés, par un « Oui, je galère en ce moment » après avoir fait le tour des rares usines encore en activité, ou après un stage en chaudronnerie. Un jour chassait l’autre, on se levait de plus en plus tard, on parlait de moins en moins. Mais, ça les rassurait, ils avaient la vie devant eux, c’est ce qu’ils se disaient, et demain serait un autre jour.

OceanofPDF.com