Si j'avais un franc

Abdelkrim Saifi · Chapitre 6 sur 11

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Si j'avais un franc

4. Une lumière dans la nuit

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Une lumière dans la nuit

 

Cette année-là, le ramadan tombait en hiver. C’était facile, on rompait le jeûne à 17 heures. Le samedi et le dimanche, les grands étaient autorisés à le faire, mais pas pendant la semaine parce que, à l’école, ça se voyait : les professeurs faisaient des remarques en fronçant les sourcils, on somnolait, on écrivait au ralenti, et ça bâillait, à midi on prenait un livre pour passer le temps tandis que les autres étaient à la cantine, ou bien on faisait les courses – ne rien oublier pour surtout ne pas retarder d’une seule minute le repas tant attendu. Le week-end on se levait tard, on patientait, on était fiers de pratiquer le ramadan, on mangerait en même temps que les adultes. Ak sayam ? Tu le fais ? On levait la tête avec une mine en colère : Bien sûr, tu me prends pour qui ? Les voisins étaient admiratifs : Ce sont de bons enfants, que Dieu vous les garde, ils prennent le bon chemin. Dehors, on déclinait les propositions de parties de foot, les copains ne posaient pas de question, c’était quelque chose de mystérieux, le ramadan – Une journée sans manger, je ne pourrais pas, moi.

À l’usine, les crétins s’en donnaient à cœur joie. Ils sortaient ostensiblement des tranches de jambon, humaient la chose, Que c’est bon le cochon, buvaient de la bière goulûment. Les ouvriers arabes sortaient ou serraient les dents, ou continuaient à travailler sans faire de pause. Tenir, tenir, quelques heures encore. Ceux du soir avaient droit à quelques minutes, le patron était d’accord, pour manger un bout, qui un sandwich rassis, qui la gamelle chaude qu’on leur apporterait ; ils se rattrapaient à minuit, personne ne dort à cette heure-là pendant ramadan, il y avait un deuxième service. Certains trichaient en se couchant le plus tard possible et se réveillant une heure avant la rupture. C’est pas ça le ramadan, maugréaient les chibanis, les anciens, tu n’as pas souffert, tu ne sais pas ce que ressentent les pauvres qui ont faim, tu n’as pas renforcé ta volonté, lutté contre toi-même, tu n’en sortiras pas grandi et, quand viendra l’heure de rendre des comptes devant ton Créateur, que diras-tu pour ta gloire : j’ai dormi toute la journée ? Faire le ramadan, ça n’est pas traîner au lit et s’empiffrer de sucreries tous les soirs.

Personne n’écoutait les chibanis, ils radotent, mais le soir on les voyait avaler trois cuillerées de chorba, puis ils se retiraient pour la prière, dont ils revenaient sereins, heureux, beaux. Et ils racontaient, de bonne humeur ou avec un voile de nostalgie devant les yeux, des histoires du bled, du temps d’avant.

Avant de manger, il fallait « sortir » les plats. Pratiquer la sadaka, la charité, tous les jours, quoi qu’il arrive. On les déposait aux gens du « Chimique », ces pauvres célibataires qui logeaient dans les taudis ; certains étaient même au chômage, c’était la misère pour eux, alors une assiette de chorba, ou de la viande aux pruneaux, el ham el hlou, c’était quelques minutes de paradis dans une vie d’enfer. On repartait avec des bénédictions à ne plus savoir qu’en faire. On donnait même couscous et gâteaux au miel aux voisins français, ils n’en revenaient pas, c’est à quelle occasion ? Ah... Quelle belle religion vous avez, en fait.

En fait.

Yamina n’oubliait personne. Tous les soirs, il fallait inviter quelqu’un, membre de la famille, ami, ou même de simples connaissances – il ne faut pas faire de différence, seul Dieu juge à la fin. Donne et oublie, on ne sait pas ce que vivent les gens, ils sont peut-être dans le malheur, alors donnez et oubliez que vous avez donné. Sinon ça ne compte pas, c’est comme si vous n’aviez rien donné, je vous l’ai déjà expliqué, non ? Et surtout, ne dites jamais que vous avez donné, parce que c’est encore pire.

De façon inexplicable, même les petits, sidérés par l’entrain de toute la famille, dressaient la table. Les assiettes, les cuillères, les verres. Puis l’eau. Puis le lait fermenté, et trois plats de dattes. Puis les paniers avec le matlouh, le pain juste sorti du four, l’odeur montait dans toute la maison. Bien moelleux, doré au jaune d’œuf, rien que de le humer on en avait l’eau à la bouche. On gardait constamment l’œil sur l’horloge qui égrenait les minutes. Allez vite, dans dix minutes !

Une fois tout le monde à table, il fallait encore attendre que Radio Le Caire donne le signal. Dès les premiers versets du Coran qu’on entendait grésiller dans le poste de TSF, on plongeait enfin dans les plats, en silence, comme en apnée sous l’eau. Puis le son du film revenait, passe-moi le citron, arrête de prendre les plus beaux morceaux de viande, sers d’abord les invités, toi tu ne fais pas ramadan tu mangeras après, ne vous goinfrez pas, il y a d’autres plats qui arrivent...

Yamina épluchait les pommes, les coupait en quartiers, les distribuait : d’abord les invités, puis les enfants. Korichi s’occupait des oranges. Il avait la technique. Un coup circulaire sur le haut, puis des entailles fines sur l’écorce. Il ouvrait l’orange, ça sentait bon, il posait les quartiers détachés sur l’assiette. Il en avalait un, puis repoussait l’assiette. Et là, c’était chacun pour soi.

Dans la vie, il y a deux catégories de personnes : celles qui servent les cacahuètes dans leur enveloppe, et celles qui les préparent – la petite peau marron doit également être retirée. C’est à cela qu’on mesure le degré de civilisation des gens. Chez nous, on les prépare dès l’après-midi, au moins c’est fait. Parce que, à l’heure du thé à la menthe, il fallait les poser délicatement, dans la belle assiette, devant les invités. On mettait à tremper quelques grains dans le verre encore bouillant, et on pouvait se détendre : la journée de ramadan était finie. Ou presque. Il fallait encore préparer le shour, le repas pris dans la nuit, souvent juste avant le lever du jour. Un repas léger, ou lourd quand il fallait se caler pour la journée, avec de l’eau, du café. Puis se rendormir.

Le ramadan passe vite, c’est déjà la nuit du destin, le vingt-septième jour, sacré s’il en est. La nuit d’el Quadr est meilleure que mille mois, dit le Coran. C’est cette nuit-là qu’a été révélé le Livre sacré au Prophète par l’ange Gabriel. C’est une nuit de lumière. Selon la tradition, le ciel peut « s’ouvrir », et tous les vœux seront exaucés. Alors grands et petits, emmitouflés, sortaient dans la rue et marchaient dans la nuit durant quelques minutes. Yamina faisait des invocations. Chacun réfléchissait à ses vœux. Ils devaient rester secrets, mais les enfants étaient avertis : il faut commencer par les vœux pour l’ensemble de l’humanité, puis pour la communauté, puis pour les siens et seulement à la fin pour soi. Yamina expliquait : c’est pour cela qu’untel a une belle vie, et s’il a pensé aux siens, même ses enfants et les enfants de ses enfants auront une belle vie. Il faut avoir confiance. Peut-être que le ciel s’est ouvert à l’un de nous et que nous aurons tous une belle vie. Mais vous ne devez rien dire. Allez, il est temps de rentrer, que Dieu vous protège, il faut avoir confiance. Et surtout ne rien dire. Dites-moi juste si vous avez vu une lumière dans la nuit noire...

*

À la maison, la télé ronronnait du matin au soir, elle nous tenait compagnie, personne ne la regardait mais gare à celui qui l’éteignait. Le silence soudain, c’est inquiétant, ce n’est pas normal. Quelquefois on baissait le son pour écouter la radio, mais on laissait la télé allumée, on ne savait jamais.

À l’émission de variétés, on annonce Enrico Macias, c’est un chanteur de chez nous, un pied-noir, certes, mais sa musique, elle, elle est bien de chez nous. Et ça passe à la télé. Ce jour-là, Enrico chante une drôle de chanson, une musique pas du tout de chez nous. C’est une chanson sur nous. Les gens du Nord… Qui dit que ces gens-là avaient du soleil dans le cœur, ça c’est sûr qu’on en avait à revendre, mais dehors... La chanson racontait la pluie, le vent, et les gens qui se lèvent tôt.

Ça, on dirait vraiment la vie d’ici. Oui, ça nous ressemble. Nous sommes donc des gens du Nord ? Comme Raymond ? Comme les voisins ? Comme les gens du centre-ville ?

Non, on n’est pas comme eux. On a quelque chose de plus. Une peau plus mate, des cheveux plus noirs, des prénoms qu’il faut toujours épeler, qu’on n’entend jamais à la radio, des plats plus épicés. On a quelque chose en plus, mais on est des moins que rien. On est ici, mais on n’est pas d’ici. D’un mot on te remet à ta place.

Pas grave. Les parents, de toute façon, ne veulent pas être d’ici, ce n’est pas chez nous. Les enfants, eux, ne savent plus où c’est chez nous, la chose la plus importante finalement c’est la partie de foot après l’école, le penalty qu’on a raté, la honte, et la vraie distinction, c’est ceux qui ont des chaussures à crampons, ou tout simplement des chaussures de sport. Même quand on joue sur le macadam, les crampons c’est la classe. On se sent plus fort, on sent qu’on va réussir dans la vie. Et là il n’y a plus de Jean-Michel ou de Mohamed, plus de Jean-Marie ou de Farid, il suffit de sortir les chaussures avec trois bandes blanches, des Adidas, et on voit les yeux qui brillent. On n’est plus des enfants de bougnoules, on est des futurs Pelé, ou, mieux, peut-être qu’un jour on sera des gens du Nord.

*

Salima est arrivée au mois de mai 1967. Korichi exultait. Une fille ! Une fille ! Il trouvait que la famille était déséquilibrée, avec deux filles et six garçons. Alors ses princesses il les chouchoutait, leur passait tous leurs caprices, leur donnait raison quoi qu’il arrive. Avant même le premier mot d’explication, quand les chamailleries parvenaient à ses oreilles, il les protégeait – Vous les garçons vous devez vous endurcir, je ne veux pas que vous touchiez un seul de leurs cheveux. Il n’en parlait jamais mais il avait enterré trois petites malaikas, trois petits anges. Alors, gare à celui qui ferait de la peine à ses princesses. Pourtant Fatiha la grande savait parfaitement se défendre. Quant à Tokia la pipelette, elle était la seule à qui il ne disait jamais de se taire, la seule qui pouvait s’asseoir sur le siège arrière de la mobylette, et les garçons couraient derrière. Un petit cri de sa part et la bataille était perdue, il fallait déguerpir.

L’arrivée d’une fille était une bonne nouvelle pour les garçons : elle irait plus tard dormir dans la chambre des filles, car celle des garçons était déjà bien encombrée. La chambre des parents accueillait les bébés jusqu’à deux ans. Les trois chambres donnaient sur un couloir qui menait à la salle de bains. L’eau chauffait en permanence sur la cuisinière, dans le séjour, puis on montait des bassines. On se lavait comme des chats, toilette obligatoire mais vite expédiée.

La cuisinière à charbon était la seule source de chaleur pour toute la maison, il fallait laisser les portes ouvertes pour que ça monte à l’étage. On avait quand même froid en hiver, alors on doublait ou triplait les couvertures et on finissait par s’endormir, les mains sous les aisselles. Il ne fallait pas manquer le marchand de charbon, qu’on payait tout de suite, sinon il nous oublierait la semaine suivante – catastrophe assurée, à demander des galettes aux voisins. La gueule noire, le regard triste, il se délestait des sacs de jute posés sur son dos et allait les déverser à la cave. Il annonçait son chiffre, prenait l’argent et partait sans un mot livrer une autre famille. Il apportait la chaleur dans les maisons, tandis que sa vie se consumait à petit feu, on n’avait jamais vu quelqu’un d’aussi triste. Ça forçait le respect.

On alimentait la cuisinière même la nuit, surtout la nuit, pour que les braises ne s’éteignent pas. Les grands montaient des seaux, marche après marche depuis la cave, on versait le charbon, on le remuait avec le tisonnier et on remettait la marmite à mijoter et l’eau à chauffer. On s’agglutinait autour les jours de grand froid, Yamina racontait ses histoires, on échafaudait des projets, on oubliait, on rêvait, on se poussait pour se rapprocher du feu, pour ne pas perdre une miette de ses envolées. Chacun avait sa part, elle distribuait les rôles, puis elle tapait dans ses mains – Allez, au lit ! Les grands portaient les petits à moitié endormis, et demain serait un autre jour.

*

Yamina demanda d’éteindre la radio. La Palestine, j’en entends parler depuis que je suis petite. Ça ne finira donc jamais ? Les Palestiniens étaient devenus le symbole absolu de l’injustice que vivaient tous les Arabes. Tous les peuples, ou presque, avaient été libérés du colonialisme, sauf eux. On leur avait volé leurs terres, leurs maisons, leurs cimetières, comme en écho à ce que tant de peuples avaient vécu. Les Européens avaient fait la misère aux Juifs, ils avaient même cherché à les exterminer, en France, en Allemagne, en Italie, en Pologne, en Russie. Les Juifs ont été les parias de l’humanité, rejetés par les populations, elles-mêmes excitées par des politiciens cyniques heureux de trouver des boucs émissaires à leurs propres turpitudes, à leur incompétence, à la noirceur de leurs âmes.

Après la guerre, toute honte bue, ils ont dit aux Juifs : L’an prochain à Jérusalem ? Et pourquoi pas cette année ? Allez-y. Là-bas, il n’y a que du sable, des chèvres et des Arabes. C’est-à-dire rien. Allez-y, vous voyez, nous sommes vos amis, nous allons vous aider à exaucer nos prières.

Vingt ans plus tard, Israël était un pays, la Palestine une imprécation. Les Palestiniens étaient le ciment des Arabes, leur honneur perdu, et le cauchemar des dirigeants. La rue criait vengeance, les ministres ouvraient des comptes en Suisse. La rue hurlait : Voyez l’Algérie, elle a sacrifié un million de ses enfants pour sa liberté, et vous, que faites-vous ?

Les nouvelles commencèrent à arriver le 6 juin. L’Égypte, avec à sa tête le bien-aimé Nasser, avait déclenché la guerre. C’est un triomphe, l’armée israélienne est totalement détruite ! Au café, toutes les heures, la radio, calée sur Le Caire, égrenait les messages de victoire. Les hommes se lustraient la moustache, et lâchaient une exclamation quand le speaker disait : Falestini. L’honneur était sauf, on pouvait relever la tête.

Trois jours plus tard, on ne parlait plus que de ça à la télé. Korichi voulait tout savoir : Vas-y fiston, traduis-moi ce qu’ils disent ! ordonna-t-il.

— Ils disent que les armées arabes ont été anéanties. Tous les avions de Nasser sont détruits.

— Tu as mal compris, concentre-toi ! Radio Le Caire, je les ai entendus, parle d’une grande victoire.

— Le monsieur de la télé dit qu’Israël a bombardé quatre cents avions égyptiens, qu’ils ont fait quatre mille prisonniers, que...

— Écoute bien !

— Israël a détruit deux mille cinq cents chars, et il y a...

— Quoi ? Il y a quoi ?

— Vingt mille morts arabes.

Korichi accusa le coup. Puis se reprit. C’est de la propagande, les Français sont avec Israël, ils veulent se venger de notre indépendance, ils vont nous le faire payer.

Pourtant il fallait se rendre à l’évidence. Radio Le Caire ne parlait plus de victoire, mais de vengeance. Puis il y a eu un cessez-le-feu. Plus les jours passaient, plus on mesurait le désastre. L’Égypte avait perdu la bande de Gaza et le Sinaï, la Jordanie avait cédé la Cisjordanie. Et Jérusalem.

À la télé, on voyait Moshe Dayan, le ministre israélien de la défense, parader avec le sourire, un bandeau noir sur l’œil gauche. Nasser et le roi Hussein avaient la mine des mauvais jours. Les Arabes avaient été écrasés. Cette terrible humiliation allait les marquer longtemps, très longtemps. On s’identifia définitivement aux Palestiniens, les nouveaux damnés de la terre. On organisa des collectes pour les aider, on rêvait d’aller se battre à leurs côtés, mais personne n’est parti. En France, on se sentait comme eux, humiliés et brimés, ils étaient devenus nos héros, on commençait à porter des keffiehs pour montrer qu’on était solidaires, surtout les jeunes. Les anciens se souvenaient, les colons qui avaient spolié les terres, qui avaient brutalisé les femmes et les enfants, qui avaient tué les hommes. Il fallait courber l’échine. Trimer pour un bout de pain. Prisonnier dans son propre pays. Voilà ce que nous étions, disaient les anciens, voilà ce qu’ils sont, nos frères palestiniens.

Sur le chemin de l’usine, les communistes avaient collé des affiches : Palestine vaincra. Korichi pointa, enfila son bleu. Puis appuya sur le bouton de démarrage de la bobineuse. Il ne pensait plus qu’à une chose, à s’enfoncer dans le sommeil, quand il rentrerait, cette nuit, sans faire de bruit pour ne pas réveiller les enfants. Ils ont l’école le matin, il faut qu’ils apprennent. Il faut à tout prix qu’ils ne finissent pas comme moi. Non, pas comme moi.

*

À la cité, les tentations étaient nombreuses, et les enfants du quartier qui avaient trois sous ne manquaient pas de narguer tout le monde. Ils pouvaient acheter des sacs de billes, des bonbons, des roudoudous, des rouleaux de réglisse, des cachous, et même des images de footballeurs. Quand le désir était trop pressant, on allait voir Yamina et on lui demandait un franc. Elle détournait l’attention en se disant trop occupée, ou en promettant pour le lendemain.

Mais un jour, elle explosa : Si j’avais un franc, je retournerais maintenant, sans attendre un seul jour, dans mon pays. Si j’avais un franc, je prendrais le premier bateau à Marseille, et j’irais voir mes frères et mes sœurs à Alger, prendre le thé sous le figuier, rouler le couscous sur la terrasse au soleil. Si j’avais un franc, j’irais à Lichana manger des dattes, des deglet nour, en prenant le frais sous le grenadier. Si j’avais un franc, je quitterais cette maison, cette ville où on étouffe, on dirait que cela a été fait pour nous préparer à affronter l’enfer ! Si j’avais un franc, je passerais dire au revoir aux petites au cimetière – je n’y ai jamais remis les pieds, je me suis approchée plusieurs fois mais je ne pouvais pas, je ne pouvais pas, qu’elles me pardonnent, c’était au-delà des douleurs humaines. Si j’avais un franc, je vous prendrais, mes enfants, cinq dans l’œil de Satan, et nous partirions sans nous retourner, nous quitterions ce maudit pays, tu nous as tout pris, notre santé, notre jeunesse, notre lumière, tu n’auras pas notre avenir. Si j’avais un franc, j’irais cracher sur l’usine avant de partir, j’irais voir la marchande de légumes, elle est si gentille, et je lui dirais : Nous partons, je t’enverrai des dattes, il ne faudra pas les vendre, c’est que pour toi. On ne prendra que les livres d’école et les cahiers et les crayons. Je fermerais la maison, je lancerais la clé au loin, je jetterais un peu d’eau derrière nous pour éloigner le mauvais sort. On prendrait du pain et du fromage, on monterait dans la voiture et on roulerait sans s’arrêter. Oui, on partirait sans se retourner, sans un regard, sans un regret. Voilà ce que je ferais si j’avais un franc.

*

Les filles achetaient Mademoiselle Âge tendre chaque mois à tour de rôle. Puis se l’échangeaient, avec tous les commentaires. À chaque changement de main, les disputes éclataient. Il manquait des pages, arrachées pour les coller à un cahier ou pour les punaiser au mur.

Les garçons se débrouillaient pour se procurer Salut les copains. Les plus malins l’avaient le jour de la sortie et le lisaient nonchalamment au coin de la rue, bien en évidence. Qui serait en couverture ? Johnny, Sylvie Vartan, Sheila, Jacques Dutronc, Françoise Hardy, Claude François, Adamo ? Et les trucs de grands : Elvis, les Rolling Stones, les Beatles. Les choses étaient simples : les garçons s’habillaient comme Johnny, les filles se déguisaient en Sylvie.

Il se racontait des histoires terrifiantes sur les « blousons noirs ». Des bandes de garçons violents qui écoutaient du rock’n’roll et qui terrorisaient la ville. On disait que le soir, surtout le samedi, ils allaient dans les cafés et les dancings, et ça se terminait toujours en bagarre. De vrais durs. Moi aussi un jour je serai blouson noir, lançaient les gamins. Les vrais, eux, ne plaisantaient pas. Et sortaient les chaînes à vélo, et même des poings américains, avec des pointes, ou des couteaux à cran d’arrêt comme dans les films à la télé, et cassaient tout, mettaient une raclée à la bande rivale et filaient sur leur mobylette au pot d’échappement trafiqué – ça faisait un de ces boucans ! On racontait que plus d’un avait été défiguré, juste pour un regard de travers. Surtout, baisser les yeux si on les croise ! À la cité, on n’en avait jamais vu, mais on ne savait jamais. Ici, les plus chanceux avaient réussi à se procurer un blouson, ils en relevaient le col et déambulaient avec une dégaine de voyou en sifflotant un air des Chaussettes Noires. Ils sortaient parfois un peigne de leur poche intérieure et se le passaient lentement sur les cheveux, d’avant en arrière, le regard sombre.

Le patron des blousons noirs, c’était Johnny. Tous les garçons connaissaient par cœur sa chanson La Bagarre. Un vrai de vrai, Johnny. Ça donnait vraiment envie de devenir un voyou. Les garçons de la cité qui travaillaient à l’usine avaient de l’argent, allaient au café, finissaient par s’offrir une mobylette. La belle vie. Les autres étaient obligés de continuer l’école, de faire les devoirs, d’être sages, pas comme ceux qui travaillaient, qui sortaient parfois des billets – des billets ! – devant les filles, avant de les remettre dans leur poche. C’étaient les rois du quartier. On était fiers pour eux. Ils avaient déjà réussi dans la vie, ils avaient le droit de sortir le samedi soir, et le dimanche ils parlaient des filles qu’ils avaient séduites la veille...

C’est sûr, un jour, je serai ouvrier.

Mais à la maison, Korichi demandait souvent : Ça va à l’école ? Tu apprends ? C’est bien... Avec lui, pas de Johnny, pas de Sylvie. Jamais il ne disait : Bientôt tu viendras travailler à l’usine avec moi. C’était désespérant. Il ne pensait qu’à l’école, et Yamina qui en rajoutait : Les gens instruits ont une belle vie... Mais quelle plus belle vie que de travailler, d’avoir de l’argent, une mobylette ? On savait lire, on savait écrire, ça ne suffisait pas comme ça ? C’est ce que disaient les voisins, en tout cas. Et s’ils avaient raison ? Est-ce que les parents savaient ce que c’était qu’être blouson noir, être respecté, faire partie d’une bande, arriver et lancer : « Salut les copains » ? Oui, que savaient-ils de la vraie vie ?

*

À la cité, beaucoup de garçons étaient scouts de France, et on voulait être comme eux. Ils racontaient qu’ils partaient souvent tout un week-end, parfois toute une semaine, et vivaient plein d’aventures. On les laissait à un endroit, dans une forêt ou un village lointain, et ils devaient revenir, prendre soin les uns des autres, se débrouiller tout seuls. Dans les forêts, c’était comme Robinson Crusoé, survivre à tout prix. Les scouts étaient nimbés d’une aura qui en faisait des êtres à part, des héros. Ils étaient habillés de la même façon, avec un foulard noué autour du cou, et certains pouvaient être des chefs alors qu’ils avaient à peine douze ans. Oui, il fallait en être.

Leur local était en ville. Sur les murs, des affiches avec des enfants rayonnants, des citations inspirantes. « Dieu nous a placés dans ce monde merveilleux pour y être heureux et jouir de la vie. » « Vous devez toujours essayer de compter sur vous-même et non pas sur ce que les autres peuvent faire pour vous. » « Un sourire est une clé qui ouvre bien des cœurs. » « Regardez le beau côté des choses. » Ça ressemblait à ce que disait Yamina quand elle racontait ses histoires, ou quand elle sentait qu’il fallait remobiliser le moral des troupes. En dessous de chaque phrase, un nom : Baden Powell. Sans doute un type bien.

Le monsieur dans le local a vite expédié l’affaire : Es-tu baptisé, mon garçon ?

— Je ne sais pas.

— As-tu fait ta communion ?

— Je ne sais pas.

— Tes parents et toi, vous allez à la messe le dimanche ?

— ... Non.

— Vois-tu, mon garçon, pour être scout, il faut être catholique. Tu devrais aller voir le curé, il va t’en parler.

Il ne m’avait pas dit : « Non, tu ne seras pas scout. » Il m’avait juste raccompagné à la porte avec un sourire un peu désolé. Il n’y avait aucune méchanceté en lui, peut-être même des regrets.

Aller voir le curé ? Je pourrais lui dire que je suis catholique, mais s’il me demande de manger du cochon et de boire du vin, je serai démasqué. Si je le fais, il sera peut-être content, mais cela brisera le cœur de Korichi et Yamina. Et ça, ce n’est pas possible. La messe était dite.

*

C’est samedi mais on s’habille en dimanche, on l’a vu l’an passé : tout le monde met ses beaux vêtements, et sur la scène de la salle des fêtes défilent musiciens, magiciens et clowns. C’est la fête de Noël de l’usine. Avant le spectacle, le grand responsable de la CGT fait un discours de bienvenue, et à la fin il reprend la parole pour demander aux enfants s’ils sont contents. Ouiiii... Et pour rappeler aux parents que le syndicat est là pour défendre les travailleurs et les familles. Et maintenant, c’est l’heure de la distribution des cadeaux... Applaudissements nourris.

Penser à noter sur mon carnet : Toujours terminer sur une bonne nouvelle.

Le chef de la CGT appelle les familles, par ordre alphabétique. Nous c’est S, on va attendre un bon moment. On voit des enfants repartir avec d’énormes paquets, d’autres avec des jeux plus petits. C’est comme ça. On aura des cadeaux moyens, des poupées et des voitures. Le gros garage ou le train électrique, ça sera peut-être pour l’année prochaine. Seuls les grands sont venus, il fait trop froid pour les petits, alors, un paquet sous chaque bras, on remonte, c’est loin la maison, sur les hauteurs de la ville. Ça grimpe, les bottes s’enfoncent dans la neige, ça fait un joli bruit dans le silence du soir, ça crisse, ça laisse des traces de pas. La route et les trottoirs sont recouverts, on ne voit plus rien, mais Korichi connaît le chemin – Suivez-moi, on y est bientôt –, il se retourne, à l’oreille il entend quand un enfant s’est arrêté de marcher, Allez on avance, votre mère va s’inquiéter.

À notre arrivée, Yamina frictionne nos mains avec des serviettes chaudes – Posez les paquets là, on les ouvrira plus tard –, elle était heureuse, on était tous rentrés, elle était à son bonheur, et demain serait un autre jour.

Le soir de Noël, chez nous, c’était comme d’habitude. Comme si de rien n’était. On mangeait une bonne chorba et on regardait la télé, des vedettes qui venaient chanter des chansons de Noël. Aux informations, le lendemain, il y avait toujours des reportages sur les enfants qui se précipitent, joyeux, sur les cadeaux au pied du sapin. On avait eu les cadeaux de l’usine, du Noël des déshérités, on avait de quoi s’occuper. On était presque comme eux...

Et puis les choses ont commencé à changer. Car il y a eu Fairouz. Des chants de Noël en arabe. En arabe ! Vive le vent devenait Laylet Eid, Douce nuit c’était Sawt el Eid, et quand sa voix s’envolait dans Ya Mariam el bekr, on était tétanisés. Ce n’étaient plus des chants de Noël, c’était sainte Fairouz, la grande, l’unique, qui nous ouvrait grandes les portes du Ciel. Vive le vent d’hiver, disait-elle. On était prêts à accepter même la pluie d’hiver, même le gel et la neige, si c’était pour elle. Il suffisait qu’elle chante pour que la glace fonde, que le printemps arrive, que son soleil chauffe nos os gelés. Oui, il suffisait que Fairouz chante pour qu’il fasse beau dans nos vies.

Dans la cité, ça se fracturait sérieusement, mais en silence. On murmurait que telle famille avait acheté un sapin, mais elle ne savait pas quoi en faire, alors le père l’avait planté dans le jardin. D’autres l’avaient mis dans le salon, mais sans guirlandes, il ne faut pas exagérer. Les enfants ne comprenaient pas. Vous ne voulez pas qu’on mette une croix, pendant qu’on y est ?

Petit à petit, on a acheté des boules rouges, qu’on a accrochées à la fenêtre, et des boîtes de chocolats – il y en avait tellement dans les magasins, et puis le chocolat c’est halal, tout le monde peut en manger. Dans d’autres maisons, on pestait contre les kouffars, ces mécréants : Ça ne fait pas quelques années qu’ils sont là et ils sont déjà perdus, tu vas voir qu’ils vont donner de la bière à leurs enfants, je ne veux plus que les nôtres les fréquentent, tu m’as entendu ? ordonnait le père à son épouse. Quand ils rentreront au bled leurs gosses diront : il est où baba Nouwel ? Ça sera la honte, devant tous les voisins !

Au café, on se regardait en chiens de faïence. On savait bien qui avait laissé faire chez lui et qui tiendrait. Si Omar écoutait en silence. Puis il posa une question : Savez-vous que dans le saint Coran, on parle de Sidna Issa ?

Personne ne savait où il voulait en venir, à parler au deuxième, troisième, quatorzième degré !

Sidna Issa, c’est un prophète, reconnu par le saint Coran, et c’est le Jésus des chrétiens, c’est pareil.

— Si Omar, on te respecte, mais il ne faut pas dire des choses comme ça. Si les enfants apprennent ça, ils voudront faire Noël à la maison, le sapin et tout ça, que Dieu nous en garde, et un jour ils voudront aller voir Sidna Issa à l’église. Reprends-toi, Si Omar !

— Dans notre religion, poursuivit Si Omar, les chrétiens, les musulmans, les juifs, on est tous frères. Dans la vraie religion, c’est comme ça.

— On est tous frères ? demanda Mouloud, qui travaillait à la Providence, aux fourneaux. Va dire ça au contremaître, qu’il me donne sa place, et je serai frère avec lui, alors ça sera Noël tous les jours !

C’est toujours comme ça que se terminaient les controverses, par un éclat de rire général, et Antar le patron montait le son de la radio. Il était temps de terminer la partie de dominos, de fredonner avec Fairouz en fermant les yeux, avant de rentrer retrouver femme et enfants en affrontant le vent vif de l’hiver.

*

Les hommes se retrouvaient au café. Mais pas les femmes. Elles se voyaient à la sortie de l’école, au marché et s’invitaient les unes les autres, chez elles, pour tuer l’ennui, échanger les derniers potins, se soutenir dans la difficulté ou partager les joies. Ou pour rien.

À la maison, juste après le déjeuner, les copines de Yamina arrivaient. Elle les recevait, lançait un sujet, mais ça partait souvent dans tous les sens, elles parlaient toutes en même temps ; personne ne comprenait rien à ce qu’elles disaient mais cela n’avait aucune importance, elles avaient un besoin de parler qui les dépassait. Il arrivait même que Yamina se lève, vaque à ses occupations, s’absente. Le flot continuait. Elles se plaignaient de leur mari, des voisins, de leur belle-sœur, de l’assistante sociale, du temps qu’il fait, du temps qui passe, de leurs enfants. Tu as de la chance, Yamina, tu as de beaux enfants, obéissants...

Il est temps de servir le café, disait Yamina. Va chercher cinq tasses, lançait-elle à celui ou celle qui était là.

C’était toujours le même manège, on apportait quatre tasses. J’ai dit cinq tasses, comme ça, répétait-elle en écartant les doigts de la main. Cinq !

Yamina ne supportait pas le moindre compliment, surtout pour ses enfants. Elle craignait encore et toujours le mauvais œil, elle ne guérirait jamais du traumatisme de la perte de ses trois petites filles. Elle expliquait : mes amies ne parlent pas toujours avec le cœur pur, par gentillesse, et ça existe le mauvais œil, malgré les apparences les gens peuvent être méchants, vous connaissez le proverbe, celui qui a le cœur noir attire le malheur, sur lui et sur les autres, alors dites cinq, ayez confiance, Dieu est plus fort que le diable.

C’étaient les cinq doigts de la main de Fatma, symbole de la protection divine. Conjurer le sort, ne pas attirer le diable avec des compliments sur les enfants. Yamina savait ce qu’il en coûtait. Diable, va voir ailleurs ! Et encore cinq dans tes yeux !

On déposait les cinq tasses. Et cinq gâteaux. Cinq gâteaux, ça suffira ?

Yamina réprimait un rire, finissant par s’amuser du manège qu’elle avait provoqué. Aya, emchi, allez va !

— D’accord, je reviens vers cinq heures, comme ça...

On s’échangeait des regards complices, on avait compris le message.

— Mam’ je vais en ville, tu n’aurais pas cinq francs ?

— Ah si j’avais seulement un franc...

On n’écoutait pas la suite, on la connaissait, Yamina clignait des yeux, ça voulait dire une autre fois peut-être, n’insiste pas. Elle clignait des yeux quand il y avait des gens et qu’elle ne voulait pas développer le fond de sa pensée, ça ne regarde personne. Elle répétait souvent le proverbe : la personne intelligente comprend un clin d’œil, l’âne d’un coup de pied. Elle clignait les yeux une fois, et tant pis si on n’avait pas compris. Il fallait faire un effort, deviner ce qu’elle pensait, ce qu’elle attendait de nous. Quelquefois, elle se raclait la gorge, une fois, deux fois... Elle envoyait un message, mais lequel ? On observait. Refaire du café ? Ou la tirer de là quand la réunion l’ennuyait ? Alors il fallait inventer une visite chez le médecin, ou la gamelle à préparer pour Korichi qui attendait à l’usine, ou un petit qui pleurait là-haut.

Pendant que les conversations gagnaient en volume, surtout quand Saydia et Fatima, qu’on avait surnommées Nitro et Glycérine, s’écharpaient, Yamina mettait ostensiblement son manteau et on allait faire des courses au Fami, le magasin du quartier, puis on passait chez la marchande de légumes, on prenait notre temps, et au retour, elles étaient toujours là. Sorya se plaignait complaisamment de son mari – il la battait, parce qu’elle le trompait avec une admirable constance. Son mari n’osait plus paraître au café, il ne supportait plus les sous-entendus, il avait trop honte. Yamina réprouvait le comportement de Sorya, ne voulait plus qu’elle vienne à la maison, mais celle-ci s’invitait sans plus de protocole, commençant à parler avant même d’avoir retiré son manteau. Mimi gigotait sur son siège, exaspérée par tant d’inconduite et le flot continu de paroles et, ne pouvant en placer une, finissait par se taire en lançant des regards noirs. Soulikha se plaignait, sa mère vieillissait et était malade – Je l’emmènerai bien au bled, mais qui va s’en occuper ? Mon frère est un incapable, et à l’hôpital on est comme des animaux là-bas.

Fatma écoutait, attendait le bon moment pour lancer un scoop : Vous connaissez la nouvelle famille qui est arrivée à la cité ? Ils viennent de Sétif. Les Sétifiennes se rengorgeaient aussitôt. La femme est très bien, on dit que des hommes se sont battus pour elle. Aïe, ennemie en vue...

L’heure de la délivrance pointait. À 16 h 30, il fallait être à la sortie de l’école maternelle, le dragon Mme K. posté devant la grille. Toutes les femmes soudain se levaient, manteau vite passé, foulard ajusté, et d’un pas vif allaient chercher leurs marmots. Il fallait ensuite faire à manger pour le soir, les coucher sans chamailleries, mettre le chauffage. Le lendemain après-midi, on irait prendre le café chez Yamina. Oui, à demain, parce que j’ai oublié de vous dire, celle qui habite près de la pompe à essence, elle...

*

Ça ne sert à rien de rêver à voix haute, disait Yamina, ça attire le diable. Oui on repartira tous un jour, même lointain, viendra le moment où on dira : C’est bon, on rentre, la semaine prochaine on prendra le thé sous le figuier, ou ailleurs, peu importe. On se plaindra qu’il fait trop chaud en été à Biskra, mais ça n’ira pas plus loin, on n’aura aucune raison de gémir. Là-bas, chez nous, racontait-elle à ses enfants attroupés autour d’elle, le matin on lève la main, on cueille des figues qu’on met à tremper dans un seau d’eau fraîche, une ou deux grenades, un kilo de semoule, trois tomates, quinze piments et on a un festin.

L’un des enfants tentait :

— Quinze piments c’est beaucoup non ?

— Ah vous ne connaissez pas les piments de chez nous, c’est du sucre, c’est comme des bonbons. Quand vous voyez un paquet de bonbons, vous voulez en manger un ou quinze ?

— Quinze ! Quinze ! Quinze !

— On est d’accord alors pour les quinze piments !

En attendant, il fallait éplucher les pommes de terre pour le gratin avec du beurre et un peu de gruyère râpé. Il fallait nourrir la famille qui s’agrandissait. Nadir, qui avait cinq ans, joyeux drille entraînant toute la bande, Farhet, posant déjà un regard détaché sur le monde, Kader, virevoltant comme un papillon, et Mustapha, d’une égale bonne humeur. Quatre garçons à la suite, vous devez être fière, madame ?

— Ah non, j’ai cinq garçons avec mon grand garçon, cinq comme ça, répliquait-elle en levant la main bien haut, songeant en son for intérieur : Dans l’œil de Satan, qu’il soit éborgné !

On était maintenant six garçons mais ça serait toujours cinq pour les autres, les envieux, les porteurs du mauvais œil ! Cinq ! Cinq !

Yamina était prête à accepter tous les sacrifices, mais autant que cela serve. Votre père et moi, on vous pardonnera tout, sauf l’école. Tout, sauf l’école est devenu notre mantra. Il fallait bien travailler, écouter le maître, bien se comporter. Apprendre, encore et toujours, et tout irait bien. Yamina et Korichi ne savaient ni lire ni écrire. Mais Korichi, hélas pour nous, connaissait les chiffres. Lorsqu’on lui présentait un livret à signer, chaque enfant lisait le bulletin de l’autre : Dis-moi ce qui est écrit. C’est ainsi que par miracle, les chamailleries cessaient spontanément en fin de mois. Quand les notes étaient bonnes, il disait simplement : C’est bien. Quand les chiffres ne lui revenaient pas, il signait le bulletin, sans un mot, mais la lueur de tristesse dans ses yeux nous frigorifiait. Souvent, les annotations des professeurs étaient difficiles à déchiffrer. Dans le bulletin de Fatiha, je me trouvai incapable de traduire la mention « Laisse à désirer ». C’est simple, me dit Fatiha avec aplomb, ma note est tellement bonne que tous les élèves désireraient l’avoir.

— 8/20 ?

— Oui, voilà, c’est une note désirable ! Travaille ton français, et toi aussi, un jour, tu auras des notes qui laissent à désirer.

*

Au café, l’humeur était maussade. Antar, le patron, n’avait même pas allumé la radio, et les dominos étaient restés dans leurs boîtes. Car la veille, Azzouz avait eu un terrible accident à l’usine. Une poutrelle métallique s’était détachée et lui avait fracassé le crâne. Il baignait dans son sang quand l’ingénieur est arrivé, qui a aussitôt appelé une ambulance. On le tenait pour mort, même s’il respirait encore, d’un souffle à peine perceptible, qui s’arrêterait sans doute d’une seconde à l’autre ; on ne pouvait pas survivre à un choc d’une telle violence.

Quand Miloud, son frère, arriva, il ne dit pas un mot. On libéra une chaise. Assieds-toi Miloud, tu veux un café, un verre d’eau ?

Tous s’approchèrent, la plupart restèrent debout, les uns lui posant la main sur l’épaule, les autres soupirant, dans l’attente de la terrible nouvelle. Miloud prit une longue inspiration, les yeux tristes. On se regardait, on avait peur de comprendre. Je reviens de l’hôpital, le docteur a dit qu’il est dans la koma. Je l’ai vu, il a un bandage sur toute sa tête, on ne voit que son œil, et il ne bouge pas. Il est dans les mains de Dieu.

Cela commença à s’agiter. Il est dans la koma. En arabe, cela veut dire : être dans une sorte de brouillard, d’étouffement, d’enfermement. Les médecins ne voulaient pas se prononcer. On ne sait pas quand il sortira de la koma, qu’ils m’ont dit.

— S’il est dans la koma, c’est qu’il est vivant alors, tenta timidement Antar.

— Il respire. Mais en dessous des bandages, je ne sais pas dans quel état se trouve sa tête. Peut-être que son cerveau est écrasé, on ne sait pas. S’il vit, est-ce qu’il nous reconnaîtra, est-ce qu’il pourra retravailler, s’occuper de sa maison ?

Tous baissaient la tête, noyés dans la perplexité, essayant de comprendre, alors qu’il n’y avait qu’une seule chose à faire : attendre. Attendre, dans l’impuissance. On ne pouvait ni présenter des condoléances à la famille – elles étaient là au bout de la langue, prêtes à sortir, mais Azzouz n’était pas mort – ni se précipiter à l’hôpital lui dire : Allez Azzouz, on va t’aider à réparer ta tête, comme on trafique les machines à l’usine quand elles tombent en panne, ou le moteur de la mobylette quand il fait des siennes. Non, ils en étaient tous réduits à des banalités censées donner du courage : C’est son destin, s’il doit vivre, il vivra. Personne ne dit : S’il doit mourir, il mourra. Les hommes regardaient gravement le carrelage, ou avaient les yeux fixés au plafond. Ils levaient péniblement la main pour aussitôt la laisser retomber, on n’y peut rien, on ne peut rien, sinon on y serait déjà, on le sortirait de là, on l’aurait déposé devant chez lui, à demain Azzouz. La seule chose à faire, c’était attendre. Et maudire.

Quand Miloud repartit, les conversations s’animèrent. Quelle vie de chien on mène, lança Touhami. Tout ça pour el khobza, un misérable bout de pain. On est dans l’exil, on a tout laissé derrière nous, c’est à peine si on peut habiller nos enfants, les contremaîtres nous crient dessus, on baisse la tête, on dit oui chef, une barre de fer tombe et au revoir, demain on est remplacé, on ne mettra même pas un jour pour être oublié, ah oui celui-là il est mort à l’usine, c’était en quelle année déjà ? Même ses enfants oublieront la tête qu’il avait, on n’a pas la moindre photo pour se souvenir de lui. On n’a même pas une mosquée pour se réunir, comme au bled, pour prier, implorer Dieu de venir en aide à ce pauvre Azzouz qui est dans la koma.

Au café, ce n’était qu’une litanie de grognements. Oui, il a raison. Mais que faire ? Repartir, une main devant, une main derrière, ou rester et repartir les deux pieds devant, et de toute façon les poches vides ? Si Omar, le responsable de l’amicale, passa au café pour avoir des nouvelles. Il commença : Ikhouani... Mes frères... mais Korichi le coupa. On est d’accord avec toi, c’est mieux de rentrer au pays, une belle vie nous y attend, mais pour l’instant...

Korichi lut dans le regard des autres une immense reconnaissance. Oui, ce n’était pas le moment de faire de la politique, ils connaissaient tous par cœur le discours, on écoutait sans broncher, c’était quand même le représentant officiel du FLN, mais aujourd’hui ce n’était pas ce qu’ils voulaient entendre.

Demain, j’irai voir le patron, et le syndicat. Qui vient avec moi ? continua Korichi.

Tous baissèrent la tête. Pas un mot, pas une main ne se leva. Korichi laissa sa colère exploser : Eh, les fantômes, les morts-vivants, il faut bouger ! Relevez la tête ! Nechou el deben ! Chassez les mouches que vous avez devant les yeux. On se plaint, on pleurniche comme des mauviettes, mais personne pour se lever. Azzouz, il n’est pas dans mon usine, mais je vais quand même m’en occuper. Et pourtant, combien de fois je vous l’ai dit : Les gens de la Providence doivent s’occuper des gens de la Providence, ceux de Vallourec de ceux de Vallourec, sinon on ne va pas s’en sortir.

Il rappelait les règles de solidarité qu’il avait édictées voici des années maintenant, quand de plus en plus d’ouvriers, de familles, arrivaient dans la ville. On se serrait les coudes entre gens du même bled, peut-être, mais cela ne suffisait pas.

De quoi avez-vous peur ? Vous croyez qu’ils vont tous nous expulser si on parle ? Regardez les usines, la plupart des ouvriers sont des Arabes. S’ils nous expulsent, leurs usines vont s’arrêter ! Les Français ils ne veulent plus travailler comme des bêtes, comme nous.

— Sauf ton respect, Korichi, ça ne sera pas un problème pour eux. Ils iront chercher des Polonais, il paraît qu’ils mangent des oignons crus tellement ils ont faim. Ils vont nous remplacer en cinq minutes. Et nous, que deviendrons-nous ?

Korichi se leva, mit son blouson, enroula deux fois son écharpe autour du cou, plaça sa casquette sur la tête et lança : À vous de voir...

Un mois plus tard, Azzouz finit par sortir de l’hôpital. Debout. Au café, on l’acclama : Ah, tu auras une longue vie, c’est un miracle ! Mais il n’y a pas de miracle quand on a confiance en Dieu. Viens, prends une chaise, raconte-nous !

Azzouz avait ce sourire bienheureux qui ne le quittait jamais car, depuis toujours, il prenait la vie du bon côté. Qu’est-ce que je vais vous raconter ? commença-t-il. Je ne me souviens de rien. Un jour, je me suis réveillé, j’étais à l’hôpital, les docteurs défilaient, ils disaient : Il est sorti de la koma, c’est incroyable. J’ai quelquefois la tête qui tourne, mais si ça ne tenait qu’à moi je serais resté à l’hôpital, les infirmières m’apportaient à manger, elles étaient gentilles...

— Ahki, ahki !... Raconte, raconte...

La bonne humeur était revenue, on lançait des sous-entendus grivois.

Les os de ma tête ont été cassés, mais ma cervelle n’a pas été touchée.

— Et depuis quand, Azzouz, que tu as une cervelle ? C’est pour ça que tu n’as rien eu !

Azzouz vida en un flot continu, en s’esclaffant, toutes les insultes dont il pouvait se souvenir. J’ai quelquefois la tête qui tourne. Mais ils m’ont dit que bientôt je pourrais retravailler...

Korichi regarda ses camarades, qui baissaient la tête. Il ajusta sa casquette sur sa tête et rentra chez lui.

*

À la radio, on entendait des chansons qui parlaient d’argent. Avec Les millionnaires du dimanche, Enrico Macias faisait rêver à ce qu’on ferait si on touchait à nouveau le tiercé, si possible dans l’ordre. Apparemment tout le monde avait le même rêve, heureusement que le tiercé existait, sinon la vie serait désespérante. Et puis Ivan Rebroff qui chantait Ah ! si j’étais riche...

Ah, si on était riche on ferait quoi, les enfants ? demanda Yamina.

On n’en avait aucune idée. À part des chaussures à crampons et des bonbons, on ne savait pas ce qu’on pourrait avoir de plus. La richesse, on n’arrivait pas à comprendre ce que c’était.

C’était sans compter l’imagination débridée de Yamina : On achèterait une belle voiture, votre père arrêterait de travailler à l’usine, et il pourrait me conduire au marché !

Korichi leva un sourcil, esquissa un sourire. La Traction, on ne l’avait gardée que quelques mois, on n’avait même pas l’argent pour l’essence, alors à quoi bon ?

Puis on irait à la grande ville, à Maubeuge, avec la nouvelle voiture, acheter des vêtements pour toute la famille, continua Yamina. On prendrait des biftecks à la boucherie de la rue de la Gare, les riches en mangent tous les jours il paraît. On irait au Fami, on paierait les dettes de tout le monde, et puis... On connaissait la suite. Les valises. Le bled. Le café sous le figuier.

Korichi mit fin au débat : On sera riches si je gagne au tiercé. Mais les enfants seront riches aussi s’ils travaillent bien à l’école. Ils mettront une chemise blanche. Avec un costume, en France. Ou une chemisette blanche, à Alger.

Il est des moments où les rêves s’embrument. On verrait ça plus tard, parce que dans l’immédiat l’important était de nourrir les siens, d’être le moins possible malade, que les enfants se comportent de façon respectable, qu’ils grandissent sans que rien ne leur arrive. On verrait ça plus tard, parce qu’aujourd’hui c’était un jour spécial.

Korichi a mis sa chemise blanche, sa cravate et son costume. La dernière fois, c’était il y a cinq ans, pour faire la photo de famille chez le photographe en ville. Il était droit, sérieux, le regard noir fixé sur l’objectif. Aujourd’hui, c’est pour une cérémonie à l’usine, la remise de la médaille du travail pour vingt ans de « bons et loyaux services », comme ils disent. Toi, tu viendras avec moi, dit-il en désignant Tokia.

Tous les autres ont commencé à maugréer : Toujours la même, la chouchoute. Tokia était toujours de bonne humeur, et parlait, parlait. Tu vas te taire, el jaoura, la pipelette ! lui lançait Korichi en riant, ce qui ne faisait que l’encourager. Korichi se bouchait les oreilles, elle lui retirait ses mains et lui parlait directement à l’oreille, c’était leur jeu, ça amusait la petite et lui, ça lui changeait les idées.

À l’usine, bla-bla-bla-bla, puis le directeur a remis un diplôme. Korichi était maintenant l’un des plus anciens. Votre fidélité fait chaud au cœur, a dit le patron, et force le respect.

À la maison, Korichi a demandé qu’on lui lise ce qui était écrit. Syndicat général du commerce et de l’industrie. Diplôme de mérite décerné à Monsieur SAIFI Korichi, bobineur, société Vallourec, 20 ans de services.

C’est tout ?

— Oui, c’est tout.

— Ils disent si je suis un bon travailleur ?

— Non, c’est tout ce qui est écrit.

Le directeur lui avait épinglé une médaille, avec son nom gravé, le ruban était vert, blanc, rouge. Les couleurs de l’Algérie. C’était peut-être une attention particulière ? Non, tous les ouvriers, y compris les Français, ont eu la même. On décida de l’encadrer, et de l’accrocher au mur. C’était le premier diplôme qui entrait à la maison.

*

À quelques jours des vacances de Pâques, M. Briand, le principal du collège, et son épouse ont demandé à voir Korichi et Yamina. L’affaire était donc d’importance, et les supputations allaient bon train. De mauvais résultats scolaires ? Non, ils étaient plutôt bons. On n’y comprenait rien, pas de bêtise en vue, pas de mauvais comportement. On fit savoir qu’ils étaient les bienvenus – comment faire autrement ? – et qu’ils seraient reçus le dimanche midi, pour le couscous.

La nouvelle s’était répandue, et à la sortie de la messe M. et Mme Briand recevaient les salutations de tout le quartier et force invitations, poliment déclinées. Ça intriguait. Pourquoi les Saifi, et pas nous ? Certains pensaient même : pourquoi un aussi haut personnage s’abaisse-t-il à aller chez les Arabes et refuse de venir dans les bonnes familles ?

Les Briand, enfants compris, ont donc pris place autour de la table. Pour l’occasion, c’était couscous avec agneau, poulet et merguez. Le grand jeu. Et trois bouteilles : limonade blanche, rouge, et citron. De l’eau pour nous, ce sera très bien, glissa Mme Briand.

Aïe, on n’avait pas prévu d’eau. Les invités, c’est limonade, point.

Mme Briand demanda la recette : Cette graine, hmm, c’est à se damner !

— Ouch galet ? Qu’est-ce qu’elle a dit ? demanda Yamina discrètement.

Vite monter voir le dictionnaire. « Damner : Condamner aux peines de l’enfer. » Aïe. Elle a dit : On doit manger ça au paradis.

Yamina se détendit. Dis-lui de reprendre une assiette, elle le mérite.

On servait maintenant le thé, les Briand avaient l’air contents, mais on ne savait toujours pas pourquoi ils étaient là. Au moment de partir, après force remerciements et salutations, M. Briand s’adressa finalement à Korichi : C’est bientôt les vacances. Si vous êtes d’accord, on aimerait inviter votre fiston en Normandie, une semaine, puis en Dordogne, dans notre maison de campagne. On prendra bien soin de lui.

Korichi me lança un regard, ne sachant que répondre. Je l’ai encouragé d’un sourire franc et d’un haussement de tête.

Oui monsieur.

— Eh bien, voilà chose conclue, lança M. Briand avec une poignée de main enjouée.

Quand Korichi comprit de quoi il s’agissait, il hocha la tête et dit : C’est bien.

Il y avait donc des gens qui partaient en vacances en dehors de l’été. Une semaine par-ci, une semaine par-là. On pouvait ainsi partir, et pas seulement au bled. Mais le grand problème à résoudre, c’était la valise. Des valises pour UNE personne, ça n’existe pas, non ? On a les valises pour le bled, qui font un mètre, qui pèsent une tonne, une pour les cadeaux, une pour les chaussures, une pour les habits et une pour les victuailles. Pour un petit voyage, pour une personne, on est restés perplexes.

Avec les Briand on partit tôt le matin, direction la Normandie. C’était un pays vert. De l’herbe, des arbres partout, des petits villages, pas de bruit, des gens qui parlaient doucement, comme quand on dit un secret. Les plaques des voitures avaient changé, ici c’est le 14. Pas une seule 59, le numéro du Nord, on était peut-être passés à l’étranger, dans un autre pays. On est arrivés chez les parents, âgés, de M. Briand.

Celui-ci planta le décor : Nous aussi nous sommes des immigrés. Nous vivons depuis longtemps en Normandie, mais en vérité nous sommes des Bretons. Mes aïeux sont venus ici pour cultiver la terre, et s’occuper des pommiers. Ça suffisait à nourrir une famille. Puis on est restés dans ce pays. Mais nous sommes des Bretons, pas vrai le père ?

Le père hochait la tête : Oui, on repartira chez nous un jour. En attendant, il était assis au coin du feu, dans sa petite chaumière au milieu des arbres. Il était fier que son fils unique ait fait de grandes études, il était même directeur ! Le père avait réussi sa vie, même si elle avait été difficile, et s’il était maintenant fatigué – il n’était pas question de se plaindre, un Breton ne se plaint jamais, il affronte les éléments ; soit il meurt en mer, soit il revient à la tête haute, sans un mot, casquette sur la tête.

M. Briand regardait ses parents avec beaucoup d’affection, ils parlaient en breton et avaient l’air contents de s’exprimer dans leur langue. Le père s’animait, répondait, racontait, et quand on revenait au français il se tassait à nouveau dans son fauteuil, replongeant dans un silence bienveillant. Il était heureux de voir son fils avec sa petite famille, surtout qu’ils avaient donné à leur petit dernier un prénom du pays, Goulven. Il n’avait pas oublié ses racines.

Comme dans la plupart des maisons de France, la télévision était souvent allumée. Tout le monde écoutait les informations, parce qu’il s’était produit un événement en Amérique. On ne parlait que de ça : un certain Martin Luther King avait été assassiné. Apparemment, la Terre entière s’intéressait à lui. Ça devait être quelqu’un ! Les gens étaient très tristes, et on ne savait pas qui l’avait tué. M. Briand, très affecté, nous raconta les combats de ce monsieur, dans une Amérique ravagée par le racisme où les Noirs étaient traités comme des animaux. Le pays de la liberté tenait prisonniers des millions de personnes, uniquement parce qu’elles étaient nées avec une couleur de peau qui les réduisait en esclavage, encore et toujours. Ce M. King s’était rebellé contre les injustices, armé de sa foi, lui le pasteur qui accueillait dans son église tous les enfants de Dieu. On entendait à la télévision le discours qu’il avait prononcé devant des milliers de personnes : I have a dream. J’ai un rêve. C’était magnifique. Dans la petite salle à manger, nous étions tous aspirés par la puissance des mots.

Noter dans mon carnet : On peut combattre l’injustice avec des mots. On peut en mourir aussi.

Le lendemain, nous avons repris la route, direction la Dordogne. Les Briand avaient acheté une maison de campagne dans un petit village qui n’avait pas beaucoup changé depuis le Moyen Âge. On disait même qu’une sorcière habitait une bicoque en bas du chemin, et qu’elle jetait des sorts sur tous les étrangers. Balivernes que tout cela, trancha M. Briand.

Chaque fois qu’il parlait, on apprenait un mot nouveau. Balivernes. C’était joli.

Il paraît qu’en se retournant sur le cours de sa vie, on se souvient de grandes joies. On peut se souvenir aussi de grands moments de honte, qui marquent, éduquent aussi sûrement que les plus beaux discours du monde.

Les Briand étaient croyants, pratiquants. Pas seulement en allant à la messe. Il faut comprendre le message de Jésus, disait M. Briand, et en être digne. Un soir, le curé de la paroisse fut invité à partager le dîner. Tout le monde s’attabla, dans le brouhaha. Puis M. Briand dit : Mon père, pouvez-vous bénir ce repas ?

J’avais faim, et mon regard lorgnait le plat. Soudain, je me suis aperçu que tous étaient debout, plongés dans le recueillement. Que faire ? Je me suis levé au moment où la prière s’achevait et où tout le monde reprenait sa place. Je me suis rassis, penaud.

M. Briand reprit la parole comme si de rien n’était : Mon père, comptez-vous évoquer ce pauvre Martin Luther King dans votre homélie, dimanche ?

*

Au collège, M. Briand me couvait de son aile sans avoir l’air d’y toucher. Un matin, notre professeur principal avait balayé la classe du regard, faisant mine de chercher sur qui tomber, puis s’était arrêté sur moi : Que dirais-tu de devenir chef de classe ?

Sans attendre la réponse, il m’expliqua en quoi cela consistait. À la fin de la journée, il fallait déposer le grand cahier de la classe au secrétariat.

Tiens donc, c’est toi le délégué de la classe ! me lança M. Briand en sortant de son bureau, simulant la surprise. C’est bien, mais ce sont des responsabilités importantes. J’attends de toi que tu sois à la hauteur...

À la rentrée, j’avais été inscrit d’emblée en 6e C. M. Briand avait été clair : Tu feras de l’allemand, ça structure l’esprit. Et puis du latin. Tu verras, le latin, quel bonheur... La moitié de la langue française vient de là, tu vas découvrir l’origine des mots, c’est extraordinaire. Ab origine fidelis. Il faut être fidèle à ses origines. Donc rendre hommage à cette langue qu’on dit morte – vaste sottise... Dommage que l’on n’ait pas de professeur de grec, car l’autre moitié du français vient de cette langue, et bien sûr tu aurais appris le grec. Le collège, c’est sérieux mon garçon, n’est-ce pas ? Il faut travailler, travailler, apprendre, apprendre toujours. Cela te servira toute ta vie. Accipe quam primum... Agis tout de suite, les chances de réussite durent peu. Tu es d’accord avec cela, n’est-ce pas ?

— Oui monsieur Briand, je suis d’accord avec ça.

Songe-t-on à la réussite quand on sort à peine de l’enfance ? L’horizon, c’est d’avoir de bonnes notes, de passer des maths au français, de l’histoire à la chimie, en restant concentré. Car M. Briand veillait au grain : Alors mon garçon, on a des difficultés en latin ? Reprends-toi, et songe que c’est la langue parlée par Jules César !

Au collège, on apprenait donc le latin, l’allemand, le français. À la maison, on parlait l’arabe. Dans la cour, il fallait décrypter le patois de Raymond. Sans compter de vagues notions d’anglais, pour essayer de comprendre les chansons anglo-saxonnes. Pour faciliter le tout, l’amicale des Algériens avait organisé des cours d’arabe classique – celui que personne ne comprenait, mais qu’on entendait à la radio.

Contrairement à toutes les autres langues, il fallait d’abord apprendre un nouvel alphabet, recopier les lettres jusqu’à plus soif, ne pas se tromper avec les points, au-dessus, en dessous de la lettre, ça pouvait tout changer. C’était un nouveau monde, passionnant. Le professeur était un homme jeune, enjoué, cultivé, il récitait de façon exaltée des poésies anciennes : Ah que c’est beau, vous verrez, vous verrez. Leit a chabab...

Ah si revenait ma jeunesse,

je lui raconterai,

ce que la vieillesse,

m’a fait endurer...

Allez, on recommence : alif, ba, ta...

Il y avait deux sortes de d, deux sortes de t. Non, vous poussez la langue sur les dents, comme ça : ttteu...

À la maison, on faisait des exercices, on recopiait la leçon, on lisait à voix haute l’alphabet. Yamina et Korichi ne disaient rien, mais qu’ils étaient fiers ! Ils voyaient bien qu’on prenait le bon chemin, qu’un jour on serait docteurs – Inch’Allah, un toubib.

Toubib, ça s’écrit avec un t ou un ttteu ?

Toubib, ça ne s’écrit pas, ça se rêve. Mon fils, il va travailler à l’usine comme son père, finaudait Yamina avec ses copines, mais peut-être qu’un jour il sera professeur, M. Briand lui a mis ça en tête. Non, ce qu’elle voulait, en vrai, c’était docteur. Sur la plaque, ça serait écrit Docteur SAIFI ben Yamina. Oui, ça ferait une belle plaque, et il soignerait la famille gratuitement, et Raymond, et tout le quartier aussi, la honte, on ne va quand même pas les faire payer.

Quand le docteur venait à la maison, on lui payait la visite et il sortait un énorme portefeuille, rangeait le billet au bon endroit, dans le bon ordre. Il y en avait tellement, de billets, qu’il avait quelquefois du mal à le remettre dans sa poche. On le regardait faire, comme au spectacle, subjugués. Un café, docteur ? Un thé, docteur ?

— Non, non, ça ira, j’ai encore beaucoup de monde à voir.

Et où il va mettre les autres billets ?

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