Si j'avais un franc

Abdelkrim Saifi · Chapitre 7 sur 11

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Si j'avais un franc

5. Le Grand Soir

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Le Grand Soir

 

À l’usine, l’équipe du matin était là à 6 heures pétantes, et le syndicat avait convoqué tous les ouvriers, les uns luttant contre le sommeil, les autres ayant déjà commencé le décompte : encore quatre heures avant la pause, huit avant de rentrer, dix pour ceux qui faisaient des heures supplémentaires.

Camarades, je vous présente le délégué régional du syndicat.

Tous les regards se tournèrent vers lui. Il prit la parole : Camarades, si je suis là, c’est parce que ce matin, ça va être le Grand Soir. Vous le savez, la révolution est en marche. Voilà longtemps que nous attendions ce jour. Voilà longtemps que la classe ouvrière lutte contre le grand capital, qui nous vole nos vies, qui nous exploite, qui nous brime. Pour vous, pour vos enfants, vous voyez un avenir meilleur ?

Quelques-uns firent « non » de la tête.

Eh bien, il est temps de prendre en main notre avenir, et c’est un avenir radieux qui nous attend. Camarades, c’est la grève. Totale. Dès maintenant. Camarades, nous vaincrons.

Les communistes levèrent le poing et se mirent à chanter C’est la lutte finale, groupons-nous et demain... Les voix s’élevaient dans le hangar, ça donnait des frissons. Les ouvriers ont commencé à se prendre dans les bras – C’est la grève, c’est la grève, on va changer de vie, on n’en peut plus, on ira jusqu’au bout, on ne lâchera rien !

L’un d’eux lança : Les patrons au poteau ! Ils vont payer !

L’usine était en grève. Il fallait convaincre tout le monde. Français, immigrés, même combat, scandèrent les communistes, mollement repris. Camarades, nous avons besoin de tous pour réussir notre grève, pas une machine ne doit démarrer.

Les immigrés ne savaient à quel saint se vouer. Bien sûr qu’ils voulaient des cadences plus humaines, des augmentations de salaire, un meilleur avenir pour eux, parce que les enfants, eux, grandiraient au bled, mais s’ils se mettaient en grève, qui sait si le patron n’allait pas les dénoncer à la police, qui les expulserait.

À la télévision, il n’y avait rien de rassurant. Paris était à feu et à sang. Ce mois de mai de l’année 1968 resterait dans l’histoire, disait la radio. Partout les usines débrayaient, les magasins fermaient, et parfois il n’y avait plus d’essence pour les voitures. C’était la révolte des jeunes, des étudiants.

Au début, les étudiants et les ouvriers ne se comprenaient pas. Les premiers vomissaient la société de consommation, les seconds voulaient plus d’argent pour consommer. Les jeunes voulaient plus de liberté, les autres plus de pain. Ils ont fini par s’entendre : l’un ne va pas sans l’autre, ont-ils réalisé.

Au collège, M. Briand tenait bon. Fervent gaulliste, il ouvrait lui-même les portes le matin, accueillait les élèves en personne. Ça ne tardait pas, une dizaine au total. Le prof de sport ne faisait pas grève, alors on avait sport tous les matins.

M. Briand était passé dimanche après la messe, en coup de vent, à la maison. Il avait lancé à Korichi : Il ne faut pas laisser le fiston faire la grève, l’école, c’est important.

Mme Briand continuait à donner ses leçons de latin, imperturbable. Les journées commençaient à 10 heures, et à 15 heures on était libres. On avait la bibliothèque pour nous tout seuls, il faisait beau, tout allait bien dans la bulle. Dehors, dans le quartier, tout était à l’arrêt. Les ouvriers étaient inquiets. Comment ça va tourner tout ça ? On va être les dindons de la farce, disait Raymond, dans son analyse matinale quotidienne. Il ne voyait qu’un avantage à tout cela : ça donne plus de temps pour s’occuper du jardin, ché toudi cha de pris.

Sûr que la paye de ce mois-ci allait être maigrichonne. Les syndicats avaient prévu une caisse pour les grévistes, mais ça ne remplaçait pas une vraie paye. Au Fami, les pages de crédit s’allongeaient, sans susciter trop d’inquiétude : les ouvriers finissent toujours par payer. Avec retard, parfois, souvent, mais ils paient. Alors va pour le crédit.

Au café, l’affluence était inhabituelle. C’était plein du matin au soir, à commenter les événements, à siroter le thé tranquillement, à jouer aux dominos, à se chamailler. Joli mois de mai, c’était les vacances avant l’heure. Et peut-être pour toujours. Il a dit quoi di Goule ?

— Il s’occupe des Français pour l’instant. Nous ça sera après...

Tous n’avaient qu’une idée, rentrer au pays, mais qu’une crainte, être expulsés du jour au lendemain avec la honte des gens qu’on a chassés comme des parias, des indésirables, des maudits. Un retour à la case départ, sans pécule, avec les années brûlées au feu du laminoir, la jeunesse partie en fumée, et ces enfants qui grandissent, qui ne savent plus où est leur maison, qui répondent avec un mot sur deux en français, on va finir par ne plus les comprendre. Et les épouses qui soupirent, rien ne les rend heureuses, pas même la nouvelle machine à laver. Peut-être que tout cela ne servira à rien. La France est en guerre contre elle-même, mais elle finira par se retourner contre nous : ils vont se réconcilier sur notre dos, ils ont une vengeance à prendre sur 1962, ça fait même pas six ans que c’est fini, la sale guerre contre nous, ils vont nous faire payer leur défaite et on va prendre cher. Quoi qu’on fasse, on ne sera jamais chez nous. Et les enfants, pauvres d’eux, ils s’en prendront aussi aux enfants, qui n’y sont pour rien mais vont payer aussi, on l’a vu avec les Juifs, ils ont raflé tout le monde, les vieux, les femmes, les bébés, ça fait pas vingt ans, c’est pas ancien, ils pourraient faire la même chose avec nous.

Tous voulaient se révolter, tous finissaient par se résigner. C’est notre destin, mektoub, on verra, ce qui est écrit est écrit, et ce qui arrivera, on l’accueillera.

Quelques jours plus tard, c’était la fête au café. Le matin, dans toutes les usines de la ville, à la Providence, à Sacomas, à Vallourec, les syndicats avaient convoqué les ouvriers. Un grand sourire leur fendait le visage. Victoire, victoire, victoire ! Camarades, nous avons vaincu le Grand Capital.

Les ouvriers, éberlués, attendaient la suite.

Nous avons obtenu une augmentation de salaire de 30 % ! Ça veut dire que tous ceux qui gagnent 700 francs vont toucher 900 francs, dès le mois prochain ! Et ce n’est pas tout : les jours de grève seront payés, avec un rattrapage étalé. Attendez, attendez, ce n’est pas fini : on passe de quarante-huit heures à quarante heures de travail par semaine ! Et puis on va avoir une quatrième semaine de congé !

— Et puis ? finit par lancer un ouvrier, dans un silence glacial. C’est ça que t’appelles une victoire ?

Les travailleurs, surtout les Français, hochèrent la tête.

— Retournez le voir, le Grand Capital, parce que pour nous, le compte n’y est pas.

— Camarades, reprit le syndicaliste, c’est une première victoire, d’autres suivront, on est sur le bon chemin, on leur fera rendre gorge, mais il faut être raisonnables. On a beaucoup obtenu, et je vous le dis : ce n’est pas fini.

Les visages restaient figés. Les ouvriers avaient compris. Le Grand Soir, ça n’était pas encore pour ce matin.

Au café, c’était toujours la fête. Les Français n’étaient pas contents, mais les immigrés en avaient le tournis. Tous faisaient secrètement des calculs, ça avait l’air trop beau pour être vrai. Deux cents francs en plus, d’un coup ! Et on travaillerait moins ! Et une semaine de vacances supplémentaire ! Si on faisait des heures, et si on demandait des congés d’avance, on pourrait partir plus d’un mois...

Bachir arriva avec son air assuré des grands jours. Celui qu’il avait quand il possédait des informations de première main. Il s’assit à une table, au milieu du vacarme, la musique à fond, les exclamations et le bruit des dominos qui percutaient la table. Vous connaissez la nouvelle ? tenta-t-il, le buste légèrement penché, le menton haut, comme les journalistes américains.

On tendit à peine l’oreille.

Di Goule a rencontré Massu.

Deux alertes rouges d’un coup, dans la même phrase : le silence fut immédiat.

Pendant la guerre d’Algérie, Massu avait traqué les combattants de la liberté, les fellaghas qu’il disait, avec une brutalité, une sauvagerie sans nom. La torture était le seul dialogue qu’il envisageait. Il laissait faire les assassinats. Massu, c’était la terreur, et son seul nom réveillait les cauchemars enfouis.

Ikhouani, mes frères, reprit Bachir, je vais vous dire ce qui va se passer. Pour arrêter les grèves en France, di Goule a un plan. Il a demandé à Massu d’envahir l’Algérie. La guerre va recommencer. Et pas besoin de vous torturer la tête, Massu va s’en charger.

Ça n’a fait rire personne.

*

À la maison, Yamina s’était mobilisée. Aya oulidi, allez mon garçon, va chercher le carnet. On fit et refit les comptes. Elle n’arrivait pas à y croire.

Recompte encore, ne te trompe pas, n’oublie rien.

— Alors voilà : si on n’achète rien, on peut rembourser les dettes en trois mois. Deux cents francs de plus pendant trois mois et ce sera fini. Et à partir de septembre, on pourra économiser trois cents francs par mois, avec les heures supplémentaires.

— En un an, ça fait combien ?

— En un an, ça fait deux mille francs, trois mille francs avec les heures supplémentaires, je ne compte pas les congés.

— Ce n’est pas possible ! Recompte !

Yamina n’en revenait pas. Elle ne dit plus rien, partie dans ses rêveries. C’est combien le billet de bateau ? Il faudra aller récupérer la valise que j’ai prêtée à Fatma. Ils ont quel âge maintenant les cousins ? C’est quoi le tissu à la mode ?

Yamina avait retrouvé son instinct guerrier. Mobilisation générale. L’an prochain, à Lichana !

Bon, il fallait faire à manger. Elle redescendit sur terre. Tu vas au Fami, prends du sucre, on n’en a plus, un litre de lait et des macaronis. On va faire un gratin de macaronis, oui c’est une bonne idée.

— Je prends cent grammes de gruyère râpé alors ?

— Non, prends deux cents grammes. Parce que maintenant, on est riches.

*

Sur la petite table de chevet en métal, tout contre le lit, l’infirmière avait posé le carnet de santé du nouveau-né, Salim, arrivé au mitan du mois de juillet, à peine deux mois après les événements de Mai. Tout avait l’air normal. Dans le carnet, une liste de questions, et de brèves réponses :

L’enfant a-t-il crié tout de suite ? Oui

Était-il cyanosé ? Non

A-t-il fallu le ranimer ? Non

Autre renseignement : Néant

Yamina était fatiguée. Elle ne disait rien, mais ça sautait aux yeux. Ça s’était bien passé, hamdoullah, elle était heureuse d’avoir un petit garçon, après une petite fille l’an passé. Devant ses copines, elle avait dit : Baraket, ça suffit, ça sera mon petit dernier. Cela lui faisait dix enfants, que Dieu les protège, cinq plus cinq, dans l’œil de Satan. Sans compter les trois petits anges. Elle était vraiment fatiguée de n’avoir pas dormi de la nuit.

Hier, Mme Quin et elle étaient rentrées en même temps à la maternité. Les enfants étaient nés à une heure d’intervalle. Elles se tenaient compagnie, elles étaient du même quartier, Mme Quin habitait juste une rue au-dessus, elles étaient contentes d’avoir accouché en même temps, ça faisait des mois qu’elles prenaient des nouvelles l’une de l’autre, à s’envoyer des soupes le soir.

Vers 22 heures, Mme Quin a commencé à se plaindre, elle avait mal au ventre.

Ça va passer, dit l’infirmière

— Je veux voir le docteur, gémit Mme Quin.

— Ah non, il est rentré chez lui, on ne va pas le déranger pour un mal de ventre. Allez, ça va passer.

Dans la nuit, Mme Quin commença à gémir. Yamina alluma la lumière. Mme Quin était blême, il y avait du sang sur le drap. Yamina appela, appela. Personne. Elle prit une cuillère et la tapa sur la table de chevet. Le bruit finit par faire arriver l’infirmière.

C’est quoi ce ramdam ? lança-t-elle, furieuse.

Yamina pointa du doigt sa voisine.

Oh mon Dieu, s’exclama l’infirmière.

Le docteur a fini par arriver, maussade d’avoir été réveillé si tôt, mais Mme Quin était partie, elle avait rendu son dernier souffle aux premières lueurs du matin. Quand M. Quin est venu rendre visite à son épouse, avec deux marmots, le lit était vide. Yamina le regarda en silence, leva ses mains puis les posa sur le lit. Elle nous a quittés, lui dit-elle, les larmes aux yeux.

M. Quin est allé voir le docteur dans son bureau, qui ne s’est même pas levé. Il lui a juste dit : Ce sont les risques de la délivrance. Allez voir l’infirmière pour les papiers, en lui montrant la porte.

Yamina ne voulait pas dormir, et pourtant cela se voyait qu’elle était fatiguée. Reste à côté de moi, dit-elle à sa grande fille, Fatiha, on ne sait jamais, reste là, ton père s’occupera des petits quand il rentrera de l’usine, c’est les vacances, ce n’est pas grave, les voisines vont vous apporter à manger, les petits vont dormir chez Fatma, tout va bien, reste là, on ne sait jamais... Que Dieu nous préserve, je ne veux pas partir comme Mme Quin, vous êtes encore petits, on va se serrer les uns contre les autres, ntouaneskoum, poursuivit-elle, les larmes coulant sur ses joues. Regarde un peu si le bébé dort bien, moi je m’en remets au destin, j’ai confiance. Ne vous inquiétez pas, quand je rentrerai on fera un bon aïch, on tuera un mouton, on en donnera à tout le monde.

Yamina a fini par s’endormir, on lui tenait chacun une main.

Le soir, le docteur fit sa visite, il avait déjà retiré sa blouse et portait son veston. Bon, ça m’a l’air de bien se passer, elle pourra sortir demain, dit-il en regardant par la fenêtre, plongé dans ses pensées. Il avait l’air las, n’avait fait aucune allusion à Mme Quin – une affaire chasse l’autre, encore deux opérations ce matin, une appendicite ici, une césarienne là, ça faisait deux factures. Il a fini par dire : Il fait beau, un bon temps pour faire un méchoui dans le jardin. Vous savez faire les méchouis, vous ? C’est tout un art !

Il tâtait le terrain, car beaucoup de gens lui faisaient des cadeaux.

On va tuer un mouton pour fêter la naissance, et on vous apportera les tripes et la panse. Il faudra juste que vous les nettoyiez. Vous devez savoir faire ça, non, à ouvrir les ventres du matin au soir ?

Le docteur ne releva pas. Décidément, ce n’était pas son jour.

*

À la maison, on ne perdait pas une occasion pour l’allumer. Le poste de radio était énorme, avec un tourne-disque à l’intérieur. On passait de longues minutes à chercher, sur les ondes courtes, Alger ou Le Caire. Ça grésillait la plupart du temps, c’était un tour du monde, on ne comprenait rien, on cherchait à deviner la langue, c’était du russe, ou du chinois, ou de l’espagnol. Alger c’est loin, en plus il ne fait pas beau c’est normal qu’on capte mal.

Quand Korichi n’était pas là, on basculait sur les stations françaises, Radio Monte-Carlo, RTL, Europe 1. Les chansons françaises étaient agréables, même s’il fallait rester sur ses gardes. Et veiller à la pudeur. Quand on entendait Gainsbourg, 69, année érotique, vite on changeait de canal, on ne comprenait pas bien mais on sentait à sa voix lascive que ça ne promettait rien de correct. Station suivante. Polnareff, lui on l’aimait, que des belles chansons, on se détendait mais un jour on l’a entendu fredonner Moi j’aimerais simplement faire... Allez, on change. Sur RTL, Sheila, avec elle aucun risque, mais on ne sait jamais. Petite fille de Français moyen, qu’elle chantait. On essayait d’imaginer un Français moyen. Ni grand, ni petit. Moyen. À peu près comme ça, la main essayant d’estimer la taille. Le meilleur, c’était Jacques Dutronc, Il est cinq heures, on était à Paris avec lui, ça faisait rêver, il avait de la chance. Noter dans le petit carnet : les journaux sont imprimés, les ouvriers sont déprimés. Sûr qu’il a travaillé à l’usine, lui, parce que ça, ça ne s’invente pas.

Yamina aimait bien Charles Aznavour, Emmenez-moi au pays des merveilles : C’est une belle chanson, remets-la.

— Mam, c’est à la radio, on ne peut pas la remettre.

— C’est vrai ce qu’il dit : il me semble que la misère serait moins pénible au soleil, oui il a raison, on voit qu’il a connu la misère ce chanteur, le pauvre, il le dit dans sa musique : moi qui n’ai connu de ma vie que le ciel du Nord, le pauvre, que Dieu le protège. S’il le veut, on l’emmènera avec nous au bled, il est du Nord, on fera la route ensemble, et quand on arrivera à Alger on lui montrera comment aller à Biskra, parce que le vrai soleil, il est là-bas.

À la télé, on voyait des groupes anglais. Ils avaient quelque chose de plus, on les écoutait jusqu’au bout, et même si on ne comprenait rien, on ressentait des choses. Mais le drame, c’était les Beatles. Les quatre garçons s’étaient séparés, quelle misère, comment peut-on créer autant de merveilles et arrêter, comme un renoncement, comme s’ils étaient fatigués de leur génie, comme Rimbaud ? On connaissait tout de leur vie, Paul et John avaient été orphelins tout jeunes, ils avaient dû souffrir, existe-t-il plus grand malheur ? Peut-être cela expliquait-il la beauté qu’ils avaient créée, c’est Aragon qui l’a dit : ce qu’il faut de malheur pour la moindre chanson, ce qu’il faut de sanglots pour un air de guitare... On a fait des progrès fulgurants en anglais, il fallait comprendre ce qu’ils disaient, c’était devenu plus important que tous les livres réunis.

On entendait quelquefois à la télévision Michel Delpech, qui chantait en prenant une voix sinistre : Et toujours le même président. Oh mon Dieu, il parle de di Goule ! Change ! Si la police apprend qu’on écoute ça, c’est sûr qu’ils vont nous expulser.

— Mais ça passe à la télévision française !

— Oui, les Français peuvent l’écouter, ils ne vont pas les expulser, ils sont dans leur pays, mais pauvres de nous, on ne passera même pas au tribunal, une semaine, et on sera dans le bateau.

Au printemps, c’est pourtant l’inverse qui s’est produit. C’est de Gaulle que les Français ont expulsé. Du jour au lendemain, il est parti dans sa DS noire et il est rentré chez lui. Voilà dix ans, il régnait sur la moitié du monde, en Algérie, en Afrique, en Indochine, et tous ces pays qu’on ne connaît pas. Il avait affronté Hitler, la France était envahie, des gens mangeaient des topinambours et fuyaient par millions sur les routes, hagards. Il avait libéré son pays, il a fait comme si, zaama, tout le monde avait résisté avec lui. Vingt-cinq ans auparavant, quasiment jour pour jour, il avait donné le droit de vote aux femmes, avant elles n’avaient que le droit de se taire, et là, hommes et femmes lui ont dit : Merci pour tout, à la prochaine. C’était quand même di Goule ! On en est restés babas.

Quelques mois plus tard, Johnny a sorti un disque où il disait : Jésus-Christ est un hippie. C’est quand même le prophète des chrétiens, c’était osé. Le nôtre, de prophète, personne n’en parlait. Johnny comparait Jésus à un hippie fumant de la drogue, vagabondant en Amérique. La prof de français nous a expliqué le vrai sens des paroles, que le vrai Jésus est du côté des opprimés, qu’il avait un message de paix et d’amour, comme les hippies de maintenant. Mais la plupart des gens ne l’ont pas entendu de cette oreille. Il y a eu des manifestations, et la chanson a été interdite à la radio et à la télévision. Même le pape s’en est mêlé. Johnny a vite sorti un nouveau disque, Oh ma jolie Sarah, et tout est rentré dans l’ordre.

Noter dans mon carnet : Sarah, joli prénom.

*

I da dins tiet. Il en a dans sa tête. On ne savait pas si, dans la bouche de Raymond, c’était un compliment ou une insulte. On se méfiait de ceux qui avaient trop appris, ça ne ferait pas de bons ouvriers. Ou des ouvriers qui feraient des histoires. Et les contremaîtres n’aimaient pas ça.

Dans le quartier, on attendait plus ou moins fébrilement les résultats du certificat d’études. Ce n’était pas bien compliqué, mais chaque année on comptait encore des recalés. C’était quand même la honte. Le directeur avait dit : Le certificat sert à vérifier ce qu’il n’est pas permis d’ignorer.

Pas permis d’ignorer, ça il faut le noter dans le carnet.

Il sait lire, écrire, compter ? Il n’en faut pas plus pour ce qu’il a à faire à l’usine, hein, ajoutait Raymond. Faut pas gâcher les belles années de jeunesse à l’école, faut ramener la quinzaine, parce qu’on ne va pas non plus les nourrir à vie non plus, hein ? Bah non ! Faut pas me raconter des carabistouilles !

— Raymond, tu veux dire qu’il ne faut pas te raconter de balivernes ?

— Oh ti l’général, viens nin m’chercher des embrouilles ! Va chercher l’bêche, et tape d’dins !

À quatorze ans, on était déjà des gaillards, et à l’usine les ouvriers avaient négocié avec le contremaître pour leurs fistons : on pourrait les faire entrer en apprentissage, et à seize ans, hop, ils seraient embauchés. On serait tranquille comme ça. Après ça allait fréquenter, puis ça allait se mettre en ménage, et bon débarras. Une bouche de moins à nourrir, mais avant il fallait qu’il rembourse, hein ? Allez, on trinque !

Chaque fin d’année scolaire, on voyait bien ceux qui allaient arrêter l’école et ceux qui voulaient continuer. Si tin met trop, après c’est l’guiguette dins tiet, philosophait Raymond, on ne pourra plus rattraper, ça sera foutu.

La plupart des garçons étaient contents, ils devenaient des hommes, ou en prenaient le chemin. Gagner trois sous, sortir le samedi soir, ils pourraient même boire un verre de vin à table, comme les adultes. Mais le certif, c’était quand même mieux de l’avoir. Ceux qui étaient admis se précipitaient vers le marchand de breloques, qui avait posé son étalage juste devant l’école. On trouvait des cocardes bleu-blanc-rouge, qui avaient un grand succès. Puis des roses, pour les filles. Et des blanches. Les mamans sortaient dans le quartier, prenaient leur temps, croisaient les voisins, recueillaient les félicitations. Ah oui, l’certificat, c’est rien, minaudaient-elles. Puis les pères prenaient le relais : Allez viens on va en ville, on fait la tournée des cafés, redresse-toi, qu’on voie bien ta médaille. Ah non on va pas s’asseoir, on ne fait que passer, le gamin il veut que je lui achète un cahier, que veux-tu y faire, c’est à cause de ça, disaient-ils en montrant la cocarde, c’est l’école qui lui a demandé. Non, non, je ne sais pas encore s’il fera ingénieur ou docteur. On a le temps, on verra plus tard...

Au collège, certificat ou pas, cela ne changeait rien. Les cours de latin devenaient de plus en plus complexes. Nominatif, vocatif, accusatif, datif, génitif, ablatif... Il fallait regarder la terminaison de chaque mot, et attendre la fin de la phrase pour la comprendre. Malins, les Romains, ils avaient inventé le moyen de ne pas être coupé au milieu d’un discours. Notre problème, c’était César, et son Bellum Gallicum, De la guerre des Gaules. On habitait à quelques kilomètres de Bavay, où Jules César avait établi son camp et bâti une ville. Vous traduisez le passage, et en fin d’année nous irons visiter les vestiges, disait la prof de latin, les yeux pétillants. On était accablés. Notre héros, c’était Brutus, qui avait planté César. Dommage qu’il ne l’ait pas fait avant d’écrire son livre, on n’en serait pas là à suer sang et eau, juste pour voir trois cailloux à Bavay ! Mais c’était ça ou l’usine. Alors va pour le latin, pour les équations, pour le tableau périodique des éléments. Tout sauf l’usine.

Bernard, le prof de français, qui voulait qu’on l’appelle par son prénom, restait exalté par Mai 68. Il fallait faire la révolution, partout où on le pouvait, et lui c’était le cours de français. Il expédiait Bossuet en dix minutes et parlait pendant des heures de Boris Vian, de Sartre, des écrivains américains. Il invitait les élèves curieux chez lui, dans sa piaule du centre-ville, et il parlait, parlait, parlait... D’Aragon, ou d’Éluard... Il était inconsolable car son idole, Jack Kerouac, était mort. Vous avez lu Sur la route ? Non ? Tenez, prenez, mais vous me le rendez !

Il avait une collection incroyable de disques, on écoutait Jimi Hendrix et Janis Joplin, on parlait de LSD, des expériences psychédéliques en Californie – Attention la drogue ce n’est pas bien, il faut être prêt, sinon ça vous détruit, je vous l’aurai dit. Vous connaissez Bob Dylan ? Allez, on écoute ça ! Ça raconte quoi, dites-moi ? Travaillez vos cours d’anglais ! Bon allez, ouste, la semaine prochaine on écoutera Led Zeppelin et Deep Purple.

Mais du jour au lendemain on ne l’a plus vu. Des bonnes âmes l’avaient dénoncé, il avait été suspendu, parce qu’il ne suivait pas le programme et que ça ne se faisait pas qu’un prof reçoive des jeunes chez lui. Il avait entamé une grève de la faim, ça a duré des jours et des jours, dans sa tente près de l’église ; on lui apportait de l’eau, des bonbons, ça il avait le droit, mais c’était une vraie grève de la faim, il maigrissait à vue d’œil, et puis un jour il s’est retrouvé à l’hôpital, il s’était évanoui. Après, on ne l’a plus revu. Voilà à quoi ça mène la passion, Bernard. Il nous avait appris à poser des questions, mais les réponses s’envolaient avec le vent.

On était atterrés, les Beatles se sont vraiment séparés, c’était pas une simple embrouille de copains. On passait et repassait While My Guitar Gently Weeps, et au solo de guitare on aurait dit qu’elle pleurait réellement, elle se lamentait, éclatait en petits sanglots, elle était d’une tristesse infinie. Mon pote Gérard a décidé d’acheter une guitare, puis, après avoir gratté, gratté, il a remisé son instrument, non moi mon truc, c’est la batterie. Il avait laissé pousser ses cheveux, c’était déjà un premier pas pour se rapprocher des Beatles. Ceux qui travaillaient pouvaient acheter des disques, et Gérard en avait plein dans sa cave, qu’il avait nettoyée et repeinte ; on pouvait mettre le son à fond, ça ne dérangeait personne.

Au collège, la prof de musique avait apporté son tourne-disque Teppaz. Aujourd’hui je vais vous parler de Mozart.

Brouhaha. Allez, moi je dors, lança Alain.

Ça rigolait sec, mais la prof continua : Et voici le concerto numéro 21.

Elle ferma les yeux aux premières notes, cristallines, et levait parfois la main quand les violons haussaient le ton. Elle était dans son monde.

C’est très beau, hasardai-je.

— Fayot ! lançaient les rangs derrière.

— Oui, c’est très beau, reprit-elle. Oui, c’est même au-delà de la beauté. C’est Mozart... Sol, fa, mi... c’est divin. Tu connais le prénom de Mozart ? Non ? Amadeus. En latin, cela veut dire : aimé de Dieu. Voilà, tout est dit. Il faut être aimé de Dieu pour écrire de si belles musiques.

*

Au café, tout le monde avait une opinion mais le consensus s’est vite dégagé : c’était une vaste mystification, comme seuls les Américains en sont capables. Ils avaient soi-disant envoyé un homme sur la Lune. D’un côté, on trouvait ceux qui les maudissaient, pour avoir osé blasphémer. Comment pouvait-on imaginer envoyer un engin dans les cieux, domaine réservé de Dieu ? Bientôt Sa colère s’abattrait sur eux, d’ailleurs ça avait déjà commencé au Vietnam où ils enchaînaient les défaites, de lourdes pertes humaines, dans cette guerre qui révoltait maintenant le monde entier. D’autre part, se rangeaient ceux qui prétendaient bien connaître les Amériques même s’ils n’y avaient jamais mis les pieds, emmenés par Amira, alias Eddy Constantine. Il portait beau, toujours en costume, la cravate fine, l’œil de velours, la démarche chaloupée, il aurait pu remplacer l’acteur au pied levé. Il ne sortait jamais sans avoir lustré ses cheveux à la brillantine, et ses chaussures noir et blanc qui étincelaient au soleil faisaient sensation dans les allées du marché, le lundi.

Je vais vous dire comment ça s’est passé. Il redressa la tête, fit mine de chasser quelques pellicules de son veston, comme il l’avait vu faire dans les films. Puis il déclara : L’Amérique, c’est le pays du cinéma. Hollywood, tesemhou bi Hollywood, vous en avez entendu parler ? À Hollywood donc, ils ont amené des tonnes de sable dans un studio. Ils ont construit une fusée en carton, et ils ont filmé. Zaama, ils disaient allô ici Houston, mais en fait ils étaient dans un bureau juste à côté. L’autre, Armstrong, il a posé son pied sur le sable, et ils ont pris la photo, puis ils ont dit : Coupez ! Ils ont passé ça à la télévision, et voilà. Ils sont forts quand même ! Antar, sers-moi un Coca-Cola, avec des glaçons et une paille. Plize.

Cette théorie réconciliait tout le monde. Plus de blasphème, plus d’exploit insensé, juste une énorme manipulation planétaire. Du coup on a revu les images. Oui ils sont forts, on s’y croirait ! Amira a croisé les jambes, pour qu’on voie bien ses chaussures, a sorti un peigne de la poche intérieure de son veston, se l’est passé lentement sur les cheveux et a lancé : C’est sûr, je vais me naturaliser américain, ils sont trop forts. À moi l’Amérique !

Amira n’avait aucune idée du monde dans lequel il vivait, il savait juste faire le beau au marché, le grand parleur au café, et courber le dos à l’usine. Il ignorait tout de la guerre froide, de la compétition effrénée pour la suprématie sur terre entre une Amérique conquérante et une URSS qui faisait encore rêver les travailleurs du monde. Un monde où tout se mélangeait, la dissuasion nucléaire et la minijupe, les chemises à fleurs d’Antoine et les enfants squelettiques au Biafra, les Beatles qui se taisaient et la voix éraillée d’une jeunesse qui se révoltait. Et soudain, l’exploit. Cet homme qui marchait, serein, sur ce sol poussiéreux, Christophe Colomb des temps modernes, parti réaliser le vieux rêve de l’humanité, voler, se promener sur une autre planète, réveiller la foi en un avenir où tout serait possible, où tout serait à portée de main. On n’aurait plus faim, on n’aurait plus froid. Le progrès était là. Il suffisait de s’accrocher à nos rêves malgré nos chimères, à nos grandeurs malgré nos déchirures. On s’est mis à y croire : nous aussi, un jour, on décrocherait la lune.

*

À la radio, à la télé, dans les journaux, on ne parlait que de ça, évidemment : De Gaulle est mort. Ça a été la stupéfaction, comme s’il était immortel, comme s’il devait être là pour l’éternité, statue du commandeur figée au-dessus de la France, qui l’avait congédié l’an passé et qui le pleurait maintenant. Même au café on disait : C’était di Goule quand même.

Personne ne savait si la mort de De Gaulle était une bonne ou une mauvaise nouvelle. Alors, tout naturellement, on se tourna vers Si Omar.

Si Omar avait un tic. Avant de prendre la parole, il ajustait toujours ses lunettes, comme pour y voir plus clair. De Gaulle est un grand homme..., commença-t-il.

Les ouvriers se balancèrent sur leur chaise, c’était un discours inhabituel.

C’était un grand homme, un patriote, qui a incarné son pays, qu’il a sauvé quand il était en pleine débâcle. Il est resté droit, fier, et comme souvent pour les grands hommes, c’est dans l’adversité qu’il s’est révélé.

Si Omar parlait de sa voix calme, et personne n’aurait osé l’interrompre, même pour commander une menthe à l’eau.

À ce titre, il mérite notre respect. Et je vais vous dire un secret : de Gaulle a été l’une de nos sources d’inspiration quand, en novembre 1954, nous avons déclenché la révolution.

C’en était trop. Un brouhaha traversa la salle. Je vais vous expliquer, reprit Si Omar. Bien sûr, toutes les conditions étaient réunies pour la révolte populaire. La misère, l’injustice, les brimades, la spoliation de nos terres, le mépris, la faim, l’absence d’avenir pour nous et nos enfants.

Un murmure traversa le café, on opinait.

Et l’exil, l’exil ! tonna-t-il. Qui quitte de gaieté de cœur son pays, qui ?

— Personne, personne, répondit la salle.

— Qui laisse sa terre, la terre de nos ancêtres, jdoudna, qui laisse ses frères et ses sœurs, qui part en laissant sa mère pleurer ? Qui ?

— Personne, personne...

— On n’avait besoin de personne pour se rebeller, parce que notre heure était arrivée.

Bachir s’agitait, voilà plus de dix minutes qu’il n’avait pas parlé : Et donc, de Gaulle, il nous a aidés ?

— Non, répondit Si Omar. Mieux que ça : il nous a inspirés. En 1954, il a publié un livre, Mémoires de guerre. On l’a lu et relu. On remplaçait la France par l’Algérie, et tout s’éclairait. Ce qui nous a marqués, c’est sa stratégie. Il s’est appuyé sur les colonies, sur les pays d’Afrique, sur l’Algérie pour combattre le régime de Vichy et les Allemands. En 1940, on a été mobilisés, on est partis faire la guerre avec eux, pour eux. Et puis on est rentrés, enfin, ceux qui avaient survécu, et le jour de la libération de la France, pour tout remerciement, ils nous ont tiré dessus, à Constantine, à Guelma, à Sétif, le 8 mai 1945, jour maudit pour nous, où trente mille de nos frères ont trouvé la mort, parce qu’ils voulaient la même chose, la liberté ! Juste la même chose qu’eux, et c’est de Gaulle qui ordonne la répression ! Il envoie un télégramme qui dit : « Veuillez prendre toutes les mesures nécessaires pour réprimer tout agissement antifrançais d’une minorité d’agitateurs. » L’armée française a été sans pitié. Ça a été le massacre. Ils nous tiraient dessus avec des automitrailleuses et jetaient les cadavres dans les puits, dans les fours. Et puis, quand ça s’est calmé, ils nous ont réunis, tous les hommes ; on devait mettre un genou à terre et écouter La Marseillaise. Ils ont voulu nous humilier, mais vous savez ce qu’elle dit La Marseillaise : « Allons enfants de la patrie, le jour de gloire est arrivé. » Dans nos têtes, on se disait : NOTRE jour de gloire VA arriver. Et il est arrivé...

*

Je suis une fille de la Zaatcha. Quand on connaissait des vents contraires, Yamina nous le rappelait. Pour nous remobiliser, pour qu’on se relève, qu’on ne subisse pas. Mais on ne comprenait rien à cette expression. Alors, plus d’une fois, elle nous raconta la bataille de la Zaatcha, qui s’était déroulée dans les temps anciens, et à la vérité on ne l’écoutait que d’une oreille, on pensait qu’elle exagérait, que chaque fois qu’elle parlait de Lichana c’était forcément mirifique, glorieux, paradisiaque. Et puis on a cherché, et on a trouvé. Tout ce qu’elle disait était vrai. La Zaatcha a vraiment existé, c’était dans les livres.

Depuis toute petite, disait Yamina, j’en ai entendu parler, dans les maisons, on évoquait la Zaatcha de génération en génération, on racontait les récits effrayants de cette guerre, dans le ksar voisin de Lichana, un village fortifié. Voici comment ça s’est passé. Bou Ziane a été notre chef, notre héros, on le chante encore aujourd’hui. C’est lui qui a mené la révolte, car les injustices étaient intolérables. Les gens ne savent pas s’arrêter, ils vont toujours plus loin, trop loin, à perdre ce qui fait d’eux des êtres humains.

Elle nous tenait en haleine pendant une heure !

Les gens ont été tués sauvagement, ils ont tout détruit, ils n’ont laissé que les ânes. Mais tous sont morts debout. Dans l’honneur.

Les livres, elle qui n’en avait jamais lu, confirmaient tout cela. La France avait envahi l’Algérie, en 1830, à la manière forte, sanglante, sauvage. La résistance avait été farouche, durant presque vingt ans. Les derniers combats s’étaient déroulés à Lichana. De juillet à novembre 1849, une dizaine de batailles et d’assauts de l’armée française n’étaient pas venus à bout des insurgés de la cité. L’assaut final avait été donné le 26 novembre 1849. Le colonel Canrobert écrivit : La veille, je fis mon testament. Les instructions furent claires : aucune pitié.

Au terme d’un combat d’une rare sauvagerie, l’armée française, composée de plusieurs milliers de soldats, emporta la bataille. Ordre fut donné de tout détruire, les hommes survivants furent tous passés au fil de l’épée et la région fut dévastée. Les historiens estiment que cet épisode s’est soldé par la mort de trois mille personnes, tous camps confondus. Les « têtes » de Bou Ziane, de son fils et de son adjoint, Si Moussa, ont fini sur des étagères du musée de l’Homme à Paris.

Vous êtes allés voir dans les livres si je dis vrai... Mais Yamina ne s’en formalisa pas. Oui, allez voir les livres, car vous verrez d’où vous venez, ce que vos ancêtres ont subi. Vous comprendrez mieux. Oui, lisez.

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