Ton parfum

Farah Anah · Chapitre 19 sur 60

Pages du PDF

Ton parfum

Chapitre 17: – Ça Sent le Vieux Livre

CHAPITRE 17 – ÇA SENT LE

 

VIEUX LIVRE

 

C’était une journée parfaite pour danser. Ce matin, d’épais nuages apportaient un peu de fraîcheur, comme pour faire baisser la température de la veille, ainsi que celle de mon corps. Juste un peu.

À midi, Clara rayonne, nimbée d’une euphorie, douce pour elle, amère à mon goût. Elle va jusqu’à s’affairer dans la cuisine avec son amant, toujours égal à lui-même.

J’ai préféré conserver mes distances hier. Exténuée, je me suis écroulée avant qu’ils pointent le nez hors de la chambre pour s’occuper de leur progéniture.

Encore ébranlée par les récents évènements, je prévois de m’éclipser pour l’après-midi, je veux les éviter au maximum. Surtout que ma brouillerie avec Val continue d’accentuer le poids sur mon cœur.

Vêtue d’un tee-shirt court dissimulant la marque d’Imrel sur mon sein et de leggings, je grimpe sur mon vélo. Roulant en direction de la poterne arrière, j’entends le portail buzzer. Intriguée, je m’arrête et tends l’oreille.

— Mon amour, ma mère et ma sœur sont devant le portail, avertit Clara sur un ton presque désolé, après avoir répondu à l’interphone – ce qui, en soi, est un exploit de sa part. Je déverrouille ?

— Laisse-moi faire, je vais leur ouvrir sur place.

La confrontation à venir attise mon intérêt. Ma bestie ne les accompagne pas, mais sans doute les a-t-elle briefées sur l’incident d’hier. Sans quoi, le timing serait étonnant.

Ils se dirigent à deux vers la grande entrée, suivis de loin par moi et ma curiosité.

Les vantaux s’écartent sur la mine tracassée et patibulaire d’Emilia et de Laura. Je m’approche, les salue d’un signe de la main.

— Quelle surprise, commence une Clara mielleuse, enveloppant le bras de son homme tel un poulpe. Que nous vaut l’honneur de votre présence ?

— Eh bien, tu me manques, ma fille, ça fait longtemps que tu n’es pas passée, se justifie Nonna.

— Heureusement qu’Ava nous permet de profiter de la petite Pia, lui reproche Laura, poing sur la hanche. Mais toi, tu n’en as rien à faire de nous.

— Elle n’est pas en état de voir qui que ce soit, rétorque Imrel sur un ton neutre.

— Je crois qu’elle peut s’exprimer sans ton aide, non ?

Je connais ma tante, aux contractions de ses mâchoires, je devine qu’elle se pondère. Elle n’en ferait qu’une bouchée, si elle pouvait.

— Ne lui en veux pas, intervient ma mère avec une douceur empesée, Imrel a raison, mes humeurs sont changeantes depuis des semaines. Il s’évertue à me protéger.

— À t’isoler, précise sa sœur.

Le principal concerné demeure de glace, sans rebondir sur son allégation.

— Les jeunes nous ont raconté l’agression de Pia, lance ma grand-mère, les traits sillonnés d’inquiétude. Comment va-t-elle ? Je n’ai pas cessé de t’appeler, mais tu ne décroches pas.

— Oh, je suis désolée…

— Elle va bien, répond Imrel. Elle se repose, là.

— On pourrait la voir ? demande Laura.

— On préfère ne pas la déranger, explique Clara.

Ma tante bouillonne, les narines dilatées.

— Oh, oui, bien sûr ! Ta mère se fait un sang d’encre et c’est tout ce que tu nous sers comme excuse !

J’interviens avant que ça ne dégénère.

— Elle dit vrai.

À mon commentaire, ils se retournent comme un seul homme. Toujours une jambe sur la bécane, les mains accrochées au guidon, je me mords la joue.

— Elle a été secouée, mais elle va bien. Je l’emmènerai chez toi, Nonna, promis, souris-je.

Ma tante paraît décontenancée, comme si je m’étais dressée contre elle. J’aimerais juste rassurer ma grand-mère, effacer ces rides trop profondes qui me serrent la poitrine. Je ne comprends d’ailleurs pas la réticence d’Imrel à les inviter à l’intérieur.

Ce dernier mâchonne dans sa barbe :

— Pia et ma femme sont les seules qui vous inquiètent ?

— Tu voudrais qu’on se préoccupe de toi ? se moque Laura.

C’est le sourcil arqué et chargé de sous-entendus qu’elle désigne les phalanges abîmées de l’homme.

— Ava s’est jetée sur ce toqué et s’est retrouvée à terre ! Elle aussi a été blessée.

Qu’il me mentionne avec tant de véhémence me coupe le souffle.

La démonstration de force d’Imrel a dû effacer la mémoire de mes cousins, car les aînées ne semblent pas au courant. Nonna blêmit, et un voile de colère assombrit le visage de sa fille qui se précipite sur moi, dans tous ses états.

— Mais tu es malade ?! Tu es blessée ?

— Ça va, tantine. J’ai juste un bleu.

Elle me palpe partout, pince ma joue entre ses doigts imprégnés de tabac, et me secoue la tête.

— Espèce d’inconsciente ! Il aurait pu t’arriver malheur ! Qui sait de quoi ce fou était capable ! Qu’est-ce qu’on aurait fait, hein ?

— J’n’ai pas réfléchi, il ne voulait pas lâcher Pia !

— Ne fais pas ta courageuse ! T’aurais dû appeler un homme ! Il était là, lui, désigne-t-elle Imrel. Il lui a fait sa fête. L’affronter était inutile !

— Ça va, c’est passé, maintenant ! protesté-je en m’extirpant de sa prise.

Une prise douloureuse pour une réaction… normale. Touchée par son emportement, je réalise que c’est ma mère qui aurait dû me réprimander ainsi.

L’émotion me pique les yeux.

— Je vous assure, répété-je à l’attention de ma mamie, je vais bien. Tout le monde va bien.

Tout ce temps, l’attention d’Imrel m’enveloppe froidement. Chaudement. Je ne sais pas. Je ne perçois que le contraste entre son inertie et l’impatience de Clara. Le bout des orteils vernis de cette dernière martèle le sol, ses doigts pianotent sur l’avant-bras de son binôme.

— Alors pourquoi on ne pourrait pas entrer, hein ? Clara, tu n’invites pas ta mère à boire un café ? Vous êtes ici jusqu’à quand ? Vous comptiez repartir sans nous rendre visite ? Sans éprouver une once de remords ?

— Imrel travaille sur l’élaboration d’un parfum, de nouveaux effluves aux alentours perturbent son processus créatif.

— En plus d’être asociaux, vous vous noyez dans vos mensonges ! L’odeur d’Ava n’a pas l’air de le contrarier !

Je déglutis.

Cette fois, ma mère se crispe, défigurée par un sourire renversé.

— Quoi, Clara ? Dis tout simplement que tu refuses de nous voir. Tu as coupé les ponts avec ta famille ! Pense au jour où ça n’ira plus avec lui, pointe-t-elle Imrel du doigt, vers qui crois-tu pouvoir te tourner si tu nous rejettes ?

Si elle garde le silence, Emilia fixe son presque beau-fils. De son petit corps frêle émane un courroux saisissant.

— Je ne vous rejette pas, soupire la belle blonde, se nichant contre le flanc de son homme.

Je secoue la tête, dépitée.

— Ava, tu devrais quitter cet endroit. Il n’y a rien de bon qui s’en dégage.

— Euh…

Mince, pourquoi Laura me mêle-t-elle à ça ? Mes poings se serrent sur mon guidon, mon cortex en quête d’une excuse.

— Je… suis bien ici.

— Tu es étrange depuis quelques jours, note-t-elle, l’air suspicieux. Ne les laisse pas te retourner le cerveau.

Même observation que Val. Je sens l’étau de la culpabilité se refermer sur moi.

— Ava est assez intelligente pour prendre ses propres décisions, me défend Imrel. Elle n’a pas besoin de votre parano. Elle se rend au village et s’occupe de Pia. Elle est irréprochable, foutez-lui la paix.

Les épaules de Nonna en tremblent d’émotion. La panique m’expulse du vélo, m’enjoint de soutenir ma grand-mère avant qu’elle ne s’effondre.

— Je déteste ces confrontations, se lamente-t-elle doucement. J’ai juste peur pour mes filles.

Je lui frotte le dos, fusillant l’asocial d’un regard réprobateur.

— Emmener Laura n’était peut-être pas la meilleure idée, suggéré-je dans l’oreille de la doyenne.

L’air est suspendu. En cet instant, un silence chargé d’embarras craquelle les murs dressés entre chacun de nous. Imrel expire avec lassitude.

— Je ne crois pas que ma compagnie vous enchante, votre présence ici n’est pas indispensable. (Il oblique vers ma mère.) Passe la journée avec ta famille.

— Mais…, s’étrangle-t-elle, abasourdie.

Il plisse les paupières. Si son geste tend à apaiser les tensions, l’expression qu’il arbore en est presque menaçante. Toutes l’ont remarqué, personne n’ose contester – craignant que le vent tourne –, mais le malaise est palpable.

Le parfumeur s’extrait de sa prise avec fermeté.

— Accompagne-les, je viendrai te chercher ce soir, chez ta mère.

Elle bat des cils, déroutée. Toutefois, elle se résigne vite et lui offre un baiser d’adieu éperdu. Une pelle qui m’oblige à me détourner, l’estomac révulsé par leur passion.

Nul ne bronche, nous sommes encore toutes stupéfaites par le revirement d’Imrel.

Clara chancelle jusqu’au véhicule de ma tante, échange un dernier coup d’œil avec son homme qui lui adresse un signe approbateur du menton.

— Tu viens aussi, Ava ? s’enquiert Nonna, pétillant d’espoir.

Supporter ma génitrice un après-midi entier ? Seigneur, non. D’instinct, je cherche les prunelles d’Imrel. Il m’examine paresseusement. Sa sommation muette m’empêche de réfléchir correctement.

— Je… J’ai des projets pour la journée, c’est impossible.

Déçue, Emilia comprend et quitte les lieux, son objectif principal étant atteint.

Le portail se referme. L’ultime clic me fait tressauter dans cette atmosphère lestée par la proximité du grand blond.

Nous sommes seuls, Pia piquant une sieste réparatrice.

Les oiseaux pépient, la végétation, secouée par la brise agitée, nous berce de ses chuintements. Si près de la sortie, des fragrances de lavande se rappellent à mes narines.

Mon vélo est affalé sur l’herbe, à la lisière du sentier de terre. Comme Imrel plonge ses mains dans les poches de son jean, je le ramasse, l’envie de filer me grignotant les jambes.

— Où prévois-tu de fuir ?

— Tu voulais juste qu’elle se barre, ignoré-je sa question.

— Voir du monde ne nuira pas à ta mère, suppute-t-il.

Bizarre, je n’y crois pas. Par moment, ses intentions demeurent indéchiffrables, remuant, retournant dans tous les sens ma frustration intérieure. Cherche-t-il à prouver aux Celi qu’il n’est pas le monstre qu’elles dépeignent ? Non, il s’en fiche comme d’une guigne. Voulait-il se débarrasser de ma mère ? Dans ce couple, lequel des deux impose à l’autre ses remparts contre le reste du monde ?

— Leur parler de mon implication dans l’incident d’hier n’était pas nécessaire.

Je fais ma râleuse, mais en réalité, son initiative m’a touchée plus que je ne l’admets.

D’un pas nonchalant, il réduit la distance entre nous. Cale une mèche de mes boucles relâchées derrière mon oreille, scrutant ma gorge avec autant de luxure. Il plonge aussitôt dans mes yeux.

— Parce que ces images ne me quittent pas.

— Tu… exagères, balbutié-je, perdant pied face à son trouble.

Mes doigts frémissent autour de la barre métallique de la bicyclette.

Il nous enferme dans un cocon où même la fraîcheur n’a plus d’effet sur mon épiderme, ravivant les braises de ma libido. Je déteste cette facilité qu’il a de me balader sur ses sentiers licencieux, arborés de frustration.

Était-il aussi perturbé hier, lorsqu’il baisait ma mère ?

Ma poitrine se compresse de plus belle.

Déterminée à assouvir mes envies, à trouver des réponses aux interrogations que je n’ose encore formuler pour moi-même, j’étends mon véhicule par terre et me plante à quelques centimètres d’Imrel.

Son parfum épicé m’enivre, accentue les vertiges que j’essaie de dompter. Ébranle la raison que je m’efforce de garder.

— Merci… d’avoir pris ma défense, susurré-je, vibrante d’appréhension.

Dès que ses lèvres tentatrices dessinent un sourire, ou quelque chose qui y ressemble du moins, je noue mes bras autour de sa nuque. Sur la pointe des pieds, je sens son souffle mentholé s’échouer sur mon visage. Derrière sa chemise, ses muscles vigoureux se pressent contre mon buste ; il m’enlace fermement, plongeant son nez dans le creux de mon épaule. Il suffit d’une inspiration pour que son corps tressaute en entier.

Pour la première fois, je lui octroie un baiser. Là, sous son oreille. Et l’entends déglutir. Un deuxième baiser sur sa mâchoire râpeuse.

— Imrel…

Ses doigts s’enfoncent dans ma chair, sous mon tee-shirt.

— Je… J’ai envie de t’embrasser.

Je l’ai dit. Sans fard, j’ai exprimé une envie réfléchie, non pas une pulsion déclenchée par l’enfer de ses provocations.

Il se tend tout de go. S’immobilise sans me lâcher. Contre ma poitrine, je sens l’accélération de ses pulsations cardiaques.

Il éloigne son visage de quelques centimètres. Sur son faciès imperturbable, un unique sourcil se lève. Et, avec une pointe de dédain, il repartit :

— Tu voudrais qu’on se bécote comme des ados boutonneux ?

Sa réplique agit comme un coup d’estoc. Les yeux écarquillés, j’opère un mouvement de recul, qu’il retient, nos bassins toujours accolés.

— Ava…

— Il n’y a que mon odeur qui t’intéresse ? me récrié-je, rattrapée par un sentiment de colère.

D’humiliation. Tribut de mon courage pour avoir pris les devants, croyant que ça lui plairait.

Sans se démonter, il plonge son nez entre mes seins, à travers mon tee-shirt, hume profondément en poursuivant la ligne de mon sternum jusqu’à ma gorge.

— Ton odeur est la signature de ton être, Ava. Il n’y a jamais rien d’autre qui m’intéresse dans ce monde.

Traversée par un éclair de lucidité, je me débats, m’arrache à son étreinte en le fusillant d’un regard assassin.

Qu’est-ce que je croyais… ? J’aurais dû m’y attendre, rester hermétique à ses attentions, à son affection et à sa sensualité.

— J’ai achevé le livre !

Pris au dépourvu, il fait craquer ses cervicales et son expression s’éclaire.

— Alors tu comprends mon mécanisme.

— Tout ce que j’ai compris, c’est qu’il s’agit d’un psychopathe meurtrier en manque d’amour ! Je n’avais pas besoin de terminer ma lecture. Explique-moi le lien avec ton obsession. Tu ne comptes quand même pas me faire des cunnis à longueur de journée jusqu’à mon départ, si ? J’ai l’impression d’être un distributeur de bonbons !

Il croise les bras et me toise avec arrogance.

— Tu peux monter sur tes grands chevaux, cette idée décuple tes ardeurs. Comme tout le monde, tu refoules tes désirs derrière une façade de morale inutile.

Scandalisée, je fulmine contre ce corps, contre ces émanations qui me trahissent.

Bien sûr que de m’abandonner à la torture quotidienne de sa langue m’enflammerait. Cependant, il se trompe s’il pense que ma morale est en cause. À ce stade, je crois bien qu’elle n’a plus d’impact sur mes valeurs. Non, j’éprouve des émotions, des sentiments et un millier d’incertitudes susceptibles de me flinguer s’il m’arrivait de flancher.

À titre d’exemple, après seulement deux jours à m’embraser pour Imrel, qu’il se rapproche de sa femme ne devrait pas me rendre jalouse.

Il se redresse, affectant une expression nouvelle, d’un sérieux accablant.

— Me céder quotidiennement quelques gouttes de la quintessence de ton arôme serait un immense cadeau de ta part, mais ça resterait une solution à court terme…

— Alors, quoi ?

Sur la défensive, j’essaie de m’enraciner au sol, maintenir un aplomb à toute épreuve pour me préserver de son emprise animale.

— Je voudrais que tu m’offres ton essence. Cette technique d’enfleurage que Grenouille utilise, je l’appliquerais sur ton corps.

— Pardon ?

Une vague de panique me fait reculer d’un pas.

— Elles étaient mortes !

— Pas toi. Tu resteras intacte, il te suffira de m’accorder ton temps pour quelques temps. J’enduirai ton corps de graisse, t’embaumerai tout entière durant des heures, jusqu’à capturer ton élixir.

Mon palpitant cogne, hurle au danger que représente sa requête. C’est ainsi qu’il me considère. Une fleur. Sa « vanille » à piqueter sur sa toile d’enfleurage.

Un dégoût crasseux fuse dans mes veines.

— Pourtant, tu bandais, hier, dans la salle de bains.

N’était-ce pas de la convoitise, quand il aspirait la pointe de mon sein ?

Il hausse les épaules.

— Quel fou ne banderait pas s’il était étourdi par la plus exquise créature de son paradis ?

Son paradis olfactif.

Si Clara ne s’était pas manifestée, Imrel se serait… abreuvé, jusqu’à mon extase.

Il se contente de m’échauffer, en quête du fumet produit par mon excitation… et c’est tout. Cet homme n’a rien d’ordinaire. Il ne se donne aucun genre, son cerveau et le mien sont dissemblables.

Son suçon sur ma poitrine me démange désagréablement, et derrière mes côtes, les élancements sont d’autant plus cuisants.

Quelle conne…

Anéantie, j’empoigne mon vélo et je m’éloigne en secouant la tête.

— Ava, me hèle-t-il, agacé.

— Laisse-moi… Laisse-moi tranquille.

 

OceanofPDF.com