Ton parfum
Chapitre 29: – Ça Sent les Étoiles
CHAPITRE 29 – ÇA SENT LES
ÉTOILES
[Val : Fais attention à toi, Ava. Il va te briser.]
Pourquoi est-ce qu’il fait noir ?
Obscurité qui pénètre jusqu’aux tréfonds de mon âme. Je ne veux pas ouvrir les yeux, je n’aime pas ça.
Serait-ce une punition du sort ?
Des semelles couinent sur le carrelage, derrière moi. Les sourcils froncés, j’enfonce mon visage plus loin dans mon oreiller.
Deuxième couinement. Des bruits de pas qui se rapprochent.
Dans la pénombre de ma chambre.
Une fragrance épicée, chaude, qui ne m’est pas inconnue.
Le sang vrille mes tempes, mes mains se mettent à trembler.
Je la sens, sa carrure imposante. Je sens qu’il s’approche. Je sens qu’il respire profondément.
Je sens qu’il saisit le drap du lit.
Non !
J’entends un bourdonnement au loin, de plus en plus envahissant. Il se propage dans mes oreilles, dans ma tête, familier et atroce à la fois.
Une caresse sur mes cheveux, puis, sur ma pommette, une griffure venimeuse.
Non ! Non ! Ça a fini par arriver !
Je me redresse promptement, comme sur ressorts. Crible la haute silhouette d’un regard horrifié.
— Va-t’en ! hurlé-je en me recroquevillant contre le mur.
— Ava…
— Va-t’en, je te dis !
L’impression que les parois de ma chambre se rétrécissent sur moi, me privant d’oxygène.
Il faut qu’il parte, ou il arrivera un grand malheur.
Mais il est là. Il reste arrimé à mon lit, les rayons lunaires se mirant dans les ténèbres de ses iris.
— Dégage, meuglé-je, m’expulsant de ma couche.
— Qu’est-ce qu’il te prend, nom de Dieu ? chuchote-t-il en se redressant. Les filles vont t’entendre.
Téméraire, je me rue sur lui, le tire en direction de l’entrée de la pièce.
— Laisse-moi tranquille !
Il résiste, me saisit les épaules en plongeant son regard en moi.
Je gigote, terrorisée jusque dans mon inconscient. Une boule de malheur grossit contre ma trachée, appuie, obstrue ma respiration.
Il faut qu’il s’en aille.
— C’est moi, Imrel, dit-il en enveloppant ma joue de sa paume.
Le contact agit comme une intrusion abrupte, son nom m’écorche les tympans.
— Inspire, tu fais une crise d’angoisse !
Je m’ébroue, me dégage de sa prise.
— Je te hais ! vitupéré-je. Je ne veux pas que tu entres dans ma chambre !
Il se fige, les mains ouvertes, comme s’il n’osait plus me toucher. Je déteste découvrir ses traits ahuris dans le clair-obscur de la nuit. C’est trop… douloureux.
J’explose en sanglots, cette fois, le pousse de toutes mes forces hors de cette maudite pièce.
— Je ne peux pas t’abandonner comme ça, râle-t-il, désemparé.
Qu’il la ferme !
Je l’expulse et claque la porte, à bout de souffle.
Me laisse choir contre le battant, encore secouée de hoquets. C’est mon corps tout entier qui trémule, à l’instar de mon âme.
Je n’aurais pas dû m’endormir. Je n’aurais pas dû m’endormir. Je n’aurais pas dû m’endormir.
Une ritournelle macabre, narquoise et incompréhensible.
C’est arrivé par-derrière, dans le noir, pendant mon sommeil.
Je pleure de plus belle.
— Tu m’expliques, Ava ?
Sa voix…
Chaude et caverneuse, elle devrait me rassurer, mais c’est le contraire qui se produit.
Je cherche dans ma conscience, dans ma mémoire peut-être. Je ne pige pas. J’ignore pourquoi je réagis comme ça. Cette poussée d’acrimonie, d’où elle venait ? De la crainte de savoir… J’ai peur, j’ai l’intime conviction que la réalité ne me plairait pas. Elle est là, au fond de moi, tapie sous les couches opaques d’un semblant de stabilité. Elle renverserait mon monde.
Je ne veux pas mêler Imrel à tout ça.
— Laisse-moi tranquille.
Au milieu de ce tourbillon d’effroi, je ne l’entends pas partir. D’ailleurs, j’ignore s’il est resté, le silence s’est répandu dans l’immensité de la villa.
Je respire enfin. Mal, néanmoins, le vide des lieux finit par me calmer.
Je suis terrifiée.
À tout instant, Laura pourrait débarquer au portail, accompagnée de Nonna, Théa et Val, pour tenter de me raisonner. Quelle serait la réaction de Clara ?
Dans le pire des scénarios, Papa m’appellerait, averti par les Celi, animé d’une noire colère.
Depuis cinq jours, cette idée me tient en otage avec une tension accablante.
Je n’avais pas eu de crise d’angoisse depuis longtemps. Serait-ce une accumulation d’anxiété qui l’a déclenchée, quelques heures plus tôt ? Peut-être.
Non, non, j’ai l’impression que c’est plus complexe que ça !
Les lueurs de l’aurore achèvent d’éclairer le jardin. Je me suis adonnée au jazz, aujourd’hui. Mes écouteurs diffusent une version remixée de Thinking out loud, d’Ed Sheeran. Je commence d’emblée par un jazz walk, ouvrant mes épaules au maximum. Mon bassin suit dans un déhanché explosif, avant que je pivote sur un unique pied, les bras formant une demi-lune devant moi. Dans ma pirouette, je le vois. Lui. L’homme pour qui j’ai éprouvé une vive aversion cette nuit, un effroi à glacer le sang. Déstabilisée, je manque de trébucher. Mes réflexes me sauvent et je me reprends avec une grâce parfaite, ajoutant quelques tours à ma chorégraphie.
Bras croisés, vêtu d’une chemise en lin écru et d’un pantalon, il est accoté à la porte de la cuisine. Il ne se cache même pas pour m’épier…
Je l’ignore et continue à danser, à extérioriser dans des ondulations aussi vives que légères. Je pratique le dauphin, une figure à laquelle j’injecte toute ma sensualité, avant de rouler sur le sol. En dépit de ma concentration, j’incline le visage plus en arrière et croise les yeux de feu d’Imrel, lesquels embrasent secrètement mon organisme déjà chauffé. Ou n’est-ce déjà plus un secret ? Mon corps m’a-t-il déjà trahie ?
Les bras écartés, je jette mes jambes devant moi dans le sens des aiguilles d’une montre, le cœur pris en otage par mon unique spectateur. Me retournant sur le ventre, je maintiens le contact visuel, l’expression aussi intense que la tension qu’il instaure en moi.
Il me contemple.
Il m’admire.
Il m’inquiète encore et pourtant, mes gestes s’alanguissent. Bien que je me focalise désormais sur ma danse, mes pensées sont empoisonnées par sa présence. Notre connexion perdure, comme s’il avait intégré ma bulle. Je reste au plus près de la pelouse, ondoyant avec une précision experte, caressant la verdure avec passion, sachant pertinemment que ce sont des mouvements qu’il est facile de rendre lascifs. L’ascendant qu’il possède en l’instant sur moi est troublant, comme si je me soumettais à danser pour lui seul. Lors des sauts, je prends garde à ne pas me laisser distraire pour me rattraper sur la pointe des pieds. Ça dure de longues minutes, mes efforts me font suer, sans compter la pression exercée par Imrel. Il est si loin et, plus imposant encore que la villa, il colonise tout l’espace. Lorsqu’une musique aux notes ragga remplace Ed Sheeran, mon jazz se teinte de hip hop. Alors, je finis par l’oublier. Par m’oublier, aspirée par mon art dont toute la technicité le chasse de mon cocon.
Le temps passe et je m’essouffle, réalisant que je me suis assez défoulée. Place aux étirements. Je me déporte de quelques mètres, et, dans ma position cobra, je l’ai droit dans mon champ de vision. Mes doigts se crispent sur l’herbe quand nos yeux se percutent. Il se trouve maintenant sur la terrasse, sous le toit végétal, installé avec nonchalance sur l’une des chaises en fer forgé, cheville sur le genou. La façon dont il me bouffe du regard m’intimide.
— Je ne t’effraie pas, si je garde mes distances ? s’élève son timbre encore endormi, mais pas dénué de sarcasme.
Sa voix barde ma peau de chair de poule.
Si, il m’effraie toujours. Des relents de mon coup de panique : j’entends de nouveau cette masse sombre s’approcher de moi dans le noir, tel le grand méchant loup prêt à me dévorer toute crue. Un mauvais conte de mon enfance. De quoi ai-je peur, au juste ?
Ni ses cheveux hirsutes ni le léger bronze de son teint hâlé d’une fine barbe ne trahissent son manque de sommeil. Il reste nimbé de cette aura masculine et splendide qui donne l’impression qu’il a le monde à ses pieds. S’il est redevenu mon Imrel, celui dont toute l’attention est focalisée sur moi, celui qui me voit, une ombre menaçante s’est couchée sur sa personne.
Je tiens ma pose, une goutte de transpiration se promenant sur mes clavicules, pour se perdre dans le décolleté de ma brassière.
— Ça va mieux, lâché-je dans un souffle.
Il m’étudie longuement. Comme s’il cherchait ce qui ne tournait pas rond chez moi, tout en s’en foutant royalement tant qu’il peut encore me posséder. Il n’est venu que parce que Clara n’est pas levée. Il a redoublé de prudence depuis que Val nous a surpris. Il me cède quelques baisers, s’il estime que c’est hors de danger. Car, dès lors qu’elle a découvert nos tête-à-tête matinaux, Clara s’amuse à nous épier depuis l’étage supérieur.
— Pourquoi tu as réagi comme ça, Ava ?
Je me relâche, m’agenouille et arrondis mon dos, la tête rentrée, les bras tendus devant moi.
— J’en sais rien.
— Tu as fouillé dans ta mémoire ? Tu n’as pas essayé de t’en souvenir ?
Ses mots m’irritent, comme des petites aiguilles triturant sous mon épiderme.
— C’est pour ça que tu n’arrives pas à dormir la nuit ?
Stop. Inspiration. Expiration. Je ne veux pas y penser. Je préfère éluder.
— Et toi, qu’est-ce que tu fabriquais dans ma chambre à une heure aussi tardive ?
Il ricane, puis se lève. Je l’écoute venir, tourner autour de moi. Mes poils se hérissent à sa proximité.
— La maison était endormie. J’avais envie de te sentir contre ma peau. De te toucher, de te manger. De me noyer en toi, ma vanille. D’entendre le son mélodieux de ta jouissance, me tourmente-t-il en s’accroupissant en face de moi.
Bon sang ! Est-il doté d’une telle faculté de transformer ma peur en désir ?
Il m’excite à dessein pour son propre plaisir. Espèce d’égoïste.
Est-ce vraiment tout ? Depuis un mois, jamais il ne s’est introduit dans ma chambre, dans le secret de la nuit.
Les secondes s’égrènent et c’est étrange comme mon animosité s’émiette dès que mes sens s’éveillent. Peut-être que Val a raison. Qu’au contact d’Imrel, je perds mon bon sens ; car malgré cette terreur, cette honte qui me parasite, ses regards, sa voix, son odeur m’enflamment invariablement. J’ai soif de ses attouchements, j’ai faim de son sexe. Et puis, j’ai le cœur qui s’emballe.
Cinq jours que je me contente de déguster ses petits plats, que je n’ose pas emmener ma cadette chez sa grand-mère, chez qui elle passe le reste de la journée. J’aimerais m’en foutre, être un peu plus comme Imrel. Mais peut-être que dans un sens, je le deviens. Certes, je crains leur jugement, je crains la déception et la douleur de Papa, cependant, au fond de moi, je ne souhaite pas chasser mes sentiments. Tant pis s’ils sont méprisables et corrompus.
Ils ne peuvent pas l’être complètement, non ?
Pas quand l’admiration s’en mêle. Quand la tendresse m’étreint, tandis qu’il échange avec Pia des mots qui la rendent heureuse. Pas quand il m’encourage, à l’aurore, lorsque je manque d’énergie pour m’entraîner. Lorsqu’il me dit que moi, je suis belle. Qu’il me contemple avec adulation. Qu’il trouve un instant pour me prendre dans ses bras, si tactile et affectueux.
Ça ne peut pas être si sale qu’ils le disent.
La plupart du temps, il se cloître dans son bureau, déteste qu’on gravite à proximité, comme le gardien d’un trésor sacré. Je me demande ce qu’il y fabrique. Il en ressort avec des yeux fous, rallumés par son obsession dangereuse. Dans un état second, il me donne la chair de poule à me pister partout dans la villa. Sans plus m’approcher vraiment. Il me renifle comme si j’étais sa cocaïne. Parfois, j’arrive à l’embrasser au détour d’un couloir, parfois, il me fouille de ses doigts en quête de ma liqueur. Mais depuis notre mésaventure, nous n’avons plus fait l’amour.
Sans s’attarder sur ma crise nocturne, Imrel s’installe en position tailleur sur la pelouse.
— Si tu le désires, en septembre, tu pourras entrer à l’école des Étoiles.
Je me fige. Relève juste la tête vers lui. Son flegme ne laisse rien transparaître, hormis cette sempiternelle fièvre dans les prunelles.
— Euh… qu’est-ce que tu racontes ?
— Tu te souviens des Dufrasne ? On les a croisés à Florence. J’ai passé quelques appels, je me suis arrangé pour te faire intégrer l’établissement.
Le sang doit quitter mes joues. Puis les envahir, en écho aux tambours effrénés de mon cœur. L’équanimité d’Imrel me vole mon oxygène.
— Tu… as fait ça ? Mais… c’est pas possible… je… ça coûte une blinde !
Il arque un sourcil.
— Ces arrivistes me voulaient pour la création d’un parfum de leur collection. Je les avais envoyés chier. Il m’a suffi de revenir sur ma décision en échange de ton admission.
— Sans passer d’examen d’entrée ? halluciné-je.
— Pour la forme, sans doute. Ne crois pas que leurs élèves soient meilleurs que toi, leur portefeuille est juste mieux rempli.
Ma respiration se hache. Adoptant la même position que lui, je porte une main devant ma bouche, ma vue brouillée par des larmes. Je peine à réaliser.
Imrel, se contraindre à travailler pour des gens qu’il méprise afin de m’inscrire à l’école des Étoiles.
— Pourquoi ?
Je ne comprends pas.
Il me répond d’une grimace agacée.
— Parce que t’en as le potentiel. Parce que ta mère aurait dû t’encourager depuis toute petite. Car je suis certain que tu feras de belles choses. Parce que je crois en toi et que j’en ai les moyens.
Touchée, je me tiens la poitrine, pile là où mon organe vital me meurtrit tout en diffusant une chaleur euphorisante.
Bon sang…
Comment ne pas tomber amoureuse ?
Mais… c’est trop. Démesuré. Trop… apeurant. Imrel est effrayant dans ses actes, dans ses excès, quelle qu’en soit leur nature. Qu’il prenne en charge mon avenir de cette façon…
— Je ne peux pas accepter.
Ça me tue, cependant, j’ai l’impression de ne pas le mériter. Et puis, qu’est-ce que je dirais à Papa ?
Imrel se penche et essuie une larme sur ma pommette, l’expression sévère.
— Pourquoi ? Allons, débarrasse-toi de tes pensées limitantes et prends ce dont tu as besoin. Sois opportuniste, sois ambitieuse. Je le ferais pour Pia. Et je l’aurais fait pour ma sœur.
Des personnes qui comptent pour lui.
Cet homme est impossible à cerner. Il se comporte de façon si sulfureuse quand ses sens sont sollicités, mais lorsqu’il s’agit de ses émotions, elles demeurent énigmatiques, quelle que soit la situation.
« Tu sais, je t’aime bien. »
Ce geste, que signifie-t-il ? Qu’il m’aime ? D’une manière propre à lui et indéchiffrable ? Pourquoi prendre soin de moi ? Pour me réduire à une pauvre marionnette énamourée afin de parvenir à ses fins égoïstes ?
— Qu’est-ce que… tu demanderas en échange ? me méfié-je aussitôt.
Comprenant mon allusion, il s’éclaire d’un rire guttural, sec et impitoyable. Me couvre ensuite d’un regard empli de fierté.
— Ton parfum, je l’obtiendrai quoi qu’il advienne. Je ne te mets pas le couteau sous la gorge, ton futur me tient vraiment à cœur. Accepte, Ava.
Salaud ! ris-je intérieurement.
« Accepte, Ava. » Des mots si doux, si venimeux. Je me trouve face à
Kaa 6 et ses yeux hypnotiques, comment refuser ?
— Clara le sait ?
Il hausse les épaules et crache avec dédain :
— Crois-tu que ton avenir lui importe ? Laisse-la en dehors de ça.
Petit coup de serin bien placé. Le maudit parfumeur et sa franchise indifférente.
Ça me blesse, mais je m’en fiche. Je m’en fiche quand je songe à ce rêve auquel je n’osais même pas aspirer.
Sommes-nous seuls, dans le jardin ? Ma gratitude embrasse mes peurs latentes, me retenir de lui sauter dans les bras est si déchirant. Alors, j’essaie de la lui transmettre dans un sourire tremblant, les joues ruisselant de joie.
Toutes ces fenêtres qui s’ouvriront à moi…
Je me vois arborer l’écusson des danseurs des Étoiles. Les représentations annuelles devant une salle bondée digne des vedettes. La chance, un jour, d’être repérée par des professionnels de renom.
Imrel réalise-t-il l’impact de son cadeau ? Bien sûr que oui.
— Merci, Imrel, m’étranglé-je, submergée d’émotions dissonantes. Merci.
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