Ton parfum

Farah Anah · Chapitre 8 sur 60

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Ton parfum

Chapitre 6: – Ça Sent L’huile D’olive

CHAPITRE 6 – ÇA SENT L’HUILE

D’OLIVE

 

Il m’a observée toute la matinée.

J’ai dansé la boule au ventre tandis que le jour se levait, consciente de son attention sur moi. Sans le voir. Sans lui parler. Il était là, quelque part, je le sentais.

J’ai vite fait de me doucher et de détaler, préférant petit-déjeuner au village avec Valentina.

À présent, Imrel me dévisage sans une once d’amabilité.

Pia, Clara, lui et moi sommes tous les quatre attablés autour du déjeuner, sur la terrasse. Le soleil est à son zénith, les oiseaux pépient, et j’ignore si ma transpiration est due à la chaleur ou si la pression qu’il exerce sur moi en est la cause.

Est-il en colère à cause d’hier après-midi, parce que j’ai préféré demander à un cousin de nous ramener, Pia et moi ?

Clara, qui n’est sortie de sa chambre qu’aujourd’hui, fait mine d’écouter le compte rendu de sa fille sur sa super journée en famille. Je la scrute avec attention, devine que, derrière ses sourires chaleureux, elle ne parvient pas à se concentrer.

— Tu devrais manger, me dit-elle en désignant mon assiette de tagliatelles, Imrel est un cuisinier hors pair.

Je hausse un sourcil.

— C’est vrai que tu n’as jamais été douée pour ça, rétorqué-je.

Ni pour le reste, me retiens-je de balancer.

Néanmoins, je m’exécute.

Bordel, c’est divin !

Je considère mon plat avec stupéfaction. Qu’est-ce qu’il a mis dans ces pâtes ? Les saveurs de la tomate explosent sur mon palais, les herbes relèvent le goût, tandis qu’une texture un peu plus crémeuse vient adoucir la détonation. Dans ce capharnaüm de délices, je décèle l’arôme discret mais parfait de l’huile d’olive.

Mathilde, ma belle-mère, est certes bonne cuisinière, mais on est dans la stratosphère, là !

Un quelconque rapport avec son nez absolu, ou je ne sais quoi ? Un talent de plus à celui de parfumeur d’excellence ?

— Hum… C’est bon…

Un bel euphémisme.

— Bien sûr que c’est bon, réplique-t-il, abrupt.

Oh, qu’est-ce qui lui prend ?

Je me rappelle ses mésaventures avec les villageois et décide de l’ignorer. J’essaie de savourer, de me détendre au milieu de ce tableau bucolique. Peine perdue. Le silence est plus gênant que reposant, sa présence me met trop mal à l’aise.

— Vous êtes ici pour combien de temps ? tenté-je de briser la glace.

Clara hausse les épaules.

— Je ne sais pas.

— Je dois faire ma rentrée à l’école ! claironne Pia, excitée à cette perspective.

— Oui, ma chérie, répond distraitement Clara.

— Tu n’as pas de projet professionnel ? Tu penses à te reconvertir ou à intégrer une autre comédie musicale ?

J’ai beau me pondérer, la sécheresse de mon ton trahit mon animosité.

Une inspiration ample soulève sa poitrine.

— Je l’ignore, pour l’instant.

Je me retiens de m’enquérir sur la raison pour laquelle sa troupe au succès immense a tiré sa révérence. Les tabloïds ne l’ont pas mentionnée.

Un nouveau blanc s’ensuit.

— Tu ne demandes pas à ta fille si elle a eu son bac ?

La remarque d’Imrel a fusé, aussi rapide, aussi acérée qu’une fléchette.

De quoi se mêle-t-il ? Je déglutis avec peine. D’où lui vient ce pouvoir de rendre chacun de ses commentaires, chacun de ses gestes si lourd d’intensité ?

— Oh, oui, pardon.

Elle n’était même pas au courant ? Après toutes mes années de difficultés scolaires ?

— Je l’ai eu. C’est la raison pour laquelle je peux me permettre d’être ici. Je me suis inscrite dans une école de danse. Du jazz, aux influences funk et hip-hop.

Elle détourne la tête, un demi-sourire aux lèvres. Retient un ricanement blasé.

— C’est bien.

Rien de plus. Pas de félicitations, pas de questions. Une Clara distraite, effacée et peut-être… dédaigneuse.

Mes mâchoires sont si serrées qu’elles en deviennent douloureuses.

— Tu seras une danseuse comme Maman ? demande Pia, la bouche pleine de tagliatelles.

J’ai les yeux qui piquent.

— Pas comme Maman, non.

— Il faut de la passion, commente Clara, comme si elle savait de quoi elle parlait.

Besoin de passion… ou d’un exutoire.

— Ta fille est douée, rétorque Imrel. Tu l’aurais noté si tu l’avais regardée s'exercer.

Mes joues s’empourprent d’un coup, l’embarras me désarçonne. Je me tourne vers lui, qui fusille sa compagne d’un air réprobateur.

Croit-il me défendre ?

Il ne fait que souligner l’éternel désintérêt de ma mère pour ma personne. Pour la façon dont j’ai vécu le divorce, pour la façon dont elle m’a imposé la réalité de sa nouvelle famille, sans en avoir rien à foutre de moi et de Papa.

— Je dois aller m’entraîner, coupé-je court à la discussion, prête à quitter la table.

— Tu ne manges pas ce soir non plus ? claque-t-il avec bien trop d’autorité à mon goût.

— Non, je dors avant le coucher du soleil. Ça me permet de me lever à l’aube pour m’entraîner.

Il me dévisage, comme s’il savait qu’il y en avait davantage.

— Sinon, je souffre d’insomnies. Mais Clara le sait, mon père l’a informée de chacune de mes séances chez le psy, ajouté-je, acerbe.

Elle semble étonnée.

— Ah, oui ? C’était il y a très longtemps.

— Papa a arrêté de t’en parler parce que ça ne t’intéressait pas.

— Mais non, Ava, ce n’est pas vrai. J’ai toujours été très occupée, c’est tout.

Trop occupée pour se soucier de la dépression de mon père. De son incapacité à veiller sur leur fille correctement. Fille qui a dû, à l’âge de treize ans, s’inquiéter pour lui. Par chance, il a rencontré Mathilde. Heureusement que cette infirmière est tombée amoureuse de lui, qu’elle l’a aidé à s’en sortir et qu’aujourd’hui, elle le comble de bonheur.

— Soit.

Agacée, au bord de l’implosion, je me lève, vais dans ma chambre et enfile une tenue confortable pour le sport. Je devrais d’abord digérer, mais il me faut extérioriser tous ces sentiments néfastes avant de péter un câble.

Je croyais que j’y arriverais. Que ma colère s’était tassée avec les années. Que je m’étais faite à l’idée.

Enfin, je ne pensais pas me jeter dans la gueule du loup l’été de mes vingt ans. Peut-être me suis-je surestimée, après tout…

J’ai besoin d’appeler Papa.

 

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