Ton parfum
Chapitre 44: – Ça Sent la Pomme
— Tu n’as pas honte, le jour de l’enterrement de ta mère ? me glisse Théa devant l’entrée de chez Nonna.
Je pile, tandis que quelques membres de la famille arrivés en même temps que nous investissent la maison. Mon père est encore dehors à discuter avec Laura, et Val me tient le bras, avide de détails sur mon échange avec Imrel.
— De quoi tu parles ? rétorqué-je sur la défensive.
L’expression outrée de ma cousine m’angoisse. Heureusement, c’est tout bas qu’elle me sermonne :
— Fricoter avec le mec de ta mère était déjà méprisable, mais au moment de son enterrement… tout le monde vous a vus, tu sais ! Jamais Dieu ne te le pardonnera.
— Lâche-la un peu, me défend Val.
— Je ne fricotais pas, me rebiffé-je, les poings fermés le long du corps.
Je me consumais, je luttais, mais je ne flirtais pas !
— Ne restez pas devant la porte, nous bouscule papa sans remarquer la tension dans l’air, entrez.
Avant que je le suive à l’intérieur, un hoquet de chagrin me parvient. Je fais volte-face, découvre ma nonna voûtée. Je ne réfléchis pas, je me précipite vers elle pour la serrer dans mes bras. Mon élan lui provoque un mouvement de recul. Je l’interroge du regard, mais la vieille femme épuisée adopte une attitude fuyante.
Depuis mon arrivée, elle ne m’a pas embrassée une seule fois. À nos retrouvailles, elle s’est contentée de me frictionner le dos, l’air compassé.
— Ne t’inquiète pas, ma chérie, ça va, ça va.
C’est la fois de trop. Mon cœur vient de tomber, écrasé par la lourdeur de l’atmosphère.
D’un coup, je m’écarte et me mets à courir dans la rue.
— Ava ! s’alarme Val.
Qu’elle me fiche la paix !
Je sors de la zone piétonnière en un rien de temps, suivie par mon amie.
Enfin, je respire !
— Ne va pas le rejoindre, je t’en supplie !
— Je reviens !
Mes joues ruisselantes rendent la fraîcheur de la brise trop vivace sur ma peau.
— Non, s’il te plaît ! Quelle mouche t’a piquée ? Nonna cherchait juste à cacher ses larmes !
C’est ça, ouais !
— J’ai besoin de réponses, je n’en ai pas pour longtemps. Couvre-moi ! balancé-je sans me retourner, avalant les pavés à vive allure.
— Bordel, Ava !
Mon obstination a raison d’elle. Je me retrouve sur la place du village à bouillir d’impatience. Pourquoi m’infliger cette mascarade ? Si la réception m’aidait à ne pas me jeter dans la gueule du loup, je préfère le prédateur aux vautours.
Luigi n’a pas changé de numéro. Il me conduit dans la villa Lavanda où je prétexte devoir récupérer quelques affaires. Il me laisse devant le portail. Mon appréhension me ramène trois mois et demi en arrière, au premier jour de mon arrivée. Aurais-je imaginé qu’ici, le voile sur mon passé se serait enfin levé ? Aurais-je soupçonné qu’un tel mâle exacerberait ma sensualité, me pousserait au-delà de ses limites ? Mon Dieu, cela valait-il la peine de craquer pour un prédateur sexuel ? Le frisson qui me traverse n’a rien à voir avec la température extérieure. Bien que je veuille obtenir des réponses, ma présence est une très mauvaise idée. Je ne suis pas assez blindée. Mes jambes flageolent et la sensation de ses bras autour de moi est encore trop vive. Néanmoins, j’entre le code dans le boîtier et je m’engage dans l’allée. Je ne prête aucune attention au parterre automnal du jardin, offrant au décor un merveilleux camaïeu. En cette saison, la bâtisse dressée devant moi a un aspect différent, un peu plus sinistre ou délabré. Les odeurs aussi ont changé. Des effluves terreux tapissant ma mémoire des souvenirs de randonnées avec Papa.
Je me revois quitter les lieux sous des cordes de pluie, ma valise en main. Dire que je m’étais juré de ne plus remettre les pieds ici. Ah ! La blague…
Pas besoin de sonner, Imrel m’a sentie. Plantée devant la porte, je n’attends pas longtemps avant qu’il vienne m’ouvrir.
Ça y est.
Boum boum.
Il est là.
Boum boum.
Dans ses habits sombres, il pantelle et me dévisage avec émotion. J’arrête de respirer, tétanisée à l’idée qu’il amorce le moindre geste.
Les sourcils froncés, il esquisse un sourire nerveux.
— Tu es venue.
— Comme si tu en doutais, m’énervé-je.
Un ricanement, et son arrogance refait surface.
— Je t’attendais plus tôt. Viens, entre.
J’ai besoin de quelques secondes pour bouger. Je passe devant lui, sens l’intensité de son regard me cribler. Je perçois son inhalation discrète, et aussitôt la tension devient étouffante. Angoissante. J’ai presque envie de prendre mes jambes à mon cou.
Même l’intérieur de la villa semble métamorphosé. Quand bien même, mes sentiments me fouettent à mesure que les flashs estivaux rejaillissent. D’ailleurs, comment distingue-t-il mon parfum entre les délicieux effluves de pomme qui saturent les lieux.
— Ça sent bon.
— J’ai cuisiné, explique-t-il dans mon dos. Pour m’empêcher de te dévorer toi.
Bon sang !
Sa voix court le long de mon échine et me raidit. J’opère un demi-tour, remontée.
— Tu penses que je t’aurais laissé ?! Je suis ici pour obtenir des réponses, ne te fais pas d’illusions.
Merde, cette façon de me regarder… tellement de fièvre, tellement de retenue.
— Je sais.
Et moi, je sais qu’il perçoit mes sensations.
Je déglutis, démunie face à sa placidité. Je crois qu’au fond, je m’attendais à devoir le rejeter, à lutter contre ses instincts bestiaux et son égoïsme.
— Qu’est-ce qu’il s’est passé ? m’exclamé-je à brûle-pourpoint, dérivant mes pensées à dessein.
Je le bouscule, le provoque, injectant toute ma furie dans ses iris orageux.
— Qu’est-ce que tu lui as fait ? Tu l’as poussée dans l’escalier pour t’en débarrasser ? Elle devenait trop encombrante, c’est ça ?
Avec une force insoupçonnée, il me ceint la taille d’un bras pour me caler contre son bassin. Il attrape mon visage de son autre main et écrase mes joues entre ses doigts. Si près, son haleine s’échoue sur mes lèvres. Toujours la même expression froide et torride à la fois.
— Calme-toi, m’intime-t-il d’une sécheresse de velours.
Sa chaleur. La rigidité de son corps. Sa violence typique. Je tremble, je fonds. Je me fais pitié… Mes yeux s’embuent lorsque je le martèle de mes poings, hésitant à m’agripper à son pull pour l’attirer encore plus près. L’envie de hurler enfle dans ma poitrine, mais sa large stature agit comme un mur intimidant.
Je le déteste. Sale meurtrier ! Sale pédophile !
Il clôt les paupières. Me lâche aussitôt et m’entraîne sur les marches du drame jusqu’à l’étage supérieur. Trop secouée pour opposer résistance, j’ai l’impression que le spectre de Clara agonise sous le poids de mes semelles. En amont, Imrel me saisit les épaules, me retourne et me positionne de sorte que la jetée de lignes parallèles s’étrécit dans mon champ de vision. Dans mon dos, je sens les muscles de son buste athlétique. Comme il aime, il vient murmurer près de mon oreille :
— Je lui ai tout dit, Ava.
J’accuse le coup de son aveu, pétrifiée.
Ses phalanges pressent mes épaules à travers l’épaisseur de mon manteau, l’air s’est tari et les sons s’embrouillent. Ne demeurent que sa voix et cette fragrance de pomme entêtante.
— Elle a remarqué que ton départ me rendait fou. Elle m’a surpris en train de flâner dans ta chambre à plusieurs reprises, juste pour aspirer ton parfum.
Il effleure ma nuque de son souffle, son nez vient se frotter sous le lobe de mon oreille. Par ses méthodes sensorielles, il me bourrelle odieusement l’esprit. Et je reste là, assoiffée de vérité, à le laisser me soumettre avec cette mesquinerie qui est la sienne.
— Je m’évertuais à lui offrir un défouloir, mais c’était insuffisant.
Un défouloir ?
Son corps. Son sexe. Sa perversion.
Quel affreux souvenir. Mes yeux s’embuent tandis qu’il poursuit son histoire.
— Je recouvrais notre lit de tes draps quand je la prenais, Ava. Je voulais te baiser si fort…
Le dégoût me provoque un mouvement de repli. Or, mon ventre se tortille d’une excitation dégueulasse. Je ne veux pas !! Je ne veux pas ressentir ça ! Sans rien dire, je plonge mon visage dans mes mains, luttant contre ces horribles vagues de chaleur.
— Ça aurait dû me satisfaire, ton odeur était encore prégnante. Pourtant, le manque me crucifiait avec un putain de machiavélisme. Parce que ce n’était pas toi. On avait convenu de retourner à Paris quand elle irait mieux ; au pire, Mayelle emmènerait Pia en France pour sa rentrée scolaire. Mais j’ai tenu à revenir à tout prix pour te retrouver. J’ai prétexté vouloir être présent pour accompagner notre fille. Clara n’a pas mordu, alors j’ai tout lâché, là-bas, dans notre chambre.
Je reste immobile, refusant de lui céder le moindre indice d’expression. Toujours contre moi, il susurre :
— Je suis désolé. Je craignais qu’elle dramatise, qu’elle nous punisse en arrosant sa famille de la nouvelle pour te condamner. Je savais que t’en souffrirais. C’était loin d’être mon intention, ma vanille, mais je suis égoïste.
Je n’arrive pas à réprimer mon sanglot, c’est peine perdue. Trop d’émotions impossibles à décortiquer se télescopent en moi. Sa convoitise est si puissante qu’elle écrase tout sur son passage. Volontairement ou non, il m’aurait isolée de tous, certain qu’au bout du compte, il me posséderait.
— Pour comprendre notre altercation, tu dois cerner la personnalité de ta mère.
— La même sale race d’individualistes, étouffé-je un hoquet.
Dans une caresse sensuelle, ses bras finissent par m’enlacer, écrouer mes ultimes forces dans son emprise.
— Pas seulement. Elle a toujours souffert du syndrome du rejet. Ça doit t’être familier.
Ma gorge se serre. Non, elle n’est pas comme moi ! Elle était juste sous la domination de ce marionnettiste.
— Son âme d’artiste n’a jamais trouvé sa place dans votre famille trop traditionnelle et encline au jugement. Aujourd’hui, les mentalités ont changé, mais son paternel était de la vieille école. Pour lui, danser n’était pas un métier honorable. C’était pour les putes. Je ne crois pas qu’ils l’aient écartée, mais Clara était d’une telle sensibilité qu’elle se sentait misérable. Son art était sa croix et l’essence de son être. Jusqu’à sa rencontre avec ton père.
Lui a-t-elle raconté ça ? Il me décrit une étrangère. Et pour cause, son vécu a toujours été entouré de mystères.
— Florent a eu le coup de foudre. Il rentrait dans les clous. Grâce à lui, elle revêtait la panoplie complète de la femme mariée, il lui offrait une respectabilité. Ta famille adore cet homme conventionnel qui lui a donné un enfant.
Je déteste le chemin qu’emprunte cette histoire.
— À vos côtés, elle s’effaçait. Il n’y a que sur scène qu’elle retrouvait sa flamme.
Elle s’effaçait.
C’est vrai qu’elle était distante… Je m’en souviens si peu.
Derrière mes paumes moites, je ricane. On dirait que mon cerveau aime se façonner des réalités plus faciles à digérer. Gommer le moche pour rendre les choses plus supportables.
— Moi aussi, je rallumais sa flamme.
Les dents serrées jusqu’à la douleur, je secoue la tête, désolée pour mon père, pour l’enfant que j’étais, utilisés comme les pansements d’une femme paumée.
— J’acceptais tout ce qu’elle était. À ses yeux, sa grossesse était l’argument parfait pour acter notre couple. Pas avec un mariage, elle en avait horreur, mais on a emménagé ensemble. Je l’ai affranchie de la pression familiale, à en créer une dépendance maladive pour ma personne allant jusqu’à frôler l’hystérie.
Il marque un temps, me retient de défaillir en me maintenant contre lui. Je découvre enfin ma figure, tente de reprendre contenance. En vain.
— Et toi, Imrel, reniflé-je, qu’est-ce que ça t’apportait d’être avec une femme comme elle ?
— Oh, tu n’as pas idée…
Je déglutis, prie pour qu’il m’épargne les détails scabreux de leur liaison. Aime-t-il se sentir vénéré, adulé à en perdre la raison ?
— J’ai flanché. Je voulais l’éviter à tout prix, mais ma rage m’a poussé dans mes retranchements. Je lui ai dit ce que j’éprouvais pour sa fille, je t’ai imposée, ma sublime, sachant qu’au final, même si elle créait un scandale, elle n’aurait pas d’autre choix que d’accepter, car je ne projetais pas de la quitter.
Je me racornis de l’intérieur.
C’était tout ce que je désirais. Qu’elle en crève de jalousie. Mon Dieu, je ne voulais pas qu’elle en crève tout court !
— Tu l’as poussée ?
— Je ne l’ai pas touchée. Je l’ai menacée avec mon corps, la chassant vers l’escalier pour qu’elle et ses geignements dégagent de ma vue. Tu sais, elle n’a même pas glissé au début des marches. Dans sa course agitée vers le rez-de-chaussée, c’est au milieu qu’elle a dérapé. Juste là, m’indique-t-il en pointant son doigt sur un des rectangles de marbre.
— C’est… ma faute, alors, bredouillé-je, stupéfaite.
— Ôte-toi ça de la tête. Les disputes étaient légion dans notre couple, parfois, un rien allumait sa folie. Ça n’était vraiment qu’un accident, je le jure.
Un crac imaginaire retentit dans mon organisme. Son dernier serment pète une vanne quelque part dans mes rouages et fout tout en l’air. Je n’ai plus la force de me battre, tout à coup. Je pleure des torrents de larmes silencieux, les bras d’Imrel m’empêchant de me fracasser sur le sol. Que m’arrive-t-il ? Je ne parviens même plus à respirer. Les vérités se propagent une à une dans mon jardin fleuri, ternissant les pétales en plastique qui entretenaient si bien l’illusion.
— Ava, ma douce.
Imrel me fait pivoter, il m’enserre aussi fort qu’au lendemain de mon anniversaire, tandis qu’il m’enroulait dans le premier fil de sa toile.
Je l’enlace en retour, mes mains dans son dos tirant sur son pull. Le visage maculé d’eau et de morve plongé contre sa poitrine, j’articule quelques lamentations.
— Quand je suis seule, ou avec mes proches, j’arrive à me blinder.
— Chuuut, fait-il, déposant un baiser sur mon front.
— Mais toi… ta présence suffit à me submerger d’émotion. C’est trop dur à gérer…
— Laisse-les sortir. Je suis là.
Comme une formule magique, il me donne l’autorisation de rager sur les épreuves de ces derniers mois. Je sais, je sens qu’il me sniffe, qu’il ne peut pas s’en empêcher, que je suis sa drogue. Et moi, j’essaie de m’enfoncer en lui pour apaiser la douleur. S’il ne dit rien, je sens les battements déchaînés de son pouls. Imrel est d’apparence stoïque et despotique, mais ses terres arides abritent un volcan près d’entrer en éruption à la moindre secousse. Je suis sa secousse au même titre qu’il est mon ignominie.
Et puis, comme dans un rêve – ou un cauchemar –, j’ignore comment, une demi-heure plus tard, je me retrouve dans sa chambre.
Mêlées à une fraîche odeur de lessive, les notes capiteuses de son parfum m’embrument, m’enveloppent dans des volutes cotonneuses. Assise sur ce lit à moitié défait, le dos voûté, je suis exsangue d’énergie. Mes yeux sont bouffis, je grelotte dans ma petite robe en velours, délestée de mon manteau et de mes bottes jetées au pied d’une commode.
Après que mon puits de colère et de chagrin s’est tari, il m’a laissée seule dans cette pièce plus ou moins rangée.
C’est ici que sa compagne s’enfermait, ici qu’ils assouvissaient leurs pulsions. Son fantôme habite encore les lieux, je le sens jusque dans mes os. Comment Imrel peut-il dormir dans ce lit ?
Mes phalanges se crispent sur les draps portant son empreinte masculine.
Il s’en fiche. Qu’elle vive, qu’elle meure…
Cependant, des zones d’ombre subsistent.
Je me rappelle ce carnet trouvé dans son local. J’y ai repensé quelquefois, refusant de creuser plus loin. Je n’y avais rien compris, tout en étant persuadée qu’il était lié à moi. Cette certitude s’est estompée avec le souvenir de son contenant. Je me sens si faible, mes méninges sont hors service. Je n’arrive plus à pousser la réflexion. Qu’importe, je sais juste que je n’ai plus rien à faire ici. Inutile de fouiner davantage, le manque de ses bras devient déjà trop cruel. Il a suffi qu’il m’enlace pour exacerber mes sens, raviver les sensations que je m’efforce d’enfouir depuis que la réalité m’a rattrapée.
Je n’ai le temps de rien que le loup apparaît dans le cadre de la porte, deux assiettes en main. Stupéfaite, je n’arrive pas à en détourner les yeux. Imrel dispose les soucoupes sur les draps, juste devant moi, présentant deux morceaux de tartes aux pommes caramélisées.
Compte-t-il vraiment manger un bout en toute tranquillité dans ces circonstances, alors que nous revenons de l’enterrement, qu’après ce qu’il m’a raconté, je m’imagine les derniers instants de ma mère, et que je lui en veux pour m’avoir attouchée quand j’étais gamine ?
Je suis incapable d’avaler quoi que ce soit.
Je croyais qu’en le revoyant, j’exploserais, hystérique, après toutes ces semaines à l’avoir ignoré, consumée par la colère, mais à présent, j’ai l’impression d’être engourdie de l’intérieur.
Avec une souplesse féline, il installe son grand corps sur le matelas.
— Comment tu te sens ?
Je hausse les épaules.
— Mange, ça te fera du bien.
Je n’ai plus la force de refuser. Je le laisse porter le bout de tarte à ma bouche et mords dedans. Bon sang, oui, que c’est bon ! Un gémissement venu des entrailles franchit mes lèvres. Tout est parfait. La pâte, la crème, les pommes ainsi que le soupçon de cannelle saupoudrée par-dessus.
Un sourire franc éclaire la mine du cuisinier en chef. Rien ne change, la flatterie – même implicite – gonfle toujours son ego. Qu’il m’énerve.
— Tu ne pâtisses pas, normalement.
— Non. Je l’ai fait pour toi. Pour nous garder concentrés sur les arômes plutôt que sur nos phéromones.
Je me fige, le dévisage, sur mes gardes. Il ne bronche pas, conserve son expression bienveillante.
— Quelle prévenance, ironisé-je dans un murmure.
Deux mois de silence. Le connaissant, j’aurais parié qu’il exploserait de colère, qu’il m’assaillirait de reproches. Si je ne me sentais pas si vide, j’aurais moi-même éclaté de fureur à cause de l’horreur qu’il m’a infligée. Pourquoi demeure-t-il si calme ? Que cache-t-il ?
— Pourquoi t’es venu à l’enterrement ? Tu tenais vraiment à faire tes adieux à Clara ?
Tandis qu’il se penche et cale une mèche de cheveux récalcitrante derrière mon oreille, ses doigts provoquent une étincelle sur mon lobe.
— Non. J’espérais que tu viendrais. Je voulais te voir.
Une gerbe d’émotion se jette sur mon cœur.
Il ne faut pas qu’il me touche. Que je me laisse duper par le chant des oiseaux au-dehors, par cette tarte exquise, par l’impression que ses bras me tiennent encore si fort contre lui.
— Ils l’ont tous remarqué, tu sais, me plains-je. Ils ont comméré, quand tu m’as enlacée. Heureusement que les notions d’italien de Papa sont limitées.
De plus, je comprends les réticences de Pia. Si elle a entendu mon nom éclater dans leur dispute avant le drame, voir son père me consoler au cimetière a dû la perturber.
— J’ai pas pu m’en empêcher, tu m’as manqué. Et puis, quelle importance, ma vanille ? Guéris les blessures de ton âme, ne t’en inflige pas davantage à cause d’une famille si malodorante.
« Les blessures de mon âme » ? Réalise-t-il en être à l’origine ? Un esclaffement nerveux m’échappe. Dans le même temps, un morceau de pomme en purée se décompose sur son menton pour tomber sur son pull.
— Merde.
Je pouffe, me moquant de plus belle, allégeant la pression sur ma poitrine.
— Bien fait. Ça t’apprendra à accuser tout le monde de puer.
Il arque un sourcil, sa rangée de dents parfaites exposée, avant de se lever et de se débarrasser de son haut. De quoi me calmer aussi sec. Fouillant dans son armoire pour se changer, il secoue la tête.
— Parce qu’ils portent des parfums nauséabonds. Ces paysans n’ont aucun goût.
Il revêt un tee-shirt gris et reprend sa place sur le lit.
— Comment se passent tes cours de danse ? questionne-t-il, tout à sa dégustation.
Si sa tarte est succulente, ma déglutition reste laborieuse.
— J’ai un peu de mal à trouver ma place, mais je fais de mon mieux. Le bâtiment est dingue, c’était impressionnant le premier jour.
À lui d’opiner.
— Merci, ajouté-je. Un jour, je te revaudrai ça.
Promesse laconique qui, je le sais, m’en coûtera. Cependant, je n’accepterai pas qu’il soit mon mécène, avec en mémoire cette nuit traumatisante durant laquelle son doigt fouillait mon sexe d’ado. Je ne veux rien lui devoir, il doit sortir de ma vie.
— Du moment que tu réalises tes rêves. Ne deviens pas comme ta mère, tes conditions de réussite sont optimales ; tu as le talent, la combativité, tes proches te soutiennent et t’encouragent, et l’argent ne sera jamais un problème de mon vivant.
Il a beau s’exprimer avec flegme, une gratitude inopinée est près de me submerger. Je ne dois pas me laisser attendrir !
— Tu es spéciale, Ava. Un rien de volonté, et toutes les portes s’ouvriront à toi.
Ses lèvres… Imprégnées de fiel, elles sont capables d’enjôler avec adresse. Elles me procurent tellement de bien, parfois, me valorisant envers et contre tout. Je le hais de me déchirer entre ses compliments et sa monstruosité !
Mes canines plantées dans la pâtisserie, Imrel pousse le morceau sur mon nez et sur le reste de mon visage. Je me retrouve toute badigeonnée de crème !
— Qu’est-ce que tu fais ? m’égosillé-je en le repoussant, ahurie et à moitié pliée de rire.
Ce sourire-là… Celui qu’il arborait autrefois lorsqu’on était seuls, qui l’illuminait d’un charme ravageur.
Dans cette chambre, aujourd’hui, l’homme qui me fait face ne cesse de me ramener au soleil, à son univers aux mille fragrances, à Florence, à la rivière, aux champs de tournesols, à la sensualité, au bonheur fracassant, à des sentiments explosifs et romanesques, de ceux qu’on fantasme tant qu’on ne les a jamais vécus. Je n’arrive pas à trouver celui qui a entaché ma vie, sept ans plus tôt. Qu’il est affligeant de me répéter que ces deux mâles sont indissociables. Douleur indélébile pour fait irréfutable.
— Même si le sel de tes larmes est délicieux, il n’y a aucune raison de t’effondrer.
Il illustre ses propos d’une caresse sur ma joue, quand ma crispation – si infime soit-elle – lui fait replier sa main. L’effet de son contact sur moi ne doit pourtant pas lui échapper.
Ça ne lui ressemble pas, bon sang.
— Je n’allais pas pleurer. J’ai assez donné. Maintenant, j’ai la figure toute barbouillée ! File-moi une serviette.
Il humecte ses lèvres, un rictus trahissant son amusement. Puis il inspire avec emphase.
— Si tu savais comme je lutte contre mon envie de te nettoyer avec ma langue. T’es tellement belle, même comme ça.
Cette fois, mes joues s’enflamment. Mon cœur s’emballe. J’ai beau en avoir conscience, mes membres sont engourdis. Captive de la tessiture éraillée de sa voix, je ne parviens pas à m’enfuir. Je le laisse frotter son délit avec la délicatesse d’un fourbe, tentant d’ignorer l’appel assourdissant de la chair.
Il finit de me nettoyer se mordant la lèvre.
— Regarde-nous, déploré-je tout bas. À discuter dans la chambre de ma mère le jour de son enterrement, comme si de rien n’était, alors qu’on était la cause de votre dernière dispute.
— Tu culpabilises ? s’étonne-t-il, jetant la serviette par terre.
C’est flou. Tout est flou dans ma tête, comme s’il m’avait droguée, qu’il m’avait embrouillé le cerveau pour mieux me baratiner. Je porte ma paume à ma tempe, essayant d’aligner mes idées.
— Non… enfin… Je ne sais pas… Je n’aime pas ça.
— Ce n’est plus la chambre de ta mère. Maintenant qu’elle est morte, cette maison vous revient, à Pia et toi.
— Peu importe, tu lui faisais l’amour dans cette pièce !
Rien qu’à les prononcer, ces mots me font chanceler.
« Regarde comme tu mouilles. Je vais te défoncer en bonne et due forme. Tu seras incapable de sortir du lit demain, et ce ne sera pas à cause de ta dépression. »
« Je vais te baiser par tous les trous, ça va te remettre les idées en place. »
« Déchaîne-toi, remplis-moi ! Plus fort ! »
J’étouffe.
C’est insensé, je dois déguerpir.
— N’utilise pas ces termes quand tu parles d’elle, repartit-il, le ton plus ferme.
Faire l’amour ?
Une fois de plus, l’envie de crier ronfle dans ma gorge. À la place, je bondis hors du lit. Je m’élance vers la porte, avec l’espoir naïf de pouvoir fuir le parfumeur. Bien sûr, il me coince contre le battant fermé, sans me toucher, sa main plaquée juste à côté de mon visage.
— J’y arrive pas, soufflé-je. Endurer ta présence est au-dessus de mes forces. T’as beau me décrire ta relation avec ma mère, certaines choses m’échappent.
Je m’ébroue, fouillant dans ma mémoire défectueuse, si jamais j’avais manqué un détail.
— Pourquoi elle, si tu ne l’aimais pas ? Putain, je ne pige pas !
— Pour mieux me rapprocher de toi.
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