Ton parfum

Farah Anah · Chapitre 23 sur 60

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Ton parfum

Chapitre 21: – Ça Sent les Glycines

CHAPITRE 21 – ÇA SENT LES

 

GLYCINES

 

La Firenze est telle que mon père me l’avait vendue. Chargée d’une poésie colorée, elle est romanesque et tellement romantique. Après avoir franchi l’emblématique Ponte Vecchio, nous déambulons dans les ruelles bondées de la capitale toscane. Mon émerveillement a vite gommé les relents de mes sentiments néfastes. La mine extatique, j’ai martelé aux oreilles d’Imrel à quel point j’étais heureuse de profiter de ces quelques heures avant la représentation.

— Et toi, c’est la première fois que tu viens ? Tu es issu d’une famille italienne, non ?

Mains dans les poches et lunettes sur le pif, le bellâtre en impose dans la foule. Bousculée par un groupe de touristes, je me raccroche à son bras brûlant. Il en a conscience et me jette un coup d’œil à la dérobée.

— Le camping du petit ruisseau, dans le Gard, c’est l’endroit le plus exotique où nous ont amenés mes parents quand j’étais gamin.

Quelques syllabes ont grondé, quelques muscles se sont crispés. Je l’examine avec curiosité, creusant l’image patibulaire qu’il me renvoie.

— Ta famille était dans le besoin ?

Il extrait sa main de sa poche. Je crois qu’il veut m’écarter quand il la pose sur ma nuque dans un geste de possessivité. Je soupire d’aise, malgré la chaleur.

— On peut dire ça…

À ses traits fermés, je devine qu’il n’aime pas parler de sa famille. À l’exception de sa sœur, il ne l’a d’ailleurs jamais mentionnée.

— Tu as voyagé ensuite ?

— Un peu, oui. Mais pas à Florence.

— Donc, c’est une première pour toi aussi, claironné-je.

Cette fois, il me gratifie d’un sourire.

— Tu aimes autant que moi ? Dis oui, s’il te plaît !

Un ricanement sexy franchit ses lèvres.

— Tu es de très bonne humeur.

Je m’efforce du mieux que je peux…

— C’est un problème ? Tu préfères que j’affiche un visage impassible comme le tien ? rétorqué-je en roulant des yeux, dissimulant mon amertume.

— Pas du tout. C’est rafraîchissant. Pour répondre à ta question, visuellement, Florence est une belle ville. Olfactivement, elle est insupportable.

Il m’en bouche un coin.

— Ne fais pas cette tête, je t’ai accompagnée en connaissance de cause. Il fallait s’y attendre, en cette saison.

C’est un détail que j’avais oublié. Imrel est vite incommodé par les villes denses, raison pour laquelle il les fuit.

— Je suis… désolée. Tu aurais pu refuser.

Ses doigts sur ma nuque me pressent délicieusement.

— J’aurais manqué l’occasion de me retrouver seul avec toi.

Ses propos me déstabilisent. Davantage après la façon dont il m’a blessée, dans la voiture.

Je rive mes yeux droit devant, plus capable d’admirer le joli paysage. Je n’aime pas ce qu’il provoque en moi. Cet émoi, cette incertitude, cet intérêt trop atypique – avec ses propres règles affligeantes.

Néanmoins, qu’il s’inflige cette puanteur pour être à mes côtés me touche. Je lui propose alors de nous rendre dans les jardins Bardini, histoire de nous éloigner des relents urbains.

Le bouquet d’une multitude de fleurs somptueuses embaume ce havre hors du temps. Ici, Imrel devient entreprenant. Je pensais qu’il s’imprégnerait des fragrances alentour, mais il préfère me renifler moi. L’épisode sous le bosquet ne lui a visiblement pas suffi.

Entre frissons et gloussements ridicules, ma volonté oscille. Je le repousse, je soupire, le traite d’animal, frôle ses lèvres sensuelles, traçant sournoisement le chemin sur lequel je désire l’attirer.

Parce que je refuse de m’avouer vaincue.

Mais soudain, son téléphone vibre dans sa poche.

Sa mine se froisse lorsqu’il s’informe de l’appelant. Son bras me ceignant le bas du dos, il décroche sur-le-champ.

Clara ?

— Imrel Balmani à l’appareil. […] Elle doit être occupée. […] Non, il n’y a aucun problème. […] À son âge, il faudrait lui faire confiance.

Mais à qui s’adresse-t-il ?!

Je l’interroge en silence, en vain. Il ne laisse aucun indice, demeure marmoréen tout en répondant :

— Ava est assez grande pour s’en aller si elle veut. […] Elle est avec moi en ce moment même, je l’accompagne à un spectacle. Rappelle-la plus tard.

Un dernier mot et il raccroche devant ma bouche bée.

— Ne me dis pas que…

— Ton père, annonce-t-il de but en blanc, avant de ranger son téléphone à sa place.

Je cille, stupéfaite. Ignorant si le filet de sueur coulant sur ma tempe est dû à la chaleur ou à l’effroi.

— Il s’inquiète parce que tu ne l’appelles plus et que le téléphone est une notion très abstraite pour Clara. Ta grand-mère n’était pas plus capable de lui expliquer pourquoi tu fais la morte.

Un sentiment de culpabilité leste mon cœur. Je déteste qu’il ait cherché à joindre Imrel. Je déteste qu’il sache que je me trouve seule avec lui. Mon comportement me fait honte.

— Merde…, lâché-je, le menton baissé, tirant mon mobile de mon sac.

J’y découvre une série d’appels manqués. Mon père, Nonna et Val. Mon amie m’aurait certainement informée que je déconne sévère.

Mon papa d’amour qui se fait du souci pour moi…

Et pourtant, je ne me sens pas de lui téléphoner en l’instant.

— Je ne pensais pas qu’il aurait les couilles de m’appeler, peste Imrel.

J’accuse le coup et, furibonde, m’écarte subitement.

— Et pourquoi pas ? Tu étais sûrement son dernier recours, mais je suis plus importante que sa rancœur envers toi.

Il arque un sourcil dédaigneux en retirant ses lunettes.

— En sept ans, ton père ne m’a jamais adressé la parole. Il ne m’a jamais insulté, n’a jamais essayé de comprendre ce qui s’était passé. Je suis surpris qu’il me contacte pour si peu.

J’ai toujours su que jamais mon père n’avait eu la moindre discussion avec « le maudit parfumeur ». Je crible ce dernier d’un regard tranchant. Me rappelle que si, à cause de lui, j’ai eu de sérieux troubles psychologiques, il a aussi déclenché la dépression de Papa.

Mais si Papa n’avait pas sombré, aurait-il rencontré Mathilde, cette femme qui le rend heureux ? Aurait-il été comblé de bonheur s’il était resté avec Clara, s’il avait subi ses humeurs changeantes et ses absences à répétition ?

Devant cette hypothétique réalité, mes fibres se figent une à une.

— À l’évidence, ton père et moi ne sommes pas les mêmes hommes, marmonne Imrel en reprenant sa route dans le tunnel de glycines.

Sa petite intonation désobligeante m’insupporte.

— Ça, c’est sûr. Lui ne risque pas de doigter Pia. Pas même dans quinze ans.

Il pile sec. Opère un demi-tour tandis que j’efface la distance qui nous sépare. Je hausse le menton avec défi. Un voile traverse ses yeux, si sauvage que je jurerais que l’espace d’un instant, il serait capable de me frapper.

— S’il ose toucher à ma fille, je lui défonce la gueule en bonne et due forme.

Interloquée, je manque d’éclater de rire. Reste tout de même sur la défensive.

— J’y crois pas, bon sang…

De nouveau, cette sensation étrange, incommodante, circulant insidieusement sous mon épiderme. Une excitation mêlée de crainte. Qu’il se traduise par la violence ou par la haine, cet instinct de protection paternel envers et contre tout me séduit. Et je sais qu’il serait susceptible de me débecter tout à la fois.

Je déglutis et marche doucement aux côtés de cet homme dont la façade de givre dissimule un magma de colère. Il suffirait de le titiller, de prononcer le nom de Pia sur le mauvais ton, le volcan entrerait en éruption d’un instant à l’autre. Il ne se contenterait pas de décimer Pompéi, il cracherait sa lave sur le pays tout entier.

Peut-être… Peut-être aurais-je aimé que ma mère fasse preuve de cette même démesure. Peut-être aurais-je aimé que mon père montre les crocs pour sa femme, pour garder sa famille unie, au lieu de l’abandonner aux bras d’un autre sans se battre.

Enfin, j’imagine que chaque individu est façonné par l’existence qu’il a vécue.

Je ne lui en veux pas.

J’aurais juste tant aimé…

 

Le spectacle fut extraordinaire. Moult groupes se sont rencontrés pour donner un aperçu de leur talent monstre devant un millier de personnes venues des quatre coins de l’Europe. L’adrénaline était à son comble, je me suis éclatée, j’ai hurlé à m’en esquinter les cordes vocales, j’ai même croisé quelques anciens élèves de la troupe de Paris incapables de manquer cet évènement. L’euphorie nous a portés dans sa vague, le beat nous a déchaînés en dépit de la température suffocante. Retrouver un élément de mon quotidien en France m’a réjouie. Une fois la représentation achevée, je ne me suis pas attardée en leur compagnie, évitant d’abandonner Imrel, visiblement mal à l’aise dans la cohue. Le pauvre devait être à deux doigts de s’amputer le nez.

Nous quittons le lieu du spectacle, et un peu plus loin sur la colline, parmi les rangées de vacanciers sur le retour, c’est à son tour de croiser une connaissance. Un vieux bourgeois accompagné de sa femme, élégante à la française. Imrel discute avec une prestance hypnotique, dénotant sa familiarité avec cet univers si étranger au mien. Un tel parfumeur de renom doit en côtoyer, du beau monde.

L’aiguille qui m’asticote la poitrine, j’ignore s’il s’agit de l’admiration ou de la jalousie.

— Qui c’était ? m’enquiers-je une fois que nos chemins se séparent. Leur profil correspond très peu à la vibe de cet endroit.

Imrel m’ébouriffe les cheveux avec affection, comme si j’étais un gosse.

— Les Dufrasne. Un couple trop riche pour se contenter d’un seul domaine d’investissement. Après les galeries d’art, les parfums, ils s’attaquent à la danse, explique-t-il avec dédain. Ils financent en grande partie l’école des Étoiles, à Paris.

— Non ? L’école des Étoiles ? m’extasié-je.

Il opine, l’air soûlé.

— C’est le nec plus ultra de l’enseignement dans le milieu. C’est réservé à l’élite, faut allonger la monnaie si tu veux en être.

C’est sans doute ridicule, mais la petite prolétaire que je suis ne peut qu’être impressionnée.

Le parfumeur m’examine d’un air analytique, avant d’exprimer sa lassitude.

— Ton père a toujours été trop aveuglé par sa fierté pour réclamer une pension alimentaire à Clara. Peut-être aurais-tu songé à l’intégrer.

Je suis secouée d'un rire nerveux.

— Ah ! Ah ! Ça resterait hors de portée.

— Tu lui en aurais demandé davantage. Ça aurait été de bonne guerre, ta mère ne s’est jamais souciée de savoir comment tu t’en sortais dans la vie.

Une ombre sur le cœur, je hausse les épaules.

— J’étais de toute façon trop occupée à me débattre avec mes troubles et à m’accrocher à ma scolarité.

Sa pomme d’Adam s’agite, Imrel paraît à bout de nerfs.

— Allez, on se tire, j’ai besoin de respirer, me supplie-t-il, passant sa main sur son visage.

Je ralentis le pas, m’entoure de mes bras quand me caresse la première brise de la journée. Elle n’est pas vraiment fraîche mais trahit l’approche du crépuscule.

Devant nous, la ville nous livre un panorama extraordinaire. La lumière du début de soirée dépose ses jolis reflets sur le fleuve Arno, devant le Duomo qui se démarque allègrement.

Une douce nostalgie s’empare déjà de moi. Mauvaise redescente, j’ai le bourdon à l’idée de briser la merveilleuse boule de verre que je me suis créée. Remplie de soleil et vibrante d’émotions – qu’importe la douleur qu’elles m’infligent.

Imrel pivote vers moi, laissant les passants nous contourner pour regagner la ville.

Nos regards se harponnent et l’espace d’un instant, je jure qu’il devine mes pensées.

— Je n’ai pas envie de rentrer…

 

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