Tours et detours de la vilaine fille
prologue avant d'envoyer le manuscrit à mon ami Mario Muchnik. « Il était
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
confia une liasse de documents à traduire, du russe et de l'anglais, assez
bien payés. Et me voilà installé dans le salon-salle à manger, avec ma
machine à écrire et mes dictionnaires. Je m'imposai un horaire de bureau.
La vilaine fille me préparait des tasses de café et s'occupait des repas. De
temps en temps, comme le ferait une nouvelle mariée pleine d'attentions
pour son mari, elle venait m'entourer les épaules et me donner un baiser
dans le dos, sur le cou ou l'oreille. Mais quand Yilal arrivait elle m'oubliait
complètement et se mettait à jouer avec l'enfant comme s'ils avaient eu le
même âge. Le soir, après le dîner, on écoutait des disques avant de dormir,
et parfois elle s'endormait dans mes bras.
Je ne lui dis pas que j'avais rendez-vous au Petit-Clamart et partis sous
prétexte d'un entretien pour un travail éventuel dans une entreprise des
environs de Paris, J'arrivai à la clinique une demi-heure à l'avance, mort de
froid, et poireautai dans la salle d'attente en regardant la neige tomber
mollement sur le gazon. Le mauvais temps avait effacé la fontaine de pierre
et les arbres.
Le docteur Zilacxy, habillé exactement comme lorsque je l'avais vu pour la
première fois, un mois plus tôt, était accompagné du docteur Roullin, que je
trouvai d'emblée sympathique. C'était une grosse femme, encore jeune, avec
des yeux intelligents et un sourire aimable qui ne quittait presque jamais ses
lèvres. Elle tenait une chemise, qu'elle passait d'une main à l'autre,
rythmiquement. Ils m'avaient reçu debout et, bien qu'il y eût des sièges dans
le bureau, ils ne m'invitèrent pas à m'asseoir.
— Comment l'avez-vous trouvée ? me demanda le directeur en guise de
bonjour, et il me fit la même impression que la première fois : quelqu'un qui
n'avait pas de temps à perdre en circonlocutions.
— Magnifiquement bien, docteur, lui répondis-je. C'est une autre personne.
Elle s'est remise, elle a retrouvé ses formes et ses couleurs. Je la sens très
tranquille. Et ces crises de terreur qui la tourmentaient tant ont disparu. Elle
vous est très reconnaissante. Et moi aussi, naturellement.
— Bien, bien, dit le docteur Zilacxy en se frottant les mains comme un
illusionniste et en se balançant sur place. Cependant, je vous préviens
qu'avec ce genre de choses on ne peut jamais se fier aux apparences.
— Quelles choses, docteur ? l’interrompis-je, intrigué.
— Les choses du mental, mon ami, fit-il en souriant. Si vous préférez dire
de l'esprit, je n'ai pas d'objection. Cette dame est physiquement bien. Son
organisme a repris le dessus, en effet, grâce à la vie disciplinée, au bon
régime alimentaire et aux exercices. Maintenant, il faut faire en sorte qu'elle
suive les instructions que nous lui avons données quant aux repas. Elle ne
doit pas abandonner la gymnastique et la natation, qui lui ont fait beaucoup
de bien. Mais sur le plan psychique, vous devrez faire preuve de beaucoup
de patience. Elle est en bonne voie, me semble-t-il, bien que le chemin qui
reste à faire soit encore long.
Il regarda le docteur Roullin qui, jusqu'alors, n'avait pas ouvert la bouche.
Elle acquiesça. Son regard pénétrant avait quelque chose qui me fit
sursauter. Je vis qu'elle ouvrait le dossier et le feuilletait, rapidement.
Allaient-ils m'annoncer une mauvaise nouvelle ? C'est alors seulement que
le directeur me fit signe de m’asseoir. Ils s'assirent aussi.
— Votre amie a beaucoup souffert, dit le docteur Roullin, avec tant
d'amabilité qu'elle semblait vouloir dire quelque chose de très différent. Sa
tête est une véritable pétaudière. Des suites de ce qu'elle a subi. De ce dont
elle souffre encore, plutôt.
— Mais je la trouve bien mieux sur le plan psychologique aussi, dis-je, pour
dire quelque chose. (Les préambules des deux médecins avaient fini par
m'effrayer.) Bon, je suppose qu'après une expérience comme celle de Lagos,
aucune femme ne récupère jamais tout à fait.
Il y eut un petit silence et un échange rapide de regards entre le directeur et
la doctoresse. On voyait, par la grande fenêtre donnant sur le parc, les
flocons tomber maintenant plus denses et plus blancs. Le jardin, les arbres,
la fontaine avaient disparu.
— Ce viol n'a probablement jamais eu lieu, monsieur, sourit le docteur
Roullin, affable, et elle fit un geste comme pour s'excuser.
— C'est une fantaisie construite pour protéger quelqu'un, pour effacer les
pistes, ajouta le docteur Zilacxy, sans me donner le temps de réagir. Le
docteur Roullin l’a deviné lors de leur premier entretien. Et ensuite nous en
avons eu confirmation quand je l'ai endormie. Ce qui est curieux, c'est
qu'elle a inventé cela pour protéger quelqu'un qui, pendant longtemps,
pendant des années, a systématiquement usé et abusé d'elle. Vous étiez au
courant, n’est-ce pas ?
— Qui était ce M. Fukuda ? demanda le docteur Roullin avec douceur. Elle
en parle avec haine et, en même temps, respect. Son mari ? Une aventure ?
— Son amant, balbutiai-je. Un personnage sordide, aux affaires louches,
avec lequel elle a vécu à Tokyo plusieurs années. Elle m'a expliqué qu'il
l'avait abandonnée quand il avait su qu'à Lagos les policiers qui l'avaient
arrêtée l'avaient violée. Parce qu'il croyait qu'ils lui avaient transmis le sida.
— Une autre affabulation, celle-là pour se protéger elle-même, fit le
directeur de la clinique en se frottant les mains. Ce monsieur ne l’a pas jetée
dehors, non plus. C'est elle qui s'est échappée. Ses terreurs viennent de là.
Un mélange de peur et de remords, pour avoir fui une personne qui exerçait
une domination absolue sur elle, qui l'avait privée d'indépendance,
d'orgueil, d'estime de soi et, presque, de raison.
J'étais là, la bouche ouverte, hébété. Je ne savais que dire.
— Elle avait peur qu'il puisse la poursuivre pour se venger et la punir,
enchaîna le docteur Roullin, sur le même ton aimable et discret. Mais
qu'elle ait osé lui échapper, voilà une grande chose, monsieur. Un indice
que le despote n'avait pas complètement détruit sa personnalité. Elle
conservait, au fond, sa dignité. Son libre arbitre.
— Mais ces blessures, ces plaies, demandai-je, et je le regrettai aussitôt,
devinant ce qu'ils allaient me répondre.
— Il la soumettait à toutes sortes de sévices, pour son divertissement,
expliqua le directeur sans prendre de gants. C'était un délicat et un
technicien, dans l'administration de ses plaisirs. Vous devez vous faire une
idée claire de ce qu'elle a supporté, si vous voulez l'aider. Je n'ai d'autre
moyen que de vous mettre au courant de détails désagréables. Ce n'est
qu'ainsi que vous serez en condition de lui apporter tout l'appui nécessaire.
Il la fouettait avec de grosses cordes qui ne laissent pas de marques. Il la
prêtait à ses amis et gardes du corps au cours d'orgies, pour les regarder,
parce que c'était aussi un voyeur. Le pire, peut-être, ce qui a laissé une trace plus forte dans sa mémoire, c'étaient les vents. Apparemment, cela l'excitait
beaucoup. Il lui faisait boire des poudres qui l'emplissaient de gaz. C'était
une des fantaisies auxquelles se complaisait cet homme excentrique : qu'elle
soit nue, à quatre pattes, comme une chienne, et lâchant des vents.
— Non seulement cela lui a déchiré le rectum et le vagin, monsieur, dit le
docteur Roullin, avec la même douceur et sans renoncer à sourire. Cela a
déchiré aussi sa personnalité. Tout ce qu'il y avait en elle de digne et de
décent. Aussi je vous le répète : elle a souffert et souffrira encore
énormément, même si les apparences disent le contraire. Et elle agira
parfois de façon irrationnelle.
J'avais la gorge sèche et, comme s'il avait lu dans mes pensées, le docteur
Zilacxy me tendit un verre d'eau pétillante.
— Et maintenant, il faut tout vous dire. Ne vous y trompez pas. On n'a pas
abusé d'elle. Elle fut une victime consentante. Elle a supporté tout cela en
sachant fort bien ce qu'elle faisait. (Les petits yeux du directeur se mirent
soudain à me scruter avec insistance pour mesurer ma réaction.) Appelez ça
amour tordu, passion baroque, perversion, pulsion masochiste ou,
simplement, soumission à une personnalité écrasante, à laquelle elle ne
réussissait à opposer aucune résistance. Elle fut une victime complaisante,
qui accepta de bon gré tous les caprices de ce monsieur. Cela, maintenant,
quand elle en prend conscience, la rend furieuse et la désespère.
— La convalescence sera plus lente, et plus difficile, dit le docteur Roullin.
Il lui faut retrouver l'estime de soi. Elle a accepté et voulu être une esclave,
en quelque sorte, et elle a été traitée comme telle, vous comprenez ? Jusqu’à
ce qu'un beau jour, je ne sais comment ni pourquoi, elle non plus ne le sait
pas, elle se rende compte du danger. Elle a senti, deviné que, si elle
continuait comme ça, elle finirait très mal, mutilée, folle ou morte. Et c'est
alors qu'elle s'est enfuie. Je ne sais d'où elle a tiré la force de le faire. Il faut
l'admirer pour cela, je vous assure. Ceux qui arrivent à ce degré extrême de
dépendance ne s'en libèrent généralement jamais.
— Mais sa panique fut si grande qu'elle s'est inventé toute cette histoire de
Lagos, le viol des policiers, et que son bourreau l'avait chassée par crainte
du sida. Et elle est parvenue à le croire, même. Vivre dans cette fiction lui
donnait des raisons de se sentir plus sûre, moins menacée, que vivre dans la
vérité. Pour tout le monde il est plus difficile de vivre dans la vérité que dans le mensonge. Mais beaucoup plus pour quelqu'un dans sa situation. Il
va lui en coûter de s'habituer à nouveau à la vérité.
Il se tut et le docteur Roullin resta également silencieuse. Tous deux me
regardaient avec une curiosité indulgente. Je buvais mon eau à petites
gorgées, incapable de rien dire. Je me sentais congestionné et transpirant.
— Vous pouvez l'aider, dit le docteur Roullin après un moment. Plus
encore, monsieur. Vous allez être surpris de l'entendre, mais vous êtes
probablement la seule personne au monde qui puisse l'aider. Beaucoup plus
que nous, je vous assure. Le danger, c'est qu'elle se replie sur son moi
profond, dans une sorte d'autisme. Vous pouvez être son pont de
communication avec le monde.
— Elle a confiance en vous et, je crois, en personne d'autre, acquiesça le
directeur. Elle se sent, devant vous, comment dire... ?
— Sale, dit en baissant les yeux un instant, poliment, le docteur Roullin.
Car, pour elle, croyez-le ou pas, vous êtes une sorte de saint.
Le petit rire que je lâchai sonna très faux. Je me sentis imbécile, stupide,
j'eus envie d'envoyer au diable ce couple de médecins et de leur dire qu'ils
justifiaient la méfiance que j'avais toujours éprouvée envers psychologues,
psychiatres, psychanalystes, curés, sorciers et chamans. Ils me regardaient
comme s'ils lisaient dans mes pensées et me pardonnaient. La doctoresse
continuait à sourire, imperturbablement.
— Si vous avez de la patience et, surtout, beaucoup de tendresse, elle peut
se remettre aussi dans son esprit, comme elle s'est remise dans son corps, dit
le directeur.
Je leur demandai, parce que je ne savais plus que dire, si la vilaine fille
avait besoin de retourner à la clinique.
— C'est plutôt le contraire, dit en souriant le docteur Roullin. Elle doit nous
oublier, oublier qu'elle s'est trouvée ici, que cette clinique existe.
Recommencer sa vie, repartir de zéro. Une vie très différente de celle
qu'elle a eue, avec quelqu'un qui l'aime et la respecte. Comme vous.
— Autre chose, monsieur, dit le directeur en se levant et m'indiquant ainsi
que l'entretien se terminait. Vous allez trouver cela bizarre, mais elle, et tous
ceux qui passent une bonne partie de leur vie enfermés dans des fantaisies
qu'ils se construisent pour abolir la vie véritable, savent et ne savent pas ce
qu'ils font. La frontière chez eux s'éclipse par périodes, pour réapparaître
ensuite. Je veux dire qu'ils savent et ne savent pas, en alternance, ce qu'ils font. Voici ce que je vous conseille : n'essayez pas de la forcer à accepter la
réalité. Aidez-la, mais ne l'obligez pas, ne la pressez pas. Cet apprentissage
est long et difficile.
— Cela pourrait être contre-productif et provoquer une rechute, dit avec un
sourire énigmatique le docteur Roullin. Peu à peu elle se réaccoutumera
d'elle-même, acceptant à nouveau la vie véritable.
Je ne compris pas très bien ce qu'ils voulaient me dire, mais je n'essayai pas
non plus d'en savoir davantage. Je voulais partir, sortir de là et ne plus me
rappeler ce que j'avais entendu. En sachant fort bien que ce serait
impossible. Dans le train de banlieue qui me ramenait à Paris, je me sentis
profondément démoralisé. L'angoisse me serrait la gorge. Pas étonnant
qu'elle ait inventé cette histoire de Lagos. N'avait-elle pas passé sa vie à
inventer des choses ? Mais ça me faisait mal de savoir que ses blessures au
vagin et au rectum avaient été causées par Fukuda, que je me mis à détester
de toutes mes forces. En la soumettant à quelles pratiques ? La
sodomisation avec des fers, avec ces vibromasseurs à ergots qu'on mettait à
la disposition des clients au Château Meguru ? Je savais que l'image de la
vilaine fille, nue, à quatre pattes, l'estomac gonflé par ces poudres, lâchant
des chapelets de pets, parce que cette vision et ces bruits et odeurs
provoquaient l'érection du gangster japonais — lui seul, ou étaient-ce des
spectacles qu'il offrait aussi à ses compères ? —, me poursuivrait des mois,
des années, voire le restant de mes jours. Était-ce cela que la vilaine fille
appelait, et avec quelle excitation fébrile me l’avait-elle dit à Tokyo, vivre
intensément ? Elle s'était prêtée à tout cela. En même temps que victime,
elle avait été la complice de Fukuda. Il y avait donc en elle quelque chose
d'aussi tordu et vicieux que chez l'horrible Japonais. Comment ne pas lui
paraître un petit saint quand l'imbécile que j'étais venait de s'endetter pour
quelle guérisse et puisse, au bout d'un certain temps, s'enticher de quelqu'un
de plus riche ou de plus intéressant que le pauvre pitchounet i Et malgré
toutes ces rancœurs et ces fureurs je ne voulais qu'arriver vite à la maison
pour la voir, la toucher et lui faire savoir que je l'aimais plus que jamais.
Pauvre petite ! Comme elle avait souffert ! C'était un miracle qu'elle soit
vivante. Je consacrerais le restant de mes jours à la tirer de ce puits.
Imbécile !
À Paris, je m'efforçai d'avoir l'air naturel et d'éviter que la vilaine fille ne se
doute de ce qui me trottait dans la tête. En rentrant chez moi, je trouvai Yilal qui lui apprenait à jouer aux échecs. Elle se plaignait que c'était très
difficile et que cela exigeait de penser beaucoup, plus simple et plus
amusant était le jeu de dames. « Non, non, non, insistait la petite voix
criarde de l'enfant. Yilal t'apprendera. » « Yilal t'apprendra », le corrigeait-
elle.
Quand l'enfant partit, pour dissimuler mon état d'âme, je me mis à travailler
à mes traductions et restai à pianoter sur la machine jusqu'à l'heure du dîner.
Comme la table de la salle à manger était encombrée de mes papiers, nous
mangions dans la cuisine, sur une petite table avec deux tabourets. Elle
avait préparé une omelette au fromage et une salade.
— Qu'est-ce qui t'arrive ? me demanda-t-elle soudain, tandis que nous
mangions. Je te trouve bizarre. Tu es allé à la clinique, non ? Pourquoi ne
m'as-tu rien dit ? On t'a dit que je n'allais pas bien ?
— Non, au contraire, la rassurai-je. Tout va bien. Ce qu'on m'a dit, c'est que,
maintenant, tu dois oublier la clinique, le docteur Roullin et le passé. Ce
sont eux-mêmes qui me l'ont dit : que tu les oublies, pour que ton
rétablissement soit total.
Je vis à son regard qu'elle savait que je lui cachais quelque chose, mais elle
n'insista pas. Nous allâmes prendre le café chez les Gravoski. Nos amis
étaient très excités. Simon avait reçu une proposition pour faire de la
recherche, à l'université de Princeton dans le cadre d'un programme
d'échange avec l'Institut Pasteur. Tous deux étaient ravis d'aller dans le New
Jersey ; en deux ans passés aux États-Unis, Yilal apprendrait l'anglais, et
Elena pourrait travailler à l'hôpital de Princeton. Ils allaient voir si l'hôpital
Cochin lui accordait une mise en disponibilité de deux ans, sans solde.
Comme ils parlaient tout le temps, je n'eus presque pas besoin d'ouvrir la
bouche, je n'avais qu'à écouter, ou plutôt à feindre d'écouter, ce dont je leur
fus très reconnaissant.
Durant les semaines et les mois qui suivirent, je fus très pris par mon
travail. Pour pouvoir rembourser les emprunts et assumer les frais courants
qui, maintenant que la vilaine fille vivait avec moi, avaient augmenté, je dus
accepter tous les contrats qui se présentaient et, en même temps, la nuit ou
tôt le matin, consacrer deux ou trois heures à traduire des documents que
me confiait le bureau de M. Charnés qui, fidèle à son habitude, essayait
toujours de me venir en aide. J'allais et venais en Europe, occupé à des
conférences et congrès de toutes sortes, et j'emportais avec moi les traductions, que je faisais la nuit, dans des hôtels ou des pensions, sur une
petite machine à écrire. Peu m'importait l'excès de travail. La vérité, c'est
que je me sentais heureux de vivre avec la femme que j'aimais. Elle
semblait tout à fait rétablie. Nous ne parlions jamais de Fukuda, ni de
Lagos, ni de la clinique du Petit-Clamart. Nous allions au cinéma, parfois
écouter de la musique de jazz dans une cave de Saint-Germain, et, le
samedi, dîner dans un restaurant pas trop cher.
Mon seul gaspillage était le sport, parce que j'étais sûr que cela faisait
beaucoup de bien à la vilaine fille. Je l'inscrivis à un gymnase de l'avenue
Montaigne, qui comportait une piscine chauffée, et elle y allait de bonne
grâce plusieurs fois par semaine, faire de l'aérobic avec un moniteur et
nager. Maintenant qu'elle avait appris, la natation était son sport favori.
Quand je n'étais pas là, elle passait le plus clair de son temps chez les
Gravoski, qui, finalement, après avoir obtenu l'autorisation d'absence
d'Elena, préparaient leur voyage aux États-Unis pour le printemps. Ils
l'emmenaient de temps à autre voir un film, une exposition, ou dîner dehors.
Yilal avait réussi à lui apprendre à jouer aux échecs et lui administrait les
mêmes raclées qu'aux dames.
Un jour, la vilaine fille me dit que, comme elle se sentait désormais
parfaitement bien, ce qui paraissait certain à en juger d'après sa mine et
l'amour de la vie qu'elle semblait avoir retrouvé, elle voulait chercher du
travail, afin de ne pas perdre de temps et m'aider pour les dépenses de la
maison. Elle était mortifiée de me voir me tuer au travail alors qu'elle ne
faisait rien d'autre qu'aller à son club de sport et jouer avec Yilal.
Mais, quand elle se mit à chercher un emploi, le problème des papiers
surgit. Elle avait trois passeports, un péruvien périmé, un français et un
anglais. Les deux derniers étaient faux. On ne donnerait nulle part de travail
en règle à une sans-papiers. Et moins encore par ces temps où, dans toute
l'Europe occidentale, et surtout en France, il y avait une recrudescence de
paranoïa contre les immigrés des pays du tiers monde. Les gouvernements
restreignaient les visas et commençaient à pourchasser les étrangers
démunis de carte de séjour.
Le passeport anglais, qui arborait une photo d'elle avec un maquillage qui
lui changeait presque complètement le visage, avait été établi au nom de
Mrs. Patricia Steward. Elle m'expliqua que, depuis que son ex-époux David
Richardson avait démontré sa bigamie annulant son mariage anglais, elle avait perdu automatiquement la citoyenneté britannique qu'elle avait
acquise en se mariant. Quant au passeport français, qu'elle avait obtenu
grâce à son mari précédent, elle n'osait pas l'utiliser parce qu'elle ne savait
pas si M. Robert Arnoux s'était finalement décidé à la dénoncer, avait
entrepris des poursuites judiciaires, l'accusant de bigamie ou de n'importe
quelle autre chose pour se venger. Fukuda lui avait procuré pour ses
voyages africains, en même temps que ce passeport anglais, un passeport
français au nom de Mme Florence Milhoun ; là, la photographie la montrait
très jeune et avec une coiffure très différente de celle qu'elle portait
normalement. C'est avec ce passeport qu'elle était entrée en France la
dernière fois. Je craignais que, si elle était découverte, on ne l'expulse du
pays, ou pire encore. Malgré cet obstacle, la vilaine fille continua à chercher
du travail, répondant aux offres d'emploi dans Les Echos, prospectant du
côté des offices du tourisme, des relations publiques, des galeries d'art et
des compagnies qui travaillaient avec l'Espagne et l'Amérique latine et
avaient besoin de personnel connaissant l'espagnol. Il ne me semblait pas
facile du tout, du fait de sa condition précaire au regard de la loi, qu'elle
trouve un travail régulier, mais je ne voulais pas la désillusionner et
l'encourageais à poursuivre ses recherches.
Quelques jours avant le départ des Gravoski pour les États-Unis, lors d'un
dîner d'adieu que nous leur offrîmes à La Closerie des Lilas, soudain, après
avoir entendu la vilaine fille raconter les difficultés qu'elle rencontrait à
trouver un emploi où on l'accepterait sans papiers, Elena eut une idée :
— Et pourquoi ne vous mariez-vous pas ? (Et se tournant vers moi :) Tu as
la nationalité française, pas vrai ? Eh bien, tu te maries avec elle et la voilà
française ipso facto. Finis les problèmes légaux, mon petit. Elle sera une
Française en bonne et due forme.
Elle le dit sans y penser, en plaisantant, et Simon abonda dans son sens : ce
mariage devait attendre, il voulait être présent et être le témoin du marié et,
comme ils ne rentreraient pas en France avant deux ans, nous devions
classer le projet jusque-là. À moins que nous ne décidions d'aller nous
marier à Princeton, dans le New Jersey, auquel cas il ne serait pas seulement
le témoin, mais le parrain, etc. De retour à la maison, mi-sérieux mi-
moqueur, je dis à la vilaine fille, qui était en train de se déshabiller :
— Et si nous suivions le conseil d'Elena ? Elle a raison : si nous nous
marions, ta situation sera régularisée sur-le-champ.
Elle finit d'enfiler sa chemise et se retourna pour me regarder, les mains à la
taille, un léger sourire moqueur aux lèvres, dans une attitude de petit coq
batailleur. Et me dit avec toute l'ironie dont elle était capable :
— Tu me demandes sérieusement de t’épouser ?
— Eh bien, je crois que oui, fis-je en essayant de blaguer. Si tu veux. Pour
résoudre tes problèmes légaux, voilà. Il ne faudrait quand même pas qu'on
t'expulse de France comme sans-papiers.
— Moi, je ne me marie que par amour, dit-elle en me foudroyant du regard
et en tapant du pied. Je ne me marierais jamais avec un rustre qui me ferait
une demande en mariage aussi grossière que celle que tu viens de me faire.
— Si tu veux, je me mets à genoux et, la main sur le cœur, je te prie d'être
ma femme adorée jusqu'à la fin des temps, dis-je, troublé, sans savoir si elle
jouait toujours ou si elle parlait sérieusement.
Sa petite chemise d'organdi laissait voir en transparence ses seins, son
nombril, et la touffe sombre de son pubis. Elle lui arrivait seulement aux
genoux et découvrait ses épaules et ses bras. Elle avait les cheveux dénoués
et le visage enflammé par le spectacle qu'elle me donnait. L'éclat de la
lampe de chevet lui tombait dans le dos et formait un nimbe doré autour de
sa silhouette. Elle avait l'air très attirante, audacieuse, et je la désirais.
— Fais-le, m'ordonna-t-elle. À genoux, les mains sur la poitrine. Dis-moi
les meilleures cucuteries de ton répertoire, et voyons si tu peux me
convaincre.
Je me laissai tomber à genoux et la priai de se marier avec moi, tandis que
je baisais ses pieds, ses chevilles, ses genoux et caressais ses fesses, en la
comparant à la Vierge Marie, aux déesses de l'Olympe, à Sémiramis, à
Cléopâtre, à la Nausicaa d'Ulysse, à la Dulcinée de Don Quichotte, et je lui
disais qu'elle était plus belle et plus désirable que Claudia Cardinale,
Brigitte Bardot et Catherine Deneuve réunies. Enfin je la pris par la taille et
la fis tomber sur le lit. Tandis que je la caressais et l'aimais, je l'entendis
rire, en même temps qu’elle me disait à l'oreille : « Je regrette, mais j'ai reçu
de meilleures demandes en mariage que la vôtre, monsieur pitchounet. »
Chaque fois que nous faisions l'amour, je devais prendre d'infinies
précautions pour ne pas lui faire mal. Je feignais, certes, de croire qu'elle
allait de mieux en mieux, mais le temps écoulé m'avait convaincu qu'il n'en
était rien et que ces blessures au vagin ne disparaîtraient jamais tout à fait et
limiteraient toujours notre vie sexuelle. Bien des fois j'évitais de la pénétrer et, quand je le faisais, c'était avec une grande douceur, en me retirant dès
que je sentais son corps se crisper et son visage se déformer sous une
grimace de douleur. Mais même ainsi, ces amours difficiles et parfois
incomplètes me faisaient jouir immensément. Lui donner du plaisir avec ma
bouche et mes mains, et en recevoir des siennes, justifiaient ma vie,
faisaient de moi le plus privilégié des mortels.
Quant à elle, bien que gardant souvent cette attitude distante qui avait
toujours été la sienne au lit, elle semblait parfois s'animer et participait avec
enthousiasme et ardeur, et je le lui disais : « Même si tu ne veux pas le
reconnaître, je crois que tu as commencé à m'aimer. » Cette nuit-là, quand
épuisés nous sombrions déjà dans le sommeil, je la grondai :
— Tu ne m'as pas donné ta réponse, guérillera. Ce doit être la quinzième
déclaration d'amour que je te fais. Vas-tu te marier avec moi, oui ou non ?
— Je ne sais pas, me répondit-elle sérieusement, en m'étreignant. Je dois
encore y réfléchir.
Les Gravoski partirent pour les États-Unis un jour ensoleillé et printanier,
avec les premiers bourgeons verts sur les marronniers, les hêtres et les
peupliers de Paris. Nous les accompagnâmes à l’aéroport Charles-de-
Gaulle. En embrassant Yilal, la vilaine fille était en larmes. Les Gravoski
nous avaient laissé la clé de leur appartement pour que nous y jetions un
coup d'œil de temps en temps et le protégions de la poussière. C'étaient de
très bons amis, les seuls avec qui nous avions cette amitié viscérale, à la
sud-américaine, et ils allaient beaucoup nous manquer pendant ces deux
années d'absence. En voyant la vilaine fille si affectée par le départ de Yilal,
je lui proposai, plutôt que de rentrer à la maison, de faire une promenade ou
d'aller au cinéma. Ensuite je l'emmènerais dîner dans un petit bistrot de l'île
Saint-Louis qui lui plaisait beaucoup. Elle s'était tellement attachée à Yilal
qu'en nous promenant aux alentours de Notre-Dame sur le chemin du
restaurant, je lui dis en plaisantant que, si elle le voulait, une fois mariés
nous pourrions adopter un enfant.
— J'ai découvert chez toi une vocation de maman. J'ai toujours cru que tu
ne voulais pas avoir d'enfants.
— Quand j'étais à Cuba, avec ce commandant Chacon, je me suis fait
ligaturer les trompes parce qu'il voulait un enfant et moi j'étais horrifiée par
cette idée, me répondit-elle sèchement. Maintenant je le regrette.
— Adoptons-en un, lui dis-je pour la réconforter. Est-ce que ce n'est pas
pareil ? Tu as vu la relation de Yilal avec ses parents ?
— Je ne sais pas si c'est pareil, murmura-t-elle, et je sentis sa voix redevenir
hostile. Et puis, je ne sais même pas si je vais me marier avec toi.
Changeons de sujet, veux-tu ?
Elle était de très mauvaise humeur et je compris que, sans le vouloir, j'avais
touché quelque recoin meurtri de son intimité. J'essayai de la distraire et
l'emmenai voir la cathédrale, un spectacle qui, malgré toutes les années
passées à Paris, ne cessait jamais de m'éblouir. Et ce soir-là plus que
d'autres fois. Une clarté faible, avec une aura légèrement rosée, baignait les
pierres de Notre-Dame. La masse semblait légère grâce à la symétrie
parfaite de ses parties, qui s'équilibraient et se soutenaient avec délicatesse,
pour que rien ne se déboîtât ni ne se détachât. L'histoire et la lumière
tamisée chargeaient cette façade d'allusions et de résonances, d'images et de
références. Il y avait beaucoup de touristes, qui prenaient des photos. Était-
ce la même cathédrale, cadre de tant de siècles d'histoire de France, la
même qui avait inspiré à Victor Hugo son roman qui m'avait tant exalté
quand je l'avais lu, enfant, à Miraflores, chez ma tante Alberta ? C'était la
même et une autre, lourde de mythologies et d'événements plus récents.
Très belle, elle donnait une impression de stabilité et de permanence, et
semblait avoir échappé à l'usure du temps. Mon éloge de Notre-Dame
glissait sur la vilaine fille, plongée dans ses pensées, sans la toucher le
moins du monde. Pendant le dîner elle demeura tête basse et boudeuse, et
toucha à peine à son assiette. Et une fois chez nous elle s'endormit sans me
dire bonne nuit, comme si j'avais été coupable du départ de Yilal. Deux
jours plus tard, je me rendis à Londres, avec un contrat d'une semaine. En la
quittant, très tôt le matin, je lui dis :
— Peu importe qu'on ne se marie pas, vilaine fille, si tu ne veux pas. Ce
n'est pas non plus indispensable. Je dois te dire une chose, avant de partir.
En quarante-sept années de vie, je n'ai jamais été aussi heureux que durant
ces mois où nous avons été ensemble. Je ne saurais comment te remercier
pour ce bonheur que tu m'as donné.
— Dépêche-toi, tu vas manquer ton avion, pot de colle ! dit-elle en me
poussant vers la porte.
Elle était encore de mauvaise humeur, repliée sur elle-même matin et soir.
Depuis le départ des Gravoski, je n'avais presque pas pu bavarder avec elle. L'absence de Yilal l'affectait-elle donc à ce point ?
Mon travail à Londres fut plus intéressant que celui d'autres conférences et
congrès. Il s'agissait d'une réunion convoquée sur un de ces titres anodins
qui se répètent sans cesse avec des sujets différents : « Afrique : impulsion
du développement ». Sous les auspices du Commonwealth, des Nations
unies, de l'Union des pays africains et de divers instituts indépendants. Mais
contrairement à d'autres rencontres, celle-ci donna lieu à des témoignages
fort sérieux de dirigeants politiques, chefs d'entreprise ou universitaires de
pays africains sur l'état calamiteux où se trouvaient les anciennes colonies
françaises et anglaises après leur indépendance, et sur les obstacles qu'elles
rencontraient maintenant pour mettre en ordre la société, stabiliser les
institutions, liquider le militarisme et l'autoritarisme, intégrer dans une unité
harmonieuse les différentes ethnies de chaque pays et décoller
économiquement. L'état de presque toutes les nations représentées était
critique ; et pourtant, la sincérité et la lucidité avec lesquelles ces Africains,
très jeunes pour la plupart, exhibaient leur réalité avaient quelque chose de
vibrant, qui donnait un élan d'espoir à ce tragique état de choses. Bien que
l'espagnol fût une des langues utilisées, j'eus à traduire surtout du français
en anglais ou vice versa. Et je le fis avec intérêt, curiosité, et l'envie,
quelquefois, d'aller passer des vacances en Afrique. Même si je ne pouvais
oublier que c'est sur ce continent que la vilaine fille avait opéré, au service
de Fukuda.
Chaque fois que je quittais Paris pour mon travail, nous nous parlions tous
les deux jours. C'est elle qui m'appelait, car cela revenait moins cher ; les
hôtels et pensions taxaient lourdement les appels internationaux. Mais, alors
que je lui avais laissé le numéro de téléphone de l'hôtel Shoreham, à
Bayswater, les deux premiers jours à Londres, la vilaine fille ne m'appela
pas. Le troisième jour, je le fis moi-même, de bonne heure, avant de me
rendre à l'Institut du Commonwealth, où se tenait la conférence.
Je la sentis très bizarre. Laconique, évasive, irritée. Je pris peur, pensant que
ses anciennes crises de panique avaient réapparu. Elle m'assura que non,
qu’elle allait bien. Se languissait-elle de Yilal, alors ? Bien sûr qu'elle se
languissait de lui. Et se languissait-elle aussi de moi un petit peu ?
— Voyons voir que je réfléchisse, me dit-elle, mais le ton de sa voix n'était
pas celui d'une femme qui plaisante. Non, franchement, je ne me languis
pas trop de toi encore.
Cela me laissa un petit goût amer dans la bouche quand je raccrochai. Bon,
tout le monde pouvait avoir ses moments de neurasthénie, où l'on préférait
apparaître antipathique pour bien marquer son dégoût du monde. Ça lui
passerait. Comme deux jours après elle ne m'appela pas non plus, je le fis à
nouveau, également très tôt le matin. Le téléphone sonna dans le vide.
Impossible qu'elle soit sortie de la maison à sept heures du matin : elle ne le
faisait jamais. La seule explication, c'est qu'elle était toujours de mauvaise
humeur — mais pourquoi ? — et qu'elle ne voulait pas me répondre, car
elle savait fort bien que c'était moi qui l'appelais. Je recommençai le soir et
elle ne décrocha pas non plus. J'appelai quatre ou cinq fois au cours d'une
nuit d'insomnie : silence total. Les sonneries intermittentes du téléphone me
poursuivirent les vingt-quatre heures suivantes, et enfin, au sortir de la
dernière séance, je me précipitai à l'aéroport de Heathrow prendre mon
avion pour Paris. Toutes sortes de pensées ténébreuses rendirent
interminable mon voyage et, ensuite, le parcours en taxi de Charles-de-
Gaulle jusqu'à la rue Joseph-Granier.
Il était deux heures et quelque du matin quand, sous une petite pluie
persistante, j'ouvris la porte de mon appartement. Il était dans l'obscurité,
vide, et sur le lit il y avait une brève lettre écrite au crayon sur ce papier
jaune rayé que nous avions à la cuisine pour noter les affaires du jour.
C'était un modèle de laconisme glacial : « J'en ai assez de jouer à la
maîtresse de maison petite-bourgeoise que tu aimerais que je sois. Je ne le
suis ni ne le serai pas. Je te remercie beaucoup de ce que tu as fait pour moi.
Je regrette. Prends soin de toi et ne souffre pas trop, mon bon garçon. »
Je défis mon bagage, me lavai les dents et me couchai. Et le reste de la nuit
je fus là à penser, à divaguer. C'est ce à quoi tu t'attendais, en le redoutant,
non ? Tu savais que cela arriverait tôt ou tard, depuis que, sept mois plus
tôt, tu avais installé la vilaine fille rue Joseph-Granier. Mais par lâcheté tu
n'avais pas voulu regarder les choses en face, et tu te disais, en te trompant,
en esquivant le problème, qu'après ces horribles expériences avec Fukuda,
elle avait enfin renoncé aux aventures, aux dangers, et s'était résignée à
vivre avec toi. Mais tu avais toujours su, au fond, que ce mirage durerait
seulement le temps de sa convalescence. Que la vie médiocre et
assommante qu'elle menait avec toi la fatiguerait et qu'une fois recouvrées
la santé, la confiance en elle-même, et dissipés sa peur et ses remords
envers Fukuda, elle s'arrangerait pour rencontrer quelqu'un de plus intéressant, de plus riche et de moins routinier que toi, et se livrerait à de
nouveaux caprices.
Dès l'apparition des premières clartés à l'oeil-de-bœuf, je me levai, préparai
mon café et ouvris le petit coffre-fort où je gardais toujours une somme
d'argent en liquide pour les dépenses du mois. Elle avait tout raflé,
naturellement. Bon, ce n'était pas une grosse somme. Qui serait, cette fois,
l'heureux mortel ? Quand et comment l'avait-elle connu ? Pendant l'un de
mes voyages de travail, sans doute. Peut-être au club de sport de l'avenue
Montaigne, en faisant de l'aérobic et de la natation. Peut-être un de ces play-
boys sans une once de graisse et bien musclés, un de ces adeptes des rayons
ultraviolets qui se rôtissent la peau, qui se font faire les ongles et masser le
cuir chevelu au salon de coiffure. Avaient-ils déjà fait l'amour, et en même
temps qu'elle jouait la comédie avec moi, préparait-elle en secret sa fuite ?
Sûrement. Et son nouveau galant aurait sans doute moins d'égards que toi,
Ricardito, pour son vagin meurtri.
Je fis le tour de l'appartement : pas une seule trace d'elle. Elle avait emporté
jusqu'à la dernière épingle de nourrice. Comme si elle n'avait jamais été ici.
Je me baignai, m'habillai et sortis, fuyant mon deux pièces où, comme je le
lui avais dit en partant, j'avais été plus heureux que nulle part ailleurs, et où
je serais désormais — une fois de plus ! — immensément malheureux. Mais
n'était-ce pas bien fait pour toi, petit Péruvien ? Ne savais-tu pas, quand tu
ne répondais pas à ses appels, que si tu le faisais et succombais à nouveau à
cette passion tenace, tout finirait comme à présent ? Il n'y avait là rien de
surprenant : il était arrivé ce que tu avais toujours su qu'il arriverait.
Il faisait une belle journée, sans nuages, avec un soleil un peu froid, et le
printemps avait rempli de verdure les rues de Paris. Les parcs
bouillonnaient de fleurs. Je marchai des heures, sur les quais, aux Tuileries,
au Luxembourg, et quand je sentis que j'allais m’évanouir de fatigue,
j'entrai dans un café prendre quelque chose. Le soir venu, je mangeai un
sandwich avec une bière, puis allai au cinéma, sans même savoir quel film
on donnait. Je m'endormis sitôt assis et ne me réveillai que lorsqu'on
ralluma. Sans me souvenir d'une seule image.
Dehors il faisait nuit. Je me sentais angoissé et craignais de me mettre à
pleurer. Tu n'es pas seulement capable de dire des cucuteries mais aussi de
les vivre, Ricardito. Vraiment, cette fois je n'aurais pas la force, comme les fois précédentes, de me remettre, de réagir, et de jouer encore à oublier la
vilaine fille.
Je repris les quais de la Seine jusqu'au lointain pont Mirabeau, en essayant
de me souvenir des premiers vers du poème d'Apollinaire, les répétant entre
les dents :
Sous le pont Mirabeau coule la Seine
Et nos amours
Faut-il qu'il m'en souvienne
La joie venait toujours après la peine.
J'avais décidé, froidement, sans dramatisme, que c'était après tout une façon
digne de mourir : en sautant de ce pont ennobli par la bonne poésie
moderniste et la voix intense de Juliette Gréco, dans les eaux sales de la
Seine. Retenant ma respiration ou avalant l'eau à gros bouillons, je perdrais
rapidement conscience — peut-être la perdrais-je d'un coup, quand mon
corps s'écraserait à la surface de l'eau — et la mort serait instantanée. Si tu
ne peux avoir la seule chose que tu voulais dans la vie, qui était elle, mieux
vaut en finir une bonne fois et de cette façon, pitchounet.
J'arrivai au pont Mirabeau trempé comme une soupe. Je n'avais même pas
vu qu'il pleuvait. Aucun passant, aucune voiture n'apparaissait alentour.
J'avançai jusqu'au milieu du pont et sans hésiter je me juchai sur le rebord
métallique où, en me dressant pour sauter — je jure que j'allais le faire —,
je sentis un coup de vent au visage et, en même temps, deux grosses mains
qui m'entouraient les jambes et d’une bourrade me déséquilibraient et me
faisaient tomber à la renverse sur l'asphalte du pont :
— Fais pas le con, imbécile !
C'était un clochard qui sentait le vin et la crasse, à moitié perdu dans un
grand imperméable de plastique qui lui recouvrait la tête. Il avait une
immense barbe blanchâtre. Sans m'aider à me relever, il me mit la bouteille
de vin à la bouche et me fit boire un trait : quelque chose de chaud et de
fort, qui me remua les entrailles. Un vin passé, pour ne pas dire du vinaigre.
J'eus une nausée, mais ne vomis pas.
— Fais pas le con, mon vieux, répéta-t-il.
Et je vis que, faisant demi-tour, il s'éloignait en vacillant, sa bouteille de vin
acide se balançant dans la main. Je sus que je me rappellerais toujours sa face amorphe, ses yeux saillants et congestionnés, sa voix rauque, humaine.
Je rentrai en marchant jusqu'à la rue Joseph-Granier, riant de moi-même,
plein de gratitude et d'admiration pour ce vieil ivrogne du pont Mirabeau
qui m'avait sauvé la vie. J'allais sauter, je l'aurais fait s'il ne m'en avait pas
empêché. Je me sentais stupide, ridicule, honteux, et je m'étais mis à
éternuer. Toute cette bouffonnerie bon marché finirait par un rhume. Le dos
me faisait mal des suites de ma chute sur l'asphalte et je voulais dormir,
dormir le reste de la nuit et de la vie.
Alors que j'ouvrais la porte de mon appartement, je vis un rai de lumière à
l'intérieur. Je traversai en deux bonds le salon-salle à manger. Et vis, de la
porte de la chambre à coucher, la vilaine fille, de dos, essayant devant la
glace de la commode la robe de danseuse arabe que je lui avais achetée au
Caire et qu'elle n'avait, je crois, jamais mise auparavant. Bien qu'elle ait dû
m'entendre, elle ne se retourna pas pour me regarder, comme si c'était un
fantôme qui était entré dans la pièce.
— Qu'est-ce que tu fais là ? dis-je en criant, ou en rugissant, paralysé sur le
seuil, percevant ma voix très étrange, comme celle d'un homme que l'on
étrangle.
Très calmement, comme si rien ne s'était passé et que toute cette scène fût
la plus banale du monde, la silhouette brune, à moitié nue, drapée de voiles,
avec à la taille des rubans qui pouvaient être des lanières de cuir ou des
chaînes, se retourna à demi et me regarda, en souriant :
— J'ai changé d'idée et me voilà de retour. Elle parlait comme si elle me
rapportait un ragot de salon. Et, passant à des choses plus importantes, elle
désigna sa robe et expliqua :
— Elle était un peu grande, mais je crois que maintenant elle me va bien.
Comment tu me trouves ?
Elle ne put rien dire d'autre parce que, je ne sais comment, j'avais traversé la
pièce d'un bond et l’avais giflée de toutes mes forces. Je la vis vaciller, un
éclair de terreur dans ses yeux, s'appuyer à la commode, tomber par terre et
dire, peut-être glapir, sans perdre tout à fait son calme théâtral :
— Tu apprends à traiter les femmes, Ricardito.
Je m'étais laissé tomber par terre près d'elle et la tenais par les épaules, la
secouant comme un fou, vomissant mon dépit, ma fureur, ma stupidité, ma
jalousie :
— C'est un miracle que je ne sois pas au fond de la Seine, par ta faute, à
cause de toi, disais-je, et les mots se bousculaient dans ma bouche. En
vingt-quatre heures tu m'as fait mourir mille fois. À quoi joues-tu avec moi,
dis ? C'est pour ça que tu m'as appelé, que tu m'as cherché, alors que je
m'étais libéré de toi ? Jusqu'à quand tu crois que je vais te supporter ? Moi
aussi j'ai des limites. Je pourrais te tuer.
Je me rendis compte alors qu'en effet j'aurais pu la tuer en continuant à la
secouer de la sorte. Effrayé, je la lâchai. Elle était livide et me regardait, la
bouche ouverte, en se protégeant de ses deux bras levés.
— Je ne te reconnais pas, ce n'est plus toi, murmura-t-elle, et sa voix se
brisa, tandis qu'elle se massait la joue et la tempe droites qui, dans la semi-
clarté, me semblèrent enflées.
— J'allais me tuer pour toi, répétai-je, la voix pleine de rancœur et de haine.
Je suis monté sur la rampe du pont pour me jeter dans l'eau et un clochard
m'a sauvé. Un suicide, voilà ce qui manquait à ton CV. Tu crois que tu vas
jouer encore avec moi ? Il est clair que ce n'est qu'en te tuant ou en me tuant
que je me libérerai de toi pour de bon.
— Ce n'est pas vrai, tu ne veux ni te tuer ni me tuer, dit-elle en se traînant
vers moi. Seulement me tringler. Pas vrai ? Moi aussi je veux que tu me
tringles. Ou, si ce gros mot te gêne, que tu me fasses l'amour.
C'était la première fois que je l'entendais dire cette grossièreté, un mot que
je n'avais pas entendu depuis des siècles. Elle s'était relevée à moitié pour se
jeter dans mes bras et palpait mes vêtements, scandalisée : « Tu es trempé,
tu vas prendre froid, enlève ce linge mouillé, petit con... Si tu veux, tu me
tues ensuite, mais d'abord fais-moi l'amour. » Elle avait récupéré sa sérénité
et était maintenant maîtresse de la situation. Mon cœur était près d'éclater et
je pouvais à peine respirer. Je pensai que ce serait crétin d'avoir précisément
en ce moment une syncope. Elle m'aida à retirer ma veste, mon pantalon,
mes chaussures, ma chemise — tout semblait avoir trempé dans l'eau — et,
en même temps qu'elle m'aidait à me déshabiller, elle passait sa main dans
mes cheveux en cette rare, cette unique caresse qu'elle daignait me faire
parfois. « Comme il bat, ton cœur, gros bêta ! » me dit-elle un instant plus
tard, collant son oreille à ma poitrine. « C'est moi qui te mets dans cet état ?
» J'avais commencé à la caresser aussi, sans pour autant avoir surmonté ma
rage. Mais à ce sentiment se mêlait maintenant un désir croissant qu'elle
attisait — elle avait arraché sa robe de danseuse et, couchée sur moi, elle me séchait en remuant sur mon corps —, en glissant sa langue dans ma
bouche, en me faisant avaler sa salive, en attrapant mon sexe, en le
caressant à deux mains et, enfin, se ramassant comme une anguille sur elle-
même, le portant à la bouche. Je l'embrassai, la caressai, l'enlaçai, sans la
délicatesse des autres fois, plutôt avec rudesse, encore blessé, meurtri, et,
enfin, je l'obligeai à retirer mon sexe de sa bouche et à se mettre sous moi.
Elle écarta les jambes, docilement, quand elle sentit mon sexe dur forcer
pour entrer en elle. Je la pénétrai brutalement et l'entendis hurler de douleur.
Mais elle ne me repoussa pas et, le corps tendu, attendit en se plaignant, en
gémissant lentement, que je me répande en elle. Ses larmes mouillaient mon
visage et je les léchais. Elle était blême, les yeux exorbités et le visage
décomposé de douleur.
— Il vaut mieux que tu partes, que tu me laisses pour de bon, l'implorai-je
en tremblant de la tête aux pieds. Aujourd'hui j'ai failli me tuer et presque te
tuer. Je ne veux pas de cela. Pars, cherche-toi quelqu'un d'autre, qui te fasse
vivre intensément, comme Fukuda. Quelqu'un qui te fouette, qui te prête à
ses potes, te fasse avaler des poudres et péter sur son groin immonde. Tu
n'es pas faite pour vivre avec un petit bonhomme ennuyeux comme moi.
Elle avait passé les bras autour de mon cou et m'embrassait la bouche tandis
que je lui parlais. Tout son corps se frottait et s'ajustait au mien.
— Je ne pense pas m'en aller, ni maintenant ni jamais, murmura-t-elle à
mon oreille. Ne me demande pas pourquoi, je ne te le dirais pas même
morte. Je ne te dirai jamais que je t'aime même si je t'aime. Je dus
m’évanouir à ce moment, ou m'endormir d'un coup, bien qu'en entendant
ses derniers mots j'aie senti les forces m'abandonner et tout tourner autour
de moi. Je me réveillai bien plus tard, dans l'obscurité, sentant une forme
tiède collée à moi.
Nous étions couchés, sous les draps et les couvertures, et par la grande
lucarne du toit je vis scintiller quelque étoile. Il avait cessé de pleuvoir
depuis un moment, sans doute, parce que la vitre n'était plus embuée. La
vilaine fille était soudée à mon corps, ses jambes enroulées aux miennes et
sa bouche appuyée sur ma joue. Je sentis son cœur battre en moi, accordé.
Ma colère s'était dissipée et j'étais maintenant plein de remords de l'avoir
frappée et fait souffrir en l'aimant. Je l'embrassai avec tendresse, tâchant de
ne pas la réveiller, et murmurai sans bruit à son oreille : « Je t'aime, je
t'aime, je t'aime. » Elle ne dormait pas. Elle se serra encore davantage contre moi et me parla en plaquant ses lèvres sur les miennes, tandis
qu'entre deux mots sa langue picorait la mienne :
— Tu ne vivras jamais tranquille avec moi, je t'avertis. Parce que je ne veux
pas que tu te fatigues de moi et t'habitues à moi. Et même si on se marie
pour mettre mes papiers en règle, je ne serai jamais ton épouse. Je veux être
toujours ta maîtresse, ta petite chienne, ta pute. Comme cette nuit. Parce
que ainsi tu seras toujours fou de moi.
Elle disait cela en m'embrassant sans cesse, essayant de pénétrer tout entière
dans mon corps.
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