Tours et detours de la vilaine fille
prologue avant d'envoyer le manuscrit à mon ami Mario Muchnik. « Il était
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Et joli garçon.
Je l'embrassai sur les cheveux et ses adorables oreilles,
— J'espère que tu n'as pas joué les coquettes avec lui. Tu en es bien
capable.
Elle me pressa la main et s'endormit presque aussitôt. Elle dormit toute la
matinée et ce n'est qu'au début de l'après-midi qu'elle se réveilla, en se
plaignant d'avoir mal. Sur instructions du médecin, une infirmière vint lui
faire une piqûre. Peu après apparut Elena, en blouse blanche, avec un
chandail qu'elle lui fit enfiler par-dessus sa chemise de nuit.
La vilaine fille lui demanda des nouvelles de Yilal et sourit quand elle sut
que le fils des Gravoski demandait toujours après elle. Je restai à ses côtés
une bonne partie de l'après-midi et lui tins compagnie tandis qu'elle
mangeait, sur un petit plateau en plastique : une soupe de légumes et un
bout de poulet bouilli avec des pommes cuites. Elle portait les morceaux à
sa bouche de mauvais gré, seulement parce que j'insistais.
— Sais-tu pourquoi tout le monde se comporte si bien avec moi ? me dit-
elle. À cause d'Elena. Les infirmières et les médecins l'adorent. Elle est très
populaire à l'hôpital.
Peu après, on mit fin à ma visite. Ce soir-là, chez les Gravoski, Elena avait
des nouvelles à me donner. Elle avait fait des recherches et consulté le
professeur Bourrichon. Ce dernier lui avait suggéré une petite clinique
privée qui donnait de bons résultats, au Petit-Clamart, pas très loin de Paris,
où il avait déjà envoyé quelques patients, victimes de dépression et de
déséquilibres nerveux dus aux mauvais traitements. Le directeur était un
camarade d'études. Si nous voulions, il pouvait lui recommander le cas de la
vilaine fille.
— Je ne sais comment te remercier, Elena. Cela semble l'endroit indiqué.
Allons-y, le plus tôt sera le mieux.
Elena et Simon se regardèrent. Nous prenions la sacro-sainte tasse de café,
après avoir dîné d'une omelette, d’une tranche de jambon avec de la salade,
et d'un verre de vin.
— Il y a deux problèmes, dit Elena, gênée. Le premier, tu le sais, c'est qu'il
s'agit d'une clinique privée et ce sera assez cher.
— J'ai quelques économies et, si ça ne suffit pas, je demanderai un prêt. Et
même, s'il le faut, je vendrai mon appartement. L'argent n'est pas un
problème, l'important, c'est qu'elle guérisse. Quel est l'autre problème ?
— Le passeport qu'elle a présenté à l'hôpital Cochin est faux, m'expliqua
Elena avec l'air de s'excuser. J'ai dû faire des pieds et des mains pour que
l'administration n'en informe pas la police. Mais elle doit quitter demain l'hôpital et ne plus y remettre les pieds, malheureusement. Et je n'écarte pas
l'hypothèse que, sitôt sortie, elle ne soit dénoncée aux autorités.
— Cette dame ne laissera jamais de m'ébahir ! s'écria Simon. Vous vous
rendez compte de la médiocrité de nos existences en comparaison de la
sienne ?
— Cette histoire de papiers pourrait-elle s'arranger ? me demanda Elena.
J'imagine que ce sera difficile, bien sûr. Je ne sais pas, cela pourrait être un
grand obstacle pour la faire admettre à la clinique du docteur Zilacxy, au
Petit-Clamart. Ils ne l'accepteront pas s'ils découvrent que sa situation en
France est illégale. Ils pourraient même la dénoncer à la police.
— Je ne crois pas que de sa vie la vilaine fille ait eu des papiers en règle,
dis-je. Je suis certain qu'elle n'a pas un passeport, mais plusieurs. Peut-être
que l'un d'eux aura l'air moins faux que les autres. Je lui demanderai.
— Nous finirons tous en taule, fit Simon en éclatant de rire. Elena, on
l'empêchera d'exercer la médecine, et moi, on me mettra à la porte de
l'Institut Pasteur. Bon, comme ça on commencera enfin à vivre la vie
véritable.
On finit par rire de bon cœur tous les trois et ce rire partagé avec mes deux
amis me fit du bien. Ce fut la première nuit depuis quatre jours que je
dormis d'une traite jusqu'à la sonnerie du réveil. Le lendemain, en rentrant
de l'Unesco, je trouvai la vilaine fille installée sur mon lit, avec, dans un
vase sur la table de nuit, le bouquet de fleurs que je lui avais envoyé à
l'hôpital. Elle se sentait mieux, n'avait plus mal. Elena l'avait ramenée de
Cochin et aidée à monter, mais ensuite elle était repartie au travail. Yilal lui
tenait compagnie, très content de son retour. Après le départ du gosse, la
vilaine fille me parla, à voix basse, comme si le fils des Gravoski pouvait
encore l'entendre :
— Demande à Simon et Elena de venir prendre le café ici, cette fois. Après
avoir couché Yilal. Je t'aiderai à le préparer. Je veux les remercier de tout ce
qu'Elena a fait pour moi.
Je ne la laissai pas se lever pour m'aider. Je préparai le café et peu après les
Gravoski frappèrent à la porte. Je portai dans mes bras la vilaine fille — elle
ne pesait rien, peut-être autant que Yilal — et la fis asseoir avec nous au
salon, en la couvrant d'un édredon. Alors, sans même les saluer, elle leur
annonça, les yeux brillants, la nouvelle :
— Accrochez-vous bien, cet après-midi, après qu'Elena nous a laissés seuls,
Yilal m'a embrassée et m'a dit en espagnol, très clairement : « Te quiere
mucho, niña mala. » Il a dit quiere — il t'aime —, pas quiero —je t'aime.
Et, pour qu'on ne doute pas un seul instant qu'elle ait dit la vérité, elle fit
quelque chose que je ne l’avais pas vue faire depuis le temps où je
fréquentais le collège Champagnat, à Miraflores : elle porta deux doigts en
croix à ses lèvres et les baisa en disant : « Je vous le jure, il me l’a dit tel
quel, en toutes lettres. »
Elena se mit à pleurer et, tandis qu'elle répandait ces grosses larmes, elle
riait, enlacée à la vilaine fille. Yilal avait-il dit quelque chose d'autre ? Non.
Quand elle avait essayé de nouer une conversation, l'enfant était retourné à
son mutisme et lui avait répondu en français en utilisant sa petite ardoise.
Mais cette phrase, prononcée avec la même petite voix grêle qu'elle se
rappelait, au téléphone, démontrait une fois pour toutes que Yilal n'était pas
muet. Pendant un bon moment nous ne parlâmes pas d'autre chose. Nous
bûmes notre café, et Simon, Elena et moi un vieux malt que j'avais dans
mon buffet depuis des temps immémoriaux. Les Gravoski établirent la
stratégie à suivre. Ni eux ni moi ne devions montrer que nous étions au
courant. Comme l'enfant avait pris l'initiative de s'adresser à la vilaine fille,
celle-ci, de la façon la plus naturelle, sans faire aucune pression sur lui,
tâcherait d'engager à nouveau un dialogue, en lui posant des questions, en
s'adressant à lui sans le regarder, distraitement, en évitant à tout prix que
Yilal se sente surveillé ou soumis à une épreuve.
Puis Elena parla à la vilaine fille de la clinique du docteur Zilacxy, au Petit-
Clamart. Elle était plutôt petite, dans un parc bien entretenu et ombragé, et
le directeur, ami et condisciple du professeur Bourrichon, était un
psychologue et psychiatre prestigieux, spécialisé dans le traitement des
dépressions et troubles nerveux consécutifs à des accidents, des mauvais
traitements ou divers traumatismes, ainsi que de l'anorexie, l'alcoolisme ou
la dépendance à la drogue. Les conclusions de l'examen étaient sans appel.
La vilaine fille devait s'isoler un certain temps dans un endroit approprié, au
repos absolu, où, tout en suivant un traitement diététique et des exercices
qui lui rendraient ses forces, elle recevrait un soutien psychologique qui
l'aiderait à effacer de son esprit les séquelles de cette horrible expérience.
— Cela veut-il dire que je suis folle ? demanda-t-elle.
— Tu l'as toujours été, fis-je en acquiesçant. Mais maintenant, tu es, en
outre, anémiée et déprimée, et de cela on peut te guérir en clinique. Folle à
lier, tu le resteras jusqu'à la fin de tes jours, si c'est cela qui te tracasse.
Cela ne la fit pas rire, mais, bien que réticente, elle céda à mes instances et
accepta qu'Elena demande rendez-vous au directeur de la clinique du Petit-
Clamart. Notre voisine nous accompagnerait.
Après le départ des Gravoski, la vilaine fille me regarda, pleine d'angoisse
et de reproches :
— Et qui va payer cette clinique ? Tu sais fort bien que je n'ai pas un rond.
— Mais le bon Samaritain habituel ! lui dis-je en tapotant ses oreillers. Tu
es ma mante religieuse, tu ne le savais pas ? Une femme insecte qui dévore
le mâle pendant qu'il lui fait l'amour. Il meurt heureux, apparemment. C'est
tout à fait moi. Ne t'inquiète pas pour l'argent. Tu ne sais pas que je suis
riche ?
Elle s'accrocha à mon bras des deux mains.
— Tu n'es pas riche, mais un pauvre pitchounet, dit-elle, furieuse. Si tu
l'avais été, je ne serais allée ni à Cuba, ni à Londres, ni au Japon. Je serais
restée avec toi depuis cette fois où tu m'as fait connaître Paris et
m'emmenais dans ces restaurants horribles, pour crève-la-faim. Je t'ai
toujours laissé pour des riches qui se sont révélés des ordures. Et j'ai fini
comme ça, dans cet état désastreux. Tu es content que je le reconnaisse ? Ça
te fait plaisir de l'entendre ? Tu as fait tout cela pour me démontrer comme
tu leur es supérieur à tous, et ce que j'ai perdu avec toi ? Pourquoi fais-tu
cela, on peut savoir ?
— Pourquoi je fais cela, vilaine fille ? Je veux peut-être gagner des
indulgences pour le paradis. Peut-être aussi parce que je suis encore
amoureux de toi. Et maintenant, suffit. Au dodo ! Le docteur Bourrichon dit
que, jusqu'à ton complet rétablissement, tu dois tâcher de dormir au moins
huit heures par jour.
Deux jours plus tard, mon contrat temporaire avec l'Unesco s'achevait et je
pus me consacrer entièrement à elle. À l'hôpital Cochin, on lui avait prescrit
un régime à base de légumes, poisson et viande bouillis, fruits et soupes, et
interdit l'alcool, même le vin, tout comme le café et les sauces épicées. Elle
devait faire de l'exercice et marcher au moins une heure par jour. Le matin,
après le petit déjeuner — j'allais acheter des croissants chauds à une
boulangerie de l'École Militaire —, nous faisions une promenade, bras dessus, bras dessous, au pied de la tour Eiffel, sur le Champ-de-Mars, et
parfois, si le temps le permettait et qu'elle se sentait du courage, nous
poussions sur les quais de la Seine jusqu'à la place de la Concorde. Je la
laissais diriger la conversation, en évitant, ça oui, qu'elle me parlât de
Fukuda ou de l'épisode de Lagos. Ce n'était pas toujours possible. Alors, si
elle s'obstinait à aborder ce sujet, je me bornais à écouter ce qu'elle voulait
me raconter, sans lui poser de questions. D'après ce qu’elle laissait entendre,
dans ces demi-monologues, je déduisis que son arrestation, au Nigeria, avait
eu lieu le jour où elle quittait le pays. Mais son histoire, décousue, se
déroulait toujours dans une sorte de nébuleuse. Elle avait déjà passé la
douane et suivait la queue des passagers qui se dirigeaient vers l'avion
quand deux policiers l'avaient poliment sortie de là ; leur attitude avait
changé du tout au tout dès qu'ils s'étaient trouvés dans leur fourgonnette aux
vitres teintées de noir et, surtout, quand ils l'avaient fait descendre dans une
maison malodorante, avec des cachots grillagés et une forte odeur
d'excréments et d'urine.
— Je ne crois pas qu'ils m'aient démasquée, cette police en était bien
incapable, répétait-elle. On m'a dénoncée. Mais qui ? Qui ? Parfois je pense
à Fukuda lui-même. Mais pourquoi aurait-il fait ça ? Cela n'a ni queue ni
tête, tu ne crois pas ?
— Qu'importe tout cela maintenant ? C'est du passé. Oublie-le, enterre-le.
Ne te torture pas avec ces souvenirs. Tout ce qui compte, c'est que tu as
survécu et que tu seras bientôt guérie. Et jamais plus tu ne tremperas dans
ces micmacs où tu as perdu la moitié de ta vie.
Le quatrième jour, un jeudi, Elena nous dit que le docteur Zilacxy, directeur
de la clinique du Petit-Clamart, nous recevrait le lundi suivant à midi. Le
professeur Bourrichon lui avait téléphoné et communiqué tous les résultats
de l'examen médical de la vilaine fille, ainsi que ses prescriptions et
conseils. Le vendredi, j'allai parler avec M. Charnés, qui m'avait fait appeler
par la secrétaire de l'agence de traducteurs et interprètes qu'il dirigeait. Il me
proposa un contrat de travail de deux semaines, à Helsinki, bien payé.
J'acceptai. De retour chez moi, dès que j'ouvris la porte, j'entendis parler et
glousser dans la chambre. Je restai silencieux, la porte entrouverte, à
écouter. Ils parlaient en français et l’une des voix était celle de la vilaine
fille. L'autre, aiguë, criarde, un peu hésitante, ne pouvait être que celle de
Yilal. J'eus aussitôt les mains moites. J’étais en extase. Je ne parvenais pas à comprendre ce qu'ils disaient, mais ils jouaient à quelque chose, aux dames
ou au Yan-Ken-Po, et, à en juger par leurs rires, ils s'amusaient bien. Ils ne
m'avaient pas entendu entrer. Je fermai la porte lentement et avançai vers la
chambre, en m’écriant à voix haute et en français :
— Je parie que vous jouez aux dames et que c'est la vilaine fille qui gagne.
Il y eut un silence instantané et quand je fis un pas de plus et entrai dans la
chambre, je vis qu'ils avaient déplié le damier au milieu du lit et qu'ils
étaient assis face à face, tous deux penchés sur leurs pions. La petite figure
de Yilal me regardait, les yeux pétillant d'orgueil. Et ouvrant alors grand la
bouche il dit en français :
— Yilal gagne !
— C'est toujours lui qui gagne, ce n'est pas possible, dit en applaudissant la
vilaine fille. Ce petit est un champion.
— Voyons voir, je veux être l'arbitre de cette partie, dis-je en me laissant
tomber sur un coin du lit et en scrutant le damier.
Il s'agissait de feindre le plus grand naturel, comme si rien d'extraordinaire
ne s'était passé, mais je pouvais à peine respirer.
Penché sur les pions, Yilal observait, étudiant le coup suivant. Un instant,
mon regard et celui de la vilaine fille se croisèrent. Elle sourit et me cligna
de l'œil.
— Il gagne encore ! s'écria Yilal en applaudissant.
— Eh oui, mon vieux, elle est bloquée. Tu as gagné. Tope là !
Je lui serrai la main et la vilaine fille lui donna un baiser.
— Je ne jouerai plus jamais aux dames avec toi, j'en ai assez de perdre tout
le temps, dit-elle.
— J'ai pensé à un jeu encore plus amusant, Yilal, fis-je en improvisant.
Pourquoi ne pas faire à Elena et Simon une grande surprise ? Nous allons
leur monter un spectacle dont tes parents se souviendront pour le restant de
leurs jours. Ça te plairait ?
L'enfant avait pris un air prudent et attendait immobile que je continue, sans
s'engager. Tandis que je déployais sous ses yeux ce plan que j'inventais au
fur et à mesure que je le décrivais, il m'écoutait, intrigué et un peu intimidé,
sans oser le repousser, attiré et rebuté à la fois par ma proposition. Quand
j'eus fini, il resta silencieux et muet un bon moment encore, en nous
regardant tour à tour, la vilaine fille et moi.
— Qu'est-ce que tu en penses, Yilal ? Insistai-je, toujours en français. On
fait cette surprise à Simon et Elena ? Je t'assure qu'ils s'en souviendront
pour le restant de leurs jours.
— Bon, dit la petite voix de Yilal tandis qu'il hochait la tête. On leur fait la
surprise.
On fit tout tel que je l'avais improvisé au milieu de l'émotion et du trouble
d'avoir entendu Yilal. Quand Elena vint le chercher, la vilaine fille et moi la
priâmes, après dîner, de revenir, elle, Simon et l'enfant, parce que nous leur
réservions un délicieux dessert. Elena, un peu surprise, dit d'accord,
seulement un petit moment car sinon, le lendemain, ce gros dormeur de
Yilal avait toujours du mal à se réveiller. Je filai à toute allure jusqu'à
l'angle de l'École militaire, à la pâtisserie aux croissants, avenue de La
Bourdonnais. Par chance, elle était ouverte. J'achetai une tarte avec
beaucoup de crème et, dessus, de grosses fraises bien rouges. Excités
comme nous l’étions, nous goûtâmes à peine au plat de régime — légumes
et poisson — que je partageais avec la convalescente.
Quand Simon, Elena et Yilal — déjà en robe de chambre et pantoufles —
arrivèrent, le café et la tarte coupée en tranches les attendaient. Je vis à la
figure d'Elena qu’elle se doutait de quelque chose. Simon, en revanche,
préoccupé par l'article d'un scientifique et dissident russe qu'il avait lu cet
après-midi-là, était dans la lune et nous racontait, tandis que la crème du
doucereux dessert dégoulinait sur sa barbe, que cet homme de science avait
fait récemment une visite à l'Institut Pasteur et que tous les chercheurs
avaient été impressionnés par sa modestie et sa valeur intellectuelle. Alors,
suivant l'extravagant scénario que j'avais mis au point, la vilaine fille
demanda, en espagnol :
— Combien de langues, selon vous, parle Yilal ?
Je vis tout de suite que Simon et Elena, pétrifiés, plissaient les yeux comme
pour dire : « Qu'est-ce qui se passe ici ? »
— Moi, je crois qu'il en parle deux, dis-je, affirmatif. Le français et
l'espagnol. Et vous, que croyez-vous ? Combien de langues parle Yilal,
Elena ? Et toi, Simon, combien crois-tu qu'il en parle ?
Les petits yeux de Yilal allaient de ses parents à moi, de moi à la vilaine
fille et de nouveau à ses parents. Il était très sérieux.
— Il n'en parle aucune, balbutia Elena en nous regardant et en évitant de
tourner la tête vers l'enfant. Pas encore, du moins.
— Je crois que... dit Simon, et il se tut d'un air accablé, nous implorant du
regard de lui indiquer ce qu'il devait dire,
— En réalité, qu'importe ce que nous croyons, intervint la vilaine fille. Seul
importe ce que dit Yilal. Que dis-tu, Yilal ? Combien de langues parles-tu ?
— Parle français, dit la voix aiguë et criarde. (Et, après une très brève
pause, changeant de langue :) Yilal habla español.
Elena et Simon le regardaient, muets. La part de tarte que Simon tenait à la
main glissa et atterrit sur son pantalon. L'enfant se mit à rire en portant la
main à sa bouche, puis, signalant la jambe de Simon, il s'écria en français :
— Salis pantalon.
Elena s'était levée et maintenant, près de l'enfant et le regardant avec
ravissement, elle lui caressait les cheveux d'une main et passait l'autre sur
ses lèvres, à plusieurs reprises, comme une dévote caresse l'image de son
saint patron. Mais des deux, le plus ému était Simon. Incapable de rien dire,
il regardait son fils, sa femme et nous, hébété, comme demandant à ne pas
être réveillé, à poursuivre son rêve.
Yilal ne dit rien de plus ce soir-là. Ses parents l'emmenèrent peu après et la
vilaine fille, faisant office de maîtresse de maison, empaqueta la demi-tarte
qui restait et insista pour que les Gravoski l'emportent. Je tendis la main à
Yilal qui partait :
— Ça ne nous a pas mal réussi, hein, Yilal ? Je te dois un cadeau, tu as bien
joué ton rôle. Six autres soldats de plomb pour ta collection ?
Il fit oui de la tête. En refermant la porte derrière eux, la vilaine fille s'écria
;
— En ce moment, c'est le couple le plus heureux de la Terre.
Bien plus tard, quand j’étais déjà presque endormi, je vis une silhouette se
glisser dans le salon-salle à manger, et, silencieuse, s'approcher de mon
canapé-lit. Elle me prit la main :
— Viens, viens avec moi, m'ordonna-t-elle.
— Je ne peux pas ni ne le dois, dis-je en me levant et en la suivant. Le
docteur Pineau me l’a interdit. Pendant deux mois au moins, je ne peux te
toucher et encore moins te faire l'amour. Et je ne te toucherai ni ne te ferai
l'amour jusqu'à ce que tu sois rétablie. Compris ?
Nous étions déjà dans son lit et elle se blottit contre moi en appuyant sa tête
contre mon épaule. Je sentis son corps qui n'était que peau et os, ses petits pieds glacés se frottant contre mes jambes, et un frisson me parcourut de la
tête aux talons.
— Je ne veux pas que tu me fasses l'amour, murmura-t-elle en
m'embrassant dans le cou. Je veux que tu me serres dans tes bras, que tu me
donnes de la chaleur et que tu m'enlèves cette peur que je ressens. Je crève
de terreur.
Son corps, tout en arêtes, tremblait comme une feuille. Je la pris dans mes
bras, lui frottai le dos, les bras, la taille, et lui dis longtemps de douces
choses à l'oreille. Je ne laisserais jamais personne lui faire du mal à
nouveau, elle devait mettre beaucoup du sien pour se rétablir vite et
retrouver ses forces, l'envie de vivre et d'être heureuse. Et pour redevenir
belle. Elle m’écoutait, muette, soudée à moi, parcourue par intervalles de
soubresauts qui la faisaient gémir et se tordre. Longtemps après, je vis
qu’elle s'était endormie. Mais tout au long de la nuit, dans mon demi-
sommeil, je la sentis frémir, se plaindre, en proie à des accès de panique
répétés. Quand je la voyais ainsi, désemparée, des images de ce qui s'était
passé à Lagos défilaient dans ma tête et j'éprouvais de la tristesse, de la
colère et un désir féroce de vengeance contre ses bourreaux.
La visite à la clinique du Petit-Clamart, du docteur André Zilacxy, un
Français d'origine hongroise, prit l'allure d’une promenade champêtre. Ce
jour-là un soleil radieux inondait de lumière les hauts peupliers et les
platanes de la forêt. La clinique se trouvait au fond d'un parc aux statues
mangées de mousse, avec un étang où glissaient des cygnes.
Nous y arrivâmes à midi et le docteur Zilacxy nous fit entrer
immédiatement dans son bureau. L'établissement était une vieille maison
seigneuriale du XIXe siècle, à deux étages, avec un perron en marbre et des
balcons en fer forgé, rénovée à l'intérieur, à laquelle on avait ajouté un
nouveau pavillon, aux grandes verrières, peut-être un solarium ou un
gymnase avec piscine. Par les fenêtres du bureau du docteur Zilacxy on
voyait au loin des gens qui passaient sous les arbres et, parmi eux, des
infirmières ou des médecins en blouse blanche. Zilacxy semblait lui aussi
sortir du XIXe siècle, avec sa barbiche carrée, qui encadrait un visage
malingre, et une calvitie reluisante. Il était vêtu de noir, avec un gilet gris,
un col dur qui semblait postiche, et, en guise de cravate, un ruban plié en
quatre attaché par une broche vermillon. Il avait une montre de gousset,
avec une léontine dorée.
— J'ai parlé à mon collègue Bourrichon et j'ai lu le rapport de l'hôpital
Cochin, dit-il en entrant aussitôt dans le vif du sujet, comme s'il ne pouvait
se permettre de perdre son temps en banalités. Vous avez de la chance, la
clinique est toujours pleine et il y a des gens qui attendent longtemps pour
être admis. Mais comme madame est un cas spécial et est recommandée par
un vieil ami, nous pouvons lui trouver une place.
Il avait une voix bien timbrée et des gestes élégants, une façon un peu
théâtrale de se déplacer et d'exhiber ses mains. Il dit que la « patiente »
recevrait une alimentation spéciale, en accord avec une diététicienne, pour
retrouver le poids perdu, et qu'un moniteur personnel dirigerait ses
exercices physiques. Son médecin de chevet serait le docteur Roullin, une
praticienne spécialisée en traumatismes de la nature de ceux dont madame
avait été victime. Elle pourrait recevoir des visites deux fois par semaine,
entre cinq et sept. En plus du traitement avec le docteur Roullin, elle
participerait à des séances de thérapie de groupe, qu'il dirigeait. À moins
qu'il y ait quelque objection de sa part, l'hypnose pourrait être employée
dans le traitement, sous son contrôle. Et — il marqua une pause pour que
nous sachions qu'il abordait un point important — si la patiente, à quelque
moment du traitement, se sentait « déçue », elle pourrait l'interrompre
immédiatement.
— Cela ne nous est jamais arrivé, ajouta-t-il en faisant claquer sa langue.
Mais la possibilité demeure, pour le cas où cela se produirait.
Il dit qu'après avoir parlé avec le professeur Bourrichon ils étaient tombés
d'accord sur la durée du séjour en clinique de la patiente, en principe un
minimum de quatre semaines. On verrait ensuite s'il fallait prolonger son
séjour, ou si elle pouvait poursuivre son rétablissement chez elle.
Il répondit à toutes les questions d'Elena et aux miennes — la vilaine fille
n'ouvrit pas la bouche, elle se bornait à écouter comme si la chose ne la
concernait pas — sur le fonctionnement de la clinique, ses collaborateurs et,
après une plaisanterie sur Lacan et ses extravagantes combinaisons de
structuralisme et de Freud que, précisa-t-il en souriant pour nous
tranquilliser, « nous ne proposons pas à notre menu », il demanda à une
infirmière d'emmener la vilaine fille chez le docteur Roullin. Elle l'attendait,
pour s'entretenir avec elle et lui montrer l'établissement.
Quand nous restâmes seuls avec le docteur Zilacxy, Elena aborda avec
précaution le délicat sujet du coût d'un mois de traitement. Et elle s'empressa de préciser que « la dame » n'avait aucune assurance sociale ni
de patrimoine personnel et que les frais seraient assumés par l'ami qui était
ici présent.
— Cent mille francs, approximativement, sans compter les médicaments
qui, mais il est difficile de le savoir d'avance, devraient représenter vingt ou
trente pour cent de plus, dans le pire des cas. (Il marqua une petite pause et
toussa avant d'ajouter :) Il s'agit d'un prix spécial, étant donné que madame
est recommandée par le professeur Bourrichon. Il regarda sa montre, se leva
et nous dit, si nous étions décidés, de passer à l'administration pour remplir
les formulaires. Trois quarts d'heure plus tard apparut la vilaine fille. Elle
était contente de sa conversation avec le docteur Roullin, qui lui avait
semblé très avisée et aimable, ainsi que de la visite de la clinique. La
chambre qu'elle occuperait était petite, confortable, très jolie, avec vue sur
le parc, et toutes les installations, la salle à manger, le gymnase, la piscine
chauffée, le petit auditorium où l'on donnait des conférences et passait des
films et des documentaires, étaient des plus modernes. Sans plus attendre,
nous allâmes à l'administration. Je signai un document par lequel je
m'engageais à assumer tous les frais et je remis un chèque de dix mille
francs comme dépôt de garantie. La vilaine fille tendit un passeport français
à l'administratrice et celle-ci, une femme menue avec un chignon et un
regard inquisiteur, lui demanda plutôt sa carte d'identité. Elena et moi nous
regardions inquiets, nous attendant à une catastrophe.
— Je ne l'ai pas encore, dit la vilaine fille avec un naturel absolu. J'ai vécu
de nombreuses années à l'étranger et je viens de rentrer en France. Je sais
que je dois la demander. Je le ferai le plus tôt possible.
L'administratrice nota les éléments du passeport sur un registre et le lui
rendit.
— Vous entrez demain, fit-elle en nous donnant congé. Arrivez avant midi,
s'il vous plaît.
Profitant du jour magnifique, un peu froid mais ensoleillé et avec un ciel
très bleu, nous fîmes une longue promenade dans la forêt du Petit-Clamart,
sentant craquer sous nos pas les feuilles mortes de l'automne. Nous
déjeunâmes dans un bistrot en bordure du bois, où une cheminée crépitante
chauffait l'établissement et rougissait le visage des clients. Elena devait aller
travailler, de sorte qu’elle nous laissa aux portes de Paris, à la première
station de métro. Durant tout le trajet jusqu’à l'École Militaire, la vilaine fille resta silencieuse, sa main dans la mienne. Parfois je la sentais
frissonner. Dans notre petit appartement de la rue Joseph-Granier, sitôt
rentrés, elle me fit asseoir dans le fauteuil du salon et se laissa tomber sur
mes genoux. Elle avait les oreilles et le bout du nez glacés et elle tremblait
au point de ne pouvoir articuler le moindre mot. Elle claquait des dents.
— La clinique va te faire du bien, lui dis-je en lui caressant le cou et les
épaules, et réchauffant de mon souffle ses oreilles. On va s'occuper de toi, te
faire grossir, te débarrasser de tes accès de peur. On va te rendre jolie et tu
pourras redevenir ce bon petit diable que tu as toujours été. Et si la clinique
n'est pas à ton goût, tu reviens ici, aussitôt. Dès que tu le voudras. Ce n'est
pas une prison, c'est un lieu de repos.
Serrée contre moi, elle ne répondait rien, mais elle trembla longtemps avant
de se calmer. Je nous préparai alors une tasse de thé au citron. On bavarda,
tandis qu’elle faisait sa valise pour la clinique. Je lui tendis une enveloppe
où j'avais glissé mille francs en billets.
— Ce n'est pas un cadeau, c'est un prêt d'honneur, fis-je en plaisantant. Tu
me le rembourseras quand tu seras riche. Je te prendrai des intérêts élevés.
— Combien va te coûter tout cela ? me demanda-t-elle sans me regarder.
— Moins que je ne le pensais. Cent mille francs environ. Quelle
importance, si je peux te revoir jolie ? Je le fais par pur intérêt, petite
Chilienne. Elle ne dit rien un bon moment et continua à remplir sa valise,
boudeuse.
— Je suis donc devenue si laide ? fit-elle soudain.
— Horrible, lui dis-je. Excuse-moi, mais tu es devenue un véritable
épouvantail.
— Pas vrai ! me dit-elle en me lançant une sandale qui me toucha à la
poitrine. Je ne dois pas être si moche puisqu'au lit, toute la nuit, tu as eu la
trique. Et tu t'es retenu de me faire l'amour. Tu crois que je ne m'en suis pas
rendu compte, gros bêta ?
Elle éclata de rire et, à partir de ce moment, fut de meilleure humeur. Dès
qu'elle eut bouclé son bagage, elle vint se rasseoir sur mes genoux, pour que
je l'embrasse et lui masse doucement le dos et les bras. Elle était encore là,
profondément endormie, quand, sur le coup de six heures, Yilal entra pour
voir son émission de télé. Depuis le soir de la surprise à ses parents, il se
mettait à parler avec eux et avec nous, mais seulement par moments, parce
que l'effort l’épuisait. Et alors il revenait à l'ardoise, qu'il portait toujours au cou, avec deux bâtons de craie dans une pochette. Ce soir-là, nous
n'entendîmes pas sa voix jusqu'à ce qu'il parte sur un « Buenas noches,
amigos ».
Après dîner, nous allâmes prendre le café chez les Gravoski et ils lui
promirent d'aller la voir à la clinique ; ils lui dirent aussi de les appeler si
elle avait besoin de n'importe quoi pendant le temps que je serais en
Finlande. Quand nous regagnâmes notre appartement, elle ne me laissa pas
ouvrir le canapé convertible :
— Pourquoi ne veux-tu pas dormir avec moi ? Je l'embrassai et la serrai
contre moi.
— Tu sais très bien pourquoi. C'est un martyre de t'avoir nue à mes côtés, te
désirer comme je te désire, et ne pas pouvoir te toucher.
— Tu es indécrottable, dit-elle, indignée, comme si je l'avais insultée. Si tu
étais Fukuda, tu me ferais l'amour toute la nuit, sans te soucier le moins du
monde de me faire saigner ou mourir
— Je ne suis pas Fukuda. Tu ne t'en es pas encore aperçue ?
— Bien sûr que si, dit-elle en jetant ses bras autour de mon cou. C'est
pourquoi cette nuit tu vas dormir avec moi. Tu sais bien que je n'aime rien
tant que te martyriser. Tu ne t'en es pas aperçu ?
— Hélas ! si, lui dis-je en lui baisant les cheveux. Je m'en suis aperçu plus
d'une fois, voici pas mal d'années, et le pire c'est que ça ne me sert pas de
leçon. On dirait même que ça me plaît. Nous sommes le couple parfait : la
sadique et le masochiste.
On dormit ensemble et quand elle tenta de me caresser je pris ses mains et
les écartai.
— Jusqu'à ton complet rétablissement, chastes comme deux angelots.
— Y’a pas de doute, t'es un vrai con. Serre-moi fort, quand même, pour
m'enlever la peur.
Le lendemain matin, nous allâmes prendre le train à Saint-Lazare, et
pendant tout le trajet jusqu'au Petit-Clamart, elle resta muette et la tête
basse. On se dit au revoir à la porte de la clinique.
Elle s'accrocha à moi comme si nous n'allions plus jamais nous revoir et me
trempa le visage de ses larmes.
— À ce rythme, tu finiras par t'amouracher de moi.
— Jamais, je te parie tout ce que tu veux, Ricardito.
Je partis à Helsinki ce même après-midi et les deux semaines que j'y passai,
à travailler, je parlai russe sans arrêt tous les jours, matin et soir. Il s'agissait
d'une conférence tripartite, avec des délégués d'Europe, des États-Unis et de
Russie, pour élaborer une politique d'aide et de coopération des pays
occidentaux à ce qui restait des ruines de l'Union soviétique. Il y avait des
commissions qui traitaient d'économie, d'institutions, de politique sociale,
de culture et de sport, et, dans toutes, les délégués russes s'exprimaient avec
une liberté et une spontanéité inconcevables voici peu encore chez ces
mornes robots qu'étaient les apparatchiks envoyés aux conférences
internationales par les gouvernements de Brejnev et même de Gorbatchev.
Les choses changeaient là-bas, à l'évidence. J'eus envie de retourner à
Moscou et dans la ville qu'on avait rebaptisée Saint-Pétersbourg, où je
n'étais plus allé depuis quelques années.
Les interprètes avaient beaucoup de travail et presque pas de temps pour se
promener. C'était mon second séjour à Helsinki. Lors du premier, au
printemps, il était possible d'aller dans les rues et de sortir à la campagne
voir les forêts de sapins émaillées de lacs et les jolis villages aux maisons
de bois de ce pays où tout était beau : l'architecture, la nature, les gens et,
spécialement, les vieux. Maintenant, en revanche, avec la neige et une
température de moins vingt degrés, je préférais, dans mes moments libres,
rester à l'hôtel lire ou pratiquer le mystérieux rituel du sauna qui produisait
chez moi un délicieux effet anesthésique.
Au bout de dix jours, je reçus une lettre de la vilaine fille. Elle était bien
installée à la clinique du Petit-Clamart où elle s'adaptait sans difficulté. En
guise de régime, on la suralimentait, mais, comme elle devait faire pas mal
d'exercices au gymnase — et nager, en outre, avec l'aide d'un moniteur,
parce qu’elle n'avait jamais appris, elle savait seulement flotter et se
déplacer dans l'eau comme un petit chien —, cela lui ouvrait l'appétit. Elle
avait déjà assisté à deux séances avec le docteur Roullin, qui était une
femme assez intelligente et qui savait la prendre. Elle n'avait presque pas eu
l'occasion de parler aux autres patients ; elle échangeait seulement des
bonjours avec quelques-uns à l'heure des repas. La seule patiente avec qui
elle avait bavardé deux ou trois fois était une Allemande anorexique, très
timide et effarouchée, mais gentille. De la séance d'hypnose avec le docteur
Zilacxy elle se rappelait seulement qu'au réveil elle s'était sentie très sereine
et reposée. Elle me disait, aussi, qu'elle se languissait de moi, et de ne pas faire « trop de cochonneries dans ces saunas finlandais qui, comme tout le
monde le sait, sont de grands centres de débauche sexuelle ».
Quand je revins à Paris, après ces deux semaines, l'agence de traduction de
M. Charnés me trouva presque aussitôt un autre contrat de cinq jours à
Alexandrie. Je passai à peine un jour en France, de sorte que je ne pus
rendre visite à la vilaine fille. Mais nous nous parlâmes au téléphone, le
soir. Je lui trouvai bon moral, satisfaite surtout du docteur Roullin qui, me
dit-elle, lui faisait « un bien énorme », et amusée par la thérapie de groupe
que dirigeait le professeur Zilacxy, « quelque chose comme les confessions
des curés, mais en groupe, et avec des sermons du docteur ». Que voulait-
elle que je lui rapporte d'Egypte ? « Un chameau. » Elle ajouta, plus
sérieusement : « Je sais quoi : une de ces tenues de danse orientale des
danseuses arabes, » Pensait-elle me gratifier, à sa sortie de clinique, d'un
spectacle de danse du ventre pour moi seul ? « Quand je sortirai, je vais te
faire des choses dont tu ignores même l'existence, mon petit saint. »
Lorsque je lui dis qu'elle me manquait beaucoup, elle me répondit ; « Moi
aussi, je crois. » Pas de doute, elle allait mieux.
Ce soir-là, je dînai chez les Gravoski et apportai à Yilal une douzaine de
soldats de plomb que je lui avais achetés dans une boutique d'Helsinki.
Elena et Simon débordaient de bonheur. Bien que l'enfant, parfois,
s'enfonçât dans le mutisme et ne renonçât pas à son ardoise, chaque jour il
se lâchait un peu plus, pas seulement avec eux, mais aussi au collège où ses
camarades, qui, avant, le surnommaient « le Muet », l'appelaient maintenant
« la Perruche ». C'était une question de patience ; il serait bientôt tout à fait
normal. Les Gravoski étaient allés rendre visite à deux reprises à la vilaine
fille et l'avaient trouvée parfaitement acclimatée à la clinique. Elena avait
parlé une fois au téléphone avec le professeur Zilacxy et celui-ci lui avait lu
un rapport très positif du docteur Roullin sur les progrès de la malade. Elle
avait pris un peu de poids et contrôlait chaque jour davantage ses nerfs.
Le lendemain soir je partis pour Le Caire où, après cinq pénibles heures de
vol, je dus prendre un autre avion, d'une ligne égyptienne, pour Alexandrie.
J'arrivai épuisé. Sitôt installé dans ma petite chambre d'un hôtel misérable
appelé The Nile — c'était ma faute, j'avais choisi le moins cher de ceux
qu'on proposait aux interprètes —, sans courage pour défaire ma valise, je
tombai comme une masse et dormis huit heures d'affilée, ce qui ne
m'arrivait que très rarement.
Le lendemain, j'avais journée libre, alors j'en profitai pour faire un tour dans
la ville antique fondée par Alexandre, visitant son musée d'antiquités
romaines et les ruines de l'amphithéâtre, et fis une longue promenade sur le
splendide front de mer, avec ses cafés, ses restaurants, ses hôtels et ses
boutiques pour touristes, grouillant d'une foule cosmopolite et bruyante.
Assis à une de ces terrasses qui me faisaient penser au poète Cavafis — sa
maison, dans le quartier grec disparu et maintenant arabisé, ne pouvait pas
se visiter, un avis en anglais indiquait que le consulat de Grèce était en train
de la restaurer —, j'écrivis une longue lettre à la malade. en lui disant
combien j'étais heureux de savoir qu'elle se trouvait bien dans la clinique du
Petit-Clamart et lui proposant, si elle était sage et sortait complètement
rétablie, de l'emmener une semaine sur une plage du sud de l'Espagne pour
se rôtir au soleil. Aimerait-elle une lune de miel avec son pitchounet ?
Je passai l'après-midi à revoir toute ma documentation sur la conférence qui
débutait le lendemain. Elle portait sur la coopération et le développement
économique de tous les pays du bassin méditerranéen : France, Espagne,
Grèce, Italie, Turquie, Chypre, Egypte, Liban, Algérie, Maroc et Libye.
Israël en était exclu. Ce furent cinq jours épuisants, sans pause entre les
exposés et les débats, confus et assommants, qui, malgré la montagne de
papiers qu'ils produisaient, n'aboutiraient, me semblait-il, à rien de précis.
Un des interprètes arabes de la conférence, natif d'Alexandrie, m'aida le
dernier jour à trouver ce qu'avait demandé la vilaine fille : une robe de
danseuse arabe, tout en voiles et pierreries. Je l'imaginai la portant, cambrée
comme un palmier sur le sable du désert, à la clarté de la lune, au rythme
des flûtes, chalumeaux, crotales, tambourins, mandores, cymbales et autres
instruments de musique arabe, et la désirai.
Le lendemain de mon retour à Paris, avant même d'aller voir les Gravoski,
je me rendis à la clinique du Petit-Clamart. C'était un jour gris et pluvieux et
la forêt voisine avait perdu ses feuilles, presque entièrement brûlée par
l'hiver. Le parc de la fontaine de pierre, maintenant sans ses cygnes, était
couvert d'une brume humide et tristounette. On me fit entrer dans un salon
assez grand où quelques personnes étaient assises, formant des petits
groupes de famille. J'attendis, près d'une fenêtre, d'où l'on apercevait la
fontaine, et soudain je la vis entrer, en peignoir de bain et sandales, une
serviette en turban sur la tête.
— Je t'ai fait attendre, excuse-moi, j'étais à la piscine, à nager, me dit-elle
en se haussant pour m’embrasser sur la joue. Je ne pensais pas que tu allais
venir. Je n'ai reçu qu'hier ton petit mot d'Alexandrie. On va vraiment partir
en lune de miel sur une plage du sud de l'Espagne ? Nous nous assîmes dans
ce même coin et elle approcha sa chaise de la mienne jusqu'à ce que nos
genoux se touchent. Elle me tendit les deux mains pour que je les prenne et
nous restâmes ainsi, les doigts entrelacés, pendant toute cette heure de
conversation. Le changement était remarquable. Elle s'était, en effet,
rétablie, et son corps avait à nouveau des formes et la peau de son visage ne
laissait plus deviner les os ou saillir les pommettes. Ses yeux sombres
couleur de miel brillaient à nouveau de la vivacité et de la malice d'antan et
la petite veine bleue serpentait sur son front. Elle remuait ses lèvres
pulpeuses avec une coquetterie qui me rappelait la vilaine fille des temps
préhistoriques. Je la devinai assurée, tranquille, heureuse de se sentir bien et
parce que, m'affirma-t-elle, ces crises de peur, qui l'avaient rendue presque
folle ces deux dernières années, ne l'affectaient plus que de loin en loin.
— Tu n'as pas besoin de me dire que tu vas mieux, lui dis-je en lui
embrassant les mains et en la dévorant des yeux. Il suffit de te voir. Tu es
belle à nouveau. Je suis si impressionné de te voir ainsi que je sais à peine
ce que je dis.
— Et encore, tu m'as chopée sortant de la piscine, me répondit-elle en me
regardant dans les yeux de façon provocante. Attends de me voir maquillée
et pomponnée. Tu vas tomber à la renverse, Ricardito.
Ce soir-là, je racontai aux Gravoski, avec qui je dînai, l'incroyable
amélioration de la vilaine fille après trois semaines de traitement. Ils étaient
allés la voir le dimanche précédent et avaient la même impression. Yilal
leur donnait toujours de la joie. L'enfant s'enhardissait de plus en plus à
parler, à la maison et au collège, bien qu'il lui arrivât parfois de se murer
encore dans le silence. Mais plus de place au doute : il ne pourrait pas
revenir en arrière. Il était sorti de cette prison où il s'était réfugié et voilà
qu'il réintégrait progressivement la communauté des êtres parlants. Le soir,
il m'avait salué en espagnol : « Tienes que contarme de las pirámides, tío
Ricardo. »
Les jours suivants, je m'occupai à nettoyer, ranger et embellir l'appartement
de Joseph-Granier pour accueillir la patiente. Je fis laver et repasser les
rideaux et les draps, j'engageai une Portugaise qui m'aida à balayer et cirer le sol, faire la poussière, laver le linge, et j'achetai des fleurs pour les quatre
pots de la maison. Je posai le carton avec la robe de danse égyptienne sur le
lit, avec une petite carte amusante. La veille du jour où elle allait quitter la
clinique, j'étais aussi heureux qu'un garçon qui sort avec une fille pour la
première fois.
Nous allâmes la chercher dans la voiture d'Elena, accompagnés par Yilal,
qui n'avait pas classe ce jour-là. Malgré la pluie et la grisaille, j'avais
l'impression que le ciel répandait des flots de lumière dorée sur la France.
Elle était déjà prête, nous attendant à l'entrée de la clinique, sa valise aux
pieds.
Elle s'était peignée avec soin, mis un peu de rouge à lèvres, de la poudre
aux joues, fait les ongles des mains et allongé les cils au rimmel. Elle
portait un manteau que je ne lui avais pas vu jusqu'alors, bleu marine, avec
une ceinture à grosse boucle. Quand il la vit, Yilal courut, les yeux brillants,
l'embrasser. Tandis que le concierge chargeait son bagage dans la voiture, je
passai au bureau des sorties et la femme au chignon me tendit la facture. Le
total se montait plus ou moins à ce qu'avait prévu le docteur Zilacxy : 127
315 francs. J'en avais 150 000 déposés sur mon compte, à cet effet. J'avais
vendu tous les bons du Trésor qui constituaient mes économies et obtenu
deux prêts, l'un de la mutuelle professionnelle dont j'étais membre, aux
intérêts minimes, et un autre, de ma propre banque, la Société Générale, aux
intérêts plus élevés. Tout indiquait que c'était un excellent investissement, la
patiente avait bien meilleure mine. L'administration me demanda d'appeler
la secrétaire du directeur pour prendre rendez-vous, car le docteur Zilacxy
voulait me voir. Elle ajouta : « Seul à seul. »
Ce fut une très belle nuit. Nous dînâmes chez les Gravoski, très légèrement,
mais avec une bouteille de Champagne, et, sitôt rentrés chez nous, nous
nous embrassâmes longuement. Au début avec tendresse, puis avec avidité,
avec passion, avec désespoir. Mes mains auscultaient tout son corps et
l'aidèrent à se déshabiller. C'était merveilleux : sa silhouette, toujours
mince, avait à nouveau des courbes, des formes sinueuses, et c'était
délicieux de sentir sous mes mains et mes lèvres, chauds, doux, fermes, ses
petits seins aux mamelons dressés et aux aréoles grenues. Je ne me lassais
pas de respirer le parfum de ses aisselles épilées. Quand elle fut nue, je la
soulevai dans mes bras et la portai jusqu'au lit. Elle me regarda me
déshabiller avec un de ces petits sourires moqueurs d'autrefois.
— Tu vas me faire l'amour ? me provoqua-t-elle, en prenant son accent
chantant. Mais, que je sache, les deux mois d'abstinence ordonnés par le
médecin ne sont pas encore écoulés.
— Cette nuit je m'en fous, lui répondis-je. Tu es trop jolie, et si je ne te
faisais pas l'amour je mourrais. Parce que je t'aime du plus profond de mon
âme.
— Ça me paraissait bizarre que tu ne m'aies pas encore dit une de tes
cucuteries, fit-elle en riant.
Tandis que j'embrassais son corps, lentement, en commençant par les
cheveux pour finir par la plante des pieds, avec une délicatesse infinie et un
immense amour, je la vis ronronner, se blottir et s'étirer, tout excitée. En
posant mes lèvres sur son sexe, je le sentis très mouillé, palpitant, gonflé.
Ses jambes se serrèrent autour de moi, avec force. Mais dès que je la
pénétrai, elle poussa un hurlement et éclata en sanglots, en faisant des
grimaces de douleur.
— J'ai mal, j'ai mal, pleurnicha-t-elle, en me retirant des deux mains. Je
voulais te donner du plaisir cette nuit, mais je ne peux pas, ça me déchire,
ça me brûle.
Elle pleurait en embrassant ma bouche avec angoisse, ses cheveux et ses
larmes m'entraient dans les yeux et le nez. Elle s'était mise à trembler
comme lorsque survenaient ses crises de terreur. Je lui demandai pardon à
mon tour, pour avoir été une brute, un irresponsable, un égoïste. Je l'aimais,
jamais je ne la ferais souffrir, elle était pour moi ce qu'il y avait de plus
précieux, de plus doux et de plus tendre dans la vie. Comme la douleur ne
partait pas, je me levai, nu, rapportai de la salle de bains une serviette
imbibée d'eau tiède et la passai sur son sexe tout doucement, jusqu'à ce que,
peu à peu, la douleur s'en allât. Je me glissai sous la couverture près d'elle et
elle voulut me finir dans sa bouche mais je refusai. Je m'en voulais de
l’avoir fait souffrir. Jusqu'à ce qu'elle soit totalement rétablie, cela ne se
reproduirait plus : nous mènerions une vie chaste, sa santé était plus
importante que mon plaisir. Elle m'écoutait sans rien dire, collée à moi et
totalement immobile. Mais longtemps après, avant de s'endormir, ses bras
autour de mon cou et ses lèvres collées aux miennes, elle murmura : « Ta
lettre d'Alexandrie, je l'ai lue dix fois, au moins. Je m'endormais chaque
nuit avec elle, en la serrant entre mes jambes. »
Le lendemain matin, j'appelai, d'une cabine dans la rue, la clinique du Petit-
Clamart et la secrétaire du docteur Zilacxy me donna rendez-vous pour le
surlendemain. Elle me précisa elle aussi que le directeur voulait me voir
seul à seul. L'après-midi, je me rendis à l'Unesco prospecter pour un
nouveau contrat, mais le chef des interprètes me dit qu'il n'y avait rien
jusqu'à la fin du mois et me proposa de me recommander pour une
conférence de trois jours à Bordeaux. Je refusai. L'agence de M. Charnés
n'avait rien pour moi non plus dans l'immédiat à Paris ou aux environs,
mais, comme mon ancien patron vit que j'avais besoin de travail, il me