Tours et detours de la vilaine fille
Chapitre II
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
ensemble. La camarade Ariette, tu le croiras ou pas, est devenue une
personne influente, avec les chefs.
— Pour le MIR c'est une carte maîtresse, dis-je.
— Mais traîtresse pour toi, fit Paúl en me tapotant encore le bras. Je suis
vraiment navré de te l'apprendre, mon vieux. Mais il valait mieux que tu le
saches, non ? Bon, la terre ne va pas s'arrêter de tourner. Et puis, Paris est
plein de nanas du tonnerre. Il suffit de regarder autour de soi.
Après avoir essayé de blaguer un peu, sans le moindre succès, je demandai
à Paúl comment allait la camarade Ariette.
— En tant que compagne d'un chef de la révolution, je suppose qu’elle ne
manque de rien, fit-il en se défilant. C'est cela que tu veux savoir ? Ou si
elle est plus craquante ou plus belle que lorsqu'elle est passée par ici ? Elle
est toujours pareille, je crois. Un poil plus bronzée à cause du soleil des
Caraïbes. Mais tu le sais bien, moi je ne lui ai jamais rien trouvé
d'exceptionnel. Allez, ne fais pas cette tête, ça n'en vaut pas la peine, mon
vieux.
Dans les semaines et les mois qui suivirent cette rencontre avec Paúl,
j'essayai bien des fois d'imaginer la petite Chilienne en concubine du
commandant Chacon, habillée en guérillera, revolver à la ceinture, bottes et
béret bleu, aux côtés de Fidel et de Raúl Castro dans les commémorations et
les grands défilés de la révolution, travailleuse volontaire en fin de semaine,
donnant toute la sueur de son corps aux cannes à sucre, maniant la machette
de ses mains délicates et, peut-être, avec les dons phonétiques que je lui
connaissais, se laissant déjà aller à l'accent traînant et sensuel des
Caribéens. Mais à vrai dire, j'avais du mal à l'imaginer dans son nouveau
rôle : sa frêle silhouette me glissait entre les doigts. Était-elle amoureuse de
ce commandant ? Ou était-ce une façon de se libérer de l'entraînement à la
guérilla et, surtout, de l'engagement auprès du MIR d'aller ensuite porter la révolution au Pérou ? Ça ne me valait rien de penser à la camarade Ariette,
je sentais à chaque fois mon estomac se tordre. Alors je faisais mon
possible, ou presque, pour me donner à mes cours de russe et de traduction
simultanée, avec un véritable acharnement, quand M. Charnés, avec qui je
m'entendais à merveille, n'avait pas de contrat à me proposer. Et à ma tante
Alberta, à qui j'avais eu la faiblesse d'avouer dans une lettre que j'étais
amoureux d'une jeune fille nommée Ariette et qui me réclamait une photo
d'elle, je racontai que nous avions rompu et qu'il fallait oublier à jamais
cette histoire.
Six à sept mois s'étaient écoulés depuis cet après-midi où Paúl m'avait
donné de si mauvaises nouvelles de la camarade Ariette quand, un matin de
bonne heure, le gros, que je n'avais pas vu depuis longtemps, vint me
trouver à l'hôtel pour prendre le petit déjeuner ensemble. Nous allâmes au
Tournon, un bistrot de la rue du même nom, à l'angle de la rue de Vaugirard.
— Je ne devrais pas te le dire, mais je suis venu te faire mes adieux,
m'annonça-t-il. Je quitte Paris. Oui, mon vieux, je pars au Pérou. Personne
ne le sait ici, alors toi non plus tu ne sais rien. Ma femme et Jean-Paul sont
déjà là-bas.
La nouvelle me laissa muet. Et soudain je fus pris d’une terrible frayeur que
je tentai de dissimuler.
— Ne te fais pas de bile, dit Paúl avec ce sourire qui lui gonflait les joues et
lui donnait un visage de clown. Il ne m'arrivera rien, tu verras. Et quand la
révolution triomphera, nous te nommerons ambassadeur auprès de l'Unesco.
Promis !
On sirota un instant notre café, en silence. Mon croissant était resté intact
sur la table et Paúl, histoire de plaisanter, me dit que si quelque chose
m'avait ôté l'appétit, il se sacrifierait en faisant disparaître ce croustillant
croissant.
— Là où je vais, les croissants doivent être détestables, ajouta-t-il.
Alors, sans pouvoir me contenir davantage, je lui dis qu'il allait faire une
impardonnable bêtise. Il ne serait d'aucune aide à la révolution, ni au MIR
ni à ses camarades. Il le savait aussi bien que moi. Son obésité, qui le faisait
s'essouffler dès qu'il parcourait cent mètres sur Saint-Germain, serait dans
les Andes un terrible handicap pour la guérilla, c'est pourquoi il serait un
des premiers à tomber sous les balles des soldats dès le début du
soulèvement.
— Tu vas te faire tuer à cause des bavardages stupides de cette bande
d'aigris de Paris qui t'accusent d'opportunisme ? Reprends-toi, ma grosse, tu
ne peux pas faire une connerie pareille !
— Ce que peuvent dire les Péruviens de Paris, je m'en tape, mon vieux. Il
ne s'agit pas d'eux mais de moi. C'est une question de principe. Mon devoir
c'est d'être là-bas.
Et le voilà à nouveau plaisantant et m'assurant que, malgré ses cent vingt
kilos, il avait passé toutes les épreuves de la formation militaire et qu'en
outre il était tireur d'élite. En décidant de rentrer au Pérou il avait dû
affronter Luis de la Puente et la direction du MIR. Ils voulaient tous qu'il
reste en Europe, comme représentant du mouvement devant les
organisations et les gouvernements frères, mais, têtu comme il l’était, il
avait fini par imposer son point de vue. Voyant, donc, qu'il n'y avait plus
rien à faire et que mon meilleur ami de Paris avait décidé, pas moins, de se
suicider, je lui demandai si son départ signifiait le déclenchement prochain
de l'insurrection.
— C'est l'affaire de deux mois, peut-être moins.
Ils avaient monté trois camps dans la sierra, l'un dans le département de
Cuzco, l'autre à Piura et un troisième dans la région du centre, sur le versant
oriental de la Cordillère et la crête de la forêt de Junín. Contrairement à mes
prophéties, il m'assura que la grande majorité des boursiers avaient gagné
les Andes. Les désertions avaient été de moins de dix pour cent. Avec un
enthousiasme qui devenait parfois de l'euphorie, il me dit que l'opération
retour des boursiers avait été un succès. Il en était heureux, parce qu'il
l'avait dirigée lui-même. Ils avaient gagné le Pérou un par un ou deux par
deux, en suivant des itinéraires compliqués et faisant, pour certains, le tour
du monde, afin de brouiller les pistes.
Personne n'avait été découvert. Au Pérou, de la Puente, Lobatón et les
autres avaient organisé des réseaux urbains d'appui, formé des équipes
médicales, installé des stations de radio dans les camps, ainsi que des
cachettes dispersées pour les munitions et les explosifs. Les contacts avec
les syndicats paysans, surtout à Cuzco, étaient excellents et ils espéraient
que, une fois engagée la rébellion, de nombreux partisans rejoindraient la
lutte. Il était enthousiaste, convaincu de ce qu'il disait, avec assurance et
exaltation. Je ne pouvais dissimuler ma tristesse.
— Je sais bien que tu ne me crois pas, monsieur l'incrédule, murmura-t-il
enfin.
— Je te jure que rien ne me plairait autant que de te croire, Paúl. Et
d'éprouver le même enthousiasme.
II acquiesça en m'observant avec son affectueux sourire et sa face de lune.
— Et toi ? me demanda-t-il en me prenant le bras. Qu'est-ce que tu en dis,
mon vieux ?
— Moi, rien, lui répondis-je. Moi je suis ici, traducteur à l’Unesco, à Paris.
Il hésita un moment, craignant que ce qu'il allait dire puisse me blesser.
C'était, sans doute, une question qui lui brûlait la langue depuis longtemps.
— C'est ce que tu veux faire de ta vie ? Rien que cela ? Tous ceux qui
viennent à Paris aspirent à devenir peintres, écrivains, musiciens, acteurs,
metteurs en scène, à faire un doctorat ou la révolution. Et toi tu veux
seulement cela, vivre à Paris ? Je ne l'ai jamais encaissé, mon vieux, je dois
te le dire.
— Je sais bien, mais c'est la pure vérité, Paúl. Petit, je disais que je voulais
être diplomate, mais c'était seulement pour qu'on m'envoie à Paris. C'est ce
que je veux : vivre ici. Cela te semble peu ?
Je lui montrai les arbres du Luxembourg, lourde verdure débordant des
grilles du jardin, se dressant orgueilleusement sous le ciel d'orage. N'était-ce
pas ce qui pouvait nous arriver de mieux ? Vivre comme dans le vers de
Vallejo, parmi « les marronniers feuillus de Paris » ?
— Reconnais que tu écris des poèmes en cachette, insista Paúl. Que c'est
ton vice secret. Bien souvent nous en avons parlé, avec d'autres Péruviens.
Ils croient tous que tu écris et n'oses l'avouer à cause de ton esprit critique.
Ou par timidité. Tous les Sud-Américains viennent à Paris accomplir de
grandes choses. Et tu veux me faire croire que tu ferais exception à la règle
?
— Je te jure que c'est vrai, Paúl. Je n'ai d'autre ambition que de rester ici,
comme maintenant.
Je l'accompagnai jusqu'à la station de métro au carrefour de l'Odéon. En
l'embrassant, je ne pus éviter d'avoir les larmes aux yeux.
— Prends bien soin de toi, ma grosse. Ne fais pas de conneries quand tu
seras là-bas, je t'en prie.
— Oui, oui, bien entendu, Ricardo, fit-il en m'embrassant encore, et je vis
qu'il avait lui aussi les yeux humides.
Je restai là, à l'entrée de la bouche du métro, le regardant descendre
lentement les escaliers, embarrassé de toute sa corpulence. J'eus la certitude
absolue que je le voyais pour la dernière fois.
Le départ du gros Paúl me laissa un peu vide, parce qu'il était le meilleur
compagnon des temps incertains de mon installation à Paris. Par bonheur,
les contrats de personnel vacataire à l’Unesco ainsi que mes cours de russe
et de traduction simultanée occupaient tout mon temps et, le soir venu, je
regagnais ma mansarde de l'Hôtel du Sénat presque sans forces pour penser
à la camarade Ariette ou au gros Paúl. À partir de cette époque, je crois, et
sans l'avoir décidé, je m'éloignai insensiblement des Péruviens de Paris,
alors qu'auparavant je les voyais assez fréquemment. Je ne recherchais pas
la solitude, mais celle-ci n'était pas un problème pour moi depuis que j'étais
resté orphelin et que ma tante Alberta m'avait pris en charge. Grâce à
l’Unesco je n'avais plus l'angoisse de ma subsistance ; le salaire de
traducteur et les virements sporadiques de ma tante me donnaient de quoi
vivre et couvrir mes plaisirs parisiens : le cinéma, les expositions, le théâtre
et les livres. J’étais un client assidu de la librairie La Joie de Lire, rue Saint-
Séverin, et des bouquinistes des quais de la Seine. Je fréquentais le TNP, la
Comédie-Française, l'Odéon et, de temps en temps, les concerts à la salle
Pleyel.
Et je fus aussi, à cette époque, tenté par un début d'idylle avec Carmencita,
la jeune Espagnole qui, vêtue de noir des pieds à la tête comme Juliette
Gréco, chantait en s'accompagnant à la guitare, à L'Escale, la petite boîte de
la rue Monsieur-le-Prince fréquentée par des Espagnols et des Sud-
Américains. Elle était espagnole mais n'avait jamais mis les pieds dans son
pays, parce que ses parents, républicains, ne pouvaient ou ne voulaient pas
y retourner du vivant de Franco. Cette situation ambiguë la tourmentait et
cela ressortait fréquemment dans sa conversation. Carmencita était élancée,
avec des cheveux à la garçonne et des yeux mélancoliques.
Elle n'avait pas une grande voix, mais celle-ci était mélodieuse, et surtout
elle disait merveilleusement bien, en les murmurant avec des pauses et des
accents d'intensité, des chants adaptés de ballades, poèmes, proverbes et
dictons du siècle d'or. Elle avait vécu deux ans avec un comédien et sa
rupture avec lui l'avait laissée si affectée — elle me le dit avec cette brusquerie qui me choquait tant au début chez mes collègues espagnoles de
l'Unesco — qu’ « elle ne voulait se lier à aucun mec pour le moment ».
Mais elle acceptait que je l'invite au cinéma ou à dîner, et nous allâmes un
soir à l'Olympia écouter Léo Ferré, que nous préférions tous deux aux
autres chanteurs à la mode du moment : Charles Aznavour et Georges
Brassens. Quand nous nous séparâmes, après le concert, au métro Opéra,
elle me dit, en frôlant mes lèvres : « Tu commences à me plaire, mon petit
Péruvien. » Mais chaque fois que je sortais avec Carmencita, c'était
absurde, j'éprouvais comme un malaise, le sentiment d'être déloyal envers la
maîtresse du commandant Chacon, un personnage que j'imaginais à grandes
moustaches et roulant des mécaniques avec ses deux pistolets à la ceinture.
Ma liaison avec l'Espagnole n'alla pas plus loin, parce qu'un soir je la
découvris dans un coin de L'Escale tout sucre tout miel au bras d'un
monsieur à longs favoris et cravate de soie. Quelques mois après le départ
de Paúl, M. Charnés, quand il n'y avait pas de travail pour moi à l'Unesco,
me recommandait comme traducteur de conférences et congrès
internationaux à Paris et dans d'autres villes européennes. J'eus mon
premier contrat au Commissariat à l'énergie atomique, à Vienne, et le
second à Athènes, à un colloque international sur le coton. Ces voyages de
quelques jours, bien payés, me permettaient de connaître des lieux où sans
cela je ne serais jamais allé. Malgré le temps occupé à ces nouveaux
travaux, je n'abandonnai pas les études de russe ni la traduction simultanée,
mais je les suivis de façon plus sporadique.
C'est au retour d'un de ces déplacements professionnels, cette fois à
Glasgow pour une conférence sur les tarifs douaniers en Europe, que je
trouvai à l'Hôtel du Sénat une lettre d'un cousin germain de mon père,
Maître Ataúlfo Lamiel, avocat à Lima. Cet oncle éloigné, que je connaissais
à peine, m'informait que ma tante Alberta était morte, d'une pneumonie, et
qu'elle avait fait de moi son légataire universel. Il était indispensable que je
me rende à Lima pour accélérer les formalités de la succession. L'oncle
Ataúlfo se proposait de m'avancer le prix du billet d'avion sur cet héritage
qui, m'annonçait-il, ne ferait pas de moi un millionnaire mais me donnerait
quelque aisance dans ma vie parisienne. Je me rendis à la poste de la rue de
Vaugirard et lui envoyai un télégramme, disant que je me payerais le
voyage et lui annonçant que je me rendrais à Lima le plus tôt possible.
La mort de la tante Alberta me plongea plusieurs jours dans le désespoir.
C'était une femme en bonne santé et elle n'avait pas soixante-dix ans.
Malgré son esprit conservateur et ses multiples préjugés, cette tante vieille
fille, sœur aînée de mon père, avait toujours été très affectueuse avec moi
et, sans sa générosité, je ne sais pas ce que je serais devenu. À la mort de
mes parents, dans un stupide accident de voiture, écrasés par un camion qui
avait pris la fuite, alors qu'ils se rendaient à Trujillo au mariage de la fille
d'amis intimes — j'avais dix ans —, elle les avait remplacés. Jusqu'à la fin
de mes études de droit et mon départ pour Paris, je vécus chez elle et, bien
qu'exaspéré parfois par ses manies anachroniques, je l'aimais beaucoup. Et
elle, depuis qu'elle m'avait adopté, s'était vouée à moi corps et âme. Sans la
tante Alberta, j'allais vivre désormais en parfaite solitude et, tôt ou tard,
coupé du Pérou. J'allai le jour même aux bureaux d'Air France acheter un
aller-retour pour Lima, puis passai à l'Unesco pour expliquer à M. Chaînés
que je devais prendre des vacances forcées. Je traversais le hall d'entrée
quand je tombai sur une élégante dame à talons aiguilles, drapée dans une
cape noire à franges de cuir, qui me toisa du regard comme si nous nous
connaissions.
— Oh là là ! que le monde est petit ! me dit-elle en s'approchant et me
tendant la joue. Que fais-tu par ici, mon bon garçon ?
— Je travaille ici comme traducteur, balbutiai-je en l'embrassant, confondu
de surprise, nimbé de son parfum à la lavande.
C'était elle, mais quel effort pour reconnaître dans ce visage si bien fardé,
ces lèvres rouges, ces sourcils épilés, ces cils soyeux et recourbés qui
assombrissaient ses yeux coquins élargis au crayon noir, et dans ces mains
aux ongles longs et manucurés, la camarade Ariette.
— Comme tu as changé depuis la dernière fois, lui dis-je en la regardant de
haut en bas. Cela fait quelque chose comme trois ans, non ?
— Changé en bien ou en mal ? me demanda-t-elle, en redressant la tête, les
mains à la taille, et pirouettant sur place comme un top model.
— En bien... répondis-je, pas tout à fait remis du choc, tu es vraiment
ravissante... Je suppose que je ne peux plus t'appeler Lily la petite
Chilienne, ni camarade Ariette la guérillera. Comment diable t'appelles-tu
maintenant ?
Elle éclata de rire en me montrant la bague en or de sa main droite.
— Maintenant je porte le nom de mon mari, comme c'est l'usage en France :
Mme Robert Arnoux. Je lui proposai hardiment d'aller boire un café, pour
nous rappeler le bon vieux temps.
— Pas maintenant, mon mari m'attend, s'excusa-t-elle d'un air moqueur. Il
est diplomate et travaille ici, à la délégation française. Demain à onze
heures, aux Deux Magots. Tu connais, non ?
Je ne pus fermer l'œil de la nuit, à penser à elle et à ma tante Alberta. Quand
enfin je pus trouver le sommeil, je fis un stupide cauchemar où les deux
femmes s'agressaient férocement, indifférentes à mes exhortations à régler
leur différend en personnes civilisées. Ma tante accusait la Chilienne d'avoir
volé son nouveau nom à un personnage de Flaubert. Je me réveillai en sueur
et agité, dans une obscurité peuplée de miaulements de chat.
Quand j'arrivai aux Deux Magots, Mme Robert Arnoux était déjà là, à une
table sur la terrasse protégée par une verrière, tirant sur un fume-cigarette
en ivoire et sirotant un café. Toute vêtue de jaune, avec des souliers blancs
et une ombrelle à fleurs, on aurait dit un mannequin de Vogue. Le
changement était vraiment extraordinaire.
— Tu es toujours amoureux de moi ? me dit-elle d'entrée de jeu, brisant la
glace.
— Je crois bien que oui, malheureusement, dis-je en sentant que je
rougissais. Et si je ne l'étais pas, je le deviendrais dès cet instant. Te voilà
devenue une très belle femme, et des plus élégantes. Je te regarde et n'en
crois pas mes yeux, vilaine fille.
— Tu vois ce que tu as perdu par ta lâcheté, rétorqua-t-elle, ses petits yeux
de miel constellés d'éclats moqueurs, tout en soufflant intentionnellement sa
fumée à mon visage. Si la fois où je t'ai proposé de rester avec toi tu m'avais
dit oui, maintenant je serais ta femme. Mais tu ne voulais pas perdre la face
devant ton ami, le camarade Jean, et tu m'as expédiée à Cuba. Tu as gâché
la chance de ta vie, Ricardito.
— C'est sans solution ? Je ne peux pas faire mon examen de conscience,
reconnaître mes torts et faire amende honorable ?
— Un peu tard, mon bon garçon. Quel beau parti pour l'épouse d'un
diplomate français qu'un pitchounet traducteur à l'Unesco ?
Elle parlait sans cesser de sourire, bougeant sa bouche avec une coquetterie
plus raffinée que celle que je me rappelais. En contemplant ses grosses lèvres sensuelles, bercé par la musique de sa voix, je sentis un irrésistible
désir de l'embrasser, et mon cœur battait la chamade.
— Bon, si tu ne peux être ma femme, on peut toujours devenir amants.
— Je suis une épouse fidèle, une parfaite maîtresse de maison, m'assura-t-
elle en feignant d'être sérieuse, puis, sans transition : Qu'est-ce qu'il est
devenu, le camarade Jean ? Il est reparti au Pérou faire la révolution ?
— Voici plusieurs mois. Depuis, je ne sais rien de lui ni des autres. Et je ne
sais rien de la guérilla là-bas. Peut-être bien que ces velléités
révolutionnaires ont fait long feu. Et tous les guérilleros sont rentrés chez
eux en oubliant cette affaire.
On bavarda près de deux heures. Elle m'assura, naturellement, que cette
histoire d'amour avec le commandant Chacon était pur ragot des Péruviens
de La Havane ; en réalité, elle n'avait entretenu avec ce Chacon qu'une
bonne amitié. Elle ne voulut rien me dire sur son entraînement militaire, et,
comme toujours, elle évacua tout commentaire sur la politique et sur sa vie
dans l'île. Son seul amour cubain avait été le chargé d'affaires de
l'ambassade de France, maintenant promu ministre conseiller, Robert
Arnoux son époux, Morte de rire et de colère rétrospective, elle me relata
les obstacles bureaucratiques qu'il lui avait fallu vaincre pour se marier,
parce qu'il était presque impensable à Cuba qu'une boursière abandonne son
entraînement. Et c'est là que le commandant Chacon s'était révélé un «
amour » et l'avait aidée à triompher de la satanée bureaucratie.
— Je parie n'importe quoi que tu as couché avec ce maudit commandant.
— Tu es jaloux ?
Bien sûr que je l'étais, lui dis-je. En lui répétant qu'elle était si belle que je
vendrais mon âme au diable pour lui faire l'amour ou, au moins,
l'embrasser. Je lui pris la main et la couvris de baisers.
— Sois sage, me dit-elle en regardant autour d'elle, faussement inquiète. Tu
oublies que je suis une femme mariée. Et si l’une de ces personnes dans ce
café connaissait Robert et aille jaser ?
Je savais pertinemment, lui dis-je, que son mariage avec le diplomate était
un simple stratagème de sa part pour pouvoir sortir de Cuba et s'installer à
Paris. Ce qui me semblait très bien, parce que je croyais, moi aussi, que
Paris valait tous les sacrifices. Mais qu'elle n'aille pas, quand nous étions
seuls, me faire le numéro de l'épouse fidèle et amoureuse, parce que nous
savions bien tous les deux que c'était du pipeau. Sans se fâcher le moins du monde, elle changea de sujet et me raconta qu'ici aussi la bureaucratie était
chiante et qu'elle ne pourrait pas obtenir la nationalité française avant deux
années, tout en étant dûment mariée à un citoyen français. Et qu'ils venaient
de louer un petit appartement à Passy. Elle était en train de l'aménager
maintenant et, une fois qu'il serait présentable, elle m'inviterait pour me
présenter mon rival, qui était non seulement sympathique, mais aussi un
homme très cultivé.
— Je m'envole demain pour Lima, lui dis-je. Comment faire pour te voir à
mon retour ?
Elle me donna son numéro de téléphone, son adresse, et me demanda si je
vivais toujours dans cette chambrette, ma mansarde où il faisait si froid, de
l'Hôtel du Sénat.
— J'ai du mal à la laisser parce que c'est là que j'ai connu les meilleurs
moments de ma vie. Aussi, pour moi, ce trou à rats est un palais.
— Ce sont les moments auxquels je pense ? me demanda-t-elle en avançant
son minois où la curiosité et la coquetterie se disputaient toujours à la
malice.
— Ceux-là mêmes.
— Pour ce que tu viens de dire, je te dois un baiser. Tu me le rappelleras, la
prochaine fois qu'on se verra.
Mais, un moment après, en me disant au revoir, elle oublia les précautions
maritales et, au lieu de la joue, elle m'offrit ses lèvres. Qu'elle avait
pulpeuses et sensuelles, et pendant les secondes où j'y pressai les miennes,
elles s'ouvrirent lentement, en une caresse supplémentaire, comme une
invite. Alors que j'avais déjà traversé la place Saint-Germain en direction de
mon hôtel, je me retournai pour la voir ; elle était toujours là, à l'angle des
Deux Magots, silhouette claire et dorée aux souliers blancs, me regardant
m'éloigner. Je lui fis au revoir et elle secoua la main qui tenait son ombrelle
à fleurs. Il me suffit de la voir pour découvrir que, durant ces années-là, je
ne l'avais pas oubliée un seul instant, que j'étais aussi amoureux d'elle qu'au
premier jour. À mon arrivée à Lima, en mars 1965, peu avant mes trente
ans, je vis les photos de Luis de la Puente, de Guillermo Lobatón, du gros
Paúl et d'autres dirigeants du MIR dans tous les journaux et à la télé — car
il y avait maintenant la télé au Pérou —, et tout le monde parlait d'eux. La
rébellion du MIR prenait des teintes furieusement romantiques. C'étaient les
« miristes » eux-mêmes qui avaient envoyé ces photos aux médias en annonçant que le Mouvement de la gauche révolutionnaire, au vu des
conditions d'exploitation iniques dont étaient victimes les paysans et les
ouvriers, et de la soumission du gouvernement de Belaúnde Terry à
l'impérialisme, avait décidé de passer à l'action. Les dirigeants du MIR
montraient leur visage et apparaissaient chevelus et barbus, le fusil à la
main et en treillis militaire, chandail noir à col roulé, pantalon kaki et
bottes. Je vis que Paúl était toujours aussi gros. Sur la photo que Correo
publiait en première page, entouré de quatre autres dirigeants, il était le seul
à sourire.
— Ces cinglés ne vont pas tenir un mois, pronostiqua Maître Ataúlfo
Lamiel, dans son cabinet du centre de Lima, rue Boza, le matin où j'allai le
voir. Transformer le Pérou en un second Cuba ! Ta pauvre tante Alberta
serait tombée dans les pommes en voyant les têtes de hors-la-loi de nos
fringants guérilleros.
Mon oncle ne prenait pas trop au sérieux l'annonce des actions armées et ce
sentiment semblait très répandu. Les gens pensaient que c'était une initiative
insensée, qui prendrait fin en moins de deux. Mais moi, pendant toutes ces
semaines passées au Pérou, je me sentais abattu, avec la pénible impression
d'être orphelin dans mon propre pays. J'habitais l'appartement de ma tante
Alberta, rue Colon, à Miraflores, encore imprégné d'elle, où tout me la
rappelait, ainsi que mes années universitaires et mon adolescence sans
parents. Je fus ému de trouver sur sa table de nuit, classées
chronologiquement, toutes les lettres que je lui avais écrites de Paris. Je vis
certains de mes vieux amis miraflorins du Barrio Alegre et, avec une demi-
douzaine d'entre eux, nous allâmes dîner un samedi au resto chinois Kuo
Wha, près de la Voie Express, pour nous rappeler le bon vieux temps. À
part les souvenirs, nous n'avions plus grand-chose en commun, car leur vie
de cols blancs et d'hommes d'affaires — deux d'entre eux travaillaient dans
les entreprises de leur père — n'avait rien à voir avec ce que je faisais là-
bas, en France. Trois s'étaient mariés, l'un d'eux avait déjà commencé à se
reproduire, et les trois autres avaient des petites amies qui deviendraient
bientôt leurs fiancées. Dans les plaisanteries que nous échangions — façon
de meubler la conversation —, tous feignaient de m'envier parce que je
vivais dans la ville des plaisirs, m'envoyant ces Françaises qui avaient la
réputation d'être des bêtes fauves au lit. Je pensais à la tête qu'ils feraient si
je leur avouais que, toutes ces années passées à Paris, la seule fille avec qui j'avais couché était une Péruvienne, et rien de moins que Lily, la fausse
petite Chilienne de notre enfance. Que pensaient-ils de la guérilla annoncée
dans la presse ? La même chose que l'oncle Ataúlfo, ils n'y attachaient pas
plus d'importance. Ces castristes venus de Cuba ne dureraient pas
longtemps. Qui pouvait croire qu'une révolution communiste allait
triompher au Pérou ? Si le gouvernement de Belaúnde n'était pas capable de
les arrêter, les militaires reviendraient au pouvoir pour y mettre bon ordre,
ce qui ne leur plaisait pas trop non plus. C'est ce que craignait aussi Maître
Ataúlfo Lamiel :
— Ces imbéciles, tout ce qu'ils vont obtenir en jouant à la guérilla, c'est de
servir aux militaires sur un plateau le prétexte pour un coup d'État. Et nous
flanquer huit ou dix autres années de dictature. Quelle idée de faire la
révolution à un gouvernement civil et démocratique que, par ailleurs, toute
l'oligarchie péruvienne, à commencer par La Prensa et El Comercio, accuse
d'être communiste pour vouloir mener à bien une réforme agraire. Le Pérou
vit dans la confusion, mon neveu, tu as bien fait de t'en aller vivre au pays
de la clarté cartésienne.
L'oncle Ataúlfo était un quadragénaire grand, mince et moustachu, toujours
habillé avec un gilet et un nœud papillon, marié à ma tante Dolores, une
dame bienveillante et pâle, invalide depuis près de dix ans, et qu'il soignait
avec dévouement. Ils habitaient une villa sympathique, pleine de livres et de
disques, à Olivar de San Isidro, où ils m'invitèrent à déjeuner et à dîner. La
tante Dolores supportait sa maladie sans amertume et se distrayait en jouant
du piano et en regardant des feuilletons à la télé. A l'évocation de tante
Alberta, elle se mit à pleurer. Ils n'avaient pas d'enfants et lui, outre son
cabinet d'avocat, donnait des cours de droit commercial à l'Université
catholique. Il avait une bonne bibliothèque et s'intéressait beaucoup à la
politique locale, sans cacher ses sympathies pour le réformisme
démocratique, incarné à ses yeux par Belaúnde Terry. Il se conduisit fort
bien avec moi, accélérant autant que possible les démarches de la
succession et refusant de me faire payer un centime pour ses services : « Il
ne manquerait plus que cela, j'aimais beaucoup Alberta et tes parents, mon
neveu. » Ce furent des jours pénibles, avec de sordides comparutions devant
notaires et juges, portant et emportant des documents au labyrinthique
palais de justice, qui m'ôtaient tout sommeil la nuit et me rendaient de plus
en plus impatient de regagner Paris. À mes moments libres, je relisais L'éducation sentimentale, de Flaubert, parce que maintenant la Mme
Arnoux du roman avait pour moi non seulement le nom, mais aussi le
visage de la vilaine fille.
Une fois déduits les impôts de la succession et honorés les paiements en
suspens laissés par ma tante Alberta, l'oncle Ataúlfo m'annonça qu'après la
vente de l'appartement et du mobilier, je pourrais disposer de quelque
soixante mille dollars, voire un peu plus. Une jolie somme, comme je
n'avais jamais pensé en détenir. Grâce à la tante Alberta je pourrais
m'acheter un petit appartement à Paris.
Dès mon retour en France, sitôt regagné mon perchoir de l'Hôtel du Sénat et
avant même de défaire mon bagage, j'appelai Mme Robert Arnoux.
Elle me donna rendez-vous pour le lendemain et me dit que, si je voulais,
nous pourrions déjeuner ensemble. Je m'en fus l'attendre à la sortie de
l'Alliance française, boulevard Raspail, où elle suivait un cours accéléré de
français, et nous allâmes déjeuner d'un curry d'agneau à La Coupole,
boulevard du Montparnasse. Elle était habillée très simplement, pantalon,
sandales et sweater léger. Elle portait des boucles d'oreilles multicolores
accordées à son collier et à son bracelet, ainsi qu'un sac pendu à l'épaule, et
chaque fois qu'elle remuait la tête ses cheveux ondoyaient joyeusement. Je
l'embrassai sur les joues et les mains, et elle m’accueillit avec un : « Je
croyais que tu reviendrais un peu plus bronzé par l'été liménien, Ricardito. »
Elle était devenue une petite femme très élégante, vraiment : elle combinait
les couleurs avec goût et se maquillait avec grâce. Je l'observais, encore
stupéfié par sa métamorphose. « Je ne veux pas que tu me parles du Pérou
», m'avertit-elle sur un ton si catégorique que je ne lui demandai pas
pourquoi. Je lui parlai, plutôt, de mon héritage. Allait-elle m'aider à
chercher un appartement ?
Elle applaudit avec enthousiasme :
— Je suis ravie, mon bon garçon. Et je t'aiderai à le meubler et à le décorer.
J'ai pas mal de pratique, avec le mien. Il est assez mignon, tu verras.
Au bout d'une semaine d’allées et venues, l'après-midi, après ses cours de
français, à courir les agences et visiter des appartements dans le Quartier
latin, à Montparnasse et dans le XIVe, je dénichai un deux pièces cuisine
salle de bains rue Joseph-Granier, dans un immeuble art déco des années
trente, aux dessins géométriques — losanges, triangles et cercles — sur la façade, aux abords de l'École militaire dans le VIIe, tout près de l'Unesco. Il
était en bon état et, bien que donnant sur une cour intérieure et au quatrième
sans ascenseur — heureusement en construction —, il était très lumineux,
car en plus des deux fenêtres, un large œil-de-bœuf concave l'exposait au
ciel de Paris. Il coûtait près de soixante-dix mille dollars, mais je n'eus pas
de difficulté à obtenir de la Société Générale, la banque qui tenait mon
compte, un prêt pour la somme qui me manquait. Ces semaines-là, à
chercher un appartement et, ensuite, à le rendre habitable, à le nettoyer, le
peindre et le meubler avec quatre bricoles achetées à La Samaritaine et aux
Puces, je voyais Mme Robert Arnoux tous les jours, du lundi au vendredi
— les samedi et dimanche, elle les passait avec son mari, à la campagne —,
depuis la sortie de ses cours jusqu'à quatre ou cinq heures de l'après-midi.
Elle s'amusait à m'aider dans mes démarches, pratiquant son français avec
les agents immobiliers et les concierges, et elle manifestait une telle bonne
humeur que — je le lui dis — il semblait que ce petit appartement auquel
elle donnait vie était fait pour que nous le partagions.
— C'est ce que tu aimerais, hein, mon bon garçon ?
Nous étions dans un bistrot de l'avenue de Tourville, près des Invalides, et
j'embrassais ses mains, cherchais sa bouche, fou d'amour et de désir. Je lui
dis oui, à plusieurs reprises.
— Le jour où tu déménageras, nous l’étrennerons, me promit-elle.
Et elle tint parole. C'est la deuxième fois que nous fîmes l'amour, cette fois
en pleine lumière du jour qui entrait à flots par le large oeil-de-bœuf d'où
quelques colombes curieuses nous observaient, nus et enlacés, sur le
matelas sans draps, tout juste libéré du plastique, tel que l'avait livré le
camion de La Samaritaine. Les murs sentaient la peinture fraîche. Son corps
était toujours aussi mince et bien dessiné que dans mon souvenir, avec sa
taille étroite qui semblait tenir entre mes deux mains et le rare duvet de son
pubis, plus blanc que son ventre lisse et ses cuisses où la peau fonçait et se
nuançait d'un reflet vert pâle. Elle dégageait tout entière un arôme délicat,
accentué dans le nid tiède de ses aisselles épilées, derrière ses oreilles et sur
son sexe minuscule et humide. À la cambrure du pied la peau laissait
apparaître des petites veines bleues et cela m'attendrissait d'imaginer le sang
y fluant lentement. Comme la fois précédente, elle se laissa caresser avec
une totale passivité et écouta en silence, feignant une attention excessive ou
comme si elle n'entendait rien et pensait à autre chose, les paroles intenses et bousculées que je lui murmurais à l'oreille ou à la bouche tandis que je
luttais pour séparer ses lèvres.
— Fais-moi jouir d'abord, murmura-t-elle sur un petit ton qui cachait un
ordre. Avec ta bouche. Ensuite, tu entreras plus facilement. Ne va pas jouir
trop vite. J'aime me sentir irriguée.
Elle parlait avec tant de froideur qu'on n'aurait pas dit une femme faisant
l'amour mais un médecin formulant une description technique et étrangère
du plaisir. Peu m'importait, j'étais totalement heureux, comme je ne l'avais
pas été depuis longtemps, et peut-être jamais. « Je ne pourrai jamais te
rendre un tel bonheur, vilaine fille. » Je restai longtemps les lèvres aplaties
contre son sexe froncé, sentant les poils de son pubis me chatouiller le nez,
léchant avec avidité, avec tendresse, son tout petit clitoris, jusqu'à la sentir
remuer, excitée, et finir par un frémissement du bas-ventre et des jambes.
— Entre maintenant, murmura-t-elle avec la même petite voix impérieuse.
Cette fois non plus ce ne fut pas facile. Elle était étroite, elle se contractait,
me résistait, se plaignait, jusqu'à ce qu'enfin je réussisse. Je sentis mon sexe
comme fracturé par ce viscère palpitant qui l'étranglait. Mais c'était une
douleur merveilleuse, un vertige où je m'enfonçais en tremblant. Presque
immédiatement j’éjaculai.
— Tu jouis trop rapidement, me gronda Mme Arnoux en me tirant les
cheveux. Il faut apprendre à te retenir, si tu veux me faire jouir.
— J'apprendrai tout ce que tu voudras, guérillera, mais maintenant tais-toi
et embrasse-moi.
Ce même jour, en me quittant, elle m'invita à dîner pour me présenter son
mari. On prit un verre dans son bel appartement de Passy, décoré le plus
bourgeoisement du monde, avec des rideaux de velours, des tapis moelleux,
des meubles d'époque, des petites tables garnies de figurines de porcelaine
et, aux murs, des gravures de Gavarni et de Daumier aux scènes piquantes.
Nous allâmes dîner dans un bistrot du voisinage dont la spécialité, selon le
diplomate, était le coq au vin. Et en dessert, il suggérait la tarte Tatin.
M. Robert Arnoux était petit, chauve, avec une moustache à la Chariot qui
tressautait quand il parlait, et des lunettes aux verres épais ; il devait bien
avoir le double de l'âge de sa femme. Il la traitait avec beaucoup d'égards,
lui avançant ou lui retirant la chaise et l'aidant à enfiler son imperméable. Il
fut très prévenant avec elle toute la soirée, lui servant du vin dès qu'elle
avait vidé son verre, et lui tendant la corbeille à pain chaque fois qu'elle en manquait. Il n'était pas très sympathique, plutôt un peu guindé et coupant,
mais il semblait très cultivé, en effet, et parlait de Cuba et de l'Amérique
latine avec une belle assurance. Son espagnol était parfait, avec un léger
accent traînant qui trahissait les années où il avait servi aux Caraïbes. En
réalité, il n'appartenait pas à la délégation française de l'Unesco, mais avait
été détaché par le Quai d'Orsay comme assesseur et chef de cabinet du
directeur général, René Maheu, un « petit camarade » de Jean-Paul Sartre et
de Raymond Aron à Normale sup, dont on disait que c'était un génie discret.
Je l'avais vu quelquefois, toujours escorté par ce petit chauve qui louchait et
qui n'était autre que le mari de Mme Arnoux. Quand je lui racontai que je
travaillais comme traducteur vacataire au département d'espagnol, il me
proposa de me recommander à « Charnés, une excellente personne ». Il me
demanda ce que je pensais des événements du Pérou et je lui dis que je
n'avais pas reçu de nouvelles de Lima depuis longtemps.
— Bon, ces guérillas dans la sierra, dit-il en haussant les épaules comme s'il
n'y attachait pas grande importance, ces attaques des fermes et des postes de
police, quelle absurdité ! Justement au Pérou, un des rares pays latino-
américains qui tâche de construire une démocratie.
J'appris ainsi que les premières actions de la guérilla miriste avaient été
déclenchées.
— Tu dois laisser ce monsieur le plus tôt possible et te marier avec moi,
dis-je à ma petite Chilienne la fois suivante. Tu ne vas pas me faire croire
que tu es amoureuse de ce vieux croulant qui non seulement a l'air d'être ton
grand-père, mais en plus est très laid.
— Encore une calomnie contre mon mari et tu ne me reverras jamais plus,
me menaça-t-elle et, dans un de ces foudroyants changements d'humeur qui
étaient sa spécialité, elle éclata de rire : Vraiment, il semble si vieux à côté
de moi ?
Cette seconde lune de miel avec Mme Arnoux s'acheva peu après ce dîner
parce que j'avais à peine emménagé dans le quartier de l'École Militaire que
M. Charnés renouvela mon contrat. Ce qui fait qu'en raison de mes horaires
je ne pouvais plus la voir que pour de maigres moments, à midi où, entre
une heure et deux heures et demie, je sautais le repas au restaurant de
l'Unesco pour aller grignoter un sandwich avec elle dans quelque bistrot, et
certains soirs où, je ne sais sous quel prétexte, elle se libérait de M. Arnoux
pour aller au cinéma avec moi. On regardait le film main dans la main et je l'embrassais dans l'obscurité. « Tu m'embêtes », disait-elle en pratiquant son
français. « Je veux voir le film, grosse bête. » Elle avait fait de rapides
progrès dans la langue de Montaigne ; elle s'enhardissait à la parler sans la
moindre pudeur et ses fautes de syntaxe et de prononciation étaient des plus
amusantes, ajoutant encore à la grâce de sa personnalité. On ne refit pas
l'amour avant plusieurs semaines, après son retour précipité de Suisse, où
elle s'était rendue seule, pour venir ensuite passer un moment avec moi dans
mon appartement de la rue Joseph-Granier.
Tout dans la vie de Mme Arnoux restait assez mystérieux, comme l'avait été
celle de Lily la petite Chilienne et d'Ariette la guérillera. Si ce qu'elle me
racontait était vrai, elle menait maintenant une intense vie mondaine,
réceptions, dîners et cocktails, où se côtoyait le Tout-Paris, et, par exemple,
hier elle avait rencontré Maurice Couve de Murville, ministre des Affaires
étrangères du général de Gaulle ; la semaine dernière elle avait vu, lors
d'une projection privée de Mourir à Madrid, un documentaire de Frédéric
Rossif, Jean Cocteau se présenter au bras de son amant, l'acteur Jean Marais
qui, soit dit en passant, était magnifique ; et demain elle irait au thé offert à
ses amies par Farah Diba, l'épouse du shah d'Iran, en visite privée à Paris.
Pure folie des grandeurs et snobisme ? Ou bien son mari l'avait-il vraiment
introduite dans ce petit monde de paillettes et de frivolité qui l’éblouissait ?
Par ailleurs, elle faisait constamment, ou me disait qu'elle faisait, des
voyages en Suisse, en Allemagne, en Belgique, d'à peine deux ou trois
jours, pour des raisons jamais claires ; expositions, galas, réceptions,
concerts. Comme ses explications me semblaient à l'évidence fantasques, je
choisis de ne plus l'interroger sur ses voyages, feignant de prendre pour
argent comptant les raisons qu'elle daignait me donner parfois de ces
brillants déplacements.
Un après-midi, au milieu de l’année 1965, un collègue de bureau à
l'Unesco, un vieux républicain espagnol, qui écrivait depuis des années « un
roman définitif sur la guerre civile qui corrigerait les inexactitudes de
Hemingway » et s'intitulerait Pour qui ne sonne pas le glas, me tendit
l'exemplaire du Monde qu'il feuilletait. Les guérilleros de la colonne Túpac
Amaru du MIR, que dirigeait Lobatón et qui opérait dans les provinces de
La Concepción et de Satipo, dans le département de Junin, avaient mis à sac
la poudrière d'une mine, fait sauter un pont sur le Moraniyoc, occupé
l'hacienda Runatullo et distribué les vivres aux paysans. Et deux semaines plus tard, ils avaient tendu une embuscade à un détachement de la garde
civile dans le défilé de Yahuarina.
Neuf gardes civils, parmi lesquels le capitaine commandant la patrouille,
étaient morts au combat. À Lima, des bombes avaient explosé à l'hôtel
Crillon et au Club national. Le gouvernement de Belaúnde avait décrété
l’état de siège sur toute la sierra centrale. Je sentis mon cœur se serrer. Ce
jour-là et les suivants je fus mal à l'aise, sans pouvoir m’ôter de l'esprit le
visage du gros Paúl.
L'oncle Ataúlfo m'écrivait de temps en temps — il avait relayé la tante
Alberta comme mon unique correspondant au Pérou — des lettres pleines
de commentaires sur l'actualité politique. J'appris grâce à lui que, bien que
la guérilla opérât très sporadiquement à Lima, les actions militaires dans le
centre et le sud des Andes avaient mis le pays sens dessus dessous.
El Comercio et La Prensa, apristes et partisans du général Odria maintenant