Tours et detours de la vilaine fille

Mario Vargas Llosa · Chapitre 2 sur 8 · partie 2/3

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Tours et detours de la vilaine fille

Chapitre II

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

ensemble. La camarade Ariette, tu le croiras ou pas, est devenue une

personne influente, avec les chefs.

— Pour le MIR c'est une carte maîtresse, dis-je.

— Mais traîtresse pour toi, fit Paúl en me tapotant encore le bras. Je suis

vraiment navré de te l'apprendre, mon vieux. Mais il valait mieux que tu le

saches, non ? Bon, la terre ne va pas s'arrêter de tourner. Et puis, Paris est

plein de nanas du tonnerre. Il suffit de regarder autour de soi.

Après avoir essayé de blaguer un peu, sans le moindre succès, je demandai

à Paúl comment allait la camarade Ariette.

— En tant que compagne d'un chef de la révolution, je suppose qu’elle ne

manque de rien, fit-il en se défilant. C'est cela que tu veux savoir ? Ou si

elle est plus craquante ou plus belle que lorsqu'elle est passée par ici ? Elle

est toujours pareille, je crois. Un poil plus bronzée à cause du soleil des

Caraïbes. Mais tu le sais bien, moi je ne lui ai jamais rien trouvé

d'exceptionnel. Allez, ne fais pas cette tête, ça n'en vaut pas la peine, mon

vieux.

Dans les semaines et les mois qui suivirent cette rencontre avec Paúl,

j'essayai bien des fois d'imaginer la petite Chilienne en concubine du

commandant Chacon, habillée en guérillera, revolver à la ceinture, bottes et

béret bleu, aux côtés de Fidel et de Raúl Castro dans les commémorations et

les grands défilés de la révolution, travailleuse volontaire en fin de semaine,

donnant toute la sueur de son corps aux cannes à sucre, maniant la machette

de ses mains délicates et, peut-être, avec les dons phonétiques que je lui

connaissais, se laissant déjà aller à l'accent traînant et sensuel des

Caribéens. Mais à vrai dire, j'avais du mal à l'imaginer dans son nouveau

rôle : sa frêle silhouette me glissait entre les doigts. Était-elle amoureuse de

ce commandant ? Ou était-ce une façon de se libérer de l'entraînement à la

guérilla et, surtout, de l'engagement auprès du MIR d'aller ensuite porter la révolution au Pérou ? Ça ne me valait rien de penser à la camarade Ariette,

je sentais à chaque fois mon estomac se tordre. Alors je faisais mon

possible, ou presque, pour me donner à mes cours de russe et de traduction

simultanée, avec un véritable acharnement, quand M. Charnés, avec qui je

m'entendais à merveille, n'avait pas de contrat à me proposer. Et à ma tante

Alberta, à qui j'avais eu la faiblesse d'avouer dans une lettre que j'étais

amoureux d'une jeune fille nommée Ariette et qui me réclamait une photo

d'elle, je racontai que nous avions rompu et qu'il fallait oublier à jamais

cette histoire.

Six à sept mois s'étaient écoulés depuis cet après-midi où Paúl m'avait

donné de si mauvaises nouvelles de la camarade Ariette quand, un matin de

bonne heure, le gros, que je n'avais pas vu depuis longtemps, vint me

trouver à l'hôtel pour prendre le petit déjeuner ensemble. Nous allâmes au

Tournon, un bistrot de la rue du même nom, à l'angle de la rue de Vaugirard.

— Je ne devrais pas te le dire, mais je suis venu te faire mes adieux,

m'annonça-t-il. Je quitte Paris. Oui, mon vieux, je pars au Pérou. Personne

ne le sait ici, alors toi non plus tu ne sais rien. Ma femme et Jean-Paul sont

déjà là-bas.

La nouvelle me laissa muet. Et soudain je fus pris d’une terrible frayeur que

je tentai de dissimuler.

— Ne te fais pas de bile, dit Paúl avec ce sourire qui lui gonflait les joues et

lui donnait un visage de clown. Il ne m'arrivera rien, tu verras. Et quand la

révolution triomphera, nous te nommerons ambassadeur auprès de l'Unesco.

Promis !

On sirota un instant notre café, en silence. Mon croissant était resté intact

sur la table et Paúl, histoire de plaisanter, me dit que si quelque chose

m'avait ôté l'appétit, il se sacrifierait en faisant disparaître ce croustillant

croissant.

— Là où je vais, les croissants doivent être détestables, ajouta-t-il.

Alors, sans pouvoir me contenir davantage, je lui dis qu'il allait faire une

impardonnable bêtise. Il ne serait d'aucune aide à la révolution, ni au MIR

ni à ses camarades. Il le savait aussi bien que moi. Son obésité, qui le faisait

s'essouffler dès qu'il parcourait cent mètres sur Saint-Germain, serait dans

les Andes un terrible handicap pour la guérilla, c'est pourquoi il serait un

des premiers à tomber sous les balles des soldats dès le début du

soulèvement.

— Tu vas te faire tuer à cause des bavardages stupides de cette bande

d'aigris de Paris qui t'accusent d'opportunisme ? Reprends-toi, ma grosse, tu

ne peux pas faire une connerie pareille !

— Ce que peuvent dire les Péruviens de Paris, je m'en tape, mon vieux. Il

ne s'agit pas d'eux mais de moi. C'est une question de principe. Mon devoir

c'est d'être là-bas.

Et le voilà à nouveau plaisantant et m'assurant que, malgré ses cent vingt

kilos, il avait passé toutes les épreuves de la formation militaire et qu'en

outre il était tireur d'élite. En décidant de rentrer au Pérou il avait dû

affronter Luis de la Puente et la direction du MIR. Ils voulaient tous qu'il

reste en Europe, comme représentant du mouvement devant les

organisations et les gouvernements frères, mais, têtu comme il l’était, il

avait fini par imposer son point de vue. Voyant, donc, qu'il n'y avait plus

rien à faire et que mon meilleur ami de Paris avait décidé, pas moins, de se

suicider, je lui demandai si son départ signifiait le déclenchement prochain

de l'insurrection.

— C'est l'affaire de deux mois, peut-être moins.

Ils avaient monté trois camps dans la sierra, l'un dans le département de

Cuzco, l'autre à Piura et un troisième dans la région du centre, sur le versant

oriental de la Cordillère et la crête de la forêt de Junín. Contrairement à mes

prophéties, il m'assura que la grande majorité des boursiers avaient gagné

les Andes. Les désertions avaient été de moins de dix pour cent. Avec un

enthousiasme qui devenait parfois de l'euphorie, il me dit que l'opération

retour des boursiers avait été un succès. Il en était heureux, parce qu'il

l'avait dirigée lui-même. Ils avaient gagné le Pérou un par un ou deux par

deux, en suivant des itinéraires compliqués et faisant, pour certains, le tour

du monde, afin de brouiller les pistes.

Personne n'avait été découvert. Au Pérou, de la Puente, Lobatón et les

autres avaient organisé des réseaux urbains d'appui, formé des équipes

médicales, installé des stations de radio dans les camps, ainsi que des

cachettes dispersées pour les munitions et les explosifs. Les contacts avec

les syndicats paysans, surtout à Cuzco, étaient excellents et ils espéraient

que, une fois engagée la rébellion, de nombreux partisans rejoindraient la

lutte. Il était enthousiaste, convaincu de ce qu'il disait, avec assurance et

exaltation. Je ne pouvais dissimuler ma tristesse.

— Je sais bien que tu ne me crois pas, monsieur l'incrédule, murmura-t-il

enfin.

— Je te jure que rien ne me plairait autant que de te croire, Paúl. Et

d'éprouver le même enthousiasme.

II acquiesça en m'observant avec son affectueux sourire et sa face de lune.

— Et toi ? me demanda-t-il en me prenant le bras. Qu'est-ce que tu en dis,

mon vieux ?

— Moi, rien, lui répondis-je. Moi je suis ici, traducteur à l’Unesco, à Paris.

Il hésita un moment, craignant que ce qu'il allait dire puisse me blesser.

C'était, sans doute, une question qui lui brûlait la langue depuis longtemps.

— C'est ce que tu veux faire de ta vie ? Rien que cela ? Tous ceux qui

viennent à Paris aspirent à devenir peintres, écrivains, musiciens, acteurs,

metteurs en scène, à faire un doctorat ou la révolution. Et toi tu veux

seulement cela, vivre à Paris ? Je ne l'ai jamais encaissé, mon vieux, je dois

te le dire.

— Je sais bien, mais c'est la pure vérité, Paúl. Petit, je disais que je voulais

être diplomate, mais c'était seulement pour qu'on m'envoie à Paris. C'est ce

que je veux : vivre ici. Cela te semble peu ?

 

Je lui montrai les arbres du Luxembourg, lourde verdure débordant des

grilles du jardin, se dressant orgueilleusement sous le ciel d'orage. N'était-ce

pas ce qui pouvait nous arriver de mieux ? Vivre comme dans le vers de

Vallejo, parmi « les marronniers feuillus de Paris » ?

— Reconnais que tu écris des poèmes en cachette, insista Paúl. Que c'est

ton vice secret. Bien souvent nous en avons parlé, avec d'autres Péruviens.

Ils croient tous que tu écris et n'oses l'avouer à cause de ton esprit critique.

Ou par timidité. Tous les Sud-Américains viennent à Paris accomplir de

grandes choses. Et tu veux me faire croire que tu ferais exception à la règle

?

— Je te jure que c'est vrai, Paúl. Je n'ai d'autre ambition que de rester ici,

comme maintenant.

Je l'accompagnai jusqu'à la station de métro au carrefour de l'Odéon. En

l'embrassant, je ne pus éviter d'avoir les larmes aux yeux.

— Prends bien soin de toi, ma grosse. Ne fais pas de conneries quand tu

seras là-bas, je t'en prie.

— Oui, oui, bien entendu, Ricardo, fit-il en m'embrassant encore, et je vis

qu'il avait lui aussi les yeux humides.

Je restai là, à l'entrée de la bouche du métro, le regardant descendre

lentement les escaliers, embarrassé de toute sa corpulence. J'eus la certitude

absolue que je le voyais pour la dernière fois.

Le départ du gros Paúl me laissa un peu vide, parce qu'il était le meilleur

compagnon des temps incertains de mon installation à Paris. Par bonheur,

les contrats de personnel vacataire à l’Unesco ainsi que mes cours de russe

et de traduction simultanée occupaient tout mon temps et, le soir venu, je

regagnais ma mansarde de l'Hôtel du Sénat presque sans forces pour penser

à la camarade Ariette ou au gros Paúl. À partir de cette époque, je crois, et

sans l'avoir décidé, je m'éloignai insensiblement des Péruviens de Paris,

alors qu'auparavant je les voyais assez fréquemment. Je ne recherchais pas

la solitude, mais celle-ci n'était pas un problème pour moi depuis que j'étais

resté orphelin et que ma tante Alberta m'avait pris en charge. Grâce à

l’Unesco je n'avais plus l'angoisse de ma subsistance ; le salaire de

traducteur et les virements sporadiques de ma tante me donnaient de quoi

vivre et couvrir mes plaisirs parisiens : le cinéma, les expositions, le théâtre

et les livres. J’étais un client assidu de la librairie La Joie de Lire, rue Saint-

Séverin, et des bouquinistes des quais de la Seine. Je fréquentais le TNP, la

Comédie-Française, l'Odéon et, de temps en temps, les concerts à la salle

Pleyel.

Et je fus aussi, à cette époque, tenté par un début d'idylle avec Carmencita,

la jeune Espagnole qui, vêtue de noir des pieds à la tête comme Juliette

Gréco, chantait en s'accompagnant à la guitare, à L'Escale, la petite boîte de

la rue Monsieur-le-Prince fréquentée par des Espagnols et des Sud-

Américains. Elle était espagnole mais n'avait jamais mis les pieds dans son

pays, parce que ses parents, républicains, ne pouvaient ou ne voulaient pas

y retourner du vivant de Franco. Cette situation ambiguë la tourmentait et

cela ressortait fréquemment dans sa conversation. Carmencita était élancée,

avec des cheveux à la garçonne et des yeux mélancoliques.

Elle n'avait pas une grande voix, mais celle-ci était mélodieuse, et surtout

elle disait merveilleusement bien, en les murmurant avec des pauses et des

accents d'intensité, des chants adaptés de ballades, poèmes, proverbes et

dictons du siècle d'or. Elle avait vécu deux ans avec un comédien et sa

rupture avec lui l'avait laissée si affectée — elle me le dit avec cette brusquerie qui me choquait tant au début chez mes collègues espagnoles de

l'Unesco — qu’ « elle ne voulait se lier à aucun mec pour le moment ».

Mais elle acceptait que je l'invite au cinéma ou à dîner, et nous allâmes un

soir à l'Olympia écouter Léo Ferré, que nous préférions tous deux aux

autres chanteurs à la mode du moment : Charles Aznavour et Georges

Brassens. Quand nous nous séparâmes, après le concert, au métro Opéra,

elle me dit, en frôlant mes lèvres : « Tu commences à me plaire, mon petit

Péruvien. » Mais chaque fois que je sortais avec Carmencita, c'était

absurde, j'éprouvais comme un malaise, le sentiment d'être déloyal envers la

maîtresse du commandant Chacon, un personnage que j'imaginais à grandes

moustaches et roulant des mécaniques avec ses deux pistolets à la ceinture.

Ma liaison avec l'Espagnole n'alla pas plus loin, parce qu'un soir je la

découvris dans un coin de L'Escale tout sucre tout miel au bras d'un

monsieur à longs favoris et cravate de soie. Quelques mois après le départ

de Paúl, M. Charnés, quand il n'y avait pas de travail pour moi à l'Unesco,

me recommandait comme traducteur de conférences et congrès

internationaux à Paris et dans d'autres villes européennes. J'eus mon

premier contrat au Commissariat à l'énergie atomique, à Vienne, et le

second à Athènes, à un colloque international sur le coton. Ces voyages de

quelques jours, bien payés, me permettaient de connaître des lieux où sans

cela je ne serais jamais allé. Malgré le temps occupé à ces nouveaux

travaux, je n'abandonnai pas les études de russe ni la traduction simultanée,

mais je les suivis de façon plus sporadique.

C'est au retour d'un de ces déplacements professionnels, cette fois à

Glasgow pour une conférence sur les tarifs douaniers en Europe, que je

trouvai à l'Hôtel du Sénat une lettre d'un cousin germain de mon père,

Maître Ataúlfo Lamiel, avocat à Lima. Cet oncle éloigné, que je connaissais

à peine, m'informait que ma tante Alberta était morte, d'une pneumonie, et

qu'elle avait fait de moi son légataire universel. Il était indispensable que je

me rende à Lima pour accélérer les formalités de la succession. L'oncle

Ataúlfo se proposait de m'avancer le prix du billet d'avion sur cet héritage

qui, m'annonçait-il, ne ferait pas de moi un millionnaire mais me donnerait

quelque aisance dans ma vie parisienne. Je me rendis à la poste de la rue de

Vaugirard et lui envoyai un télégramme, disant que je me payerais le

voyage et lui annonçant que je me rendrais à Lima le plus tôt possible.

La mort de la tante Alberta me plongea plusieurs jours dans le désespoir.

C'était une femme en bonne santé et elle n'avait pas soixante-dix ans.

Malgré son esprit conservateur et ses multiples préjugés, cette tante vieille

fille, sœur aînée de mon père, avait toujours été très affectueuse avec moi

et, sans sa générosité, je ne sais pas ce que je serais devenu. À la mort de

mes parents, dans un stupide accident de voiture, écrasés par un camion qui

avait pris la fuite, alors qu'ils se rendaient à Trujillo au mariage de la fille

d'amis intimes — j'avais dix ans —, elle les avait remplacés. Jusqu'à la fin

de mes études de droit et mon départ pour Paris, je vécus chez elle et, bien

qu'exaspéré parfois par ses manies anachroniques, je l'aimais beaucoup. Et

elle, depuis qu'elle m'avait adopté, s'était vouée à moi corps et âme. Sans la

tante Alberta, j'allais vivre désormais en parfaite solitude et, tôt ou tard,

coupé du Pérou. J'allai le jour même aux bureaux d'Air France acheter un

aller-retour pour Lima, puis passai à l'Unesco pour expliquer à M. Chaînés

que je devais prendre des vacances forcées. Je traversais le hall d'entrée

quand je tombai sur une élégante dame à talons aiguilles, drapée dans une

cape noire à franges de cuir, qui me toisa du regard comme si nous nous

connaissions.

— Oh là là ! que le monde est petit ! me dit-elle en s'approchant et me

tendant la joue. Que fais-tu par ici, mon bon garçon ?

— Je travaille ici comme traducteur, balbutiai-je en l'embrassant, confondu

de surprise, nimbé de son parfum à la lavande.

C'était elle, mais quel effort pour reconnaître dans ce visage si bien fardé,

ces lèvres rouges, ces sourcils épilés, ces cils soyeux et recourbés qui

assombrissaient ses yeux coquins élargis au crayon noir, et dans ces mains

aux ongles longs et manucurés, la camarade Ariette.

— Comme tu as changé depuis la dernière fois, lui dis-je en la regardant de

haut en bas. Cela fait quelque chose comme trois ans, non ?

— Changé en bien ou en mal ? me demanda-t-elle, en redressant la tête, les

mains à la taille, et pirouettant sur place comme un top model.

— En bien... répondis-je, pas tout à fait remis du choc, tu es vraiment

ravissante... Je suppose que je ne peux plus t'appeler Lily la petite

Chilienne, ni camarade Ariette la guérillera. Comment diable t'appelles-tu

maintenant ?

Elle éclata de rire en me montrant la bague en or de sa main droite.

— Maintenant je porte le nom de mon mari, comme c'est l'usage en France :

Mme Robert Arnoux. Je lui proposai hardiment d'aller boire un café, pour

nous rappeler le bon vieux temps.

— Pas maintenant, mon mari m'attend, s'excusa-t-elle d'un air moqueur. Il

est diplomate et travaille ici, à la délégation française. Demain à onze

heures, aux Deux Magots. Tu connais, non ?

Je ne pus fermer l'œil de la nuit, à penser à elle et à ma tante Alberta. Quand

enfin je pus trouver le sommeil, je fis un stupide cauchemar où les deux

femmes s'agressaient férocement, indifférentes à mes exhortations à régler

leur différend en personnes civilisées. Ma tante accusait la Chilienne d'avoir

volé son nouveau nom à un personnage de Flaubert. Je me réveillai en sueur

et agité, dans une obscurité peuplée de miaulements de chat.

Quand j'arrivai aux Deux Magots, Mme Robert Arnoux était déjà là, à une

table sur la terrasse protégée par une verrière, tirant sur un fume-cigarette

en ivoire et sirotant un café. Toute vêtue de jaune, avec des souliers blancs

et une ombrelle à fleurs, on aurait dit un mannequin de Vogue. Le

changement était vraiment extraordinaire.

— Tu es toujours amoureux de moi ? me dit-elle d'entrée de jeu, brisant la

glace.

— Je crois bien que oui, malheureusement, dis-je en sentant que je

rougissais. Et si je ne l'étais pas, je le deviendrais dès cet instant. Te voilà

devenue une très belle femme, et des plus élégantes. Je te regarde et n'en

crois pas mes yeux, vilaine fille.

— Tu vois ce que tu as perdu par ta lâcheté, rétorqua-t-elle, ses petits yeux

de miel constellés d'éclats moqueurs, tout en soufflant intentionnellement sa

fumée à mon visage. Si la fois où je t'ai proposé de rester avec toi tu m'avais

dit oui, maintenant je serais ta femme. Mais tu ne voulais pas perdre la face

devant ton ami, le camarade Jean, et tu m'as expédiée à Cuba. Tu as gâché

la chance de ta vie, Ricardito.

— C'est sans solution ? Je ne peux pas faire mon examen de conscience,

reconnaître mes torts et faire amende honorable ?

— Un peu tard, mon bon garçon. Quel beau parti pour l'épouse d'un

diplomate français qu'un pitchounet traducteur à l'Unesco ?

Elle parlait sans cesser de sourire, bougeant sa bouche avec une coquetterie

plus raffinée que celle que je me rappelais. En contemplant ses grosses lèvres sensuelles, bercé par la musique de sa voix, je sentis un irrésistible

désir de l'embrasser, et mon cœur battait la chamade.

— Bon, si tu ne peux être ma femme, on peut toujours devenir amants.

— Je suis une épouse fidèle, une parfaite maîtresse de maison, m'assura-t-

elle en feignant d'être sérieuse, puis, sans transition : Qu'est-ce qu'il est

devenu, le camarade Jean ? Il est reparti au Pérou faire la révolution ?

— Voici plusieurs mois. Depuis, je ne sais rien de lui ni des autres. Et je ne

sais rien de la guérilla là-bas. Peut-être bien que ces velléités

révolutionnaires ont fait long feu. Et tous les guérilleros sont rentrés chez

eux en oubliant cette affaire.

On bavarda près de deux heures. Elle m'assura, naturellement, que cette

histoire d'amour avec le commandant Chacon était pur ragot des Péruviens

de La Havane ; en réalité, elle n'avait entretenu avec ce Chacon qu'une

bonne amitié. Elle ne voulut rien me dire sur son entraînement militaire, et,

comme toujours, elle évacua tout commentaire sur la politique et sur sa vie

dans l'île. Son seul amour cubain avait été le chargé d'affaires de

l'ambassade de France, maintenant promu ministre conseiller, Robert

Arnoux son époux, Morte de rire et de colère rétrospective, elle me relata

les obstacles bureaucratiques qu'il lui avait fallu vaincre pour se marier,

parce qu'il était presque impensable à Cuba qu'une boursière abandonne son

entraînement. Et c'est là que le commandant Chacon s'était révélé un «

amour » et l'avait aidée à triompher de la satanée bureaucratie.

— Je parie n'importe quoi que tu as couché avec ce maudit commandant.

— Tu es jaloux ?

Bien sûr que je l'étais, lui dis-je. En lui répétant qu'elle était si belle que je

vendrais mon âme au diable pour lui faire l'amour ou, au moins,

l'embrasser. Je lui pris la main et la couvris de baisers.

— Sois sage, me dit-elle en regardant autour d'elle, faussement inquiète. Tu

oublies que je suis une femme mariée. Et si l’une de ces personnes dans ce

café connaissait Robert et aille jaser ?

Je savais pertinemment, lui dis-je, que son mariage avec le diplomate était

un simple stratagème de sa part pour pouvoir sortir de Cuba et s'installer à

Paris. Ce qui me semblait très bien, parce que je croyais, moi aussi, que

Paris valait tous les sacrifices. Mais qu'elle n'aille pas, quand nous étions

seuls, me faire le numéro de l'épouse fidèle et amoureuse, parce que nous

savions bien tous les deux que c'était du pipeau. Sans se fâcher le moins du monde, elle changea de sujet et me raconta qu'ici aussi la bureaucratie était

chiante et qu'elle ne pourrait pas obtenir la nationalité française avant deux

années, tout en étant dûment mariée à un citoyen français. Et qu'ils venaient

de louer un petit appartement à Passy. Elle était en train de l'aménager

maintenant et, une fois qu'il serait présentable, elle m'inviterait pour me

présenter mon rival, qui était non seulement sympathique, mais aussi un

homme très cultivé.

— Je m'envole demain pour Lima, lui dis-je. Comment faire pour te voir à

mon retour ?

Elle me donna son numéro de téléphone, son adresse, et me demanda si je

vivais toujours dans cette chambrette, ma mansarde où il faisait si froid, de

l'Hôtel du Sénat.

— J'ai du mal à la laisser parce que c'est là que j'ai connu les meilleurs

moments de ma vie. Aussi, pour moi, ce trou à rats est un palais.

— Ce sont les moments auxquels je pense ? me demanda-t-elle en avançant

son minois où la curiosité et la coquetterie se disputaient toujours à la

malice.

— Ceux-là mêmes.

— Pour ce que tu viens de dire, je te dois un baiser. Tu me le rappelleras, la

prochaine fois qu'on se verra.

Mais, un moment après, en me disant au revoir, elle oublia les précautions

maritales et, au lieu de la joue, elle m'offrit ses lèvres. Qu'elle avait

pulpeuses et sensuelles, et pendant les secondes où j'y pressai les miennes,

elles s'ouvrirent lentement, en une caresse supplémentaire, comme une

invite. Alors que j'avais déjà traversé la place Saint-Germain en direction de

mon hôtel, je me retournai pour la voir ; elle était toujours là, à l'angle des

Deux Magots, silhouette claire et dorée aux souliers blancs, me regardant

m'éloigner. Je lui fis au revoir et elle secoua la main qui tenait son ombrelle

à fleurs. Il me suffit de la voir pour découvrir que, durant ces années-là, je

ne l'avais pas oubliée un seul instant, que j'étais aussi amoureux d'elle qu'au

premier jour. À mon arrivée à Lima, en mars 1965, peu avant mes trente

ans, je vis les photos de Luis de la Puente, de Guillermo Lobatón, du gros

Paúl et d'autres dirigeants du MIR dans tous les journaux et à la télé — car

il y avait maintenant la télé au Pérou —, et tout le monde parlait d'eux. La

rébellion du MIR prenait des teintes furieusement romantiques. C'étaient les

« miristes » eux-mêmes qui avaient envoyé ces photos aux médias en annonçant que le Mouvement de la gauche révolutionnaire, au vu des

conditions d'exploitation iniques dont étaient victimes les paysans et les

ouvriers, et de la soumission du gouvernement de Belaúnde Terry à

l'impérialisme, avait décidé de passer à l'action. Les dirigeants du MIR

montraient leur visage et apparaissaient chevelus et barbus, le fusil à la

main et en treillis militaire, chandail noir à col roulé, pantalon kaki et

bottes. Je vis que Paúl était toujours aussi gros. Sur la photo que Correo

publiait en première page, entouré de quatre autres dirigeants, il était le seul

à sourire.

— Ces cinglés ne vont pas tenir un mois, pronostiqua Maître Ataúlfo

Lamiel, dans son cabinet du centre de Lima, rue Boza, le matin où j'allai le

voir. Transformer le Pérou en un second Cuba ! Ta pauvre tante Alberta

serait tombée dans les pommes en voyant les têtes de hors-la-loi de nos

fringants guérilleros.

Mon oncle ne prenait pas trop au sérieux l'annonce des actions armées et ce

sentiment semblait très répandu. Les gens pensaient que c'était une initiative

insensée, qui prendrait fin en moins de deux. Mais moi, pendant toutes ces

semaines passées au Pérou, je me sentais abattu, avec la pénible impression

d'être orphelin dans mon propre pays. J'habitais l'appartement de ma tante

Alberta, rue Colon, à Miraflores, encore imprégné d'elle, où tout me la

rappelait, ainsi que mes années universitaires et mon adolescence sans

parents. Je fus ému de trouver sur sa table de nuit, classées

chronologiquement, toutes les lettres que je lui avais écrites de Paris. Je vis

certains de mes vieux amis miraflorins du Barrio Alegre et, avec une demi-

douzaine d'entre eux, nous allâmes dîner un samedi au resto chinois Kuo

Wha, près de la Voie Express, pour nous rappeler le bon vieux temps. À

part les souvenirs, nous n'avions plus grand-chose en commun, car leur vie

de cols blancs et d'hommes d'affaires — deux d'entre eux travaillaient dans

les entreprises de leur père — n'avait rien à voir avec ce que je faisais là-

bas, en France. Trois s'étaient mariés, l'un d'eux avait déjà commencé à se

reproduire, et les trois autres avaient des petites amies qui deviendraient

bientôt leurs fiancées. Dans les plaisanteries que nous échangions — façon

de meubler la conversation —, tous feignaient de m'envier parce que je

vivais dans la ville des plaisirs, m'envoyant ces Françaises qui avaient la

réputation d'être des bêtes fauves au lit. Je pensais à la tête qu'ils feraient si

je leur avouais que, toutes ces années passées à Paris, la seule fille avec qui j'avais couché était une Péruvienne, et rien de moins que Lily, la fausse

petite Chilienne de notre enfance. Que pensaient-ils de la guérilla annoncée

dans la presse ? La même chose que l'oncle Ataúlfo, ils n'y attachaient pas

plus d'importance. Ces castristes venus de Cuba ne dureraient pas

longtemps. Qui pouvait croire qu'une révolution communiste allait

triompher au Pérou ? Si le gouvernement de Belaúnde n'était pas capable de

les arrêter, les militaires reviendraient au pouvoir pour y mettre bon ordre,

ce qui ne leur plaisait pas trop non plus. C'est ce que craignait aussi Maître

Ataúlfo Lamiel :

— Ces imbéciles, tout ce qu'ils vont obtenir en jouant à la guérilla, c'est de

servir aux militaires sur un plateau le prétexte pour un coup d'État. Et nous

flanquer huit ou dix autres années de dictature. Quelle idée de faire la

révolution à un gouvernement civil et démocratique que, par ailleurs, toute

l'oligarchie péruvienne, à commencer par La Prensa et El Comercio, accuse

d'être communiste pour vouloir mener à bien une réforme agraire. Le Pérou

vit dans la confusion, mon neveu, tu as bien fait de t'en aller vivre au pays

de la clarté cartésienne.

L'oncle Ataúlfo était un quadragénaire grand, mince et moustachu, toujours

habillé avec un gilet et un nœud papillon, marié à ma tante Dolores, une

dame bienveillante et pâle, invalide depuis près de dix ans, et qu'il soignait

avec dévouement. Ils habitaient une villa sympathique, pleine de livres et de

disques, à Olivar de San Isidro, où ils m'invitèrent à déjeuner et à dîner. La

tante Dolores supportait sa maladie sans amertume et se distrayait en jouant

du piano et en regardant des feuilletons à la télé. A l'évocation de tante

Alberta, elle se mit à pleurer. Ils n'avaient pas d'enfants et lui, outre son

cabinet d'avocat, donnait des cours de droit commercial à l'Université

catholique. Il avait une bonne bibliothèque et s'intéressait beaucoup à la

politique locale, sans cacher ses sympathies pour le réformisme

démocratique, incarné à ses yeux par Belaúnde Terry. Il se conduisit fort

bien avec moi, accélérant autant que possible les démarches de la

succession et refusant de me faire payer un centime pour ses services : « Il

ne manquerait plus que cela, j'aimais beaucoup Alberta et tes parents, mon

neveu. » Ce furent des jours pénibles, avec de sordides comparutions devant

notaires et juges, portant et emportant des documents au labyrinthique

palais de justice, qui m'ôtaient tout sommeil la nuit et me rendaient de plus

en plus impatient de regagner Paris. À mes moments libres, je relisais L'éducation sentimentale, de Flaubert, parce que maintenant la Mme

Arnoux du roman avait pour moi non seulement le nom, mais aussi le

visage de la vilaine fille.

 

Une fois déduits les impôts de la succession et honorés les paiements en

suspens laissés par ma tante Alberta, l'oncle Ataúlfo m'annonça qu'après la

vente de l'appartement et du mobilier, je pourrais disposer de quelque

soixante mille dollars, voire un peu plus. Une jolie somme, comme je

n'avais jamais pensé en détenir. Grâce à la tante Alberta je pourrais

m'acheter un petit appartement à Paris.

Dès mon retour en France, sitôt regagné mon perchoir de l'Hôtel du Sénat et

avant même de défaire mon bagage, j'appelai Mme Robert Arnoux.

Elle me donna rendez-vous pour le lendemain et me dit que, si je voulais,

nous pourrions déjeuner ensemble. Je m'en fus l'attendre à la sortie de

l'Alliance française, boulevard Raspail, où elle suivait un cours accéléré de

français, et nous allâmes déjeuner d'un curry d'agneau à La Coupole,

boulevard du Montparnasse. Elle était habillée très simplement, pantalon,

sandales et sweater léger. Elle portait des boucles d'oreilles multicolores

accordées à son collier et à son bracelet, ainsi qu'un sac pendu à l'épaule, et

chaque fois qu'elle remuait la tête ses cheveux ondoyaient joyeusement. Je

l'embrassai sur les joues et les mains, et elle m’accueillit avec un : « Je

croyais que tu reviendrais un peu plus bronzé par l'été liménien, Ricardito. »

Elle était devenue une petite femme très élégante, vraiment : elle combinait

les couleurs avec goût et se maquillait avec grâce. Je l'observais, encore

stupéfié par sa métamorphose. « Je ne veux pas que tu me parles du Pérou

», m'avertit-elle sur un ton si catégorique que je ne lui demandai pas

pourquoi. Je lui parlai, plutôt, de mon héritage. Allait-elle m'aider à

chercher un appartement ?

Elle applaudit avec enthousiasme :

— Je suis ravie, mon bon garçon. Et je t'aiderai à le meubler et à le décorer.

J'ai pas mal de pratique, avec le mien. Il est assez mignon, tu verras.

Au bout d'une semaine d’allées et venues, l'après-midi, après ses cours de

français, à courir les agences et visiter des appartements dans le Quartier

latin, à Montparnasse et dans le XIVe, je dénichai un deux pièces cuisine

salle de bains rue Joseph-Granier, dans un immeuble art déco des années

trente, aux dessins géométriques — losanges, triangles et cercles — sur la façade, aux abords de l'École militaire dans le VIIe, tout près de l'Unesco. Il

était en bon état et, bien que donnant sur une cour intérieure et au quatrième

sans ascenseur — heureusement en construction —, il était très lumineux,

car en plus des deux fenêtres, un large œil-de-bœuf concave l'exposait au

ciel de Paris. Il coûtait près de soixante-dix mille dollars, mais je n'eus pas

de difficulté à obtenir de la Société Générale, la banque qui tenait mon

compte, un prêt pour la somme qui me manquait. Ces semaines-là, à

chercher un appartement et, ensuite, à le rendre habitable, à le nettoyer, le

peindre et le meubler avec quatre bricoles achetées à La Samaritaine et aux

Puces, je voyais Mme Robert Arnoux tous les jours, du lundi au vendredi

— les samedi et dimanche, elle les passait avec son mari, à la campagne —,

depuis la sortie de ses cours jusqu'à quatre ou cinq heures de l'après-midi.

Elle s'amusait à m'aider dans mes démarches, pratiquant son français avec

les agents immobiliers et les concierges, et elle manifestait une telle bonne

humeur que — je le lui dis — il semblait que ce petit appartement auquel

elle donnait vie était fait pour que nous le partagions.

— C'est ce que tu aimerais, hein, mon bon garçon ?

Nous étions dans un bistrot de l'avenue de Tourville, près des Invalides, et

j'embrassais ses mains, cherchais sa bouche, fou d'amour et de désir. Je lui

dis oui, à plusieurs reprises.

— Le jour où tu déménageras, nous l’étrennerons, me promit-elle.

Et elle tint parole. C'est la deuxième fois que nous fîmes l'amour, cette fois

en pleine lumière du jour qui entrait à flots par le large oeil-de-bœuf d'où

quelques colombes curieuses nous observaient, nus et enlacés, sur le

matelas sans draps, tout juste libéré du plastique, tel que l'avait livré le

camion de La Samaritaine. Les murs sentaient la peinture fraîche. Son corps

était toujours aussi mince et bien dessiné que dans mon souvenir, avec sa

taille étroite qui semblait tenir entre mes deux mains et le rare duvet de son

pubis, plus blanc que son ventre lisse et ses cuisses où la peau fonçait et se

nuançait d'un reflet vert pâle. Elle dégageait tout entière un arôme délicat,

accentué dans le nid tiède de ses aisselles épilées, derrière ses oreilles et sur

son sexe minuscule et humide. À la cambrure du pied la peau laissait

apparaître des petites veines bleues et cela m'attendrissait d'imaginer le sang

y fluant lentement. Comme la fois précédente, elle se laissa caresser avec

une totale passivité et écouta en silence, feignant une attention excessive ou

comme si elle n'entendait rien et pensait à autre chose, les paroles intenses et bousculées que je lui murmurais à l'oreille ou à la bouche tandis que je

luttais pour séparer ses lèvres.

— Fais-moi jouir d'abord, murmura-t-elle sur un petit ton qui cachait un

ordre. Avec ta bouche. Ensuite, tu entreras plus facilement. Ne va pas jouir

trop vite. J'aime me sentir irriguée.

Elle parlait avec tant de froideur qu'on n'aurait pas dit une femme faisant

l'amour mais un médecin formulant une description technique et étrangère

du plaisir. Peu m'importait, j'étais totalement heureux, comme je ne l'avais

pas été depuis longtemps, et peut-être jamais. « Je ne pourrai jamais te

rendre un tel bonheur, vilaine fille. » Je restai longtemps les lèvres aplaties

contre son sexe froncé, sentant les poils de son pubis me chatouiller le nez,

léchant avec avidité, avec tendresse, son tout petit clitoris, jusqu'à la sentir

remuer, excitée, et finir par un frémissement du bas-ventre et des jambes.

— Entre maintenant, murmura-t-elle avec la même petite voix impérieuse.

Cette fois non plus ce ne fut pas facile. Elle était étroite, elle se contractait,

me résistait, se plaignait, jusqu'à ce qu'enfin je réussisse. Je sentis mon sexe

comme fracturé par ce viscère palpitant qui l'étranglait. Mais c'était une

douleur merveilleuse, un vertige où je m'enfonçais en tremblant. Presque

immédiatement j’éjaculai.

— Tu jouis trop rapidement, me gronda Mme Arnoux en me tirant les

cheveux. Il faut apprendre à te retenir, si tu veux me faire jouir.

— J'apprendrai tout ce que tu voudras, guérillera, mais maintenant tais-toi

et embrasse-moi.

Ce même jour, en me quittant, elle m'invita à dîner pour me présenter son

mari. On prit un verre dans son bel appartement de Passy, décoré le plus

bourgeoisement du monde, avec des rideaux de velours, des tapis moelleux,

des meubles d'époque, des petites tables garnies de figurines de porcelaine

et, aux murs, des gravures de Gavarni et de Daumier aux scènes piquantes.

Nous allâmes dîner dans un bistrot du voisinage dont la spécialité, selon le

diplomate, était le coq au vin. Et en dessert, il suggérait la tarte Tatin.

M. Robert Arnoux était petit, chauve, avec une moustache à la Chariot qui

tressautait quand il parlait, et des lunettes aux verres épais ; il devait bien

avoir le double de l'âge de sa femme. Il la traitait avec beaucoup d'égards,

lui avançant ou lui retirant la chaise et l'aidant à enfiler son imperméable. Il

fut très prévenant avec elle toute la soirée, lui servant du vin dès qu'elle

avait vidé son verre, et lui tendant la corbeille à pain chaque fois qu'elle en manquait. Il n'était pas très sympathique, plutôt un peu guindé et coupant,

mais il semblait très cultivé, en effet, et parlait de Cuba et de l'Amérique

latine avec une belle assurance. Son espagnol était parfait, avec un léger

accent traînant qui trahissait les années où il avait servi aux Caraïbes. En

réalité, il n'appartenait pas à la délégation française de l'Unesco, mais avait

été détaché par le Quai d'Orsay comme assesseur et chef de cabinet du

directeur général, René Maheu, un « petit camarade » de Jean-Paul Sartre et

de Raymond Aron à Normale sup, dont on disait que c'était un génie discret.

Je l'avais vu quelquefois, toujours escorté par ce petit chauve qui louchait et

qui n'était autre que le mari de Mme Arnoux. Quand je lui racontai que je

travaillais comme traducteur vacataire au département d'espagnol, il me

proposa de me recommander à « Charnés, une excellente personne ». Il me

demanda ce que je pensais des événements du Pérou et je lui dis que je

n'avais pas reçu de nouvelles de Lima depuis longtemps.

— Bon, ces guérillas dans la sierra, dit-il en haussant les épaules comme s'il

n'y attachait pas grande importance, ces attaques des fermes et des postes de

police, quelle absurdité ! Justement au Pérou, un des rares pays latino-

américains qui tâche de construire une démocratie.

J'appris ainsi que les premières actions de la guérilla miriste avaient été

déclenchées.

— Tu dois laisser ce monsieur le plus tôt possible et te marier avec moi,

dis-je à ma petite Chilienne la fois suivante. Tu ne vas pas me faire croire

que tu es amoureuse de ce vieux croulant qui non seulement a l'air d'être ton

grand-père, mais en plus est très laid.

— Encore une calomnie contre mon mari et tu ne me reverras jamais plus,

me menaça-t-elle et, dans un de ces foudroyants changements d'humeur qui

étaient sa spécialité, elle éclata de rire : Vraiment, il semble si vieux à côté

de moi ?

Cette seconde lune de miel avec Mme Arnoux s'acheva peu après ce dîner

parce que j'avais à peine emménagé dans le quartier de l'École Militaire que

M. Charnés renouvela mon contrat. Ce qui fait qu'en raison de mes horaires

je ne pouvais plus la voir que pour de maigres moments, à midi où, entre

une heure et deux heures et demie, je sautais le repas au restaurant de

l'Unesco pour aller grignoter un sandwich avec elle dans quelque bistrot, et

certains soirs où, je ne sais sous quel prétexte, elle se libérait de M. Arnoux

pour aller au cinéma avec moi. On regardait le film main dans la main et je l'embrassais dans l'obscurité. « Tu m'embêtes », disait-elle en pratiquant son

français. « Je veux voir le film, grosse bête. » Elle avait fait de rapides

progrès dans la langue de Montaigne ; elle s'enhardissait à la parler sans la

moindre pudeur et ses fautes de syntaxe et de prononciation étaient des plus

amusantes, ajoutant encore à la grâce de sa personnalité. On ne refit pas

l'amour avant plusieurs semaines, après son retour précipité de Suisse, où

elle s'était rendue seule, pour venir ensuite passer un moment avec moi dans

mon appartement de la rue Joseph-Granier.

Tout dans la vie de Mme Arnoux restait assez mystérieux, comme l'avait été

celle de Lily la petite Chilienne et d'Ariette la guérillera. Si ce qu'elle me

racontait était vrai, elle menait maintenant une intense vie mondaine,

réceptions, dîners et cocktails, où se côtoyait le Tout-Paris, et, par exemple,

hier elle avait rencontré Maurice Couve de Murville, ministre des Affaires

étrangères du général de Gaulle ; la semaine dernière elle avait vu, lors

d'une projection privée de Mourir à Madrid, un documentaire de Frédéric

Rossif, Jean Cocteau se présenter au bras de son amant, l'acteur Jean Marais

qui, soit dit en passant, était magnifique ; et demain elle irait au thé offert à

ses amies par Farah Diba, l'épouse du shah d'Iran, en visite privée à Paris.

Pure folie des grandeurs et snobisme ? Ou bien son mari l'avait-il vraiment

introduite dans ce petit monde de paillettes et de frivolité qui l’éblouissait ?

Par ailleurs, elle faisait constamment, ou me disait qu'elle faisait, des

voyages en Suisse, en Allemagne, en Belgique, d'à peine deux ou trois

jours, pour des raisons jamais claires ; expositions, galas, réceptions,

concerts. Comme ses explications me semblaient à l'évidence fantasques, je

choisis de ne plus l'interroger sur ses voyages, feignant de prendre pour

argent comptant les raisons qu'elle daignait me donner parfois de ces

brillants déplacements.

Un après-midi, au milieu de l’année 1965, un collègue de bureau à

l'Unesco, un vieux républicain espagnol, qui écrivait depuis des années « un

roman définitif sur la guerre civile qui corrigerait les inexactitudes de

Hemingway » et s'intitulerait Pour qui ne sonne pas le glas, me tendit

l'exemplaire du Monde qu'il feuilletait. Les guérilleros de la colonne Túpac

Amaru du MIR, que dirigeait Lobatón et qui opérait dans les provinces de

La Concepción et de Satipo, dans le département de Junin, avaient mis à sac

la poudrière d'une mine, fait sauter un pont sur le Moraniyoc, occupé

l'hacienda Runatullo et distribué les vivres aux paysans. Et deux semaines plus tard, ils avaient tendu une embuscade à un détachement de la garde

civile dans le défilé de Yahuarina.

Neuf gardes civils, parmi lesquels le capitaine commandant la patrouille,

étaient morts au combat. À Lima, des bombes avaient explosé à l'hôtel

Crillon et au Club national. Le gouvernement de Belaúnde avait décrété

l’état de siège sur toute la sierra centrale. Je sentis mon cœur se serrer. Ce

jour-là et les suivants je fus mal à l'aise, sans pouvoir m’ôter de l'esprit le

visage du gros Paúl.

L'oncle Ataúlfo m'écrivait de temps en temps — il avait relayé la tante

Alberta comme mon unique correspondant au Pérou — des lettres pleines

de commentaires sur l'actualité politique. J'appris grâce à lui que, bien que

la guérilla opérât très sporadiquement à Lima, les actions militaires dans le

centre et le sud des Andes avaient mis le pays sens dessus dessous.

El Comercio et La Prensa, apristes et partisans du général Odria maintenant

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