Tours et detours de la vilaine fille
Chapitre II
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
alliés contre le gouvernement, accusaient Belaúnde Terry de faiblesse face
aux rebelles castristes, et même de secrète complicité avec l'insurrection. Le
gouvernement avait chargé l'armée de réprimer la rébellion. « Cela tourne
au vinaigre, mon neveu, et je crains à tout moment un coup d'État. On
entend autour de soi des bruits de bottes. Quand notre pauvre Pérou
retrouvera-t-il enfin son équilibre ? » Dans ses lettres affectueuses, la tante
Dolores ajoutait toujours quelques lignes de sa main.
De façon tout à fait inattendue, je m'entendis fort bien avec M. Robert
Arnoux, Il se présenta un jour au bureau d'espagnol de l'Unesco pour me
proposer, à l'heure du déjeuner, de monter à la cafétéria grignoter ensemble
un morceau. Pour aucune raison particulière, si ce n'est bavarder un peu,
histoire de griller une Gitane filtre, la marque que nous fumions lui et moi.
Depuis lors il surgissait parfois, quand ses rendez-vous le lui permettaient,
et nous allions prendre un sandwich café tout en commentant l'actualité
politique en France et en Amérique latine, ainsi que la vie culturelle
parisienne, dont il était féru. C'était un homme qui lisait beaucoup et avait
des idées ; aussi s'ouvrait-il à moi : malgré tout l'intérêt d'œuvrer aux côtés
de René Maheu, ce travail avait l'inconvénient de ne lui laisser le temps de
lire et d'aller, trop rarement, au théâtre ou au concert qu'en fin de semaine.
Grâce à lui, je dus louer un smoking et respecter l'étiquette, pour la
première et sans doute la dernière fois de ma vie, afin d'assister à un
spectacle de ballet, suivi d'un dîner dansant, au bénéfice de l'Unesco, à l'Opéra de Paris. Je n'étais jamais entré dans l'imposant palais Garnier, orné
des fresques de Chagall peintes sur la coupole. Tout me sembla beau et
élégant. Mais plus encore l'ex-Chilienne et ex-guérillera qui, dans une robe
vaporeuse de tulle blanc à fleurs imprimées qui lui découvrait les épaules, et
une coiffure tout en hauteur, pleine de bijoux autour du cou, aux oreilles et
aux mains, me laissa bouche bée d'admiration. Toute la soirée, les petits
vieux que connaissait M, Arnoux s'approchaient d'elle, lui faisaient le
baisemain et la regardaient avec des yeux libidineux. « Quelle beauté
exotique ! » fit l'un de ces frelons excités. Je pus enfin l'inviter à danser. En
la serrant contre moi, je lui dis à l'oreille que je n'avais jamais imaginé
qu'elle pût être parfois aussi belle qu'en cet instant. Et que mon cœur se
brisait en pensant qu'après le bal, dans sa maison de Passy, ce serait son
mari et pas moi qui la déshabillerait et lui ferait l'amour. La beauté exotique
se laissait adorer avec un petit sourire condescendant, parachevé par ce
commentaire cruel : « Toi et tes cucuteries, Ricardito ! » Je respirais le
parfum qui émanait de toute sa personne et sentais un tel désir de la
posséder que je pouvais à peine respirer.
D'où tirait-elle l'argent pour ces robes et ces bijoux ? Bien qu'inexpert en
matière de luxe, je me rendais compte que, pour arborer ces modèles
exclusifs et changer de toilette à tout bout de champ — chaque fois que je la
voyais elle avait une nouvelle robe et étrennait de délicieuses chaussures
—, il fallait plus de revenus que ceux que pouvait avoir un fonctionnaire de
l'Unesco, tout bras droit du directeur qu'il fût. J'essayai de la sonder, en lui
demandant si, non contente de tromper de temps en temps M. Robert
Arnoux avec moi, elle ne le trompait pas aussi avec quelque millionnaire
grâce auquel elle pouvait se parer de modèles haute couture et de bijoux des
Mille et Une Nuits.
— Si je n'avais que toi comme amant, j'irais comme une mendiante,
pitchounet, me répondit-elle, et elle ne plaisantait pas.
Mais aussitôt après elle me donna une explication qui semblait impeccable,
bien que fausse, j'en étais sûr. Les robes et les bijoux qu'elle portait n'étaient
pas achetés mais prêtés par les grands couturiers de l'avenue Montaigne et
les joailliers de la place Vendôme qui, à seule fin de publicité pour leurs
créations, les faisaient porter par les dames chics qui fréquentaient le beau
monde. Ainsi, grâce à ses relations mondaines, pouvait-elle s'habiller et se
parer comme les élégantes de Paris. Comment pouvais-je croire que le salaire de misère d'un diplomate français lui permettait de rivaliser de luxe
avec les grandes dames de la Ville lumière ?
Quelques semaines après ce bal de l'Opéra je reçus un appel de la vilaine
fille à mon bureau de l'Unesco.
— Robert doit accompagner son chef à Varsovie cette fin de semaine,
m'annonça-t-elle. Tu as gagné à la loterie, mon bon garçon ! Je peux te
consacrer samedi et dimanche, pour toi tout seul. Allons, quel programme
vas-tu me concocter ?
Je passai des heures à imaginer ce qui pourrait la surprendre et l'amuser,
quels endroits curieux de Paris elle ne connaîtrait pas, à étudier quels
spectacles on donnait ce samedi et quel restaurant, bar ou bistrot pourrait
retenir son attention pour son originalité ou son caractère secret et exclusif.
Finalement, après avoir brassé mille possibilités et les avoir écartées toutes,
je finis par choisir, pour la matinée du samedi, s'il faisait beau temps, une
promenade au cimetière des chiens d'Asnières, situé sur une petite île
ombragée au milieu du fleuve, et un dîner au restaurant Chez Allard, rue
Saint-André-des-Arts, à la même table où j'avais vu un soir Pablo Neruda
dîner avec deux cuillères, une dans chaque main. Pour faire valoir
rétablissement à ses yeux, je dirais à Mme Arnoux que c'était le restaurant
favori du poète et je lui inventerais le menu qu'il commandait toujours.
L'idée de passer toute une nuit avec elle, de lui faire l'amour, de savourer
sur mes lèvres la palpitation de « son sexe aux cils nocturnes » (un vers du
poème Matériel nuptial, de Neruda, que je lui avais récité la première nuit
que nous avions passée ensemble, dans ma mansarde de l'Hôtel du Sénat),
de sentir quelle s'endormait dans mes bras et de me réveiller le dimanche
matin avec son petit corps tiède blotti contre le mien, me tint les trois ou
quatre jours qui me séparaient du samedi dans un état où l'illusion, la joie et
la peur que quelque chose vienne ruiner ce plan me permettaient à peine de
me concentrer sur mon travail. Le correcteur de mes traductions dut revoir
ma copie à deux reprises.
Ce samedi fut splendide. Dans ma Dauphine flambant neuve, achetée un
mois plus tôt, je conduisis Mme Arnoux en milieu de matinée au cimetière
des chiens d'Asnières, qu'elle ne connaissait pas. Nous y restâmes plus
d'une heure à flâner entre les tombes — outre les chiens, il y avait des chats,
des lapins et des perroquets enterrés dans ce cimetière animalier — et à lire
les épitaphes, poétiques, émouvantes, drôles et absurdes par lesquelles les maîtres avaient dit adieu à leurs animaux chéris. Elle semblait s'amuser
beaucoup. Elle souriait, sa main abandonnée dans la mienne, ses yeux
sombres couleur de miel avivés par un soleil ardent et les cheveux agités
par une brise qui coulait avec le fleuve. Elle portait un chemisier léger,
transparent, qui laissait voir la naissance de ses seins, un blouson dégrafé
qui voletait avec ses mouvements et des bottines à hauts talons couleur
brique. Elle demeura un bon moment à contempler la statue du chien
inconnu de l'entrée et, d'un air mélancolique, regretta d'avoir une vie « aussi
compliquée», car sinon elle aurait aimé adopter un petit chien. J'en pris
bonne note, mentalement : ce serait mon cadeau d'anniversaire, si j'arrivais
à en connaître la date.
Je l’étreignis par la taille, l'attirai à moi et lui dis que si elle se décidait à
quitter M. Arnoux pour se marier avec moi, je m'engageais à lui faire mener
une vie normale et la laisser élever tous les chiens qu’elle voudrait. Au lieu
de me répondre, elle me demanda, en se moquant :
— C'est l'idée de passer la nuit avec moi qui te rend l'homme le plus
heureux du monde, mon petit Miraflorin ? Je te le demande, pour que tu me
sortes une de ces cucuteries que tu affectionnes tellement.
— Rien ne pourrait me rendre plus heureux, lui dis-je, en pressant mes
lèvres contre les siennes. Il y a des années que j'en rêve, guérillera.
— Combien de fois vas-tu me faire l'amour ? poursuivit-elle, sur le même
ton moqueur.
— Toutes celles que je pourrai, vilaine fille. Dix fois, si mon corps me le
permet.
— Et moi je t'en permets seulement deux, fit-elle en me mordillant l'oreille.
L'une au coucher et l'autre au réveil. Mais alors, pas question de se lever
trop tôt. Pour ne pas avoir de rides, j'ai besoin de huit heures de sommeil au
minimum.
Elle n'avait jamais été aussi espiègle que ce matin-là. Et je crois qu'elle ne
le serait jamais plus par la suite. Je ne me souvenais pas de l'avoir vue aussi
naturelle, s'abandonnant à l'instant, sans poser, sans s'inventer un rôle,
tandis qu'elle respirait la tiédeur du matin, se laissant envahir par la lumière
que tamisaient les feuilles des saules pleureurs, et adorer. Elle semblait plus
petite fille qu'elle n'était, presque une adolescente, et non une femme de
trente ans. On avala un sandwich au jambon avec des cornichons
accompagné d'un verre de vin dans un bistrot d'Asnières, au bord du fleuve, puis on poussa jusqu'à la cinémathèque de la rue d'Ulm voir Les enfants du
paradis, de Marcel Carné, que j'avais déjà vu mais pas elle. En sortant, elle
souligna combien Jean-Louis Barrault et Maria Casarès semblaient jeunes,
on ne faisait plus de films comme ça, et elle m'avoua que la fin lui avait mis
la larme à l'œil. Je lui proposai d'aller nous reposer chez moi jusqu'à l'heure
du dîner, mais elle refusa, rentrer à la maison maintenant me donnerait de
mauvaises pensées. Mieux valait profiter d'un soir aussi joli pour flâner un
peu. On musarda dans les galeries de la rue de Seine puis nous bûmes un
rafraîchissement à une terrasse de la rue de Buci. Je lui racontai que j'y
avais vu un matin André Breton, achetant du poisson frais. Les rues et les
cafés étaient noirs de monde et les Parisiens avaient cette expression
détendue et sympathique qu'ils ont les jours de beau temps, ce qui est plutôt
rare. Il y avait longtemps que je ne m'étais senti aussi content, optimiste et
plein d'espoir. Alors le diable pointa sa queue et j'aperçus la manchette du
Monde que lisait mon voisin : « L'armée détruit le quartier général de la
guérilla péruvienne ». Le sous-titre disait : « Luis de la Puente et plusieurs
leaders du MIR trouvent la mort ». Je courus acheter le journal au kiosque
du coin. L'information était signée par le correspondant du journal en
Amérique du Sud, Marcel Niedergang, et il y avait un éditorial de Claude
Julien expliquant ce qu'était le MIR péruvien et donnant des informations
sur Luis de la Puente et la situation politique du Pérou. En août 1965, des
forces spéciales de l'armée péruvienne avaient fait le siège de Mesa Pelada,
une montagne à l'est de la ville de Quillabamba, dans la vallée cuzquègne
de La Convencion, et s'étaient emparées du camp Illarec ch'aska (étoile du
matin), tuant plusieurs guérilleros. Luis de la Puente, Paul Escobar et une
poignée de partisans avaient réussi à fuir mais les commandos, après une
longue chasse à l'homme, les avaient encerclés et tués. L'information
précisait que des avions militaires avaient bombardé Mesa Pelada, en
utilisant du napalm. Les cadavres n'avaient pas été remis à leur famille ni
montrés à la presse. Selon le communiqué officiel, ils avaient été enterrés
en un lieu inconnu, pour éviter que leurs tombes ne deviennent des lieux de
pèlerinage révolutionnaire.
L'armée exhiba devant les journalistes les armes, les uniformes et beaucoup
de documents, tels que cartes et équipements de radio, tout le matériel des
guérilleros à Mesa Pelada. Ainsi donc, la colonne Pachacutec, un des fers
de lance de la rébellion péruvienne, se trouvait anéantie. L'armée espérait que la colonne Túpac Amaru, dirigée par Guillermo Lobatón, également
encerclée, tomberait bientôt.
— Je ne vois pas pourquoi tu fais cette tête, tu savais que cela devait arriver
tôt ou tard, fit Mme Arnoux, surprise. Tu as dit toi-même souvent que cela
ne pouvait que finir ainsi.
— Je le disais pour conjurer le sort, pour que cela n'arrive pas.
Une chose était de l'avoir dit, pensé et redouté, bien sûr, mais autre chose de
savoir que c'était arrivé et que Paúl, l'ami et compagnon de mes premiers
temps à Paris, était maintenant un cadavre pourrissant dans un terrain vague
des Andes orientales, peut-être après avoir été exécuté, et sans doute torturé
si les soldats l'avaient pris vivant. Prenant sur moi, je proposai à ma petite
Chilienne d'oublier la nouvelle et de ne pas la laisser nous gâcher ce cadeau
des dieux qui était de l'avoir pour moi toute une fin de semaine. Pour elle
c'était facile, je crois, car elle avait délibérément expulsé de sa mémoire le
Pérou comme une somme de mauvais souvenirs (pauvreté, racisme,
discrimination, passe-droit, frustrations multiples ?) et il y avait sans doute
longtemps qu'elle avait décidé de rompre à jamais avec sa terre natale. Mais
moi, malgré mes efforts pour oublier ce maudit article du Monde et me
concentrer sur la vilaine fille, j'en fus bien incapable. Tout au long du dîner,
au restaurant Chez Allard, le fantôme de mon ami me coupa l'appétit et
ruina mon humeur.
— Je crois que tu n'es pas en état de faire la fête, me dit-elle, compatissante,
au moment du dessert. Veux-tu que nous laissions cela pour une autre fois,
Ricardito ?
Je protestai en lui embrassant les mains et lui jurai que, en dépit de
l'horrible nouvelle, passer une nuit avec elle était pour moi la chose la plus
merveilleuse. En arrivant, pourtant, à mon appartement de la rue Joseph-
Granier, quand elle tira de son vanity-case une mignonne baby doll, sa
brosse à dents et son linge de rechange pour le lendemain, qu'on s'allongea
sur le lit —j'avais acheté des fleurs pour le salon et la chambre à coucher —
et que je commençai à la caresser, je me rendis compte, humilié et honteux,
que je n'étais pas en état de lui faire l'amour.
— Les Français appellent ça un fiasco, dit-elle en riant. Sais-tu que c'est la
première fois que ça m’arrive avec un homme ?
— Combien en as-tu eus ? Laisse-moi deviner. Dix ? Vingt ?
— Je suis nulle en maths, fit-elle, fâchée, et elle se vengea par cet ordre :
Fais-moi plutôt jouir avec ta bouche. Je n'ai pas de raison de prendre le
deuil. J'ai à peine connu ton ami Paúl et, en outre, rappelle-toi, c'est sa faute
si j'ai dû aller à Cuba.
Et sans plus, aussi naturellement qu'elle aurait allumé une cigarette, elle
ouvrit les jambes et s'étendit sur le dos, un bras sur les yeux, dans cette
immobilité totale qui lui était coutumière, profondément concentrée,
oubliant le monde et moi, en attente du plaisir. Elle tardait toujours
beaucoup à s'exciter et à aboutir, mais cette nuit il lui fallut encore plus de
temps que d'habitude, et, deux ou trois fois, la langue ankylosée, je dus
m'arrêter quelques instants de l'embrasser et de la sucer.
Chaque fois, sa main me reprenait, me tirant les cheveux ou me pinçant le
dos, À la fin, je la sentis remuer et j'entendis ce si doux ronronnement qui
semblait lui monter aux lèvres depuis le ventre, et je perçus le frémissement
de ses membres et son long soupir d'aise. « Merci, Ricardito », murmura-t-
elle.
Et presque aussitôt elle s'endormit. Je restai éveillé un long moment, avec
une angoisse qui me serrait la gorge. J'eus un sommeil difficile, peuplé de
cauchemars dont je me souvins à peine le lendemain.
Je me réveillai vers neuf heures. Il n'y avait plus de soleil. Par l'œil-de-bœuf
j'apercevais le ciel couvert, couleur peau d'âne, l'éternel ciel parisien. Elle
donnait, en me tournant le dos. Elle semblait très jeune et fragile, avec ce
petit corps de fillette, maintenant apaisé, à peine agité par une respiration
légère et espacée. Personne, à la voir ainsi, n'aurait imaginé la vie difficile
qu'elle avait dû mener depuis sa naissance. J'essayai d'imaginer l'enfance
qu'elle avait eue, pauvre dans cet enfer qu'est le Pérou pour les pauvres, et
son adolescence, peut-être encore pire, les mille tracas, sacrifices,
compromissions et concessions qu'elle avait dû faire, au Pérou, à Cuba,
pour s'en tirer et arriver là où elle était. Et combien elle était devenue dure
et froide à devoir se défendre bec et ongles contre l'infortune, et passer par
tous ces lits pour ne pas être abattue sur ce champ de bataille qu'était sa vie.
J'éprouvais une immense tendresse pour elle. J'étais sûr que je l'aimerais
toujours, pour mon bonheur et aussi pour mon malheur. La voir et la sentir
respirer m'enflammèrent. Je me mis à promener ma langue sur son dos, très
lentement, sur son petit cul bombé, son cou, ses épaules, et, la faisant basculer sur le côté, embrasser ses seins et sa bouche. Elle feignait de
dormir, mais elle était bien réveillée, car elle s'installa commodément sur le
dos pour me recevoir. Je la sentis mouillée, et, pour la première fois, je pus
entrer en elle sans difficulté, sans cette impression de faire l'amour à une
pucelle. Je l'aimais, je l'aimais, je ne pouvais vivre sans elle.
Je la suppliai de quitter M. Arnoux et de venir vivre avec moi, je gagnerais
beaucoup d'argent, je la gâterais, je lui paierais tous ses caprices, et...
— Bravo, tu t'es racheté, fit-elle en éclatant de rire, et tu t'es même retenu
plus que les autres fois. J'ai cru que tu étais devenu impuissant, après le
fiasco d'hier soir.
Je lui proposai de préparer le petit déjeuner, mais elle préféra aller le
prendre dehors, elle avait envie d'un croissant croustillant. On passa sous la
douche tous les deux, elle me laissa la savonner et l'essuyer puis, assis sur le
lit, la regarder s'habiller, se peigner et se pomponner. Je lui chaussai moi-
même ses mocassins, en baisant auparavant, un à un, ses orteils. Nous
partîmes en nous tenant la main vers un bistrot de l'avenue de La
Bourdonnais, où, en effet, les croissants craquaient sous la dent comme s'ils
sortaient du four.
— Si cette fois-là, au lieu de m'expédier à Cuba, tu m'avais fait rester avec
toi ici à Paris, combien de temps cela aurait-il duré, Ricardito ?
— Toute la vie. Je t'aurais rendue si heureuse que tu ne m'aurais jamais
quitté.
Elle cessa de plaisanter et me regarda, très sérieuse et un peu méprisante.
— Quel naïf tu fais et que d'illusions ! lâcha-t-elle avec un regard de défi.
Tu ne me connais pas. Je ne resterais pour toujours qu'avec un homme qui
serait très, très riche et puissant. Ce que tu ne seras, malheureusement,
jamais.
— Et si l'argent ne faisait pas le bonheur, vilaine fille?
— Le bonheur, je ne sais ni ne veux même savoir ce que c'est, Ricardito. Ce
dont je suis sûre, c'est que ce n'est pas cette chose romantique et cucul que
tu crois. L'argent te donne de la sécurité, te défend, te permet de jouir à fond
de la vie sans te soucier du lendemain. Le seul bonheur qu'on puisse
toucher.
Elle resta à me regarder, avec cette expression froide qui s'aiguisait parfois
étrangement et semblait figer la vie autour d'elle.
— Tu es un brave type, mais tu as un terrible défaut : ton manque
d'ambition. Tu es content de ce que tu as obtenu, non ? Mais ce n'est rien,
mon bon garçon. Voilà pourquoi je ne pourrais pas être ta femme. Je ne
pourrais jamais me contenter de ce que j'aurais. Je voudrais toujours plus.
Je ne sus que lui répondre parce que, même si c'était douloureux à entendre,
elle avait dit la vérité. Pour moi le bonheur c'était de l'avoir, elle, et de vivre
à Paris. Cela signifiait-il, Ricardito, que tu étais un irrémédiable médiocre ?
Oui, probablement. Avant de retourner chez elle, Mme Robert Arnoux se
leva pour téléphoner. Elle revint, le visage soucieux.
— Je suis désolée, je dois partir, mon bon garçon. Ma situation s'est
compliquée.
Elle ne me donna pas d'autres explications ni n'accepta que je la conduise
chez elle ou là où elle se rendait. On remonta prendre son vanity-case et je
l'accompagnai jusqu'aux taxis, près de la station de métro de l'École
Militaire.
— Malgré tout, ce fut une chouette fin de semaine, fit-elle en effleurant mes
lèvres. Tchao, mon amour.
En rentrant chez moi, surpris par son brusque départ, je découvris qu'elle
avait oublié sa brosse à dents dans la salle de bains. Une très jolie brosse à
dents avec la griffe du fabricant sur le manche : Guerlain. L'avait-elle
oubliée ? Peut-être pas. Peut-être était-ce un oubli délibéré, afin de me
laisser un souvenir de cette triste nuit et de ce réveil heureux. Cette
semaine-là, je ne pus la voir ni parler avec elle, et la semaine suivante, sans
réussir non plus à lui dire au revoir — son téléphone ne répondait à aucun
moment de la journée —, je partis pour Vienne travailler une quinzaine de
jours au Commissariat à l'énergie atomique. Cette ville baroque, élégante et
prospère, m'enchantait, mais la tâche d'un vacataire au moment où les
organisations internationales tiennent des congrès, des rencontres générales
ou la conférence annuelle — quand on a besoin de traducteurs et
d'interprètes en sur-nombre —, est si intense qu'elle ne me laissait pas de
temps pour les musées, les concerts et les représentations d'opéra, sauf, un
midi, une visite au pas de charge de la Fondation Albertino. Le soir, mort de
fatigue, j'avais tout juste le temps de faire un saut à l'un de ces anciens cafés
décorés Belle Époque, le Central, le Landtmann, l'Hawelka, le Frauenhuber,
et de dîner d'un wiener Schnitzel — la version autrichienne de l'escalope
pannée que préparait ma tante Alberta — et d'un bock de bière mousseuse. Je retrouvais mon lit à moitié groggy. J'appelai plusieurs fois la vilaine fille,
mais personne ne répondait au téléphone, ou alors il sonnait toujours
occupé. Je n'osais pas contacter Robert Arnoux à l'Unesco pour ne pas
éveiller ses soupçons. Au bout de ces quinze jours viennois, M. Charnés me
télégraphia pour me proposer un contrat de dix jours à Rome, pour un
séminaire suivi d'une conférence de la FAO, si bien que je gagnai l'Italie
sans repasser par Paris. Mais à Rome, impossible non plus de l'avoir au
bout du fil. Dès mon retour en France, j'essayai de la joindre. Sans succès,
bien sûr. Que se passait-il ? Je commençai à penser, angoissé, à un accident,
à une maladie, à une tragédie domestique. Cette impossibilité de
communiquer avec Mme Arnoux me rendait si nerveux que je dus lire deux
fois la dernière lettre de l'oncle Ataúlfo, qui m'attendait à Paris. Je ne
pouvais me concentrer, m'ôter de la tête ma petite Chilienne. L'oncle
Ataúlfo me donnait de longues explications sur la situation politique
péruvienne. La colonne Túpac Amaru du MIR, avec à sa tête Lobatón,
n'avait pas encore été capturée, malgré les communiqués de l'armée qui
faisaient part d'accrochages constants au cours desquels les guérilleros
subissaient toujours de lourdes pertes. D'après la presse, Lobatón et ses gens
s'étaient réfugiés dans la forêt et comptaient des alliés parmi les tribus
amazoniennes, principalement les Ashaninkas, disséminés dans la région
délimitée par les rivières Ene, Perené, Satipo et Anapati. La rumeur disait
que des communautés ashaninkas, séduites par la personnalité de Lobatón,
l'identifiaient à un héros mythique, le justicier atavique Itomi Pava qui,
selon la légende, reviendrait un jour restaurer le pouvoir de cette nation.
L'aviation militaire avait bombardé des hameaux de la Selva soupçonnés
d'abriter les miristes.
Après de nouvelles tentatives infructueuses pour parler avec Mme Arnoux,
je décidai d'aller à l'Unesco trouver son mari, sous prétexte de les inviter à
dîner. Je passai auparavant saluer M. Charnés et les collègues du bureau
d'espagnol. Puis je montai au sixième étage, le saint des saints, où se
trouvaient les bureaux des chefs. J'aperçus, depuis la porte, le visage défait
et la petite moustache de M. Arnoux. Il sursauta étrangement en me voyant,
et je le notai plus renfrogné que jamais, comme si ma présence lui
déplaisait. Était-il malade ? Il semblait avoir vieilli de dix ans en quelques
semaines, depuis notre dernière rencontre. Il me tendit une main parcimonieuse sans dire un mot, et me laissa parler le premier, en clouant
sur moi ses petits yeux de rongeur
— J'ai travaillé hors de Paris, à Vienne et à Rome, le mois dernier.
J'aimerais vous inviter à dîner un de ces soirs si vous êtes libres.
Il continua à me regarder, sans répondre. Il était très pâle maintenant, avec
un air désolé et la bouche pincée, comme s'il lui en coûtait de parler. Mes
mains tremblèrent. Allait-il me dire que sa femme était morte ?
— Vous n'êtes donc pas au courant, murmura-t-il sèchement. Ou bien jouez-
vous la comédie ?
Déconcerté, je ne sus que lui répondre.
— Tout l'Unesco le sait, ajouta-t-il à voix basse et l'air goguenard. Je suis la
risée de l'organisation. Ma femme m'a quitté, et je ne sais même pas pour
qui. Je pensais que c'était pour vous, monsieur Somocurcio.
Sa voix se brisa avant de finir de prononcer mon nom. Son menton
tremblait et il me sembla qu'il claquait des dents. Je balbutiai que j'étais
navré, je n'étais au courant de rien, répétant sottement que tout ce mois-ci
j'avais travaillé hors de Paris, à Vienne et à Rome. Et je pris congé, sans que
M. Arnoux me rende le bonjour.
La surprise et la contrariété furent si grandes que, dans l'ascenseur, j'eus des
nausées et, aux toilettes du couloir, je me mis à vomir. Avec qui était-elle
partie ? Vivait-elle encore à Paris avec son amant ? Une pensée me hantait :
ce week-end qu'elle m'avait offert était un adieu. Pour que je puisse avoir
des regrets. Les restes qu'on jette au chien, Ricardito. Des jours sinistres
suivirent cette si brève visite à M. Arnoux. Pour la première fois de ma vie,
je souffris d'insomnie. Je passais la nuit à transpirer, l'esprit à vif, serrant la
brosse à dents de Guerlain que j'avais gardée comme une amulette sur ma
table de nuit, ruminant mon dépit et ma jalousie. Je me retrouvais le
lendemain dans un état lamentable, le corps secoué de frissons et sans
courage pour rien, ni même pour manger. Le médecin me prescrivit du
Nembutal qui, plus que m'endormir, me faisait défaillir. Je me réveillais la
tête lourde et pleine d'obsessions, comme après une terrible gueule de bois.
Je me maudissais tout le temps d'avoir été assez stupide pour l'expédier à
Cuba, en faisant passer mon amitié pour Paúl avant mon amour pour elle. Si
je l'avais retenue, nous serions encore ensemble et la vie ne serait pas ce
cauchemar éveillé, ce vide dans ma tête, ce fiel dans ma bouche.
M. Chaines m'aida à sortir de ma lente désagrégation émotionnelle en me
fournissant un contrat d'un mois. J'eus envie de le remercier à genoux.
Grâce à la routine du travail à l'Unesco, je sortis peu à peu de la crise où
m'avait plongé la disparition de l'ex-Chilienne, l'ex-guérillera, l'ex-Mme
Arnoux.
Comment s'appelait-elle maintenant ? Quelle personnalité, quel nom, quelle
histoire avait-elle adoptés dans cette autre étape de sa vie ? Son nouvel
amant devait être un homme très important, assurément plus que ce
conseiller auprès du directeur de l'Unesco, qui ne satisfaisait pas assez ses
ambitions et qu'elle avait jeté comme un chiffon sale.
Elle me l'avait clairement dit ce fameux dernier matin : « Je ne resterais
pour toujours qu'avec un homme qui serait très riche et puissant. » J'étais
sûr, cette fois, que je ne la verrais plus. Il te fallait prendre sur toi, Ricardo,
et oublier ta petite Péruvienne aux mille visages, te convaincre qu'elle
n'avait été qu'un vilain rêve, mon bon garçon.
Mais quelques jours après avoir repris mon travail à l'Unesco, M. Arnoux se
présenta au cagibi qui était mon bureau, tandis que je traduisais un rapport
sur l'éducation bilingue dans les pays de l'Afrique sub-saharienne.
— Je suis désolé de vous avoir brusqué l'autre jour, me dit-il, gêné. J'étais
de très mauvaise humeur.
Il me proposa de dîner avec lui. Et, tout en sachant bien que ce dîner serait
catastrophique pour mon état d'esprit, la curiosité d'entendre parler d'elle, de
savoir ce qui s'était passé, l'emporta et j'acceptai.
On alla à l'auberge D’chez eux, dans le VIIe, pas loin de chez moi. Ce fut le
dîner le plus tendu et le plus difficile auquel il m'ait jamais été donné
d'assister. Mais fascinant aussi, parce que je découvris plein de choses sur
Mme Arnoux, et j'appris tout le chemin parcouru dans la quête de cette
sécurité qu'elle identifiait à la richesse.
On commanda un whisky-Perrier comme apéritif, et ensuite du vin rouge,
avec un repas auquel on toucha à peine, lui et moi. Le D'chez eux affichait
un menu fixe, composé de plats succulents qui vous arrivaient dans des
cassolettes profondes — pâtés, escargots, salades, poissons et viandes —
que les garçons, surpris, remportaient presque intactes pour faire place à
une grande variété de desserts, l'un deux baignant dans du chocolat chaud,
sans comprendre pourquoi on dédaignait toutes ces merveilles.
Robert Arnoux me demanda depuis quand je la connaissais. Je lui mentis en
disant que cela remontait à 1960 ou 1961, à Paris, alors qu'elle était de
passage pour se rendre à Cuba, boursière du MIR, suivre un entrainement à
la guérilla.
— C'est-à-dire que vous ne savez rien de son passé, de sa famille, fit M.
Arnoux comme s'il parlait seul. J'ai toujours su qu’elle me mentait. Je veux
dire à propos de sa famille et de son enfance. Mais je l'excusais. Cela me
semblait de pieux mensonges, pour dissimuler une enfance et une jeunesse
qui lui faisaient honte. Parce qu'elle doit être d'une classe sociale très
modeste, n'est-ce pas ?
— Elle n'aimait pas parler de cela. Elle ne m'a jamais rien dit de sa famille.
Mais elle était, sans doute, de classe très modeste...
— Moi, ça me faisait de la peine, je devinais cette montagne de préjugés de
la société péruvienne, les grandes familles, le racisme, dit-il en
m'interrompant. Elle racontait quelle avait fréquenté le Sophianum, le
meilleur collège de bonnes sœurs de Lima, où l’on éduquait les filles de la
haute société. Que son père était à la tête d'une exploitation de coton.
Qu'elle avait rompu avec sa famille par idéalisme, pour devenir
révolutionnaire. Mais la révolution ne l'a jamais intéressée, j'en suis sûr ! Je
n'ai jamais entendu chez elle, depuis que je l'ai rencontrée, une seule
opinion politique. Elle aurait fait n'importe quoi pour sortir de Cuba. Même
se marier avec moi. Quand nous avons quitté l'île, je lui ai proposé de nous
rendre au Pérou, pour connaître sa famille. Elle m'a alors raconté d'autres
fables, bien sûr. Du fait de son appartenance au MIR et de son séjour à
Cuba, disait-elle, si elle remettait les pieds au Pérou on la jetterait en prison.
Je pardonnais chez elle ces fantaisies. Je comprenais qu'elles naissaient d'un
sentiment d'insécurité. Et qu'elle était contaminée par ces préjugés sociaux
et raciaux, si forts dans les pays sud-américains. C'est pourquoi elle avait
inventé cette biographie de fillette aristocratique, ce qu'elle ne fut jamais.
J'avais parfois l'impression que M. Arnoux oubliait ma présence. Son regard
même se perdait dans le vide et il baissait tellement la voix que ses paroles
devenaient inaudibles. D'autres fois, revenant à lui, il me regardait avec
méfiance et haine et me sommait de lui dire si je savais qu'elle avait un
amant. J’étais son compatriote, n'est-ce pas ? son ami, ne m'avait-elle
jamais fait de confidences ?
— Elle ne m'en a jamais rien dit. Je ne m'en doutais même pas. Je croyais
que vous vous entendiez très bien, que vous étiez heureux.
— Moi aussi je le croyais, murmura-t-il en baissant la tête, et il commanda
une autre bouteille de vin, en ajoutant, le regard voilé et la voix aigrie : Elle
n'avait pas besoin d'agir de la sorte. C'est moche, c'est sale, c'est déloyal
envers moi. Je lui ai donné mon nom, je m'évertuais à la rendre heureuse.
J'ai mis en danger ma carrière pour la faire sortir de Cuba. Ce fut un
véritable chemin de croix. La déloyauté ne peut être plus grande. Un tel
calcul, une telle hypocrisie, c'est inhumain.
Il se tut soudain. Ses lèvres remuaient sans émettre aucun son et sa petite
moustache carrée se tordait, s'étirait. Il avait empoigné son verre vide et le
pressait comme s'il voulait le briser. Ses petits yeux étaient humides et
injectés de sang. Je ne savais que lui dire, toute phrase de consolation aurait
semblé fausse et ridicule. Je compris, soudain, qu'un tel désespoir ne
pouvait pas seulement venir de l'abandon. Il y avait quelque chose d'autre
qu'il voulait me raconter, mais qu'il lui coûtait de révéler.
— Les économies de toute une vie, murmura M. Arnoux en me jetant un
regard accusateur, comme si j'étais coupable de sa tragédie. Vous vous
rendez compte ? Je suis un homme âgé, je n'ai pas les moyens de refaire
toute une vie. Vous le comprenez ? Elle ne m'a pas seulement trompé allez
savoir avec qui, un gangster avec qui elle a dû planifier son forfait, elle a,
de plus, fait main basse sur tout l’argent du compte que nous avions en
Suisse ! Je lui avais donné cette preuve de confiance, voyez-vous ? Un
compte joint. Pour le cas où j'aurais eu un accident, une mort subite. Pour
que les impôts de la succession n'engloutissent pas tout ce que j'avais
épargné en une vie de travail et de sacrifice. Vous vous rendez compte de sa
déloyauté, de sa vilenie ? Elle est allée en Suisse faire un dépôt et, en
réalité, elle a tout raflé, tout, et m'a laissé sans le sou. Chapeau, un coup de
maître ! Elle savait que je ne pouvais la dénoncer sans me trahir, sans salir
ma réputation et perdre mon poste. Elle savait que si je la dénonçais, je
serais le premier lésé, pour détention de comptes secrets, pour évasion
fiscale. Drôlement bien joué, n'est-ce pas ? Croyez-vous possible une telle
cruauté envers quelqu'un qui ne lui a donné qu'amour et dévouement ?
Il revenait toujours sur le même sujet, avec des intervalles où nous buvions
du vin, silencieux, chacun absorbé dans ses propres pensées. Etait-ce
pervers de me demander ce qui lui faisait le plus mal, l'abandon de sa femme ou le pillage de son compte secret en Suisse ? J'éprouvais de la pitié
pour lui, et des remords de conscience, mais je ne savais comment lui
remonter le moral. Je me bornais à intercaler des phrases brèves, amicales,
de temps en temps. En réalité, il ne voulait pas parler avec moi. Il m'avait
invité parce qu'il avait besoin d'être écouté, de prendre quelqu’un à témoin
des choses qui, depuis la disparation de sa femme, lui rongeaient le cœur.
— Excusez-moi, je dois vider mon sac, me dit-il enfin quand, tous les
clients étant partis, nous nous retrouvâmes seuls, observés par les regards
impatients des garçons du D'chez eux. Je vous remercie de votre patience.
J'espère que cette catharsis me fera du bien.
Je lui dis qu'au bout d'un certain temps tout rentrerait dans l'ordre, et qu'il
n'y a pas de mal qui dure cent ans. Et tandis que je parlais, je me sentais
complètement hypocrite, aussi coupable que si c'était moi qui avais planifié
la fugue de l'ex-Mme Arnoux et le pillage de son compte secret.
— Si un jour vous la rencontrez, dites-le-lui, je vous en prie. Elle n'avait pas
besoin de faire cela. Je lui aurais tout donné. Elle voulait mon argent ? Je le
lui aurais donné. Mais pas comme ça, pas comme ça.
On se dit au revoir à la porte du restaurant, sous la splendeur lumineuse de
la tour Eiffel. Ce fut la dernière fois que je vis ce malheureux M. Robert
Arnoux.
La colonne Túpac Amaru du MIR commandée par Guillermo Lobatón
résista cinq mois de plus que celle qui avait son quartier général à Mesa
Pelada. Comme dans le cas de Luis de la Puente, de Paul Escobar et des
miristes qui avaient péri dans la vallée de La Convencion, l'armée ne donna
pas de précisions sur la façon dont avaient été anéantis les membres de cette
guérilla. Tout au long du second semestre 1965, aidés par les Ashaninkas du
Gran Pajonal, Lobatón et ses compagnons purent échapper à la poursuite
des forces spéciales de l'armée mobilisées par air, en hélicoptères, et par
terre, rasant les hameaux indigènes qui les cachaient et les alimentaient. La
colonne finalement défaite, douze hommes accablés par les moustiques, la
fatigue et les maladies, tombèrent le 7 janvier 1966 aux abords du fleuve
Sotziqui. Moururent-ils au combat ou les captura-t-on vivants pour les
exécuter ? On ne retrouva jamais leurs tombes. Selon des rumeurs
invérifiables, Lobatón et son second furent mis dans un hélicoptère et jetés
dans la selva pour que les animaux fassent disparaître leur corps. La femme
française de Lobatón, Jacqueline, tenta pendant plusieurs années, en faisant campagne au Pérou et à l'étranger, d'obliger le gouvernement à révéler où se
trouvaient les tombes des rebelles de cette guérilla éphémère, sans y réussir.
Y eut-il des survivants ? Menaient-ils une existence clandestine dans ce
Pérou convulsif et divisé des derniers temps de Belaúnde Terry ? Tandis que
je me remettais peu à peu de la disparition de la vilaine fille, je suivais ces
événements lointains à travers les lettres de l'oncle Ataúlfo. Je le sentais de
plus en plus pessimiste sur les chances de survie de la démocratie au Pérou.
« Les mêmes militaires qui sont venus à bout de la guérilla se préparent
maintenant à renverser l'État de droit et à faire un nouveau putsch »,
m'assurait-il.
Un beau jour, de façon fort inattendue, je tombai nez à nez, en Allemagne,
avec un survivant de Mesa Pelada : rien de moins qu'Alfonso le Spirite, ce
garçon envoyé à Paris par un groupe théosophique de Lima, et que le gros
Paúl avait piqué aux esprits et à l’outre-tombe pour en faire un guérillero. Je
me trouvais à Francfort, travaillant à une conférence internationale sur les
communications, et, lors d'une pause, je m'échappai pour faire des courses
dans une boutique. Près de la caisse, quelqu'un me prit le bras. Je le
reconnus aussitôt. En quatre ans, il avait grossi et s'était laissé pousser les
cheveux — la nouvelle mode en Europe —, mais son visage pâle, son air
réservé et un peu triste étaient les mêmes. Il se trouvait en Allemagne
depuis quelques mois. Il avait obtenu le statut de réfugié politique et vivait
avec une fille de Francfort qu'il avait connue à Paris, à l'époque de Paúl.
Nous allâmes prendre un café à la cafétéria du magasin, tenue par des
Turcs, au milieu de dames avec des bambins potelés.
Alfonso le Spirite avait miraculeusement échappé à l'assaut de l'armée qui
rasa Mesa Pelada. Il avait été envoyé à Quillabamba quelques jours
auparavant par Luis de la Puente ; les communications ne fonctionnaient
pas bien avec les bases d'appui urbaines et on était sans nouvelles d'un
groupe de cinq gars déjà entraînés dont l'arrivée était prévue depuis
plusieurs semaines.
— La base d'appui cuzquègne était infiltrée, m'expliqua-t-il en parlant sur le
même ton calme que je lui connaissais. Beaucoup ont été capturés et,
soumis à la torture, quelqu'un a parlé. C'est ainsi qu'ils ont rappliqué à Mesa
Pelada. Nous autres, on avait commencé les opérations, pour de bon.
Lobatón et Maximo Velando avaient avancé dans leurs plans, là-bas, à
Junin. Et, après cette embuscade de Yahuarina où tant de policiers avaient été tués, on nous a mis l'armée sur le dos. Nous, à Cuzco, on n'avait pas
encore commencé à bouger. De la Puente ne voulait pas rester au
campement, mais se déplacer sans arrêt. « Le principe de la guérilla, c'est le
mouvement perpétuel », tel est l'enseignement du Che. Mais on ne nous en
a pas laissé le temps, c'est comme ça qu'on s'est retrouvés encerclés dans la
zone de sécurité.
Le Spirite parlait avec un curieux détachement, comme si tout cela s'était
passé voici des siècles. Il ignorait par quel concours de circonstances il
n'était pas tombé lors des coups de filet qui avaient démantelé les bases
d’appui du MIR à Quillabamba et à Cuzco. Il était resté caché dans une
famille de Cuzco, qu'il connaissait d'avant, du temps de sa secte
théosophique. Ces gens s'étaient fort bien conduits envers lui, malgré la
peur qui les habitait. Après deux mois de réclusion, ils l'avaient fait sortir de
la ville, caché dans un camion de marchandises, et il s'était retrouvé à Puno.
Là, il lui avait été facile de passer en Bolivie, où, après de longues
démarches, il avait réussi à se faire accepter comme réfugié politique en
Allemagne de l'Ouest.
— Parle-moi du gros Paúl, là-bas, à Mesa Pelada.
Apparemment, il s'était bien adapté à cette vie et aux trois mille huit cents
mètres d'altitude. Il n'avait jamais perdu courage, bien que, parfois, dans les
marches de reconnaissance du territoire autour du camp, son gros corps lui
ait joué de vilains tours. Surtout quand il fallait escalader des montagnes ou
descendre dans des précipices sous des pluies diluviennes. Il était tombé
une fois, sur une pente qui était un vrai bourbier, et avait roulé vingt à trente
mètres plus bas. Ses compagnons croyaient qu'il s'était ouvert la tête, mais il
s'était relevé sans une égratignure, couvert de boue de la tête aux pieds.
— Il avait pas mal maigri, ajouta Alfonso. Le matin où je lui ai dit adieu, à
Illarec ch'aska, il était aussi mince que toi. On parlait parfois de toi. « Que
peut bien faire notre ambassadeur à l'Unesco ? » disait-il. « Aura-t-il eu le
courage de publier ces poésies qu'il écrit en cachette ? » Il n'avait jamais
perdu sa bonne humeur et gagnait toujours les concours de blagues que
nous faisions la nuit, pour tuer le temps. Sa femme et son fils vivent
maintenant à Cuba.
J'aurais voulu rester un moment avec Alfonso le Spirite, mais je devais
retourner à ma conférence.
Nous nous embrassâmes et je lui donnai mon téléphone pour qu'il m'appelle
si d'aventure il passait par Paris.
Peu avant ou peu après cette conversation, les sinistres prophéties de l'oncle
Ataúlfo se réalisèrent. Le 3 octobre 1968, les militaires, avec à leur tête le
général Juan Velasco Alvarado, déclenchèrent le putsch qui mit fin à la
démocratie présidée par Belaúnde Terry. Celui-ci fut envoyé en exil, et une
nouvelle dictature militaire s'instaura au Pérou pour douze ans.
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