Une brulante étreinte

Jennifer Hayward · Chapitre 1 sur 14

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Une brulante étreinte

Chapitre 1.

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1.

 

Coburn Grant avait toujours considéré l’existence avec un certain détachement. Si tel n’avait pas été le cas, il n’aurait probablement pas passé le plus clair de son temps libre à défier la mort en s’adonnant à tous les sports extrêmes inventés par l’Homme.

Mais son sens de l’ironie n’allait pas tarder à être mis à rude épreuve. Son ami Tony l’avait choisi comme témoin et comptait sur lui pour prononcer un discours mémorable à l’occasion de son mariage avec la charmante Annabelle, même si Coburn était sans conteste l’un des plus mal placés pour s’acquitter d’une telle mission.

— Tout va bien, Grant ? lui demanda Rory Delaney.

Rory était l’autre témoin de Tony. Tous trois s’étaient rencontrés sur les bancs de la prestigieuse université de Yale. Ils étaient alors inséparables et, en dépit de leurs vies très différentes, étaient toujours restés en contact.

— Très bien, lui assura Coburn d’un ton qui manquait cruellement de conviction.

Il n’avait pourtant aucune raison de se plaindre. En ce moment, la vie lui souriait à pleines dents. Après tout, il venait de devenir le P-DG de l’une des entreprises les plus puissantes des Etats-Unis. Son frère, quant à lui, venait d’annoncer sa candidature à la Maison Blanche et était parfaitement capable de l’emporter.

Au cours de ces dernières semaines, en grande partie grâce à l’intercession de Francesca, la fiancée de son frère, ses relations avec Harrison avaient connu un véritable renouveau, passant de l’indifférence polie à la complicité retrouvée.

Evidemment, sur le plan amoureux, la situation n’était pas aussi florissante. Il n’avait pas encore vraiment digéré l’échec de son mariage avec Diana, même s’il commençait à penser qu’en réalité leur relation n’avait jamais eu la moindre chance de durer.

Il s’était marié bien trop vite, sous le coup d’une passion dévorante à laquelle il s’était abandonné corps et âme dans l’espoir qu’elle lui ferait oublier la mort de son père et la dislocation de sa famille.

Malheureusement, la réalité l’avait subitement rattrapé. Diana et lui se connaissaient à peine et ils n’avaient pas tardé à découvrir qu’ils avaient des modes de vie et des attentes bien trop différents pour vivre ensemble.

Même s’il avait rapidement pris conscience de cela, cette clairvoyance ne suffisait pas à dissiper le mélange de frustration, de colère et de rancœur que lui avait inspiré le départ de son épouse. Il s’était senti trahi par cet abandon et il lui faudrait sans doute encore du temps pour s’en remettre.

— Çà alors, s’exclama soudain Rory. Je ne pensais pas que ton ex était invitée…

Suivant des yeux le regard de son ami, Coburn se figea. Un frisson parcourut son corps lorsqu’il avisa celle qui venait de pénétrer dans l’immense salle de réception qui accueillait la soirée de mariage.

Il ne s’était pas attendu à la revoir avant le lendemain, jour qu’ils avaient fixé pour signer les papiers qui devaient entériner leur divorce.

Cette seule pensée le déprimait déjà bien assez, mais c’était encore pire de la retrouver ici, à l’occasion d’un mariage. Ironie du sort, il était sur le point de livrer une allocution vantant les joies et les mérites de la vie à deux. Elle aurait pourtant dû se douter qu’il serait présent…

Il se rappela alors que, si le marié était un ancien camarade de promotion, Annabelle était une amie de Diana. C’était même chez eux que le couple s’était rencontré. Le souvenir de cette joyeuse soirée éveilla en lui une sourde amertume.

Prenant une profonde inspiration, il s’efforça de chasser cette désagréable sensation. Il n’était plus l’homme à la dérive qui était tombé amoureux de Diana. Depuis qu’elle l’avait quitté, il avait repris sa vie en main et s’était reconstruit.

Même si elle lui paraissait encore plus séduisante qu’avant, il était certain qu’il ne se laisserait pas déstabiliser. Il ne ressentait plus rien pour elle. Strictement rien.

* * *

En croisant le regard noir que lui lançait Coburn, Diana ne put s’empêcher de sursauter. Lorsqu’elle avait accepté l’invitation d’Annabelle, elle savait qu’elle le croiserait ce soir-là et ne s’attendait pas à ce qu’il se montre cordial. Mais de là à imaginer qu’il puisse la haïr à ce point…

Elle s’efforça de se convaincre que cela n’avait plus aucune importance. Ils étaient deux étrangers l’un pour l’autre, à présent. Demain, ils signeraient les documents qui officialiseraient définitivement leur rupture puis elle s’envolerait pour l’Afrique où elle pourrait commencer une nouvelle vie.

Peut-être parviendrait-elle alors à l’oublier complètement…

Détournant les yeux, Diana constata que leur petit échange de regards n’était pas passé inaperçu. De nombreux invités les considéraient avec une curiosité à peine dissimulée, et pour cause…

La chronique de leur mariage avait été largement relatée dans les pages des journaux à scandale et seuls quelques ermites devaient encore ignorer que Coburn et elle ne s’étaient plus adressés la parole depuis un an.

Elle avait vaguement espéré que ce laps de temps lui permettrait de prendre de la distance, mais la douleur qu’elle ressentait en cet instant prouvait qu’il n’en était rien. Coburn avait toujours eu le don de la faire réagir, pour le meilleur comme pour le pire.

Ce n’était pas uniquement parce qu’il était l’homme le plus séduisant qu’elle ait jamais rencontré. Il dégageait quelque chose qui éveillait en elle des sensations qu’elle n’avait jamais ressenties au contact des autres hommes. A l’instant même où elle l’avait rencontré, elle s’était dit qu’il était celui qu’elle avait toujours attendu sans même en avoir conscience.

Cela s’était passé à Chelsea, au cours d’une réception. Ses amis, qui trouvaient qu’elle ne sortait pas assez, avaient dû insister pour que Diana accepte de s’y rendre. Ses études de médecine ne lui laissaient que peu de temps libre et elle n’avait jamais eu de véritable relation sérieuse avant de rencontrer Coburn.

Tout s’était passé très vite, et avant même de comprendre ce qui lui arrivait, elle l’avait embrassé, s’était installée dans son appartement et avait accepté sa demande en mariage.

Sans doute aurait-elle mieux fait d’écouter les mises en garde de ses proches qui s’inquiétaient de la rapidité de cette décision. Même son père lui avait conseillé de prendre son temps et de ne rien brusquer. Hypnotisée par l’amour, elle n’avait rien voulu entendre.

Rétrospectivement, elle s’étonnait de la naïveté dont elle avait fait preuve. Elle se considérait pourtant comme une personne cartésienne, quelqu’un qui avait la tête sur les épaules. Elle ne croyait plus depuis longtemps aux contes de fées et savait qu’il fallait se méfier de ce qui paraissait trop beau pour être vrai.

Mais face à Coburn, elle s’était trouvée totalement démunie. Une fois l’euphorie des premiers mois retombée, leur relation avait commencé à se détériorer, jusqu’à atteindre le point de non-retour. Elle était tombée de haut.

Elle avait d’abord cherché refuge dans le travail, accumulant les heures supplémentaires pour ne pas avoir à se confronter à la réalité. Cette fuite n’avait fait qu’aggraver les choses et la situation était devenue insupportable. Sa seule solution était de s’en aller, de fuir ce quotidien qu’elle ne supportait plus. Alors elle était partie.

Depuis, elle s’était efforcée de se reconstruire, de renouer les fils de son existence en faisant abstraction de cette parenthèse enchantée qui avait viré au cauchemar… en vain.

Elle avait donc décidé de quitter cette ville à laquelle se rattachait inexorablement le souvenir de Coburn et d’écrire un nouveau chapitre de son existence.

Cette décision avait soulevé une nouvelle vague de critiques de la part de son entourage et de son père. Ils ne comprenaient pas qu’elle puisse renoncer à un poste grassement rémunéré dans l’un des plus prestigieux hôpitaux de la ville pour un emploi sous-payé dans un pays en guerre.

Mais lorsque Diana avait décidé de se consacrer à la chirurgie, ce n’était pas par appât du gain. Elle voulait se rendre utile, aider les autres. C’était précisément ce qu’elle comptait faire.

Et qui sait ? En suivant ainsi ce que lui dictait son cœur, elle finirait peut-être par découvrir qui elle était vraiment…

* * *

A plusieurs reprises durant le repas, Coburn ne put s’empêcher de jeter de furtifs coups d’œil en direction de Diana. Il aurait pourtant préféré pouvoir l’ignorer, lui faire comprendre qu’elle ne méritait pas même l’aumône d’un regard. Mais c’était plus fort que lui.

Elle était toujours aussi belle, peut-être même plus encore que dans son souvenir. Certains détails ne le laissaient pas indifférent, comme par exemple cette nouvelle coupe de cheveux.

Ils étaient autrefois très longs, lui tombant jusqu’au milieu du dos. Il adorait passer les doigts dans ses douces boucles brunes lorsqu’ils faisaient l’amour. Le carré court qu’elle portait à présent lui donnait une apparence plus mature, comme si elle avait gagné en assurance.

Mais peut-être n’était-ce qu’une illusion… Depuis leur séparation, il ne pouvait cesser de l’imaginer comme une personne extrêmement dure. Lorsqu’il l’avait rencontrée, il avait été séduit par sa franchise, son naturel et surtout sa grande candeur. Impossible de trouver une quelconque trace de cette naïveté à présent. Il y avait au contraire dans son regard une sorte de dédain qui ne lui ressemblait pas.

Ce constat éveilla en Coburn une pointe de culpabilité. N’était-ce pas lui qui était responsable de cette transformation ? Il préférait ne pas y penser.

Il avait peut-être commis certaines erreurs, mais ce n’était pas lui qui avait décidé de quitter le domicile conjugal.

— Cob ?

Se sentant pris en faute, Coburn s’arracha à la contemplation de Diana et se tourna vers Rory qui le considérait d’un air mi-amusé, mi-compatissant.

— C’est à toi, ajouta-t-il.

Coburn comprit brusquement que le moment était venu pour lui de prononcer son discours. Troublé, il se leva et s’éclaircit la voix, tentant de se rappeler les plates banalités qu’il avait prévu de réciter à l’intention des jeunes mariés.

Mais lorsqu’il parla, les paroles qui sortirent de sa bouche le prirent au dépourvu.

— Le mariage est une chose difficile, déclara-t-il.

Les rares conversations qui se faisaient encore entendre çà et là moururent et tous les regards convergèrent dans sa direction.

— Le mariage est une chose difficile, répéta Coburn pour gagner un peu de temps. Car tomber amoureux est une chose, mais rester amoureux en est une autre…

Le silence qui planait dans la vaste salle de réception était presque palpable.

— Durant des siècles, les dramaturges, les poètes, les romanciers et les chanteurs n’ont cessé de nous répéter que l’amour était plus fort que tout, que rien ne pouvait lui résister, reprit-il d’une voix plus assurée. La vérité, c’est qu’il est fragile, terriblement fragile…

Coburn marqua une pause, luttant contre l’envie qu’il avait de se tourner vers Diana, mais il craignait que sa vue n’ajoute à l’amertume qui filtrait déjà dans sa voix.

— La vie est emplie d’épreuves qui mettent en péril les couples les plus unis. L’attirance des débuts ne suffit pas. Il faut bien plus que cela. Pour aimer vraiment, il faut être capable d’accepter pleinement l’autre, avec ses défauts et ses différences…

L’expression qui se lisait à présent sur le visage de Tony trahissait un mélange de stupéfaction et de colère à peine contenue. S’il avait choisi Coburn comme témoin, ce n’était pas pour l’entendre déblatérer de la sorte sur les incertitudes du mariage. A présent, il était trop tard pour faire marche arrière, impossible de le stopper devant tout le monde.

— Tony et Annabelle, j’espère que vous trouverez la force de surmonter toutes les épreuves que la vie placera sur votre route. J’espère que vous saurez vous soutenir mutuellement pour être plus forts ensemble que séparément. Et j’espère que dans dix, vingt et cinquante ans, nous nous retrouverons tous pour célébrer ensemble la victoire de votre amour sur les incertitudes de l’existence.

Sur ces mots, Coburn leva son verre en direction des mariés avant de le porter à ses lèvres. Au bout de quelques secondes, les autres convives firent de même. A voir leur visage, nul doute que nombre d’entre eux se demandaient quelle mouche avait bien pu le piquer.

— Ton discours a au moins le mérite de l’originalité, lui souffla Rory d’un ton amusé lorsqu’il se rassit.

Coburn se garda de tout commentaire et écouta d’une oreille distraite les interventions nettement plus enjouées des autres témoins. Dès que l’orchestre attaqua la traditionnelle première valse et que les mariés s’avancèrent sur la piste, il quitta sa chaise et se dirigea vers la terrasse.

L’air frais de la nuit lui fit du bien. Il dénoua légèrement sa cravate, fit sauter le premier bouton de sa chemise et alla s’accouder à la balustrade.

— Ce n’était pas très malin, fit une voix sur sa droite.

Il ne put s’empêcher de sursauter et se tourna vers Diana dont il n’avait pas remarqué la présence. L’espace de quelques instants, il demeura figé, comme paralysé par cette apparition soudaine. Curieusement, il ne s’était pas attendu à ce qu’elle lui adresse la parole.

— Les journaux ne manqueront pas de retranscrire minutieusement ton discours, poursuivit-elle.

— Je sais, répondit-il d’une voix légèrement tremblante. Qu’est-ce que tu fais là ? ajouta-t-il.

— Sur la terrasse ?

— A ce mariage. Tu savais que j’y assisterais, n’est-ce pas ?

Il trouva enfin la force de croiser son regard et y lut autant d’étonnement que de colère.

— Je te rappelle qu’Annabelle est mon amie, répliqua-t-elle sèchement.

— Cela fait des mois que tu m’évites. Je suis certain que tu aurais pu trouver une bonne raison pour décliner. Une obligation professionnelle, par exemple, dit-il d’un ton narquois. N’est-ce pas ton prétexte favori ?

— Il me semble plutôt que c’est toi qui aurais dû t’abstenir de venir, objecta-t-elle. Cela t’aurait évité de te rendre ridicule en prononçant un discours absurde sur le mariage, sujet qui t’est pourtant parfaitement étranger.

Coburn prit cette réflexion en pleine face. La dureté de ses paroles n’avait d’égale que la froideur de sa voix. Il ne put s’empêcher de se demander comment ils avaient bien pu en arriver là. Où était passée la passion qui les animait autrefois ? Comment leur parfaite complicité avait-elle pu se muer en une telle défiance ?

— J’essayais juste d’éviter à d’autres les déconvenues auxquelles j’ai moi-même été confronté, répondit-il d’un ton aussi glacial. Je suis désolé que cela n’ait pas été à ton goût.

Diana se contenta de hausser les épaules.

— Je me moque de ce que tu peux bien penser du mariage aujourd’hui, lui assura-t-elle. Tout ce qui m’importe, en fait, c’est que tu signes les papiers qui mettront fin au nôtre. Ensuite, tu n’auras plus à t’inquiéter à l’idée de me croiser à une soirée.

— Qu’est-ce que tu insinues ? demanda Coburn d’un ton irrité.

— Que d’ici trois semaines je serai partie pour l’Afrique où je travaillerai pour Médecins Sans Frontières.

Cette révélation le prit totalement au dépourvu.

— Tu vas travailler pour MSF ? s’exclama-t-il d’un ton ouvertement dubitatif. Toi ?

— Je ne vois pas ce que ça a de si surprenant.

Coburn en eut le souffle coupé.

— Tu ne vois pas ce que ça a de surprenant ? répéta-t-il. Toi qui passais le plus clair de ton temps à l’hôpital ? Toi qui as sacrifié ta vie privée pour satisfaire tes ambitions personnelles ?

Diana ne put laisser passer cette remarque.

— Ce n’était pas par ambition personnelle ! protesta-t-elle vivement.

— Si tu le dis…, répliqua-t-il en haussant les épaules.

Elle se ressaisit aussitôt.

— Je n’ai pas à me justifier devant toi, déclara-t-elle. De toute façon, ma décision de quitter l’hôpital parle pour moi.

— Et que comptes-tu trouver en Afrique ? lui demanda Coburn d’un ton moqueur. La rédemption ? L’illumination ? La paix intérieure ?

— Quelque chose comme cela, oui.

Coburn ne répondit pas immédiatement. Curieusement, loin de le réjouir, l’idée de la voir partir à l’autre bout du monde le mettait mal à l’aise. Peut-être était-ce parce que, même après tout ce temps, leur histoire avait toujours pour lui un goût d’inachevé.

— Nous devrions peut-être en discuter, déclara-t-il alors.

— Il n’y a pas grand-chose à en dire, objecta-t-elle.

— Au contraire, il me semble que nous avons des tas de choses à nous dire. Nous aurions probablement dû le faire il y a des mois de cela, mais il n’est pas trop tard.

— Que suggères-tu ? lui demanda-t-elle, légèrement méfiante.

— Allons chez moi.

Elle secoua la tête.

— Je ne pense pas que ce soit une bonne idée.

Il la regarda droit dans les yeux.

— Aurais-tu peur, Diana ? lui demanda-t-il d’un air de défi.

— De toi ?

— De toi-même, répliqua Coburn. De ne pas être aussi sûre de toi que tu veux bien le paraître.

— C’est ridicule, rétorqua-t-elle. Crois-moi, j’ai eu tout le temps d’y réfléchir et je sais parfaitement ce que je fais.

— Peut-être, concéda-t-il. Mais sais-tu pourquoi tu le fais ? Pour ton père ? Pour moi ?

Elle avait du mal à comprendre où Coburn voulait en venir.

— Vous n’avez rien à voir là-dedans, répondit-elle d’une voix qui manquait légèrement de conviction. C’est une décision personnelle.

— Dans ce cas, tu n’as pas de raison d’avoir peur, conclut Coburn. Nous pouvons en discuter calmement, comme deux adultes raisonnables. Mais je persiste à penser que l’endroit est mal choisi pour cela.

Diana parut hésiter quelques instants. Elle ne savait plus vraiment où elle en était… Elle finit par hocher la tête.

— D’accord, soupira-t-elle. Je suppose que je te dois bien cela…

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