Une brulante étreinte
Chapitre 5.
5.
Coburn venait tout juste de quitter son bureau pour rentrer chez lui après une journée harassante lorsque la sonnerie de son téléphone portable se fit de nouveau entendre.
Au cours de ces derniers jours, elle avait retenti de façon presque continue. Tout le monde semblait s’être donné le mot pour le harceler : collaborateurs de l’entreprise, actionnaires, fournisseurs, sous-traitants, investisseurs, journalistes… Tous voulaient connaître les intentions du nouveau président-directeur général de Grant Automotive.
Leur inquiétude ne l’étonnait pas le moins du monde et ne le vexait pas non plus. Après tout, il avait passé le plus clair de ces dernières années à entretenir une image de dilettante plus préoccupé par son prochain saut en parachute que par le cours de l’action familiale.
Il aurait effectivement préféré pouvoir poursuivre l’existence insouciante et relativement oisive qu’il avait menée, mais Harrison comptait sur lui et il était bien décidé à ne pas le décevoir.
— Monsieur Grant ? fit une voix de femme lorsqu’il décrocha. Je suis Rebecca, la secrétaire médicale de Joanne Gibson.
Il fallut quelques instants à Coburn pour se rappeler pourquoi ce nom lui paraissait vaguement familier. Joanne était l’une des amies de Diana qu’il avait croisée de temps à autre au cours des soirées d’anciens étudiants en médecine où elle était invitée.
— Je suis désolée de vous déranger, reprit la secrétaire, mais votre nom figure sur le dossier médical de votre épouse. Je ne parviens pas à la joindre.
— Ce n’est pas étonnant, répondit-il. Elle est partie à l’étranger.
— C’est ennuyeux. J’espérais pouvoir la joindre avant son départ… Pourriez-vous me donner un numéro de téléphone auquel je puisse la contacter ?
— J’ai bien peur que non. C’est à quel sujet ?
— Il s’agit des résultats des tests sanguins qu’elle a passés lors de sa consultation prénatale.
— Prénatale ? s’exclama Coburn, sidéré.
Un silence gêné suivit cette interruption.
— Diana est enceinte ? reprit-il difficilement.
— Je suis désolée, murmura la secrétaire, terriblement embarrassée. Je pensais que vous étiez au courant.
— Pouvez-vous me passer le Dr Gibson, s’il vous plaît ?
— Elle est en consultation.
— Dans ce cas, je vais venir en personne.
— Attendez, je vais voir ce que je peux faire…
Les quelques minutes d’attente lui parurent durer des heures.
— Coburn ? fit enfin la voix de Joanne Gibson. Que puis-je faire pour vous ?
— J’imagine que votre secrétaire vous a mise au courant de la situation. Tout ce que je veux savoir, c’est si Diana vous a dit qui était le père.
— Rebecca a commis une erreur. Elle n’aurait jamais dû vous parler de la grossesse de Diana. C’est une violation du secret médical.
— Mais Diana et moi sommes toujours mariés, insista Coburn. J’ai le droit de savoir.
— Ecoutez, je pense que vous devriez en discuter directement avec elle…
Coburn raccrocha brusquement et se dirigea à grands pas vers le garage de l’immeuble où était garée sa voiture. Il s’y engouffra et démarra en trombe pour rejoindre le domicile des parents de Diana. Peut-être pourraient-ils lui en dire un peu plus.
Tandis qu’il progressait bien trop lentement à son goût à travers les rues embouteillées de la ville, il ne cessait de ressasser ce qu’il venait d’apprendre.
Diana était enceinte. Plus il y réfléchissait, plus il était convaincu que l’enfant qu’elle attendait était bien le sien. La connaissant, il ne l’imaginait pas se donner à lui comme elle l’avait fait le soir du mariage de Tony et Annabelle si elle avait été amoureuse de quelqu’un d’autre.
Coburn ne savait pas ce qui le rendait le plus furieux. Non seulement elle ne lui avait rien dit alors qu’elle savait pertinemment qu’elle était enceinte mais, de plus, elle était partie pour l’un des endroits les plus dangereux de la planète.
Lorsqu’il arriva enfin devant l’immeuble où habitaient les Taylor, Coburn s’efforça de maîtriser la colère qui bouillonnait en lui. Après tout, les parents de Diana n’étaient pas responsables de la bêtise que semblait aimer cultiver leur fille ces derniers temps. Tout ce qui importait, c’était qu’ils lui communiquent ses coordonnées.
Ignorant l’ascenseur, Coburn grimpa quatre à quatre les marches qui menaient au deuxième étage et sonna à la porte de l’appartement. Quelques instants plus tard, le père de Diana vint lui ouvrir.
— Coburn ! s’exclama-t-il d’un ton étonné. Qu’est-ce qui me vaut le plaisir de votre visite ?
Coburn n’était absolument pas dupe de cette apparente cordialité : il savait que Wilbur Taylor ne l’avait jamais porté dans son cœur, le considérant comme un moins-que-rien et un coureur de jupons en qui l’on ne pouvait avoir aucune confiance.
— Est-ce que vous êtes au courant pour Diana ? lui demanda Coburn.
— Elle m’a dit que vous aviez changé d’avis au sujet du divorce, si c’est ce que vous voulez dire…
Coburn secoua la tête.
— Je ne parlais pas de notre mariage mais du bébé.
Wilbur le considéra d’un air interloqué.
— Qu’est-ce qu’il a dit ? fit la voix de son épouse.
— Quel bébé ? demanda Wilbur.
— Le nôtre. Du moins, je le crois.
Le mélange de stupeur et de colère qui passa dans les yeux de Wilbur lui fit comprendre que Diana s’était bien gardée de mentionner leur récente aventure.
— Vous dites que ma fille est enceinte ?
— Je viens de l’apprendre par la secrétaire de son médecin. Vous n’étiez pas au courant non plus ?
— C’est pour cela qu’elle ne se sentait pas bien lorsqu’elle est venue déjeuner, l’autre jour ! s’exclama la mère de Diana qui les avait rejoints. Pourquoi ne nous a-t-elle rien dit ?
— Elle craignait sans doute que vous vous opposiez à son départ, répondit Coburn. Il faut absolument que vous me disiez où elle se trouve.
Wilbur le considéra gravement.
— Vous voulez la ramener ? lui demanda-t-il.
— Bien sûr ! Une femme enceinte n’a rien à faire dans un pays en guerre !
— C’est bien la première fois que nous sommes d’accord, vous et moi, lança Wilbur. Vous avez ma bénédiction, Coburn. Tâchez de lui faire entendre raison. Désormais, elle engage aussi la vie de son enfant si elle reste là-bas.
— Je la ramènerai de force s’il le faut. Où est-elle ?
— Elle séjourne à l’hôtel Lione, dans la capitale.
— Merci. Je vous tiendrai au courant dès que je serai arrivé.
Sans attendre, Coburn fit demi-tour et dévala l’escalier tout en composant le numéro de son assistante.
— Frankie, c’est moi. Je vais te demander l’impossible.
— Entre ton frère et toi, je commence à y être habituée, répondit-elle en riant. De quoi s’agit-il ?
— J’aimerais que tu repousses tous les rendez-vous que nous avons calés pour la semaine prochaine.
Un silence pesant suivit cette demande pour le moins inattendue.
— Que se passe-t-il ? lui demanda enfin Frankie, alarmée.
— Je ne peux pas encore t’en parler, soupira Coburn. Mais il s’agit d’un problème personnel assez grave.
— C’est en rapport avec Diana, n’est-ce pas ?
— Oui.
Frankie s’abstint de l’interroger davantage. Il lui donna toutes les instructions qui lui vinrent à l’esprit et lui indiqua qu’il resterait joignable par mail à tout moment. Il contacta ensuite son pilote pour lui demander de préparer le jet familial.
Il repassa par son appartement, le temps de réunir quelques vêtements et des affaires de toilette. Et tandis qu’il s’activait de la sorte, il s’étonna du calme étrange qui s’était progressivement substitué à sa colère initiale.
L’idée de devenir père ne lui paraissait pas aussi terrifiante qu’il aurait pu le croire. Certes, rien ne l’avait préparé à cela et il n’avait jamais éprouvé l’envie d’avoir un enfant. Mais il était intimement convaincu qu’il saurait se montrer à la hauteur. Etre mis face à cette situation bien réelle l’avait poussé à prendre véritablement au sérieux une telle perspective, et il s’était surpris à sourire.
Ce qu’il ignorait, en revanche, c’était quelles relations Diana et lui pourraient désormais entretenir. Il lui paraissait absurde de divorcer d’une femme qu’il désirait toujours et qui allait devenir la mère de son enfant.
Mais seraient-ils vraiment capables de combler le gouffre qui s’était insidieusement creusé entre eux et avait eu raison de leur mariage ?
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