Une brulante étreinte

Jennifer Hayward · Chapitre 6 sur 14

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Une brulante étreinte

Chapitre 6.

6.

 

Lorsque Diana émergea du bâtiment climatisé qui abritait l’hôpital, elle sentit tomber sur elle une chape brûlante et moite. Même à 8 heures du soir, alors que le soleil déclinait rapidement à l’horizon, la chaleur était toujours aussi accablante.

En temps normal, cela ne l’aurait pas dérangée plus que ça, mais bien qu’elle se refusât à l’avouer, ce début de grossesse l’affectait plus qu’elle ne l’avait imaginé. Si les nausées s’étaient de plus en plus espacées, elle se fatiguait beaucoup plus vite qu’à l’accoutumée et était parfois prise de vertiges.

Le rythme éreintant de son travail n’arrangeait rien, bien sûr. C’était une tâche d’autant plus éprouvante qu’elle était confrontée pour la première fois de son existence à toutes les horreurs qui résultaient de l’extrême pauvreté, de la violence quotidienne et de la guerre.

C’était bien plus dur que de lutter contre la maladie, comme elle l’avait toujours fait. Ici, la plupart des blessures dont souffraient ses patients avaient été directement causées par l’homme.

Cet après-midi-là, par exemple, elle avait opéré un vieillard qui avait marché sur une mine antipersonnel et s’était fait arracher une partie de la jambe.

Les conditions dans lesquelles ils opéraient étaient très précaires, ce qui ajoutait à la difficulté de leur mission. Ils manquaient cruellement de matériel et leurs stocks de médicaments étaient si limités qu’ils devaient tout rationner, y compris les analgésiques.

Elle savait déjà que les scènes auxquelles elle avait assisté la hanteraient durant de longues années. C’était d’ailleurs ce que lui avait prédit le directeur de l’hôpital lorsqu’elle était arrivée. Il lui avait conseillé de faire preuve de détachement et de ne jamais s’impliquer émotionnellement.

Evidemment, c’était bien plus facile à dire qu’à faire…

Comme Diana s’avançait dans la rue poussiéreuse, le garde du corps engagé par son père quitta l’ombre du porche sous lequel il était assis et vint se placer à quelques pas derrière elle.

L’homme était discret et silencieux mais il émanait de lui une impression de puissance contenue. Il lui faisait penser à un fauve : faussement nonchalant mais prêt à bondir à tout moment.

Il ne leur fallut que quelques minutes pour atteindre l’hôtel Lione. Ce luxueux quatre étoiles paraissait totalement déplacé dans cette ville en proie à la guerre civile.

Malgré tout, Diana ne pouvait s’empêcher de ressentir une certaine admiration pour le gérant et le personnel qui s’efforçaient de préserver les apparences en dépit de la pénurie et des restrictions de plus en plus importantes.

Après avoir donné rendez-vous à son garde du corps le lendemain à 7 heures, Diana salua l’employé de la réception et monta directement dans sa chambre.

Là, elle constata qu’il n’y avait toujours pas d’eau chaude. En revanche, la coupure d’électricité qui avait duré une bonne partie de l’après-midi était terminée et elle put profiter de l’air conditionné.

Elle commença par prendre une douche et enfila une robe légère avant d’aller dîner. Si elle s’était écoutée, elle serait allée se coucher sans attendre, mais elle devait penser au petit être qui grandissait en elle, à présent.

Elle descendit donc au restaurant et commanda une salade composée ainsi qu’un peu de poulet. Ce repas l’aida à recouvrer un semblant d’énergie et elle décida d’aller prendre un thé sur la terrasse avant de remonter dans sa chambre.

L’endroit était quasiment désert à cette heure. Le seul autre client présent était assis sur l’une des chaises longues qui entouraient la piscine. Il s’entretenait au téléphone dans une langue que Diana ne reconnut pas.

Elle alla s’installer à l’une des tables de fer forgé et sirota son thé. Lorsque l’homme eut terminé son appel, il se leva pour regagner la salle du restaurant. Désormais seule, elle ferma les paupières et se laissa bercer par le doux clapotis de l’eau.

Elle n’aurait su dire combien de temps elle était demeurée ainsi immobile, mais il lui sembla soudain percevoir une présence. Rouvrant les yeux, elle réprima un frisson en apercevant la silhouette d’un homme qui se dirigeait d’un pas décidé vers elle.

Avant qu’elle ait pu lui adresser la parole, il traversa une flaque de lumière. Un cri de stupeur échappa à Diana.

— Ce n’est pas possible ! s’exclama-t-elle, se croyant presque victime d’une hallucination.

Coburn couvrit la distance qui les séparait et se laissa tomber sur la chaise qui lui faisait face.

— Quand comptais-tu me le dire ? lui demanda-t-il sans autre forme de procès. Combien de temps pensais-tu me cacher le fait que je suis sur le point de devenir père ?

— Comment l’as-tu découvert ? balbutia-t-elle, complètement déboussolée.

— La secrétaire de ton médecin ne doit pas lire la presse à scandale, répondit-il. Elle ignorait apparemment que nous étions séparés.

— Et comment as-tu su où me trouver ?

— J’ai posé la question à ton père. Lorsqu’il a compris la situation, il m’a chargé de te ramener.

— Tu lui as dit que j’étais enceinte ? murmura-t-elle.

— Tu ne m’as pas laissé le choix, répliqua-t-il. Quoi qu’il en soit, je te félicite : pour une fois, tu as réussi à nous mettre d’accord, lui et moi.

— C’est absurde, répliqua-t-elle. Je ne suis pas infirme ! Enceinte ou non, je suis parfaitement à même de mener à bien cette mission…

— Permets-moi d’en douter. Je viens juste de passer à l’hôpital pour lequel tu travailles. Le directeur ignorait tout de ta grossesse. Il m’a dit que s’il l’avait su il t’aurait sans doute déconseillé de venir. Il a ajouté que tu avais été malade, hier. Sur le coup, il avait mis cela sur le compte de l’émotion.

— Tu n’avais pas le droit de faire ça ! protesta-t-elle.

— Je suis désolé, Diana, mais je pense au contraire que c’était la seule chose à faire, tant pour notre enfant que pour les gens avec qui tu travailles. S’il arrivait quoi que ce soit au bébé, ils ne se le pardonneraient jamais.

Force était de reconnaître que Diana n’avait pas considéré les choses sous cet angle. Elle avait surtout pensé à se protéger elle-même en quittant New York au plus vite. Mais Coburn avait raison : elle n’était pas la seule personne concernée par cette décision.

— Tu ne m’as toujours pas répondu, reprit-il. Quand comptais-tu me dire la vérité ?

— J’avais besoin de temps, soupira-t-elle.

— Ça, je peux le comprendre. Si tu me l’avais demandé, je t’aurais laissé tout le temps nécessaire pour réfléchir, et j’aurais probablement fait la même chose de mon côté. Mais cela n’a pas été le cas : tu es partie pour un pays en guerre, exposant ta vie et celle du bébé, et tu m’as caché son existence. Je ne sais pas si tu te rends compte… C’est la chose la plus égoïste que je t’aie jamais vue faire !

— Egoïste ? répéta-t-elle, luttant contre la culpabilité qui l’assaillait. De venir aider des gens qui ont tout perdu ? Des gens qui se retrouvent pris dans cette guerre alors qu’ils n’y sont pour rien ?

— Tu l’as dit : tu es venue ici pour te trouver toi-même, rétorqua Coburn d’un ton sarcastique.

— L’un n’empêche pas l’autre !

— De toute façon, je ne suis pas là pour discuter des raisons de ton départ : je suis venu te ramener.

— Je ne peux pas partir maintenant, protesta-t-elle vivement. Les gens de l’hôpital comptent sur moi.

— Le directeur m’a dit qu’il comprendrait parfaitement que tu préfères rentrer. Lui-même semblait penser que c’était la meilleure solution.

— Je ne suis pas d’accord ! s’exclama-t-elle, sentant la colère prendre le pas sur la culpabilité.

Comment Coburn pouvait-il s’arroger le droit de prendre ce genre de décision à sa place ?

— C’est ma dernière chance de mener à bien un tel projet ! poursuivit-elle avec emportement. Ensuite, il peut s’écouler des années avant que je ne puisse repartir. Je ne te laisserai pas gâcher ça aussi !

— Ne sois pas ridicule : tu auras toute ta vie pour partir en mission humanitaire ! Le faire au moment où tu es enceinte est une absurdité. Imagine que tu tombes malade et que tu perdes le bébé ! Tu te le reprocherais durant toute ta vie.

— Qu’est-ce que cela peut bien te faire ? protesta-t-elle. Tu n’as jamais voulu d’enfants, de toute façon.

Elle le vit pâlir brusquement.

— Cela ne veut pas dire que je serais prêt à laisser mourir le mien, maintenant que j’en ai un ! s’exclama-t-il, visiblement choqué qu’elle puisse en douter.

Il y avait dans sa voix une note de possessivité qui la toucha malgré elle. Elle n’avait jamais douté du fait qu’il assumerait sa paternité sur le plan légal et financier. En revanche, elle ignorait jusqu’alors si cette reconnaissance irait de pair avec un véritable investissement affectif.

De toute évidence, elle n’avait pas à s’inquiéter à ce sujet. C’était une bonne chose, même si cela ne ferait probablement que compliquer encore un peu plus leurs propres rapports…

— Nous devrions partir avant que les hostilités reprennent et que le gouvernement décide de fermer l’aéroport, déclara-t-il alors. Où se trouve ta chambre ?

Diana hésita encore quelques instants avant de capituler.

Elle ne pouvait nier le bien-fondé des inquiétudes de Coburn : si les combats faisaient de nouveau rage, la situation sanitaire se dégraderait. Toutes sortes d’épidémies pouvaient se déclarer, et si elle venait à perdre son bébé dans de telles conditions, elle ne se le pardonnerait effectivement jamais.

— Suis-moi, soupira-t-elle, vaincue.

Si Coburn exultait en cet instant, il eut la décence de cacher sa joie. Tous deux quittèrent la terrasse et allèrent chercher les affaires de Diana. Moins d’une heure plus tard, ils se retrouvèrent à bord du jet de la famille Grant.

Brisée par les émotions contradictoires qu’avait suscitées l’arrivée de Coburn, Diana s’endormit avant même que l’avion ait quitté la piste. Elle émergea brièvement de son sommeil tandis qu’ils faisaient escale en Espagne pour ravitailler l’appareil.

Lorsque Coburn la secoua doucement pour lui demander d’attacher sa ceinture de sécurité, elle fut stupéfaite de découvrir qu’ils étaient sur le point d’atteindre leur destination.

Jetant un coup d’œil à travers le hublot, elle chercha vainement les lumières de New York.

— On ne voit rien, remarqua-t-elle d’une voix ensommeillée. Est-ce à cause des nuages ?

— Non, répondit Coburn. Mais l’île n’est pas très éclairée.

— L’île ? répéta-t-elle en le regardant, sidérée. Où sommes-nous, exactement ?

— Dans les Caraïbes.

Diana le considéra avec un mélange de stupeur et de reproche.

— Mais je croyais que tu voulais me ramener chez moi, objecta-t-elle.

— Oui, bien sûr… Mais je n’ai pas dit quand ! En attendant, mon ami Arthur Kent m’a prêté la villa qu’il a achetée sur une île déserte. Qu’en dis-tu ?

Durant quelques secondes, elle demeura parfaitement silencieuse, espérant contre toute attente qu’il s’agissait d’une plaisanterie. Lorsqu’elle comprit qu’il n’en était rien, elle s’énerva.

— Mais pourquoi ? lança-t-elle.

— Parce que nous n’allons pas tarder à devenir parents, répondit-il. Alors avant de jeter l’éponge et de nous résigner à divorcer, j’estime que notre enfant mérite que nous fassions un effort pour tenter de nous réconcilier.

— Il est trop tard pour cela, soupira-t-elle.

— Je n’en suis pas si sûr, objecta Coburn. Après tout, si nous n’éprouvions plus rien l’un pour l’autre, nous n’en serions pas là, à l’heure qu’il est…

— Comment ça ?

— Nous n’aurions pas fait l’amour et tu ne serais pas enceinte s’il n’y avait plus rien du tout entre nous.

— Cela n’a rien à voir ! protesta-t-elle. Une relation de couple ne se fonde pas uniquement sur le désir !

— Peut-être pas, concéda Coburn. Mais c’est déjà une première base sur laquelle nous pouvons reconstruire quelque chose, tu ne crois pas ?

En entendant ces paroles, Diana se mordit la lèvre, luttant contre la tentation qui commençait à monter en elle. Combien de fois s’était-elle fait avoir de la sorte ? Combien de fois avait-elle tenté de se convaincre qu’un avenir à deux était possible ?

A chacune de ces occasions, ses espoirs avaient été cruellement déçus.

— Il est trop tard, répéta-t-elle.

Le regard que lui lança Coburn était à la fois songeur et empreint de tristesse.

— Tu as peut-être raison, concéda-t-il. Peut-être est-il trop tard pour nous. Mais nous ne repartirons pas de cette île avant d’en avoir eu le cœur net.

Diana le considéra avec étonnement. La gravité avec laquelle il venait de s’exprimer ne lui ressemblait guère. Elle avait soudain l’impression de découvrir une facette de sa personnalité qui lui était jusqu’alors inconnue.

Lorsqu’elle avait rencontré Coburn, elle avait été instantanément subjuguée par le mélange de charisme et d’humour qui émanait de lui. Il possédait une aisance naturelle qui mettait immédiatement ses interlocuteurs à l’aise et avait le don de ne jamais rien prendre au sérieux.

Mais lorsqu’ils avaient commencé à vivre ensemble, elle avait découvert que son apparente décontraction était une forme de protection, une façon pour lui de tenir le monde entier à distance. Rien ne pénétrait jamais cette armure : c’était comme si tout glissait sur lui.

Elle avait eu la naïveté de penser qu’elle ferait exception, qu’elle parviendrait réellement à le toucher, mais elle n’avait pas tardé à comprendre que toutes ses tentatives seraient vaines. Il lui semblait parfois qu’elle était pour lui une sorte d’accessoire qui ne comptait pas beaucoup plus à ses yeux qu’un simple objet de pacotille.

C’était ce qui avait eu raison de leur couple, en fin de compte. A présent, elle ne pouvait se permettre de l’oublier, cela lui avait fait trop de mal.

— Tu ne peux pas venir me chercher à l’autre bout du monde pour me conduire sur une île déserte, déclara-t-elle.

— Tu ne trouves pas cela romantique ? lui demanda-t-il avec un sourire ironique.

— Je trouve cela ridicule. Et illégal. C’est un enlèvement, tu sais.

— Je te rappelle que nous sommes toujours mariés.

— Uniquement à cause de toi, remarqua-t-elle.

— Il faut croire que j’ai eu une bonne intuition, le jour où nous avions rendez-vous pour signer ces papiers.

— Ecoute, soupira-t-elle, l’existence de cet enfant ne change rien à nos relations.

— Je ne suis pas d’accord. Il mérite une famille unie.

— Sans doute. Mais ce n’est pas quelque chose qui s’invente sur un coup de tête, Coburn. C’est quelque chose qui se construit, et nous avons été incapables de le faire.

— Je veux nous laisser une dernière chance, répondit-il.

— Il est trop tard, s’entêta-t-elle.

Coburn secoua la tête.

— J’ai beaucoup réfléchi à la question et je n’en suis pas si sûr. Cela fait un an que nous vivons séparés, Diana. Pourtant, aucun de nous n’avait encore songé à demander le divorce.

— Je l’ai fait, lui rappela-t-elle.

— Mais tu étais si peu sûre de toi que tu as eu besoin de t’enfuir jusqu’en Afrique.

— Je voulais juste tourner la page.

— Et pourtant, dès que nous nous sommes revus, nous sommes tombés dans les bras l’un de l’autre.

— Tu l’as dit toi-même : c’était seulement une façon de nous dire au revoir.

Coburn la regarda droit dans les yeux et elle ne put réprimer un frisson de désir mêlé de crainte en avisant l’intensité de son regard.

— Je suis sûr que je pourrais te prouver le contraire ici et maintenant, lui dit-il d’une voix très douce.

Diana avala sa salive avec peine. Cette simple phrase avait suffi à éveiller en elle un brusque élan de désir.

— Une semaine, reprit Coburn, c’est tout ce que je te demande. Si d’ici là tu n’as pas changé d’avis, je te ramènerai à New York et je signerai les papiers du divorce. Qu’en dis-tu ?

Diana hésita longuement avant de lui répondre. Son instinct lui soufflait qu’en acceptant ce marché elle courait le risque de se faire briser le cœur, une fois de plus. Mais elle comprit aussi que si elle refusait sa proposition elle le regretterait peut-être toute sa vie.

— D’accord, lui dit-elle enfin. Laissons-nous une semaine.

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