Une liaison ardente - Cathy Williams
Chapitre 1. · Bruno Giannella arriverait de New York d'une…
Bruno Giannella arriverait de New York d'une minute à l'autre. Cette fois, Katy savait qu'il lui serait impossible de l'éviter en s'éclipsant sous un quelconque prétexte comme elle le faisait d'habitude.
Pour tout dire, Bruno Giannella la terrifiait... et cela, depuis leur première rencontre.
Voilà dix-huit mois, il l'avait convoquée dans son bureau pour faire sa connaissance, soucieux de jauger la personne qui allait dorénavant s'occuper de ce parrain qui lui était si cher. Il n'en avait que pour quelques instants, avait-il déclaré en préambule, mais ce n'est qu'une heure et demie plus tard qu'il lui avait enfin rendu sa liberté. La mine sévère, l'air méfiant, il l'avait soumise à un feu nourri de questions, et Katy l'avait quitté avec la conviction que moins elle le verrait, mieux elle se porterait...
Depuis lors, elle était devenue experte dans l'art de s'évanouir dans la nature dès qu'il annonçait sa visite chez son parrain. Par bonheur, ses apparitions — assez rares — étaient toujours planifiées à l'avance. L'imprévu ne faisait pas partie de l'existence de Bruno Giannella, comme l'avait vite compris Katy : chaque minute de ses journées était rentabilisée, à la seconde près. Aussi avait-elle amplement le temps de programmer une course urgente à la ville voisine ou une sortie quelconque, imaginaire ou pas, dès qu'il-téléphonait pour avertir de sa venue. Au mieux, elle ne le voyait pas du tout, au pire elle échangeait quelques mots polis avec lui avant de prendre la poudre d'escampette, soulagée de se soustraire à cette présence aussi intimidante que déstabilisante.
Mais cette fois, les choses ne se dérouleraient pas ainsi, car la situation était exceptionnelle. En effet, Joseph, le parrain de Bruno, avait été hospitalisé d'urgence la veille pour une menace d'infarctus. Le premier choc passé, et dès que l'ambulance avait quitté la maison, Katy avait tenté de prendre contact avec son filleul pour le mettre au courant des événements. Après de nombreux et infructueux appels à ses différents bureaux de Londres et de New York, elle avait réussi à le joindre sur son portable par l'intermédiaire de son assistante personnelle. Il l'avait accueillie fraîchement, l'accusant à mots couverts d'avoir tardé à le prévenir, et quand elle avait tenté de lui expliquer ses difficultés pour le joindre, il l'avait interrompue d'un ton abrupt en lui annonçant qu'il prenait le premier avion pour l'Angleterre et qu'il voulait la voir dès son arrivée le lendemain matin. Sa façon de raccrocher sans même attendre sa réponse avait conforté Katy dans l'idée qu'il était l'homme le plus détestable de la terre.
Mais tout détestable qu'il était, il lui faudrait l'affronter, songea-t-elle, le front appuyé contre la vitre, en fixant avec angoisse l'allée de graviers par laquelle il ne tarderait pas à arriver. Après avoir tourné en rond pendant une heure dans la grande maison et fait trois fois le tour du parc, elle s'était postée dans le petit salon pour le guetter, les yeux rivés sur le haut portail qui marquait l'entrée de la vaste propriété de Joseph Giannella. Les quelques minutes qui s'écouleraient entre le moment où la voiture de Bruno Giannella apparaîtrait et celui où il pousserait la lourde porte du hall lui permettraient peut-être de surmonter sa nervosité, avait-elle tenté de se convaincre...
Mais le scénario qu'elle avait échafaudé dans sa tête s'e fondra comme un château de cartes : le simple fait d'apercevoir le taxi s'engager dans l'allée lui noua instantanément la gorge. Et c'est avec l'enthousiasme d'un condamné montant à l'échafaud qu'elle quitta son poste d'observation pour accueillir le nouveau venu.
Katy ouvrit la porte d'un geste mal assuré au moment où il sortait du taxi d'un air conquérant, et comme à leur première rencontre, elle songea en le voyant que le sort était définitivement injuste. Pourquoi avait-il doté cet homme de tant d'atouts ? Non content d'être infiniment riche et puissant, Bruno Giannella affichait également une insolente beauté, qui chez un autre aurait pu paraître excessive, mais à laquelle sa virilité brute ôtait toute ambiguïté. Avec sa chevelure aux boucles noires, son regard sombre, ses traits nobles et sa mâchoire volontaire qui dénotait l'homme de pouvoir, il était l'incarnation même du séducteur habitué à ce qu'aucune femme ne lui résiste.
Dès le premier instant, cette beauté trop parfaite, cette assurance qui frisait l'arrogance avaient inquiété Katy. Comment savoir ce qu'il pensait vraiment, comment déchiffrer ce que cachaient ce sourire ironique, ce regard sans complaisance derrière les épais cils noirs ? Le simple fait de lui adresser la parole la mettait dans tous ses états. Pourtant, à en croire Joseph, son filleul Bruno faisait la conquête de toute la gent féminine ! Alors pourquoi avait-elle envie de prendre la fuite dès qu'elle se retrouvait face à lui ?
Elle le regarda saisir son luxueux sac de voyage, payer le chauffeur, puis se diriger d'un pas décidé vers la grande demeure. Sa respiration s'accéléra, et elle tenta de se raisonner. Tout antipathique qu'il était, Bruno Giannella n'était pas le diable en personne ! L'affection quasi filiale qu'il portait à son parrain n'était-elle pas la preuve qu'il n'était pas aussi détestable qu'elle le pensait ? Car, à l'évidence, il adorait Joseph, qui le lui rendait bien, d'ailleurs...
Mais au fur et à mesure qu'il montait les marches de son allure souple d'athlète accompli, Katy sentit la nervosité croître en elle inexorablement. Elle allait encore bafouiller, rougir et avoir l'air d'une gourde, songea-t-elle, furieuse contre elle-même.
— Bonjour, Bruno, déclara-t-elle sans oser le regarder dans les yeux. Entrez, je vous en prie...
Katy s'effaça pour le laisser passer. Bruno la gratifia d'un rapide coup d'œil et posa son sac de cuir fauve sur le marbre de l'entrée. Puis il jeta un regard autour de lui, prenant son temps pour mieux se pénétrer de l'atmosphère de cette maison chargée d'histoire, baptisée La Vieille Ecole par le professeur à la retraite qu'était Joseph. Puis il se retourna vers Katy qui, le dos appuyé contre la porte, n'avait pas bougé d'un pouce et semblait pétrifiée.
Il retint un soupir d'agacement : il détestait par-dessus tout les gens qui manquaient d'audace, et encore plus ceux qui n'avaient pas le courage de l'affronter. Et, à l'évidence, Katy West appartenait à la seconde catégorie, la pire, comme il avait eu maintes fois l'occasion de le constater. Ses cheveux châtain clair à la coupe indéterminée lui cachaient à moitié le visage, et ses mains crispées l'une contre l'autre témoignaient de son manque d'assurance. Elle avait l'air apeuré d'un lapin pris au piège, et il était certain que si à cet instant il avait ouvert grand la porte elle se serait enfuie en courant au fond du parc...
— Bonjour, Katy. Il faut que nous discutions de certaines choses, déclara-t-il d'un ton coupant. Je suggère donc d'abord que vous vous désolidarisiez de cette porte à laquelle vous avez l'air collée, et ensuite que vous me suiviez dans le salon. Et si vous nous prépariez du thé, je ne pourrais qu'approuver.
Katy eut un petit sourire crispé et, pour la centième fois, Bruno se demanda ce que Joseph pouvait bien trouver à cette petite souris terrorisée. Depuis dix-huit mois qu'elle travaillait pour son parrain, ce dernier ne cessait de chanter ses louanges. Mais où donc se cachaient cette intelligence subtile et cette étonnante sensibilité dont il lui rebattait les oreilles ? Avec lui, c'est à peine si elle ouvrait la bouche, à tel point qu'il ne se souvenait même plus du son de sa voix.
Katy se dirigea vers la cuisine, et il la suivit, au lieu de s'installer dans le salon.
— Nous n'avons qu'à prendre le thé ici, asséna-t-il en s'asseyant à la grande table de ferme, l'observant remplir la bouilloire et sortir les tasses.
C'était la première fois qu'il se trouvait dans cette maison sans son parrain, et cette pensée lui était infiniment pénible. Il passait son temps à voyager, séjournait dans les plus beaux hôtels, possédait des appartements luxueux à Londres, Paris et New York, mais La Vieille Ecole était son point d'attache, et son parrain le seul être qui comptait vraiment pour lui. Or Joseph était malade, gravement malade...
Il se mit à pianoter sur sa tasse avec des gestes brusques, déterminé à ne pas s'attendrir. Katy West n'avait pas à connaître ses états d'âme...
— Que s'est-il passé exactement ? demanda-t-il brusquement tandis qu'elle emplissait les tasses avant de s'asseoir à son tour. Vous êtes priée de n'omettre aucun détail.
— Eh bien, commença Katy sans lever le nez de sa tasse, c'est arrivé hier, comme je vous l'ai dit au téléphone.
— Serait-ce trop vous demander de me regarder quand vous parlez ? Ce n'est pas votre tasse qui attend une réponse, mais moi !
Elle leva les yeux à contrecœur.
— Il venait de prendre son thé, balbutia-t-elle.
— Son thé ? Il n'avait rien bu d'autre ? Rien mangé ?
— Non, répondit-elle, sans comprendre où il voulait en venir.
— Ne prenez pas cet air ahuri ! Il est important de s'assurer qu'il s'agit bien d'un infarctus, et pas d'un empoisonnement, par exemple. Il aurait pu ne pas supporter un aliment.
— Les médecins ont diagnostiqué un infarctus, précisa Katy. Il n'y a aucune raison de ne pas les croire.
— Admettons, bien qu'ils se trompent parfois. Mais passons.
Il posa sa tasse, desserra le nœud de sa cravate et défit les deux premiers boutons de sa chemise de ses mains puissantes et élégantes à la fois. Katy déglutit nerveusement, fascinée comme si elle observait un animal dangereux prêt à attaquer.
— Joseph a pris son thé, puis goûté une tranche du cake que venait de faire Maggie, expliqua-t-elle, reprenant tout à coup ses esprits. Il a dit que le cake était délicieux, et puis, tout d'un coup, il a décrété qu'il ne se sentait pas très bien et qu'il avait besoin de s'allonger.
La voix de Katy s'étrangla dans sa gorge. Raconter cette scène terrible lui était infiniment douloureux : elle revoyait en effet avec une cruelle précision Joseph devenir blême et porter la main à sa poitrine tandis qu'un rictus de douleur déformait ses traits.
— Vous n'allez pas pleurer, par pitié ! coupa Bruno d'un ton furieux. La situation est déjà suffisamment délicate comme ça !
Katy se redressa et maîtrisa avec peine son émotion.
— Excusez-moi, bafouilla-t-elle. C'était... terrible. Et si inattendu ! Joseph a soixante-dix ans, mais aujourd'hui c'est encore jeune ! Il semblait en pleine forme : rien que la veille nous avions fait une grande promenade avant d'aller inspecter ses orchidées. Il en est extrêmement fier, vous savez, et ne laisserait à personne le soin de s'assurer qu'elles ont la bonne dose d'engrais et d'arrosage.
Elle reposa sa tasse sur la table et croisa les mains sur ses genoux, à l'abri du regard de Bruno.
— Je sais, dit ce dernier d'une voix tendue.
Aucun détail de la vie quotidienne à la Vieille Ecole ne lui échappait, car Joseph lui écrivait chaque semaine une longue lettre qu'il envoyait à ses bureaux de Londres. Si Bruno était en déplacement à l'étranger comme cela était souvent le cas, elle lui était immédiatement faxée. Le jeune homme avait bien essayé de convertir son parrain à l'Internet, qui leur aurait permis de communiquer de manière plus immédiate, mais en vain. Joseph préférait s'en tenir au papier et au stylo, et Bruno avait abandonné tout espoir de recevoir un jour un courriel de sa part. Il aurait parié que le superbe ordinateur portable qu'il lui avait offert n'était jamais sorti de son carton.
Par Joseph, Bruno apprenait donc tout des orchidées, de leurs maladies et de leurs superbes couleurs. Il n'ignorait rien des derniers événements de la petite ville voisine, et surtout il connaissait par le menu les faits et gestes de Katy West, la merveille des merveilles...
— Il y a certainement eu des signes avant-coureurs, suggéra-t-il tout à coup d'une voix sévère.
Il avança le buste vers la jeune femme, appuyant ses coudes sur la table, et elle se recroquevilla aussitôt sur sa chaise comme si elle se trouvait face à un animal menaçant.
— Aucun, répondit-elle. Je vous aurais immédiatement prévenu s'il y avait eu quoi que ce soit d'anormal.
— Vraiment ?
Bruno eut la désagréable surprise de sentir sa voix trembler légèrement. L'inquiétude que lui inspirait l'état de Joseph le déstabilisait, et ce sentiment nouveau le prenait au dépourvu. Il avait si peu l'habitude de ne pas contrôler les événements ! Son enfance difficile lui avait appris que la clé du succès résidait dans la faculté à maîtriser chaque détail de son existence, et depuis son plus jeune âge il avait tenté de mettre en pratique cette maxime. Et il avait réussi, comme en témoignait sa fulgurante ascension professionnelle et sociale. Mais, cette fois, les événements semblaient lui échapper... Joseph allait mal, mais il ne pouvait rien pour lui, et cette impuissance le minait.
— Que voulez-vous dire ? balbutia Katy en lui jetant un regard inquiet.
Il se leva brusquement et se mit à arpenter la cuisine à grandes enjambées.
— Pour dire les choses avec tact, disons que je considère que j'ai manqué d'informations sur l'état de santé de mon parrain..., rétorqua-t-il en fronçant les sourcils. Dois-je vous rappeler que depuis dix-huit mois que vous êtes employée ici, vous ne m'avez rien transmis sur le sujet ? Pourtant, nous étions convenus que vous deviez m'envoyer régulièrement le bulletin de santé de Joseph.
— Je ne vous ai rien transmis parce qu'il était en pleine forme, protesta-t-elle faiblement. Je vous aurais averti du moindre problème, enfin !
Au grand soulagement de la jeune femme, Bruno cessa d'arpenter la cuisine et se rassit, momentanément calmé.
— Comment est l'hôpital ? demanda-t-il tout à coup.
— C'est le plus réputé du canton. J'y suis allée ce matin, le service m'a paru bien tenu, et le chef de clinique m'a assuré que l'état de Joseph était stable. Mais on ne m'a pas laissée le voir...
— L'hôpital est loin ?
— A trois quarts d'heure de route. Tout dépend du trafic, bien sûr. L'interne m'a informée qu'on pourrait rendre visite à Joseph cet après-midi.
— Parfait, dit Bruno. Nous partirons à 16 h 30.
Il se dirigeait déjà vers la porte, signifiant à Katy que la conversation avait assez duré, quand elle réalisa tout à coup qu'elle ne lui avait pas posé la seule question qui lui brûlait les lèvres depuis son arrivée. Combien de temps allait-il rester ? Combien de temps cette épreuve allait-elle durer ?
Elle le suivit dans le hall, plus morte que vive. Il saisit son sac de cuir et elle songea tout à coup, pleine d'espoir, que ce bagage était trop petit pour un long séjour.
-Je...
Sa voix s'étrangla dans sa gorge. Jamais elle n'aurait le courage de lui poser cette question !
— Oui ? fit-il en la toisant d'un regard impatient.
— Vous êtes dans votre chambre habituelle, au bout du couloir à droite, murmura-t-elle d'une voix à peine audible. Je vous ai mis des serviettes de toilette. Et...
Elle s'interrompit, se sentit rougir.
Il posa son sac d'un geste excédé et la regarda droit dans les yeux.
— Si vous avez quelque chose à me dire, allez-y ! s'exclama-t-il avec impatience. Que se passe-t-il ?
A son grand désespoir, Katy ne put s'empêcher de bafouiller.
— C'est-à-dire que..., commença-t-elle. Maggie et moi nous demandions si vous... enfin, combien de temps vous resteriez, acheva-t-elle enfin au prix d'un douloureux effort.
Catastrophée, elle vit Bruno froncer les sourcils d'un air courroucé.
— Vous comprenez, ajouta-t-elle alors à la hâte, c'est une question de courses et de repas, rien de plus.
Il haussa les épaules comme si ces détails domestiques n'avaient aucune importance pour lui, reprit son sac et commença à monter les escaliers. Puis il se retourna brusquement vers Katy, toujours plantée au milieu du hall.
— Ne vous souciez pas de moi pour les repas, lança-t-il avant de reprendre son ascension.
Il avait déjà disparu sur le palier quand elle réalisa qu'il n'avait pas répondu à sa question. Cédant à une soudaine impulsion et faisant fi de sa timidité maladive, elle monta à son tour les marches pour le rattraper et le vit pousser la porte de sa chambre, qu'il laissa heureusement ouverte. Elle n'aurait jamais osé frapper...
Hors d'haleine, elle s'arrêta sur le seuil : il était en train de retirer sa cravate qu'il jeta d'un geste las sur le lit. Puis il l'aperçut et fronça les sourcils.
— Quoi encore ? demanda-t-il tout en déboutonnant sa chemise, révélant son cou puissant et une partie de la toison qui recouvrait son torse musclé.
Fascinée, Katy l'observa en silence, incapable de prononcer une parole. Comme elle regrettait d'avoir eu l'audace de le suivre jusque dans sa chambre ! Mais comment aurait-elle pu imaginer qu'il manquerait à ce point de pudeur en sa présence ?
— Qu'avez-vous à me dire encore ? répéta-t-il, excédé.
Elle se ressaisit immédiatement.
— Je voulais juste savoir, commença-t-elle en regardant fixement la pointe de ses chaussures, dans le cas où vous resteriez ici un moment, ce que... ce que vous attendez de moi.
A peine avait-elle prononcé ces paroles qu'elle les regretta. Et s'il leur attribuait une connotation ambiguë ?
— Je veux dire en matière de menus et d'horaires, ajouta-t-elle à la hâte. Joseph et moi avions l'habitude de prendre notre petit déjeuner ensemble. Je...
— Pourquoi cette question ? coupa-t-il d'un ton abrupt.
— Je vous demande pardon ?
Elle releva la tête et s'aperçut horrifiée qu'il avait tout à fait retiré sa chemise. Torse nu, glorieusement mâle avec ses larges épaules et ses impressionnants biceps, il était l'image même de la virilité et ce spectacle affolant acheva de la déstabiliser.
— Pourquoi persistez-vous à vous comporter comme si vous étiez l'employée de maison ? lança-t-il avec une agressivité presque palpable.
— Mais je suis l'employée de maison ! protesta-t-elle.
— Vous savez bien que non, rétorqua-t-il, même si un certain nombre de vos attributions concernent en effet la bonne marche de la maison. Vous êtes avant tout celle qui s'occupe de Joseph, et apparemment il vous tient en haute estime. Je dois avouer que je me suis trompé : je ne pensais pas que vous seriez à la hauteur de la tâche, et pourtant Joseph ne cesse de me chanter vos louanges... Vous voyez que vous n'êtes en rien une domestique, alors cessez de vous comporter comme telle ! Par ailleurs, je vous ai déjà dit de ne pas vous préoccuper de ma présence. Je suis parfaitement capable de me préparer moi-même mes repas si mes horaires ne coïncident pas avec les vôtres. Et je connais Maggie : avec elle, il y a toujours un plat à réchauffer...
— Mais vous êtes si occupé ! Joseph serait désolé d'apprendre que non seulement ses problèmes de santé perturbent vos activités professionnelles, mais qu'en plus nous n'assurons pas l'intendance ! fit observer Katy.
— Il serait encore plus désolé que je ne juge pas utile de lui consacrer un peu de mon temps, précieux ou pas, enchaîna aussitôt Bruno. Avez-vous autre chose à ajouter ? acheva-t-il d'un ton qui laissait clairement entendre qu'elle l'avait assez dérangé.
Katy le regarda avec stupéfaction. Comment pouvait-il lui reprocher son côté servile et, l'instant d'après, s'adresser à elle comme s'il parlait à une fille de chambre qu'il pouvait congédier à sa convenance ?
— Non, répondit-elle dans un souffle.
Il approcha la main de sa boucle de ceinture et Katy ouvrit des yeux horrifiés. Il n'allait tout de même pas enlever son pantalon en sa présence, comme si elle ne comptait pas plus qu'un meuble ou un tableau ! Que faire ? Protester ? L'ignorer ? Elle avait si peu l'expérience des hommes !
A vingt-quatre ans, Katy n'avait eu que deux aventures sentimentales, si dénuées de véritable passion que dans les deux cas l'amourette avait rapidement évolué vers la camaraderie, et qu'elle voyait toujours l'un et l'autre de ses anciens flirts sans qu'il existe la moindre ambiguïté. En tout cas, elle ne les aurait imaginés ni l'un ni l'autre se déshabillant tranquillement devant une inconnue.
— Très bien, asséna-t-il. Dans ce cas, je vous retrouverai dans le hall à 16 h 30.
Sur ce, il se retourna sans plus se soucier d'elle. Katy s'éclipsa si discrètement qu'il ne comprit qu'elle était partie qu'en entendant le bruit léger de ses pas dans le couloir.
« Drôle de fille », pensa-t-il tout en ouvrant son sac pour prendre une chemise propre. Toute effacée et muette qu'elle était, la jeune femme avait néanmoins soulevé un point qui le tracassait depuis déjà un moment : son emploi du temps. Comment concilier la gestion de ses affaires et sa volonté de passer du temps en compagnie de Joseph quand c'était encore possible ? Ces dernières années, il avait été tellement accaparé par son activité professionnelle qu'il le voyait de moins en moins, et il en souffrait. Si Joseph venait à disparaître prochainement, il ne se pardonnerait jamais d'avoir été si peu à ses côtés. Il était le seul homme qui comptait pour lui, celui qui l'avait recueilli adolescent et élevé comme son fils, et tous les contrats de la terre ne valaient pas quelques jours passés à ses côtés si le pire devait survenir.
Depuis son retour précipité de New York, il avait envisagé plusieurs solutions. La première était de travailler depuis ses bureaux londoniens, mais la circulation autour de Londres était si congestionnée que le moindre déplacement en voiture prenait des heures. Or il n'y avait pas d'autre moyen de parcourir la petite centaine de kilomètres qui séparait la City de la propriété de Joseph. S'il voulait vraiment entourer son parrain après sa sortie de l'hôpital, il devrait se résoudre à vivre près de lui. Mais dans quelles conditions ?
Sous la douche, il continua à réfléchir à la question sans parvenir à prendre de décision. De retour dans la chambre, il jeta un coup d'œil à son lit, fut un instant tenté de s'allonger pour récupérer de son voyage, mais écarta aussitôt cette idée. Dormir était certes une nécessité vitale, mais aussi une perte de temps et il n'avait pas pour habitude de rester au lit par plaisir... sauf avec une femme, naturellement. Mais même en galante compagnie il n'était pas du genre à paresser très longtemps sous la couette. Les confidences sur l'oreiller, très peu pour lui !
Tout en s'habillant, il poursuivit ses réflexions, et finit par opter pour une solution. Ce n'était peut-être pas la meilleure, mais elle suffirait pour quelque temps. L'essentiel était d'assurer sa présence auprès de Joseph, se répéta-t-il en descendant l'escalier.
— Jimbo a sorti la Range Rover du garage, annonça Katy.
Elle l'attendait dans le hall, parfaitement ponctuelle... « Un bon point pour elle », nota Bruno mentalement. Voilà qui était de bon augure pour ce qu'il avait en tête.
Cette fois, la jeune femme se força à le regarder franchement, et ne fut pas déçue... Il avait troqué son costume d'homme d'affaires pour une tenue moins protocolaire, pull en cashmere noir, veste de daim négligemment jetée sur les épaules et pantalon de toile mastic. La quintessence du chic décontracté, songea-t-elle admirative. Juste ce qu'il fallait d'élégance dans le choix des matières et des couleurs, avec une discrétion de bon aloi même s'il était évident que chacun de ses vêtements avait dû coûter une petite fortune.
L'antithèse de sa propre tenue, songea-t-elle tout à coup, vaguement mal à l'aise. Avec sa jupe beige à la coupe indéterminée qui lui arrivait à mi-mollets, son pull-over marron distendu et sa veste noire en velours râpé, elle devait avoir l'air d'un sac de pommes de terre à peine amélioré... Elle portait ce genre de vêtements toute l'année et s'en trouvait fort bien, mais, face au play-boy qu'était Bruno Giannella, elle prenait soudain cruellement conscience de son manque d'élégance.
— Jimbo ?
— Oui, Jim Parks, le jardinier et homme à tout faire de la maison. Vous l'avez déjà rencontré.
— Si vous le dites, murmura Bruno avec indifférence.
— Quoi qu'il en soit, la voiture nous attend. Vous souhaitez peut-être que je conduise ?
A son grand déplaisir, il accepta. Pourtant, elle adorait conduire d'ordinaire et se rendait régulièrement à la petite ville voisine pour faire des courses ou accompagner Joseph. A plusieurs reprises, et malgré sa réticence, il l'avait même convaincue d'utiliser la voiture pour aller voir ses parents en Cornouailles. Mais conduire seule ou en présence de Joseph était une chose, avoir Bruno Giannella comme passager en était une autre, songea-t-elle en démarrant, la mort dans l'âme.
Elle enclencha la seconde, terriblement mal à l'aise sous le regard critique de Bruno qu'elle sentait posé sur elle. C'était comme passer son permis de conduire une deuxième fois, songea-t-elle, atterrée, voire pire encore. Rien à voir en effet entre son examinateur d'alors, un homme charmant d'une cinquantaine d'années qui avait tout fait pour la mettre en confiance, et cet arrogant personnage qui, elle en était certaine, ne se gênerait pas pour la critiquer si par malheur elle n'accélérait pas au moment où il le jugeait opportun.
Elle était si crispée sur son volant qu'elle répondit à peine aux questions qu'il lui posait sur ses sorties du week-end. Pourquoi se sentait-il obligé de lui faire la conversation, se dit-elle agacée, alors qu'à l'évidence rien de ce qui la touchait ne pouvait l'intéresser ?
Ils approchaient de l'hôpital quand il aborda le seul sujet qui lui importait.
— Vous savez, j'ai réfléchi à ce que vous m'avez dit.
— Sur quoi ?
— Sur la réaction de Joseph s'il apprend que j'ai délaissé mes activités professionnelles à cause de lui, commença-t-il.
Katy détourna un instant les yeux de la route pour lui jeter un regard stupéfait. Bruno Giannella avait réfléchi à quelque chose qu'elle avait dit, elle ! Pour une nouvelle, c'était une nouvelle !
— Je suis certaine qu'il en sera très perturbé, confirma-t-elle en dissimulant sa surprise.
Elle retint un sourire à la pensée des paroles qu'il allait prononcer à présent, et qui la réjouissaient déjà. Car, à l'évidence, il s'apprêtait à lui annoncer son départ... Mais avant d'en arriver là, il tenait apparemment à se lancer dans de grandes explications pour se déculpabiliser. Elle était tellement ravie à l'idée qu'il allait s'en aller qu'elle était toute prête à l'écouter, et même à lui donner l'absolution s'il y tenait !
— Joseph est très orgueilleux, et il détesterait l'idée de vous compliquer l'existence, ajouta-t-elle. Il sait combien votre travail compte pour vous... Vous avez un appartement à Londres, n'est-ce pas ?
— Oui, confirma-t-il distraitement. Vous auriez dû me dire combien il était difficile de se garer dans cet hôpital. Voilà cinq minutes que nous tournons sans dénicher une place ! Si vous m'aviez prévenu, nous aurions pris un taxi !
— Vous allez voir, nous allons trouver, assura Katy. C'est juste une question de patience...
Bruno haussa les épaules, agacé.
— La patience est une vertu totalement surévaluée à mes yeux, fit-il observer. Plus vous attendez, plus vous risquez de voir les opportunités vous filer sous le nez ! Si j'avais été patient, j'aurais perdu la moitié des contrats qui m'ont permis d'arriver là où je suis aujourd'hui...
— Nous ne parlons pas d'un contrat, enchaîna Katy sans se laisser impressionner, mais d'une simple place de parking. Vous voyez, ajouta-t-elle en désignant de la tête une voiture qui libérait une place, je vous avais dit qu'il suffisait d'attendre,
— Soit, admit-il de mauvaise grâce. Mais revenons-en à mon emploi du temps.
— Ne pourrions-nous pas poursuivre cette discussion après avoir vu votre parrain ? suggéra Katy.
La joie de retrouver Joseph après ces heures de terrible inquiétude l'empêchait de s'intéresser à tout autre sujet. En effet, presque à son insu, le vieil homme avait pris dans sa vie une place essentielle. Enfant unique, elle avait toujours su développer un lien particulier avec les plus âgés, et Joseph avait immédiatement fait sa conquête avec ce mélange d'intelligence, de modestie et de gentillesse qui n'appartenait qu'à lui. Elle se sentait plus à l'aise avec lui qu'avec ses propres grands-parents, aussi bien quand ils s'engageaient dans une discussion passionnée que quand ils passaient la soirée à lire dans le salon, chacun dans son fauteuil, nullement gênés par le silence, tout simplement heureux d'être ensemble.
A cet instant, elle éprouvait donc le besoin de se concentrer sur cette entrevue qu'elle avait tant espérée mais qu'elle redoutait déjà. Dans quel état serait Joseph ? Pourrait-il lui parler ? Parviendrait-elle à le réconforter ? Mais Bruno l'interrompit dans ses pensées. Il semblait décidé à ne pas la laisser en paix..., conclut-elle avec agacement.
— Non, reprit-il d'une voix décidée. Autant mettre les choses au point tout de suite.
Il poussa la porte vitrée et s'effaça pour la laisser pénétrer la première dans le grand hall de l'hôpital.
— Si nous nous installions à une table avec un café pour parler tranquillement ? suggéra-t-il en désignant la petite cafétéria au fond du hall. Rassurez-vous, ce ne sera pas long. J'ai moi aussi hâte de voir Joseph.
Katy prit son mal en patience. Après tout, pour entendre Bruno lui annoncer que ses affaires l'appelaient et qu'il devait repartir à Londres, elle pouvait bien se résoudre à quelques sacrifices...
Bruno saisit un plateau.
— Que prendrez-vous ? demanda-t-il.
Katy, qui pensait avec émotion à Joseph seul dans sa chambre, tarda à répondre.
— Ho ! Je vous parle ! lança Bruno, impatienté. Vous boudez ou vous n'avez pas soif ?
— Excusez-moi, bredouilla-t-elle, confuse. Je prendrai un café.
— Avec une tranche de cake ?
— Non, merci, je n'ai pas faim.
Il lui lança un regard soupçonneux.
— Vous n'avez que la peau sur les os, fit-il observer, péremptoire. Vous êtes sûre que vous vous nourrissez assez ? Joseph a si peu d'appétit, j'espère qu'il ne vous a pas contaminée !
Tout en parlant, il se planta devant la machine à café et appuya sur le bouton sous l'œil stupéfait de Katy. Comment osait-il faire allusion à cette maigreur qu'elle ne supportait pas elle-même ? A son grand regret, elle avait gardé l'allure filiforme d'une petite fille ; à la puberté, elle avait vu avec envie ses amies s'arrondir et arborer avec fierté des poitrines généreuses alors que ses seins haut placés restaient modestes. A l'âge où les adolescentes exhibent avec fierté leur nouveau corps de femme, elle avait donc choisi de se cacher. Dès quinze ans, elle portait déjà ces vêtements informes qui masquaient sa silhouette, au grand regret de ses parents qui ne cessaient de lui répéter avec amour qu'elle était jolie. Mais comment les croire ? Ils étaient si peu objectifs qu'ils l'auraient trouvée ravissante même si elle avait eu un bras et trois jambes...
— Mais je mange tout à fait correctement, protesta-t-elle faiblement.
— Vous devriez faire du sport, affirma Bruno.
Si seulement il pouvait la laisser en paix ! songea Katy, de plus en plus agacée. En quoi sa morphologie avait-elle le moindre intérêt pour lui ?
— Je n'en ai peut-être pas l'air, mais je suis musclée, je vous assure, déclara-t-elle d'un ton pincé.
Il sembla réaliser tout à coup qu'il avait peut-être été un peu loin.
— C'est possible après tout, admit-il avec un haussement d'épaules qui en disait long sur le peu d'intérêt qu'il éprouvait en fait pour le sujet. A vrai dire, avec cette manière étrange que vous avez de vous dissimuler derrière vos vêtements, on ne voit de toute façon pas grand-chose... Asseyez-vous à cette table, je vais payer et je vous rejoins.
Tout en se dirigeant vers la caisse, il réfléchit de nouveau à Joseph, et à son travail. La solution qu'il avait imaginée pour concilier les deux était la seule viable, même si elle risquait de déplaire à Isobel Hutton Smith, sa petite amie depuis quelques mois. Isobel avait déjà du mal à accepter ses incessants déplacements professionnels, alors comment réagirait-elle quand il lui annoncerait qu'il s'installait pour une durée indéterminée dans la campagne anglaise au chevet d'un vieillard cardiaque ?
Mal, c'était certain... Et inutile d'imaginer qu'elle quitterait son appartement avec plaisir pour venir le retrouver de loin en loin ! Dès qu'elle s'éloignait de son trépidant univers citadin, de ses boutiques de luxe et de ses dîners mondains, elle dépérissait. Par ailleurs, Bruno avait parfaitement compris aux allusions de plus en plus appuyées d'Isobel que l'idée du mariage lui trottait dans la tête, et qu'elle verrait d'un fort bon œil qu'il lui fasse sa demande.
Ce qui n'était nullement dans ses intentions pour l'instant... Il avait jusque-là réussi à éluder la question quand Isobel se mettait à parler bébés et diamants avec des œillades langoureuses, mais la maladie de Joseph l'avait fait réfléchir. Et si le moment était venu de s'engager, de fonder une famille, de cesser de papillonner ? s'interrogea-t-il en tendant un billet à la caissière. Et si Isobel était la femme qui lui convenait ? Elle était belle, parfaitement bien élevée, d'un excellent milieu social et ferait certainement une parfaite épouse...
Il se dirigea vers la table où Katy avait pris place et remarqua que la jeune femme enlevait d'un revers de main les miettes laissées par le consommateur précédent. « Quel endroit détestable ! » pensa-t-il en s'asseyant à son tour, chassant de son esprit d'éventuels projets de mariage. Chaque chose en son temps : son travail d'abord, sa petite amie ensuite... Sa priorité aujourd'hui était Joseph.